LA BLAGUE
La blague, blade ou flaque (qui vient du substantif flacque, poche en cuir à mettre la poudre, ou encore du qualificatif flasque) signifie en physique la poche ou le jabot que porte sous son bec un grand oiseau de marais, ordinairement blanc, célèbre dans les ménageries foraines, les narrations de caserne et la franc-maçonnerie écossaise, sous le nom bourgeois de pélican. Les zoologistes appellent savamment cet oiseau onocrotale, parce que son cri imite le braire de Tâne. L' onocrotale est Vhiéroglyphe de l'amour paternel, selon le Dictionnaire de Trévoux; on tient qu'il aime ses petits jusqu'à mourir pour eux et se déchirer l'estomac afin de les nourrir : fable sentimentale, pas plus
paternelle que maternelle sans doute, et qui a son origine dans la blague du pélican, laquelle est une sorte de faux œsophage où le singulier animal prépare, réserve et puise en effet, dit-on, les aliments de sa famille. La sarigue a le cabriolet, le pélican a le garde-manger.
Voilà donc pour un sens. Maintenant un homme d'esprit et de bonnes manières qui fut aussi, et avec bien d'autres, candidat h la représentation nationale pour Seine-et-Marne en 1818, M. le comte de Maussion a donné au mot blague une signification qui s'éloigne beaucoup de la première, mais que Tusage a consacrée. Voici comment ce gentilhomme de lettres définit la blague (1) : L'art de se présenter sous un jour favorable, de se faire valoir, et d'exploiter PODR CELA LES HOMMES ET LES CHOSES. —
C'est une signification violente, pour un mot de si mauvais goût ! Reste, quoi qu'il en soit, à savoir par quel travail ce mot a pu franchir l'incommensurable abîme ouvert entre l'amoureuse poche du pélican et l'exploitation égoïste des hommes et des choses. Je n'ose rien affirmer là-dessus, mais voici ce que j'ai recueilli.
Quand on se fut mis en France à consommer le tabac, il y a de cela trois cents ans à peu près, on
(1) Livre des Cent et Cn.
eut presque aussitôt quatre façons de le faire : la tabatière, ou tabaquière^ ou tàbagxiière (de Tabago) ; la mâchicatoire^ devenue par abréviation mâchique^ dont nous avons fait la chique ; enfin les feuilles mouillées et roulées en forme de longues olives ou de courts cigares, que nos ancêtres se fourraient dans le nez à Tenvie, pour attirer, disaient-ils, Teau et la pituite, décharger la tête, dissoudre les catarrhes.... et autres blagues, passez-moi l'expression. Or, afin de contenir la précieuse plante et de la conserver fraîche, étant à cet efi'et saupoudrée de sucre par les uns, de sel par les autres, il paraîtrait que les amateurs de haut-lieu, comme qui dirait à la Cour ou auPalais-de-Justice, employaient la blague du pélican par préférence à tout sac cousu ou tricoté quelconque. C'était même un cadeau fort distingué, de la reine au favori, du plaideur au juge. Ainsi que nous voyons aujourd'hui, à Timitalion des douces fiancées d' Allemagne, les femmes et filles de France broder en perles et en or la poche à tabac de leur ami, on ornait cette blague, on la teignait, on la peignait, on la constellait de symboles charmants et d'armoiries parlantes : c'était source à envies et à jalousies de toutes sortes.
Cependant, les pélicans ne sont point des oiseaux vulgaires et tenus à vil prix comme les goélands ou les canards. Chacun eût voulu, mais ne
pouvait pas toujours, serrer son tabac dans une blague. L'industrie française comprit cette douleur avec la finesse qui lui est propre, et nos aïeux coupables contrefirent les jabots de pélican. Or, en ces temps pleins de candeur dans la vertu comme dans le vice, toute supercherie choquait ; celle-ci fut trouvée énorme, au point que le mot servit désormais de terme pour les comparaisons offensantes. Ainsi l'on se mit à dire, par antiphrase, des propos et des renommées, vrai, sincère, garanti comme une blague à tabac. Au lieu de jabots, il y eut des vessies, soigneusement attifées et gonflées, que les marchands d'herbe à la reine suspendaient dans leurs boutiques, avec bouffettes et pendeloques en soie, à la façon des lanternes chinoises; de là peut-être aussi le proverbe : Prendre des vessies pour des lanternes.
Telle est à peu près la marche qu'a suivie ou dû suivre cette corruption.
Or, les temps modernes se sont saisis du mot dans sa plus vaste expression morale, et l'ont triomphalement fait asseoir à la droite de la civilisation française. C'est honteux et cruel à confesser, mais M. de Maussion aurait plus raison encore à cette heure qu'il y a vingt ans : — « Sans la blague, on n'est rien chez nous^ disait-il. On peut, à la rigueur, être homme de mérite et blagueur; mais.
règle générale , soyez blagueur d'abord. — Voilà pour le principe. — La blague fait la politique de toutes nuances, et les révolutions de toutes couleurs, — Voilà pour la doctrine. La plus belle époque de notre gloire fut aussi le plus beau temps de la blague : — V Empire, âge d'or ! — M. de Maussion le sait, il en était. Bon temps et âge riche, en eflet, où tant de monde avait beau mentir, revenant de si loin ! Sans-pareille épopée de raclées titaniqueset de tripotées immenses, où chacun ayant été Roland pour se battre devenait Arioste pour se chanter! Qui ne se souvient du mot à jamais sardonique et fatal : menteur (c'est-à-dire blagueur) comme un bulletint II a fallu tout Sainte-Hélène pour en atténuer l'effet.
Donc la blague fait la gloire parce qu'elle est française, et les révolutions parce qu'elle vient de l'égalité, poursuit l'écrivain noble qui légèrement s'en indigne. — Sans égalité, point de blague, — ce qui n'est point absolu : on ne se gêne guère en France pour blaguer son supérieur ! — La blague n'est pas le charlatanisme; le charlatanisme est étranger, grossier et vil; la blague est nationale, délicate et polie. — Le patriote ici fait tort au moraliste, en M. de Maussion ; l'enfant flatte les défauts de sa mère. Je veux bien que le charlatanisme ne soit point né chez nous, peuple assez
simple et béte au fond, quoi qu*OD en dise ; mais justement à cause de cette innocence, il n*a pas dû être difficile de Ty naturaliser. Nous accueUlons favorablement les étrangers, en général, pour peu qu'ils soient riches et forts, témoin M. Haynau, un général fouetteur de femmes, à qui nous n'avons rien cassé quand il est venu chez nous.
Enfin le Français n'est pas précisément menteur, mais il est essentiellement blagueur^ — le Parisien surtout ; — ainsi conclut M. le comte de Maussion, qui demeure en province. De quoi il résulte pour nous que si la blague n'est point tout à fait le mensonge, elle n'est pas non plus tout à fait la vérité. Acceptons donc franchement le mot comme l'usage nous le donne. L'Académie y viendra quand elle le voudra ; nous n'avons pas à répondre de ce que nous n'avons point inventé. Or, entre être vrai ou être faux, honnête ou malhonnête, qu'y a-t-il ? Il y a que l'indulgence est complicité et la politesse hypocrisie. Ne rions plus de nos opprobres, c'est dangereux ; et la blague est un opprobre, la blague est une honte, la blague finira de tuer notre renommée mourante, elle achèvera de perdre notre caractère altéré.
D'abord c'est lâche : c'est plus lâche que le mensonge. On peut être forcé de soutenir un mensonge par amour-propre et respect tardif de soi ; on
abandonne une blague sans scrupule. C'est pourquoi probablement, en notre pays de contre-sens et de contredits, blagueur est mieux porté que menteur : cela fait risquer moins. Noble jugement des mots et des idées ! — Mon beau-père, vous n'êtes qu'un vieux blagueur, — dit Robert-Macaire au baron de Wormspire, et ils s'embrassent ; M Proudhon répond de même aux hommes qui lui donnent tort, et l'on s'en amuse. Il n'y a que vieux de désagréable dans le propos de Macaire. Au lieu que si vous changiez cela par — Monsieur, vous en avez menti ! ^l'amant d'Eloa irait peut-être, pour l'honneur des escrocs, se battre contre le père de sa maîtresse. La" blague dégrade, la blague rapetisse. Elle implique souverainemeut le mépris que la familiarité engendre; c'est par cette raison, peut-être, que M. de Maussion lui attribue pour origine l'égalité révolutionnaire. On dit à peu près la vérité à celui que l'on respecte : mais qui est-ce que l'on respecte ? Respecter, c'est croire plus grand : qui estce qui est grand? On se blague fraternellement, solidairement, universellement, parce qu'on se vaut : voilà tout. C'est la réciproque conjugaison du verbe démocratique et social : je blague, tu blagues, il ou elle blague, nous blaguons^ etc. Vous n'entendez que cela par le monde, en conversation, en invitation, en protestation, en narration,
en présentation, en souscription, en amour, en plaidoirie , en profession de foi , en métier de vendre ou d'acheter, en exposition de principes ou d'affaires, en contrat de mariage, en préfaces, en comptes rendus, en rapports, en bilans, en médecine, en diplomatie, en industrie, en littérature, en académie. Partout la blague et non pas le mensonge... Fi donc \ pour qui nous prenez-vous? On laisse le mensonge aux femmes entretenues et aux domestiques; on a de l'esprit. Monsieur! Si l'invention prend, on la pousse ; si elle crève, on en est quitte pour déclarer que c'était une blague et en chercher une meilleure. Il n'y a pas besoin de rougir pour cela, mes enfants ! et de se fâcher, encore moins, puisque blaguer n'est pas mentir. — Le mensonge est le plus bas de tous les vices. A la bonne heure ! Mieux vaut un assassin qu'un menteur. A merveille ! M. Lhomond a raison et le proverbe aussi : mais la blague n'est pas un vice, c'est un exercice intellectuel, un jeu de l'esprit, une agréable gymnastique entre l'ingénieux qui mène et l'ingénu qui est mené. La blague donne de l'attrait, de l'entrain, du sél, du feu à nos pauvres réunions si froides : le temps des dires sérieux est passé; c'était fatigant, inquiétant, difficile, inutile; cela causait des batailles, des procès et des maladies. D'ailleurs, c'est défendu... tandis qu'on nous
pennet de blaguer. Blaguons donc ! cela fait au moins que le temps passera.
Non, mes frères, ne blaguons pas. Blaguer, c'est tromper ; et tromper, c'est mentir. Qu'est-ce que tous ces sophismes ? tout ce placage ? tout cet encaustique d'honnêteté ? Que me fait, au fond, qu'au lieu de tromper celui-ci pour lui nuire, vous trompiez celui-là pour vous amuser ? Vous êtes un imposteur jovial au lieu d'être un imposteur sinistre, voilà tout. Est-ce que c'est donc bien réjouissant de voir un jaseur effronté mystifier et rouler un pauvre garçon sans finesse devant un auditoire sans charité ? De l'esprit bien dépensé, ma foi ! des applaudissements bien gagnés! Tout abus de confiance est un vol, qualifié au plus bas, sachons-le ; et il est tout aussi indigne de devoir à cela la poignée de main d'un homme , le sourire d'une femme ou le suffrage d'un niais, qu'une faveur, un dîner ou un écu.
Mauvaises habitudes, détestable profession 1 Je prends , si vous voulez , un blagueur par état , comme étaient et sont encore, hélas ! tant de messieurs les voyageurs de commerce ou commis de nouveautés, dentistes, marchands de chevaux, marchànds d'hommes, directeurs de spectacles, entrepreneurs de librairie à primes avec pendule, fauteuil, cachemire ou chandeliers, et autres. Pensez-
vous que ce blagueur pourra toujours devenir vrai quand il le voudra, en dehors de ses fonctions ? s'abstraire entièrement dans ses relations privées, ses amitiés, ses amours, des formes frelatées et fallacieuses, de l'expression inexacte, exagérée, anachronique, fantastique, fabuleuse et vantarde qu'il employait tout à l'heure pour exercer son art ou placer sa marchandise ? Non pas ! Pourquoi tiendrait-il deux conduites , au risque funeste de les confondre, de dire la vérité à une pratique, par exemple, en la prenant pour un ami ? Allons donc ! Ce n'est pas ainsi qu'on travaille et qu'on justifie la confiance de ses capitalistes ou de ses chefs ! Le blagueur ambulant, pour ne parler que de celui-là, sera nécessairement un homme tout d'une pièce, s' engageant hardiment et promettant tout, la bonne qualité aux clients {puisqu'on est convenu d'appeler ainsi les victimes), le dévouement aux hommes, ses frères, son nom et sa îoi aux femmes, ses sœurs. Il s'inventera au besoin des aïeux, des héritages, des possessions et des titres, comme il invente un âge à son eau-de-vie, un crû à sa piquette, une fabrication spéciale à son drap; il se fera, pour mieux dorer ses histoires, le collaborateur d'Alexandre Dumas ou de Scribe, le neveu de. Victor Hugo, le fils de Georges Sand, l'ami de Pierre Dupont ; il sera vous, il sera moi, si nous en valons
la peine; il récitera nos vers et chantera nos chansons, sans dire que c'est de nous. Gela s'est trouvé partout. Une fois entré dans ces machines-là, le succès de l'amour-propre aidant, quand on a fait rire le bourgeois et rêver la demoiselle, on ne sait plus où Ton va : jusqu'au mariage peut-être, ou plus loin, sinon mieux... A loyal commencement, fin heureuse !
Je sais bien que ceci peut paraître excessif, que c'est l'exposition dans sa brutalité ; que beaucoup de ces braves jeunes gens blaguent pour blaguer tout simplement, parce que cela donne du poids dans la vente, du crédit à table d'hôte et de l'influence au comptoir. J'admets, comme M. de Maussion, une blagué française, délicate et polie, tout à fait impersonnelle et désintéressée ; mais n'a-telle pas l'inconvénient énorme de produire tôt ou tard le scepticisme de tous à votre endroit ? Qui se fie à la parole d'un blagueur ? N'est-il pas déshonorant pour tous deux qu'un homme, avant d'entamer quoi que ce soit de sérieux avec un autre homme, soit obligé de lui dire : — Ah! çà, pas de blagues? — quand il s'agit peut-être do la fortune, de l'honneur ou de la vie? N'est-ce pas l'idéal de l'outrage, le comble de l'humiliation réciproque ? N'est-ce pas tout un temps, toute une génération, toute une race, avilis dans un mot ?
Et d'ailleurs, non : le désintéressement n'est jamais parfait. La définition citée est bonne ; Vart de se présenter sous un jour favorable, de se faire valoir, et d'exploiter pour cela les hommes et les choses. Notre usage a fait d'exploiter un mot triste et laid : les forestiers savent ce que veut dire eœploiter un bois ; Voltaire nous a appris ce que signifie exploiter une femme ; demandez aux travailleurs quelle estime ils accordent à celui qui les exploite !
Il faut revenir à la vérité. Il le faut pour Thonneur d'abord ! Mais aux yeux de ce temps, fils de la maxime féroce enrichissez-vous, l'honneur pourrait bien n'être pas une raison suffisante ; le succès d'une comédie ne prouve rien. Il faut donc revenir à la vérité par utilité. Nous sommes des gens positifs, et nous savons pratiquer ce qui convient. Or, la blague vieillit et les dents lui branlent ; nous allons essayer de le faire voir. L'imagination, si féconde qu'elle soit, n'est pas divine; les plus beaux diseurs s'épuisent. Et, dans ce genre d'opérations, qui se répète est éventé; qui se contredit en se répétait est perdu. C'est là le grand échec de la blague et ce qui doit en détourner les hommes prudents. La vérité, étant le fait, ne peut jamais nous trahir : la mémoire la conserve comme un tableau et la reproduit comme une gravure. Ainsi
n'est point des iantaisies improvisées par la blague ; fugitives arabesques dont beaucoup n'ont plus la conscience après les avoir crayonnées.
Il s'agit maintenant d'entrer dans les détails. Mais par où commencer ? l'embarras est égal au sujet, qui est grand. Dirons-nous d'abord un mot de la hlague politique? c'est brûlant sans doute! qu'importe : les faits sont des faits. Nous avons assez vu de révolutions pour savoir à quoi nous en tenir : pour ma part, j'en ai deux sur la conscience. Que de belles langues sont alors mises en jeu ! Lequel de nous n'y a pas été un peu pris? Lequel, hélas ! n'y a pas un peu pris son prochain ? Car cette maladie de la parole est contagieuse, s'il vous plaît, et on la gagne de bonne foi, à son insu. Vous souvient-il comment disaient et combien promettaient tant de grands esprits, devenus depuis toutes sortes d'animaux? Dans l'en tr' acte de vos affaires» aujourd'hui positives comme du pain bis, quand, pour vous reposer, vous écoutez, inquiets, en dedans de vousmêmes, n'avez-vous point parfois comme un vieil écho, comme un mirage lointain de ces magnifiques étalages de vertu, de ces feux d'artifice de patriotisme, de ces averses de dévouement, de ces ruisseaux d'amour ? Souvenez-vous bien : avez-vous perdu toute saveur de nos embrassements, de nos empressements, de nos clameurs bienheureuses,
de DOS plears brûlants sur le passé, de notre extase folle du présent, surtout de nos engagements gigantesques de l'avenir? Ainsi^la suppression de l'armée, par des intendants ; celle des privilèges et des offices, par des agents de change et des notaires; la simplification des procédures, par des avoués; l'abaissement de l'intérêt, l'abolition de la contrainte, le crédit gratuit, par des prêteurs sur gages et des huissiers ; les représailles contre l'étranger avec abjuration des traités de 1815, par des diplomates ; la reprise du milliard aux émigrés, par des gentilshommes? Et l'instruction obligatoire! et le droit au travail ! et l'impôt progressif ! et le salaire progressif! et la fraternité des pauvres avec les riches ! et l'amitié des maîtres avec les valets ! et la solidarité des peuples ! et l'apothéose de l'homme libre! et le phalanstérianisme! et l'icarianisme ! et le proudhonianisme ! et tout ce qu'on ne saurait plus dire ! et tout ce qu'on a oublié ? Et après les théories la pratique ! et après la pratique les justifications ! et après les justifications les récriminations, ce grand final?
C'est en ces discussions sans valeur, parce qu'elles étaient sans étude, que notre temps s'est perdu, que notre feu s'est usé. C'est h regarder tourner le dévidoir de ces billevesées, c'est à chercher notre pauvre vie morale et physique dans ces expositions
ignorantes ou mensongères, faites par, des intrigants, des simples ou des artistes, que nous avons laissé passer l'heure des grandes choses. Les anciens savaient ce danger et s'en gardaient trop plutôt que trop peu. L'Aréopage ôtait la chandelle aux orateurs; Platon chassait les poètes de sa république : c'est que , apparemment , orateurs et poètes étaient pris par eux pour des blagueurs. Le monde se perpétue en se recommençant.
Voulons-nous passer à la science ? Le même mal s'est étendu sur tout ce qu'elle embrasse. Il y a, en géologie, la reconstniction des vieilles ères du globe, sur échantillon, par le premier briquetier venu, k l'instar de Cuvier, l'homme des grands rêves ; il y a aussi les mines d'or du Nouveau- Monde, commencement voleur et fin honteuse de tant d'honnêtes compagnies. Il y a, en zoologie, le serpent marin du Constitutionnel, le phoque de la foire qui dit papa, les poissons que l'on sème, le crapaud qui vit deux mille ans dans un caillou, les huîtres pendues aux arbres, et presque tout ce que les voyageurs racontent. En archéologie, il y a les villes mortes, ressuscitées par des consuls, avec du canon dans les bas-reliefs : Milton en avait bien mis dans le Paradis ! L'astronomie craque et s'écroule ; M. Emmanuel démolit Arago ; chaque jour amène sa planète ; le procédé Leverrier est tombé ,
dans le domaine public. Il n'est pas sûr maintenant que Galilée ait eu raison et que Josué n'ait point arrêté le soleil. Quant à la lune, il y a longtemps déjà qu'un ancien peintre en éventails, devenu prophète, à ce qu'on m'a dit, en a donné la topographie et la physiologie, dessus et dessous, bêtes et gens, à l'aide d'un télescope de Herschell, qui n'a jamais existé.
' La médecine a si bien épuisé le genre, j'en demande pardon aux médecins, qu'en ce moment elle est à se chercher, ne sachant pas ce qu'elle a de vrai. L'âne de Buridan est mort de faim, par l'embarras où le mettaient deux picotins d'avoine : tout malade est aujourd'hui un âne placé entre quatre picotins au moins, de choses correspondantes à mon sujet, l'allopathie, l'homéopathie, l'hydrothérapie, la sudopathie et leurs divisions. A propos de l'homéopathie, j'entrai dernièrement chez un ami à moi, homme d'honneur et commerçant loyal, qui fabrique des produits chimiques et fournit des pharmacies aux homéopathes de tous pays. 11 était assis gravement devant de fort jolies boites en bois d'acajou, avec cassetins en citronnier ; et dans une multitude de petites fioles en verre, diversement et microscopiquement étiquetées l'une arnica, l'autre bryone, celle-ci belladone, une autre aconit^ je vis qu'il versait d'un grand cornet de papier, une cer-
laine quantité de ces globules en sucre appelés nompareille blanche par les confiseurs. — Mais, mon ami, lui dis-je frappé d'admiration, c'est toujours la même chose que vous mettez dans toutes ces bouteilles? — Je le sais bien, me répondit-il ; les médecins le savent bien aussi. Cela ne se fait jamais autrement. Le malade prend, et la foi agit.
C'est une des plus belles, selon moi, qu'en pensez-vous ?
Quant à la pharmacie générale et proprement dite, la prudence, l'expérience aussi, veulent que je m'abstienne. Il y aurait trop de bocaux à casser, et la diffamation s'ensuivrait. Si la preuve était admise, passe encore. Mais les pharmaciens, qui vendent la vie et la moi^t, ne sont pas fonctionnaires publics plus que de simples épiciers, et leurs mystères ont pour cuirasse le mur célèbre de Royer- GoUard, une autre blague, entre nous soit dit.
Pendant que nous en sommes sur la science, effleurons, si l'on veut, les phénomènes magnétiques, redevenus fort à la mode. On avait les somnambules consultantes ; on a voulu avoir les guéridons consultants. Ce pays-ci est une autiniche, en fait de digestions énormes. Il peut être admis et même démontré, — je le nierais moins que personne, — que dans le sommeil magnétique, des êtres d'une sensibilité exquise, comme de jeunes
femmes, par exemple, placés en présence d'autres êtres qui ne leur sont point antipathiques, plongeront au besoin, par Tomnipotence de leur vision extra-normale, jusqu*au plus obscur du mécanisme d'un sujet, et signaleront ainsi à Thorame de science des désordres pathologiques que toute son expérience du diagnostic n'eût point réussi à lui faire deviner. Cela s'explique, la lucidité une fois acceptée : toute lésion morbide étant un fait, le dormeur méthodiquement dirigé a pu l'apercevoir, la constater et la décrire. Il y aura de quoi s'étonner; il y aura aussi de quoi se soumettre. Mais aller d'une merveille, déjà très-grande, à celte autre, qu'une somnambule hystérique ou inepte, par la seule action du sommeil que moi, médecin bon ou mauvais, lui aurai imposé, va s'infuser aussitôt toutes les richesses de l'art de guérir, et me dicter une ordonnance, sans avoir jamais su un mot de thérapeutique, ni comment on devient malade, ni comment on en revient, ni comment on en meurt; c'est donner, je suppose, dans la blague la plus criminelle qu'en ces temps d'indigence et de crédulité le charlatanisme ait osé fouir sous les pieds du pauvre monde !
Si maintenant nous forçons encore la chose jusqu'à prendre une table et l'interroger dans sa langue, et lui faire dire ce qu'on veut, obtenir
d'elle ainsi un conseil, un secret, un remède, croire à cela et y faire croire, c'est d'un siècle qui tombe en enfance, c'est plus fort qiîe les possédées de Loudun ! Cette table pourra bien tourner sous nos doigts, je le veux, si elle n'est pas trop lourde, entraînée qu'elle sera dans le courant magnétique qui s'échappera de la chaîne formée par nous ; mais animer cette planche, lui donner la vue , l'intelligence, la rendre observateur et juge autant que moi : c'est plus que l'estomac ne comporte raisonnablement ! Supposez, si vous voulez, et c'est assez énorme, que vous ayez la puissance de communiquer à cette table le fluide qui vous est propre, et d'en faire ainsi un instrument nouveau pour la manifestation de votre pensée, passe! Mais que vous apprendra-t-elle que vous ne sachiez ? Quels autres goûts témoignera-t-elle, quelles autres craintes, quelles autres espérances, que les vôtres ? Ce n'est pas elle qui parle ni qui écrit, malheureux ! c'est vous.
Du guéridon, nous sommes allés au rondin, à la bûche. La queue de billard aurait parlé bientôt, comme autrefois le balai galopait. Voici à cet égard une grosse histoire, de laquelle on ferait volontiers un vaudeville à épaulettes, tel qu'il en florissait au Gymnase, du tempsdeGonthier. En l'année 18/|6, où
le vin fut si bon, un capitaine de cavalerie tenait gar-
nisoD dans le département dé la Gironde, il portait le signe de l'honneur ; il était aimable et d^ bonnes manières, agréablement tourné par l'esprit et par la taille ; si bien qu'on lui faisait accueil dans les belles maisons, une entre autres dont le maître, ancien militaire lui-même et propriétaire riche, devint bientôt son ami. Il y avait là une unique petite fille de dix ans, toute vraie et toute charmante, qui se prit aussi d'affection pour le beau capitaine ; et comme il s'en montrait fort charmé, les parents, en riant un jour, lui dirent qu'elle serait sa femme. Sur ces entrefaites, le régiment où servait le capitaine reçut tout-à-coup l'ordre d'aller se battre en Afrique : c'est l'imprévu qui donne du piquant à Ja vie militaire ! Notre officier, comme de raison, se couvrit de gloire ; et, à la suite d'une affaire, plus brillante que les autres en ce sens qu'on y avait tué plus d'hommes, il fut nommé chef d'escadron et fait officier de l'ordre. Il allait rentrer en France, vers le milieu de l'année dernière, lorsque dans une suprême et fatale rencontre, il reçut un coup de fusil qui lui fracassa le bras droit. Aussi bien traité qu'on peut l'être sur les champs de bataille, il revint avec son bras raccommodé, mais inutile. Les eaux des Pyrénées furent conseillées et lui ôtèrent la douleur ; elles ne lui rendirent point le mouvement du bras.
Durant ces six ou sept années, Tofiicier avait entretenu une correspondance affectueuse et régulière avec ses hôtes de la Gironde ; et le souvenir de l'enfant qui présageait une si belle jeune fille l'avait partout gardé sous son charme. L'exil des campagnes guerrières a cela de bon parfois, que les affections s'y conservent et s'y fortifient. La saison des eaux finie, le bi'ave s'empressa de courir où on l'aimait, et fut ébloui ! Il fit aussitôt sa demande, que les parents accueillirent, sauf ratification par leur demoiselle, fille unique, comme nous l'avons dit, et par conséquent gâtée.
Or, celle-ci, pleine d'amitié, prête à l'amour, s'était sentie brusquement arrêtée dans sa bonne expansion par le bras mort de l'ancien capitaine. Elle avait ri d'abord : un manchot a toujours l'air si gauche! Elle avait pleuré ensuite, car le manchot était triste ; puis elle avait confié à sa mère comment il lui serait impossible de se marier, malgré toute l'affection et l'estime imaginables, parce qu'elle ne voyait plus dans son fiancé ni sa mâle figure, ni son nom, ni son grade, ni sa rosette, ni la distinction de sa personne, ni l'éclat de ses hauts faits, ni aucune de ses vaillantes ou charmantes qualités, mais seulement, exclusivement et toujours, endormie comme éveillée, ce terrible bras ankylosé, immobile, qui la troublait et l'effrayait, comme un sort jeté d'à-
vance sur leur union et les enfants qui pourraient en naître.
On fît et dit tout ce que Ton put. Vanité! Il fallut accepter cette répugnance cruelle, que bravement, au reste, la jeune fille se chargea elle-même de faire connaître à roificier. Désolé, mais homme de cœur en même temps qu'amoureux à en perdre la tête, le guerrier vint à Paris consulter les princes de la science ; car si la science n'a plus de rois aujourd'hui, comme était Broussais dans la médecine et Dupuytren dans la chirurgie, en revanche les princes y pleuvent. Le hasard les fit unanimes à dire au chef d'escadron que son bras était à jamais inerte et qu'il fallait n'y plus songer.
Cependant le mariage s'est fait ; l'officier a remué le bras, et la jeune fille n'a plus eu de répugnance. Pourquoi? Voici la blague qui nous a été confiée. Le chef d'escadron s'est fait couper le bras par un major de ses amis. Puis, un mécanicien lui a construit un bras en bois supérieurement articulé et machiné. Ce chef-d'œuvre est habillé d'une mitaine en caoutchouc vulcanisé, couleur de chair; on a ajusté aux doigts des ongles en écaille : c'est à ravir de ressemblance. Puis, le faux bras étant bien emboîté avec le moignon humerai, on a, selon la loi des tables tournantes, soumis mon homme par son extrémité ligneuse à des décharges électri-
ques répétées, qui ont fini par fixer là un magasin de force motrice que le caoutchouc maintient et qu'on renouvelle à certains intervalles. C'est irréprochable, et la mère de l'officier s'y tromperait ! La jeune fille Ta su, au reste ; le digne soldat n'a rien voulu cacher à sa bien-aimée, que cette invention désespérée a transportée comme une conquête. On y croit dans le pays; la lettre que j'ai tenue en fait foi. C'est donc un fait acquis, et toute démonstration contraire s'y briserait.
Passons à autre chose. Il existe, par le monde industriel, une plaisanterie démesurée qu'on appelle le brevet d'invention. C'est si bien arrivé à l'état de mon sujet en général, que le Gouvernement, tout en enregistrant les prétendues découvertes et privilégiant les prétendus inventeurs, a entendu , depuis longtemps déjà , dégager absolument sa responsabilité , et qu'il ordonne d'inscrire, à la suite de toute mention de brevet, sans garantie du Gouvernement, ou tout au moins s. G. D. G. Ce qui veut dire uniquement qu'il prend de l'argent pour assurer à qui de droit, pendant un temps donné, l'exploitation exclusive d'une invention quelconque. Un impôt à charge de protection, comme tous les impôts, probablement.
Or, il peut se faire qu'un industriel breveté ne trouve pas toujours dans son brevet même de quoi
affriander suffisamment Tacheteur. Le public, difficile, pénible, mais non tout à fait impossible k instruire, a fini par trouver pourquoi Tautorité refusait de garantir ces inventions soi-disant merveilleuses ; et pour lui, maintenant, le brevet n'exclut pas toujours Fexamen : quelquefois même cela le sollicite, la crainte de perdre donne tant d'esprit ! Que fait tel grand industriel, quand il a des conceptions hautes et le génie de son état? Il imagine de rendre criminel un ami à lui, qui fut son commis ou son contre-maître, par hasard. Il lui fournit de l'argent, des outils, des matières, et lui dit : —Contrefais-moi.— Convenu. La contrefaçon opérée, le coupable pour rire s'en va par la ville off'rir rinvention dans les boutiques, en disant du mal de son complice pour plus d'ornement. Le breveté prévenu jette les hauts cris, saisit le voleur et lui fait un procès. L'autre baisse la tête ainsi qu'un criminel honteux, et se laisse condamner comme il s'est laissé saisir, dans l'humilité de l'homme qui n'a que ce qu'il mérite. Jugement, condamnation, insertion dans les journaux. Notes à l'appui avant et pendant ; réclames et complaisances rédigées sur le sujet. L'attention s'anime, le succès marche. Un matin, enfin, les murs de Paris se trouvent à peine assez grands pour le placard judiciaire, qui apprend au monde que justice a été
faite; et le passant de s'ébahir qu'un malfaiteur condamné publie son opprobre avec tant de luxe ! Le tour doit être bon, puisqu'il a réussi à plusieurs.
Du brevet, qui fait la propriété de l'invention, regarderons-nous à la médaille, qui en est la récompense ? Autre mine à exagérations, lesquelles nous reviennent de droit.
Aujourd'hui il n'y a plus guère dans le commerce une bouteille, une boîte, une étiquette enfin, qui ne porte le nom de son homme entre une face et une pile. Quelquefois même une décoration française ou étrangère a gravé au-dessus son fleuron envié. Naturellement la pratique se dit : — Voilà, certes, qui vaut mieux qu'un brevet s. g. d. g. Ces pâtes ont été couronnées à l'Exposition universelle de Londres. Mon marchand a eu la croix pour les allumettes que voici. C'est du bon. — Innocente pratique ! Le monsieur qui vous vend aujourd'hui du chocolat armorié fabriquait autrefois des lampes ou des cuvettes quelconques, dont il ne vend plus parce qu'elles étaient mauvaises; et la médaille qu'elles lui firent décerner en ce temps-là par l'Académie de l'industrie, l'Athénée des sciences, la Société d'encouragement et autres jurys plus ou moins borgnes, lui sert aujourd'hui à illustrer des diablotins.
La décoration peut être aussi un emprunt, si la médaille peut être une substitution. Le trouveur d'un procédé connu de tout le monde avait, par exemple, dans sa manche un vieux brave étoile, son cousin ou son voisin, son beau-père ou son créancier; il a fait prendre par cet honnête homme le brevet de son affaire, tellement ma^fique, lui a-t-il dit, que celui-ci, convaincu, s'en mettrait la main au feu à l'heure qu'il est : notre industriel s'est procuré ainsi l'embellissement que vous admirez, et qu'il vous paraissait naturel d'abord d'expliquer par l'incontestable mérite de son cirage ou de son encre. Je ne dis pas que cela se fasse encore pour la croix-d'honneur : la grande chancellerie y aura probablement mis bon ordre; mais, à coup sûr, on le faisait autrefois : et il n'est peutêtre pas de bourgade en France où vous n'en trouviez par ci, par là, quelque témoignage, en noir ou en couleur, aux vitres des marchands omnibus.
C'est, au reste, un sot métier que je fais , de dévoiler toutes ces choses. Trop parler nuit, c'est connu ; et trop écrire peut cuire, surtout si l'on écrit ou si l'on parle de matières qui ne flattent point les gens. Le moindre dommage que cette fantaisie fâcheuse entraîne est l'injure sous forme de représentations. Ainsi nous est-il arrivé déjà à propos du motif dangereux que nous traitons. Gomment faire.
cependant ? On nous demande la vérité, c'est probablement pour la voir. Or, comme disait un médecin, il suffit qu'elle ne soit point toute nue pour que nous ne l'apercevions pas quand elle passe ! Il faut donc ne la couvrir qu'un peu, seulement à cause du froid et des sergents. Que, du reste, en signalant telle manie, nous soyons à peu près sûr de désobliger telle personne, c'est tout simple et c'est de droit. L'abolition de l'esclavage a eu contre elle messieurs les planteurs. A qui la blague profite, la blague doit être chère ! Nous savons les faiblesses humaines et nous y compatissons.
Il s'en est révélé une bonne, dans ces derniers temps. Un homme arrive à Paris, d'Afrique ou d'Amérique, de Saint-Pétersbourg ou de Brives-la- Gaillarde, avec une idée à lui ou à d'autres. Naturellement, il en veut faire sa fortune : c'est le moins. Ou bien cet homme est un artiste, grand auteur de symphonies ou d'harmonies, grand joueur de violon ou gratid poète, ayant rapporté de Russie des tabatières, ou de Toulouse des violettes. Il demande, en sa qualité, à la presse de Paris des voix, à la mode de Paris des caresses. Ou encore, c'est un jeune gentilhomme joli, mais sans do* maines; c'est quelque général étranger ayant un nom vieux ou fameux h donner à une femme pour de l'argent. Spéculateur, artiste ou bel homme, il
faut que le sujet fasse de la représentation ; sans cela, point de mérite, guère de talent ; ni recommandations, ni entrées. Un matin, il vous convie tous, vous les gens placés et utiles, gens qui patronnez et qui jugez, peseurs de cervelles, commissaires-priseurs de l'esprit, rédacteurs en chef et sous-chef, critiques, professeurs, savants, riches particuliers et courtiers pour tout faire. Vous arrivez. Grand appartement dans une maison de grand air, à grand escalier, avec un grand portier dans une grande loge. Beaux et bons meubles, tentures riches, tapis forts ; tableaux, bronzes, choses de rinde, grand chien, piano, livres, pipes. Beau service, linge damassé au chiffre, argenterie au chiffre, vaisselle au chiffre, couteaux au chiffre et les boutons d'habits du domestique aussi. Il n'y a pas à dire : c'est bien clair ! ce n'est pas du garni, ce n'est pas de l'hôtel. Bon dîner, bons vins, mine douce et noble : rien qui sente la cantine publique, les compagnies œnophiles, ni les assassinats de table d'hôte. Voilà, certes, un homme très-charmant et que nous devons lancer. Trompettes, sonnez ! traqueurs de capitaux, en avant !... Blague que tout cela. On loue tout, à Paris. On vous marque à votre lettre assiettes, couverts, serviettes, comme le papier à poulet, le domestique et la voiture. On vous prêtera, au besoin, des titres de famille, des
états de service, une généalogie, un ami connu el une maltresse classée, lion et lionne. Le monde est une terre toujours prête et fumée : ayez seulement de quoi y semer bien une fois. L'opinion est une grande bouillote ; cavez-vous fort du premier coup et regardez comment jouent les voisins ; ce premier argent-là perdu, vous ferez des pavillons. Une autre, toute fraîche encore. Je vous parlais dernièrement des inventeurs qui se font contrefaire ; voici quelque chose du même genre. Je suis apothicaire, et, comme tel, je suis régi par une loi formulaire, un code de préparations, le Codex en un mot, livre de cuisine médicale, assez analogue au Dictionnaire de l'Académie, qu'on voudrait faire toujours jeune, et qui se trouve être toujours vieux. C'est pourquoi il n'y a pas d'argent à gagner avec le Codex ; et pourtant, à qui n'en faut-il pas, de l'argent? Je prends donc une formule dans ce sanctuaire des arcanes: sirop, pâte, onguent, n'importe ; et je la modifie selon ce que la pratique manipulaire et les progrès généraux de la science m'ont suggéré. Je donne un nom à la chose et j'annonce. Point d'effet, ou fort peu. Le mur n'attire plus le public comme jadis ; en craignant de s'arrêter dans les rues, on s'est déshabitué de lire les affiches. La quatrième page des journaux ellemême n'est plus infailliblement le Sésame, ouvre-
toi de toutes les bourses. Inquiet, je vais trouver un camarade, et je le charge de me dénoncer comme marchand de remèdes secrets. Ma chose est aussitôt saisie ; une commission s'en empare et fait un rapport. J'ai pressé ce rapport en demandant justice à hauts cris. Je suis cité; voilà que j'arrive me faire juger. La commission a été bonne pour moi : mon intention , toute patente , n'avait pas été d'altérer, mais de perfectionner. Mon avocat plaide avec la chaleur qui convient aux bonnes causes ; il remercie en mon nom l'homme vigilant qui, par sa dénonciation, m'a fourni l'occasion de parler à la France ! Il attaque avec esprit le Codex, ce recueil ranci ; il me fait savant et fort comme Berzélius, ingénieux et bon comme Darcet ; il confond mes ennemis, rassure mes amis, embrasse pour moi les genoux sacrés du tribunal, et j'obtiens un arrêt excellent, dont l'insertion pousse ma drogue. Voilà.
Vous êtes malade, et vous l'êtes d'une spécialité. Spécialité est une locution vaste, qui a tout embrassé. Nous avons, en médecine, autant -de spécialités que de détails, de même qu'en science, en industrie, en législation, en littérature et en bottes. C'est pourquoi nous ne voyons plus que médecins spécialistes guérissant des affections spéciales, d'après l'adage modeste et respectueux qu'un homme
ne sait et ne fait jamais bien plus d'une chose. Donc, malade spécial, vous allez trouver la médecine spéciale ; elle est nouvelle et découverte d'hier, en ce qui vous touche. Grand appareil déjà ; belle maison avec une grande porte et des voitures en file devant, les cochers endormis, en signe d'afDuence et de longue attente. Vous vous hâtez. L'antichambre est pleine de malades, spéciaux comme vous; vous saluez et vous prenez rang en silence, au numéro qu'on vous donne, comme dans les bureaux d'omnibus. Au bout de quelque temps, cependant, un valet, qui parait vous avoir distingué, vient à vous d'un air doux, et s'informant si vous avez déjà consulté Monsieur, il vous dit tout bas de ne pas vous impatienter, qu'il voit bien que vous êtes fort souffrant, c'est pourquoi il va vous faire passer avant les autres. Bientôt, en effet, un coup de sonnette frappe le mur : c'est un malade que Monsieur vient de finir. — Entrez ! vous souffle le domestique. — Vous entrez.
Le spécialiste est gravement assis devant un ministre chargé de choses singulières et imposantes. 11 vous demande pardon d'avoir à écrire je ne sais quoi, ce qui vous donne le temps d'apercevoir et de comprendre diverses piles placées sur la cheminée, dont pas une n'est inférieure à vingt francs.
Le chiffre est un arrêt qui vous dicte votre devoir :
io
— noies pratiques qui vous ont précédé ont toutes donné cela* Cependant l'homme a fini ; il vous interroge, vous répondez ; il fait une ordonnance, vous payez. Les voitures à la porte sont une blague, la foule dans l'antichambre est une blague, et l'argent sur la cheminée aussi. C'est comme les rouleaux d'or en plomb du vol à l'américaine avec l'étranger qui arrive et son conducteur qui cherche. Loués les cochers, loués les malades, empruntées les piles ! Le maître de cette manière s'est appelé le docteur P... Il est mort. A vingt-cinq ans, il marchait courbé sur une canne à pomme d'or, et se grimait en vieux comme un comédien. Il payait des hommes pour venir la nuit lézarder sa porte à coups de marteau, en criant : — Monsieur P... monsieur P... venez vite 1 madame la duchesse se meurt ! monsieur le comte étouffe ! — Dans la journée, des compères fort propres parcouraient le quartier, demandant aux portiers : — Monsieur P... — Connais pas. — Vous ne connaissez pas monsieur P.. . , le fameux médecin, celui qui a guéri madame la duchesse d' Angouléme ? — Il avait des fiacres à sa porte la nuit, et des voitures de remise le jour, pour son argent. Il fit graver des cartes ainsi coniques : «P..., D,-M, du corps diplomatique,)) et les jeta chez tous les concierges d'ambassadeurs, de plénipotentiaires, d'envoyés, de chargés, d'at-
tachés ; ce qui fit qu'il devint peu à peu baron, commandeur de la Légion-d'Honneur, chevalier du reste et médecin de toutes les têtes couronnées. Pourquoi faire aurait-il eu du talent ?
Nous avons à côté de cela la blague du nom.
Ainsi, la médecine pratique à l'usage des niais et des honteux comptait dernièrement une célébrité qui n'avait jamais existé, en ce sens que son nom, collé dans toutes les rues et sur toutes les routes de France, était fait des prénoms de deux associés, l'un médecin, l'autre tailleur. Celui des deux qui, ayant le titre, avait pris le nom, est mort : vous ne cessez pas, pour cela, de voir partout affichés le traitement et les consultations du fameux guérisseur de la rue Montorgueil. C'est comme dans les dynasties : le roi est mort, vive le roi I Ainsi d'un dentiste anglais, Ulustre aux abords des Tuileries, à la façon des deux serruriers Huret et Fichet, pour ses disputes avec un autre faiseur d'osanores. Il n'est plus, mais son frère l'a ressuscité : parlant comme lui, habillé comme lui, tout comme lui ! Une antique et suave liqueur, l'anisette de Bordeaux, avait pour passeport rigoureux sur les fines tables les noms doux et sucrés comme elle de Marie Brizard et Roger : il n'y a plus de Marie Brizard, il n'y a plus de Roger : il y a toujours leur anisette. Tremper en hiver les bouteilles un instant dans Veau tiède,
pour rendre à cette liqueur sensible sa cristalline limpidité, etc., etc. Bonheur français des beaux noms!
Deux grandes maisons d'horlogerie furent fondées à Paris vers la fin du dix-huitième siècle ; les produits de ces deux maisons leur ont fait une renommée justement européenne. Les fondateurs, devenus grands , Tun parce qu'il était un merveilleux artiste, l'autre parce qu'il était l'ami de Gambacérès, sont tous deux morts depuis longtemps, laissant leurs maisons, l'un à un fils, l'autre à ud neveu, lesquels fils et neveu ont disparu à leur tour, emportant avec eux qui le nom de son oncle, qui celui de son père ; car ils en étaient les derniers. Des étrangers ont acheté les deux fonds: c'était leur droit. Qu'ils fassent ou non de la bonne horlogerie, là n'est point la question. Le beau, c'est que les vieux grands noms sont toujours sur la boutique, bien en vue et parfaitement en vie ; et lorsque le chaland, curieux ou reconnaissant, demande à saluer celui qui maintenant les porte , on a toujours quelqu'un de comme il faut à lui montrer. Ils sont toujours aussi sur les montres que l'on y vend, anciennes ou nouvelles, faites là ou ailleurs, Paris, Genève ou Besançon. Vive le nom 1
La blague du talent est à peu près l'inverse de celle-ci. Un marchand intelligent, audacieux, phi-
losophe et riche, a changé en mine d'or une boutique peu hantée ou tristement famée. Vous savez qu'aujourd'hui tout marchand est fabricant, comme toute boutique est magasin, comme chacun représente son métier à lui tout seul : boulanger, boulangerie; boucher, boucherie; chapelier, chapellerie; bottier, botterie civile et militaire, etc. Ce marchand , doublé de fabricant, a donc la fortune ; ce n'est pas assez, il lui faut encore ce qui plaît aux dames, la gloire !
Cette couronne Faite de rose et de laurier.
1\ cherche et trouve, — l'or est une si bonne lanterne ! — un homme de génie malheureux, un inventeur enterré, roi tombé, chef méconnu. Il le caresse, le tente, l'emmène, le réchauffe, le nourrit, l'engraisse, le grise et l'achète. Le pauvre vendu donne alors son talent marchandé , et le cache tout honteux, comme un proscrit ou un voleur, sous le nom bouffi de son acheteur. Il lui fait des chefs-d'œuvre, à cet homme, au prix des écritures d'un commis. — Mon ouvrier, dit l'autre. — Le monde du travail expose ses produits à Londres, k Dublin, à New-York, à Paris ; ceux de Vouvrier y vont, et sont com*onnés sur la tète du maître ! Le savant se tait ; on l'a payé. S'il réclamait, suicidé
vivant, il serait chassé d*abord ; puis, dans la rue et sans pain, les uns le traiteraient de calomniateur, les autres le traiteraient d'ingrat : les plus humains l'appelleraient imbécille.
Malheur ! malheur ! c'est ainsi cependant qu'on en voit, de ces pauvres admirables, fabriquer pour la gloire de nos voisins des optiques et des chronomètres sur lesquels, de leur propre main, ils ont osé écrire London au lieu de Paris et Johnston ou Simpson au lieu d'un nom français. D'autres font bien pis, — le malheur démoralise, — ils envoient là-bas de l'œuvre à *tout prix ; l'Anglais choisit et fait deux lots : il grave Londres sur ce qui est bon, Paris sur ce qui est mauvais, et donne aux acheteurs à comparer entre l'art britannique et le nôtre. Voilà qui serait à réformer, n'est-il pas vrai?
Nous n'en finirions pas sur ce sujet. Cherchez, vous trouverez chez tous et partout ce que j'ai dit de quelques-uns. Que si pour terminer vous voulez un peu voir, par exemple, comment fonctionne, à propos de votre estomac, la blague largement comprise, je vous engagerai à lire un livre de M. Chevallier, le Dictionnaire des altérations et falsifications des substances alimentaires , médicamenteuses et commerciales. Les cheveux vous dresseront. Vous saurez là-dedans ce qu'on peut faire
manger à ces spirituels Français, sous le nom de pain, de lait, de café, de thé, de chocolat, de bonbons, de jus de réglisse , de pâtes pectorales, de pâtes à potage, de sirops de groseille et de gomme, de confitures, de fécules, etc. ! Combien on se moque de nous dans les questions de viande, d'huîtres vertes , de gibier, de truffes, de poissons, de primeurs, d'épices, de sel, de sucre, de miel, de beurre, de fromage ! A quoi l'on mêle de la terre de pipe, du plâtre, de l'alun, de la colle, des glands, de la brique , de l'ocre rouge, du cuivre, du bois, du suif à chandelles, du jus de pruneaux, de l'arsenic, de l'acide sulfurique, du carbonate de chaux, de la magnésie, du plomb, des cailloux, du vert-de-gris, de la poudre d'albâtre, du gypse, de la terre pourrie, de la céruse, du grès, du chlorure de potassium, du sable, du pain moisi, de la graine de ciguë et de l'acétate de plomb I
Des gens sévères appelleraient cela de la fraude. Un mot pour un autre : pure synonymie.
Mais on ne fait de tels excès qu'à l'heure de mourir, jour de Dieu 1 C'est donc que le mensonge est bientôt mort!... Si nous essayions un peu de la vérité ?