‹ Les musardises, 1887-1893Chapitre 66 sur 67 · LE MENDIANT FLEURI · texte numérisé non relu

LE MENDIANT FLEURI

Il n'est pas du pays. D'où peut il être?... d'oui' On ne sait pas. C'est un mystérieux bonhomme. Sur le bord du chemin parfois il fait un somme. Il porte un vieux chapeau qui paraît être — comme Ceux que portent les champignons — en amadou. Eut-il un nom? Lequel? On l'ignore. On le nomme Le Mendiant Fleuri. C'est tout.

LE MENDIANT F LE LUI. vCtQ

TI a cette folie, il a cette jolie Folie : il se fleurit. Il se déguise en Mai. Son chapeau d'amadou porte un phlox pour plumet. Dès qu'il découvre un trou dans sa veste, il y met Du lilas, un pavot. Si c'est une folie, C.et affreux vagabond des routes se permet La même que vous, Ophélie!

Cet homme a des crocus aux plis de ses lambeaux Comme les champs en ont aux creux de leurs ornières. Â ses poches il a des touffes printanières Comme les bois en ont aux seuils de leurs tanières. Au lieu des vieux boutons de corne, il a, plus beaux. Des boutons d'or. Au lieu des pailles coutumières, Il a du thym dans ses sabots.

Il reprise sa cape en ajonc qui s'accroche. Reborde un vieux revers avec des serpolets, Pique de la tremblette aux fentes des ourlets. Enrichit de bleuets roses et violets Sa pauvre barbe dont le chanvre s'effdoche; Puis, fume, luxueux, parmi tous ces bleuets, Une pipe d'aristoloche!

Qvi'il est beau quand il va de maison en maison, Chamarré d'herbe-aux-gueux, d'airelle et de spargoulle ! La flore du moment sur lui frissonne toute. Qu'il est beau quand il passe, en fleurs, et qu'il s'ajoute. Comme un calendrier \ivant, à l'horizon! De sorte qu'il suffit de le voir sur la route Pour savoir quelle est la saison !

Il réussit parfois des toilettes charmantes. Je lui connus un col d'aspérule, un camail De scabieuse ayant un chardon pour fermail. Qu'il est beau quand il va de portail en portail, Et que, chargé de coquelourdes et de menthes. On le voit, rouge et vert comme un saint de vitrail, Passer dans les herbes fumantes!

0 bizarre bonhomme, ô vagabond falot.

Misère dont toujours embaumait le passage, Vieillesse où le muguet attachait un grelot, 0 Mendiant Fleuri, gueux parfumé, fou, sage!

LE AIENDIANT FLEUUI. 271

Brave pauvre, qui, loin d'être un pauvre honteux. Marques la déchirure avec une jonquille. On t'est reconnaissant, presque, d'être -boiteux, Tant la guirlande est belle autour de ta béquille !

Cynique éblouissant, héroïque et finaud, Je ne saurais assez préférer, quand j'y pense, Tes courageuses fleurs au facile tonneau, Diogène charmant de nos routes de France!,

Inconscient donneur d'une grande leçon. Merci, fou gracieux, poète et philosophe, D'oser, sous le soleil, enseigner la façon D'accommoder de fleurs les restes de l'étofl'e !

Il nous apprend, ton humble et rustique talent,

Ce qu'on peut faire avec quelques fleurs, quelques-unes!

Alors, pourquoi tramer sa vie en étalant

Des misères, des trous, des tares, des lacunes;*

Pourquoi ne pas avoir un iris au chapeau

Qu'on tend vers le passant — ou qu'on tend vers la gloire ;>

Ah! Mendiant Fleuri, quand rentre le troupeau,

Ils font bien, les bergers, de te verser à boire!

LES MLSARDISES.

Que Ion moyen me plaît! Tous mes accrocs d'hier Vont aujourd'hui, du moins, servir à quelque chose. Si lu fais le faraud, moi je ferai le fier. Ton gilet a son lysl* Mon cœur aura sa rose!

J'ai compris qu'il jie faut, qu'on ne peut, qu'on ne doit Présenter au prochain nulle image cruelle. Puisqu'on n'a qu'à rouvrir sa hlessure du doigt Pour y mettre la fleur qui va la rendre belle!

Bonhomme, j'ai compris qu'il faut être cocpiet De sa hlessure, au lieu que d'en être malade, Et que même, parfois, pour y mettre un bouquet, Il convient d'élargir la simple estafilade.

On n'a plus peur de rien lorsqu'on prend ce parti. Et l'on acquiert bientôt la grâce, et la manière ' D'être reconnaissant au buisson qui, gentil. Pour la fleur qu'il vous tend vous fait la boutonnière!

Dès qu'on est décousu par un poignard nouveau.

Il faut en profiter pour se fleurir encore.

Plus on est malheureux, plus on doit être beau! ,

Faisons tous nos malheurs en corolles éclore !

LE MENDIAM' FLEUIll. 2

Servons-nous du mallieur. — Un jour, un jardinier' M'a dit celte parole ingénue et profonde : « Si Job avait planté des fleurs sur son fumier, Il aurait eu les fleurs les plus belles du monde ! »

Ayant longtemps suivi le sentier de montagne, Distrait, j'avais gagné la frontière d'Espagne,

Et j'avais pris, au bout du pont, La place où bien souvent, près du troupeau qui broute. J'écoute ce que dit le douanier, et j'écoute

Ce que le muletier répond.

Toujours la même scène ingénument éclate : Le petit gabelou galonné d'écarlate,

Avec un sourire entendu.

Ecoute le récit que l'autre lui rabâche. Puis va vers la charrette, et, sous un cuir de bâche.

Trouve le flacon défendu.

LE CONTKEBANDIEH. 27a

Ce jour-là, c'était l'heure où s'enflamment les vitres. Le grillon, dont l'amour fait chanter les élytres,

Avec le grillon alternait Comme un berger d'églogue avec un autre alterne. Déjà le voiturier allumait sa lanterne.

Tout le soir sentait le genêt.

Parfois, de ces garçons passaient qui, sans rien dire, Glabres, la cigarette au coin de leur sourire,

Vont à pas souples et prudents; De ces filles riaient, si brunes, sous les branches, Que, dans l'ombre, on ne peut voir que deux chose;? lîlanchcs

Leurs espadrilles et leurs dents.

Et j'aperçus venir un vieillard maigre et brusque. Un de ces paysans dont le regard s'embusque

Sous un béret qui se rabat.

Feignant de ramasser des pompons de platane, 11 trottinait, courbé, derrière un petit àne

Qui portait un sac sur son bât.

L'âne disparaissait sous le grand sac champêtre. — Au moment où le vieux allait passer peut-être, InofTensif et toussotant.

I.c douanier n'ayant eu vers lui qu'un regard vague, in écart. Et soudain une dag Tomba sur le sol en tintant.

L'une fit un écart. Et soudain une dague

Une très vieille dague espagnole. — Et puis, comme L'ànc faisait, malgré les efforts du pauvre homme.

Des bonds de poulain andalou, On vit un ancien casque en forme d'astrolabe Et deux longs éperons de style presque arabe

Tomber aux pieds du gabelou.

Et comme l'àne, ému par ces nouveaux vacarmes, Ruait. — chaque ruade éparpilla des armes!

Et, tout le sac s'ouvrant dans l'air.

Ce fut, pendant qu'au bruit accouraient des marmailles, Un envol de rivets, de tassettes, de mailles,

Un feu d'artifice de fer!

Quoi! c'étaient, dans ce sac, sous une avoine fourbe, Des armes que cachait ce vieillard qui se courbe

Et craintivement s'amoindrit?

Prcpare-t-on la guerre au fond de la vallée.^ Ou bien veut-on passer une armure volée

A l'Armeria de Madrid ;*

LF- CONTUEBANDIF-R. 377

Quelle armure esl ce là qui tombe et se bosselle!' Ln courroie a souvent fait place à la ficelle,

Les boucles n'ont j)lus d'ardillons.

Quelle est cette rapière?... Oli ! comme elle est usc'eL La coquille brimballe autour de la fusée!

La garde est veuve de quillons!

Une jambe de fer dont le genou se rouille En rencontrant le roc un instant s'agenouille ;

Et, de ce fantastique sac, On croit voir, sur le sol rose de crépuscule, Tomber un chevalier qui se désarticule

Avec un bruit de bric-à-brac!

La rondacbc, roulant comme un cerceau superbe, S'échappe. Un gantelet crispe ses doigts sur 1 herbe

Où le rejoint un vieux houseau.

L'âne bondit toujours. Et cependant, à leVre, Une cuirasse a l'air d'un grand coléoptère

Vidé par le bec d'un oiseau.

Enfin, de ce ballot que chaque bond déballe Jaillit un cuivre étrange, une vieille cymbale. Une sorte d'astre échancré,

On ne sait quel plateau de balance fantasque, Luisant, plat comme un plat, martelé comme un casque. Fourbi comme un vase sacré !

Et quand tout eut roulé devant lui, de l'air digne Qu'on prend quand on observe à regret la consigne.

Le douanier recula d'un pas.

Puis — que pouvaient avoir de terrible ces armes Qu'un vieillard ramassait en les couvrant de larmes? —

Puis il dit : « Ça ne passe pas! »

Chacun aida le vieux. Une fille d'auberge Ramassa la rondache, un enfant la flamberge;

Et, lorsque tout fut ramassé.

Le vieux, s'étant laissé sur les bras tout remettre. Car l'ànc en bondissant avait fui loin du maître.

S'éloigna, pesant et cassé.

Et le douanier s'en fut boire avec une fille L'anisette espagnole où trempe une brindille

Qu'entoure du sucre candi.

Moi, je suivis le vieux. — Il allait, le dos triste. Bientôt, il se crut seul sous le ciel d'améthyste.

— Et je vis qvi'il avait grandi.

LE CONTHE15AM)IEn. 27y

Oui, l'homme, maintenant, haussant sa silhouette, Droit, — comme s'il savait aussi bien qu'un poète

Que, lorsqu'on se retrouve seul, Il n'est pas de fierté que l'on ne récupère, — N'avait plus l'air d'un paysan et d'un grand-père.

Mais d'un seigneur et d'un aïeul.

Le vent du sud soufflait sa brûlante caresse. Et je suivais ce vieux en murmurant : (( vSerait-cei'... » Et, tout d'un coup, je dis : « Mais c'est!... '> Et me mis à courir à travers la campagne, Pâle de voir que, plus il entrait en Espagne, Plus le vieil homme grandissait.

Il jeta son béret, hocha sa tête grise;

Puis, comme s'il avait entendu dans la brise

Le nom que je n'avais pas dit.

Il posa sur le sol ses armes en silence, Se coiffa fièrement du plateau de balance.

Et, se retournant, m'attendit.

Nous étions seuls, tous deux, au milieu d'une lande. Basse sur l'horizon, la lune était si grande Que tout prenait un air sorcier.

:i8o LES MLSAnDISES.

l'^t le vieux, dépouillant sa cape paysanne, ^{'apparut, sec, vêtu d'une stricte basane, Et jambe comme un échassier.

Alors, je reconnus sa pauvre soubreveste,

La beauté de son front, la largeur de son geste,

Et la jeunesse de ses yeux.

Et je crus que j'allais trouver des mots sans nombre : Mais, tremblant, je ne pus que m'incliner dans l'ombre

En disant le nom de ce vieux !

A son nom, il grandit encor, mit sur sa lèvre Un long doigt sarmenteux qui grelottait de fièvre,

Sourit un peu de mon émoi, Puis, avec le plus noble et touchant savoir-vivre. Il ôta gravement sa cymbale de cuivre,

Et me dit : « Eh bien! oui, c'est moi. »

Je vis sa tête, avec l'auréole immortelle

Que lui font, en tournant sans cesse derrière elle,

Les ailes des moulins à vent!

Mais : « Seigneur bachelier... », prononça-t-il , tandis que, Très digne, il remettait sur sa tête le disque,

« Pardonnez à votre Servant

LE COINTREBANDIER. 2CSI

« Si la profession qu'il exerce l'oblige

A demeurer coiffé d'un armet. Armel, dis-je,

Car je doute qu'un bachelier — Le fût-il de Paris, qui vaut bien Salamanque ! — Prenne un armet auquel la mentonnière manque

Pour l'obscur bassin d'un barbier! »

Il se tut un instant. Puis, parlant par saccades, En ce langage où la sierra mit ses cascades

Et l'Alhambra ses rossignols : « Seigneur!... » et je renonce à traduire le flegme, La morgue qui redonde, et le ton d'apophtegme,

Et les jeux de mots espagnols;

(( Seigneur! mon œil vous scrute au moment qu'il vous toise Vous n'êtes pas bien grand, mais votre âme courtoise

Est de celles que nous aimons.

Eh bien?... prélendra-t-on encor que j'exagère Quand je dis que je suis Chevalier Errant."^ — J'erre

Depuis soixante ans dans ces monts.

« Je les ai parcourus de la Rhune à Vénasque, Des pays catalans jusqu'à ce pays basque

Dont les pommiers sont pleins de gui.

20a LES MUSARDISES.

Là, j'ai des Douze Pairs vu les douze ombres tristes, Et j'ai causé, du temps des batailles carlistes, Avec Zumalacarrégui.

(( Fredonnant le vieil air des Rois de Pampelune, Buvant le lait de chèvre et le rayon de lune

Au creux de l'âme et de la main.

Dormant contre la meule où l'on plante une perche, J'erre, j'erre, Seigneur, dans ces monts où je cherche

Un passage, un col, un chemin!

(( Je voudrais les franchir. Car la brise m'apporte Je ne sais quelle odeur de conscience morte

Que n'aimerait pas Amadis.

Moi qui ne vieillis pas, je sens vieillir l'Europe. Je devine combien s'épaissit et sirope

Le sang latin, si clair jadis !

(( Oui, ce morne géant qu'il faut tuer, ce terne Caraculiambro de l'époque moderne,

L'Egoïsme, père d'Ennui, Fait régner sur le monde une nuit si grognonne Que les coiffes de la duègne Quintagnone

Sont moins noires que cette nuit !

0 Je veux franchir ces monts. Je veux, puisqu'il m'oublie. Aller remettre un peu le siècle à la folie!

Il a besoin de me revoir Et de reboirc une eau qu'il n'a plus guère bue. Ma lance doit piquer l'humanité fourbue

Pour la pousser à l'abreuvoir!

« Et quant aux vils ruisseaux où l'on se désaltère. Je dois, dans leur eau grise où roule tant de terre

Qu'ils ne sont jamais lumineux, Je dois, dans leur eau fade où s'affaiblit la race. Aller jeter un clou de ma vieille cuirasse

Pour les rendre ferrugineux!

(I En vérité. Seigneur bachelier de mon àme, Je ne suis pas content d'une Europe qui blâme

Les héroïsmes superflus.

Il est temps que j'y entre, et c'est à quoi je pense. Mais on n'y peut entrer qu'en passant par la France,

Et la France ne m'aime plus!

(( Je ne dis pas cela parce qu'elle me raille. Jadis, elle raillait tendrement ma ferraille. Elle s'en méfie aujourd'hui.

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