‹ Les muscadins: drame en cinq actes et huit tableauxChapitre 1 sur 4 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Ce roman, où Fauteur a voulu peindre le tableau aussi exact que possible, d'une époque disparue, était depuis longtemps conçu lorsque la mode s'est si complètement tournée vers les mœurs du Directoire, et la publication en feuilletons avait même commencé depuis près de deux mois, lorsque le théâtre représenta une pièce qui n'offre, au surplus, d'autre analogie avec ce livre qu'un titre parallèle. L'auteur des Muscadins tenait simplement à le constater.

Il n'a point la prétention d'avoir invente, mais il a la conscience d'avoir étudié de fort près le temps amusant et curieux où l'on par-

Ktit à la fois de la Révolution^ des Jacobins, de Léoben, de la Montagne, de Bonaparte, des fournisseurs, des Wiski^ de mademoiselle Lange, de Bentabole et des souliers pointus.

Octobre 1873 à Février 1874.

MOSHUBUR. PIOVULHT

On était en Tan V de la République Française. Le Directûice gouvernait depuis près de deux ans. Le conseil des Cinq Cents avait succédé à la Convention dans cette salle des Tuileries où tant de fois avait grondé la tempête et où^ poudreux déjà, audessus des gradins en demi-cercle où siégeaient les dépujtés» les drapeaux déchirés conquis sur Tennemi par les troupes républicaines, attestaient l'énergie et prouvaient let courage d'un peuple qui avait su repousser l'invasion, et sauver sa patrie.

Le conseil des Cinq Cents se réunissait près de là, dans la salle du Manège où la République avait été proclamée.

Barras régnait et Louis XVIII voulait régner.

Au dehors, l'armée du Rhin, et l'armée d'Italie

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continuaient leurs prodiges. A rarmée du Rhîn^ les officiers s'appelaient entre eux du nom de monsieur^ à l'armée d'Italie, de celui de citoyen. Mai» tous combattaient avec le même acharnement Tennemi, cette fois décidément vaincu.

A Paris, on valsait, on agiotait, on complotait, on tripotait, on jouait, on avait la fièvre, on avait soif de voluptés, on avait faim de plaisirs. Paris cherchait à bien vivre, tandis que les soldats de Hoche et d'Augereau continuaient à bien mourir.

C'était le lendemain de la Terreur.

Les monuments, les temples, transformés en magasins, portaient encore, à peine visible, la devise républicaine : Liberté^ Égalité^ Fraternité^ dont on avait soigneusement effacé les terribles derniers mots : ou la mort. Sur les murailles des églises, dont douze seulement étaient provisoirement rendues au culte, on s'occupait à gratter l'inscription tracée sur la pierre : Le peuple français reconnaît un Etre suprême et l'immortalité de Fâme. Des oiseaux nichaient, place de la Révolution, dans la gigantesque statue de la Liberté que madame Roland avait saluée en montant à Téchafaud. On voyait encore debout et formidables les flèches de cette prison du Temple d'où était sorti pour mourir celui qu'on appelait le dernier roi des Français. Le Champ-de- Mars conservait les traces de cette fête qui n'eut jamais sa pareille et où quatre cent mille cœurs battaient du même enthousiasme dans quatre cent mille poitrines. La terre était encore remuée et on

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pouvait retrouver Tendroit où la Du Barry, de ses mains potelées, avait poussé la brouette pour porter de la terre à l'autel de la patrie.

Sur la place de la Bastille, un désert. Le patriote Palloy avait rasé et débité au plus juste prix les murs de la prison. On pouvait d'ailleurs suivre, sur le plan en relief de la ville de Paris qu'un industriel montrait au Palais-Royal, devenu Palais-Égalité^ toutes les modifications qu'avait subies la grande ville depuis les dernières années. Les quais étaient encombrés de vendeurs de pommes, de remorqueurs de charbons, de tonneaux de vins, de débardeurs.

On s'occupait encore de politique, mais par habitude plutôt que par passion. La foi était devenue de la curiosité. Les convictions n'étaient plus qu'une mode.

Le dimanche, la foule allait, par désœuvrement, regarder la maison portant le n* 29 de la rue du Faubourg Saint-Honoré où OracchusBabœuf avait été arrêté, pour être délivré, en face de l'Assomption, par des forts de la Halle, ^u café des Bains- Chinois, transformé en temple de la Raison, on allait voir la place où s'asseyait Sophie Lapierre, la maltresse de Darthé, un des compagnons de Baboeuf . Point de réflexions ; on ne disait rien. On regardait. C'était tout.

Les arbres de la Liberté, plantés joyeusement aux jours de fête, semblaient desséchés et jaunis; beaucoup avaient été déjà déracinés^ emportés ou

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sciés par le tronc. « Les peupliers tcmbisnt, discât « un mécontent; c'est que le peuple est terrassé î » On achevait, selon le mot de Mercier, dedédétfier ceux qu^on avait faits dieux. Les murs de Paris conservaientencore des affiches déchirées portant des signatures oubliées déjà, «des noms d'hommes dont la guillotine avait tait tomber la tête. Il y waît encore dans Paris une odeur de sang, et Paris cependant s'amusait, fou de joie.

Chez le Napolitain Garchi, boulevard Montmartre, dans cet hôtel Lecouteux, où LavœBier avait habité en 1793,' toute là jeunesse dorée ne pressait, admirant les salons somptueux, les jardins illuminés en verres de couleur, et conviant les parents des décapités à des Aa& à la victime, où la folie parodiait la mort.

Le luxé se faisait coquet et précieux. On cîtait, on enviait, on imitait madame Récamier, qui, dans «a petite maison de la rue de la Chaussée-d'Antin, au n^ 7, s'était fait un boudoir en glaces, ornées de fleurs peintes, avec une baignoire cachée dans le parquet et recouverte de fleurs. Lorsqu'elle don- •nait des bals en son hôtel, on mettait à la disposilion des danseuses des chaussures de toutes couleurs et des bouquets nouveaux après chaque tour de valse, et madame Récamier remplaçait par quelque éventail admirable le moindre éventail brisé pendant la contredanse.

Le banquier Pérégaux avait acheté, Tannée précédente, l'hôtel de la Guimard, attenante l'Hôtel

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Récamier; mais le financier ne renourelait pas les fîtes célèbres delà daBsenaô, etinadame Réeamier remportait encore ^et gardait la palaoïe.

TJn mot nouv^tu Goaraitalof9 sur toutes leslèTrea, on mot qui peignait . bien rheuie présente, le mot incroyable. L'exagération de la mode passait dans la langue. Le garatisme régnait en maître. Ou ne se Qfontentait point de chanter comme Oarat, <m parlait comme lui. La beauté devenait la dwinité. Le charme cédait le pas au «orme. Les jeunes gens à la mode étaient des mcroyablesy des agréablesj et le monde lui-même, au dire de Charlemagne, — obscur aujourdTiui, et qu'on appelait alors le Montaigne de la poésie^ — le monde devenait un monde incroyable :

Plaisant séjour que ce Paris !

Je suis badaud, mais tout m^étonne.

Et sur tout ce qui m'environne

Je porte des yeux éblouis :

Et plus je vois, plus je soupçonit«

Qu'il est des vertus, des talents,

Et des mérites éminents

Dont ne s'était douté personne:

Des incroyables probités

Chez les enfants de la fortune.

Des incroyables vérités

Dans les discours à la tribune.

Une incroyable honnêteté

Dans les bureaux de nos puissance^

Une incroyable netteté

Dans nos travaux sur les finances,

Une incroyable utilité

Dans mille lois de circonstance,

Une incroyable égalité,

Une incroyable liberté

D'un bout à loutre de la France.

Deux astres nouveaux montaient à l'horizon; deux renommées grandissaient côte à côte dans ce Paris qui a toujours à la fois le culte de l'épopée et celui' de la charge, l'admiration d'un Voltaire et celle du singe de Nicolet; deux héros passionnaient le public : un César et un Jocrisse, Bonaparte et Brunel j Bonaparte, le futur empereur; Brunet, dont le russe Rostopchine devait dire un jour : « J'ai vu deux grands comédiens à Paris : Talleyrand et Brunet. C'est Brunet qui est le meilleur. »

Les fournisseurs — ces acarus de la guerre— s'étalaient dans leurs wiskis.

Dans une lettre au Directoire, le général Augereau, parlant des dilapidations des commissaires des guerres, disait avec rage, « qu'ils avaient tué plus de Français que le canon de l'Empereur. »

Sur la place Vendôme où l'herbe poussait, haute et drue, entre les pavés, on voyait une cage de fer où, de temps à autre, le gouvernement faisait solennellement brûler les faux assignats.

L'argent était rare, l'or était introuvable. Et i'or et l'argent étaient les plus grandes, les seules préoccupations d'une population avide de posséder et de jouir.

La contrainte par corps et la loterie, abolies naguère, venaient d'être rétablies. L'hôtel Bullion ne désemplissait pas. On y vendait de tout, des débris du palais de Versailles, des tentures des Tuileries, les détritus de l'émigration.

Marceau venait d'être tué par un chasseur tyro-

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lien, Hoche allait mourir d'une terrible inflammation d'entrailles. Moreau tenait les Allemands refoulés dans la forêt Noire. Les préliminaires de Léoben étaient signés.

On applaudissait les vaudevilles de Barré, Radet et Desfontaines, les drames de Ducange, les tragédies de Bucis.

La Harpe était le grand critique.

On représentait encore, par hasard, des pièces patriotiques, Viala, ou le héros de la Durance, Quinius Fabius ; mais la mode était aux satiriques antirépublicains. Richer-Sérizy donnait le ton. Les journaux royalistes pullulaient. C'étaient les Actes des Apôtresj le Perlet, le Thé, Y Antiterroriste y le Petit Gautier. Encore les négligeait-on déjà pour les journaux de modes.

La toilette était en effet la grande préoccupation de cette ville ruinée. Les vêtements des merveilleuses devaient ressembler, pour être à la mode, à du linge mouillé , afin de coller plus parfaitement sur la peau. Madame de Genlis raconte qu'une petite fille, âgée de six ans, en jouant avec sa sœur, mit sa jupe et sa chemise par-dessus sa tête et, comme on la regardait, elle répondit : Papa, je me drape l

« Chaque femme, dit Kotzebue, qui vit alors Paris, chaque merveilleuse devait posséder trois cent soixante-cinq coiffures, autant de paires de souliers, six cents robes et douze chemises. » A la promenade deLongchamps de 1797, — au Longcbamps, comme on disait, — des élégantes en wiski s'étaient fait

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applaudir, non pour leur toilette, mais pour leur hardie nudité. Les reines de la mode étaient alors 'Mesdames de Fleurieu, de Morlaix, de Noailles, de Chauvelin, de Capon, de Lis-Lencey, de Barre- Grand-Maison, de Morbelle, de Nanteuil, — on en citerait vingt autres, —Mesdemoiselles de Rosny, de Malingaud, de Nicolaï, sans compter Madame Tallien, qui donnait le ton, et Joséphine de Beauharnais et Madame Hamelin, et la danseuse Lascade, et la citoyenne Lange et la citoyenne Mézerai, de la Comédie-Française. Les trois Grâces étaient trois cents.

Les muscadins^ les inc&ncevaàles, les mcroyaàks^i^s inimaginables (ainsi les appelait-on tour à tour) promenaient dans Paris leur sottise parfumée, leurs boucles d'oreilles, leurs bijoux de femmes et leurs breloques enlbrme de fleurs de lis. De temps à autre, ils se colletaient avec quelque croyable ^n culotte vert jaune, portant le sabre à poignée en forme de tête de coq.

Les caricaturistes d'alors s'amusaient à crayonner ces querelles.

Une gravure du temps représentait, d'un côté des femmes demi-nues, à la gauloise, de l'autra des femmes vêtues de la robe des châtelaines, et, opposant la galanterie actuelle à la chevalerie passée, se moquait des femmes faujontdhii en regrettant les femmes (Tautj^efbis.

La grande twrenv en Tan V, après la valse —une valse où, tout en tournoyant, on cueillait, les bras

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levés et la jambe arquée» un baiaer sur les lèvres de sa danseuse, — l'autre fèvredufour, c'était le tthé* On donnait des thés partout : on s'asseyait autour d'une théière en forme d'urne, telle que nous Ta dessinée Bosio, et l'on croquait des.gâteaux représentant des cœurs ou des lyres.

La Correspondance des dames et l'Arlequin donnaient le ton à la mode. Uneiemme se serait crue déshonorée si elle n'eûtpodnt portétde oes toilettes indiscrètes, plus JSiues.que la nudité. Un homme n'eût pas.mérité le nom d'élégant s'il n'eût arboré^ en hiver, un carrick à douze, quinze ou dix-^ept collets et en été l'immense cravate écrouélique.

Le bruit de Paris, c'était alors le procès entre mademoiselle Lange et M. Hoppé de Hambourg, au sujet de leur jeune tille, nommée Palmire. Le Moniteur en donnait des nouvelles avant môme d'insérer les leltres écrites de Vérone par Bonaparte, et on s'en inquiétait beaucoup plus que de la tentative d'assassinat faite sur Siéyès, par l'abbé Poule, de Draguignan.

Et ces mœurs de la Régence avaient pour cadre le Paris de la Révolution I

La place du Carrousel s'appelait toujours fa pface du palais de la Conoention; la rue de Richelieu, la ruede la Loi; la place Royale, ta piaee âe rindivisibi' Ifté; la rue Sainte-Anne, lame Htlvétms; la rue'de Madame, la rue des Citoyennes ;\dL barrière du Trône, la Barrière renversée. On avait transformé l'Hôtel- Dieu en grami hôpital dBummité^ et l'hospice

Saint-Louis en hôpital du Nord. Notre France a toujours fait des révolutions d'enseignes.

Les rues n'avaient pas seules reçu des appellations nouvelles. Chaque homme d'État avait son surnom : Boissy d'Anglas s'appelait Boissy-Famine ; Merlin de Douai, Merlin- Suspect ou Merlin-Potence; €amille Jordan qui venait de réclamer la liberté des sonneries d'église, Jourdan-les-Cloches; OdxoX, Garât' Septembre. Les cinq Directeurs étaient couramment nommés les Cinq Singes.

On les chansonnait, eux et les législateurs — les Cinq cents ou les Anciens — comme des Mazarin de la Fronde; Paris fredonnait sur l'air des Visitandines, une chanson devenue rapidement fameuse, le Marchand de bois des Tuileries :

On dit que dans les Tuileries Est un chantier fort apparent, Où cinq cents bûches bien choisies Sont à livrer en ce moment.

Le vendeur dit à qui l'aborde :

Cinq cents bûches pour un Louis; Mais bien entendu, mes amis, Qu'on ne les livre qu'à la corde t

Le pouvoir des Directeurs étaient non-seulement raillé, mais directement menacé. Pichegru, l'homme des Clichyens et du comte de Lille ne se gênait point pour dire, en parlant du palais où siégeait le Directoire : « Le Luxembourg n'est pas une Bastille, il sera réduit en un quart d'heure ! »

Buonarotti, en parlant des Cinq directeurs, di-

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sait : « C'est une tète polygoneuse substituée à un trône royal. » La tête polygoneuse coûtait à TÉtat un million cinq cent mille francs par an. Une seule bouche royale dévorait cent fois plus. Benjamin Constant, dans son livre des Effets de la Terreur^ prouvait que la République avait été sauvée malgré la terreur. Goupilleau (de Montaigu) dénonçait aux Cinq-Cents un écrit ayant pour titre : Ordo breviarii ingonensis pro anno 1797 et où Ton recommandait de chanter le Domine salvum foc regem.

Les modérés poussaient aux mesures de rigueur. Boissy d'Anglas, en pleine tribune, demandait l'arrestation de Léonard Bourdon, qui cependant, au 9 thermidor, avait combattu Robespierre. Marie- Joseph Chénier, qu'on menaçait chaque jour de l'échafaud, se promenait sur le boulevard, le col de sa chemise coupé et le cou nu, comme pour défier ses accusateurs. On insinuait tout bas, et même on imprimait ouvertement, que c'était lui qui avait envoyé son frère André à l'échafaud, et la pauvre mère du poôte mort, était forcée de publiquement protester pour l'honneur de son fils vivant contre cette infamie. Pour atteindre en Marie-Joseph rhomme politique, on allait alors au théâtre, et l'on sifflait ses tragédies, ce qui était moins dangereux.

Le club de Salm, hôtel Montmorency, rue de Lille, tenait pour le Directoire ; le club de Clichy, rue de Clichy, travaillait presque publiquement à rétablir la royauté.

Les complots étaient fréquents. La tâche de la

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police devait être énorme. Paris pullulait d'agitateurs, d'émigrés, d'agents de Pitt et de Cobourg poussant le peuple à la colère et attisant, chez les bourgeois, les boutiquiers, le regret du passé, tout prêts à tenter un coup de main pour rétablir un régime tombé, et capables de ramasser pour la mettre sur un front, une couronne jusque dans le sang des Français. « Il y aura vingt mille personnes tuées, mais nous réussirons ! » disait un papier royaliste saisi chez un agent de Pichegru.

Cependant l'armée était compacte, solide, républicaine, et la police du Directoire veillait. La police encore un coup, joue un rôle considérable à cette époque. Les agents du Directoire rôdent et sont partout, aux bals du Petit-Luxembourg, à rÈlysée, à Tivoli, dans les guinguettes, dans la rue.

En 1797, le ministère de la police était installé quai Malaquais (on l'appelait ' alors quai Voltaire), dans l'hôtel de Juigné, qui porte actuellement le n^ 17. C'était làla police générale, dont le ministre était le citoyen Cochon, plus tard comte Cochon de Lapparent. Quant à la police civile, administrative et militaire de Paris, elle demeurait dans les attributions du département, dont la résidence, officielle était place Yendôme, à Fhôtel où Ait installé, dans ces dernières années, Tétat-major de la garde nationale. L'administrateur particulièrement chargé de diriger alors ce^ervice était le citoyen Nicoleau, président des administrateurs, ayant son domicile rue Picpas. Il avait au-dessous de lui un chef de

bureau, dont le nom devait être plusieurs fois célèbre dans rhistoire de la police. Ce chef de bureau s'appelait Lagrange.

Le soir d'un beau jour d'été, en Tan V ( 1 797, vieux style), dans une de& mansardes de la vieille place Dauphine, un mortel s'endormît bien heureux. Il y a pour toute existence humaine un jour suprême où l'homme peut se croire décidément arrivé au but poursuivi, à la réalisation absolue de son rêve. Ce jour-là venait de luire pour M. Picoulet.

M. Picoulet, agent obscur du ministère de la police générale — section du service politique, — était depuis quelques heures persuadé, mieux que cela, assuré, qu'il touchait à cette immense volupté, à ce quotidien espoir de tout employé : l'avancement. M. Picoulet était vieux déjà et éprouvait, depuis bien des années qu*il faisait à Paris le métier de limier, le besoin de se reposer un peu. M. Picoulet touchait à la cinquantaine, et, quoiqu'il eût les jambes agiles et l'œil vif et clair, il sentait bien que l'heure était venue de la retraite. Petit, grisonnant, la figure en lame de couteau, les fmouvements prompts, avec l'habitude de se tirer le nez, — qui était déjà fort long, — dans les moments de réflexions sérieuses, M. Picoulet, dans' «on costume de drap noir^ un peu râpé mais propret, ressemblait à un de ces personnages à la fois bourgeois et fantastiques d'aspect des tableaux anglais d'Hogarth. Mais il était du moins bien Fran-

çais par la rapidité des mouvements, le babil et une certaine gaieté naïve qui voulait être narquoise. Avec ses souliers à boucles, un brin de maachettes, un bout de jabot, la perruque poudrée et la queue frétillant sur le collet légèrement graisseux, quoique brossé de près, de son habit, M. Picoulet allait et venait dans Paris, flairant, cherchant, dénichant, et persuadé qu'à ce métier il arriverait à deux choses : à une fortune médiocre peut-être, mais à une gloire immense.

Il était entré dans la police non par vocation, mais par hasard et parce qu'il fallait vivre. Il avait servi sous le quinzième et dernier lieutenant général^ M. Thiroux de Crosne, nommé en 1785, et qui était encore en fonctions lors de la prise de la Bastille. La Révolution vint, et M. Picoulet, qui ne s'occupait des choses de la poUtique que pour savoir le nom ou le titre nouveau qu'il lui fallait donner à son supérieur, demeura à son poste, occupé surtout, pendant la Terreur, des afi'aires de justice civile et de délits de droit commun, mais, depuis Thermidor, plus spécialement chargé de dépister les complots politiques»

A ce métier d'ailleurs, M. Picoulet n'était point devenu riche. Il habitait, place Dauphine, un appartement au dernier étage, en compagnie de madame Picoulet, qui, pour assurer plus d'aisance au ménage, tenait, à vingt pas de là, quai des Morfondus, une boutique de rubans, cocardes, emblèmes et devises. Madame Picoulet, petite femme

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coquette et râblette, était ce qu'on nomme une lemme bien conservée. Elle avait quarante ans bien sonnés, mais elle s'attachait à retarder la pendule. Elle passait dans le quartier pour mener de front, avec une habileté parfaite, deux ou trois intrigues amoureuses très-distinctes, et dont le limier Picoulet ne soupçonnait pas le premier mot. M. Picoulet, à ses heures, se vantait pourtant d'avoir un (Btl de lynx.

Ce fut même le dernier mot qu'il prononça avant de s'endormir, ce soir de Messidor. « Ah ! mon CBilde lynx m'aura terriblement servi!... Pauvre Favrol 1 » Il avait dit, quelques minutes auparavant, à sa femme, en redressant sa petite taille :

— Voulez-vous voir im homme qui sera solennellement remercié demain par le ministre de la police générale? Eh bieni regardez-moi I

M. Picoulet était alors en bonnet de nuit, et il venait de jeter son habit sur le dossier d'une chaise ; mais son corps nerveux prenait tout entier des attitudes triomphantes, et madame Picoulet haussait les épaules.

—Jean-Baptiste, avait-elle répondu, vous ne serez jamais qu'un agent secondaire. Combien de fois vous ai-je entendu déjà vous vanter de faire bientôt des prodiges? Et, tarare I tous vos admirables plans n'aboutissaient qu'à de profondes déceptions!

A cela, M. Picoulet n'avait répliqué que d'une seule façon : il s'était mis à fredonner une ariette, comme un homme sûr de son fait et qui répond au

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doute par la raillerie; pms il s'était glissé dans son Et, disant à sa femme :

— J'ai grand besoin de sommeil, bonne amie, car de main est un jour de bataille.

Et il avait fermé les yeux, comme le grand Condé le jour de Roeroi.

Madame Picoulet regardait, depuis quelques instants, à la lueur de la bougie posée sur la table, M. Picoulet, qui s'était paisiblement endormi. Elle n'avait^ pour son mari, ni affection bien passionnée, ni bien puissante admiration, et depuis longtemps même elle l'ayait sévèrement jugé en le faisant comparaître devant ce tribunal intérieur des femmes qui songent, réfléchissent et condamnent, tribunal si sévère pour les époux ; cependant, cette fois, et devant le calme imperturbable et l'air narquois de son mari, madame Picoulet s'était sentie profondément intriguée. Picoulet avait un tel accent de certitude en fredonnant tout à l'heure son ariette, il paraissait tellement assuré du succès de son entreprise I Et quelle entreprise ? quel projet? Ce pauvre Picoulet, après bien des années où il avait végété dans des fonctions médiocres, allaitil vraiment s'illustrer par quelque haut fait ? Étaitil capable de servir l'État, et, sous cette enveloppe de quinquagénaire tatillon, se cachait-il par hasard un esprit clairvoyant, qui allait, en agissant, aider à sauver la République, si menacée à cette heure ?

— Ce n'est pas probable, pensait madame Picoulet. Et pourtant elle éprouvait ime curiosité

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cuisante en quelque softe; elle voulait savoir si, en vérité, son mari avait découvert enfin une de ces pistes qui conduisent à une situation en évidence, à la fortune peut-être, à cette richesse que madame Picoulet, qui ne détestait point la parure, eût préférée à toutes les gloires du monde.

N*y tenant plus, madame Picoulet prit le parti de réveiller le bonhomme dans son premier sommeil. Picoulet se dressa en sursaut, jeta un cri : «■ Favrol I » et, se frottant les yeux , regarda sa femme d*un air hébété.

— Ah! c'est toi? dit-il ensuite avec un accent d'évident désappointement.

— Oui, mon ami, c'est moi, répondit-elle en è'asseyant sur une chaise qu'elle - avait approchée du lit. M'en voulez-vous dfr'vous avoir réveillé?

— Je ne^ t'en veux jamais, bonne amie... Seulement, je pensais, je rêvais...

Et machinalement Picoulet répéta ce nom qu'il avait prononcé déjà en s^endormant et à son réveil : Favrol I

— Mais qu'est-ce que c'est donc que ce Favrol ? demanda madame Picoulet, devinant bien que ce uom cachait le secret ée son mari.

Le bon Picoulet, tout à Theure si mystérieux en (diantantsonariette, nese fitpas longtemps prier pour se. trahir. Peut-être après tout avait-il hâte de faire partager son espoir à celle qu'il nommait toujours, dans son langage, la compagne de sa vie.

— Ce que c'est que Favrol? dit41. Favrol I Mais

c'est la vie, c'est la renommée, c'est le triomphe, c'est Tayancementl Tu ne connais pas M. de Favrol?

— Non, fit madame Picoulet.

—Tu n'as pas entendu parler du comte d'Entraigues, qui conspire à Venise, à Londres, un peu partout, contre le Directoire de la République française? /

— Non.

— Les femmes sont décidément peu aptes à la politique, dit sentencieusement Picoulet. Comment •d'Entraigues, le fameux d'Entraigues, tu ne Tas jamais entendu nommer ?

— Jamais.

— C'est inouï I Eh bien, ce d*Entraigues, — un homme dangereux, bonne amie ; tu sais ce qu'il faut entendre par un homme dangereux, — d'Entraigues a envoyé en France, à Paris, un agent, muni de ses pleins pouvoirs, qui doit, aidé d'autres conspirateurs, des clichyens, des muscadins, d'un tas d'émigrés déguisés, renverser le Directoire.

— Renverser le Directoire?

— Tout net.

— Encore des révolutions I dit madame Picoulet en joignant les mains.

— ïl faut bien que tout le monde vive; les chouans ne seraient plus des chouans s'ils ne faisaient pas de révolutions, et, s'ils n'en faisaient point, je ne sais pas trop, bonne amie, qui nous pourrions arrêter.

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M. Picoulet s'était pris le nez entre les doigts de sa main droite et le tirait avec ime sorte d'impatience fébrile.

— Ahl que je voudrais être à demain! disait-il. Demain je suis à peu près certain de tenir au collet ce M. de Favrol I C'est un homme habile ; je serai plus habile que lui. Il se déguise avec im art infini; je le devinerai sous ses travestissements les plus complets ! Ah I ce Favrol ! Je bénis l'audace qui le pousse à conspirer. J'ai obtenu de la police générale le signalement de mon homme; je l'ai étudié, bonne amie, avec une patience, oui, j'ose dire, une patience d'ange. Ce Favrol, mais je Tai là I (Et il se frappait le front.) Entre mille je le devinerais I Quelle gloire I J'entends déjà M. le lieutenant général... — je me trompe, je veux dire le ministre — me dire comme cela : « Monsieur Picoulet. . . ou citoyenPicoulet, ce qui m'est fort égal. . . Picoulet, vous avez bien mérité de la patrie I » Bien mérité I... Vous entendez, bonne amie ? Tu entends? Bien mérité 1 Et vous ne connaissez pas M. de Favrol I

Madame Picoulet était maintenant fixée sur la valeur de l'enthousiasme de son mari. Elle Pavait tant de fois vu agité de pareilles espérances qu'elle rangeait, une fois de plus, celle-ci dans la catégorie des songes. Un moment, tout à l'heure, elle avait cru que le sourire confiant et railleur de Picoulet venait d'une certitude ; elle voyait bien à présent qu'il ne s'agissait, comme par le passé, que de

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vagues? esppirSr et aussitôt elle, interrompit brusquement Jean-Baptiate,. qui, lancé sur le chapitre des rêves, menaçait de ne plus s'arrêter.

Le couple Piooulet s'enjdormit donc, dans la mansardis de la place Dauphine, elle soupirant après la destimée qui l'avait unie à un homme médiocre, incapable de sortir jamais d'une situatioa secondaire ; lui,, combinant dans sa tête les divers pièges qu'il pourrait tendre le lendemain au comte de FavroL

A ce moment si fort troublé de la Révolution française, au lendemain des journées de Thermir dur et de Prairial, à la veille. du coup d'État de Fructidor, les bruits de. conspirations étaient aussi fréquents à Paris que.les complots eux-mêmes. Le <5lub. monarchiste de Clichy entretenait tout haut une agitation et un malaise que les agents secrets rendaient tout bas plus profonds. Les divisions ne se faisaient pas seulement sentie dans les deux conseils du corps législatif dans le conseil des Cinq Cents et le conseil des Anciens, mais parfois même jusque dans le Directoire qui cependant, avec un patrior tisme absolu, avaitaccepte.de réorganiser et réorganisait la France* Une sorte d'agence royaliste, dont un certainPierre-JacquesLemaître, condamné en brumaire an. IV, avait un moment été le chef, fonctionnait dans Paris et se ralliait, par des ramifications nombreuses, ,à des centres d'agitation établis un peu partout à travers l'Europe. Chaque jour amenait dam et ses. craintes et ses rumeurs. Non-

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seulement le spectre, maisila réalité de la conspiration royaliste était partout. Les chansons, les pamphlats, les salons et la mode.,, se^ coalisaient pour combaltve une république pacifique pourtant à rintérieur, et qui répudiait hautement le sou^* venir des Journées sang^antôs^ .

Un£iHictionnaire;tel que Picoulet était bien venu à son heure dans ces années troublées et traver* sée& de côiguratiûns et de pieiniques. L'avenir pou- Tait tout promettre et tout tenit à im pareil ambitieux, n suffisait do saisir Tûccasion aux cheveux. Picoulet, sùp de lui-mâmcy n'itsit pas homme à la laisser échapper.

Picoulet donc le lendemain se leva de bon matin, frais et dispos, allègre: comme un général qui tient la victoire. Il se rasa tout en chantant, mit le nez à la fenêtre et, regardant voler haut dans l'air des hirondelles qui chantaient on poursuivant quelque insecte^:

— Il fera beau anjourd'hiiî, (Mt-H, tout content.

Madame Picoiulet dormait ensore. Il se baissa vers elle, lui déposa sur la. joue un baiser qui ne la fitinullement tressaillir, et,, tout guilleret, une caime à pomme* d'ivoire souS; le bras, il , descendit sur le quai en g^gaiitenfe>un peu de pain et de chocolat, ce qui œnstitoait d'babituxte, son premier repas du matin..

M. Picoulet, pendant toute, la matinée de c^te journée, passa son temps à combiner son plan de campapie. Ge mâme jew,' ooe amendait à Paris des

bataillons nouveaux, arrivant d'Italie et qui venaient, sous les ordres du général Dammartin, se joindre aux troupes de la 17* division militaire, commandées par Âugereau. Le général Bonaparte, alors en Italie et pour le moment jacobin d'opinion, avait tenu à renforcer Augereau en lui donnant, pour commander l'artillerie, à la place du général Duturbie, le général Bammartin qu'il regardait comme a solide. » Quant à Augereau lui-même, enfant de Paris et bon patriote, il était alors tout dévoué, comme l'armée entière, à la République et à la Constitution de l'an III. Chargé d'apporter à Paris les drapeaux pris par l'armée avant la reddition de Mantoue, Augereau avait d'abord reçu du Directoire le même drapeau qu'il avait si fièrement planté, au milieu d'ime grêle de mitraille, sur le pont de Lodi, puis on lui avait confié le commandement en chef des troupes parisiennes. Il fallait un homme comme Augereau pour maintenir, à Paris, les conspirateurs royalistes, et faire ce que Bonaparte appelait, dans sa langue colorée, « la guerre de pots de chambre. »

Picoulet arrivait à peine au ministère de la police, qu'on le fit appeler en hâte dans un des bureaux pour lui recommander de bien veiller sur les maisons des quais près du Pont-Neuf, du côté du quai de l'École et du quai de la Mégisserie, et aussi à l'angle du quai Conti et du quai des Augustins.

— Et que peut-il se passer dans ces maisons î

LB GOMTB DB FAYROL 25

demanda Picoulet. J'habite tout près, et n'ai point soupçonné j usqu'ici . • .

On l'interrompit en lui expliquant que les troupes du général Dammartin, ou tout au moins * rélat-major et les officiers du général, traverseraient vers midi le Pont-Neuf pour se rendre au Carrousel, et que, pour protester contre ce renfort envoyé à la garnison républicaine de Paris, les jeunes gens de la jeunesse dorée, les clichyens, étaient résolus à sifQer les soldats d'Italie au moment où ceux-ci passeraient sous les fenêtres. Plusieurs habitants des maisons des quais avaient déjà loué leurs balcons aux muscadins. On signalait particulièrement les fenêtres qui forment du côté du Pont-Neuf l'angle des bâtiments de la place Dauphine : c'étaient précisément les fenêtres de la maison où madame Roland avait passé son enfance.

Picoulet fut très-étonné de cette révélation ; il se tira le nez avec vigueur et sembla profondément contrarié. S'il lui fallait surveiller les maisons des quais , comment pourrait-il découvrir en même temps dans la foule ce M. de Favrol qu'il s'agissait I de dépister ? Picoulet, fort perplexe, sortit du ministère en grommelant un peu ; mais il se rassura bientôt en pensant à son « œil de lynx, » auquel rien ne pouvait échapper.

— Et puis qui sait, disait-il, si précisément ce Pavrol ne sera point parmi ces jeimes fous qui prétendent sottement insulter nos soldats I

Après être retourné prendre son second déjeuner

136 LSa. BCJSGADINS

^n hâte à son logis, M. Picoulet^ allant et venant, frappant le pavé de sa canne, Tair affairé et fureteur, se posta à l'angle du quai d*où Ton apercevait la, perspective du Pont-Neuf, de la Samaritaine et des hautes maisons.de la JVIégisserie, par-delà la Seine. Xe terre-plein du pont était encore veuf de sa 5tatue de Henri lY , que* la. Révolution avait renversée ; on n'en voyait plus, un peu au-dessus du sol, que le socle; ua. limonadier s'était établi tout à côté. La Samaritaine, è demiruinée, apparaissait an loin à gauche, surmontée d'un drapeau tricolore;. elle pprtaità son, fronton cette inscription: Corp& de garda. Propriété nationale. Des cafés en plein vent s'étaient établis le long, du pont, etgrisettes et soldats, assis côte à, ,côte, riaient en. trin- <[uant et buvaient du vin bleu. ,

Quoiqu'il fût habitué au spectacle bizarre et curieux qu'offrait alors Paris, ce Paris tout rempli deç épaves de la tempête qui grondait encore, Piçoulet, tout en songeant à son M. deFavrol, prenait UA certain plaisir à regarder les boutiques, à l'aspect disparate, devant lesquelles il passait, et qui reproduisaient assez fidèlement l'image de nos marchands actuels de bric-à-brac. Quelques-unes de.ceghboutiq^es improvisées, pareilles à des bazars, portaient cette enseigne : Ventes en tous genres. On apercevait, entassés dans une promiscuité étrange, des meubles dorés, solennels, etdatant de Louis XIV, des consoles rococo du temps de Louis XV et de Louis XVI, des tableaux, des portraits de famille,

LE CmWE 1JB' PAVROL Vt

des rideaux de soie bleue, dont on' avait arraché les fleurs de lis tout en respebtatit' les deux leltres L L entrelacées ; des tapisseries, des denteflles, tout ce qui surnageait du naufrage immense de l'ancien monde. Les deux côtés' du quai, en partant du Pont- Neuf, étaient occupés, envahis par les éventaires des marchands en plein veiit, fleuristes ou fabricants de gaufres, vendeurs dé fruits ou décrotteurs. tJn arôme étrange montait de toute ceftté foule, où rôdeur de la friture étoufifelit le parfum des roses ; un bruit assourdissant s'^élevaît où le glapissement du marchand de journaux faisait taire parfois rappel d'un débitant d'orviétan en livrée dorée, qu'entourait et écoutait la foule.

Poule colorée, bigarrée, amusante à l'œiU atee des coruleurs gaies, séduiîïaïrtes, bt qui charmaient la vue : des habits vert-pomme, des châles rosethé, jaune safran :*des robes 'fl'tm bland transparetit, des nacrures d'épaules, des éclairs de chair nue sous le grand sbleil. Les incroyables et les merveilleuses^ que guettait le crayon de DebucouW, tourbillonnaient, heurtatit parfois les patriotes encore revêtus du costume des années passées : le pantalon rayé, la carmagnole surl'épaule, et sur la tête le bonnet à queue de renard. Les dames do la halle, le jupon rouge, la coiffe empesée, la grosse chaîne d'or au cou, riaient tout haut ou saluaient des soldats accourus pour fêter la bienvenue à leurs camarades. Des chasseurs des* Alpes, avec leur casque doré, des grenadiers, le tricorne

£8 LBS MUSCADINS

sur Foreille, semblaient attendre avec une certaine impatience qu'un chanteur populaire, qui attendait évidemment la fin du boniment du marchand d'orviétan, montât sur sa chaise chargée d'un paquet de chansons et ornée d'un parapluie rouge. Un marchand de coco, sa sonnette à la main, et le dos chargé d'ime fontaine tricolore^ jetait de temps à autre sa note grêle dans ce concert discordant et pourtant séduisant et capiteux comme cette lumière d'un beau jour d'été qui tombait sur les amusantes bigarrures de la foule en fête.

Picoulet jetait de temps à autre son coup d'œil sur les passants, et il hochait la tête en se disant :

— Ma consigne m'attache ici ; mais Favrol n'en sera pas moins arrêté avant ce soir, dussé-je battre, son signalement à la main, tous les hôtels.garnis de la capitale.

Les crieurs de journaux s'égosillaient pendant ce temps à crier les brochures et les pamphlets à la mode, les jappements des gazetiers du bon ton sur les talons des vaincus :

— Demandez I voilà ce qui vient de paraître ! Les Intrigues des jacobins, par le citoyen Martainville I

— h* Agonie des jacobins/ Coupez-leur les griffes!

— Demandez la Jacobinade, par le citoyen Villenavel

— Les dernières nouvelles dltalie ! Les détails de la fête donnée à Mantoue par le général Miollis !

— Voyez, citoyens^ les détails de l'arrestation du ^omte d'Entraigues, émigré, à Venise !

LB COBfTB DB FAYROL 29

— Bien, bien, se disait Jean-Baptiste Picoulet en se prenant le nez entre les doigts; ce comte d'Entraigues est le premier moineau du nid qu'on ait mis en cage. C'est moi qui me charge de continuer à donner un logement à la couvée.

Et il songeait à ce que dirait madame Picoulet, « bonne amie, » quand il lui annoncerait la réussite de son entreprise.

Picoulet sentit tout à coup, avec un certain étonnement, qu'on venait de lui frapper sur Tépaule. Il se retourna et aperçut, sous im large chapeau de feutre et au-dessus d'une longue redingote noire strictement boutonnée jusqu'au col, une figure rébarbative et pâle qui lui était bien connue.

— Ah I c'est vous, Robeqot ? dit-il.

— Oui, monsieur Picoulet, répondit avec respect Roberjot, agent de police.

Picoulet fit, d'un geste nerveux, im mouvement de dépit.

— Silence ! dit-il en parlant à voix basse; ne prononcez pas mon nom tout haut ! Vous donneriez réveil, Roberjot. Si l'on savait que le plus habile limier du directeur de la police est ici, lui-même, en personne, tout serait compromis.

— Tout? fit l'agent étonné.

— Tout. Eh bien, continua Picoulet, avez-voius trouvé quelque trace?

— Une trace, monsieur Picoulet?

— Silence I Oui, une trace de ce comte de Favrol?

— Le comte de Favrol? Non, monsieur Picoulet.

— Silencel... Il doit être ici cependant.

— A Paris?

— A Paris, Roberjot. On sait pertinemment qu'il a quitté Londres, qu'il a pu débarquer en France, qu'il est dans nos murs, et il faut qu'avant deux jours, avant ce soir même, si la chose est possible, il soit sous clef. Vous entendez, Roberjot^ sous clef, comme le comte d'Entraigues I

— Oui, monsieur Picoulet.

— Mais, silence donc ! C'est un habile homme^ ce Favrol, je le disais hier à bonne amie : brave comme xm grenadier, fort comme im hercule, se grimant comme Brunet... Ahl si je n'avais pas un œil de lynx, il nous échapperait, Roberjot I Mais, vous le savez mieux que personne, j'ai un œil de lynxl

— Un seul? demanda Roberjot froidement et peut-être naïvement.

— Hein? quoi? fit Picoulet en levant les bras... Un seul? A quoi pensez-vous? J'en ai deux, monsieur Roberjot I... Regardez-les bien... Un, deux-

— Oui, monsieur' Picoulet.

— Sac à papier ! fit Picoulet, qui frappa le pavé de sa canne et cette fois éleva la voix; je vous le dis : Silence !

— Monsieur* Picoulet, reprit l'agent, qui s'y entêtait, j'ai d'ailleurs une mission pour vous.

— Pour moi?

— Pour VOUS. C'est moi seul qui, par nouvelle consigne, suis chargé de surveiller les fenêtres de ces maisons. Votre libe'*té vous est rendue pour aujourd'hui ; vous pouvetfeUer à travers les groupe?. Je demeure ici, monsieur Picoulet, et tout à vos ordres.

La petite figure maigre dé Weotdbt s'était éclairée joyeusement.

— A la bonne heure ! dit-il. Les vrais artistes doivent être libres! On me laisse à mon inspiration, c'est tant mieux !

Il tira de sa poche une tabatière ronde ornée du portrait de Barras, y ptiisa une prise de tabac, et, trottant, il s'éloigna, après avoir dit tout bas à Roberjot :

— L'œil sur tout le monde, et à la première tournure suspecte, envoyez-moi un agent. Mon quartier général est le quai des Morfondus.

Roberjot regardait s'éloigner le petit homme qui tenait maintenant sa canne en l'air, comme un soldat à la parade, et dont la queue allait et venait sur le collet de son habit comme si elle eût été pleine de vif- argent.

LB CAPITAINB ÂNDRB

Au moment môme où Picoulet se perdait dans la foule, deux jeunes gens, venus bras dessus bras -dessous, par le quai Conti, s'asseyaient avec im certain empressement, comme des gens qui ont à causer, devant la table d*un des cafés en plein vent dressés près du Pont -Neuf. L'un et l'autre devaient avoir le môme âge et n'avaient certainement pas atteint la trentaine, mais il était impossible de différer plus complètement et de physionomie et de ■costume. L'im blond, coquet, ses longs cheveux tombant en cadenettes comme ceux d'un housard, affectait, avec une certaine correction, de porter les vêtements à la mode, et, le visage rasé, le cou enfoncé dans une cravate énorme, il tenait une de ces grosses cannes tordues des élégants de l'heure actuelle et faisait tourner entre les doigts de sa main gauche im énorme binocle suspendu au bout d'un ruban. Il n'y avait d'ailleurs en lui aucune exagération de la mode ; son habit carré n'était ni bleu d'azur ni vert tendre, et se contentait d'être d'un marron assez foncé pour n'attirer point la vue. Les

LB COMTB DB FAYROL 33

bas chinés, les souliers à boucles étaient fort élégants ; une merveilleuse accomplie n'eût vraisemblablement pas pu trouver dans la toilette tout entière du jeune homme, un point qui fût une faute d'orthographe contre le goût, mais il était bien évi' dent que ce mondain évitait avec soin l'excès en toute chose et se tenait adroitement sur cette limite extrême où la mode se fait ridicule.

Ses manières s'harmonisaient d'ailleurs avec son costume. Au lieu d'affecter le zézaiement particulier à la jeimesse dorée et de supprimer les r dans les mots, à la façon du chanteur Garât, le chevalier de Bois-David parlait tout naturellement, comme tout le monde, avec plus de trait sans doute et d'esprit, mais sans se ranger parmi les enthousiastes de ce qu'on appelait le ga» ratisme.

Bois-David était pourtant, tout comme un autre, un hôte du club royaliste de Clichy, et il suivait en souriant le courant qui entraînait alors vers les conspirations de coulisses ou de boudoirs tous les désœuvrés de la cause royale vaincue. Mais, légèrement sceptique et désabusé sur les ressources de son parti, le chevalier se plaisait à passer à travers toutes les conjurations du monde plutôt en spectateur qu'en acteur, et il ne demeurait fidèle au passé que par fidélité à son propre nom et au souvenir des siens.

Il n'en gardait pas moins, dans le camp ennemi et parmi les défenseurs les plus virils de là Repu-

'â4 LES MUSCADINS

blique, une amitié profonde, absolue; 6t, san& craindre qu'on l'accusât parmi les siens de fréquenter les patriotes, Bois-David était tout joyeux de s'asseoir à côté du compagnon qu'il venait de rencontrer. Celui-ci, brun et noirci par le h aie des marches en plein air, autant que Bois-David était blanc de teint et tout parfumé des odeurs enrenom,^ portait l'uniforme d'officier d'ordonnance, bleu foncé, à parements rouges, avec le brassard de soie au bras gauche et les épaùlettes de capitaine, dont les fils d'or étaient glorieusemeht ternis par l'eau des pluies et noircis parla poudre. Son chapeau bravement planté de côté sur son front hardi^ donnait à toute sa physionomie un sympathique caractère de loyauté mâle et de résolution vaillante. Ce soldat, dont le cou dégagé sortait, jeune et hâlé» du collet de son vêtement, semblait, avec ses grands yeux noirs, sa moustache brune relevée sur ses lèvres dont le sourire fugitif et pâle découvrait des dents blanches et saines, la personnification même de cette brave armée d'Italie dont on se répétait chaque jour les exploits. On n'eût pas mieux qu'en lui incarné la jeunesse et le courage. Il manquait pourtant à son regard, à son visage, cette expression de fierté joyeuse que donne la gloire bien méritée. En dépit de la vigueur de ce corps maigre, de ce visage noirci par le soleil, il y avait sur ses traits une expression de mélancolie pénétrante et qui, malgré certains efforts très-visibles, subsistait, môme lorsque le jeune officier souriait à un ami*

LE COMT£ m.FAYEOL 35.

Lie capitaiae André Lafresnaie, l'ami du chevalier de Bois-David, était le fils du secrétaire général de la direction de la police, le citoyen Lafresnaie, homme de confiance du , citoyen Charles Cochon, membre du conseil des Anciens,. ^t choisi, depuis le inoiade germinal d^ Tan IV, pour remplacer Merlin ^u poste difficile de ministre de la police générale. Il fallait que Bois-David n'eût pas dergrandes craintes pour lui-même, ou plutôt qu'il eût une affection absolue ppur André, puisque le chevalier, conspirateur par contenance, allait ainsi droit au fils de <;elui -qui devait réprimer toute conspiration.

Bois-David n'en avait pas moins témoigné toujt à. rheure une joie sincère et bruyante en apercevant André au milieu des promeneurs et des curieux» et l'entraînant aussitôt vers le coin du Pont-Neuf où l'on pouvait causer mx peu plus à son aise :

— Ah ! mon cher André, lui avait-il dit et répété pour Ja dixième fois,, quelle surprise et quel contentement 1 Je te retrouve I

— Et j'ai moi-même une bonne étoile, dit André. Le premier visage qi^ je rencontre à Paris, en sortant de chez moa père, c'est toi I

— Tu es à Paris depuis combien de temps ? demanda Bois-David.

— r Deppia hier. Je précède les troupes du général Dammartiû, dont Av^ereau a demandé le retour ^ et le secours — npour tenir garnison ici.

— Qvie de choses à^te dixeî fi^t joyeusementBois- David.

36 LBS MUSCADINS

Le garçon du café en plein vent s'était approché, demandant ce qu'il fallait servira ces « messieurs.»

— Avez-vous des sorbets?

— Comme chez Garchyl

— Donnez, ;dit Bois-David.

Le capitaine regardait Bois-David avec une émotion souriante et très-réelle.

— Ce pauvre Bois-David 1 dit-il, en lui tendant encore ime fois la main, je n'avais pas eu depuis bien longtemps de tes nouvelles. Et qu'as-tu fait, toi, dans ces années terribles que j'ai du moins — et j'en suis heureux — traversées loin du volcan, loin de la lutte ?

— Ce que j'ai fait? dit le chevalier en riant; j'ai regardé passer les choses et tomber les hommes 1 On n'a pas eu à s'ennuyer, vive Dieu ! Le drame offrait chaque jour un tableau nouveau. Ma place au parterre n'était pas sans danger, mais, tu le vois — complet des pieds à la tête — je ne l'ai point payée trop cher.

— Je te croyais émigré ?

— Pour qui me prends-tu ? fit le jeune homme en égratignant du bout de sa cuiller le sorbet qu'on lui servait. Je vous déteste fort, toi et les tiens, ou du moins je suis bien forcé, par mon nom et mes relations, de vous détester beaucoup. Mais je hais davantage l'étranger, et. Dieu me damne 1 j'aimerais mieux être arrêté ici et jeté à la Conciergerie par monsieur ton père que créé grand-duc ou feldmaréchal par nos amis les ennemis.

LE COBfTB BB FAVROL 37

— Mon père.,, soupira André, dont le visage demi tout à coup empreint de tristesse.

^— Eh bien! oui, ton "père 1 dit Bois-David. Il est tout-puissant, et après tout, il se sert terriblement de la force dont il dispose. C'est de bonne guerre I On ne traverse point sur de Tédredon des époques pareilles à celle-ci. Tu vois que je ne te fais pas de reproches, et je n'oublie pas que le fils du véritable directeur de la police, mon vieux camarade le capitaine André Lafresnaie, était le compagnon de mes jeux autrefois, en Poitou, et que nous avons, enfants, mangé les mêmes galettes et partagé les mêmes jeux 1

-^ Nous étions heureux alors, dit André avec la même expression assombrie.

— Pas du tout. Nous étions petits, voilà tout, fit le chevalier; est-on jamais heureux? Il est vrai que la férule de Tabbé ne t'atteignait guère et que tu n'en gardes pas comme moi la cuisson sur les ongles ; toi, le fils tlu fermier, tu étais le modèle achevé de l'élève laborieux, moi, l'enfant du châtelain, j'étais le plus bel exemple d'insubordination et de paresse qu'ait jamais fourni race privilégiée ! Et je m'étonnerais ensuite qu'au bout de quelques annéf^s, j'aie quelque peu vieilli, inutile, fatigué, blasé, ne croyant pas à beaucoup de choses en ce monde et n'ayant gardé qu'un seul culte véritable, Thonneur, tandis que toi tu as vaillamment fait ton chemin, bravement servi ton pays et combattu pour ta cause ! Bah ! tout ce qui arrive en ce monde est

38 wasokDïM

juste, vois-tu, et les inutiles ont fini leur temps; c'est pourquoi tu commences le tien.

— J'ai fait mon devoir, mon ami, et rien de plus,^ répondit gravement André. La patrie était meoia* cée, j'ai défendu la patrie* Aimer son pays, ce n'est pas être un bien grand clerc ; c'est tout bonnement Savoir Torthographe. L'amour que j'aurais eu pour ma mère morte, je l'avais pour la France. Tout jeune, je suis partie laissant à mon père — et à ce nom André redevint penaf — ' la tâche, le devoir de servir ici la République; puis je suis allé la défen*^ dre à la frontière contre l'étranger. Et sur ma fbi^ le sort m'a favorisé ; il m'a épargné le spectacle de nos querelles intestines, de nos drames sanglants, de tout ce que tu as vu de près, me dis-tu, et il m'a donné cette joie, joie suprême, de jouer du moins ma vie pour mes compatriotes I J'ai eu la chances d'être assez légèrement blessé, quand je Tai été,, pour n'être ni manchot, ni bancal, et, si l'avenir ne me gardait pas plus d'épreuves que ne m'en a doïmé le passé, je pourrais encore me dire heureux, comm» lorsque nous avions dix ans.

André avait parlé avec une émotion qui laissait deviner bien des agitations intérieures, et Bois- David en fut frappé, au point de devenir presque triste à son tour :

— Des épreuves? dit-il. Que parles-tu d'épreuves ? Est-ce que tu redoutes...

— Rien... je vois peut-être les choses en noir...

— C'est quelquefois moins sombré que de les-

LE GOHTV BB FâVROL 39^

voir en rose, dit Bois-Dcrvid, qui était philosophe. Cependant tout à l'heure, ou nom de ton père, — je me suis trompé sans doute, — mais il me semble que tu as pâU... tressailli...

André n'avait point pâli peut-être, mais cette foi» il devint blême en effet, et vmnement il essaya de cacher son trouble :

— Moi?... fit-il. Non. Es-tU fou 7 Pourquoi aurais-je pâli?

~- Je te demande pardon^ dit Bois-David avec gravité.

Puis après un silence :

— Ton père, dit-41, a dû être plein de joie en t» revoyant, sain et sauf, avec ces épaulettes ?

— n a été plein de joie, répondit André.

— Et ta belle-mère ?

— Ma belle-mère s'inquiète fort peu de moi, et je m'inquiète peu d'elle. Je la laisse à ses occupations de jeune femme et à ses caprices, et je lui demande de me laisser à mes pensées.

Bois-David cette fois regarda André droit dans les yeux, et, moitié souriant, moitié sérieux :

— Ah I mon cher André, reprit-il, décidément tu n'es pas tendre pour cette marâtre de vingt-quatre ans que ton père a eu le bon goût d'épouser et qui est charmante ! Veux- tu que je te dise, veux- tu que je sois franc jusqu'à te paraître indiscret ? Je devine d'où te vient cette espèce de tristesse que tu nous rapportes dltaUe? Prends garde à Phèdre, mon cher Hippolyte. Tu connais Phèdre ?

— Tu es toujours Técervelé d'autrefois, Bois- David, répondit le capitaine. Il n'y a ni Phèdre ni Hippolyte, et je n'aime personne. Veux-tu que je te dise? Je li'ai môme réellement jusqu'ici aimé personne. Des amours, et pas d'amour ! voilà ma vie, et si je te parais inquiet, c'est que j'ai d'autres sujets d'inquiétude qu'une femme.

— Dame Politique ?

— Peut-être.

— Oh! la mégère, fit Bois-David, avec un courroux très-spirituellement comique. On la trouve partout : au Souper où elle vous apparaît sous les traits charmants d'une danseuse ou d'une nymphe qui, lorsqu'on lui dit : Je vous aime! vous répond : Pardon j vos opinions politiques y s*ilvous plaît? — A la promenade où la houri qu'on poursuit et qui est ravissante se trouve être une patriote qui vous renvoie brutalement à Vlichy ; — au bal, au théâtre, chez Garchy, le glacier à la mode, chez Velloni ou Tortoni, à la devanture des boutiques, dans le journal qu'on feuillette, dans la caricature qu'on regarde, dans l'œil bleu qu'on admire, et jusque chez l'ami qui vous revient d'Italie et qu'on rencontre après six années : la politique I toujours la politique I Ah ! sur ma parole, ne pourrait-on pas faire de la politique une bonne fois, sans en parler jamais ?

— Toujours aussi léger 1 dit André qui écoutait tout en rêvant.

— Je m'en vante ! reprit Bois-David. Non, mais

LB OOBITB DB FAVROL 41

je te défie de faire un pas ici sans te heurter à cette politique étemelle! La politique nous envahit, nous absorbe, nous étouffe, nous pénètre. Elle nous tient encore plus à la gorge qu'au cœur. Tiens, mpi qui te parle, j'en suis littéralement cousu. S'il te prenait, par exemple, fantaisie de compter les boutons de mon habit, tu en trouvek'ais un nombre fatidique... un, deux, trois, quatre, cinq... et cœtera... jusqu'à dix-huit.

— Eh bien?

— Eh bien I dix-huit^ tout est là, étranger que tu es 1 Dix-huit boutons, le chiffre du successeur de Louis XYII et du roi légitime! Et tout est ainsi: modes, vêtements, meubles, chaussures, et le mets qu'on dévore, et le sorbet qu'on déguste, et la coiffure que Ton porte, et l'opéra qu'on entend et la chanson qu'on écoute! Politique, partout la politique 1 On dit qu'il n'y a plus de rois, quelle erreur t Elle est la reine de Parid !

Tandis que Bois-David parlait en scandant de sa cuiller ses paroles rieuses et courroucées, le chanteur, qui guettait depuis près d'ime demi-heure la fin de la harangue du débitant d'orviétan, était monté sur sa chaise, et là, abrité par son parapluie rouge, fl préludait déjà sur son crin-crin.

— Tiens! s'écria Bois-David en le désignant à André, tu vois cet homme, ce chanteur pacifique, l'air calme et simple, un moineau parisien qui n'a pas l'air d'un oiseau de mauvais augure? Eh bien \ je te parie un louis (et un louis, tu le sais, vaut

42 LB8 UDacAsms

1,500 livres aujourd'hui) qu'il va nous corner aux oreilles une chanson politique.

— Va donc pour la chanson ! dit André.

Superbe et Tair conTaincu de l'importance deisa

fonction, lecbansoaomiôr, avec son chapeau de feotre à faveurs roses fanées et son archet enrubané, s'était tourné vers les curieux qui déjà formaient un léger cercle autour de luL

— C'est pour avoir l'honneur de vous servir, citoyennes et citoyens, mesdames et messieurs...

L'état politique de Pîuris, à cette heure, était amplement caractérisé par l'exorde du chanteur. Il amalgamait agréablement les titres des ci-devants avec ceux des citoyens. La Gazette nationale ou Uomteur universel ne soutenait-elle pas, presque à la même heure, une polémique avec le journal le Ré' publicainy le citoyen Ghazot ayant inséré dans cette dernière feuille un article tendant à rétablir le titre de Monsieur y et le citoyen Lachapelle, dans le Moniteur, publiant une répcmse en jEaveur.'du titre de jCitoyen?

— Qu'^t-ce que vous voulez que je vous chante? demandait le chanteur... Voyons, citoyens, parlez!

— Les vieux airs ! répondit un homme à Taspect robuste, vêtu d'ime carmagnole rayée, etquis'a^ puyait sur l'épaule d'un jeune homme imberbe, avec le visage narquois et maigre du faubourien-

— Les bons airsl répéta l'homme avec insistance.

— Les vrais I ajouta son compagnon.

LE oomn m i^Aintoi iêB

Mais la foule, alors comme toujours, avait soif de nouveauté et les cbauts de Rouget de Lisle ou de Marie- Joseph Chénier ne lui suffisaient plus.

— Du nouveau I du nouveau! crièrent la plu part des assistants.

— Du nouveau? Soitt fit le chansonnier. Youlez- Tous la chanson des Patentes?

— Non ! non! répondirent î^usieurs voix.

— Les Mandats de Ct/thère?

— Oui! nonl non! Du nouveau!

— Les couplets des Muscadins/ s'écria lliomme à la carmagnole, avec une voix forte. Cela nous consolera de ne plus entendre les bons vieux airs.

Cette proposition sourit évidemment à la foule, car il s'éleva aussitôt une clameur d'approbation :

— Oui, oui, les Muscadins/ les Muscadins/ répétèrent toutes les voix...

— Quand je te le disais? fit Bois-David à André. L^étemelle politique !

Le chansonnier, «on prélude achevé, attaquait déjà le premier couplet de la chanson à la mode, et arec une voix assez fausse, mais moqueuse et mordante, il raillait^ tout en eontrefaisant leur allure efféminée, leur démarche brteée, leurs fsiçons de lorgner, de marcher, de soupirer, les hôt^ du boulevard Italien et de ht salle Feydeau :

Paris a, o^eet niémorable, De nouveaux rois chez Oai'chy; Ces rois sont les ineroyablesy Les nniAcadins «te Cliehy.

En eux, toat est incroyable.

De la tête jusqu'aux pieds.

Chapeaux de fonne effiroyable, €bx)s pieds dans petits souliers.

Les rimes n'étaient pas riches, les traits étaient assez médiocrement aiguisés; mais la pantomime vraiment bouffonne du chanteur donnait un prix inattendu à cette satire à demi improvisée et qui courait déjà les carrefours. Puis, au refrain, le chanteur sur sa chaise reprenait son crin-crin, et, tout en le faisant grincer, il jetait au vent les derniers vers :

Boude aux chapeaux, Boucle aux bandeaux;

Paillette.

Paillette aux rubans :

On ne voit rien sans

PaUlette!

— Bravo ! bravo I répondit la foule, dont la voix tonnante de l'homme en carmagnole dominait la clameur.

Bois-David, au moment où le refrain finissait, montra en riant à André trois personnages assez ridicules qui débouchaient justement sur le Pont- Neuf. «

— Et voilà, dit-il, des gens que la chanson ne va pas divertir 1

Les trois nouveaux venus, costumés, des pieds à la tête, selon la mode suprême, étaient la réalisation exacte, l'incarnation des couplets du chanson-

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nier. Excentriques depuis l'énorme chapeau qui tenait par miracle sur leur monumentale perruque, soutenue par d'énormes peignes en acier, jusqu'à leurs souliers aux larges boucles scintillantes sous le soleil, ces trois muscadins, pomponnés et vêtus de soie, avec leurs habits carrés et de couleurs claires, les cravates immenses qui enfouissaient leur menton et leur cachaient à demi le visage, les cannes improbables qu'ils faisaient retentir sur le pavé, appelaient insolemment la satire et semblaient prêts à braver tous les éclats de rire des passants«

— Ce sont là trois des plus étonnants de nos jeunes gens, dit Bois-David : Sainte-Hermine, Renaudière et Ponvalin, un trio ^'impossibles. Ceux-là sont les rois du jour, mon cher André, allant, venant, papillonnant, zézayant, grasseyant, pommadés^ parfumés, Tincamation de l'heure présente : la poUtique musquée, le patriotisme efféminé, la mode armée en guerre, et l'opposition sentant le benjoin !

Les trois muscadins cependant, se suivant l'un l'autre, et lorgnant du côté du chanteur, s'étaient mis à écouter le second couplet, que le chansonnier enlevait avec une verve aiguillonnée par les premiers bravos :

Bottés tout comme un Saint-George, Culottés comme un Malbrouk, Oilet croisant sur la gorge, Epinglette d*or au cou,

46 JMB MBBOAIUMS

Trois merveilleuses cravates Bloquent leur tendre menton, Et la pointe de leurs nattes Fait d88 cornes à leur front!

— A la bonne heure ! A bas les muscadins I eiiait rbomme à la carmagnûle., tandis que son jeune compagnon reprenait au refrain avec le chansonnier :

Boucle aux chapeaux, Boucle aux bandeaux;

Paillette.

Paillette aux rubans :

On ne voit rien sans

Paillette!

— Ah çàl mais, dit un des trois jeunes gens qa%yait désignés Bois-David — celui qui s appelait Sainte-Hermine, — paole cPhonneu pcmassée^ ze crois que ce dôle se moque de nous I

Et, tout en lorgnant toujours, il rompit le cerde formé autour du chanteur, tandis que Ton fredonnait autour de lui les dernières paroles de la chanson.

— Mon cher bon, dit alors Sainte-Hermine avee son accent affecté, et étouffant les r sous le zézaiement à la mode, ze vous demande pâdon^ voudéex^ TOUS avoir V externe oèlizeance de me die de qui est la zanzon que vous gazouillez là?

Sainte-Hermine, malgré le parfait ridicule de sa tenue, avait Tair parfaitement résolu.

— La chanson est de moi! répondit le chanteur.

— Paole d'honneu? fit Sainte-Hermine, railleur. Bois-David montrait à André le groupe formé

LB OOmS DB VATROL ^

par les muscadins, —> dont deux tremblaient assez visiblement, — et la foule qui les entourait.

•— Ce Sainte-Hermine e6t un brave garçon sous les habits d'un niais, [dit le chevalier. Ahlj tu ne sais plus où en est Paris, mon cher André? Eh bien! regarde!

— Ça t'écorcherait donc le gosier de prononcer lesr comme tout le monde, ehl petit sucré? avsôi répliqué l'homme à la carmagnole à la question -de Sainte*Hermiiie.

Et comme le muscadin, pour toute répoDse»

«ontôtuait à loif^ner :

— Oui! 6youta rbomme, c'est moi qui te parle, Oraeehus Heurteloup, pour te servir.

Et il montrait ses poings robustes, qui devaient fBanîer la variope ou le marteau.

Sainte-Hermine regarda en faee Gracchus, dont ht tdte rase apparaissait «ous son bonnet, et lui répondit froidement :

— Ma langue est à moi, Zr'en faîsee qu'il me plaît, monsieur le tondu!

— Mais tu vas nous foire égorzer^ dit tout bas, «n tirant le pan d^habit de Sainte-Hermine, celui des muscadins qui s'appelait Ren^uidière.

-^ Ce Sainte^Heraiine est un simple glaxliadeur, ajouta PonvaUn; je voudnais bi^i être à Tivoli !

Sans se déconcerter, Sainte-Hermine continuait à chercher querelle au chanteur.

— Toujours est-îl que la chanson me déplaît, monsieur le chansonnier, et que je défends.. •

48 LBS MUSCADINS

— Il défend! s'écria le chanteur avec stupéfaction.

— Tu défends? ajouta Gracchus en se rapprochant.

— Nous défendons... commença Sainte-Hermine en montrant ses compagnons.

Mais Renaudière et Ponvalin, en politiques prudents, avaient hâte de tirer, comme on dit, leur épingle du jeu.

— Non! nonl Nous ne défendons pas!... dit Ponvalin, qui était livide.

— Libeté complète ! ajouta Renaudière, dont la voix restait à demi étranglée dans son gosier.

— Eh bien, moi, fit Sainte-Hermine, je vous défends de chanter de pareilles sottises !

— Ah ! c'est comme ça? dit le chanteur en accordant son crin-crin avec un geste de furie.

— Et c'est comme cela tous les jours! dit Bois- David à André.

— Attends, Saturnin, fit le vieux Gracchus en écartant le petit faubourien sur lequel il s'appuyait tout à l'heure, nous allons causer avec ces messieurs.

— Je causerai bien aussi, ajouta Saturnin, et il s'avança sur Sainte-Hermine.

Le chanteur lançait avec bravade les premiers vers du troisième couplet :

Ces rois ont leurs amoureases Qui valent bien leurs époux, Et qui, blondes, vaporeuses, • t Font par jour mille jaloux!

On les dit des mtrveiUtutet,,.

LB COMTB DB FAVROL 49

Mais tout à coup Sainte-Hermine, avec un mouyement indigné, interrompit le couplet en se précipitant sur le chanteur et en criant :

— C'est trop fortl Jusqu'à la beauté qu'on ou-

(razel

Sainte-Hermine avait arraché déjà le parapluie rouge du chansonnier et le brandissait avec menaces. Gracchus, furieux, se jetait sur lui et voulait à son tour escalader la chaise sur laquelle le chanteur, pour ne point tomber, se raccrochait à Sainte- Hermine lui-même. Cette petite scène de guerre civile amusante, qui se reproduisait à toute heure dans Paris, ne manquait donc pas de comique, d'autant plus que Renaudière et Ponvalin, tremblants et poussés contre la chaise, s'efforçaient de calmer l'irritation populaire et s'écriaient avec dea gestes désespérés :

— Messieurs I... messieurs!. .. Il y a malentendu l D y a erreu I

— Empêcher le couplet I confisquer nos droits t répétait Gracchus.

Et Ponvalin de répéter:

— Nous ne confisquons rien !..• Arrêtez , de grâce, citoyens I

— Toi, disait Saturnin avec cet accent gouailleur du gamin de Paris, ne tremble pas si fort, tes mollets vont tomber !

Bois-David et André s'étaient levés, tout prêts à empêcher que la rixe ne devînt sanglante, lorsqu'au coin du quai des Morfondus apparurent, au-dessus

^ LBS MUSCADINS

de la foule, les baïonnettes de quelques soldats. Picoulet, agile et s'ouvraatun passage à travers les curieux , guidait las grenadiers en criant: An large ! On eut bientôt dispersé le groupe batailleur et contraint la foule à circuler. En peu d'instants, les muscadins, poussés par les soldats, furent entraînés loin du Pont-Neuf, tandis que le chanteur ramassait en hâte ses cahiers de chansons tombés à terre, son parapluie foulé aux pieds, et se retirait avec la foule^ qui reprenait gaiement en chœur }b ^rnier couplet de la chanson des Muscadins.

MAJi€rw^:^,jç

— Eh bien! voici Paris, mon cher André, dit Bois-David, lorsque la rumeur de cette rixe se fut perdue, en s'éloigoant, sous le bruit des passsmts, sous les cris des marchands de fleurs ou de fruits, sous le grondement joyeux de la foule impatiente. «- Voici le Paris étonnant de l'an V : une ville où l'on chante, où Ton danse, où l'on se ebansonnoiert se fredonne, où l'on «'ûaaulle et se provoque ; et eela pendant que de bravesigeas comme toi as6urent<à l'étranger, ime noble place au nom français. Ville

LB OOMTS VE FAVROL 51

fblle OÙ tout est à Teavers, où tout est mis à bas, Bai)S être reconstruit, où la rue t'offrirait, pour le moment, un spectacle plus miraeuleux que Bagdad, «t où l'impossible se promène au grand soleil, comme si le plein jour du Poat-Neuf était aussi féerique que toutes les Mille et tmeimits ensemble! Tiens, ajouta-t-il en montrant le terre-plein, reconmôs^tu ce coin de terre ? C'est de là cpxe partait, il y a ciaq ans, aux jours terribles, le grondement du iainon d'alarme. Regarde maintenant : on y prend des sorbets et Ton y fait des gaufres.

Sa main s'étendit vers un vieux monsieur qui, €bez une des reveodâusids voisines, marchandait une livrée de laquais.

— Vois-tu ce passantèrair digne qui fait marché là-bas avec la revendeuse? C'est un marchand de savon ou un fournisseur des armées qui, engraissé et enrichi, vient acheter à ses gens — ses gens I — une de ces livrées que le sort a jetées ici comme des épaves. Les couleurs d'un Roban dans les salons de M. Jourdain! Et après Molière, Regnard t Oui, tiens, M, — Bois-David montrait à dLx pas, sur le quai Conti, une dame achetant un tableau; — caUa-ci, c'est, n'en doute pas,maddmela Ressource : elle a fait sa fortune en agiotant sur l'or ou en accaparant les détritus de la Révolution, et maintenant la noble daine va se chercher sur les quais — devine quoi ? 7- des ancêtres I Ce marquis en pourpoint ou œ vieux président à morti^ qu'elle achète, il va devenir dans son hôtel son grand-oncle ou son

52 LES IfUSCADINS

grand-père; et c'était peut-être, qui sait ? le propre père d'un de ces jeunes fous que tu as vu là s'irritant contre une chanson et se moquant eux-mêmes de leurs aïeux ! Baste i la grosse dame peut bien emporter cet ancêtre sous son bras : il est bien à elle, elle Ta payé !

— Quel étrange moment ! dit André.

— Le plus étonnant de tous et le mieux fait pour intéresser un désœuvré comme moi, reprit Bois- David. Ami du passé par mes goûts et mes traditions, le présent me captive par sa curiosité ; et je regarde, je regarde Paris qui rit, qui revit, qui se divertit, qui a six cent quarante-quatre bals pour danser, — pas un de moins, — des théâtres pour pleurer, des rues pour se^ bousculer, des modes pour les exagérer, des femmes pour les aimer, et des malheurs... pour les oublier. Ah I la ville insensée et la chère ville, André, qui, à l'heure où les traces de balles d'août, de Germinal et de Prairial, ne sont pas effacées de ses murailles, sait encore être la plus aimable et la plus charmante, et retrouver un peu de TEurotas dans les ruisseaux du boulevard î

— Encore tout est-il fini ? fit André en hochant la tète.

— Après nous le déluge !

— Le mot a déjà été dit et il a porté malheur.;.

— A celui qui Ta écouté.

— Tiens, Bois-David, tu mourras dans la peau d'unfoul

LB COMTB BB FAVROL 53-

— C'est le meilleur moyen de sagement finir.

— Mais, dit André en changeant de ton, il faut que je te quitte ou que tu m'accompagnes. ••

— Où cela?

— • Les têtes de colonne du général Dammartin doivent être déjà en marche et l'avant-garde sera ici dans une heure environ. Je vais passera l'étatmajor, au Carrousel, et je serai ensuite tout à toi.

— Allons donc au Carrousel, dit Bois-David , puis, s'arrètant : Mais, j'y songe, fit-il en riante si l'on m'y gardait?

— Pourquoi ?

— Je suis un chouan I

— S'ils te ressemblaient tous, dit d'un ton sérieux André, le général Augereau n'eût pas fait revenir d'Italie l'artillerie de Dammartin, et je sais des gens qui dormiraient plus tranquilles.

— Brr! fit Bois-David, tu es mystérieux comme un prophète.

— Si je pouvais parler, tu saurais combien j'ai le droit d'être sombre, dit le capitaine en passant involontairement sa main sur son front; mais ne me demande rien, je ne puis rien te dire, et viens!

Il reprit le bras de Bois-David et s'avança vers le Pont-Neuf, lorsqu'un grand bruit de voix, comme un grossissement de tempête, se fit entendre vers la rue Dauphine.

Ce n'était pas la rumeur gouailleuse et batailleuse de tout à l'heure; le sourd grondement de la

54 LSS MUSCADINS

foule avait cette fois quelque chose de plus menaçant qui frappa le capitaine.

— Qu'est cela? dil-il a Bois-David.

Et instinctivement il s'arrêta et revint sur ses pas, <5herchant à découvrir, à travers le flot pressé des promeneurs, la cause de ce nouveau bruit. Une sorte de remous énorme, qui força André et Bois- David à reculer contre les maisons du quai Conti, amena en môme temps de leur cAté une vague humaine, un flot de peuple qui poussait jusque-là et poursuivait de ses clameurs un homme et une femme, — un homme déjà grisonnant, mais robuste, qui tenait, serrée contre sa poitrine, une jeune fille pâle, mais non effrayée. André aperçut, comme dans une vision rapide, sous un large feutre breton, les cheveux grisonnants de l'homme et le visage charmant de la jeune fille ; il vit en même temps que cet homme portait le costume des paysans de rOuest avec une croix rouge et un cœur sur la poitrine, brodés sur un morceau de' drap blanc. Ce costume et cette croix avaient seuls sans doute irrité la foule, qui criait de toutes parts : C'est un chouan I A l'eau, le chouan!

Le Breton, poussé vers une maison du quai, en profita bientôt pour s'y adosser, et étendant son bras gauche vers celle qu'il conduisait, il fit de sa main droite, armée du penbas, le bâton armoricain, un moulinet rapide qui força les assaillants à s'écarter.

André entendit distinctement le Breton s'écrier :

LE COMTB DB PATROL 55

— Arrière, s'il vous platt I Partout où je suis, on me fait place !

— Une femme qu'on attaque, dit André à Bois- Band ; il s'agit de la proléger I

Bois-David essayait déjà de fendre la foule qui, formsmt un demi-cercle autour de celui qu'elle appelait le ehoucofij n'attaquait déjà plus et se contentait de hurler.

— Laissez passer mademoiselle de Kermadio, vous autres, répétait l'homme au bâton, ou mon pexihas va grêler sur vos crânes i

Au premier rang des assaillants, Gracchus Heup- 4^up, suivi du jeune Saturnin, menaçait le Breton de ses poings robustes :

.-—Depuis quand est-ce que les chouans eomnandent à Paris ? dit^il avec colère«

— Depuis qu'ils y sont entrés, répondit le Breton, que la jeune fille, relevant sa tète ûère, tenait étroitement embrassé.

âân nom de mademoiselle de Kermadio prononcé par le chouan, Bois-David avait redoublé de vigueur pour se rapprocher de la jeune fille, et André, écartant les curieux de ses mains, s'était déjà frayé mi passage jusqu'à la muraille où s'adossait le por teur de penbas.

Il s'était fait, devant Tunîforme de l'officier, une sorte de silence apaisé dans la foule, et, d'une voix qui fit à André Teffet d'une caresse, une voix grave et douce, bien timbrée, harmonieuse, la jeune fille, s'adressant à Gracchus, avait eu le temps de répondre :

— On ne menace pas, messieurs; on vient en liberté dans cette ville depuis que la paix est faite et Ton a le droit d'y circuler, librement.

— Vous avez raison, mademoiselle, dit alors André en s'avançant, et je vous prie d'excuser cette foule, que le costume seul de votre père...

— Je ne suis point le père de mademoiselle de Kermadio, monsieur, mais son serviteur, interrompit brusquement le Breton avec une sorte de respect farouche.

La foule maintenant écoutait et s'arrêtait, non plus irritée, mais attirée par un spectacle.

De sa voix charmante, la jeune fille avait répondu déjà à l'homme qui la conduisait :

— Vous êtes mon ami et mon guide, Porhouôt.

Puis, levant sur André de grands yeux noirs, et

avec une expression de confiance profonde :

— Merci, monsieur, dit-èlle. Pouvons-nous regagner notre logis?

André salua pour toute réponse, et, se tournant vers la foule en élevant la voix :

— Mademoiselle, dit-il, avait raison lorsqu'elle vous disait que la paix est conclue. U n'y a plus de chouans à cette heure, vous le savez ; il n'y a plus que des Français !

— Plus de chouans? murmura Gracchus entre ses dents.

Et d'autres à leur tour, dans la foule, grommelèrent d'un air de doute : Plus de chouans ?

-» Laissez donc passer cette jeune fille et cet

LB COlfTB DB FAVROL 57

homme, reprit André de sa voix claire, avec un geste hardi de commandement. Us sont sous la protection de la loi, et, ajouta-t-il en portant la main à la poignée de son arme, sous la garde de mon épée ! '

L'intervention du capitaine fut décisive. Ce grand jeune homme, au visage loyal, au regard franc, résolu, avait conquis la foule par le magnétisme absolu du courage. Le cercle à demi formé devant rhomme au penbas s'était déjà comme entr'ouvert ; on se pressait et se poussait pour offrir un passage, comme tout à l'heure pour couper toute retraite au chouan.

Bois-David s'avança à son tour, et, après avoir salué la jeune fille:

— Mademoiselle deKermadio me permettra-t-elle de lui offrir mon bras ?

— Monsieur?... fit la jeune fille avec un geste et un regard d'interrogation.

— Le chevalier de Bois-David, mademoiselle.

— Encore un muscadin, celui-là, pensait Gracchus.

La foule s'était d'ailleurs absolument écartée et la voie était libre ; mais André hésitait encore à se lancer de nouveau à travers ces flots de promeneurs.

— Yous avez fort à faire, si vous voulez regagner votre logis par les rues, dit-il. La circulation des voitures est interdite sur les quais à cause des troupes, et la foule pourrait encore, devant ce cos-

88 Lsft HuscAimai

tume breton... Quelle étrange idée aussi, dit-il à celui que mademoiselle de Kermadio avait ap« pelé Porhouôt, de garder, dans une rue de Paris^ YOtre vêtement national!

Il regardait ces larges braies serrées à la taille par une ceinture à grosse boucle, ce chapeau d'où tombaient des cheveux grisonnants, et surtout cette croix et ce cœur rouge brodés sur la veste -grise.

— S'il y avait un danger dans l'air, répondit gravement Porhouet, et qu'on vous demandât, pour le conjurer, d'Ater votre uniforme, qu'est-ce que vous feriez, capitaine?

André regarda cet homme en face. L'air énergique et fier, le Breton portait gravé sur ses traits un seul mot : résolution.

— Je garderais l'uniforme, repondit André*

— Eh bieni fit Porhouôt, cet humble vêtement que voici, c'est mon uniforme, à moi, celui de ma foi et de ma race. J'ai été marin au temps de» guerres du grand Bailli et je sais comme vous quel est l'honneur du soldat. La paix est faite entre nous,. soit; le fusil de chasse est remis au clou de la cheminée. Mais faut-il pour ça rejeter comme im bail- Ion la casaque qui a été à la peine? Trêve conclue^ c'est convenu. Je veux pourtant que ceux qui me rencontrent ne cherchent pas longtemps quelle est ma foi, à moi, et, à la forme de mon vêtement, sachent tout de suite ce que contient le cœur !

— Vous êtes un homme» monsieur, répondit André.

LB OQBfTB va FAVROL 59*

— Voas l'avez déjà appelé mon père, dit la jeune fille avec une certaine fierté, et c'est en effet un père tout prêt à donner sa yie pour moi. Tout à rheure, la plaisanterie d'un passant est venue^ m'aUeindre, et c'est paur me défendre qu'il allait braver cette foule, lorsque Bi généreusement, moiK sieur, vous...

-^ Oh l-mademoiselle, es vérité, interrompit André, et qu'ai-je fait que n'eût fait tout autre?

— C'est que bien peu de gens savent faire ce qui est le devoir de tous.

~ Tète de Bretonne, raisonneuse et courageuse, dit Bois-David, souriant à André en montrant ma-^ demoiselle de Kermadio.

Pais, offrant denonveauson bras à la jeune fille :

«^ Venez, mademoiselie.

— Je vous accompagne, dit André. Uniforme pour uniforme, ajouta-t-il en s'adressant à Porhouét; le mien fera passer le vôtre^

— Merci, répondit le Breton.

Mademoiselle de Kermadio, s'avançant vers

Bois-David, allait accepter le bras qu'on lui ten* dait, lorsque tout à coup, à travers la foule devenue indifférente, un homme de haute taille, de trente -six à trente-huit ans environ, vêtu de vêtements sombres, et dont Taspect ressemblait fort à celui d'un militaire costumé en bourgeois, s'approcha, avec une certaine hâte et une sorte de brusquerie, de mademoiselle de Kermadio, qu'il venait sans doute d'apercevoir d'assez loin.

60 LBS MUSCADINS

Il passa rapidement deyant André, et se plaçant entre Bois-David et mademoiselle de Kermadio :

— Mademoiselle, dit-il en s'inclinant avec déférence.

En l'apercevant, mademoiselle de Kermadio poussa un cri à la fois étonné et satisfait^ comme si elle se sentait véritablement sauvée.

— Ne craignez plus rien, dit en effet cet homme tout bas à la jeune fille.

Pais à voix haute et l'air souriant :

— Je vous cherchais, ma chère enfant, fit-il, et J'avais, je vous l'avoue, des inquiétudes graves.

— Oh I j'étais ea sûreté, répondit-elle, grâce à Porhouôt et à monsieur...

Elle montrait André, sur lequel le nouveau venu jeta son regard. André salua en s'inclinant; puis, relevant la tête, il fixa les yeux sur cet inconnu avec cette ténacité des gens qui veulent pénétrer un secret ou qui semblent reconnaître un être déjà vu.

— Quel est donc cet homme-là? demanda-t-il à Bois-David.

Le chevalier fit un geste rapide et commença une phrase : — Cet homme... Mais s'arrêtant bientôt : Je ne le connais pas^ dit-il.

Le visage de Porhouôt était, en môme temps, visiblement inquiet. Le Breton, lui aussi, regardait fixement le nouveau venu et, avec un certain effroi, il maugréait tout bas : Lui! ici! et laissait échapper des gestes d'inquiétude.

LB OOlfTB Bl FAVROL 61

— Je le connais cependant, répétait André coiDiDd à lui-même, et je l'ai déjà vu ainsi, face à facel

Le nouveau venu n'avait eu garde au surplus de ne pas apercevoir ce regard d'André, si franchement levé sur lui, et inquiet sans doute aussi de la fixité de ces yeux braqués sur son visage, il alla droit au capitaine, comme au-devant d'un danger qu'il faut aborder de front.

— Monsieur, dit-il en le regardant à son tour, je vous remercie de l'aide que vous avez bien voulu apporter à mademoiselle de Kermadio.

André essayait de ressaisir quelque souvenir par le son de la voix et regardait toujours en face l'iniîonnu.

— Je suis déjà remercié, monsieur, répondit-il, par le plaisir que j'ai eu à obliger mademoiselle.

Et il songea en même temps :

— Bah ! Évidemment je me trompe !

Pendant qu'on échangeait ainsi ces remerciements et ces paroles, un petit homme, tout de noir yètu, le nez au vent et l'œil interrogateur, s'était glissé près du groupe formé par ces personnages, et tout en consultant du coin de la prunelle de petits papiers qu'il cachait à demi dans la paume de fô main :

— Je suis certain, pensait-il, que le comte de Pavrol est ici.

C'était M. Picoulet, accouru un peu tard sur le théâtre du brouhaha qui avait failli tout à l'heure

tô

dégénérer en véritdile luile. Picoulet promenait son œil gris sur ces gens que les paasaoïts regardaient encore d'un air non plus menaçant, mais narquois ou défiant. Le fonet. se sentait Y£^ement sur la piste.

— Ne nous trompoes pas, songeait PieouleL Notre homme a une rare aptitude à se dégoiserl

Et braquant tour à tour ses prunelles sur Porhouôt, sur André et sur le nouveau venu, qui s'était aqpprocbé de mademoiselle de Kermadio^

— Il me semble bien que je brûle, pensait en* core Picoulet**.. Ce doit^tre ou cet oflficier-là (il regardait André) ou ce paysan breton! Quant à l'autre (il examinait l'inconnu), c'est un véritaUe soldat, et la preuve c'est qu'il porte im vêtement civil. -— Oh 1 j6 le tiens, mon comte de Favrol! murmura Picoulet après ce beau raisonnement

L'inconnu, que Picoulet décidément regardait comme un militaire, avait pris auprèsde mademoiselle de Eermadio la place de Bois-David.

— Permettez-moi, dit-il, ma chère Maroella, de vous guider jusqu'à votre logis.

— Volontiers, dit-oUe en s'excusant auprès de Bois-David par un regard et par un sourire.

Elle accepta le braa du nouveau venu, s'y appuya avec une sorte de confiance, et salua d'un geste charmant, oii tenaient mille gratitudes, le capitaine André, qui s'inclina, ébloui sous le regard de deux grands yeux bruns comme devant une lumière trop int^ise.

LE COMTB IHB FiABOL 63

— Je VOUS demande pardon, monfiieur, dit-il aloTB à Porhouêt après ayoir secoué cette espèce d'ébouissement et en désignant le nouveau venu... .N'est-ce point là un parent de mademoiselle de Eermadio? '

— Mademoiselle de Kermadio est orpheline et la dernière de sa maison, répondit Porhouôt.

11 ^ua à son tour et rejoignit^ appuyé sur son penbas, Marcelle, devant qui s'ouvrait la foule, sans pousser un cri ou un murmure. La haute taille de celui que la jeime fille avait accepté pour guide semblait dominer les tôtes coiffées de bonnets à rubans tricolorefS, dedaques, de feutres ou de larges chapeaux.

André, comme cloué au sol, regardait s'éloigner mademoiselle de Eermadio avec une expression de mélancolie soudaine.

— Mais pourquoi, diable ! demandes-tu si mademoiselle de Kermadio a xm yère ? fit Bois-David en riant.

Et tout à coup, regardant André, qui restait immobile et ne répondait pas, l'œil perdu au loin :

— Ah bah I fit le chevalier en riant; déjà ?

Ce rire rappela André à lui-môme ; il sourit assez tristement, comprenant Men ce que voulait dire Bois-David, et haussa les épaules en disant :

— Quelle folie !

— Le coup de foudre, fit le ehevadier, souriant encore. Ah ! ma foi, s^éaria-t-il, c'est qu'elle est charmante I

64 LBS iniSCABINS

— Ne parlons pas d'elle, mais de lui. Quel était donc cet homme-là? répéta André, dont la pensée se reportait vers l'inconnu.

Tout près des deux amis, Picoulet s'agitait trèsperplexe, regardant alternativement Porhouôt, qui s'éloignait, et le capitaine, qui demeurait sur le quai.

— Ici ou là ? songeait Picoulet. Le chouan ou l'officier? Et Robeijot que j'ai congédié! (Il cherchait autour de lui un agent qu'il ne trouvait pas.) Je ne puis cependant me fendre en deux I Bah I ajouta-t-il en lui-même, im conspirateur ne se promènerait point dans Paris avec un costume de chouan ; avec un imiforme d'officier, à la bonne heure, on passe partout f

Et analysant André de pied en cap :

— Grand, brun, moustache noire, disait-il, cheveux légèrement crépus : c'est bien cela. Suivons mon instinct. Le comte de Favrol, c'est celui-ci, c'est l'officier ! Quelle audace 1 A nous deux, monsieur de Favrol I

André était tout à fait revenu à lui-même.

-r Allons, dit-il à Bois-David, viens en hâte et réparons le temps perdu.

— ^D'autant, fit Bois-David en montrant l'angle du quai des Orfèvres, d'autant plus que voici de nouveaux compagnons à moi, escortés de compagnonnes charmantes mais particulièrement tenaces, et qu'il me serait désagréable de rencontrer

— Cesont-là...?

LE COMTB DE FÀVROL * 65

— Des muscadins, mon jacobin !

— Eh bien! laissons-leur donc le champ de bataille.

— Une fois n'est pas coutume, mon capitaine!

Et, Bois-David passant son bras dans le bras

d'André, les deux amis s'éloignèrent du côté du Carrousel, tandis que Picoulet, les suivant à distance sans les perdre de vue, murmurait tout bas avec un sourire de satisfaction profonde :

— Mais si l'officier est le comte de Favrol, quel est donc l'autre ? Il serait curieux que j'arrêtasse deux conspirateurs à la fois 1

LBS MUSCADINS

Kcoulet avait à peine atteint le Pont-Neuf, à la hauteur de la Samaritaine, que dix ou douze élégants à la mode, précédés de Sainte-Hermine, un peu défait, la cravate dénouée, réparant, tout en marchant, le désordre de sa toilette, débouchaient sur le quai et s'ouvraient un passage à travers la foule avec leurs gros bâtons portés horizontalement. On se poussait pour les laisser passer, et çà et là, plus d'un lazzi tombait gaiement sur leurs

66 LBS MUSCADINS

perruques. Ces mascarades de la mode amustôent les passants en belle humeur. La galerie songeait à rire et ne pensait plus à mordre.

Sainte-Hermine et ses compagnons s'installèrent bientôt, en y faisant une irruption bruyante, dans un café du quai Conti.

— Avez-vous TU l'enseigne du café ? lui dit un de ses compagnons lorsqu'ils furent entrés.

— Non, dit Sainte-Hermine.

— Elle est insultante, cher ami; elle porte : Aux patriotes du 10 aoûL

— Nous viendrons arracher cela un de ces jorns, fit Sainte-Hermine debout devant .une glace et achevant le nœud gigantesque de sa cravate, dont les deux bouts, partant de son col, allaient jusqu'à ses épaules... Là ! voilà qui est fait! Je suis pésentable f A.'X'On jamais vul Me pende au collet? Me taînei* au cops de gâdel Toucher à ma quavatte.EX ces agents qui ne voulment point nous remette en libetél

— Ils sont fahouchesy ces agents, dit Ponyalin avec un soupir.

— Oh ! moi, fit Renaudière, je lui aurais si bien laissé chanter sa chanson, à ce citoyen! Elle n'insultait personne.

— Elle se moquait de nos chapeaux ! dit Sainte- Hermine avec conviction.

— J'aurais ôté le mien, répliqua le prudent Renaudière.

Sainte-Hermine regarda son compagnon avec xm^dent mépris :

— Toutehelk ! dit-il.

Et lui tendant un miroir à main qu'il tira de la poche de son habit :

— Tiens cela, fit-il. On ne saurait se regarder dans les glaces de cet établissement... patriotique. Elles vous donnent le teint vert !

— Oh ! charmant, s'écria Renaudière en regardant le miroir qu'on lui tendait. Deux serpenteaux enroulés autour du miroir de la beauté. Un caducée réflecteur. Délicieux !

— Allons, fit Sainte-Hermine après s'être contempla; voilà qui est bien. On n'est plus à faire peur!

Et il pirouetta sur ses talons.

— Cette foule inepte ne voulait-elle pas couper mes cadenettes ? fit Ponvalin.

— Un butor de dragon a bien coupé les miennes, teptidi dernier, soupira Renaudière.

Sainte-Hermine fit un mouvement.

— Comment, septidi?

— Oh I padon! padon! Oh! le vilain mot I reprit Renaudière en toute hâte; « samedi, » ... je voulais dire samedi.

— Avec tout cela, dit Sainte-Hermine, ce petit fou de Clîâteau-Ponsac n'arrive pas.

— Acte l'aura retenu dans son boudoir, dit Poniralin ; avez-vous vu son boudoir athénien, Sainte- Hermine?

— Si je l'ai vu ? dit Sainte-Hermine en pirouettant encore, je l'ai essayé...

— ChamantI chaînant/ répondirent aussitôt les muscadins en applaudissant du bout de leurs gants verts.

Tandis qu'ils dégustaient des glaces à la vanille, — couleur du drapeau royal — Sainte-Hermine se pencha vers eux^ leur fit signe de se rapprocher et leur dit tout bas :

— Château-Ponsac avait un projet... oh! admirable ! il me Ta confié, étourdissant, parfumé!

Il tira de son gilet trois grosses montres qu'il regarda tour à tour et répéta :

— Il se fait attendre.

Puis, examinant les heures que marquaient les trois cadrans :

— Trois heures et demie, dit-il... Quatre heures un quart... Quatre heures... Je prends la moyenne, donc il est quatre heures moins le quart. Château- Ponsac devrait être ici.

— C'est une mode bien commode que celle-là, fit observer Ponvalin en désignant les trois montres de Sainte-Hermine.

— On n'a jamais top cThôloges^ dit Renaudière, pour entende sonné l'henhe du bégél

Et comme enchanté de <5e qu'il venait de dire, il salua tout autour de lui.

Les muscadins se trouvaient à peu près seuls dans le café. La salle était presque vide. Par les vitraux de la devanture, le soleil du dehors entrait joyeux et faisait chatoyer les soieries aux couleurs tendres de leurs costumes. Sainte-Hermine s'était

LE COMTB DB FAVROL W

levé et, soulevant le rideau de mousseline du café, il regardait au dehors la foule gaie et rayonnante qui passait sur le quai, attendant les soldats.

Devant le café, un marchand de coco s'était établi, portant sur safontaineime République de cuivre coiffée du bonnet phrygien et soufflant de la trompette comme une Renommée.

—A la fraîche ! qui veut boire? répétait le mar- . chand en faisant tinter sa sonnette.

Le petit Saturnin, suivi du père Gracchus Heurteloup, s'était approché du marchand et buvait, altéré par le soleil de Messidor.

— Encore un verre, citoyen, disait Saturnin au marchand de coco.

— Après toi, s'il en reste, petit, fit Gracchus. Sainte-Hermine battait une marche sur les vitres

tout en regardant vaguement devant lui.

Saturnin venait de boire et passait son verre à Gracchus.

— Tout plein I dit Gracchus en le tendant au marchand. Il fait une chaleur t

— C'est tant mieux, fit l'autre. Nos soldats auront du moins un ciel qui leur rappellera Tltalie t

— Ah ! pouah 1 fit Gracchus après avoir bu et en rendant son verre. Quelle tisane I Saturnin, voistu, décidément tout dégénère, même le coco, dit-il en se tournant vers le petit faubourien ; la république est finie. On n'aurait jamais osé nous servir une marchandise pareille en Tan H. — Je te dois ? demanda-t-il au marchand.

«fO tas MtfBCAIHKS

— Defux sous.

O^raechus lui tendit (tes assignats.

— Des assignats? Alors, si lu payes en papier, c'est soixante livres.

— Tu dis? fit Gracchns.

— Soixante livres.

— Le papier de la nation vaut son pesanrt d'or,

tu m'entends? répliqua brusquement aracchus.

Voici le prix de ton aflfreux verre.

—^Écoutez, messieure, disait Sainte-Hermine dans Fintérieur du"€afé, cela est plein d'enseignements.

— J'ai dit soixante livres et je veux soixante livres, répéta le marchand de coco.

— Toi?... Empoisonneur ! exploiteur!

— Soixante livres ! soixante livres !

11 s'était fait bientôt im attroupement devant le café. Un agent intervint : c'était Roberjot, que Pi- Goulet cherchait vainement tout à l'heure.

— Qu'est-ce que c'est? dit l'agent.

— Monsieur... commença le marchand.

~ Citoyen... dit Gracchus.

— Appelez4e wofwwwr, allez, père Gracchus, dit Saturnin, bas, au père Heurteloi^p.

Mais Gracchus Heurteloup n'entendait pas de cette oreille.

— Citoyen, ditil, j'ai pris tout à l'heure im verre de coco...

— Le coco nûtùmalf monsieur ! fit le marchand.

— Il est exécrablel... continua Gracchus; je veux le payer... je demande le prix...

LE OÔUra DB BâTROL 7t

— Deux sous.

— Je tends la monnaid...

— > ûa papier ! s'écria le marohand avec mépri^L -^ £t le citoyen cocotier me réclame 60 livresl tmriaOracchus avec fureur.

— Je suis dans mon droit, dit le marchand. Les assignats sont tombés assez basl Je ne donne point num eau pour du papier i

— Il a raison, dit l'agent à Oracchus.

—Raison?

— Dannez4ui ses aoixonta^ Uw^Sy continua Robeijot.

— Pour sa médecine î

— Et n'insultez point, repdt l'agent arec graTité, une marchandise que YOfuaaveGC^été fort heureux de oonlommer.

— Payez, père Gracehus, fil Sàtundn.

— Payez ! dit le marchandi

— Payez 1 répéta Ve^nU

-— Tonnerre I s'écria Gcaec&as. Tenez, les Yoiià vos 60 livres ! Un malheureux verw d'eau qui tous gratte le gosier, 60 livres l Si c'est la république, (a?

— Chut donc 1 disait Saturmn en l'entraînant ?enez I Taisez-vous 1

— Mille millions de carabines, ratait Gracehus, si Y Incorruptible avait pu voir ça !

Le marchand de coco reprenait déjà sa marche et répétait avec flegme :

— A la fraîche I Qui veut boire?

7t LBS MUSCADIMB

— Allons, dit Sainte-Hermine en laissant retomber le rideau de mousseline, les affaires de la réaction Yont décidément bien. Ayec une bagarre par jour, on donnerait bientôt à tout Paris la haine et la nausée de la République. Nous ne l'ayons jamais reconnue dans ses beaux jours, et le peuple ne la reconnaît plus dans sa décadence. C'est parfait. Mais ce diable de Ch&teau-Ponsac, qui ne vient pasl

Sainte-Hermine du moins ne pouvait se plaindre de n'être pas servi à souhait : à peine avait-il poussé cette nouvelle plainte, que la porte du café s'ouvrait et qu'un petit homme, élégant et revêtu d'un costume absolument hyperbolique d'incroyable, un habit gorge de pigeon sur les épaules, im claque fantastique sur la tête, des lorgnons énormes sflr la poitrine, entrait, bruyant, tapageur, la jambe arquée, le poing sur la hanche, et, par une sorte de mouvement naturel, esquissait, tout en marchant, quelques-unes des pirouettes applaudies du danseur Trénistz. Huit ou dix compagnons, vêtus comme lui, l'escortaient, armés de leurs massues. C'était Château-Ponsac, que suivaient, à trois pas de lui, deux jolies filles, hautes en couleur, l'œil étincelant, la lèvre rouge, de vraies beautés de ce temps, qui, las de la mort, divinisait la vie et adorait la chair. L une, qui s'appelait Acte et fredonnait, le soir, des bouts d'ariettes à Feydeau, portait l'insolent et charmant costume grec qui déshabillait si galamment les femmes. Une tunique flottante à la

Cérès caressait et laissait yoir d'admirables formes étalées sous le^lin en toute liberté ; un cothurne de chez Coppe, agrafé avec un gland d'or sur le milieu d'une jambe superbe, modelait les pieds les plus petits qui pussent supporter un corps robuste et puissant, un corps de Junon antique et des pieds de Cendrillon. L'autre femme, aussi « merveilleuse » qu'Acte, Élodie, était habillée à la mode anglaise, des cheveux blonds emprisonnés dans ime coiffure de velours à la Jockey, la robe pincée à la taille, les revers d'un corsage vert-pomme faisant admirablement ressortir ime de ces poitrines opulentes que chantaient les poètes païens de ce temps. L'air froid, impérieux, implacable, avec de grands yeux bleus rêveurs, Elodie contrastait avec l'intensité de vie et de passion qui flamboyait dans les noires prunelles d'Acte. Le petit Château-Ponsac, min)&e etfRÔle, devait au surplus être terriblement embarrassé entre ces deux éclatantes créatures.

— Me voici 1 dit-il en entrant. Fidèle au rendezvous I Je ne voulais pas amener ces déesses, mais elles ont tenu à nous suivre, comme de simples mortelles.

— Le devoir du sexe opprimé, murmura Élodie en s'éventant, n'est-il pas de suivre le sexe oppresseur?

— Et de partager ses dangers? fit Acte.

— Comment, ses dangers? s'écria Ponvalin en 86 levant de table.

Renaudière, à son tour, avait bondi sur sa chaise :

74 lAS JMSOUONS

— Qui est-ce qui court deB dftngers ici ? fit-il.

— Mais moi, Ëlodie, Sainte-Hermine, vous, tout le monde, répondit Acte. E0t*il sot, ce Renaudièrel

~ Yous yojea, bien ces fenêtres, yous autres ? dit Chèteau^Ponsac en soulevant les rideaux de mous- Beline et en montrant les maisons du quai des Orfèvres et du quai des Augusiins, à droite du café des PcOriotes. Oui, Ih, ces balcons. Ça n'est rieii, n'est-ce pas, c'est très-simple, ce sont des fenêtres...

-^ De bourgeoises fenêAves 1 dit Ponvalin.

^ C'est pourtant là, fit Ohâteau-Ponsac, que, postés tout à l'heure, sur le passage des troupes du général Dammartin, nous pourrons témoigner de notre mécontentement contre le Directoire, qui renforce la garnison pour ncms être personnellement désagréable, et recevoir ces soldats d'Italie comme nous avons reçu Trial lorsqu'il a osé reparaître sur la scène de Feydeau.

— En sifflant! demanda Renaudiàre avec un évident effiroi.

~ En sifQant, dit le petit Cbèteau-Ponsac.

— Mais c'est absurde 1 s'écria Ponvalin. Mais Trial ne pouvait pas nous répondre... c'est un comédien... tandis que des soldats...

— D'Italie ! accentua Renaudière.

— Des soudards! dit Ponvalin en mettant les" points sur les {.

Sainte-Hermine souriait à Élodie et chantonnait un vers:

LE «OOHIS Ml MkTROL 15

— A mffler sons péril.,.

— <M triomphe sam ^Mns/ acbeve Acte.

FonyaUn eut un mouvement sublime.

-- Mais je m'en moque de la gk»re, moi ! fit-il. Mais Renaudière n^en a que laite de ia gloire !

— Je ne saurais pas où lamettre ! fit Benaudière. ^ Us ont raison, ces pauvres bichons^ murmura

k sensible Éloâie en roulant avec langueur ses fra^ds yeux bleus. Ils wxA si gentils comme ils sont là.

— Gentils à cog^tiôr /< dit Ponvalin.

-^ Si on les cassait par hasard?

— Voilà justement la^question .1 dit Renaudière nfee empressement

Sfflnte-fiermine écoutait avec une certaine impaiieiioe et s'était levé brusquement.

— Ah çà Imais, dit-il, ôtes-vous, oui ou non, membres de ee clan de la jeunesse dorée qui va, parfumé et tapageur, à ttavecs Paras, défendant les belles, les aimant, et luttant pour le passé légitime?

*- ISous ^1 soiomeB, lépandit Ponvalin, piqué au vif. Parfumés, voilà l'eau de pigeon qui rend le teink frais et empêche de vieillir t

— Mauvaise qualité, soupira Élodie en regardant le flacon.

— Tapageurs, dit Renaudière ; voilà mon sifflet peur 1^ soldais et ma canne pour les sans-culottes... J'aime mieux, ajouta-t-il avec une franebise prudente, ne me servir que du sifflet.

-- Êtes-Yous, continuait Sainte-Hermine, de ces fidèles de la mode qui n'admettent que Télégance, qui s'insurgent contre la bure, qui veulent rétablir les manchettes et la soie, et qui ont juré de rendre à Paris son vieux renom de grâce et de plaisir?

— Oui I oui 1 s'écrièrent-ils tous, et quelques-uns souriaient, tandis que la plupart devenaient pâles.

— Êtes-vous las de Sparte et de Rome, de Brutus et d'Anaxagoras, et voulez-vous rendre à Vénus ce qui appartient à Vénus?

— Oui, oui, dirent-ils encore.

— Je ne suis pas positivement las de Sparte, songeait Ponvalin, je ne la connais pas.

— Eh bien 1 dit Château-Ponsac, à qui Sainte- Hermine, fatigué, venait défaire signe d'achever, eh bien ! donc, tapage ! et montrons à Augereau et à Kléber, dont les soldats nous narguent, que la venue du général Dammartin ne nous fera pas encore rentrer sous terre 1 *

— Si l'on pouvait rentrer sous terre I dit tout bas Renaudière.

— Oui, mais on ne le peut pas, dit Ponvalin, qui avait entendu.

Acte, tout enflammée de l'idée d'une bataille, se mit à rire en regardant Ponvalin.

— Vous êtes pâle comme un mort, Ponvalin, dit-elle.

— Comme im mort I Vous êtes encore gaie, vous! fit le muscadin piqué.

— Et Renaudière ? s'écria Élodie. Regardez donc

LB COBCTB DB FÀVROL 77

Renaudière ; il est yert comme pré I Prenez donc un bonbon, cher ami, diNelle... A la bergamotte I Cela vous soutiendra I

— Allons, messieurs ! dit Ch&teau-Ponsac en our vrant la porte du café.

— Par deux groupes! A droite et à gauche! La main aux anges, dit Sainte-Hermine.

Et, offrant son bras à Acte, tandis que Château- Ponsac conduisait la grande Élodie, il sortit, suivi des muscadins, pendant que Ponvalin murmurait à l'oreille de Renaudière :

— Be la gloire I Ils sont bons ; ils en parlent comme si cela ne coûtait rien !

Les fenêtres du quai, tout à l'heure désignées par Château-Ponsac, étaient déjà garnies d'incroyables et de merveilleuses qui connaissaient, sans aucun doute, le plan de campagne du petit vicomte ; car ils affectaient, en se penchant sur les balustrades, des allures ironiques et lorgnaient la foule en ricanant. Ce coin de Paris sentait la bataille prochaine.

— Tous entrez, Renaudière? demanda Ponvalin à son compagnon en approchant des maisons qu'il s'agissait d'occuper.

— Je trouve pourtant qu'il fait excellent ici. Un air frais... sur cette place... répondit Renaudière.

— Se calfeutrer de la sorte... en été! continua Ponvalin.

— C'est malsain ! dit Renaudière.

78 EB9 MOSOHIDnn

— C'est téméraire! Les Champs-Elysées sont â verts!.. .

— Trop verts I dit Renaudière avec un soupir.

Acte, tout en marc&ant au bras de Sainte-Hermine, s'était retournée vers les deux compagnmi» et, découvrant ses dents blanches dans un sourire^ la jolie fille avait appelé Ponvalîn.

— Chère belle? fit le nrascadîn en s'approchant.

— La clef de mon boudoir, la voulez-vous? dit Acte avec une nuance de raillerie.

— Voulez- vous de mon amour^ Renaudière?

soupira Élodie, qui s'était approchée et regardait Renaudière en roulant ses yeux bleus.

— La clef est ici au premier étage !

Et Acte montrait \me maison haute, aux fenêtres ouvertes.

— Eh bien? dît Ponvaiîn à Renaudière,

— Allons, venez-vous ? demanda Élodie, en se retournant sur le pas de la porte.

— A la garde du sort! fit Renaudière.

— Les femmes sont bêtes! dit Ponvalin en hochant la tête.

■— Et les hommes!

Puis il soupira longuement et entra sur les talons de son ami.

Les muscadins apparurent bientôt aux fenêtre» de la maison qui formait l'angle de la plaça Daitphine et du quai des Orfèvres, et que Château- Ponsac avait, depuis la veille, louées tout exprès. Sainte-Hermine était superbe de prestance et regar*

LB fana, m i^veol 70

dait la foirie ayeo l*air impertinrat d'un marquis de comédie. Élodie croquai! dea. bonbouB, tout en contemplant te ciel Vfao ses jeux bleus, et Acte étalait, soua le soleil, les plus magnifiques épaailes qu'on pût voir, non pas seulement au feu de la rampe, mais en pleine lumière du jour.

Sur les quais. Saturnin, montrant les lénâtres au père Gracchus^ fredonnait, en désignant la tunique à la Diane ou à la Minerve des Merveilleuses, un refrain qui courait Paris :

Oràee i la mode.

Une chemise suffit I Ah ! qu' c'est commode?

Cest tout profit !

Tout & coup, il se fît dans cette fbule tapageuse massée sur le Pont-Neu^ sur les quais, dans les rues, une poussée formidable; une grande clameur joyeuse retentit. Toutes les têtes, d'un mouvement instinctif, se tournèrent à droite, vers la Grève, du côté où les soldats de Dammartin allaient venir ; on entendait déjà vaguement passer dans l'air comme un bruit lointain de fian&re. Ces milliers de cur rieux, mus électriquement par un même désir, se dressaient sur leurs pieds, se bousculaient, cheretiaient à gagner du terrain, jouaient des coudes et s'étouflEaient. Les marchands essayaient vainement de défendre leurs éventaires ; entraînés par l'avidité du spectacle, ils montaient sur leurs bancs, louaient les places aux spectateurs, vendaient leurs

chaises. Une mer houleuse de tôtes^aux yeux écarquillés s'agitait sous le grand soleil, tandis que la fanfare et le bruit des cuivres militaires, se rapprochaient et faisaient déjà tressaiUir toutes les fibres dans les poitrines.

Un grand cri s'éleva enfin du premier rang des curieux les plus rapprochés du quai :

— Les voilà ! les voilà !

On entendait distinctement la mâle sonnerie des cavaliers. Toutes les fenêtres des maisons étaient garnies de spectateurs qui se penchaient vers les quais, du côté de la Grève, et agitaient leurs chapeaux et leurs mouchoirs.

Au moment où Tavant-garde des soldats d'Italie , hussards aux dolmans rouges , la longue flamme de leur colback flottant sur leurs épaules, sabre en main, débouchèrent près du Pont-Neuf, un grand cri, un immense cri se fit entendre :

— Vive la République !

Les coiffures s'agitaient au bout des bras tendus, les fleurs tombaient de tous côtés sur les hussards, qui souriaient dans leurs moustaches ; les bouquets glissaient sur la croupe fumante des chevaux.

— Vivent les patriotes ! criait Gracchus Heurteloup, grimpé sur une borné au bas de la fenêtre où se penchaient Sainte-Hermine et ses compagnons.

L'état-major du général Dammartin arrivait en vue de la foule et tournait sur le Pont-Neuf. Aux

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cris de « Vive la République! » le général se découvrit et des acclamations retentirent.

Maintenant les fantassins défilaient; le soleil faisait étinceler leurs baïonnettes^ qui, ondulant au mouvement de la marche, semblaient un ruisseau d'acier qui s'écoulait. Les crinières rouges des grenadiers sur les feutres roussis par la poudre, les faces bronzées de ces soldats, leurs guêtres poudreuses, leurs habits tannés et usés : tout, dans ces bataillons superbes, parlait de victoire à ce peuple, et il acclamait en eux leurs compagnons demeurés là-bas et les journées de gloire commune. Millésime, Dego, Lodi, Casliglione], Porto-Legnano , Bassano.

— Vive la République I répétait la foule.

— Saluez, messieurs; voici nos maîtres, disait ironiquement Sainte-Hermine en montrant les soldats.

Le vieux Gracchus leva la tête, et, apercevant les muscadins :

— Regardez donc là haut ces mirliflors! dit-il; est-ce qu'ils veulent aussi empêcher la musique comime tout à l'heure ?

— Il y a une musique qu'on aimerait à jouer sur ton dos, citoyen, répondit Château-Ponsac.

— Mais il y a un moyen de s'arranger, muscadin, dit Saturnin en se campant, tu n'as qu'à descendre 1

Ces menaces se perdaient d'ailleurs dans le fracas joyeux du défilé; mais Ponvalin, livide, n'en murmurait pas moins à l'oreille de Renaudière :

8t naa. wasQtsass

— De tels spectacles sont barbaares I

Tout à coup, parmi Les clameurs enâiousiaeles» au-dessus des yi^at, corame oa sifflement dans une tempête , un bruit strident ooupa violemment les acclamations de eatte foule, ^ Gracchus, releT€mt encore la tête, aperçut Sainte-Hermine, le pied sxa Tappui d0 la fenêtre, le coude appuyé sur le genou et le fflfflet encore sur les lèvres.

— Tonnerre I wus Tavez entendu? dit-iL

— A bas les muscadînsl cria Saturnin.

— Ala porte, les petils sucrés !

— Au diable les beaux mesâeurs de Fréron !

— Ail I TOUS êtes bien difficiles, ytms autres^ criait Château-Ponsac à la foule ameutée.

Et, versant mir ees gms les odeurs éa. fiacon^e tenait Elodie pour ne pas s'évanouir :

— Tenez, dit-il en riant, je vous baptise nrascadins !

— A bas ! à bas I criait la foule.

Ponvalin et Renaudière purent croire xm in* stantque la foaleaHait asâéger la maison, enfoncer la porte et précipiter les siMerurs du haut des £fi^ nôtres ou les traîner simplement jusqu'à la Seine-; mais la foule, ce joar^là, était en humeur de gaieté et d'indulgenoe, elle eut une inspiratkm joyeuse. En un instant, les éventatres des marchanés de légumes et de* fruits funent dépouillés, et les pemnieB mûres, les oerises^ les choux, les carottes, les tomates rouges se mirent i pleuvoir sur les nni^ cadins aux leBètvea. Gfëtait une gvélB de projeo*

LB coam Dv lukVROL 88

tiles bizarres qui, lorsqu'ils ne s'aplatissaient pas sur les murs de briques du logis, tachaient les robes, pochaient les yeux, meurtrissaient les épaules. Les rires fous répondaient aux cris des femmes. Élodie s'évanouissait entre les bras de Ponvalin, tombé en syncope^ Acte, furieuse, jetait à la tête des assaillants les morceaux de son éventail brisé; et les fruits, les poires, les pommes, dras, pressés , tombaient, pleuraient, décrivaient en l'air des paraboles amusantes. La halle répondait au boudoir : on eût dit la lutte entre Vadé etPamy. Vainement battus, criblés, les musca-dins, après avoir jeté leurs chapeaux, leurs cannes, leurs loi^ons, essayèrent^ls de fermer les fenêtres : les vitres, brfeées par les choux, éclaboussées par les tomates, volèrent en éclats, et ce bombardement comique continuait, enragé, plein de cris^ plein de rires, tandis que les soldats d'Italie disparaissaient au loin, de l'autre edté des quais, et que ce grand cri de Vive la République! les suivait, comme le salut triomphal et Tacciamation populaire.

84 LBS MUSCADINS

H. LÂFRBSNAIB

Bois-David n'avait pas eu tout à fait tort en parlant à André du a coup de foudre » de cette première rencontre avec mademoiselle de Kermadio. André en était demeuré pensif et un peu troublé. 'Plus d'une fois, durant cette journée qu'il passa avec le chevalier, et le soir, il se prit à répéter tout bas, comme àlui-même, ce nom de Marcelle qu'avait prononcé cet inconnu dont le visage et la voix semblaient avoir évoqué en lui quelque confus souvenir. Mais André revenait d'Italie avec des pensées assez profondément tristes pour que l'émotion produite par cette rencontre avec une jeune fille fût bientôt effacée par un retour sur lui-même. Plus d'une fois Bois -David essaya, sans insister et en toute amitié, de classer, en plaisantant, le nuage qui semblait planer sur le front de son ami. Le capitaine ne se laissa ni rasséréner ni deviner.

Bois-David était intimement persuadé que la tristesse d'André avait pour seule cause ou la jalousie du jeune homme contre sa belle-mère ou, ce qui était plus grave peut-être, son amour pour elle. André Lafresnaie avait en eflfet une marâtre jeune,

LE COBfTB DB FAVROL 85

charmante, âgée d'un an ou deux de moins que lui, qu'il avait quittée jeune fille lors de son départ pour l'armée, et qu'il retrouvait assise au foyer avecle nom de son père. Pupille de M. Lafresnaie, Jeanne était depuis quatre ans sa femme. Mais Bois- David n'eût pas longtemps soupçonné André de hair ou de trop aimer sa belle-mère s'il avait pu suivre le jeune homme au logis paternel. Là, tout au contraire, André avait, à dire vrai, l'air parfaitement indifférent et préoccupé de choses extérieures. Il avait salué, à son retour, celle qu'il devait appeler sa belle-mère avec une politesse doucement affectueuse, et s'il avait paru légèrement froid et inquiet, c'était lorsqu'il avait, après plus de quatre ans d'absence, pressé son père dans ses bras.

M. Lafresnaie lui-môme s'en était aperçu et quoique ce fût un homme profondément réservé, maître de lui-même et assez volontiers silencieux, il n'avait cependant point manqué d'en montrer son étonnement à son fils.

— Je vous suis dévoué jusqu'à la mort, avait alors répondu André avec gravité, et je vous aime du plus profond de mon être.

M. Lafresnaie eût dû, sans aucun doute, être touché d'un tel aveu, mais il y avait, dans le ton même, triste et profond, dont André prononçait ces mots, mie sorte de sous-entendu qui laissa une certaine inquiétude et comme un doute à Lafresnaie.

Le secrétaire général de la police avait d'ailleurs, à cette heure môme, d'autres soucis en

86 LB8 HDaBâlHBS

tète, et il oublia ou plutôt il écarta de sa pensée, pour y revenir peol-être, ce sentiment intime et inquiet.

Il se réservait au surplus d'avoir avec André une de ces conversalion&à coBinr ouvert où les secrets les plus chers montent franchement et loyalement aiix lèvres.

Le lendemain du jour où le général Damniartin avait fait son entrée à Paris, M. Lafresnaie, André et Jeanne se trouvaient réunis dans une même salle à manger dont les fenêtres donnaient sxit le quai et plongeaient sur le quai et la Seine. M. Lafresnaie habitait là, quai Voltaire, un des corps de logis affectés aux services du ministère de la police générale.

Le déjeuner finissait, etAndré, en costume bourgeois, s'était asAs sur un pliant, regardant machinalement le parquet, tandis que M. Lafresnaie par* courait les gazettes du jour et décachetait quelques lettres avant de se rendre dans son bureau, situé au bout d'un long corridor qui conduisait à ses appartements. Jeacme,. à demi étendue sur un sopha, et vêtue d'une délicieuse robe rayée de rose, qui déeouvrait ses bras nos^ laissait deviner plutôt qu'^e ne montrait ses épaulesy regardait André à travers ses y^eux demi-dos.. EUe était charmante^ le coude appuyé sur les^ coussins, ses deux pieds fort petits découverts et entceciK)ià§s, et posée dans une aorte d'abandon de créole.. Ekmdis, ses cheveux rdevés derrière la nuque qui demeurait libre et duvetée

LE OOHTB OB WàMROL

comme d'une soie légère, elle avait des traits d'mie finesse charmante unie à une «dngoliàre expression d'éner^e et de volonté. Les yeux, légèrement enfoncés sous une arcade sourcilière nettement des* sinée, brûlaient d'une sorte de feu intense et leur Qamme filtrait à travers de longs cils superbes. Le ner, régulier, busqué,, aux narines ciselées et arquées avec grâce, semblait palpiter et battre vivement à toute émotion. La bouche était fine, un peu attristée, avec un. sourire tantôt spirituel et mordant, tantôt indulgent. Cette* physionomie tout en* tière, non pas rosée comme les visages des blondes, mais plutôt d'un ton mat comme les brunes, avait d'ailleurs im charme étrange; ce n'était point la mélancolie, ce n'était pas lagrÂce seule, c'était une séduction qui tenait de la rôvme et de la passion,, mais dont l'attrait prindpal était en somme l'inconnu, un. je ne sais quoi d'inquiétant, de non deviné, qui se laissait pourtant découvrir à demi dans un sourire, dans un soupir, dmis un mot furtif, et jusque et surtout peut-être dans un silence.

Jeanne regardait André. Fort élégant dans son uniforme d'officier, le jeune homme était bien pris, et tout aussi mâle et bien tourné dans le long vêtement qu'il avait endossé. On n'eût guère reconnu en lui le militaire qu'à son teint bronzé, à ses moustaches, à ses cheveux ras ; mais ses gestes, son langage, tout était d'un Parisien de bon ton qui n'eût jamais quitté le Palais-Royal ou les salons du Luxembourg. L'expression de mélancolie qui n'é-

sa LBS MUSCADINS

chappait à personne paraissait plus accentuée d'ailleurs sur les traits honnêtes et fiers d'André ; ses grands yeux, pleins de franchise, demeuraient baissés et rêveurs.

— Décidément, dit Jeanne tout à coup en se levant à demi sur son coude, vous êtes triste, mon cher André, et je ne savais pas que le ciel dltalie pût engendrer le spleen comme le ciel de Londres.

André leva la tête comme quelqu'un qu*on éveille et répondit en souriant :

— La mélancolie est de tous les pays.

— Soit, mais non pas de tous les âges, dit Jeanne.

— Notre génération a vu tant de terribles choses qu'elle a bien pu en demeurer assombrie, fit le capitaine en hochant la tête.

Jeanne laissa un sourire, fort mélancolique aussi, monter à ses lèvres.

— Mon beau ténébreux, dit-elle, vous me rappelez les Nuits d'Young !

— Tout le monde ne saurait être de cette humeur agréable, qui a le don de prendre la vie par ses côtés les moins graves.

— Dites les plus légers, fit Jeanne, et ajoutez que c'est pour moi que vous le dites. Vous me détestez donc bien?

— Pourquoi vous détesterais-je?

— Mais parce que je suis — c'est à en frémir f — votre belle-mère, parce que cela est de tradition

LB COBITB DB FAVROL &9

que la beUe-mère est un être haïssable, farouche, quelque chose comme uDe bote fauve de salon...

— Vous rendez mon père heureux, madame, et c'est tout ce que j'ai à désirer au monde, répondit André gravement.

Jeanne jusqu'ici avait essayé de sourire ; elle dorât tout à coup sérieuse.

— C'est juste, dit-elle, et votre père est digne de ce bonheur que vous lui souhaitez...

— Et que vous lui donnez, fit André.

Tout cela avait été dit presque à mi-voix, et Lafresnaie n'avait dû saisir que des bribes de ces propos. Il s'était levé d'ailleurs et passa^t entre Jeanne et André :

— Eh bien ! dit-il, avez-vous fait votre paix ?

— Quelle paix? demanda Jeanne.

— Je m'entends. Il y a chez toi, mon cher André, un certain sentiment de contrainte, de réserve, qui ne m'avait jamais autant frappé que depuis ton retour d'Italie et qui m'affligerait s'il pouvait durer plus longtemps.

— Vous vous méprenez, mon père, dit André, en vérité, et si je vous parais songeur, ce n'est pointa cause de... madame... de Jeanne... je vous le jure sur ma parole !

— André, demanda Jeanne en essayant de sourire de nouveau, n'aurait-il point laissé là-bas, à Milan ou à Venise, une partie de son cœur?

— Non, ce n'est point cela encore, dit André. — On ne vous demande pas votre secret, capitaine.

90 CBB mJSCEâODDra

— Toigoors est-il, André, continua Lafressaie, que je te saurais gré de reporter sur celle qui garde aujourd'hui num nom une partie de raflfection que tu devais et que tu conserres à ta sainte nràre* Jeanne en est digne. Elle a bien voulu, jeune ^ belle, unir son sort au mien et me faire croire encore qu'il pouvait y avoir pour moi des années heureuses. Tu ne saurais l'oublier, André, et tu lui dois et ton dévouement et ton respect

— Je ne me suis jamais aperçue qu'André ne me gardât pas l'un et l'autre! interrompit Jeanneun peu troublée.

— L'un et l'autre sont à vous au contraire, Jeanne, fit André, et si j'ai pu vous paraître un peu sombre hier et ce matin, pardonne7i-le mcnl

Et il lui tendait la main.

— De grand cœur! dit Jeanne en lui tendant à son tour une main charmante.

— Etala bonne heure, s'écria Lafresnaie aveo une certaine gaieté qui contrastait avec sa froideur habituelle, il est grand temps qu'il n'y ait plus> même dans les logis,, de guerre civile!

— De guerre fratricide ! dit André lentement. M. Lafresnaie remarqua bien que son fils l'avait

regardé en prononçant ces mots, mais il n'y fit pas, à ce moment, grande attention.

Il était enchanté d'avoir pu écarter à demi le soupçon qu'il avait conçu, — lui aussi comme Bois-David, et tout aussi faussement — d'une sorte d'antipathie entre Jeanne et André.

LE GQMTB DB RàFROL. M

Laurent Lafresnaie avait à peine dépassé la cinquantaine et, à dire ^rrai, on ne lui eftt pas donné plus de quarante ans ; il était admiratdement coas&m de corps et de visage et fi>rt soigné de sa personne , à la fois élégant et sévère dans sa mise vôtu de ndr, avec des cravates d'une blaneheor parfaite, qui faiswait ressortir sa figure propre et rasée, son menton légèrement gras et bleui par une barbe qui eût été drue, si on l'efilt laissé pousser. M. Lafre^aie portait ses cheveux ras^ et à peine étaient-ils, vers les tempes, striés de quelques fils d'argent Une légère calvitie s'annonçait sur ie sommet de la tête ; les yeux, avaîeirî, sous les paupières, ce gonflement particulier aux hommes d'étude et qui veillent taixl, mais à cela près^ cet homme polHiste, les cheveux noirs, les traits fins^ un nez droit tombant sur une bouche à la fois sé- Tère et railleuse, pouvait encore prétendre à tous les succès mondains. Cette sorte d'élégance particulière et ceUe espèce de .séduction étaient corrigées d'ailleurs par la sévérité stricte des vêtements et l'attitude droite et un peu hautaine qu'avait d'ordinaire Laurent Lafresnaie. On se sentait légèrement troublé en face de cet homme grave et froid^ et cependant passionné intérieurement et agité — on le devinait bien vite — par de certaines ambitiona mal étouffées ou torturé par des souffrances secrètes, qui se faisaient jour dans les éclairs soudains de ses yeux ou dans les mouvements nerveux, mal dissimulés, de ses mains ou de ses lèvres.

92 JLES MUSCADINS

Laurent Lafresnaie, qui, sous le ministère du citoyen Cochon , était le véritable chef de la police générale du Directoire, avait rempli, pendant la Révolution, plus d'un poste important dans des rangs secondaires et hors des regards de la renommée et de l'histoire. Fils de fermiers, enfant du peuple, élevé en Bretagne, son pays, par des moines, il était entré avec une sorte de violent fanatisme dans le mouvement révolutionnaire, mais il y avait apporté en réalité plus de haine contre l'ancien régime que d'amour et de dévouement pour les idées nouvelles. La Révolution devait recruter à la fois ces types divers : les uns armés en guerre contre le passé, les autres généreux, vaillants, ivres de rêves humanitaires, pionniers ardents de l'avenir. L'enfance de Laurent Lafresnaie avait été trop souffrante pour que sa jeunesse ne tùX pas militante. Il joua donc son rôle modestement dans le grand drame qui affranchissait et renouvelait le monde. Mais, à mesure que les événements s'écoulaient et que les années succédaient aux années, Lafresnaie se demandait avec une déception profonde ce que lui avait rapporté à lui-même le mouvement auquel il avait pris part.

Les âmes d'élite seules savent se sacrifier sans faiblir au bonheur commim. Lafresnaie avait espéré sans nul doute que la Révolution le payerait un jour de son âpre dévouement de la première heure, et il attendait que son jour de pouvoir vînt enfin. Il se lassait de végéter dans des sphères iné-

LE COMTB DB FAYROL 93

diocres, d'où cependant il pouvait, sans risquer sa vie, suivre les péripéties poignantes d'une lutte où tous les coups étaient mortels. Il avait vu tour à tour, imis dans im même but , divisés sur les moyens et réunis dans le martyre, tomber ces frères ennemis, les girondins, les dantonistes, les jacobins, les compagnons de Chaumette et les derniers de la Montagne, et il attendait que chacune de ces révolutions intestines vint, comme un flot, le soulever de la place qu^ occupait et le porter au sommet de l'État. Vain espoir; les jours, les mois, les années passaient, et Laurent Lafresnaie se sentait condamné aux emplois secondaires, où son ambition, où son intelligence et son talent peut-être, étouffaient.

Peu à peu, comme une écorce qui s'écaille, sa foi s'était pour ainsi dire détachée de lui-même, et une sorte de scepticisme ironique avait envahi cette âme ardente. Ou plutôt non, une misanthropie cruelle, née de l'ambition déçue, avait fait place en lui à ces élans d'autrefois. Il doutait des autres et ne croyait plus qu'à lui-même ; mais, après avoir souhaité la puissance pour le bien qu'elle permet de faire, il la désirait maintenant pour les jouissances d'orgueil qu'elle procure, pour la joie intime du commandement qu'elle donne.

Lafresnaie, veuf à quarante d!une femme qu'il n'avait pas beaucoup aimée, car il était tout entier livré à la politique lorsqu'il l'avait épousée, n'avait guère connu à son foyer le calme et la joie qui

M UK MUaCUMBS

consol^Eit. Son fils ÂBdré TaTait quitté île bonne heure pour courir aux armées, et, seul à Paris, Lafresnaie ne s'était senti irndment attiré et conquis que par une jenne fille, orpheline, dont on lui a^ait confié la tutelle, et qui, triste, isolée, n'avait en ce monde d'autre appui que lui. C'était Jeanne. Fille d'un soldat tombé au loin pendant la guerre d'Amérique, au t^ips de Rochambeau, la pauvre enfant avait été confiœ à Lafresnaie, dont la preanère femme vivcdt»enoc»re alors, et elle avait grandi auprès de lui, le respectant et raimant par reconnaissance. Dev^m libre, Lafresnaie, malgré sa froideur, avait peu à peu été envahi par un sent^ ment inattendu, profond, pénétrant, \m sentiment d'amour véritable pour cette enfant qu'il avait vu grandir. Il aimait bien son fils ; mais, dans la tendresse qu'il éprouvait pour Jeanne, il môlait étrangement im peu de cette affe^^on paternelle à un autre sentiment plus violent, plus inattendu et comme impérieux*

Il semblait en effet que l'amour, qu^ avait à peu près méconnu jusqu'ici, s'éveillât brusquement dans le coeur déjà vide ^froissé de cet homme. Il s'en, était d'abord accusé lui-môme comme d^une faiblesse; puis, peu à peu, il avait pris une sorte de volupté cuisante à se laisser envahir tout entier par ce sentiment inattendu. Un jour, il avait eu le courage de tout avouer à Jeanne. La pauvre enfant, ignorante de la vie, soumise tout entière à ce tuteur auquel l'avait confiée la volonté dernière de son

LE OOKBfl m 9£fR0L 96

père, avait accepté cet ayeu comme elle eût reçu un ordre. Effrayée d'ailleuiB par la tempête alors déchaînée, par lotit ce qui se passait de terrible autour d'elle, seule, candamaéeau devoir, elle avait aecueilli les vœux de Laurent Lafresnaie et, quatre ans auparavant, en janvier 1793, elle était devenue sa femme.

Oe n'était pas le bonheur qui TaUendait. Tendre et passionnée, nerveuse, excessive, cc^able à la fois de folie et d^béroïsme, Jeanne allait bientôt, instruite par la vie, se rendre compte de son erreur. Cet homme froid, implacable et dévoré d'ambition, ce Lafresnaie, dont toute Tardeur se portait sur les i^èves d'avenir et de pouvoir, n'était évidemment pmnt fait pour cette jeune femme, douloureuse, repliée sur elle-même, mais toute prête à s'épancher et à se livrer à qui l'eût comprise. Laurent l'avait aimée sans la comprendre,!! l'avait épousée sans la conns^re ; sa passion, sans s'amoindrir, ne s'afGnait pas au point de rencontrer lafibre secrète de cette femme, que le mariage avait laissée aussi seule , aussi triste qu'auparavant. Jeanne , ain^ abandonnée, Kvrée à tous ses rêves, devait profondément souffrir. Elle avait d'abord essayé de s'étourdir ou de s'assourdir en se donnant tout entité, cœur et âme, à son époux; mais elle s'était bientôt sentie instinctivement repoussée, elle avait bien vu qu'elle ne jouerait jamais dans la vie de Bon mari qu'un rôle secondaire. Elle s'était alors repliée sur elle-même : la sensitive froissée se re-

fermait. Si Jeanne eût été douce, passive, elle se fût résignée ; mais une flamme intérieure couvait dans cette frêle et charmante enveloppe. Blonde et mince, la jeune femme avait des énergies singulières ; et des éclairs étranges traversaient parfois les prunelles d'un bleu pâle, presque [gris, à reflets verts, de ses grands yeux, parfois rêveurs, plus souvent passionnés. Lafresnaie eût dû se rendre compte de cet état d'âme, de ces transports refoulés, de cette exaltation étouffée, de cette tendresse chaque jour comprimée; s'il Teût fait, jamais femme n'eût été plus entièrement à son époux que ne l'eût été Jeanne. Mais, comme s'il eût voulu réagir contre lui-même ou comme s'il fût devenu aveugle, Laurent Lafresnaie paraissait abandonner à elle-même cette malheureuse jeune femme de vingt-quatre ans, dont le cœur battait et dont le cerveau, livré à tous les rêves, s'emplissait tour à tour de projets, de douleurs et de visions.

Lafresnaie, à dire vrai, avait bien d'autres préoccupations que celles de son foyer, et il devait lui-même amener auprès de Jeanne, il avait déjà depuis longtemps introduit sous son toit l'homme capable de glisser aux oreilles de la femme éperdue les paroles troublantes du tentateur.

Il causait encore avec André et Jeanne lorsque la porte s'ouvrit et un domestique vint en saluant tendre au secrétaire général un papier cacheté.

Lafresnaie le déplia, lut rapidement, devint imperceptiblement pâle et fit un signe au valet :

LB COMTB DB FAVROL 97

— J'y vais, dit-il,

— Mes chers enfants, ajouta-t-il en s'adressant à André et à Jeanne, je suis forcé de vous quitter. Le secrétaire de la police reprend ses droits... ou ses devoirs. Affaire grave I

— Allez, mon ami, dit Jeanne avec une singu- ' lière expression et comme si elle eût voulu lire dans les yeux de Lafresnaie le secret même de cette affaire.

— J'allais moi-même me retirer, dit André, mais pour peu d'instants.

— Qui vient là? se demandait Jeanne, à qui la pâleur presque invisible de son mari n'avait pourtant pas échappé.

André regagna sa chambre^ où il allait mettre en ordre ses papiers, ses plans, ses cartes, tandis que Laurent Lafresnaie gagnait avec ime certaine hâte son cabinet particulier ; im homme l'y attendait, assis dans un fauteuil.

En entrant dans son cabinet, 'Lafresnaie jeta un loup d'œil rapide sur ce visiteur et courut s'assurer que les portes de cette pièce, aux murailles occupées par deux corps immenses de bibliothèques, étaient bien fermées ; puis, allant droit à l'homme assis :

— Personne n'a[pu vous reconnaître ? dit-il.

— Personne.

Lafresnaie examina de la tête aux pieds le visiteur. Il portait un costume élégant, strictement correct, mais sans affectation ; l'habit bleu foncé,

if%

les bas blancs à pois, le gilet de bazin, un chapeau 1 botndes «C deB ganls de couleur claire.

— Nul ^ent, an sinplns, dit Lafresnaie, n^ iriendraît tous cherefaer ou ne vous deviaeiait ici.

André, fort heureusement, n'était point présent, car, en dépit de Lafresnaiô, il eût certainement recoMMi sous ce costume nouveau Thomme qu'il avait yxij la Teille, accouraost pour offrir sa protection et son bras à Marcelle de Eermadio. C*était, sous un autre aspect, le mèmt individu inquiétant et hautain, et cet homme, qui Tenait de faire passer à Lawent Lafresnaie une carte sur laquelle étaient écrite ces simples mois : Le citoyen Hennequin veiti vous parler, cet inconnu, dont André croyait avoir iiéjà ap^çu le Tisage, n'était autre que Thoonne même dont Picoulet otercbait la piste à trurers Paris, le ccHnte Jacques de Favrol.

Jean-Baptiste Picoulet eût, à coup sût, été profondément stupéfait s'il aTait pu soiq>çom[£er, s'il •Tait dû apprendre qi» ee M. de FaTrcd, tant dlierché, était, pour le moment, paisiblement assis sur un fauteuil, dans le cabinet du secrétaire géi:^ral >de la police.

Lafresnaie, au (xmtraîre, en semblait enchanté.

— Vous savez comme moi, lui dit Favrol, qu'en tîertains cas la suprême prudence consiste à braver ouvertement le danger. Voilà pourquoi je suis ici. Je hais les conciliabules dont nos amis ont l'habitude, et je crois, sauf meilleur avis, qu'on gagne tout à mener ses affaires au grand jour.

LB cofiiTB ra nrmoL Qt^

— Peut-être, dît LafreMiaie. Mais agisse* à votre aise et selon Yotre tempérameDt. L'oadaee est la grande coDaboratrice en pareil tws.

Jacques de Favrol avmt en effet toute l'encolui^ d'un audacieux de haute race i- Il était grand et superbe, le front large, altier €ft volontaire. De ses yeux rapides et profonds, noirs comme le jais, s'élançaient de véritables fiommes^ pareilles à ees jets flectriques des pnmelles des chats. A voir cet homme pour la première fcris, on devinait qtfîl était vraiment né pour l'aventure. En lui la bonté s'umssait à la force : ilpouviât obarmer et s'impo*ser. Sa voix était tendre et son poing solide. Les tribulations diverses d'une vîeioujerurs agitée avaient mis sur son front et à ses paupières plus d'une rnle; une sorte d'amertume cruelto plissatt ses lèvres sensuelles ; il avait trente^ix ans et paifote déjà senâ)lait las, malgré son aspect robuste ; mai» cette fatigue même donnail à sa physionomie un caractère attirant de tristesse. Souriant, il eût passé pour un bellâtre, avec sa haute taiUe bien prise, ses épaules larges, son cou solidement attaché, ses favorki dessinés ^^fcc nenelé sur des joues légèrement sanguines ; pensif, il avait a« contraire quelque chose #un Titan foudroyé, ce je se sais quoi de déchu le rondaît irrésistiblement beau. H le savait. Il affectait dfordinaire ces allure» d'Ajax luttant contre les dieux que la littérature allait mettre si ftnl à la mode, dix ou vingt ans plua terd.

100 LBS MUSCADINS

En réalité, ce Favrol, noble ruiné, qui, à vingt ans av^t gaspillé déjà toute la fortune de sa famille, courant l'Opéra, les petites maisons, les soupers, les comédiennes, ce coûate déchu de Favrol était bien l'homme du xvm* siècle dans ce que cette époque si admirable en d'autres points, avait de pervers ; sceptique, corrompu, impertinent dans sa bravoure, impatient du succès, absolument sans scrupule sur les moyens de l'obtenir, accessible à toutes les séductions, et rongé de la plus violente ambition, celle de l'argent à pleines mains, de la toute-puissance à plein r ouloir et du plaisir à pleines dents.

— Où en sommes-nous? lui dit Lafresnaie brusquement.

Favrol sourit et hocha la tête :

— Mon cher Lafresnaie, à vrai dire nous en sommes arrivés à ce moment de la lutte où il faut ou vaincre ou mourir. Plus d'hésitation possible. U y a de ces instants décisifs dans toute bataille : si Ton ne s'ouvre point im passage à travers l'ennemi ou si on ne l'écrase pas, on est prisonnier ou perdu.

— Perdu? dit Lafresnaie en regardant Favrol en face.

Le comte fit un signe de tête affirmatif.

— Nous le serons sûrement, dit-il, si nous ne savons pas agir. Vous savez que le comte d'Entraigues a été arrêté à Venise?

— Par ordre du général Bonaparte.

— D'Entraigues avait la manie de paperasser et

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de garder par devers lui les listes qu'il devait consulter ou les plans qu'il devait réaliser. Lorsque ses papiers seront revenus d'Italie et envoyés au Directoire, toute notre combinaison sera déjouée et notre campagne finira peut-être par une défaite absolue. Douze balles au coin d'un mur du camp de Grenelle I

— Nous n'en sommes pas là, dit Lafresnaie froidement, le Directoire ne sait rien, et d'ailleurs, si les papiers de ce maladroit de d'Entraigues arrivaient à Paris, n'est-ce pas à moi qu'on les confierait tout d'abord pour les examiner?

— Barras ou La Revellière n'auraient ils pas envie de les étudier avant vous?

Lafresnaie haussa les épaules :

— Barras donne ses fêtes, La Revellière continue ses rêveries théophilanthropiques, le ministre est un familier du Luxembourg, et, pour ne pas être accablé par les soucis des affaires, il s'en décharge volontiers sur moi, de sorte que, simple secrétaire du miûistère de la police , je suis [la cheville ouvrière de cette administration puissante qui tient Paris. Ne craignez rien. Nul objet ne peut m'échapper, et d'Entraigues arrêté, notre association n'est point découverte.

— N'importe, répondit Favrol d'un ton résolu. Il faut agir. J'ai pris enfin mes mesures. Pichegru est maintenant des nôtres ; l'Angleterre, qui ne nous fournira point d'hommes, nous donnera du moins son or; la Vendée n'est point tellement pacifiée,

malgré le générai Hoche, qu'on ne puisse la soulever ^eore, et yei fait Tenir à Paris même, pcnar s'entoidre ayee hdibs^ mademoiselle de Eermadkv dont l'influence est grande en ce» contrées, et qm, aidée d'mi homme d'action rude et hardi, Piersi PortK)uôt, peut nous ^der à décider de la ^m^ toire I

-^ jyjâdemoiseile de Kecmadso? dit La&esnaie, j'ai connu son père autrefois.^.

'*- Il a émigré, tandis qu'im des siens,^ ^nirère tombait à Quiberenai^c tant d'aulres!

— Ces KermadioJ dit Lafcesnaie aiiec une es* presâon singuMère d'^vie et de mépris. Je les ai tant haïs jadis , lorsqu'il les fallait combattoe dans les assemblées populaires l... Et voilà maintenant que je m'unis à eux I Cela ne vous semble pas étrange, Favrol, cet appui qui vous vient de moi, jacolrin d'hiedr, et que tous, eicore à. cette keufre, croient Adèle à son passé?

ï^a?rol regiaffda Lalresnaie et dit arec un petit ricanement :

"^ Yqus sa3(Fez mieux que personne que rien ne peut m'étoniieret. que j'admets toutes lestran^î^h maNÂons buittaines«.

Lafresnaie, qui s'était assis, seileva brusquemeiat et se mit à arpmxter Je eabinet à grands pas :

-*- Sur ma M I dit-il, j'étais Bnoère lorsque y émet- Jurassai, il y a quelques années, la cause nmi^eOe et que je me ^elai, corps et. âme, dans le mouve^ ment qui entitatoait le mxtfide. J'étaiis affolé de U-

LE eoicni VÊT. nraaoL lot^

berté, éprâ de beaox et grands réres, ambitieux 9BSsi de parvenir. U me semblait que si jamais j'arrivais aux affaires; si, un joar, une heure, je pointais a^oir une action quelconque sur le monde, je ferais des miracles, je transformerais en un instant, comme d'un; coup de baguette, le mal en bien , que je supprimerais nettement les miquités sociales. Chimères I Bh bien! cet éclair de puissance, je r^fl vu briller, ce pouvoir d'une heure, je M tenu dans ma main, trop peu de temps, il est vrai, e^ dasQS des sphères subattemes, tandis que d'autres brillaient an ialte dœ heameurs. Et j'ai reculé, ^rsijé de ma responsaibililé ou de ma fail^sse. J'ai hésité, je me suis kieeé gagner par le doute ; je me suis demandé si jusqu'ici je ne m'é* fieds pas trompé, si le docteur Pangloss n'a pas raison* et m toat n'est pas pour le mieux dans le moteur des mondes possibles. Ah ! qu'il faut se défier de ces heures de défaillance I Et puis les déhoires sont ^i^eiMas, les mécomptes de l'ambition aigrie, la eolère de ymr &a preimer rang des gens que j'^ ûXMivais plus indignes que moi, et ce sceptîdsmo d^m jour es^ ^venu le dégoût de toi;^ ma vieu àie^f oomme je suîb de ceux qui ne font rien à demi, j'ai brteé en moi-même tout ce qui me rattadfâit à mes idées passées, et, e^couasit avec rage teules les p^isée& de ma jeûnasse, je me suis mi&h les détester autant que p tes avais aimées ; et jie sais allé à vous dont je temôsiB sort en mon pou^ voir, ^, aulieu de vous livoiei!, laoi, homme de p(H

104 LBS MUSCADINS

lice, à la j ustice militaire, comme c'était mon devoir, je vous ai dit : « Eh bien! soit, je serai des vôtres,» comme c'était mon droit.

— Tudieu ! dit Favrol. Et ce n'est pas à nous de vous faire des reproches, mon cher Lafresnaie. Votre venue nous a été d'un puissant secours. Sans vous, je serais demeuré sans doute en chemin, la tête cassée en quelque coin. Avec vous, mon ambition, qui égale la vôtre, j'en suis certain, est assurée de trouver sa place en ce monde. Si je comprends, dites-vous, votre métamorphose, qui a fait d'une chrysalide républicaine un papillon royaliste ? Sur ma parole I je n'ai pas eu vos premiers enthousiasmes, mais j'ai vos derniers appétits, vos âpres espoirs, votre fébrile ambition I Je suis une façon d'aventurier qui a fait de tout et qui est las de n'être rienl J'ai agioté, comploté, émigré, voyagé, traîné la misère et parfois conquis la fortune, pour la reperdre aussitôt ! J'ai été officier à l'armée de Condé et banquier à Londres ; j'ai toujours aimé l'ancien régime pour son élégance aimable et ses mœurs faciles ; j'en ai retrouvé le bon ton à Coblentz, où j'ai donné des leçons de goût littéraire, et à Amsterdam, où je me suis fait professeur de cuisine française ; mais l'odyssée n'a pas laissé à la fin que de me fatiguer les jambes, et j'éprouve le besoin de me reposer en quelque hôtel charmant, bien capitonné et bien clos. Dans l'œuvre que nous poursuivons, vous recherchez le pouvoir et moi la richesse et le luxe. Nous sommes faits pour nous entendre, mon cher. Partageons 1

LE COMTB DB FATROL 105

— Encore faut-il tenirle but I murmura Lafresnaie.

— Nous y touchons!

— Ainsi l'heure décisive?

— Est venue et voilà pouquoi jesuis ici, répondit le comte. Ne devant pas agir, je serais demeuré à Londres où je m'étais réfugié sur votre conseil même. Arrivant à Paris, c'est pour jouer la partie suprême!

— Qui est? demanda Laurent.

— D'acheter Barras, de diviser le Directoire ou de l'enlever.

Lafresnaie regarda avec un certain étonnement Favrol, qui venait de parler avec une résolution écrasante et comme si cette impossibilité eût été d'une facilité banale.

— Comme cela? dit-il, en raillant à demi.

— Comme cela!

— C'est une entreprise romanesque, difficile, presque impossible à exécuter.

— Tout est possible, dit* Favrol. L'audace, vous le disiez vous-même |tout à l'heure , est la maîtresse du monde. Vous êtes là d'ailleurs pour lui donner la main.

— Je ne voudrais pas, dit froidement Laurent, que nos projets si habilement conduits jusqu'ici, dégénérassent tout à coup en une échauffourée enfantine et que cette audace dont vous parlez nous conduisit droit et presque ridiculement au gouffre.

Favrol se leva à son tour et fit un geste de confiante bravade.

<-— Je me charge, 4it^il, do ¥0os prouwr qu'à de certaines heures le romanesque, eaimne tous l'appelez, est la vérité. Je tenais à venir "v^us dire moimôme '^e ce B0ir J09eitz vous ppésenterdans Phôtet de madame de Jame qui est desiièlreB, et cfae£ qm vous êtes déjà viniu, à madamoîselle de Eenoaidio. Itedamoiselle de Kermadk) doit recevoir de votve bouche Tassurance qu'elle ne risquera pas vadne* ment l'existence de ses feus. Chez la comtesse de la Jorrie, où Ywia me TenooiHrvreE, nous ne serons point seuls. N'ayez nulle crainte. Sages oa fo«% graves^n lég8i«> lovs oeoz qm seront là sool des nôtres.

— J'y sarai4 dit Laft^esiiBie, après un moBMnt de silence.

IltressaiOit tout àconp^en^mteiidant de Fawtre côté delà porte, vers l'antichambre donnantmirles corrido>rs, résonner un timbre.

— Qu'est cela ? deumnda Favrol.

— Le ministre, sans doute.

Lafresnaie sonna à son tour. Un agent ^atra d'une façon presque furtive.

— Que m'a-t-on apporté? dit le secrétaire général.

L'homme lui tendit un pK.

— C'est bien.

— On me mande, en effet, chez le ministre, dit Lafresnaie, quand Fagent fut sorti ; je vous laisse, Pavrol. Ne vot© retirez qu'après moi — et parcette porte, ajouta-t-il en désignant entre les deux biblio-

LB GOSCTB Jm F^J^OL MOT

thèqu^ une ouverture pratiquée dans la boiaerie. Ce chemin vous mène aa quaL Puis, à ce soir t Je me rendrai seul rue de ârenâUe.

— A ce soir, dit Fayrol en prmant la main que Laurent lui tendais.

Le secrétaire disparut par la porte qui donnait sur les corridor du nuzûstèra. et lu €OBite pensait presque tout haut :

—Si nous n'agissions point en hâte,, ce Lafresnaie samit capsule d'avoir dfis.remotdB I Parlez^moi des gens sans scrupules: ils. m savent pas du moins ce que c'est que gémir

YI

ncAJsum.

Favrol se dirigeait vers la sortie que lui avait désignée Lafresnaie, lorsque la porte qui donnait sur les appartements du secrétaire général, et par laquelle Laurait était entré, se rouvrit doucement, et Jeaime , pâte et fort émue , apparat sur le seuil. Favrol ne pouvait la voir* Elle regarda vi- Tement s'il était seul; puis, marchant droit à lui : — Bonjour, comte! dit-elle avec fermeté et d'ime claire.

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Favrol se retourna et s'empressa de sourire , mais avec une sorte de contrainte.

Il s'arrêta d'ailleurs et fit quelques pas vers la jeune femme, tandis qu'elle se rapprochait de lui.

Le cœur de Jeanne battait bien fort, et il y avait dans ses yeux quelques larmes ; elle regardait Favrol avec ce regard en dessous, plein de reproche et de tendresse, des femmes qui veulent gronder et qui n'osent pas.

— Vous êtes à Paris? vous êtes de retour? ditelle, et pas un mot n'est venu m'avertir de votre présence I

Favrol souriait et ne trouvait rien à dire.

— Je me doutais que vous aviez quitté Londres^ continua Jeanne ; un je ne sais quoi me l'avait dit.. Tenez, encore tout à l'heure, j'aurais juré que c'était vous qui alliez entrer... Moquez-vous de moi... Nous sommes folles, nous autres femmes, mais quand nous aimons, nous avons comme un don de seconde vue I — Dès qu'il a été parti, j'ai ramassé l'enveloppe du billet, et j'ai reconnu votre écriture. Vous, vous, ici I J'ai attendu. Et je suis venue I

— Je vous demande pardon, Jeanne, dit Favrol, de m'être fait annoncer chez votre mari avant de vous avoir fait avertir que j'étais près de vous. Cela est vrai, j'ai eu tort, mais si je vous disais qu'une certaine hésitation, une certaine honte...

— Quelle honte ? dit Jeanne. La honte de vous retrouver face à face avec moi ou de vous retrouver face à face avec lui? Que parlez-vous de honte à

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présent? N'est-ce pas moi qui devrais en avoir pour nous deux, et la pourrais-je supporter si... si je ne vous aimais pas ?

— Vous m'aimez donc toujours? dit Favrol avec une certaine lenteur froide qui n'échappa point à Jeanne et la fit tressaillir.

— Yoilà un mot, dit-elle avec tristesse, qui me fait plus de mal encore que le soin que vous avez pris de m'éviter. Il vous pèse donc bien, à vous, cet amour furtif, caché à tous les yeux, savouré dans l'ombre comme on savoure les choses coupables? } Moi, son souvenir seul fait ma vie. Il me permet de braver la torture que me cause votre absence, de supporter le vide de ce morne logis, le regard loyal et sévère d'André, et la confiance, la confiance aveugle, absolue, de mon mari! Et vous me demandez si je vous aime toujours d'un ton qui semble dire : Répondez-moi que vous ne m'aimez plus!

La pauvre femme avait, en disant ces mots, un tel accent de tristesse poignante, elle laissait échapper le secret d'une telle souffrance, que Favrol en lut touché.

— Vous êtes, dit-il en lui prenant la main, et serez toujours la plus nerveuse, la plus impressionnable et la plus charmante des femmes. Si je ne ^ous aimais point, serais-je auprès de vous ? Si je voulais vous fuir, serais-je venu jusqu'ici? Qui wus dit que je n'ai pas moi-même éloigné votre fflari pour vous le répéter, que je vous aime, et

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pour yom appovter riiomme^ d'un eœor^ qoi eai tMqonra à. vom ?

—Toujours? murmura Jeanne enlmasamtlatèler eà eoL fermant les yeux^. eomm^ se elle^ eût écouté (fitiqiaB musique au ohataio dn^bbte.

— Toujours I

^ Que les fefflaoeis sont bisaipcesl fit'^e eiïvsauliant amèrement. Je douter ei je croiSà^ J'ai peu» fW TOUS ne ma trompier et je oie laiase aller à pe■6ffl^ que c'ecK impos^bte! Maïs» répèt^le moidiii mdkiB< qcte ta n'as point meisll et cpiaeelle^aflèQtioiitiid m0 maâsquera jamais^ jamais I

-^ Je f adore^. Jewnev dit FaEvroU (foii exagér»^ la profondeur de son sentiment pour que lu* mal*^ beureose n'en meanixftt point le vide..

^"^ C'est que, voishtu bien, dit^lle*^ il n'est pas de^ fMume qui se soit donnée^a^ec phra^do confiaoïee et de foi ! Avant da t'a^oir rœcMirévt sitvais^ Biéma»^ ce que c'était que de vivre? Je n'avais jamais ett* pour mon tisteisr;. qui devait ^re3mon;mQrivd^aQtt*e sentiment qu'unei sorte à» lecoanoànance filiale*^ et c'est par ce senlimBiitrlà que^ lorscpi'il m^'aivov» un jour qu'il m'aimait et voulait faire de hmA sa* femmevje mfe laissai aller àidire auL J'étais^jeitte, ignorante, efiËrayée de me seolir seuie^ et j'aeœptai l'appui qu'on* m'offrait comme^ en d'autres heures, je fusse entréa dansi un eou^vent et j'eusse dêrpon» du monde. Et je devins sa f^nme, et je véeu» à seS' côtés, espérant que de la grande estime que je lui* portais naîtrait peut-être un peu d'amour.

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-^PoiifiIiMH me redîshtu tout oila? denanda le comte.

— ^ Parce que je tiens à te prouver que loi seul^ CEOteiidsrta^ toi, tu esimaE YîattoaÉ entière! Mr t'appartiels. Si ta averiftTtmki^.je f aurais sum partool, att.b6«t do; monde I Quand je f ai rascoBtré» ici, dans ce logis môme^ j'ai bien.a»nlL que j'anais a^ crifié tout ce qu'il 7 avail Ac asaiUdur efi moi, le jottr otfc j'amis aœepAé te tttva fé^use, mais je rai^recQi&quis et jeté Fai gardé I Ife eonsotation» eTesl toi ! Moa excuse^ eSeal/ tdl Mon bonheur^ c'est toi 1

—^ Chère Jeanne!

-» Bt je consens à ne f aimer quB de kÂn, à ne te vofr qjBfi liMcsque tu apparaia, è de rares intemraUes,, comme si lu te cadiais et si tafliTais toujours.^

-^H £BKUt que je Aii&l Tù. aaia. bien que je suis proscrit.

-*^ Ajuasi, dit-elle avec unieiéiieri^ singulière et des flatDomes dans se& beaux )iôox,|eTOUdnâs parta-* gBÊ teSi dangers, mérita ta prosoriptLon 1 Bt c'est toi cpn m'^oigiies et reftiae^ M*ui as la meilleure part dans notre amour, égc^iiB I lU as l'espace^ moi, ici, oubliée^ je n'ai que toxi soutenir. Et tu parles de honte ! Et tu parierais ^oienliers de remords t BPesNhce pas moi qui, chaque jour> rencontrant le sourire ecmfiant de celai dont je porte le nom, devras rougir, et me repentir, et supplier ? Oui, parlote j'ai des envies insensées de tout avouer, pour afoir le droit de fuir d'ici et d'aller te rejoindre t

— Jeanne 1 dit Favrol avec un mouvement qui n'échappa point à Jeanne.

Elle ajouta :

— Ne crains rien. Je ne le ferai point. Tu ne m'aimes pas assez pour me dire de commettre cette foUe. C'est bon pour nous ! Non, vous autres hommes, vous n'aimez point comme nous autres, vous ne savez pas aimer I Mais, vois-tu, mon Jacques, il faut avoir pitié de moi. Si je n'avais pas cette excuse de t'adorer, je serais une misérable de tromper, de mentir comme je le fais. Car je mens, je mens dans mon sourire, dans mes paroles, dans mes pensées, qui sont à toi. Mentir, c'est lâche, et je me mépriserais comme la plus vile des femmes, si ce n'était pas pour toi seul que je mens ainsi I

— Je t'ai dit que je f aime, Jeanne, et je te le redis, répondit Favrol. Cet amour-là t'innocenterait aux yeux de tous.

— Peu m'importerait qu'il me perdît pour tout le monde, pourvu qu'il me sauvât pour toi ! Je ne suis pas de celles qui veulent mener de front le devoir hypocrite et l'adultère caché. Je risquerais ma vie parce que je t'aime, comme je te demanderais compte de la tienne, si tu ne m'aimais plus !

— Mais tu es terrible, chère enfant !

— Je suis femme, et tour à tour énergique et faible. Il ne fallait pas m'aimer, si tu ne voulais pas m'aimer toujours. J'aurais passé oubliée, silencieuse et heureuse, ne connaissant qu'un mot au monde : le devoir. Tu es venu, tu as parlé, tu as

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séduit, tu as entraîné... Je ne te reproche rien, je t'aime ; mais je regrette parfois ce calme et pauvre bonheur que tu m'as pris... Non, va, je ne regrette rien. Pardonne-moi. Aime-moi. Je te reverrai, n'est-ce pas? Qu'es-tu venu faire à Paris?... Quels dangers nouveaux te menacent ?

— Aucun, dit nettement le comte.

Cette idée que Jacques de Favrol était exposé dans Paris à tous les coups de la justice eût jeté la pauvre femme dans une cruelle exagération de sentiments. Née pour aimer, tendre, passionnée, dévouée, elle n'avait rencontré, on Ta vu, dans son mari, qu'une froideur non certes point dédaigneuse, mais inconsciente de tout ce que contenait ce cœur de femme. Plus facile à séduire que d'autres créatures qui savent résister parce qu'elles connaissent la valeur de la chute, Jeanne, isolée, atlristée, s'était laissé gagner par l'art raffiné avec lequel Pavrol, avide de plaisir^ savait tromper et fasciner, n avait d'ailleurs aux yeux de cette femme créée pour le dévouement, une séduction particulière : elle savait qu'il était malheureux et proscrit. Lorsqu'elle l'apercevait, furtif, chez Lafresnaie, reçu par son mari avec d'infinies précautions, elle ne voyait qu'une chose, c'est qu'un des deux pouvait tomber un jour ou l'autre, et qu'il souffrait pour sa foi.

La pitié a perdu autant de femmes que la passion. Le monde ne fait point de différence entre les chutes, mais il y a des chutes honteuses et il en est de pardonnables. Favrol se glissait au logis de La-

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fresnaie, entraînant le mari dans ses complots et attirant la femme dans ses bras. La pauvre Jeaime, livrée à elle-même, n'avait ^ur se défendre que sa raison et elle avait ecmtpe elle rentratnement de son attendrissement et ée ses larmes. Favrol se M devant elle malheureux, poursuivi, traqué, condamné. Il savfidt bien tjme la seule façon <te gagner <îetle honnête et pauvre femme était de la prendre par son cœur. Au «urplua, véritable fils d'une caste •corrompue, et de la race des Lauzun, le comte de Favrol savait, en véritable docteur assentiment, saturé d'amour et de plaisir, doser à point la se- *duction et la rendre irrésistible.

Lafresnaie ne voyait rie©, ne soupçonnait rlea. Les visites cachées faites par Favrol entre deux voyages, ses précautions infinies potir pénétrer 4ans l'hôtel : tout contribuait à augmenter et la confiance de répoux et la dangereuse pitié de la femme.

Jeanne s'éveilla enfin de ce rêve entraînant avec l'horreur de la faute commise, et, emportée tout d'abord par le dégoût d'elle-même et l'efifroi de son crime, elle voulut faiourir. Mais elle s'était trouvée brusquement hésitante et lâche : elle aimait Elle s'était donnée et elle sentait bien qu'elle lie pouvait plus se reprendre. Maintenant elle appartenait à FavTol. Elle avait cette folle pensée que, si elle n'était plus làpour veiller sur lui et le défendre, peut-être la vie de Jacques, si menacée, était-eUe perdue, et, pour lui, eUe voulait vivre. Elle repoussa le suicide; elle se condamna à vivre, elle.

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ifrandie et loyale, avec le meneonge ; mais, encore une fois, c'était pour lui, c'était pour ce proscrit, f>oiir ce fDalbeureoK promis à l'éehafaud. Cette immense tendresse effrayée «fait fiait sa chute plus eomfdète et plus oruelle.

Jeanne ne mentait pas lorsqu'elle tKsait à Favrol qu'il était tout pour elle. Elle ne le voyait qiï*à de longs intervalles ; mais elle songeait à lui, et elle 4^e(ât volontiers suivi dans tous ses dangers. Cette idée que cet homme pouvait être arrêté, tué, 'la rendait folle. Aussi cOte M répéta avec un ton de prière ardente :

— Tu ne cours aucun danger?... aucun... tu me le jures? Parle-moi, dis-moi la vérité...

— Lafresnaie, au besoin, ma chère Jeanne, sau- 4«h'>le6 détourner, ditIPavrol.

— Mais, reprit-elle, je "n'entends rien à ce qui s'agite ici. Comment ! Lfitfreenaie est ton ami, lui qui pourrait te jeter à la Cimciei^rie? Je ne com- ^reads pi».*. Je ne -^ois -qu^u&e chose, c'est que tu es protégé par lui, toi, et c'est alors que f ai ^ur... S'il apprenait?...

— Que veœc-to tirfîl devine?

— Ohl soyons prudents, je fen conjure, fit Jeanne. Il y va de ta tête. Pense donc, s'il voulait ^im seul mot...

— Rassure-toi, dit nettement Favrol ; Lafresnaie «e^me livrera jamais!

— Tout ce que tu dis, tu 1 affirmes avec un ton qui me rassure. Mais, sur ma viei^ ne risque

lis LES MUSCADINS

point tes jours. Qu'est-ce que je deviendrais sans toi?

— Que devient -on, pensait ironiquement le comte, après la première faute?

Il écoutait et dit tout à coup en entendant du bruit vers les couloirs du ministère: Quelqu'un vient!

— Si c'était André? fit-eUe.

— Adieu, Jeanne, dit Favrol en ouvrant la porte que lui avait indiquée Lafresnaie.

— Je te reverrai?... dît Jeanne.

— A bientôt...

— Quand?...

— A demain ! fit-il.

Et il disparut.

11 était temps. M. Lafresnaie rentrait, l'air assez sombre, et sans paraître trop surpris de rencontrer Jeanne dans son cabinet :

— Vous ici? lui dit-il, vous me cherchiez?

— Oui... murmura-t-elle* machinalement, je voulais...

— Peut-être venez- vous me rappeler, mon enfant, la promesse que je vous avais faite?...

— Votre promesse?...

Elle n'y pensait guère.

— De vous mener à Feydeau ce soir; Garât

chante.

— Oui... ah! oui, dit-elle, justement... je... venais...

— Je vous prie de m'excuser. Je ne pourrai tenir

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cette promesse. Des affaires importantes*. • impérieuses... Bref, vous pouvez vous rendre au théâtre, accompagnée par André. . .

— André!... fit Jeanne; non, je vous remercie, mon ami; je suis im peu souffrante, je resterai chez moi...

— A votre aise, dit Lafresnaie en s'asseyant. — Toujours cette contrainte entre elle et lui, pensait-il. ■* A bientôt, Jeanne! ajouta-t-il avec im geste cordial de congé.

Le nom d'André avait produit sur Jeanne comme une commotion. André était, en quelque sorte, pour elle, le juge et le remords.

— Soutenir son regard, soit! pensait-elle en regardant Laurent ; celui d'André, ce serait trop !

Elle sortit, toute pâle, laissant Lafresnaie assis devant sa table et profondément préoccupé.

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