‹ Les mœurs d'aujourd'huiChapitre 8 sur 12 · LA POSE · texte numérisé non relu

LA POSE

Le mensonge passé en usage est une maladie des temps bâtards , signe d'inachèvement ou de maturité, cpii vient aux nations par la peur ou par la honte, absolument comme l'autre mensonge vient aux vieillards, aux laquais, aux femmes et aux enfants. Les Sauvages mentent, et les grands seigneurs aussi. Ce vice, le plus bas de tous, selon ce qu'on nous en dit à l'école, et d'autant plus bas, sans doute, qu'on le pratique plus en haut, ne consiste pas seulement dans la mauvaise parole ou l'écrit imposteur : on peut aussi le manifester sans rien dire, par le costume, le maintien, la démarche , la façon de regarder, de sourire, de manger, de s'asseoir. Nous avons parlé de ceux qui bla-

guent; parlons maintenant de ceux qui posent. Blagueurs et poseurs sont proches parents, cousins irës-frèreuxy comme disent les Normands. La pose^ pour produire tout son effet, a toujours besoin d'un peu de blague , et réciproquement. L'une est le geste, le vêtement, la mimique du sujet ; l'autre en est le dialogue et le chant.

Mais, d'abord, que veut dire pose? Qu'est-ce que cela, poser? Ces mots ont un parfum notoire de civilisation avancée ; et c'est pourquoi les vieux dictionnaires ne nous les donnent pas dans le sens un peu osé que maintenant on leur attribue. L'Académie elle-même, qui pour tout commander devrait tout suivre, n'y arrive qu'avec un tremblement visible. — poser , dit-elle , pt endre une certaine attitude pour se faire dessiner, pour se faire peindre; et au figuré : Cette femme pose toujours, croit toujours poser, (Cette femme ! pourquoi pas tout aussi bien cet homme? Impolis). Elle étudie ses attitudes, ses gestes, ses regards, pour produire de l'effet. — Gest ce que l'enfant de Paris, vulgaire et mal élevé, appelle faire sa tête.

Il y a bien aussi se poser ^ verbe personnel, se

mettre dans ou sur quelque chose, comme on ferait

un paquet, une image , un mouvement de montre, une statue. On se pose en triomphateur, en martyr, en réformateur, en don Quichotte, en héros ;

et tout cela peut amener des résultats sérieux. Mais cette opération de l'esprit s'entend d'un accident plutôt que d'une habitude ; c'est affaire de passage, non de métier. On ne se pose pas toujours, jusqu'à la mort ; on se pose une fois dans une action, dans une entreprise, dans un discours, dans un ouvrage. M. Victor Hennequin, dans Sauvons le genre humain , un livre malsain, se pose en secrétaire des esprits. Notre sublime George Sand, dans Indiana, s'est posée en antagoniste du mariage. Proudhon, dans son mémoire Qu'est-ce que la propriété? s'est posé en apologiste du vol, selon M. Thiers , posé lui-même en maréchal de France dans son Histoire du consulat. Pierre Dupont, dans le Chant du Pain, s'est posé en ennemi des boulangers, disaient ceux qui ne savent point ce qu'ils disent, et Gustave Mathieu, dans Jean Raisin^ en exterminateur des octrois. Parbleu! laissez donc peisser Jean Raisin avec son vieil ami le Pain, mes chercheurs farouches de mauvaises intentions ! Critiquer n'est pas maudire ; conseiller n*est pas conspirer. Tout le monde a-t-il du pain, et les droits sur le vin sont-ils modérés? Voilà toute la question.

D'autres se posent différemment. — ils ont leurs jours pour cela , jours de charivari social et de bouillonnement populaire, — en pourfendeurs,

volontiers, en redresseurs , en vengeurs, en occiseurs d'innocents, comme Mascarille de VEtourdi, Les servantes appellent ceux-ci des enfonceurs de porte ouverte.

Mais se poser ne signifie point poser. Dans notre langue économe , qu'on croirait aujourd'hui faite rien que pour les gagneurs d'argent, le même mot peut vouloir dire plusieurs choses ; deux mots la même chose, jamais.

Pose et poser sont donc substantif et verbe de sens vif et prompt, mais d'acception nouvelle, laquelle nous vient des arts, et a bientôt passé dans le torrent du discours , probablement parce que nous sommes un peuple d'artistes, disent ceux qui nous blâment tout aussi bien que ceux qui nous vantent. Ainsi, chez votre peintre ou votre sculpteur, vous allez poser pour votre figure, pour vos mains, pour vos cheveux, pour votre air.

Ensuite, comme le reste vous fatiguerait et l'artiste aussi, il y a le- mannequin, votre image, que l'on habille de vos habits, et qui pose au lieu de vous pour la robe, le chapeau, le parapluie, le châle, le paletot, la culotte, précieux accessoires, savoureuse cuisine de votre tête , ô mon propriétaire I gloires sans pareilles de MM. Dubufe, Pérignon, LépauUe, Court et tant d'autres. Personne a-t-il jamais fait ou vu quelque chose de beau comme jadis les

bas de soie du roi de Danemark, par M. Court ? Et l'on nous avait parlé de la Mort de César? Allons donc!

Dans l'atelier, il y a aussi le modèle^ pauvre vivant, homme ou femme, qui pose pour Jupiter, pour Hercule, pour Vénus, pour la Magdeleine, pour un imbécille ou pour Socrate , pour Vincent de Paul ou pour Laubardemont. Ce dernier sens commence à se rapprocher du nôtre : le vrai n'est plus, la convention s'établit. Une fille, belle comme ne fut jamais duchesse, monte sur l'estrade et livre tout son corps à l'étude d'après l'antique pour gagner le dîner de son père et de ses frères , un ivrogne doublé de voyous. Le verbe devient actif : le sujet pose une académie. Celles qui ont moins de beauté posent une jambe, un bras , leur sein , leur torse pour un morceau de pain. On est si peu payé à coudre ! C'est déjà si difficile que d'être honnête ! Et encore l'état est-il fort méprisé : à moins que l'artiste n'épouse ou ne marie son modèle. Pourquoi ce préjugé ? Ne posez-vous pas éternellement votre figure et votre tournure, et , tant que vous pouvez, vos épaules et votre gorge, mes belles dames ruisselantes de vertu ?

Il y a enfin l'élève, l'apprenti , le gamin , qui posent tout. On se souvient de cet excellent Alcide

Tousez dans le Rapin^ demandant à Colibri , autre

souffre-douleurs : — Sais-tu poser un buisson, toi ?.... Non ? Moi , j'ai posé la mer, le Vésuve, un champ de blé.... Si on te disait de poser un chemin de fer, tu ne pourrais donc pas ? — On les pend quelquefois au plancher, ceux-ci ; on les crucifie, on les garrote : ils posent les raccourcis , les scènes de Finquisition , les esprits et les anges. Toute condition de pauvre homme commence par le martyre.

Modèles et rapins conduisent ainsi le verbe à notre application ; ils font ce que nous pourrions définir : User ou laisser user de soi , pour représenter ce qu'on n'est pas. Poser, au figuré , c'est faire cela ; c'est ne point vouloir avoir l'air d'être soi. Modestie ou vanité, dédain ou orgueil de sa personne, je ne sais. Gela peut venir aux jeunes gens par l'habitude d'aller à la comédie. On se choisit une figure en vogue parmi les belles ou les terribles , et , comme disait l'acteur Bignon à propos du Danton de M. Ponsard, on cherche à se mettre dans sa peau. On se rappelle comment la figure s'annonce, marche, se tient; on répète chez soi, devant un miroir, et l'on va. On pose Lamartine , on pose Alexandre Dumas ; on a posé Chateaubriand et Victor Hugo. Au temps des grands succès impériaux de Gobert et d'Edmond, on voyait, sur les boulevards, des promeneurs poser Napoléon. Beau-

coup qui ne s'en vantent plus guère ont posé Ledru-RoUîn et Gavaignac , Considérant et Pierre Leroux ; les géants posaient Caussidière ; les petits posaient Louis Blanc. Pendant le sombre procès de Tulle , mystère sur lequel les tombes se sont fermées sans parler, toutes les femmes ont posé M"* Lafarge. Hélas ! des êtres sans méchanceté pour deux liards avaient posé Lacenaire , quelque temps auparavant. V! assassin-poète ^ disait-on. Assassin, oui; mais poète!... Pauvre Hégésippe Moreau, que ton imprécation fut belle contre ce bandit !

Les comédiens en chemin posent leurs grands confrères : Bocage, quand ils sont minces et hauts ; Frederick -Lemaître, quand ils sont forts et nourris; Mélingue, quand ils ont les cheveux longs : les amoureux posent généralement M. Fechter, depuis la Dame aux camélias, La figurante maigre et funeste pose Rachel ; mignonne et gaie , Déjazet ; blanche et grasse , Alboni. On pourrait poser plus mal.

Tout ceci constitue à peu près la pose par admiration. C'est ainsi qu'en voyage j'ai rencontré tant de madames Sand et de madames Dorval. J'ai posé Beauvallet un soir, et je n'ai pas eu de succès. La mode, alors, était de poser les Antony, les Trenmor et les Manfred,

On a d'autres raisons de poser. — Par désir d'amour : au spectacle , au concert , dans un coin de salon, un homme pose devant les femmes, l'isolé , le trouvé , le maudit , le rêveur, le triste, le fatal, l'échevelé, le pâle, ou bien encore le maître des requêtes , le sous-préfet , l'officier, ou, mieux que cela, l'héritier. Une femme pose la veuve , la délaissée , l'indépendante, la viveuse, devant les hommes ; la fille de marbre pose Lélia : désir d'amour ou désir d'argent , qui sait ? — Par désir d'estime et confusion de n'être que ce qu'on est : l'étudiant pose l'avocat, le médecin, l'écrivain ; il copie des vers dans les livres , et les envoie pour siens aux tavernières et aux lorettes ; le commis marchand pose l'étudiant ; le garçon épicier pose le commis marchand ; le petit garçon pose son papa ; la petite fille pose sa maman. — Par lassitude d'obéir et besoin de commander : le soldat pose le capitaine ; le garçon de bureau pose le chef ; le portier pose le propriétaire. ~ Par envie de faire peur : le garde national pose le soldat ; en 18/»8 , des hommes de coton posaient le proconsul , etc.

On pose et on fait poser. L'un ne va pas sans l'autre : il faut l'auditoire à l'orateur, le spectateur au comédien ; au faiseur de tours Jean-Jean , la bonne et le badaud. Celui qui pose prophète ou

sacheur de nouvelles nous fait aussitôt poser, sans que nous le voulions, ses^ messagers ou ses disciples. II y a quelques années, quiconque voulait poser homme politique faisait poser électeurs tous les passants. On prétend qu'en certains cas la fin justifie les moyens ; ce serait à voir. Si d'illustres proscrits étrangers sont quelquefois parvenus à faire poser utilement les cabinets ou les peuples en faveur de leur patrie assassinée, ce n'est pas nous qui les en blâmerons, au contraire. Gomme l'amoureux souper de Judith, la mystification aurait eu sa sainteté alors , et mentir n'est pas lâche à qui , ne pouvant mieux faire, ment pour sauver son pays.

Ce que j'aime moins, c'est comment , en 1830 , Louis-Philippe fit poser Laffitte et Lafayette. C'est comme chaque soir la marchande des grandes rues, une honnête femme, pose en reine de beauté dans le comptoir de sa boutique , envelourée de noir sous les torrents de lumière qui rendent sa peau blanche à mettre fous les hommes arrêtés au vitrage du trottoir, et rit haut quand elle a le rire sonore, et vous regarde en riant quand elle a les dents belles : tout cela pour une cravate, ou des bretelles, ou des bonbons qu'elle me vendra après m'avoir fait poser une demi-heure devant le prospectus de

ses charmes. C'est l'actrice sans talent et sans cœur

ii*

qui paie la rampe de son théâtre à un directeur proxénète, afin de faire poser quelque part dans la salle un bon jeune homme, tout ébahi d'espérances, simplement parce qu'à Tavant-scène tousse une vieille et riche jalousie qu'il s'agit de mettre en effroi. C'est le protecteur dépourvu de bienveillance ou de pouvoir qui se joue inhumainement du temps, des confidences , des prières , des épargnes d'un malheureux en le faisant aller, venir, revenir, attendre, sécher, sans jamais lui donner ni lui refuser rien. C'est le débiteur gentilhomme qui vole en poses d'antichambre les journées de son fournisseur. C'est l'employé quelconque de toute administration imaginable, qui, pour me faire croire à son importance, m'impose dix fois le voyage de son bureau à propos d'un travail de cinq minutes qui n'est point encore fini parce qu'il n'a point été commencé. C'est le médecin que j'appelle pour mon enfant ou pour ma mère , et qui s'arrange, en homme sachant son état , une maladie de six mois d'une indisposition de deux heures, et, par surcroît, nous laisse tout tremblants du danger. C'est l'horloger à qui je porte ma montre endommagée, qui pourrait, comme le médecin, la guérir du premier coup , et la garde trois mois chez lui en me faisant à chaque visite un cours de mécanique de précision. C'est, ou plutôt ce

serait à n'en jamais finir, s'il fallait seulement dire tout ce qu'on peut dire. La moitié du monde fait poser l'autre ; voilà qui est à peu près la vérité. Mariage , héritage , association , fabrication , politique, industrie, finances, science, procès, renommée , histoire , tout pose et tout fait poser ; tout est poudre aux yeux et fard sur la figure. On en vit tout de môme , à ce qu'il parait , et l'on ne s'en doute pas. Les belles mœurs que cela fait ! Finissons par une anecdote.

Certain membre assez tourangeau de l'Assemblée Constituante (nouveau style) était lié avec M. Cunin-Gridaine, très-riche et très-habile fabricant de drap, qui demeure à Sedan. Par honneur pour ses vingt-cinq francs par jour, et désirant être h Paris aussi bien habillé que personne, le législateur pria son ami de lui céder, comme faveur, un coupon de très-beau drap pour lui faire un frac. C'était ce que l'on eût dit autrefois une aune et demie, à 50 ou 60 francs l'aune. Ayant Tétofie, il fallut avoir le tailleur. Un des plus célèbres fut indiqué comme ne manquant jamais un habit : un peu cher, mais qu'importe ; aux élus les hommes d'élite. Le législateur alla donc chez le tailleur et crut d'abord qu'il était chez un ministre, à cause des salons, du mobilier, des tableaux et des domestique^f Son nom étant donné, avec le titre, le maî-

tre se présenta lai-méme : c'était on grand bonneor. Il prit mesure, de cette façon suprême qui rendra toujours le tailleur parisien incomparable et magnifique. — Monsieur, dit le représentant, demain matin je vous enverrai mon drap. — Gonmie vous voudrez, Monsieur, répondit le tailleur. — L'babit vint au jour dit, irréprochable selon la coutume, apporté en équipage par le chef en personne : un hommage à la souveraineté du peuple. — Combien vous dois-je. Monsieur ? dit la pratique tout émue. — C'est 130 francs. Monsieur. — Sans doute, mais vous savez que j'ai fourni le drap? — Le drap ? Oh ! Monsieur, chez moi le drap n'est que l'accessoire. Si Monsieur veut demain envoyer quelqu'un de ses gens, on lui rendra du drap tant que Monsieur en voudra. Le drap. Monsieur, c'est la peau , et nous sommes l'esprit ! Qu'est-ce, s'il vous plaît, que du plâtre pour le statuaire ?

Le législateur s'inclina, plein de respect, et paya.

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