LA MAISON
0 toiture, tu te dessines!
Asile verl, je te revois!
Quatre colonnes de glycines Supportent deux balcons de bois.
Le store met une paupière Au regard d'un miroir sans tain; Et le bon jardinier Jean-Pierre Flûte un petit rire enfantin.
L'étroit pont de schiste se marbre Des ombres de la frondaison.
Le piano chante dans l'arbre, Tant l'arbre est près de la maison.
l84 LES MUSARDISEF.
La clôture est une volière Où les oiseaux chantent en chœur Qu'il faut bien agiter le lierre Puisqu'il a la forme d'un cœur.
Toute cette maison chantante Qui se mire clans un ruisseau Sent le coutil, comme une tente, Et sent l'iris, comme un berceau !
Décoré d'une antique huche Et de trois chaises, l'escalier Sent la cire, comme une ruche.
Et la pomme, comme un cellier.
Au salon tendu de cretonne.
Un doux lustre vénitien.
Quand nos rires montent, s'étonne De se sentir moins ancien;
Les portes que le vernis dore Semblent, pour rendre ce salon Plus délicatement sonore.
Faites en bois de violon.
A voix haute on lit en famille Tout ce qu'apporte le facteur, Et la sonnette de la grille Est la sonnette du bonheur !
Je revois tout cela ! — L'abeille
Bourdonnait, et j'avais dix ans.
Ah ! je crois que je me réveille
Dans ma chambre aux parquets luisants !
Les hauts volets de cette chambre Etant de ce bois odorant, De ce beau sapin couleur d'ambre Que le soleil rend transparent.
Je pouvais, les fenêtres closes.
Dire que le ciel était bleu Lorsque les volets étaient roses Comme des doigls devant le feu !
Pour voir les pics couverts de neige En faisant le grand tour du val, Le vieil écuver du manège Venait me chercher à cheval.
lU
l86 LES MLSARDISES.
Je rentrais... Abeille, je t'aime, Qui, comme un miel sur du pain sec.
Mettais sur le grec de mon thème Un murmure beaucoup plus grec !
Minutes que rendaient célestes La mélodie et le travail !
Tous nos orgueils étaient modestes Comme des bijoux de corail.
Le soleil baignait Sauvegarde.
Monsieur l'Inspecteur des forêts Envoyait souvent, par un garde, Des fougères que j'adorais !
Et celle maison de campagne Sentait, lorsque tombait le jour, La mousse, comme la montagne.
Le mystère, comme l'amour 1
Un grand chapeau garni de tulle Pendait aux cornes d'un isard.
Mon père traduisait Catulle, Et ma sœur déchiffrait Mozart.
Pourquoi suis-je, ô mes Pyrénées, Attiré sans cesse vers vous, El, riantes ou ravinées, Qu'avez-vous pour moi de si doux?
Lorsque j'arrive de Provence A travers des champs de maïs.
D'où vient que je sens à l'avance Votre odeur de gouffre et de lys?
D'où vient qu'à vingt ans comme à douze Je suis debout dans le wagon, Dès qu'on a dépassé Toulouse, Pour vous chercher à l'horizon?
Et sitôt qu'au béret d'un pâtre Je connais que vous approchez, Quel est ce courant d'air bleuâtre Qui m'aspire entre vos rochers?
D'où vient que, lorsque à votre charme Je veux résister, c'est vraiment Comme si par le fer d'une arme Je rendais plus fort un aimant?
D'où vient que pour moi, sur la terre, Il n'est d'Alpes ni d'Apennins M'attirant avec ce mystère Qu'ont les grands pouvoirs féminins?
D'où vient qu'en Tyrol et qu'en Suisse, Où je suis allé par hasard, Il n'est pas un chamois qui puisse Me sembler beau comme un isard?
Où donc est-elle cette force
A quoi je sens que j'obéis?
Dans quelle fleur? Sous quelle écorce?
D'où vient que j'aime ce pays?
J'aurais pu le trouver superbe Sans le trouver aussi charmant :
Quelle est, entre ses herbes, l'herbe D'où naquit cet enchantement?
Lézard vivant ou feuille morte, Un talisman se glissa-t-il Dans l'humble butin qu'on rapporte D'une course au bord d'un péril?
Qui de vous est une amulette.
Caillou blanc où luit un mica, Pierre à l'odeur de violette, Bouquet au parfum d'arnica?
Quels cristaux, quelles marcassites, Grands monts où je me trouve heureux, Font-ils que, né loin de vos sites, Je me sens adopté par eux?
Effleurai-je une mandragore Dans les racines d'un sapin Quand je me rendais à Bigorre En passant par le col d'Aspin?
[go LES MUSARDISES.
Je n'ai pas l'âme montagnarde :
D'où vient que vous me retenez, Pâle ciel que le mont regarde Avec de grands lacs étonnés?
Est-il une Circé des neiges
Versant son philtre au ruisseau clair?
Où donc êtes-vous, sortilèges?
Dans l'eau, dans la terre ou dans l'air?
Je cherche... D'où m'êtes-vous nées.
Tendresses pour ce haut jardin?
— Mais dans le soir des Pyrénées Ma mémoire s'ouvre soudain.
Dans le soir une phrase vole, Par mon père dite jadis :
(( Ta grand'mère était espagnole. »
Ma grand'mère était de Cadix!
Ah! je comprends, montagne verte.
Pourquoi, souvent, dans vos sentiers.
J'ai marché d'un pas plus alerte En rencontrant des muletiers!
I, ESP Y RENEES. 191
Au tournant poudreux d'une route, Je comprends, quand je vous entends, Pourquoi, toujours, je vous écoute, Grelots sonores, si longtemps I
Voilà pourquoi, sous les étoiles.
Je vous guettais au coin des ponts, Attelages couverts de toiles, De sparterie et de pompons I
Pourquoi j'aimais voir les saccades Que l'âne imprime aux cacolets Lancer dans l'argent des cascades Des grains de raisins violets!
Tout s'explique, — et, bal du dimanche. Pourquoi, toujours, mon cœur battit Lorsque l'espadrille était blanche Et que le pied était petit!
Je n'étais pas traître ou fantasque Quand j'aimais, dans les bruits du baL Presque autant le tambour de basque Que le tambourin provençal.
iga LES MUSARDISES.
Ce n'est pas l'odeur forestière Que je demande au sapin bleu, C'est le parfum de la frontière D'un pays dont je suis un peu.
Car l'Espagne qui me possède Et qui fait que je vais, là-haut, — Laissant en bas la brise tiède, — A la rencontre du vent chaud,
Ce n'est pas cette espagnolade Qui pendant un instant vous a Lorsqu'on mord dans une grenade Ou qu'on respire un mimosa;
Ni la jeune espagnolerie
Qui vous prend quand on lit Musset
Et qu'une basquine fleurie
Passe dans votre rêve. . . c'est
Une Espagne en mon cœur vivante Au point que, lorsqu'il bat le soir, C'est elle, à grands coups, qui s'évente De son petit éventail noir !
LES PYRÉNÉES. igS
Donc, à ma lyre — est-ce une tare ;* Mais avec fierté je le dis ! — J'ai quelques cordes de guitare :
Ma grand'mère était de Cadix !
Et, ma race, tu m'accompagnes Lorsque ici je cherche, en rôdant Sur la lisière des Espagnes, Un pittoresque plus ardent.
Si j'aime un nerveux paysage, C'est que je promène sur lui Les yeux qu'avait dans son visage Celle à qui je pense aujourd'hui.
Quelques piments dans un platane, Un foulard jaune, un grand manteau, Eveillent la voix gaditane Dont parle en moi le contralto.
Et c'est pourquoi, souvent, je semble.
Bien qu'immobile, voyager :
Un doux fil qu'on tire et qui tremble Me relie à quelque oranger !
ig^ LES MUSARDISES.
C'est la raison, blondes cigales,
De mon goût pour les grillons bruns.
Et de ces humeurs inégales
Que me reprochent quelques-uns !
Mes autres aïeux voient sans haine Cette étrangère qu'il y a Dans la famille phocéenne Que je tiens de Massilia;
Mais elle ! sa race est jalouse, Et, quand mon âme a des sursauts.
Je crois bien que cette Andalouse Me dispute à ces PrQvençaux !
Ah ! quand je sens mon énergie Se briser en moi d'un coup sec.
Je suis pris d'une nostalgie Qui ne vient pas d'un marin grec 1
L'ancêtre que je commémore Lorsque ainsi je deviens rêveur.
C'est peut-être, ô Cadix ! un More Dont la romance est dans mon cœur.
Et ce qui vers vous, Pyrénées, Sans cesse me" ramènera, C'est que vous êtes dessinées Avec des fiertés de sierra !
C'est que le vent chaud vient vous battre,
Ce vent énervant et subtil
Qui fait rire comme Henri Quatre
Et pleurer comme Boabdil !
C'est que votre terre, voisine D'un sol où j'ai quelque cousin.
Reste encore si sarrasine Qu'un blé s'y nomme sarrasin;
C'est que toujours votre nature Garde en son l'rcmissant décor Une arabe désinvolture, — Et l'écho sublime d'un cor !
Je comprends de quel atavisme M'est venu ce besoin moral De sentir un fond d'héroïsme Au tableau le plus pastoral.
igô LES MUSARDISES.
Mon goût même devient logique :
Voilà pourquoi, vent africain, n me faut une Géorgique Retouchée un peu par Lucain !
Et, Galice, Aragon, si proches De ces cimes qu'on voit blanchir. Pourquoi, toujours, devant ces roches J'aime vivre — sans lés franchir!
Votre Espagne, pour mon Espagne Qui n'est qu'une goutte de sang, Si je passais cette montagne, Aurait un parfum trop puissant !
Mais ce que la France y mélange Rend ici le parfum léger, Et tout m'est doucement étrange Sans que rien me soit étranger.
Superbe, et bien assez vermeille Devant l'Espagne qui l'est trop, La montagne est comme Corneille Adaptant Guilhem de Castro!
Elle mêle une noble mousse Aux rocs qu'un tonnerre ouvragea :
C'est de l'Espagne encore douce Et de la France âpre déjà.
Ceux que le béret auréole S'ajoutent, d'un air que je sais, Ce rien de bravade espagnole Qui rendit toujours plus français !
Les fouets claquent en mousquetade.
Les mots chantent sous le balcon, Et déjà la rodomontade Roule de Vr dans le gascon.
Folie où la raison chuchote, La bravoure du béarnais Porte Sancho sous Don Quichotte Comme un gilet sous un harnais.
La sombre cape où l'on s'engonce Ne se voit pas encor souvent; Mais l'œil sous le sourcil s'enfonce. Et la fenêtre sous l'auvent.
Lorsque tourbillonnent ces rondes Que l'on noue autour des pressoirs, Quelques femmes sont encor blondes, Tous les raisins ne sont pas noirs !
Au seuil des blanches maisonnettes Danse un couple auquel je ne vois Pas encore des caslagnelles...
Déjà des claquements de doigts!
La dan^euse, brusque et gentille, Est encor française... Elle l'est...
Mais on dirait que la mantille Commence dans le capuleti
Au fond des églises agrestes, Riantes comme leurs curés, Les ferveurs sont encor modestes, Les autels déjà trop dorés!
D'une tendresse encor française, La foi qui dans ces roches vit Aurait peur de sainte Thérèse, Et Bernadette lui suffit!
LES P\KE?iEES. I()9
Devant ces crêtes miloyennes Voilà pourquoi je suis si bien :
Toute la France de mes veines Dans ce clair pays me relient;
Car, parmi tout mon sang, vous n'êtes,
O goutte de sang espagnol,
Que comme entre mille alouettes
Un furlif petit rossignol !
Et si j'aime, depuis l'enfance, Sous ce ciel venir, et rester, C'est qu'ici, sans quitter ma France, J'entends mon Espagne chanter!