‹ Les musardises, 1887-1893Chapitre 67 sur 67 · LES >I U S A R D I S E · texte numérisé non relu

LES >I U S A R D I S E

Des gens, pour nous brouiller, veulent lui l'aire croire Qu'un redresseur de torts n'est qu'un chercheur de gloire Dont le geste au gouffre conduit.

(' Ah ! je voudrais sortir d'Espagne, où je me ronge, Pour m'en aller rapprendre au vieux monde le songe,

L'oubli de soi, l'amour féal, Et la façon dont on se fait des Dulcinées! Mais, hélas ! il y a toujours des Pyrénées

Pour les colporteurs d'idéal !

(I Dès qu'elle me verrait j'aurais la France entière. Et comme on le sait bien, on veille à la frontière;

Et toujours, quand je veux sortir, Quand, déguisé, baissant le front, je me dépêche, La grande armure me trahit, que rien 'n'empêche

De briller ou de retentir!

(( C'est en vain qu'enlevant ma chère carapace

Je la mets dans un sac, parfois, pour qu'elle passe,

Ou sous des branches de genêt :

De maudits enchanteurs habitant des guérites Savent percer de l'œil les formes hypocrites,

Et toujours on la reconnaît!

LE Cr)>!TUi:BANDIER. 383

(( Je sais, vous me direz qu'on croit que je trafique. (}ue j'exporte une armure ancienne et magnifique

Sans la déclarer!... C'est ainsi Que toujours, quand le Sort injuste me querelle. On veut me l'expliquer de façon naturelle.

Mais je ne suis pas fou. Merci!

<i Que n'ai-je, pour IVanchii- la douane et sa baraque, Le zèbre sur lequel chevaucbait Muzaraque!

J'aurais vite joué le tour.

Mais je n'ai qu'un ànon. Car A otre Grâce ignore... » Il s'arrêta. Sa voix soudain fut moins sonore.

«...Que Rossinante est mort, un jour!

<( Un jour, on me l'a pris. On m'a fait cette peine. Et savez-vous la fin que réservait leur haine

A la monture d'un héros?

Elle qu'à voir l^i mort j'avais habituée, Elle est morte les yeux bandés ! — On l'a tuée

Dans une course de taureaux ! »

Une larme coula sur la Triste Figure.

« Voilà pourquoi, Seigneur bachelier, j'inaugure Une chevalerie à pied,

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Mais qui rendrait jaloux Palmerin d'Angleterre; Et Roland reviendrait qu'il mettrait pied à terre. \ ive Dieu ! pour me copier !

(' Jusqu'à ce que je puisse à travers ces montagnes Passer pour aller faire en France des campagnes,

Je jure de ne plus m'asseoir.

Je n'ai plus d'autre but, d'ailleurs. Car Votre Grâce \e sait pas... » Et sa voix soudain devint plus basse.

« ... Que Dulcinée est morte, un soir.

(( Depuis qu'en son cercueil j'ai disposé sa robe, Mon existence à moi ne vaut plus une arrobe

De raisin sec de Malaga !

Mais il faut qu'un talon écraseur de couleuvre Sonne aux chemins du monde. Il faut accomplir l'œuvre

Pour laquelle on vous délégua.

(( Je dois rapprendre aux gens des choses en grand nomjjre ! Car vous ne savez pas... » Sa voix devint plus sombre.

«...Que Sancho vit encore. Il vit!

Celui-là ne meurt pas. Et même il monte en grade. J'eus tort d'aimer jadis comme un bon camarade

Le gros homme qui me servit!

« On l'a laissé passer, lui qui n'avait pas d'armes ! Tandis que contre moi la peur met ses gendarmes

Qu'elle voudrait qu'on centuplât!

Et partout, à présent, le Pança sur le monde A si soigneusement roulé sa panse ronde

Qu'à présent, partout, tout est plat!

« Sancho règne! Il raconte en farce mon histoire. On l'acclame quand il crache dans l'écritoire

De Cid-Hamed-Ben-Engeli.

Sur ses genoux cagneux la Beauté se dégrafe. Il promulgue sa loi, qui n'a qu'un paragraphe :

« L'enthousiasme est aboli ! »

<( On ne reconnaît plus le drôle. Il a du linge. Les ciseaux ont passé dans sa barbe de singe.

Il se lave. On le décrassa.

Il soupe avec des rois chez les femmes superbes. Il fait des mots au lieu de dire des proverbes.

Mais c'est toujours Sancho Pança!

(( Il amuse les gens assez vils pour permettre Qu'il trahisse à la fois le grand Manchois son maître. Et son père le grand Manchot!

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Mais il tremble toujours, pendant qu'il les fait rire, De me voir sur le seuil paraître pour lui dire : « Taisez-vous. Vous êtes Sancho ! »

(( 11 le sait bien, qu'il l'est! C'est ce qui l'importune. Car on profite mal d'une bonne fortune

Quand on s'en étonne tout bas.

Il sait bien quelles sont les choses éternelles, Et qu'on peut s'amuser à démoder les ailes:

Les pattes ne voleront pas!

(( Mais, hélas! triste et long j'erre sur la colline ! Triste comme une nuit sans bruit de mandoline

Et long comme un jour sans combat!

Je ne peux pas aller interrompre son règne! Et sans cesse je sens, à mon vieux cœur qui saigne,

Que quelque rêve au loin s'abat!

(( Je ne pourrais passer qu'en laissant mon armure î Mais ce serait faiblir, admettre une entamure.

Mon armure est comme mon nom.

Et j'en irais là-bas prendre une autre, peut-être.^ iSon, car je rougirais de ne plus reconnaître

La forme de mon ombre! Non,

LE CONTKEHANDIKH. 28(^

« Car à sa sillioueltc on doit resler fidèle! La mienne nie convient si c'est à cause d'elle

Qu'à la sottise je déplus !

Qui me dessinerait un bon harnois de guerre;' Je n'ai pas conliance au yoiit de l'antiquaire,

Et Gustave Doré n'est plus!

« Ah! pour porter là-bas tout l'attirail en fraude, 11 me faudrait mi page, un complice qui rôde,

Par les rocs, le long des ruisseaux...

Veux-tu faire avec moi, llls, de la contrebande:' Puisque pour la passer mon armure est trop grande,

•Nous la passerons par morceaux !

(( En un pareil combat la ruse est exemplaire! Il ne laisserait pas. Seigneur, de me déplaire

Que Votre Grâce me blâmât D'oser requérir d'elle une souplesse adroite, Car tout le monde sait que j'ai l'âme aussi droite

Qu'un fuseau de Guadarrama!

(( Ce n'est qu'un rôle obscur qu'ici je vous propose. Mais, Seigneur, vous aurez à quelque grande cause Peut-être un service rendu

•MJO

J. E S AJ L S A II L) l S E !

Quand, passé par Iroiiçons que nul n'auia \u luire, On verra tout d'un coup, là-bas, se reconstruire Un paladin inaticndu !

(( Si vous laites cela pour la moustache blanche Du Très Ingénieux Hidalgo de la Manche,

Si vous me consacrez un peu De cette jeune ardeur que le ciel vous octroie, Je jure, bachelier, qu'avec bien plus de joie

Vous regarderez le ciel bleu !

(' Allons, donne ta juain ! A moi tu t'affilies! Quoi? Tu ne sais, dis-tu, que chanter des folies

Et cueillir les fleurs du buisson?

Chante, et cueille des fleurs d'un air de nonchalance ! On peut dans un bouquet passer un fer de lance,

Un signal dans une chanson!

« Voici l'heure! La nuit paillette sa basquine! Mes armes, qu'un rellet détoiles damasquiae,

Sont là, d'argent, d'or et d'airain 1 A quoi fais-tu passer aujourd hui la frontière? Veux-tu le soleret? \eux-lu la cubitière!'

Ou bien veux-tu le gorgerini' n

LE COINTUEI! A MmîU. 29 1

Il ouvrait ses longs bras à l'immense envergure ! J'hésitais... Mais je vis sur la Triste Figure

Une telle déception Que : (( Perle de l'honneur! Miroir de la bravoure! » M'écriai-je, en prenant un air d'Estramadoure,

« A votre disposition ! »

— <' Choisis donc ! . . . » Un rayon toucha comme un doigt pâle Le plateau de balance — ou la vieille cymbale —

Ou l'espèce d'astre échancré, La chose qui luisait sur le crâne fantasque, L'objet plat comme un phit, martelé comme un casque,

Fourbi comme un vase sacré !

Et je dis : (( Par le cor de Roland! par la grifTc De Pantafilando ! par le bonnet d'Alquife

Et par l'âme de Galaor!

Je choisis — car la seule illusion m'enivre, Et l'objet qui de tous était le ])lus en cuivre

Pour moi sera le plus en or! — -

(( Je choisis. Chevalier, ce qui, de ton armure, A soulevé le plus de rire et de murmure ! C'est ton armet. Donne-le-moi!

Puiscjiic lu l'as couvert d'un ridicule immense, Il convient que ce soit par lui que je commence 1 Je n'ai pas peur. Et j'ai la foi.

« Je jure que ceci -n'est pas un plat à barbe ! ]3onnc! » Et le long des rocs tout fleuris de joubarbe

Dont parfois j'arrachais un brin, Le soir même, furtif, et de ma veste brune L'empêchant d'accrocher quelque rayon de lune.

J'emportais l'armet de Mambrin!

Et depuis lors, dans l'ombro où passe un vent morisquo. Intéressé par l'œuvre, égayé par le risque,

Je suis toujours sur le sentier; Je cueille des bouquets, je marche, je m'arrête, El je chante... Et je dis que je suis un poète;

Mais je suis un contrebandier.

Frontière d'Espagne, 189...

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