‹ Les musardises, 1887-1893Chapitre 46 sur 67 · L'HEURE CHARMANTE · texte numérisé non relu

L'HEURE CHARMANTE

Le repas s'achevait en musique, aux bougies. Le vieux parc n'était plus le parc aux élégies. Mais s'éclairait de ces lanternes du Japon Qui, sous le fil de fer léger qui leur sert d'anse, Au moindie éveil de brise entrent toutes en danse. En élirai! l leurs corps annelés, de crépon.

Des refiels s'en allaient sous l'eau du lac moirée Croiser leurs Arilles d'or. Ce fut une soirée Unique. Le feuillage était notre plafond; Des étoiles luisaient dans tous les interstices ; Les décors naturels se mêlaient aux factices; L'amour était frivole, ému, libre, profond.

l66 LES MUSARDISES.

Le réel avait tu sa rumeur importune.

Les ombrelles des pins se veloutaient de lune. Un désordre joyeux régnait dans le couvert. Les candélabres hauts de vieille argenterie Portaient, à chaque branche, une flamme fleurie D'un lilliputien abat-jour, mauve ou vert.

Ce fut une soirée unique de magie

Et dont nous garderons toujours la nostalgie :

Les cœurs étaient de choix, les esprits aristos;

Les silences disaient des passages de rêves;

Puis les mots repartaient, ennoblis par ces tièves,

Et les âmes vibraient ainsi que les cristaux.

Le vin était d'Asti; le luxe, véritable; Des violettes en tous sens jonchaient la table ; Les unes se mouraient : elles étaient des bois; D'autres duraient encore : elles étaient de Parme; D'un verre qu'on eût dit soufflé dans une larme, Des roses s'efl'euillaient d'un seul coup, quelquefois.

Le moindre pli, le moindre nœud, la moindre ganse, Résumait en soi seul des siècles d'élégance; Le moindre mot de ces charmants civilisés,

l'heure charmante. 167

Des siècles de finesse; et, dans les accessoires Los plus inattendus, des siècles de victoires Sur la lourde matière étaient totalisés.

On disputait de poésie et de musique;

Un doux bavard faisait de la méla|)hysique ;

Les fraises, cependant, d'un tas pyramidal

S'écroulaient et roulaient sous les doigts des gourmandes ;

Les rieuses offraient moitié de leurs amandes;

On entendait quelqu'un qui parlait de Stendhal.

Et les glaces fondaient, minuscules banquises, En délivrant des fleurs qui dedans étaient prises. On se sentait parfois dans une extase, et puis On ne savait plus trop d'où venait cette extase, Si c'était du joli mystère d'une phrase, Ou de la nouveauté d'un couteau pour les fruits.

Ce fut l'heure où, parmi les coupes de Venise, Dans un accoudement satisfait, s'éternise L'égrènement rêveur des grappes de muscats; Alors les beaux distraits qu'être une énigme flatte Sourirent d'un sourire un peu haut sur cravate Et tinrent des propos obscurs et délicats.

l68 LES MUSARDISES.

L'amour était ému, libre, profond, frivole; Ceux-ci, faux puérils, jouaient à pigeon-voie; Ceux-là disaient des vers. Et quand les premiers feux Palpitèrent, des cigarettes allumées, Aux cheveux plus légers que de blondes fumées La fumée emmêla de bleuâtres cheveux.

Le paradoxe était aux lèvres des plus sages;

Les fracs étaient fleuris d'œiilets pris aux corsages;

Et, comme on entendait de lointains violons,

Les femmes ne faisaient que des réponses vagues.

Et, machinalement, changeaient de doigts leurs bagues,

Avec des rires brefs et des regards très longs.

L'orchestre avait bien soin de n'être pas tzigane; Sa valse eût fait valser Urgèle avec Morgane; Puis, elle se taisait, pour reprendre soudain. Ce fut une soirée unique de magie.

Contre tous les parfums d'un boudoir-tabagie Luttaient tous les parfums d'un nocturne jardin.

Oh! les rires troublés! oh! les beaux bruits de jupes! Les plaintes, à mi-voix, ironiques, des dupes! Les mots précis partant des coins esthétisants,

l' II EL RE CHARMANTE. 169

Les mots vagues des coins philosophants, les drôles

Des coins moqueurs... et les hlancs haussements d'épaules

Aux madrigaux musqués des dolents bien-disants !

Puis, les frissons frileux dans les robes ouvertes, Et, le soir fraîchissant, les fichus et les berthes Jetés vite aux cous nus par les prestes galants; Les fuites sestompant, doubles, sous les grands arbres; Les gestes bleus parmi les gestes blancs des marbres; Les barques, sur le lac, commençant des tours lents;

Les barques promenant des chants et des lumières... Knervements heureux et fébrilités chères! Celui-ci qui, burlesque, éveillant des frons-frons. Tente un refrain narquois sur une mandoline, Cet autre proposant d'aller sur la colline... Et la noble pâleur de tous ces jeunes fronts I

Ce fut une soirée unique de magie.

Le vent malin souffla la dernière bougie

Devant que se tondît notre ultime sorbet.

Parfois, faisant pousser des cris aux robes blanches.

On voyait, incendie indiscret sous les branches.

Une lanterne japonaise qui flambait.

Et nous nous augmentions l'exquis de cette fête

De la sentir frivole, imprudente, inquiète;

Et, délicats devins d'un brutal avenir,

Assurés de bientôt périr, — et quels artistes ! —

Tous, nous la savourions, charmés, finement tristes.

Comme on fait ce qui doit et ce qui va finir!

Et ces chants, ces propos, ces clartés et ces femmes,

Et la communion légère de ces âmes.

Et ces plaisirs polis et doux d'honnêtes gens,

— Honnêtes, mais pervers un peu, — ces nonchalances.

Ces voix discrètes, ces musiques, ces silences.

Cette complicité parfaite d'indulgents.

La fraîcheur, sous les doigts, de <;es perles, ces grâces, Cette confusion d'esprits de toutes races, Ces minutes, ce parc où l'on était si bien. Joignaient le charme encore, à tant de charmes rares, De tout ce que déjà menacent les barbares, De tout ce dont bientôt il ne restera rien !

LE CAUCHEMAR

Nous étions prisonniers entre les quatre murs D'une bibliothèque aux fenêtres grillées Et d'où nous entendions sonner, rythmés et durs, Des coups toujours suivis d'un long bruit de feuillées.

On abattait les bois autour de la prison ; ïlt, sans cesse, parmi la pénombre des branches, Infligeant aux forêts de grands trous d'horizon, La hache bleue avait des promptitudes blanches.

L'aubier meurtri rendait un déchirant parfum ; Et les hauts bûcherons triomphaient de leur force Qui savent, en deux coups, faire, sur un tronc brun, La blessure gommeusc aux deux lèvres d'écorcc.

Et, sans cesse, à travers les barreaux, nous voyions Un arbre ouvrir les bras clans l'or de la fenêtre, Tournoyer comme pour s'accrocher aux rayons. Et tomber. L'if tombait. L'orme tombait. Le hêtre

Tombait. Des voix criaient : (( Abattez le noyer ! Coupez le cèdre auguste où passe le vent libre! Car il nous faut du bois, du bois pour le broyer, Du bois pour qu'on le râpe et pour qu'on le défibre! »

Ces cris se distinguaient dans l'innombrable cri :

« Pour chaque arbre abattu j'offre un billet de banque!

Abattez les forêts — car tout le monde écrit.

Le papier va manquer ! Le papier manque ! Il manque,

« Car le nombre croissant des écrivains profonds. Puissants, probes, nouveaux, sincères, purs, utiles, Devient supérieur au nombre des chiffons Que trouvent les crochets dans l'ordure des villes!

(( Puisque le haillon manque aux boîtes du préfet, Abattez, bûcherons, tous les arbres en hâte! Et qu'on mette leur bois en pâte, puisqu'on fait Du bon papier avec le bois qu'on met en pâte! »

LE CALCHEMAR. 173

El pour mieux faire à l'arbre une cnlaille en biseau, Les bûcherons crachaient dans leurs mains des salives ; Et quand l'arbre tombait, parfois un nid d'oiseau Eparpillait au loin cinq petites olives.

Et tandis que des chars emportaient ces piliers Dont la longueur traînante aux chemins se profane, On entendait crier des ordres singuliers : « Mêlez le carbonate avec la colophane!

u Au travail ! L'atmosphère est à deux cents degrés ! Cylindrezl Calandrez! Couchez! Mettez en colle! Pour défibrer le bois nos meules sont en grès ! A ite ! Le monde écrit comme une immense école !

(I Quand passent deux passants, soyez sûr que dans l'un Un Montaigne est éclos, ou va, dans l'autre, éclore. C'est pourquoi, préparez la fécule et l'alun! Neutralisez avec des sulfites le chlore! »

Et d'autres voix criaient : « Le papier manque ! Il faut Que, craquant à la place où la hache l'échancre. Le cèdre se décide à tomber de son haut Afin que nous puissions utiliser notre encre !

« La page de ce soir, sur quoi lécrirons-nous? » Et, la hache à leurs troncs faisant une jointure, Les cèdres fléchissaient comme de grands genoux. — Et la journée avait sa page d'écriture.

Et les rois, les ténors, les banquiers, les tailleurs. Tous grifl'onnaient leur page, — et même les poètes! Comme s'il se pouvait que des strophes ailleurs Que sur l'onde et le sable aient jamais été faites!

(( Fabriquer du papier, c'est là l'essentiel! Puisqu'il est des auteurs de quoi couvrir la terre. Il nous faut du papier de quoi vêtir le ciel ! » C'est ainsi que criaient des voix. Et le mystère,

La fraîcheur, le parfum, l'ombre, l'asile, l'eau, S'en allaient avec l'arbre. Et l'on criait : « Il semble Que l'on puisse employer le tremble et le bouleau! » Et le bouleau tombait, abattu sur le tremble!

« Les sapins sont très bons! « Cylindre et laminoir Avalaient les sapins qu'ils rendaient dans des cuves ; Les sapins sortaient blancs qui venaient d'entrer noirs; Et le grand vent des monts ne portait plus d'effluves!

(( Les peupliers sont excellents! » Les peupliers Tombaient en frissonnant de leurs longues échines, Et puis, broyés, blanchis, lissés, coupés, plies. S'envolaient en journaux des ardentes machines!

« A cause de ses fleurs gardez l'acacia ! »

Ont, dans l'acacia, gémi les tourterelles.

Mais les femmes voulant écrire, on le scia,

Et l'arbre en fleurs devint trois cahiers blancs pour elles!

Et les femmes faisaient leur livre. Et les enfants Faisaient leur petit livre. Et c'est pourquoi, par troupes. On voyait s'échapper des biches et des faons Du bois où sombrcment l'on pratiquait des coupes.

Et tandis que les bois allaient se dépeuplant. Sans cesse on entendait mille plumes hâtives Grincer au premier plan, tandis qu'au second plan Continuellement ronflaient les rotatives.

Eux-mêmes — car ceci se passait en des temps Où tout ce qui venait du livre était la gloire! — Afin qu'on parlât d'eux, les arbres palpitants Désiraient la cognée et voulaient la doloire!

Les beaux arbres disaient — car ces temps furent tels — : (( Il est beau d'être beau, mais il faut qu'on le sache! lùnigrons dans les vers afin d'être immortels! Oui, tond)er dans Ronsard vaut bien un coup de hache ! »

Et comme la nature et ses vertes beautés Rendaient tous les humains im})atients d'écrire. Les arbres s'écroulaient afin d'être chantés, Les bois disparaissaient pour qu'on pût les décrire!

Et, bois inspirateurs, bois pleins de souffles, bois • Dont Jeanne d'Arc disait, en parlant à ses juges : (( Si j'étais dans les bois j'entendrais bien mes voix ! » Ainsi vous périssiez, solitudes, refuges!

Nous, pourtant, nous lisions, penchés sur des bureaux; Et quand d'un livre ouvert nous levions le visage, Nous n'apercevions plus à travers les barreaux Que deux ou trois forêts au fond du paysage I

Et plus on écrivait, et plus on imprimait,

Plus les quatre parois s'épaississant de livres,

Automatiquement sur nous se refermait

La chambre où des mots creux nous tenaient lieu de vivres.

LE CAUCHEMAR

Mais, sans même observer qu'elle se resserrât. Tout joyeux d'habiter la ratière livresque, Chacun de nous passait, selon ses goûts de rat. Du lard scientifique au sucre romanesque.

Et toujours, lentement, sûrement, par milliers.

Les volumes venaient s'ajouter aux volumes,

Toujours, tous les broches à tous les reliés.

Tous ceux que nous lirons à tous ceux que nous lûmes!

Et n'ayant que leurs noms, jamais, de différents. Histoires sur romans et romans sur poèmes, Ils triplaient, quadruplaient et quintuplaient leurs rangs. Faisant toujours semblant de n'être pas les mêmes!

Et plus s'élargissaient les horizons dehors,

Plus la prison, dedans, se rétrécissait, comme

Si, frappant tous ces coups, donnant tous ces etîorts.

L'homme ne travaillait que pour étouffer l'homme !

Et mangeant peu à peu l'espace tout entier

Dans lequel la lecture épuisait nos fantômes.

Les murs ne nous laissaient maintenant qu'un sentier

Où nous courions encore en compulsant des tomes!

I;0 LES MUSARDISES.

11 n'y avait plus rien dehors qu'un pays plat. Rien ne méritait plus, clans l'aride nature, Ni qu'on le respirât, ni qu'on le contemplât : Tout était devenu de la littérature!

A peine restait-il des bois Aendus sur pied

Ces brindilles qu'au soir, fagotier, tu recueilles :

Tous les arbres étaient devenus du papier;-

On trouvait des feuillets quand on cherchait des feuilles !

Les papetiers vendaient les bois aux imprimeurs. Sitôt qu'un petit homme avait offert un chèque, Une forêt tombait en murmurant : <( Je meurs! » Et les murs avançaient dans la bibliothèque!

Mais voici que, surpris par le progrès des murs. Nous vîmes tout d'un coup qu'entre ces murs, nos têtes Allaient, en s'écrasant comme des fruits trop mûrs, Rendre leur pauvre jus de mots et d'épithètes !

Nous connûmes trop tard les immenses regrets. Le livre même en eut pour ce qu'on assassine. « Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts ! n Soupira vainement la Phèdre de Racine.

LE CAUCHEMAR. 179

On entendit gémir le grand vers de Hugo :

« Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre! »

Les branches n'étaient plus, ô pourpres, qu'un fagot,

Et vous faisiez mentir l'alexandrin de marbre!

Alors, près de mourir, lorsque le dernier bois Jeta la dernière ombre au bord d'une prairie, Nous comprîmes soudain, pour la première fois. Que nous avions vécu dans une librairie;

Que les arbres d'avril et que les fleurs de mai Avaient en vain passé devant nos âmes closes; Car nous n'avions rien vu, rien connu, rien aimé, Que l'image du monde et le portrait des choses!

Nous criâmes d'horreur; et pâles, voulant fuir, Nous visitions les murs, nous cherchions les fenêtres. De ces mains qui n'avaient caressé que du cuir, De ces yeux qui n'avaient adoré que des lettres!

Nous comprîmes, pendant qu'entraient dans notre chair Le maroquin rugueux ou le vélin jaunâtre, Et la douceur de vivre et la beauté de l'air Que chantait au lointain l'ignorance d'un pâtre!

I So I- E s M L S A R D I S E S .

Nous criâmes d'amour, quand craquèrent nos os, Vers le soleil couchant dont s'allongeaient les cuivres. Et, les livres des murs s'étant touchés du dos, Nous fumes écrasés entre des dos de livres!

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