LE PÈRE ET LE FILS
La visite décisive de Favrol avait troublé Lafresnaie. Agir! il fallait agir! La nécessité de la lutte s'imposait, entière, absolue. A cette heure il lui prenait im frisson de remords et de crainte.
tia6 US8 MUSCADn«S
^ Oui, se disait-il, c'iest le QK)Qient. Mais toute ma Yie passée me revieiii, quand je me trou'va, eaaivo& àcetteheure, en présence de oettenéeesaïté : agirl »
— Bah ! «ijcmtaitfil; qui ne risque point sa vie, en un temps pareil,. n'antTa à rien, et il &ut arriver i tout, ne fût-ce que pour aller logiquement iusk qu'au bout de sa défailtoice.
Il en était là de ses réflexions, lorsqu'on ii^ppà, puis on gratta, à la porte du cabinet qui donnait sur les corridors.
— Qui vient là? dH Lafreanaie.
Une figure en lame de couteau^ celle de Picoulet; se montra, à la fois hésitante et curieuse, par la porte eatre-bâiUée.
— Moi, citoyen seorâtaire général, dit te petit bomme de sa ¥ûix 4e fiûte.
— Qui cela, vous ? dit Lafrosnaôe.
— Moi, Jean-Baptiste Picoulet, inspecteur, qui ai de graves communications à vous faire, citoyen secrétaire.
— Approchez donc, en ce cas l
Picoulet entra, salua Lafresnaie jusqu'à terre et se tint debout avec respect, tout en parlant :
— Monsieurle aocréteire. . . ou «itoyen secrétaire. . . dit-il, il s'agit des choses les plus importantes.
— Bien! fit Lafresnaie.
—Je crois, bkês famae vfflûté^ avoir mis la isdn, -^ ou toutaumoiiœ Tml, ^ sur le plus iiD{>0rteiA des conspinaiteurs qni àuiuiàtent le J^irsctoire.
—'Ah bahîl.fit eoeoraieiseanéitaire généraL
LBJXMfXB HB mkVROh 1T9
— Il n'ya pas de,aA AoA/ jcitoyen.,. ou monsieur le secrétaire... J'ai un flair de limier et un œil de lynx. Ce n'est pas moi qui Je dis, c'est ma femme.
— Madame Picoulet? dltj/afresnaie un peu impatienté.
— Une femme d'esprit s'il en fut, et d'une fidélité!... fit l'agent naïvement. On parle de Pénélope, monsieur... Je souhaiterais que Pénélope eût eu ^fimiaent le quart de la fidélité de ma femme..
Laf resnaie fit un geste ennuyé .
-w-, Je .dûmanâe lardon là Votre Ëxcellenoe...
^*-^ AUez au fait, ifit iLairesnaie brusquement.
— J'ai donc ittiflâl de lynx, oit... Excel... Je m'embrouille souvent. .J'ai servi sous^tant de gounameiaents I.«. lEt.cet œililà m'a montré hier, clair fiomme le jour , que j!avaÎ8 levé devant moi un lièvre.^. Quel lièvre, numsifiiirle secrétaire général!
«•«--Eafin, voyjOQfi... ^achevez...
.— VjûuSrUe lievinaz PAS? <Mt?Picoulet... Vous ne ■devinez pas?... J'ai vu, j'ai découvert, j'ai flairé, j'ai traqué, j'ai iilé^..cpiiî«.te «omlede Eavrol! le fameux Jacques de iFavrol î
— Favrol ?î s'écria, I*af resnaie fltupéfeit, enregarilant. Picoulet. dans les yeux.
J^icouletprît uneaiiitUide tràs^fiàre:
. — Xiui^môm^.! diWL .— Veus savez, quîil esta Paris ?
— Parfaitement!
-^ Vo.us l'avez vuj?
— *fâommje ie .Ymis vûis.^.f^Iil'est petmis de com-
120 LBS MUSCADINS
parer à un secrétaire général... commença l'agent avec respect.
Lafresnaie l'interrompit brusquement :
— Où l'avez- vous vu ?
— Sur le Pont-Neuf.
—Aujourd'hui?
— Hier.
— Vous l'avez bien reconnu ?
— Je ne l'avais jamais vu, dit Picoulet finement, je n*ai pu le reconnaître : — je l'ai senti.
— Est-ce que cet imbécile aurait vraiment tout découvert ? pensait Lafresnaie en regardant l'air à la fois finaud et niais de Picoulet.
— J'avais d'abord, Teprit l'agent, j'avais, je dois le dire, un peu hésité, fort peu... mais un peu... Il y avait là deux gens suspects à la fois... une espèce de chouan... en costume breton, s'il vous plaît — ils osent tout à présent — et qui, en compagnie d'une demoiselle de Eermadio, allait et venait dans un groupe...
— Vous avez dit mademoiselle de...
— Kermadio! fit Picoulet.
— Saurait-il? pônsa encore Lafresnaie, et, regardant encore Picoulet: Vous savez donc tout, vous?
— Tout! répondit modestement Picoulet. Mais Favrol, ce n'était pas le Breton. On ne se déguise pas en chouan lorsqu'on ne veut pas se faire remarquer. Favrol avait choisi un bien autre déguisement... Je vous le dirai tout à l'heure... Bref, je l'ai flairé, dépisté et reconnu... Aussitôt j'ai pris ma
LE COMTB DB FAVROL 121
course, monsieur le secrétaire... II a quitté le Pont- Neuf, j'ai quitté le PontrNeuf ; il a gagné les Galeries de bois, j'ai gagné les Galeries de bois; il a dîné au restaurant avec son ami, j'ai grignoté du pain et dévoré un cervelas k la porte du restaurant. . . L'ami l'a quitté... Il est allé au théâtre, je suis allé au théâtre... rue de Louvois... On donnait là une pièce... oh ! une bien mauvaise pièce... Athalie... Une conspiration... un enfant... une restauration... Joad... Ëiiacin... Il faudra surveiller ça... L'auteur est un nommé Jean Racine, citoyen secrétaire.... Enfin mon homme sort au troisième acte... Athalie l'ennuyait.. . Moi, je m'y habituais peu â peu. J'aime les vers... j'en ai rimaillé... autrefois...
— - Oh I M. Picoulet, dit Lafresnaie, impatient.
— Oui, oui, je conclus, dit Picoulet. Le voilà donc sorti I II longe la rue de Richelieu.
— Vous longez la rue de Richelieu ?
— Gomment le savez-vous? demanda naïvement Picoulet.
— De grâce, où vous mène-t-il enfin, ce Favrol? —A la fin?... tout à la fin?...
— Oui.
— Où il me mène?
— Oui.
— Il me mène ici I
— Ici, chez moi?
— Chez vous !
— Oh I en vérité! dit Lafresnaie, véritablement inquiet.
i^ Um MUaCTABINS
— La vérité, continofi iPieoulet c'est que je Tai vu^entfer par votlre pMrte .^hier, que j'ai paseé la nuit m »&oe, à la isoêto de dlhôtel garni... tandis Cfue^mademe Picûulet (maisA^'est ime Pénélope t.«. jone.iidélité à toute^preuve l)j etque depuis ce matin je ne l'ai pifô ¥U cesaoïtirJ
— Fayrol?
*— Jacques de.Favrol!
--^C'eBt impossible 1 6!éoria Lafresnaie. (Il regpar- 4ait encore Picoulet;) Monsecret entre les maiiis 4e cet ibommel pensait-dl. — Et ce Favrol, combinent étaitrtil? grand? dit ileisecrétaire tout haut.
**^ 'Un 'bel bomma!
— Vêtu de queUeri^çon?...
-^.Déguisé!
iLafresnaie devenait do plus en plus inquiet.
— Comment déguisé?
— Il se déguise taïQDurs.Biétait cette fois en offî- ^!£âef.
— En officier ?
•— Bu ftrdonnanee I dit Piaoulet.
Lafresnaie réfléchi! un moment, puis se prit èwurire, rassuré soudain, avec un grand soupir satisfait.
— En vérité I dit-ii, vous l'awz bien vu?
— Oh I encore une lois, comme vous mé vojrez I
— Ce pauvre monsieur Picoulet! dit Lafi?esnaie en riant d'un air ironique, un œil de lynx I
— De lynx, répéta Picoulet.
iLafresnaie frappa aitsi^i (ai; sur un thnbne et dit & vjï homme qui entra :
LE tmam wm iravrol 123
•— Pfiez mon fils de venir me parler.
— Son fils ? pensa PMMnileL JSon fils connaît le Favrol ? Une conf rontatioQ ! •
— Oe bon M. Picoulet, répétatt Lafreenaie, qui amirtait toiQours.
•— Il est gai> pieDttEÎt anoore Fiooiilet, donc il ^st satisfait ; j'aurai de l'aTaBcement !
à3i bout d'un jaEKMnent, Âinii>é «Ktm, hi démarche gcave et résolue, comme im homme qui vient de j^rendre un parti r.
— ToifiiB m'avez bit demaadef ? dit-il à Bon père.
Mais en l'apereevant, Pieonlet recula en pousflaol^ungnaiidcci^
— Lui! monsieur le secrétaire I lui! c'est lui ! réïpéta^il en se reculant
— Quieek^lui? dil laÉtansie.
^Ji. de,FavrûL
•*- Favrol l^MonsienirPkimlet, ditirûiûqsi«Q3mt LafresnaiÊ,je vousj^éadSkte,n(»i Als.
— Totre^.
— André Lafresaaie^ capitaine et officier d'cH*- ^onnance du^énéral.Dammartinl
Picoulet était stupéfait : il tombait du ^baut d'un >ré¥e---.Officiert...ca|)dtaine!..JBûnfilsi...P:alatrasl.. Mais alors, murmura4-il, c'était le Breton^, monsieur le secrétaire... c'ilait ie Bmton^. J'ai un œil..^
— X'^ilest bon; c'est Je jiez , qui ne vaut rien, <iit Lafresnaie.
Picoulet prit un^r contrit.
— - Le nez? dit-il mes^ douteur.
— Cherchez une autre piste, monsieur Picoulet, et, une autre fois, ne prenez pas pour des chouans les officiers de l'armée française.
Lafresnaie n'était pas fâché d'avoir cette fois prouvé à l'agent qu'il se trompait; l'erreur de Picoulet pouvait être utile pour l'avenir. Mais le malheureux agent était navré.
— Monseigneur, dit-il en s'inclinant et en sortant à reculons, le chapeau sur la poitrine. Et c'est pour cela, pensait-il, que j'ai laissé Paméla dormir seulel
Si Picoulet n'eût pas eu confiance en son étoile, il fût allé de ce pas se précipiter dans la Seine.
— Que signifie cela? demanda André lorsque l'agent fut sorti.
— Voilà comme, tous les jours, on nous entretient de complots imaginaires! dit Lafresnaie. Et tels sont les conspirateurs qu'il faut remettre à la raison. On vous signale un effroyable traître : on accourt, on regarde, et l'on découvre qui? son fils 1
— Cela est ridicule, en vérité, répondit André gravement, vous avez raison, mon père, tout à fait ridicule... Puis après un silence : — Je souhaiterais seulement, ajouta le jeune homme, que tous les complots fussent aussi improbables que celui-ci et tous ceux qui les fomentent aussi peu coupables que celui qu'on vient de vous signaler.
— Crois-tu qu'il en existe beaucoup d'autres? dit le père.
— Je le crains, répondit André.
— Il ne suffit pas de craindre...
LB COlfTB BB FAYROL 125
— Je le sais, fit le capitaine avec fermeté.
Lafresnaie parut étonné du ton avec lequel son
fils avait parlé.
— Que veux-tu dire par là? demanda-t-il. Croistu savoir vraiment plus de choses que nous-mêmes et avoir deviné ce que des gens qui ne sont pas tous des Picoulet n'ont pas su découvrir?
— Je sais^ répondit André, qu'à Paris même, en ce moment, une conspiration est organisée...
— C'est ce que répètent les gazetiers à court de nouvelles !
— C'est ce dont j'ai la preuve.
— Toi? fit Lafresnaie surpris.
— La preuve évidente I dit encore André.
n se tenait debout, droit, impassible, pâle et comme changé en statue.
— C'est impossible, dit Lafresnaie... Je saurais...
André regardait fixement son père et cherchait évidemment à deviner en lui quelque trouble, à saisir quelque hésitation, a Non, pensait-il, il demeure calme. Et pourtant ! »
— Qui t'a dit ce que tu m'apprends-là? demanda Lafresnaie.
— Personne; j'ai vu, vu de mes deux yeux, vu des papiers...
— Explique-toi. J'ai le droit de savoir...
— Et moi, mon père, j'ai le devoir de vous parler, de vous supplier...
— Me supplier, moi? interrompit Lafresnaie en
fi6 IJHB HVSQffiHHS
regardant fixemeoft à «ion toizr le jeune homme. -En quoi 8uis-je môle?...
— En quoi?... fit André, mais je saifi tout ! s^é* <ïfia-t-il a^ec tme ^xpresskm déchirante. C'est moi, moi, 'Onte&dez'-'vouB bien, qui, à Venise, si^ sanr Tordre du général en cbei^ arrêté et interrogé ite comte d'Entraiguefi !
Lafresnaie recula bnmqnemfeat 0t devint livide :
— D'Entraigue^l AVenige ! aoEmrmfara^^îL
— C'est moi, eontmua iÀndré, qui ai examiné les preuves écrites saisies sur lui, chez lui, et parsn ces lettres, j'ai lu celle que tvoue écriviez ou comte, il y a six mois...
— Ma lettre? une l€rttre? Je n'^ pas décrit... fit Lafresnaie.
— Point de signature, BG^lt; mais n'a^ais-je fu», moi, reconnu TOtro maan, et lorsque, interrogeant d'Entraigues •lui-même, je lui ai demanda — *«n tremblant — le nom 'de 4'homme qui lui avait écrit, 'Sa réponse même ine*^Faiœ a^^t-elle pas déi^^né ohârement?
— Quelle réponse ? ^qn^a-^t-îl ait ?
V — Capitaine Lafreenàie/ ni'a 'répondu le tîtMnte, dit André lentement, il ne m'appartient pas de^dé- 'Signer les auteurs 'de ldttr€H3 qui, (non signées, peuvent permettre à quelques-uns de mes amis*tle demeurer en liberté, lie nom que vous ine demandez, je ne le prononcerai devant personne et devant vous moins que devant tout autre. — Pourquoi, «monsieur le comte? — Votre émotion, capitaine,
LB tlOmS 9m WAVELOh 127
me prouve que toub acrez pouiqifti^L'Je n'ajouterai pinB on mot »
'— Ehl>iea? dit Lafraouâe, assofaut de demeurer caliDû.
-*-0ii1 neniezpas; j0aaiS'tDuttiircraBdi8-je, mon fâr&, B'écria André. Oui, tom êtes Tàme ou TincftraHient d'un comptot icocti^ ûmx opie je «ers et xmitre ee que j'aime t Om, c'est votre jsminqui avait ficciteette lettre ; oui, c'est vom que le <x)mte d'En- IstigueB désignait et qu'il a épai^é à demi par son siksiice! Ce secret-là, cette véôrilé, me torture. Elle a 3>fisé mon cœur, ûétri pour moi la joie de la vicitoire, H c'est pour vous dire cpie je savais tout, qaaor vous implorer aufisi^ qna j'ai demandé à âHm attaché À Tétat-niaior du féséral Dammartin, partazit pour la Franos et rquitlaiit l'Italie. Ah I rborrible Beùcet^ comme il me • pesait, comme il m'^ét^uffait depuis mon raloorl Je n'osais pas forier, et il fallait que je tous ^iise tout. J'avais «ojfde tout vous appiieidce, tde «ous interroger, et je n'osais. Maintenant je l'ai fait, ma tâche est
V&ÊÊffnlQ*
— Non, pas encore, dit Lafresnaie d'une voix stridente ; tl te reste xu36 cfaoBe à Jaire.
— SLaquelleî
— n te reste à me ^lowsr.
ïÀndré recula à son tour.
— Mm 1 ditrU avec horr^ir, vous dénoncer !
— îTas-tu pas, comme tu^le dis, mon secret ? reprit le père. N'es-tu pas certain que c'est moi oui
tiens les fils de la trame ? Traite-moi donc comme tu as traité d'Entraigues... Qu'est-ce que tu attends?
— Mon père, mon père! Ahl dit André d'une voix déchirante, vous ne me comprenez pas !
— Comment cela? Que veux-tu que je fasse ?
— Je veux que vous fuyiez, que vous laissiez là vos amis, vos complices ; que vous n'alliez pas plus loin dans cette voie funeste... Tenez, je suis soldat, je ne fais point de politique ; je sers mon pays, je lui ai donné ma vie. Je n'ai point le temps de juger ce qui se passe autour de nous, tandis que devant moi, devant nous, il y a l'étranger. Que votre foi vous pousse ici ou là, je n'ai pas à le rechercher ou à vous le reprocher, c'est affaire à vous et à votre conscience. Mais ce que moi, votre fils, j'ai le droit de vous dire, c'est que, dans ces heures douloureuses que traverse la France, deux choses doivent demeurer sacrées pour tous, deux choses pour lesquelles nos compagnons risquent leur vie, mon père : l'obéissance à la loi et le saint amour de la patrie !
-*• Dénonce-moi, je te l'ai dit, répondit froidement le père.
— Vous êtes cruel et vous me torturez !
— Le ministre va tout à l'heure, dans une minute, ajouta Lafresnaie, passer dans ce cabinet. Tu n'as qu'un mot à dire, un nom à prononcer. Livre-moi I
— Mais qu'est-ce donc qui vous attache aux compagnons d'un comte d'Entraigues? dit André suppliant.
— Le devoir.
— Il n'y a de devoir que dans le droit chemin, répondit André.
— J'ai prêté un serment I
— Y a-t-il de serment contre son pays? demanda André.
— Et qui te dis que le bonheur de la patrie n'est pas avec nous ?
— Une seule chose, fit André, sévère maintenant et froid : les étrangers sont avec vous!
Puis avec une expression d'amour filial suppliant :
— Oh I mon père, mon père, je vous en conjure, dit-il, au nom de mon enfance passée à vous aimer et à vous bénir, au nom de ma chère mère morte en vous vénérant, au nom de tout ce qu'il y a de sacré en ce monde, de tout ce qu'il y a de tendresse entre nous, mon père, renoncez à vos projets; revenez à la vérité, au droit, revenez à vous-même.
André s'était mis à genoux :
— Je vous en prie, je vous en conjure ! répétaitil. Ah! tenez, vous vous troublez... vous allez rompre cette chaîne, reprendre votre liberté, votre honnêteté, votre vertu I
— Non... tais-toi I dit Lafresnaie.
André était désespéré.
— Ah ! mais, s'écria-t-il en se tordant les doigts, -que puis-je donc faire pour vous désarmer ?
La porte du fond du cabinet s'était ouverte et un iiuissier annonçait à haute voix le ministre.
— Le ministre ?
---«Tit'ii'teqii^flttliiveriseï j dilt Lau-
rent Lafresnaie froidement.
André s'était relevé brasqueffienl.
hm Honsslra eii^i&y m^ gtmoA emima^ cte soirée^ un chapeau à plumes tricolores sur le front, hieur^ k^tte: eoart& et l» bw de mie, fbrt éiégani, et, s'avançant vers Lafresnaie, qui s'inefiBa^ il regaida André qm saloa à S6tr loar.
Le citoyen Cbarieff €ôcÏN!m,f{itur comte de Lappii^ rent, mfeHstre»deI« police générale, était un homme de quarante-sept ans, ancien conseiller au prési€i&l de Poitiers, aaMsien* dépoté suppléant aux étîrtrgénéraux, ancSen membre d% la Conventicai, andcKfi montagnard, pour le moment fort n^Ddéré, te^ft bas accusé de royafisme, et qui venait de déployer une certaine activité daD»la répressieo de la conjn-^ ration républicain© de BlaboB«f. Il avait jaêàs dé^ fendu ValendeRBWSf coaïftre les Angtais^; il éteit chargé de défendre la République contre les» cempiots des chou»ns; H le faiisait assez- moUênnent, tout en se demasmfeni sf , le cas échéant, un* ministre da Dîreetbfre ne pourrait pas^ être ua ministre de S. M. Louis, dix-huitième du nom.
Le ministre diMma un coup d'oBii à André.
— Mon fils! dit Lafresnaie en présentant le capitaine.
— Je connaissais déjS de réputation le capitaine Lafresnaie, dit le ministre d'un ton aimable et léger — comme un homme qui pense à autre chose.^
LB emamimvMmoh 131
-^36 suia enchanté^ ca|dtabMv de vous vem à Paris.
Sla'adresflant à. Lsfrenaie ;
— Vous avez préparé les pâvw qafU m» itai SÊgaer et que ^oua âeviezrm'apperter e» atîr?
->-Omr mimsieuirle'SdflialM*.
Tout en s'asseyant, le dàùjma GûduM. dit à.
ibubé:
— Vous" venez d'Italie, monsieur?
— Oui, monsieur le ministre.
-«^ Y^iB vojez que j6 fMB» épargne le cAemn, mot» 0ber seerMlBdre f Ycrm bi8< a^aunez ^im trouvé à rheure dite. J'ai préféré aller, non à la Montoga»^ au' flioiitagDard^ caor vsowcaoïsfertii^'diwsun peu le réussi, Lof r^maie^ !
Lauvent, très^pâde^ fi^ard&xt^ André qui se toiait dml, iaiflsobile, les) yeux baiseés^, le visaga
— ^Des femmm ehammaMs, là-baat fil le minislveh en primant usm pluiM. Yoyœia, mon efaer Lsitesh naie, vite les signatures^r ccn. m'atlend au Luxein* bourg. Barras veut s'y surpareer o@ soir t Vous i^êtes pas babfflév vpia^y L9tesum&T
-^ J'ad: dUr Xïwmï pow nm partie de» la nuit, dit le secrétaire génémï.
— Au fait, vous OTerbien raiBon. C'est écrasant, ces soirées ! Mate c'est la modef
Il signait des papiers assez" rapidement, presque au hasard.
— * Là, là et là, dit-il ; je m*en remets S vous, La-
fresnaie ! j'ai peu relu toutes ces minutes. Bonne chance; capitaine, fit-il en saluant.
Et le ministre disparut, élégant, la jambe arquée, comme il était entré.
— Pourquoi as-tu hésité? pourquoi es-tu demeuré muet ? dit brusquement le père à son fils, dès qu'ils furent seuls.
— Je n'ai pas hésité, répondit André ; mon parti est pris.
— Lequel?
— Mon père, fit le jeune homme, vous m'avez vu là, écoutant cet homme qui vous délègue toute sa confiance?
. — Pourquoi est-il si léger et si vain? dit Lafresnaie avec une ironie amère, où coulait toute l'envie de l'homme condamné au rang secondaire.
— Je suis déjà en ce moment, à cette heure, comme votre complice, dit André. Vous livrer, moi? jamais I Vous ne le pensez pas ! Mais j'ai une arme pourtant contre vous, et cette arme, elle est terrible — et c'est vous-même!
— Que vôux-tu dire ?
— Vous ne voulez pas vous arrêter sur la route où ma main vous surprend ? s'écria André d'une voix vibrante. Vous voulez jusqu'au bout tenter le sort et escalader je ne sais quelle puissance où votre ambition vous pousse ? Eh bien ! le premier adversaire que vous trouverez devant vous, ce sera moi !
—Toi? En vérité?... Toiî... Soit doncl... La guerre ! dit Laf resnaie.
LB COMTB BB FAVROL 133
— Mais une guerre d'espace nouvelle où il n'y aura qu'une victime et des bourreaux 1 fit le soldat. Vous dénoncer, moi ? quelle folie I Vous livrer ? Je ne peux pas vous livrer, mais je peux me faire tuer !
Lafresnaie, terrifié, regarda son fils et devenu presque tremblant, étendant les bras, il s'écria :
— André I
Mais le jeune homme s'éloigna, et, sur le seuil de la porte :
— Je peux, dit-il encore, lorsqu'il n'y aura plus entre votre but et vous qu'une seule poitrine, vous présenter la mienne et vous dire de frapper ; je peux, lorsqu'il n'y aura plus qu'un cœur à étoufifer, vous crier : Mon père, voici le mien I
— André !
— Soit ! conclut André, exalté, superbe d'indignation et de résolution, guerre entre nous I le père contre le fils I La première victime qu'il vous faudra atteindre portera votre nom, mon père ! Allez, allez trouver les amis du comte d'Entraigues ; je vais retrouver les miens. Puis si vous voulez conspirer, je vais tâcher, moi, de mourir !
Et le capitaine André Lafresnaie sortit, égaré, secoué par l'enthousiasme et'^la folie qui font les martyrs, tandis que le secrétaire Laurent Lafresnaie tombait, écrasé, sur son siège, livide et le front dans ses mains.
fS4
VIO
Le comte de Favrol avait donné rendeaB^raœ à IL Lafresnaie cher madeotiosBelle da Kenâadk). après hi sràne linfthKpif menait de se passer entue André et kd, M. LirfiMaiiBir se demanda Béneom^ ment 0II irait è ee rendeB-Tooi^ Ce n'étail pas le remords qui TwtetÈoiây mais la pradencew André n'allait-il point tenir parole, et se dresser désormani entre son pèfOiette bat que poursiûmesit les ^memis da latBiépabliftte? M. Lafresnaie savail qne son M9 étaitiephis résoUii des hommes».et que,, lorsqu'il prêtait mL asinnitt^. il était capable» delà tenir. Les dermetra nMrdii tragique entretien avea André revenaient doae^ comme des menaces inéti-* tables, aux oreiltes du père : « Conspirez^ je ioî& mourir 1 »
— n le ferait comme il le dit, songeait Lafire»-^ naie.
Au bout d'un^ moment, i! passa, d'un geste nerveux, sa main devant ses yeux comme un bcrmme qui veut chasser une idée douloureuse, il baussa les épaules brusquement, et se mit à compulser, à
LB cmn na kurol
lire, à ëlocier k6 pspeiWBes éparees sur son bu^ reaa. H trawUa ainsi juBqu'an soit, avec une sorts •d'âprdté, étoofhntsapréaoeupation soos un hkbeur tome, «cfaarné.Ijaniiit venue, Fimpresôian que lui avaient causée lesparoie8.décbirante6d'André étaU ^om^aétement dissipée. Le père semblait avoir disparu, Taufbîfieux seul était debout.
n donna quelqiraB ordres aux agents pour la mât, salua Jeanne qui demeura fèveuse et seule Hans son uppartement, et se rendit à pied du côté du faubourg Saint - Germain , en ayant soin de loisir les rues les pluseditairesetles endroits où les réverbères étraent les plus fwes.
Lafrei^aie arriva ainsi, par te rue des Rosiers, rue de Grenelle, tout près du «owrent de la irisita>* tion, entre Tb6tel de Luynes et l'Mtél de Brissac, devant une maison de modeste upperence élevée seulement d*un étage. €e petit bâtiment, occupé par de vieilles gens qui passaient,, dans le quartier, pour des rentiers à peu p#èB ruinés par fagio, mais %ém pemantSf malgré les «auvfiSses opérations, our vraât SUT la rue une poile basse. lie seuil firancbi, on se trouvait dans un rez-de^-ehaiBsée à peine meublé, qui donnait tout ilrdlmir'une longue aQée entourée de murailles Imutes. Un bôtel élégant, presque neuf, et qui datait touttm plus de Louis XV, S'élevait 1ÏU bout de «ette tUée ^aslée de vieux afrores.
"M. Xafresnaie devcàt évMemment ^connaître tous les détours du logis, et,ap#ès^av(Mr soulevé et laissé
retomber d'une certaine façonle marteau delà porte ouverte sur la rue, à peine eut-il pénétré dans le rez-de-chaussée où se trouvaient le vieillard et sa femme, qu'il se dirigea, du même pas assuré, vers
la porte conduisant à la grande allée.
Le vieillard avait d'ailleurs soigneusement refermé la porte d'entrée derrière Lafresnaie et la vieille femme, saluant avec respect, avait dit au secrétaire général avec un petit sourire entendu :
— On ne vous demande pas le mot de passe, à vous, monsieur.
— Non, mais surveillez bien tous ceux qui pourraient frapper, madame Morin, dit Lafresnaie.
— Soupçonnerait-on?... demanda le vieillard en se rapprochant du secrétaire.
— Non; on no soupçonne rien, mais cent précautions valent mieux qu'une.
— Certes, firent en même temps les deux vieilles gens.
— Il faudrait pourtant, ajouta la femme, que la police du Directoire fût maligne comme toute une ménagerie de singes pour deviner des conspirateurs dans de pauvres gens comme nous.
Lafresnaie était déjà dans l'allée et marchait vivement vers l'hôtel. Isolé, comme un pavillon, entre l'allée et un grand jardin, l'hôtel se détachait à peine comme une masse noire sur le fond sombre. Aucune lumière ne filtrait à travers les volets soigneusement joints. Quoiqu'où fût en juillet, la soirée était assez fraîche, et l'on pouvait demeurer au logis
LB COlfTB PB FAVROL 137
porte close. On n'entendait aucun bruit, on ne pouvait soupçonner vraiment que Tbôtel fût habité. Lafresnaie franchit les marches du perron, frappa de nouveau, et la porte s'ouvrit, sur quelque corridor ou sur une antichambre, mais assurément sur un endroit plein d'ombre, et une voix sortit de cette nuit :
— Qui va là?
— Lafresnaie.
— On vous attendait, dit un peu plus bas la voix qui avait parlé.
Puis brusquement une porte s'ouvrit dans le corridor et une lumière éloignée parvint jusqu'à Lafresnaie, qui s'avança, à travers une ou deux pièces non éclairées, vers un salon où se trouvaient réunies déjà une trentaine de personnes.
L'aspect de ce salon, tout brillant de lumières, de lustres aux cristaux tombant comme des stalactites, et dont les glaces multipliaient de tous côtés les bougies, était vraiment charmant et semblait préparé pour une fête, quoique les personnages qui s'y trouvaient réunis y vinssent, à coup sûr, dans un tout autre but que le plaisir. Us eussent pu, sans chercher beaucoup, en trouver cependant là quelques miettes et à portée de la main.
Un groupe aimable et séduisant de jeunes femmes, à demi étendues sur des fauteuils, occupait le milieu du salon, tandis que debout, allant et venant autour d'elles, de jeunes élégants causaient en riant des derniers menus propos de Paris. Les
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femmes, dans leurs robes de mousseline, étaient aussi délicieusement déshabillées que le peut pepmettre un habillement. Elles étaient coiflEées, aelon leur goût, à la folkj ayec les cheveux emmêlés et épars, ou encore à la paysanne^ à PAmaranthe^ k Ja Flore. Quelque&*unQS, entre les doigts, tenaient au bout d'un fil une petite rondelle qui, selon le mouvement qu'on lui imprimait, montait ou descendait : ^ ,ce qui occupait visiblement l'attention des muscadins pressés autour des merveilleuses. Ce jeu s'appelait le jeu de Normandie ou encore t émigré.
Trois femmes seules tranchaient par leur toilette montante et sobre, sur ces costumes bizarres, lia*fresnaie les salua tout d'abord. L'une, vêtue d'une irobe de taffetas blanc et les épaules couvertes d'un fichu de dentelle noire, était -** Lafresnaie le de^ .vina — mademoiselle de Eermadio. Le <M)mte de Favrol se tenait auprès d'elle, la jeune fille assise, dui debout, appuyé au dossier de la chaise, et jnurmurant tout bas anx oreilles de Marcelle des mote auxquels elle semblait opposer un silence Tdon- ^re et en quelque sorte glacial. L'autre feimna, la faille serrée . dansim spencer gros bleu, plus figée jet touchant ^d^ à la quarantaine, quoique . 9fB traits énei^ues eussran gardé une véritable jeuiiesse, causait, torsque Lafresnaie s'avança vers i^e, avec lUM dame teute ccHiverte de noir, .et -comme à demi cachée sous un voile, à travers 1»- 'quel on apmsevait^an visage pftle et des cfaeram: i)lanc8.
LB ocnns vm fatrol 130
Ba apapeevant Lafirenaie, la lémme au spencer BB l^ra, tinta lui, et, d'un geste prompt, hii lendit la main:
— On ji'atl0Bdait plus que tous, mon cher ministre, dît-die. Oui! ouil — St elle appuyait sur le mot vunisire^ '- Ehl vive Bieu I comme eût dit mon f^re, auoun ministère n'anra été mieux gagné! — Monsieur Lafresnaie, QÎoota«i-elle encore en présentant le nouveau Tenu à mademoiselle de Eermad^.
Marcelle salua et Faypol quitta un moment te jeune fille pour édiang^ quelques mots arec Lafipesnaîe.
Le secrétaire ne connaissait pas tous les hâtes du sahm de madame de la Jarne et il ne s'était pas aïoore rencontré avec Pierre Porhouôt, qui se tenait eeul, dans un coin, silencieux et comme étonné, promenant sur ces faonunes et ces femmes qui l'enluiraient un regard scrutaieur, qui revenait hien vite au inéme point et se fixait, arec une expressiom profonde de dévouement et de respect, sur mademoiselle de Kermadio« Le chouan avait légèrememt modifié son costume breton, mais il avait tenu eneore à garder son aspect armoricain. Près de lui, le chevalier de Bois-.Darâi tcausait «avec Saintefiermina. Un petit homme Mc, basané, arec ^lui léger accent espagnol, faisait beaucoup rire, dans «l'autre ^oin, deux ou ibrois jeunes élégants, en Jeur récitant les bons mots de la matinée. C'était •ie ipazetier Marchenat Andatou par les allures et
par le style, une des plumes de la réaction, comme Sainte-Hermine en eût, au besoin, été Tépée, et Porhouôt le fusil.
Madame Régine de la Jarrie, veuve depuis Tâge de vingt-cinq ans, était une de ces femmes chez qui l'ambition, la soif d'action et de pouvoir, remplacent tous les autres sentiments. Ces types virils sous des aspects féminins ne sont pas rares. La comtesse apportait dans tous les actes de sa vie une passion, une sorte de violence singulière. Mariée jeune avec un vieux mari, elle n'avait, à vrai dire, été ni épouse ni mère ; et pourtant il y avait en elle, sinon des trésors de tendresse, au moins des soubresauts d'ardeur. En Bretagne, où elle avait passé la première partie de sa vie, elle chassait, montait à cheval, tenait elle-même ses comptes de fermage, jetait sur toutes choses ce rapide coup d'oeil de maîtresse, plus net et plus sûr que l'œil du maître. Grande et imposante, avec un profil de camée antique, des yeux noirs, ardents, et des cheveux roux, elle était admirablement belle, avec sa taille mince, ses mains petites et nerveuses, ses larges épaules. On eût dit une Diane fauve et charmante. Était-elle bonne ou terrible? Son sourire avait parfois-dès expressions de grâce ineffable, et ses pruneUes s'illuminaient souvent d'éclairs de menace. On l'avait vue cingler d'un coup de cravache le visage d'un valet qui ne tenait pas bien son cheval, et on savait qu'elle avait plus d'une fois recueilli et fait élever de pauvres enfants abandon-
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nés. On ne l'aimait point en Bretagne ; mais on Testimait. Elle avait joué, dans les dernières guerres de la Vendée, un rôle important et bien à sa taille.
Dans son costume d'amazone, coifiée d'un feutre, une plume blanche au chapeau, des pistolets à la ceinture, elle avait fait à cheval la guerre civile, comme elle eût suivi une partie de chasse; elle avait figuré, dans l'état-major de Charette, parmi ces chercheuses de hasards et d'aventures qui parfois, -de leurs mains blanches, faisaient le coup de feu et qui, dit-on, récompensaient d'un baiser les officiers blancsy après les batailles. Mais nul n'avait connu ce qu'on appelle une « faiblesse » à madame de la Jarrie. A vrai dire, ce n'était poin son âge qui la préservait, puisque bien des jeunes femmes eussent pu être jalouses de sa beauté c'était plutôt la parfaite froideur de la comtesse pour tout ce qui n'était point la lutte, lutte ouverte ou cachée, combat ou intrigue, l'action en pleine lumière ou la mine lentement creusée sous les pieds de l'ennemi. Ambitieuse forcenée, catholique ardente avec cela, madame de la Jarrie ne songeait à rien qu'à combattre la République, à lui substituer la monarchie, et à demander elle ne savait quelle faveur, quel rang et quel nouveau titre au monarque à venir.
Et, pour arriver à ce but, elle agissait et complotait. La Vendée étant pacifiée, c^était à Paris môme qu'elle avait voulu combattre ; elle y était venue d'abord cachée, puis ostensiblement, et mal-
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gré la police, elle avait oi^anlsé dans s<m salon un foyer permanent lie eonjnrations où, par une «habileté prodigieuse et grâce à son ami dévoué, le fComte de Favrol, "elle avait réusB à entraîner le «secrétaire duministère de la police générale, et où .elle eût, au l)68oin, entraîné le ministre lui-même.
Régine de la Jande, qui ccmnaissait la puissance (de l'intrigue, savait tmssi le pouvoir de la force. Elle avait donc voulu <en supposant qu'il fallût un jour recourir de nouveau aux armes) enrôler parmi ses fidèles un des rares chefs des paysans du Bo-icage qui n'eussent point perdu leur prestige auprès des autres gars et une d^ héritières les plus riches et par conséquent les plus puissantes de la iK>blesse bretonneu C'éiaiX Pierre Porhouôt et mademoiselle de Kermadio.
Porhouôt, tovaé ûe renoncer à la lutte entreiHise pour son roi, étaît, comme tant d'autres> soumi^ fmais non désarmé. Il s'était battu par conviction. Ancien marin, témoin des beaux faits d'armes du 4)aiUi de Suffren contre les Anglais et acteur daas 4ses rudes Journées, il n'était pas de ceux qui iavaient pris les acmes contre la France pour ne point porter l!uniforme. La question de la réquisi* Hkm avait ét^ an eifot la principale cause détarmîr nante de la révolte de la Vendée ; mais Pierre Por- Jiou^t avait d'autres raisons que cette raison égoïste -et lâche pour résister à la Convention : il avait une foi presque farouche dans les droits de ses aei- ^eurs.et de son roi. Il croyait que la védté était
LB OOMTff Dm FftV&OL 143
là, du cété de la soumission et de rabaissement de Ift ¥(donté de tous devant la. wkttté;; d^un seul. U s'était donc armé et il avait joué* sa vie* Riche ou; fiuiùi ^uiohi par son travail, fiBrmier du marquis de Kermadloy le père de MiffoeUe^ il avait, à 1& Iflte^des gens de Eermadio^ porté une quenouiUeaut marquiSc pour rengager è eombattre. Celait pmt les pt^ysans une façon de sappeter aux noblea bèâiante que rabstentûUL eit^ une» altitude de^
Le marquis de Eermadio, &aà da aoa luxe et dei son hieu-ôtre^ obéit tout, d'àbatd. ai Tinjoneticm, risqua galamment son existences en deux ou trcôa Femcontres ; pms,. préférant déddément la liberté et le plaisir à la dure vie de la guerve^ il émigra et réassit à passer le Rbiuw Madame de Kermadio et Masedle, qui avsdt alors seÛDeani^sa^ulurent point rh&tter*. Yaînement leur easeîgna^-il^ par vingt Aniasaires^ le moyen de fuk et de^ le lejoiQdre : letf deux femmes tinrent à booneur de demeurer eui France. La. plus grande partie ^sbiena des époux, appartenait à la marquise, 61^ malgré la confisca^ tion du château de Kermadio, Marcelle se trouva encore , colossalemaat riche^ lu fi>rt«ine maternelle n'agrant pas été entamée et la marquise et sa ûlle nlayant même paa été inquiétéesb dana; ces années^ de fiàvre«
L'existence de la marquise n'ra était pas moins douloureuse. Inquiète du.sOrtdasot£ mari, affligée de risolement. de sa ftUe,. entotméa de dangers,.
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elle passait chez elle, près de Morlaix, une vie d'angoisses et de tristesse. Son père et son frère tombaient à Quiberon, aux côtés d'un Kermadio, — l'oncle de Marcelle — et le marquis, figurant tantôt dans l'armée de Condé, tantôt se reposant en Allemagne des fatigues de la campagne, ne reparaissait pas. Madame de Kermadio apprit cependant un jour qu'il était mort. A Munich, un soir, à propos d'une ballerine allemande, il s'était pris de Querelle avec un officier bavarois, qui lui avait percé le cœur d'un coup d'épée.
— Les Kermadio, dit Pierre Porhouét en apprenant ce dénoûment, n'avaient pourtant pas l'habitude de mourir pour des filles, quand les leurs tombent pour leur foi I
Le paysan, avec son instinct populaire du devoir, jugeait sévèrement la conduite du gentilhomme. C'est d'ailleurs ime vérité que les chouans, tout en servant la cause royaliste, avaient dans l'âme, à l'état inconscient, des sentiments républicains égalitaires, qui se traduisaient ou se trahissaient par le choix de leurs chefs, bouviers ou gardes-chasse, Jean Chouan, Stofflet ou Cathelineau. Nous ne parlons ici que des chouans qui combattaient pour leur conviction, et non du ramassis de faux sauniers, de contrebandiers, de prêtres, d'émigrés, de déserteurs, dont Hoche dénonçait les vols et les pillages dans une lettre à Aubert-Dubayet. A coup sûr, Pierre Porhouôt, qui n'agissait que selon sa conscience, eût à jamais
maudit la mémoire de son ancien mattre, si Harcelle de Eermadio ne fût point demeurée pour lui rincarnation même de la race. La mère de Marcelle n'avait pas survécu longtemps au marquis. Malade d'une sorte de consomption, d'une douleur intime, de la tristesse causée par l'abandon, et peut-être aussi de terreur, elle était morte quelques mois après la mort de M. de Eermadio. Désormais Marcelle se trouvait seule. Porhouôt avait quitté le combat pour suivre le deuil de la marquise. Lorsque la dernière pelletée de terre fut jetée sur le cercueil de la pauvre femme :
— Mademoiselle, dit le paysan, vous n'avez plus en ce monde, pour vous défendre et vous faire respecter, comme il vous respecte et vous aime, que le pauvre Porhouôt, qui vieillit tous les jours, mais dont le bras est pour longtemps robuste encore. J'avais une fille que vous aimiez et qui vous aimait de toute son âme; je l'ai conduite un jour où nous venons de conduire votre mère. Je n'ose vous dire que vous la remplacez pour moi; mais, pour vous, je veux remplacer tous ceux qui sont partis, et, si je n'ai pas le droit de vous chérir comme un père, vous ne me refuserez pas celui de veiller sur vous tendrement, pieusement, comme le plus fidèle et le plus dévoué de vos serviteurs I
Et Marcelle avait répondu :
— Vous serez mon père, Porhouôt !
Désormais, en effet, cet homme avait voué toute
sa vie à cette enfant. Quelques années auparavant,
146 LBS MnSOABIMB
il avait perdu une fiHe plus âgée de quelques aur nées que Marcelle, et qu'une maladie étrange, inexplicable, à laquelle Porhouôt ne pensait jamais sans avoir les yeux gros de larmes, avait emportée après ravoir usée lentement et tuée comme jour par jour. Elle s'appelait Marianne.
— Je suis Marianne pour vous, disait souvent Harcelle au pauvre homme.
Et lui, hochant la tête :
—Elle aurait trente ans aujourd'hui, Tépondait-iL Trente ans ! Elle vous eût consolée et mieux aidée que moi I Trente ans ! Un foyer, un époux, des enfants et, si je ne laisse point ma carcasse au coin d'un bois, une place pour moi, au coin de la cheminée, quand mes jambes ne pourront plus marcher.
— N'aurez-vous pas cette place chez moi, Porhouôt?
— Ah! mademoiselle, si fait; vous êtesbonnOi mais je n'ai plus Marianne.*.
Alors, il retombait dans de vaguœ et longues pensées qui le rendaient sombre. Il lui semblait qu'un mystère enveloppait la mort de Marianne, qu'une part d'inconnu lui échappait dans cette maladie qui avait conduit la jeune fille au tombeau* Lorsqu'il évoquait ce souvenir trempé de larmes, une scène étrange lui apparaissait, bien présente encore, à travers la brume de ces dernières années, pourtant si troublées. Quand on avait porté Marianne au petit cimetièi^ du village, c'était en
LE COnCTB DS F&TROL 147
juin, des bouquets de fleurs toutes blanches cou- -vraient ce cercueil de jeune fllle : tout à coup, lorsqu'on ayaît descendu la bière dans la fosse, ime main ignorée avait jeté, parmi ces roses et ces fleurs blanches, une grande croix d'immortelles noîxœ qui tranchait nettement, tristement sur les outrés bouquets mortuaires. Cette croix noire, depuis six ans, Pierre Porhouôt la revoyait toujours, n y songeait, lorsqu'aux aguets il attendait les bleus d^rrrîère les haies du Bocage. H y songeait encore dans ce grand Paris, où il se sentait perdu et roulé comme un caillou par un fleuve. Et lorsque l'image et le nom de Marianne revenaient à son cœur et à sa pensée :
— Pourquoi la grande croix noire, se disait-il, et qui l'avait jetée?
La Vendée pacifiée, Porhouôt était rentré paisiblement au château que mademoiselle de Kermadio tenait de sa mère. Mais il avait au cœur l'amertume profonde de la défaite, et, vaincu, il protes*tait tout bas contre la capitulation. Les paysans souvent, les compagnons d'hier, lui disaient tout bas : « n y a des fusils en sûreté dans les caches; vous n'aurez qu'un signal à faire, Porhouôt, et nous BOUS égaillerons encore !» — H répondait simpleaaent : « Patience... » et n'ajoutait plus mot.
Un jour, la comtesse de la JarrieTint au château avec un homme que Porhouôt et Marcelle aussi connaissaient bien, le comte de Favrol, qui avait autrefois habité le pays et dont la mère était Bre-
148 LBS IfUSCADINS
tonne. Madame de la Jarrie fit mirer aux yeux de Marcelle l'idée de devoir, si forte sur le noble caractère de la jeune fille ; elle lui parla de son nom à honorer, de la mort de son père à faire oublier et de celle de son oncle à venger, des traditions de sa race, des droits du descendant de ses rois; elle parla si bien, que Marcelle, enthousiasmée et résolue, accepta cette clause d'une sorte de marché : — qu'au premier signe, au premier appel, mademoiselle de Eermadio mettrait sa fortune et son nom au service de la cause de Louis XVII, captif dans la prison du Temple.
Pierre Porhouôt n'avait pas peu contribué à faire croire à Marcelle de Kermadio qu'elle devait servir efScacement la cause de son roi, qui était aussi celle de ses aïeux. Le fermier avait une influence grande sur la fille de ses maîtres. Par la raison qu'il portait à Marcelle une affection de père, il avait pris, sans le vouloir même, un pouvoir en quelque sorte paternel sur elle. Mademoiselle de Eermadio était donc prête à obéir à l'ordre de madame de la Jarrie.
Sur ces entrefaites, le bruit de la mort de Louis XVII, rendant le dernier soupir en juin 1795^ était arrivée en Bretagne et mademoiselle de Kermadio avait pris le deuil ; mais bientôt des émissaires envoyés de Paris par la comtesse de la Jarrie avaient rapidement accrédité dans l'Ouest que le Dauphin n'était point mort, que c'était là une fable imaginée par les républicains, et que l'enfant en-
LB COMTB DE FAYROL 149
seveli durant la nuit, dans le cimetière Sainte-Mar* guérite, n'était point le fils du dernier roi de France.
Pierre Porhouôt, un moment déconcerté et flagellé dans ses espoirs par la mort de Louis XVII, avait donc repris courage et accepté avec une joie profonde et absolue les renseignements des agents venus de Paris. Fidèle à ses souvenirs, il était tout prêt à recommencer la lutte. Aussi bien, lorsque madame de la Jarrie avait fait prévenir mademoiselle de Eermadio que le moment d'agir était venu :
— Mademoiselle, avait dit le chouan à Marcelle, les émigrés prétendaient que l'honneur était à Ooblentz. Maintenant, pour nous, l'honneur est à Paris.
— C'est bien, mon bon Porhouôt, avait répondu Marcelle ; nous partirons demain.
Et le vieux chouan et la jeime fille s'étaient mis en route pour Paris.
A Paris, la comtesse Régine attendait Marcelle. Poussée par M. de Favrol, dont elle subissait la volonté, madame de la Jarrie voulait décidément faire de mademoiselle de Eermadio lUne héroïne nouvelle d'une nouvelle Vendée. Quant à M. de Favrol, ses projets étaient tout autres. Poursuivant à la fois deux buts, qui l'un et l'autre devaient (il l'espérait du moins) le conduire à la fortune, il s'était fait l'homme dévoué, l'âme damnée du comte d'Entraigues, agitateur infatigable, royaliste
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de grand chemin, et il poussait de tous.se& efforts à la chut&duDireetoire; mais^ avide iObon^seulement des honneurs publics, mais d'une richesse privée, il s'était laissé aller à cet esrpoir de faire sa femme de mademoiselle da Kermadio.
Marcelle était riche, Marcelle était belle. L'am- Mtion de Favrol, au^mt que sa pasâon, se trouvait surexcitée. Ce doui Juan, habitué aux eottquôtes, assez blasé sur les sentiments amoureux, se trouvait en présence de mademoiselle de Eermadio^ agité d'impressionsinattendues et profioaiides. TanI de charmes le troublait, l'attirait, remuait en lui des fibres secrètes et. qu'il croyait muettes depuis longtemps. Cet homme qui avait pris Jeaxme Lafresnaie pour maîtresse, comme il en avait pris tant d'autres, par passe-temps ou par occasion, retrouvait, en face de Marcelle, de& naïvetés juvéniles, dont il se fût voloûtters moqué lui-même. U n'analysait point l'état de son âme; sans cela, la raillerie et la force de volonté eussent déraciné peut-être en son cœur tout ce qui venait d'y fleurir de jeune et de sincère. Cette passion d'ailleurs n'avait point les nobles caractères de la passion vraie et vivant de sacrifice. L'appât du riche héritage des Eerma^ dio y tenait autant et plus de place que la séduction inspirée par Marcelle. U y avait du désir chez Favrol et de l'âpreté, une ardeur violente qui le rendait à la fois amoureux des grands yeux honnêtes de Marcelle, de son front pur, de ses traits charmants, et aussi de sa richesse immense.
LE OOMZB JUL MÀ.YB.OL 151
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FavroL avait donc résolu de séduire et de conquérir madamoisâlle de Kermadio.
Calme ât grane, habituée à la solitude, rendue sérieuse par la vie, la jeune fiUe ne s'apercevait fHKide la passion qu'elle inspirait; elle éprouvait seulement, lorsque Favrol lui parlait ou tâchait d^obtenir d'elle une parole plus douce ou plus confiante, un sentiment de gêne, d0C(mtrainte> presque d'effroi. Cet homme aux prunelles brûlantes, aux confidence insinuantes et hardies, lui causait une impression ou plutôt une sensation étange» Il lui semblait que son regard la brûlait Sûre d'eilemâme et maltresse de ses sentiments, elle dissimulait d'ailleurs celui-ci et opposait aux paroles à demi voilées deEavrol une froideur indifférente ou plutôt polie et même affectueuse en apparence, qui ne permettait point au comte, quelle que fût son habitude des séductions, de pousser plus avant sa hardiesse* Le clair regard de cette enfant arrêtait net sur les leyres menteusesdu eomie toutes les paroles d'amour.
Depuis que Marcelle était à Paris, Favrol avait vainement, essayé de lui faire entendre qu'il l'aimait, qu'il aspirait à sa main, que le jour de la plus ineffable joie de sa vie serait celui où elle lui permettrait d'espérer. Marcelle demeurait, dans ce milieu de complots et d'intrigues^ la digne fille des Eermadio : elle semblait n'être venue à Paris que pour servir sa cause et ne paraissait rien comprendre de ce qui n'était point ce qu'elle appelait son devoir.
152 LBd MUSCADINS
Après avoir salué Lafresnaie, mademoiselle de Kermadio fit mi signe à Bois-David, qui s'était approché d'elle, et lui montrant le secrétaire général causant avec M. de Favrol :
— Je n'ai pas bien entendu le nom du nouveau venu, dit-elle.
• — M. Lafresnaie, répondit Bois-David. Eh parbleu! ajouta-t-il, c'est justement le père de ce brave capitaine d'état-major qui, ce matin, a eu la bonne fortune de vous protéger contre les gens du Pont- Neuf...
— Lui? fit Marcelle en regardant plus attentivement Lafresnaie. Elle semblait être devenue rôveuse.
— Et il est des nôtres? demandait-elle.
— On le dit, fit le chevalier en souriant.
— On jugerait, à vous entendre parler, que vous en doutez...
— Pas le moins du monde, mademoiselle. Je vous répondrai par le mot de Figaro : Son intérêt nous répond de lui 1
— Et son fils?
— André?
— Vous savez jusqu'à son prénom?
— André Lafresnaie est mon ami d'enfance et, je puis dire, un des hommes que je connais le mieux ; j'ajouterai, malgré mon petit germe de misanthropie naissante, un des hommes que j'estime le plus.
— Vraiment? dit- Marcelle en redevenant songeuse.
LB COMTB 1>m FAYROL 153
Le chevalier la regardait, un peu curieux, un peu surpris; Tintérôt peut-être inconscient que Marcelle portait à André ne lui échappait pas.
•— EL.. Yotre ami, demanda encore la jeune fille^ il est... républicain?
— De cœur et d'âme I
— Vous dites cela avec une chaleur. •• On vous prendrait pour un jacobin.
— Je ne suis pas un jacobin, mais je suis un original; j'eslime les convictions partout où je les rencontre.
•— Même chez vos ennemis?
— Même chez mes ennemis.
— Ne dites pas cela trop haut ici, on vous lapiderait...
— A coup de bonbons? fit Bois-David en riant.
— Alors vous êtes d'avis qu'on peut être républicain et le meilleur des hommes?
— André en est un vivant exemple.
— Son père, dans tous les cas, pense le contraire, puisque le voici parmi nous.
— Son père agit selon sa conscience. 11 nous sert. Dieu me damne si je m'inquiète des ressorts qui le poussent ici 1 Mais André donnerait son sang pour cette République dont M. Lafresnaie prépare la ruine avec nous.
Marcelle regarda Bois-David bien en face ; puis, avec un petit sourire mélancolique :
— Savez-vous, chevalier, que c'est fort romanesque ce que vous me contez là?
154 inUI KUSGMIDffS
— - Romanesque comme la Tie, mademoiselle.lia réalité est pleine de romans; il suffit de sayoir les
lire.
— Et si M. André apprenait jamais...
Elle s'interrompit pour demander comme par hasard :
— Qu?el bomme eet^ce^TOtre capitaine...? mon sauveur ou tout au moins mom protecteur^ def?cate* je dire.
— Un simple héros, un brave soldat, un bon Français; la loyauté, le courage et l'honneur!
— Voua faites des portraitaai peu de mots quand TOUS aimez les gens, mon cher chevalier.
— Quand je pense ce que je dis, je l'exprime comme je le sens, mademoiselle, voilà tout.
. Marcelle n'ajouta pas un mot, mais Bois-David vit bien qu'elle était devenue tout à coup songeuse. Un léger nuage avait passé sur son front, et, tout en s'éventant, elle semblait suivre, en fixant son negard vers quelque chose d'invisible, la fin d'une pensée ou le commencemrat d'un rêve.
Le chevalier n'eut garde de rien ajouter qui pût faire cesser cette rêverie ; mais il ne put s'empècher de penser à l'expression du regard et à l'émotion première d'André, lorsque mademoiselle de Eermadio s'était éloignée après la petite émeute do Pont-Neuf.
— En vérité, pensait Bois-David, ce serait à feire croire au magnétisme et aux contes de M. Mesmer I
LB OOMTB DS BA.TROL 165
En ce moment, madaïa&la.oQmtâBBe de la Jarlie^ s'asseyant au milieu ùûl salon, réclamait un moment de silence, et, comme ai elle eût pris la présidence d'une réunion improvisée, elle annonçait à ses hôtes qu'on allait maintenant parler d'a^
faires sérieuses.
—La politique L..rétemeUepoUli(iueI murmura
Bois-Bavid, qui songeait àj cette ^memie intime.
Puis, s'asseyant dans un fauteuil, à deux pas des épaules des dames, il s'y installa oomme pour sommeiller, tandis que le comte de Favrol reprenait aa place derriàre lesi^ de Marcedle*
LB BAUNUK
Madame Régine de la Jarrie s'était levée et, avec un ton de voix sérieux, un peu ému malgré son timbre net et sec :
— Messieurs, avait-elle dit, puisque j'ai l'honneur de vous donner, pour nos réunions, l'hospitalité dans cet hôtel, permettez-moi de rappeler à vous tous que l'heure depuis longtemps attendue est enfin venue et que la Révolution qui, depuis sic années, ravage la France touche maintenant à son
156 LBS MUSCADINS
terme. L'heure des méchants est comptée, ajouta-telle avec une sorte d'expression biblique. Le Directoire chancelant penche vers sa chute, et, avant un mois, si nous savons être énergiques comme nous avons été prudents, la royauté sera rétablie sur les ruines de la république.
— Vive le OU interrompit Ponvalin, qui se trouvait, au bout du salon, dans le groupe des muscadins.
— Nous sommes prêts à agir, répondit Favrol. Il est évident que le Directoire, ébranlé par tant de complots, touche à sa fin. Le peuple est las, la bourgeoisie est avide, l'argent est rare ; le commerce dépérit, tué par l'agio; nos amis sont impatients, la France est déconcertée par tous les événements qui se sont succédé depuis quelques années. Aucun moment ne serait plus favorable à l'accomplissement de pos projets ; il faut seulement calculer avec exactitude les moyens dont nous pouvons disposer.
— Lafresnaie, dit Favrol en se tournant vers le secrétaire général, sommes-nous certains de n'être pas épiés par la police ?
Tous les regards se tournèrent vers Lafresnaie, qui était pâle et qui répondit gravement :
— Je réponds de tout ; nul agent ne nous soupçonne, on peut agir sans crainte dans Paris.
— Que pourrait-on faire ? demanda madame de la Jarrie. Une émeute?
Ponvalin haussa les épaules dans son groupe.
LB COMTB DB FAVROL 157
qui ne paraissait pas plus que lui disposé aux moyens violents.
— Toute émeute serait promptement réprimée, répondit Lafresnaie^ et tournerait à Téchauffourée, L'armée est républicaine, et Augereau ferait payer cher toute tentative de restauration par la force.
— A la bonne heuhe^ dit tout bas Ponvalin ; voilà un homme saze I
— Nous ne pouvons cependant pas conspirer sans cesse par des chansons, des médisances et des vaudevilles, fit Bois-David en souriant.
Le petit José Marchena, avec son accent andalou, interrompit le chevalier, comme s'il voulait défendre la cause du pamphlet.
— Ne soyons pas ingrats pour les comédies et les brochures, dit-ili Elles ont bravement servi la cause que nous prétendons restaurer. 11 y a plus de tache de notre encre sur la toge de la république qu'il n'y a de sang. Un couplet méchant vaut mieux qu'une balle de pistolet, et, depuis thermidor, les quatrains nous ont été plus utiles que les discours. Pour ma part, j'ai fait de mon mieux, et (le petit Espagnol riait) j'ai calomnié, calomnié, calomnié comme l'abbé Trublet compilait. Puis que les jacobins s'en tirent comme ils pourront ! Tout est bon, même le mensonge, pour mettre à bas des adversaires. J'ai eu la faiblesse, dont je demande pardon à tous, lorsque je quittai l'Espagne pour la France, d'être accueilli par... î je n'ose nonuner ce monstre... par Jean-Paul Marat lui-même... (11 y
158 unr MnsoABnfs
eut un frisson d'horreur dans tout le salon.) Mais je m'en suis lavé depuis que Legendre et Talli^ m'ont dénoncé comme royaliste... Croyez bien que tout ce que nous écrÎYons dans l'Ami des Lois a son prix et détruit et démolit la république ! Des coups de plume, valgame JXoSy cela yaut mieux que des coups de sabre! Et tenez, j'ai un mien ami, un journaliste de vingt ans, que je vous demanderai, comtesse, la permission de vous présenter. U se nomme Dieudonné Martajnville ; il ne &it que des bons mots et des vaudevilles, mais les couplets de ses As-^ semblées prifmttrtsonàBSOïkCûntert de iarue Feydeau BOUS ont recruté dans le pubb'c plus de suffrages que dix bonnes raisons. Attaquez, calomniez, déchirez, chansonnez; croyez-moi, des libelles les glus furieux et les plus incroyables, il reste ton- Jours quelque chose.
— Bravo I dit Ponvalin^ voilà qui est pâlé/
— Parlé comme Bazile, murmura tout bas Bo^ David.
Parmi les muscadins, quelques-uns fredonnaient déjà un des couplets auxquels faisait allusion ce Marchena, ancien philosophe chassé d'Espagne par Vinquisition, ancien maratiste, ancien girondin, courtisan de tous les succès, réacteur après thermidor, type éteimd du gazetier qui tremble aux heures d'orage et qui se yenge d'avoir tremblé en insultant.
— Le fait est que le couptet est çarmant^ disait PcttivaUû.
LE C01C» DK SAVROL 159
Et, à demi-voix^ aocompagné par ses amiS| il fredonnait les vers de Martainville :
Lorsque Ton Toadra dans la Franee^ Peindre des monstres destracteors.
Il ne fant pas de Téloquence Bmpninter les Yives couleiirB; On peut analyser le crime; Car tyran, voleur, attastin, Par ua seul mot cela s'exprime.
Et ce mot là» c'est jaeolnnl
— Bravo, ravissant! dirent les dames qui écoutaient le couplet. Voilà qui est courageux et bien dit!
— Il est temps qu'on en finisse, ajouta Fime d'elles. L'autre jour, un groupe de ces prétendus patriotes ne s'est^il pas rué sur nous au Palais- Eoyal et ne voulait-il pas noua jeter dans le bassin du jardin?
— > Bahbahes! 6i Ponvalin.
— Peut-être voulaient-ils voir Diane au bain, dit un autre. Il y. avait là quelque Actéon en carmagnole !
— Ahl bien, oui, A(^on, répondit la jeune femme. Ce n'était pas la curiosité qui les poussait, les* monstres I c'était, devinez quoi?
— L'amour? dit Ponvalin.
— La jalousie ? dit un autre*
— Bien de tout cela. C'était la pudeur : messieurs du bonnet rouge nous trouvaient trop nues !
— Avec une robe de mousseline transcarente
sar un jupon de taffetas bien dair, les manches à peine oorertes et les jambes à p^e indiquées.
— Les fiiqoinsl
Marcelle se sentait nmgir en écontant ces propos jetés d'un ton léger et qni interrompaient brusquement toute discussion politique, comme si les assistants eussent été déjà las de penser à quelque chose de sérieux.
Quant à Pierre Poiiiouêt, immobile et les bras eroiséSy û a^ait laissé parler tour à tour le comte de Favrol, le rédacteur de l'Ami des lois et les impossible; mais, s'ayançant toutà coap vers la comtesse et traversant brusquement le salon, il se planta devant Favrol et Lafresnaie, releva son front ridé, et de sa voix mâle :
— Messieurs, dit-il, depuis un moment je prête Toreille, j'entends, et, à vous avouer la vérité, je ne comprends guère. Pourquoi sommes-nous ici?
pour parler, pour batailler de la langue, ou pour chercher à rallumer là-bas, dans la Mayenne et TAnjou, dans notre Bretagne et jusqu'en Normandie, le foyer que n'ont pas bien éteint les Mayençais et les soldats de Hoche? Si c'est pour discourii', c'est bien : j'ai trop tôt espéré et je n'ai rien à faire ici. Mais, si c'est pour combattre et pour aller dire aux gars dont les frères sont tombés au Bourg-Neuf ou àlaBaconnerie que la paix n'est point faite avec les bleus, que la soumission de Cormatin et de Scépeaux a fini la guerre et non la haine, qu'il y a encore des fusils dans les bois de
Misdon, où tomba Cottereau ; — si c'est pour cela, j'en suis. Dites un mol, je retourne au pays, et dans trois semaines la flamme renaîtra des cendres et ron entendra encore des coups de ftisil du côté du Mans et sous les murs d'Angers !
Le chouan, dont les yeux jetaient des éclairs sous leurs sourcils froncés, promenait son regard sur les hôtes de madame de la Jarrie comme pour jeter à la ronde une interrogation muette, semblable à xm défi, et comme pour dire :
— Eh bien! y a-t-il im homme parmi vous ?
— Celui-là est logique, au moins, pensait Bois- David.
Et Marcelle écoutait Porhouôt, comme si ces rudes paroles, qui sentaient la poudre, eussent dissipé les propos de tout à l'heure, qui semblaient fades et parfumés à la dernière mode.
Madame de la Jarrie ne haïssait pas non plus ce langage brutal du chouan, mais elle sentait qu'une telle attitude déplaisait à ses hôtes. Les élégantes se parlaient à l'oreille, les muscadins se demandaient Tun à Vautre quel était ce rustre. Quelques-uns trouvaient au paysan breton les allures déplaisantes d'un jacobin.
Favrol, muet, étudiait Porhouôt, dont le visage conservait la même expression franche et résolue, et M. Lafresnaie ne pouvait s'empêcher de songer, avec une certaine amertume, à la force d'âme que communiquent à un homme une résolution solide et i^ne loi robuste.
162 iiB&i MOBOASONa
— Mon braire Porhouôt» dit madame de la Jariie en regardant le chouaa dans les prunelles^ vous èles un homme courageux et un vrai serviteur de la bonne caus6..Ce cgia vous dites là est bien* L'heure de faire le coup de fén reviendra peut-être, mais elle est passée. Q faut attendre. Ce n'est pas en Vendée, oe n'est paa en Bretagne que peut se gagner la cause de la royauté et que la république peut être peotsée au oceur ; c'est id, c'est à Paris 1
— Soit, fit Porhouet simplement^ combattons à Paris.
— M. Lafresnaie nous disait tout à l'heure qu'engager la lutte, c'est aller au devant d'une défaite, d'ime mort certaine.*.
^ — Eh bien! nous mourrons, répondit le chouan. D'autres aussi sont tombés et qui nous valaient bien!
— Il est souvent bon d'êtce un héros, monsieur Porhouôt, interrompit Favrol, mais il est parfois inutile d'être un martyr I
Une voie lente et grave sortit, comme du fond d'un sépulcre, du voile de la vieille dame vêtue de noir qui se tenait assise aux côtés de madame de la Jarrie :
— Demandez à mes deux fils, monsieur, disait cette voix.
Tous les regards se fixèrent sur cette sorte de vivante statue du deuil, et la marquise douairière de Kerven continua :
— Ce brave homme a raison. Le marquis de
LB œtnm um savrol 16$
Heryen et son frère ont pensé que le martyre était bon à quelque ohose» puisqulls ont versé leur sang Tun et l'autre. Dieu tosreçoiTe au ncHubre de ses bienheureux I
Et, tournant lentement la tôte du o6té de Porhouôt :
— Vous ayei raison, braie homme, je vous le dis, répéta la vieille dame; vous seul ôtes dans le vrai ici. Le babil est bon, Faction vaut mieux I
Ces mots, prononcés au milieu du silence générai, avaient donné quelque chose de glacial à ce salon de conspirateurs.
' •— C'est étonnant^ dit Ponvalin en ricanant, on devrait étouffer ici, par cette soirée de juillet, et j'ai le frisson. Pourquoi la comtesse a-t-elle invité des revenants?
Madame de la Jarrie se hftta au surplus de tout réparer.
— Des âmes pareille»* aux vôtres sont faites pour sf entendre, je le sais, di^elle en regardant tour à tour madame de Kerven et Porhouôt.
Madame de Kerven interrompit froidement en disant :
— Je suis marquise, comtesse !
Madame de la Jarrie comprit qu'elle avait eu tort de comparer Pâme d'une marquise à celle d'un fermier.
Elle ne s'en émut pas davantage.
— Cependant, avant d'en appeler à la guerre civile, il faut user des armes que nous avons à notre
164 LBS liUSOADINS*
disposition. Héroïsme ou martyre, le reste viendra plus tard. A cette heure, grâce à M. Lafresnaie, que Sa Majesté le roi n'oubliera point certes à l'heure du triomphe^ nous ayons pour nous la complicité ou du moins la neutralité de cette force puissante qui s'appelle la police. L'esprit public nous appartient par les journaux ; les Assemblées seront acquises à tout changement, s'il réussit; Tarmée n'agira que si elle a des chefs, et ces chefs ne marcheront que sur l'ordre des directeurs. Voilà donc la tête qu'il faut frapper, qu'il faut abattre : c'est le Directoire.
— Une poignée d'hommes résolus, interrompît Pavrol, cinquante braves gens, décidés à périr, peuvent bien des choses. Le jour où Paris apprendra que ceux des directeurè qui croient à la possibilité de la République sont prisonniers des royalistes, le jour où Augereau n'aura plus pour guide la volonté de Barras, ce jour-là, à la faveur de la stupéfaction et de la terreur, nous pourrons tout oser et tout faire réussir.
— Bravo I dit Bois-David, au moins cela sent la bataille!
— Qu'en dites-vous, Porhouôt ? demjinda Marcelle au chouan, qui froidement écoutait.
— Il faut voir, répondit Pierre. Peut-être me trompé-je après tout. Ces gentilshommes en savent plus qu'un brave homme, c'est à croire I
Lafresnaie attendit queFavrol eût terminé ; puis, d'un ton bref, en homme qui traite la politique
UEI OOMTB DB FAVROL 165
comme les affaires et qui recherche ayant tout le fait:
— Soit, dit-ily je veux bien que, le coup d'audace ayant réussi, les effets moraux que prédit M. de Favrol se réalisent sur Tesprit du peuple de Paris. Nous avons fait table rase du pouvoir, le Directoire n'est plus, la police n'agit point, l'armée attend, la population hésite, les assemblées discutent et ne concluent pas, l'État n'a plus de maîtres. Mais ne faut-il pas, dès la première heure, remplacer un gouvemenjent par un autre? Fait-on des révolutions par l'affirmation ou par la négative ? Barras et ses collègues n'existent plus; c'est bieD, c'est possible. Que mettrez- vous à leur place?
— Le roi ! répondit madame de la Jarrie.
— Monsieur? le c(Hnte de Provence ? il est trop loinl
— Non, dit avec fermeté la comtesse Régine, devenue pflle comme un suaire ; le Dauphin de France, le fils deLouisXyi,SaMajestéLouis,XyiPdenomI
Il se produisit dans ce salon ime secousse nerveuse, comme si le courant d'une chaîne électrisée eût imi tous ces personnages les uns aux autres. Marcelle et Porhouôt se regardèrent avec des yeux agrandis, émus, et les muscadins et les vaines élégantes elles-mêmes sentirent leur cœur battre plus fort.
— Sa Majesté Louis XVn est mort au Temple, répondit derrière ses voiles, la vieille marquise de Kerven.
— Le 20 prairial an m (le 8 juin de l'an passé).
166 ^BB xusoftBms
à la tour du Temple, le Dauphin a succombé, précisa Lafresnaie, qui regardait avec étonnement madame de la Jarrie, debout, TcBil étineelant, un fiourire étomiant de fierté relevant ses lèvres. « — Le Dauphin de Fraise est vivant ! répondit Ja comtesse avec un accent de fermeté et en soulignant sa phrase d'un grand geste résolu.
— VîvantI
— Vivant ! s'écria Porbouêt. Eh ! oui, vivant ! et c'est pour luiqull fltut oombattre.
— Oombattre t Quelle brute ! dirent tout bas les jeunes conspirateurs pour dames,
— Vivant ! c'est impossible, dit Lafresnaie.
— Sa Maje^é est vivante, vous dis-je ! répéta la <5omtesse avec une sorte d'-exaltation et comme quelqu'un qui laisse éclater un secret étoufiant. Le fils du roi, le roi de France a été sauvé par des gentilshommes résolus, de ceux qui combattront avec nous à l'heure du danger. Des émissaires soldés par nous, par M. le prince de Condé et par moi, se sont abouchés avec le cordonnier Simon; ils ont obtenu de cet homme la substitution d'un enfant muet au dauphin, qu'il était chargé de garder, el, tandis que cet enfent nouveau qu'on reléguait au fond des pièces obscures pour Tempécher d'être vu, mourait lentement d'une maladie de consomption, l'enftmt royal, — l'héritier du trône, messieurs, — grandissait, caché lui aussi, à tous les yeux, dans un château des environs de Rennes, et, veillé par moi, «oigne par moi, attendait comme
LE OOIRB m FAYROL 167
nous le moment de la réparation et le jour de la revanche.
Ceux qui écoutaient la comtesse étaient agités de sentiments bien divers, mais Irèsrintenses et trèsprofonds, favrol doutait, Lafresnaie s'efforçait de comprendre, Marcelle crojraitiaire un rêve, et Porhouôt n'essayait point 4'aiialyser son immense joie. Quant à Bois-David, il fie eontentait de répéter aux muscadins assez inquiets:
— Eh bien ! messiems, on va donc un peu mourir pour son roi ?
Madame de la Jarrie jouissait ^ Tétonnement qu'elle venait de provoquer et regardait la vieille marquise de Kerven qui, debout maintenant, avait relevé son voile et t&chait de découvrir la vérité dans les yeux de la comtesse.
— Mais, demanda Lafiresaaie, lorsqu'en février 1795, les délégués du comité de sûreté générale chargés de visiter dans sa prison le fils de Louis XYI ont examiné le prisonnier, comment n^ont-ils pas reconnu que l'enfant qu'on leur présentait n'était pas le dauphin ?
— Demandez-leur, réponditmadame de la Jarrie, €e que leur a dit l'enfooit.
— Il n'a point parlé, fit Lafresnaie, il n'a rien dit.
— L'un d'eux, Harmant, le pria de se lever, de marcher, de courir; l'enfant se leva, marcha et courut. Harmant lui demanda de parler, l'enfant demeura muet
168 LBS MUSCADINS
—C'est étrange^ en effet, dit Lafresnaie qui poar« tant ne doutait pas que la comtesse ne mentît.
— Et cet enfant, continua madame de la Jarrie, mourut le 8 juin dernier. Les seuls témoins de sa mort ou plutôt ceux qui le virent étendu mort sur son lit, étaient les officiers de garde au Temple, ceux de la garde montante et ceux de la garde descendante. Les quatre médecins chargés de l'autopsie, MM. Pelletan, Demangin, Lassus et Jeanroy, reconnurent que le petit mort était bien l'enfant auquel ils avaient depuis plusieurs jours donné des soins ; — j'ai la copie de leur procès-verbal, messieurs; — mais ils se bornèrent à déclarer qu'ils virent le corps d^un enfant âgé d'environ dix ans, « que les commissaires leur dirent être celui du défunt Louis Capet. »
— Louis Capet! ditPorhouôt avec fureur.
— Quant à l'acte de décès, j'ai encore obtenu d'en avoir la copie. Il n'a été dressé que le 12 juin, quatre jours après la mort de l'enfant qui succomba au Temple. Le commissaire de la section ne Ta point signé; il n'y a au bas de cette pièce que les noms de deux inconnus, et l'enfant qui repose à cette heure au cimetière Sainte-Marguerite est un inconnu lui-même, dont nul ne saura jamais le nom, mais qui mérite une place au ciel pour avoir aidé, par sa mort, au salut du fils de nos rois I
— Il y a des miracles en ce monde, dit de sa voix grave la marquise de Kerven.
— Et me croirez-vous, conclut madame de la
LB COMTB DB FAVROL 161^
Jarrie, lorsque cet enfant vivant^ cet enfant sauvé de ses bourreaux, rendu à sa patrie, à ses serviteurs, à nous, à la France, lorsque cet enfant^ vous le verrez, vous le toucherez, vous vous inclinerez devant lui?
— Cet enfant, où est-il? demanda Porhouôt.
— Il est à Paris?
— Il est ici, répondit madame de la Jarrie.
L'étonnement des hôtes de la marquise devint
de la stupéfaction.
— Messieurs, dit fièrement la comtesse, ce n'est pas la première fois que les comtes de . la Jarrie donnent l'hospitalité à leur roi.
Elle franchit au milieu d'un profond silence ce grand salon , devenu silencieux et où l'on eût entendu battre les cœurs dans les poitrines; elle ouvrit une porte au fond ; et, d'un ton de commandement et à la fois de respect :
— Qu'on nous présente à Sa Majesté, dit-elle à quelqu'un d'invisible.
Aussitôt, comme si les portes eussent été machinées comme le décor d'un théâtre, elles s'ouvrirent à deux battants sur un petit salon brillant, tendu de satin bleu, et, au milieu duquel, sur un fauteuil élevé d'une marche et placé sous un dais semé de fleurs de lis, un enfant se tenait, pâle, immobile, les yeux fixes, ses deuxinains blanches appuyées sur les bras du fauteuil, et plus semblable dans sa contemplation muette à quelque figure de cire qu'à une créature vivante.
T70 LBS mxojamm
Les hôtes de madame de la Jariie poussèrent mie clameur où dominait instinctrrement le respect, et Pierre Porhouôt, avec une gravité de croyant, mit un genou eia terre comme devant son Dieu. Marcelle sentait son cœur palpiter vivement dans sa poitrine ; Lairefinaie commençait à douter ; et Favrol, ne perdant pas de vue le regard maintenant embrasé de la comtefiBe,.Be disait que cette femme était sublime ou de perveimlé ou de dévouement.
Tous regardaient, muets^ immobiles, cloués à leur place, depuis Bois-David jusqu'à Ponvalin, jusqu'à l'Espagnol Marcheua, le maratiste converti, et une seule voix s'éleva dans ce grand silence, celle de la vieille marquise, pour dire d'un ton lent comme un glas :
— Vive le roi 1
L'enfant s'était levé. C'était un enfant maigre, d'aspect souffrant, vraiment beau, avec ses traits réguliers, son nez fin, sa bouche sérieuse, ses yeux rêveurs , son teint pâle ; mais une fièvre visible brûlait dans ses prunelles et devait user le sang de ses veines. Son front intelligent, blanc et bien dessiné, et que semblaient caresser les lumières des bougies, paraissait accablé déjà de soucis et d'inquiétudes, et pourtant cet enfant n'avait pas onze ans et encore paraissait-il moins âgé. Il était vêtu de deuil, tout en noir des pied5 à la tête, avec une collerette blanche et un grand cordon bleu tranchant seuls sur cet uniforme sombre de petit orphelin. Une poésie étrange, un charme puissant,
LE OQHTB Jm lULVROL 17T
ce je De sais quoi d'attirant que donne la douleur morale se dégageait déjà de 00 petit être grave et pâle.
Deux grande laqnais^ vAltis de deuil comme lui^ se tenaient des deux od^w de ce ftiuteuil, qui ressemblait à un trône et surlequel il était assis*
L'enfant regardait devant lui sans étonnement de se trouver face à face atvec tant de gens, sans aucune joie à la vue de ces parures, sans orgueil devant le murmure de respect et le cri qui l'avaient Balaé, mais avec une expression de fatigue, au contraire, de lassitude, de tristesse et d'ennui.
— Fils de roi ou fils de hasard, songeait Lafresnaie, cet enfant a déjà sur le visage la pâleur que donne la puissance et au front le cercle douloureux qu'y imprime le poids d'une couronne I
La comtesse Régine s'était approchée de l'enfant, et après l'avoir salué :
— Monseigneur, dit-elle en lui montrant ses hôtes, tous ceux qui sont ici se trouvent assemblés pour défendre une seule et même cause : la cause du droit, la vôtre, monseigneur.
Un pâle sourire monta doucement aux lèvres de Penfant, qui inclina d'abord la tête avant de répondre ; puis, en même temps qu'un éclair passait dans ses yeux, il laissait tomber, d'une voix douce, musicale, pleine de ce charme qu'ont souvent les malades, ces paroles qui semblaient avoir été apprises et qu'il prononçait cependant avec une fer* meté inattendue :
172 LBS MUSCADINS
— Je TOUS remercie, messieurs, de votre dévouement. Je ne suis qu'un enfant, mais le malheur m'a permis déjà de savoir bien des choses. Le souvenir de mon père ne me quitte pas ; comme le roi, je veux appartenir tout entier à vous, messieurs, ses amis, ses fidèles, et à la France !
On eût dit que dans ce salon de la rue de Grenelle, une voix d'outre-tombe sortait, qui, venant des profondeurs du cimetière de la Madeleine, Jetait à ces gens assemblés la volonté dernière de Louis XVI, Tordre de se rallier autour du dauphin. Nul, sauf peut-être Favrol et Lafresnaie, n'essayait de pénétrer le mystère de l'existence de cet enfant; tous, selon leur tempérament propre et leur nature, étaient absolument convaincus que cet enfant, sauvé par miracle, avait dans ses veines le sang des rois. Bois-David, lui-môme, rendu sceptique, au moins en apparence, par son genre de vie et les hasards de son existence, se laissait prendre à tout ce qu'avait de séduisant et d'entraînant cette histoire fantastique du dauphin arraché à ses geôliers et rendu à ses serviteurs.
L'histoire, qui se joue des impossibilités et réalise l'improbable, fournissait alors, à chaque instant, des motifs d'un étonnement plus profond encore que celui qui eût pu s'emparer de Bois-David. Une sorte d'instinct chevaleresque, qui poussait le chevalier au dévouement, lui répétait d'ailleurs tout bas que cet enfant était bien réellement le captif du Temple, le fils du roi, Louis XVII lui-même.
LB COBCTB DB FAVROL 173
Si Bois-David était ainsi séduit^ quel sentiment devait animer Pierre Porhouôt et Marcelle de Kermadio? Le vieux chouan murmurait tout bas une action de grâces et Favrol ne pouvait s'empêcher d'admirer l'expression d'ineffable joie qui rendait si rayonnant et si beau, à cette heure, le visage de Marcelle.
Favrol s'inquiétait beaucoup plus d'ailleurs de promener ses regards sur la jeune fille que s'occuper de l'identité de l'enfant. Que la comtesse Régine mentit ou dît la vérité, il était utile pour Favrol que cet enfant fût le fils d'un roi, et le comte était prêt, à ce titre, à s'incliner devant lui.
— Monseigneur, continua madame de la Jarrie en s'adressant toujours à cet enfant en deuil, l'heure de la réparation est proche, le trône qu'on vous a ravi vous sera rendu. Nous le jurons tous. N'est-ce pas, dit-elle en se tournant vers ceux qui l'écoutaient, n'est-ce pas que nous jurons de vaincre ou de mourir pour le roi?
Les mains étendues, les yeux tournés sur celui qu'ils regardaient comme l'enfant royal, les assistants répétèrent d'une seule voix les paroles de la comtesse Réginei. Ponvalin et quelles merveilleuses trouvaient seuls que le jeu -devenait trop sérieux.
L'enfant se leva après avoir reçu ce serment, et, étendante son tour sa petite main blanche, exsangue et maigre :
— Je jure, moi aussi, dit-il, d'être digne de mon père et de mes aïeuxl
174 LOS mrsoEftims
Il y avait dans cette scène admirablement préparée une solennité si grande que les acteurs eusc* mêmes en étaient émus.
La comtesse, nerveuse, surexcitée, ne put retenir un flot de larmes, qu'elle montra aux assistants comme pour les prendre à témoin de sa sincérité et de sa joie. Mais déjà, et encore une fois, personne ne doutait plus.
— Messieurs, dit la comtesse, il ne faut point ftctiguer monseigneur le dauphin (l'enfant essayait d'arrêter dans sa gorge une petite toux déchirante) • Maintenant nous savons que si le Directoire est renversé, nous avons un roi pour le remplacer. Agissons! Mcmseigneur ira prendre un peu de repos, et nous, nous attendrons^ en nous tenant prêts, qa& M. le comte de Favrol donne le signal de l'action.
— Et ce sera bientôt, dit froidement Favrol.
L'enfant, droit, presque automatique, tendittour
à tour à tous ceux qui l'approchèrent sa petite main brûlante de fièvre, que les hAtes de msulame^ de la Jarrie baisèrent avec une effusion respectueuse.
Mais le petit dauphin paraissait ennuyé, las, souffirant. Il tendait sa main à tout ce monde, sans qu'un muscle de son visage p&line bougeât. On eût dit une statue de cire.
Une seule fois, il se prit à sourire tristem^it,. lorsque Pierre Porhouôt s'avança vers lui, le regardant avec de grands yeux pleins d'amour. Était-ce le regard de cet homme ou le costume qu'il por-»
LE OOHZB Mi VàXROh 175-
tait? L'enfant sourit et laissa plua longtemps sa main sous tes baisers du fermier.
Puis, lentement^ suivi de deux valets portant des flambeaux, il disparut par une petite porte tendue de bleu et dont la draperie fieurdelysée retomba derrière lui lorsqu'il fiit sorti*
L'enfant parti, il sembla que la nuit s'était faite soudain dans le salon' de la comtesse de la Jarrie, où cette apparition avait brusquement apporté comme un flot de lumière.
LA Rmr I» commiiia
Laurent Lafreanaie, en quittant la rue de Gre* neOe, ne s'aperçut pas qu'il fut un moment suivi par un bomme au visage à demi caché dans un manteau. Le secrétaire général de la police s'enfonçait d'un pas rapide dan& les rues ; celui qui le suivait s'arrêta au carrefour de la Croix-Rouge (alors carrefour du Bormei-Rouge) et revint sur ses paSy comme pour examiniepde nouveau l'aspect du logis d'où Lafresnaie était swtf.
L'homme au manteau se promena un moment autour du pftté de maisom formé par les rues du
176 LBS MUSCADINS
Bac, de Grenelle, de Saint-Dominique et des Rosiers, et, passant et repassant devant l'hôtel de Brisée et sur les derrières de cet hôtel de Luynes, qui avait été autrefois l'hôtel de Chevreuse, et que la duchesse de Chevreuse avait fait bâtir sur les dessins de Lemuet, il cherchait à découvrir le secret de la demeure dont Lafresnaie avait franchi le seuil. Mais les fenêtres de la petite maison donnant sur la rue de Grenelle étaient closes ; rien ne pouvait faire deviner que, derrière ces volets fermés, s'agitât quoi que ce fût de mystérieux. L'homme murmura donc comme en lui-môme ces mots :
— Je ne pourrai tout savoir que demain.
Puis il s'éloigna définitivement, se dirigeant vers les quais par la rue ci-devant Saint-Guillaume.
Cet homme, qui avait ainsi guetté, comme le limier sa proie, la sortie du secrétaire général, était le capitaine André Lafresnaie; il tenait la parole donnée à son père et se disposait à se dresser, s'il 4e fallait, entre M. Lafresnaie et le but du conspirateur. Le jeune homme rentra non chez son père, mais à l'État-Major de la Place, avec un peu de fièvre, et il passa une partie de la nuit à poursuivre des rôves où la préoccupation que lui donnait la <;onduite de son père était en quelque sorte doublée par un certain trouble que lui causaient le souvenir de cette jeune fille entrevue et l'image de Marcelle, vers lesquels sa pensée se reportait invinciblement.
André n'était point de service*le lendemain et il
LB OOMTB DB FAVROL 177
làe revôtit point runiforme. . Après avoir quelque temps étudié, il prit son déjeuner dans sa chambre, s'habilla et sortit, n était environ midi. André se dirigea tout drpit vers ce coin de Paris qu'il n'avait fait qu'entrevoir la nuit précédente, arriva à la rue de Grenelle et essaya encore une fois de deviner, d'après Taspect du logis, quels étaient les hôtes que M. Lafresnaie était venu visiter la nuit précédente.
En plein jour, comme en pleine nuit, la demeure ne laissait point pénétrer son secret ; la porte était close, les fenêtres fermées. Ce petit pavillon aux toits d'ardoises n'avait aucune allure tragique ou seulement douteuse.
Comme André en était là, regardant avec atten-^ tionla petite porte par laquelle, la veille, était sorti son père^ il entendit derrière lui un pas furtif et une voix qui lui disait sur un ton dolent :
— Citoyen capitaine...
Il se retourna et aperçut un petit homme de noir vêtu qu'il reconnut à demi.
— Citoyen capitaine, lui dit celui-ci, je suis bien aise, ah I que je suis aise de vous rencontrer 1
— Vous avez à me parler ? demanda André du ton dont on s'adresse à un importun.
-—J'ai une grâce à vous demander et des excuses à vous faire, citoyen capitaine... Je me suis rendu coupable vis-à-vis de vous d'une...— comment dirai-je ? — d'une imprudence, d'une maladresse... Vous ne me reconnaissez pQut-être pas, citoyen
r78 lAS MOSOQiSOIff
capitaine ? Tous m'arez cependant va hier à rhôtel préfectoral... chez monsieur le secréteine... pardon... chez le citoyen secrétaire général, votre père. Je sms Kconlet... Jean-Baptiste Picoulet, inspeetenr... et j'ai commis tme bévue...
—Bon, bon, monsieur Wcoulet ; ortia n'est rien^ fit André.
—Cela n'est rien, dtoyen capitaine ? Comme vous y allez ! C'est impardonnable, tout simplement t C'est même inconcevable. Picoulet en défeuti Concevez donc, Picoulet se trompant grossièrement^ Picoulet s'abusant au point de prendre pour un agent du royalisme, qui ?— le ôls même de son supérieur, un héros d'Italie, vous, citoyen capitaine, vous-même lll y a de quoi verser des larmes Se sang I
—Ne versez rien, monsieur Picoulet, et calmezvous...
— Le temps seul me calmera, capitaine... quand cm a une prunelle de lynx, une prunelle qui découvrirait une aiguille dans une botte de foin et un émigré dans un rassemblement de cinq cents personnes, c'est un peu dur, songez donc, de se tromper à ce point-là I Je le disais encore ce matin à bonne amie : « Je suis un homme déshonoré à mes propres yeux ! » Tenez, citoyen capitaine, je ne m'excuserai moi-même que si vous m'assurez que vous m'avez sincèrement pardonné ma méprise.
— Moi? dit André.
— Vous, capitaine.
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— Allfâ donc en paix, monsieur Picoulet ; tout est oublié I
— Tout f Et monsieur le secrétaire général ne m'en voudra point? Et je n'aurai pas à craindre que cette mince anicroche, que ce pas de clerc — tout à fàH hors de mes habitudes, croyez4e, capitaine, —nuise à mon avancement?
— Ne TOUS inquiétez de rien, monsieur Picoulet, et laissez-moi, dit André d'un ton un peu brusque.
^Atos ordres, citoyen capitaine, répondit Picoulet à la fds joyeux et obséquieux.
Bt, têie nue, il s'inclina moins devant le grade du soldat que devant cette qualité : «le fils de son^u*^ périeuTD, puis, toujours ^aluaaat, il fit quelques pas ▼ers le haii* de la rue de Gkrenelle, les yeux étin- <^ants et le sourire gai^ comme un homme qui vient de mettre en paix sa conscience ou d'échap'par à un grand danger.
André ne le regank pas même s'éloigner, et, pour n'être plus arrêté par un fâcheux, il frappa aussitôt à la porte du petit logis dont il voulait pénétrer le secret. La porte s'ouvrit, et le capitaine se trouva en face du vieux bonhomme qui avait, le soir précédent, introduit Laurent Lafresnaie.
M. Morin essaya de retenir un moment André sur le palier qui conduisait à la petite salle ; mais le capitaine fit vivement un pas et entra, jetant un -coup d'œil rapide sur l'endroit où il 5e trouvait.
CTétaiÉ une pièce fort modestement meublée,
180 LBS MUSCADINS
avec une table à garniture de cuivre au milieu, et dans un coin, une vieille femmei assise dans un fauteuil, qui travaillait à de la tapisserie devant un petit guéridon.
En apercevant André, cette femme salua imperceptiblement et affermit ses lunettes sur son nez. André lui rendit machinalement son salut.
— Citoyen, dit alors l'homme qui avait ouvert, qu*y a-t-il pour votre service?
André le regardait ou plutôt l'examinait de la tête aux pieds. Le vieillard (car c'était un vieillard) avait l'air doux, inoffensif, presque accablé : il se tenait debout, ies mains croisées et le regard interrogateur.
— Je viens, dit André en attachant ses yeux sur ceux du bonhomme, je viens, non comme un espion, sachez-le bien, mais comme un homme qui veut apprendre un secret.
— Un secret? fit le vieillard.
— Quel secret, bon Dieu? ajouta la femme en quittant sa tapisserie et en levant les bras au plafond.
— Je veux savoir, continua André, si ce petit bâtiment ne donne point sur quelque hôtel, s'il n'a point de sortie cachée, et qui habite avec vous ce logis.
M. Morin regarda André d'un air parfaitement innocent et profondément étonné.
— Mais, fit-il, citoyen, je ne sais pas ce que vous voulez dire. Nous demeurons, la citoyenne Morin
LB COMTB DB FAVROL 181
(il montrait la vieille dame) et moi, dans cette maison depuis fort longtemps. Nous sommes de pauvres gens que la Révolution a ruinés et qui, — je me hâte de l'ajouter, citoyen — n'accusons pas du tout la Révolution. On nous connaît dans le quartier, j'ose m'en flatter. Nous sommes, ma femme et moi, de bons patriotes, et si quelqu'un se permettait devant nous d'attaquer les citoyens directeurs ou seulement le nom de la République française, une et indivisible...
Toutes ces paroles étaient débitées sur le ton dont on récite un couplet appris par cœur. André interrompit brusquement la cbailson.
— Vous ne me comprenez pas, dit-il. Je ne suis pas ici pour dénoncer ou pour traquer quelqu'un. Je veux savoir qui, dans la soirée d'hier, M. Laurent Lafresnaie est venu visiter ici.
— Monsieur... La... le citoyen Za/bmaê!?? balbu- . tia M. Morin avec un embarras très-bien joué, et
comme s'il entendait ce nom pour la première fois. Il se tourna vers sa femme, toujours assise, et lui dit avec une expression qu'eût enviée le comédien le plus émérite :
— Connais- tu le citoyen Lafornaie, toi ?
— Pas du tout... pas du tout, répondit la vieille dame après avoir un moment cherché.
André haussa les épaules avec colère, et se dirigeant vers la porte qui donnait sur la grande allée au bout de laquelle se trouvait l'hôtel habité par madame de la Jarrie :
192 ysg M\J8CAItfSr8
— Où conduit cette porte? dit-il,
-^ Dans un jardiaabwidonaév citoyen*
— Pouvez-vous rouvrir?
— Citoyen, répondit M, Morin, lorsque j'ai loué ce petit logis pour y vivre, la citoyenne Morin et iQoi, je me suis interdit de mettre les pieds dans c& jardin. La porte qui y mènet est condamnée.
-^ Vraiment? fit André.
Il secoua vivement la porte et sentit iaien qu'ello pouvait s'ouvrir.
-- Et à qui af^rtient oe jardin?
— A... au citoyen La CSrajrdière homme d'affaires.
^ Qui laisse aiimlson tdtrraia désert comme ime^ lande?
*^ Toub les goûts sont dans^ la nature, répondit philosophiquement M^ 3i4orin*
— Trêve de plaisauteries, fit alors André avec une certaine brusqueirid» 3Bneore une fois, j(> ne suis pas un dénonciateur; je ne viens pas ici pour vous livrer à un tribunal, j'y viens pour connaître une vérité. Or, depuis un moment, vous accumuler; mensonges sur mensonges.
— Mais, citoyen...
— Erreurs sur erreurs, si voua voulez. La porte qui conduit de ce côté n'est pas condamnée; elle mène je ne sais où, et elle a été ouverte récemment. Ce jardin dont vous me parlez n'appartient pas au citoyen La Girardière*.. Et qui sait même si xok La Girardière quelconqueesisle en ce momà^
LB C0MI9 M FAYROL 183
— Oh! par exemple! s'écda M» Morin suffoqué, La Girardière n'existe pas.*.?
— Qui] fêdste ou non^ je ve»x saToir avec qui M. Lafresnaie est venu hier passer la soirée ici. Je veux le savoir, vous m'entendez^ et j'ai le droit de le savoir : je suis son fils !
Le bonhomme et la vieiUe dame^ échangèrent rapidement un regard st«^é£ait et inquiet. Us ne répondaient pas et semblaient se oûm^erler ; puisils baissèrent la tôte, pendant que le capitaine di* sait encore :
— Me prendrez- vous maintenant pour un espion?
— Mais, en vérité, citoyen, fit alora M. Morin avec une sorte de mauvaise humeur, vous avez tôt fait de traiter les gms de menteurs.*. Quand je^ vous dis...
— Ouvrez cette porte, interrompit André en la secouant encore avec force.
— Sur ma parole...
— Ouvrez-la ! répéta André d'un ton impérieux* Il sentait maintenant la colère lui monter au
front, lorsque tout à coup, brusquement, cette porte s'ouvrit extérieurement et, à travers l'encadrement, se détachant sur le fond verdoyant d'une allée, André aperçut, franchissant le seuil, un homme et une femme, suivis de deux laquais ; il ne put s*empôcher de pousser un cri d'étonnement et recula d'un pas.
Cette femme, c'était Marcelle qui s'appuyait sur
le bras de rincoimu dont André avait, près du Pont- Neuf, interrogé le visage, et mademoiselle de Kermadio s'avançait, en toilette de ville, et se disposait sans doute à sortir.
Favrol portait cette fois [un costume de drap marron très-simple, qui le faisait ressembler à quelque courtier de commerce ou à un de ces agioteurs qu'on rencontrait alors près du perron de la rue Vivienne. Il avait encore les traits, mais non les manières, de celui qui s'était fait annoncer la Teille chez Laurent Lafresnaie sous le nom d'Hennequin.
Une décharge soudaine de mousqueterie retentissant à ses oreilles et les balles sifflant autour de sa tête eussent sans aucun doute beaucoup moins surpris et ému André que cette apparition soudaine. Il devint xm peu pâle et demeura interdit, tandis que le visage de Marcelle se couvrait d'une -vive rougeur.
Un fugitif éclair avait passé durant ce temps dans les grands yeux noirs de ce Jacques de Favrol, dont André ne connaissait point le nom. Mais, en homme tout à fait maître de lui, le comte avait rapidement étouffé l'émotion que lui causait aussi la vue d'André Lafresnaie, d'un aide de camp du général Dammartin apparaissant tout à coup dans la maison où s'agitait le complot prêt à éclater; Favrol avait deviné qu'il se dressait là un grand danger, et que ce danger il fallait l'écarter à tout prix.
Mais comment? Favrol, l'homme de l'action
LE GOMTB DE FAVROL 185
brutale quand il le fallait, était aussi rhomme des diplomaties félines lorsque la nécessité l'exigeait. Qu'allait-il dire à André ? Toute brusquerie eût été inutile avec ce soldat; l'heure eût certes été mal choisie pour redresser la tête ; on devait — et Favrol le comprit bien — simplement ruser.
Ce fut donc lui qui, le premier, rompant le silence et franchissant le seuil de la petite porte^ adressa la parole à André.
— Monsieur, dit-il, n*ôtes-vouspas,je vousprie^ le capitaine André Lafresnaie ?
M. Morin regardait sa femme avec une exprèssion d'étonnement qui tenait du comique.
— Oui, monsieur j répondit André, donnante Favrol le titre qu'il recevait de lui,
— On vous a sans doute refusé la porte ? dit Favrol. Ces braves gens ont une consigne et la suivent, et ce n'est pas vous qui les en pouvez blâmer! Mai& si je puis vous être utile en quoi que ce soit...
— Vous! fit André. Êtes-vous donc chez vous ici? Le jeune homme ne savait trop que penser en
retrouvant, tout en suivant la trace de son père^ cette jeune fille entrevue comme une vision et dont, le souvenir ne l'avait point quitté. Il regardait tour à tour Marcelle et cet inconnu, qui se dressait une fois encore sur son passage. Il venait d'un même coup d'éprouver une grande joie en apercevant Marcelle et une sorte de douleur imprévue, inconsciente, en la voyant toujours appuyée sur le bras de cet homme.
186 LES Musc/ovnrs
On eût dit au snrplus que la jeune fille eût voulu expliquer elle*mème et eomme d'un élan pourquoi André la rencontrait ainsi, Gàv oe fut elle et non Pavrol qui répondit à la question du capitaine :
— Monsieur, fit-elle, était tenu me chei^her pour me conduire — ikut-îl vous le dire, capitaine? — dans une de ces églises rouvertes naguère et où Ton dit de nouveau la messe. Si c^ est un crime pour vous, ajouta-t-elle en souriant, je suis prête à l'expier.
André salua et sourit à son tour, quoiqu'à dire vrai, il n'eût envie que de se retirer. Une sorte de honte lui était maintenant venue devant Marcelle, «n se trouvant en quelque sorte pris en flagrant délit de recherches, de démardies» Il avait peur, à ce moment, que Marcelle, comme tout à l'heure les Morin, le prtt pour qu^que chose comme un espion, et il sentait une rougeur subite lui monter au front.
Cette rougeur devint plus vive encore lorsque Favrol, nettem^t, et abordant l'ennemi de face, lui demanda ce qu'il venait faire rue de Grenelle.
— Quoi que vous j yemez chercher, nous sommes tout à vous, capitaine, ajouta le comte, et disposés à vous obliger,
André comprit qu'il fallait, pour Marcelle sinon pour cet homme, jouer cartes sur table.
Il raconta qu'il était venu se renseigner sur une visite qui lui avait paru singulière. Il avait vu la
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mile M. Lafiresnaîe eûtrer, aôseï mystérieusement «t inquiet d'un danget possible^ dans ce logis : i tenait à savoir ce que l&seerétaire général de la police était venu Êiire tii.
— Que ne le lui ave»- vous demandé, dît Pavrol •df «m ton un peu Bec.
— Bt si je l'aviaiB ftiit, dit André, et qu'il n'eût pas cru devoir me répMdre?
— En ce cas, répliqua Pavrol, nous serons donc plus confiants que lui. Tenez, capitaine, puisqu'un bon vent vous amène ici,' veuillez, je vous prie, vous y arrêter un moment : vous serez édifié sur ce que M. Laurent Lafresxaie pouvait avoir à faire de bizarre chez madame ute la Jarrie; car vous me demandiez tout à l'heure si j'étais chez moi. Non, <^pitaine; je suis, eomme voue allez Tétre, si vous y consentez, l'hôte dô la comtesse Régine de la Jarrie, une chouane d^hler, une grande dame pacifique d'aujourd'hui, une républicaine de demain !
Pendant que Pavrol pariait, André regardaitMarcelle. Un peu troublée, peut-être honteuse des mensonges nécessaire» de Pavrol, la jeune fille baissait ses longs e&t, qui dérobaient à André l'éclat charmant de deuac grands yetix' bruns, honnêtes et 4oux.
André se sentait véritablemetlt attiré, entraîné vers cette jeune fille dont 11 détaillait maintenant kl b^uté, le front pur, les lignes altières et élégantes du visage, le nez droit, les cheveux noirs liardiment relevés des deux côtés des tempes, de
ces tempes où la jeunesse éclate et où le sang courait sous une peau à peine effleurée et comme dorée par le soleil breton et le vent de la mer.
Et André pensait cpie le hasard est, comme le temps, un grand maître, puisqu'il réunit ainsi brusquement des êtres séparés et qui sans lui ne se fussent jamais revus peut-être. Oubliant alors pourquoi, pour quelle amère cause il était venu, il s'applaudissait d'avoir pu franchir le seuil de la petite maison de la rue de Grenelle !
Dans les paroles de Favrol, il ne comprit en réalité qu'une chose c'est qu'en demeurant il allait pour quelques minutes se trouver rapproché de "cette mademoiselle de Kermadio qu'il n'avait jusqu'ici entrevue que comme une sorte d'apparition. Il allait donc accepter de visiter rhôtel de madame de la Jarrie, lorsque cette même craintedetout à l'heure, lacrainte d'être pris pour un espion, le retint brusquement, et, à l'invitation de Favrol, il avait répondu seulement en faisant quelques pas comme pour se retirer.
Favrol eût été désolé que le fils de Lafresnaie battît ainsi en retraite, sans avoir pu s'assurer que ses soupçons étaient faux. Favrol comprenait bien qu'une fois seul, André allait se demander de nouveau pourquoi son père s'était rendu chez madame de la Jarrie. Il fallait donc par une fable bien conçue, faire tomber d'un seul coup tous ses doutes.
Marcelle, qui ne devinait point ce que pensait
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Favrol, lui vint cependant en aide d'une façon instinctive; non pas certes pour prouver à André qu'il s'était trompé, mais plutôt pour lui donner à entendre qu'elle lui gardait encore une vive reconnaissance pour son intervention de la veille, elle insista afin que le jeune homme s'arrêtât un moment. Peut-être aussi devinait-elle les scrupules d'André, et voulait-elle en même temps lui montrer qu'elle ne le prenait ni pour quelqu'un qui poursuit ni pour quelqu'un qui épie. Toujours est-il qu'elle servait le projet de Favrol lui-même en priant ainsi le capitaine André de demeurer encore :
— Je vous en prie, monsieur, disait-elle avec un adorable sourire, et de cette voix grave et douce qui avait tout d'abord, et la première fois qu'elle avait frappé son oreille, fait à André l'effet d'une caresse, je vous le répète, je vous prie de vous arrêter un moment sous ce toit. N*eussé-je que cette occasion de vous remercier une nouvelle fois, capitaine, je vous jure que je ne la laisserai pas échapper.
— Mademoiselle I
— Et tenez, ajouta Marcelle en souriant toujours, je vous sacrifie, moi, Bretonne, un peu de ma part de paradis. L'abbé dira la messe sans moi. Oui, si vous demeurez, capitaine, je reste.
André avait déjà hésité, il fut décidé. Il s'inclina; tout à l'heure il voulait, malgré M. Morin, pénétrer dans l'allée qui menait à l'hôtel, pour savoir à
190 l'Es HUSCADINS
quelles gens se trouvait lié son père ; maintenant c'était seulement, — M semblait-il, — pour de^ meurer aux côtés de mademoiselle de Kermadio, qu'il acceptait de rester.
— Eh bien I en vérité, capitaine, dit Pavrol en affectant un air enjoué, voilà qui est bien. Vous saurez du moins de quels crimes sont coupables ceux que vous avez soupçonnés.
Il s'écarta un peu afin de laisser passer André, et le jeune homme céda lui-même le pas à Marcelle qui, légère et élégante, disparut la première aux jeux des Morin stupéfaits.
André suivit la longue allée qui conduisait à l'hôtel; mademoiselle de Kermadio s'appuyait maintenant sur le bras que le capitaine lui avait en quelque sorte machinalement tendu, et le jeune homme éprouvait une sensation exquise, ime sorte 4e griserie printanière à sentir la chaleur de ce bras de jeune fille appuyé sur le sien. Il ne regardait point Marcelle; il avançait, ne se rendant pas bien compte de l'aventure, mais heureux, ému, pénétré de joie, comme un amoureux de vingt ans.
Favrol, à deux pas derrière les jôimes gens, les contemplait d'un air étrange et avec une expression de gravité froide qui n'était pas habituelle à son visage, plutôt hautain et amer.
Les valets suivaient, automatiques.
L'hôtel gardait en plein jour, comme la nuit précédente, ses volets étroitement fermés. On introduisit André dans le salon où Régine de la
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Jarrie aTait reçu les conjurés, les serviteurs de Louis XVII. André fût saisi par une impression de fraîcheur et de bien-être. Pavrol arait donné ordre «ux valets d'ouvrir les fenêtres. André aperçut, à travers la fenêtre, un horizon assez lointain tie murailles surmontées de vertes touflfes d'arbres. €'était la grande allée d'un couvent de jacobins, situé de l'autre côté de la rue ci-devant Saint-Dominique, derrière l'ex-hôtel d'Aligre et contre l'exhôtel de Rohan. André, en passant de ce côté, la veiUe, avait remarqué une petite porte, rue Saint- Dominique, et justement en face des jacobins. A n'en pas douter, cette porte s'ouvrait donc sur le jardin au milieu ducpiel Se trouvait l'hôtel où il venait d'être introduit; cet hôtel avait donc deux issues. Le but pour lequel le jeune homme était venu rue de Grenelle se représentait maintenant à ^on esprit, et, en véritable offlcier d'état-majôr, il Wchait de s'orienter pour savoir exactement où on Tavait conduit.
Il remarqua d'ailleurs que, dans le salon où il 0e trouvait, les meubles étaient recouverts de housses, mis en placé contre la muraille, et semblaient n'avoir point botïgé depuis des années. Les loeubles ont, en eflfèt, des attitudes en quelque -sorte personnelles : ceux-ci, graves et recueillis, paraissaient dès longtemps veufe de tous occupants.
— Vous le savez, dit Pavrol, le logis est fort retiré. On ne connaît ici que le silence et Tombrre^l
— En effet, répondit André ; mais cet hôtel n'en est pas moins délicieux, abrité de toutes parts, caché dans ce grand jardin...
— Oh ! caché I fit Favrol ;] on l'aperçoit fort bien en longeant la rue Saint-Dominique.
André commençait à trouver que le lieu était en effet bien en vue pour servir de rendez-vous à des conspirateurs.
Favrol avait donné l'ordre à un laquais d'avertir la comtesse de la Jarrie. Il mettait une sorte de coquetterie à ne point quitter son hôte ; peut-être aussi n'eût-il pas été fort heureux de laisser André seul avec Marcelle. Cet homme était trop bon observateur pour n'avoir pas, dès le premier coup d'oeil, remarqué l'espèce de magnétisme inconscient «qui attirait les deux jeunes gens l'un vers l'autre. La fière Marcelle, qui, lorsque, lui, Favrol, se risquait à murmurer quelque galanterie, se redressait comme se referme une sensitive ou souriait sans avoir l'air de se douter que tout cela pût être autre chose que des banalités, la fille des Kermadio avait vraiment mis bien de l'empressement à retenir le capitaine Lafresnaie. Elle lui avait parlé d'un ton attendri que Favrol n'avait jamais encore trouvé en elle. Quelle mystérieuse sympathie était donc née dans le cœur de cette enfant, à la suite du hasard d'une rencontre ?
Favrol ne s'en inquiétait pas d'ailleurs outre mesure : « Bahl songeait-il. Qu'importe I » Et cependant il eût éprouvé déjà, quoique Marcelle ne
LE COMTB DB FAYROL lOS^
se doutât point de son amour, à lui, quoiqu'il n'eût aucun droit sur mademoiselle de Kermadio, il eût ressenti en vérité une morsure de jalousie s'il lui eût fallu laisser Marcelle en tôte-à-tête avec ce jeune homme.
André, après avoir rapidement interrogé les choses, considérait maintenant Favrol et tâchait de deviner cette fois où et en quelles circonstances ce visage Tavait frappé. Les trois personnages attendant madame de la Jarrie demeuraient silencieux; mais, au bout d'un moment et avec une brusquerie qu'expliquait rétrangeté de la situation, André, se tournant vers Favrol, lui demanda si par hasard ils ne s'étaient pas l'un et l'autre déjà rencontrés.
— Moi avec vous ? dit Favrol. La première foia que j'ai eu le plaisir de vous voir, capitaine, c'est hier, dans la foule, au Pont-Neuf.
— N'êtes-vous donc jamais allé en Italie ? demanda André.
Favrol regarda le capitaine bien en face.
— Jamais, dit-il froidement.
— J'avais cru pourtant avoir rencontré à Turin, dans les rangs des Piémontais, un émigré, fait prisonnier un jour, évadé le lendemain, et qui vous ressemblait.
— Émigré, moi? dit Favrol en se mettant à rire pendant que mademoiselle de Kermadio devenait légèrement pâle. Je n'ai jamais émigré, capitaine, je vous prie de le croire. Et comment se nommait votre prisonnier ?
194 liBB MUSCABIRB
— n dcmna à la prévôté, lorsqu'on l'arrêta parmi les ennemis de la patrie, im nom qui n'était certainement pas le sien ; il se fit appeler le baron de
Poriy.
— Je ne connais point de Porly, en effet.
— Aussi bien était-^ee un nom de guerre. Ce nom de Porly, je l'ai retrouvé dans les papiers saisis cbez le comte d'Entraigues, et tout porte à croire qu'il est seulement le pseudonyme d'un de ces a^rrtmissaires royaux comme le roi de Blankenbourg en envoie souvent en France.
Marcelle s'était sentie un peu blessée de ce nom de roi de Blankenbourg que le capitaine, comme les républicains d'alors, donnait ainsi au comte de Provence, au futur Louis XVIII, à celui qu'elle appelait respectueusement Monsieur; mais la jeune ûlle était en môme temps si effrayée de l'espèce d'interrogatoire que subissait Favrol, qu'elle n'osa interrompre André.
Ce fut Favrol lui-même, qui, très-calme, souriant, aucunement ému en apparence, se cbaiigea de répondre au capitaine :
— Ma foi, dit-il, commissaire royal ou autre, ami de d'Entraigues ou du diable, ce Porly m'est absolument inconnu, et j'ajouterai parfaitement indifférent. Je ne suis pas un homme politique, je suis un homme d'affaires. Votre père me connaît bien : parlez-lui du citoyen Hennequin.
— C'est donc Hennequin qu'on vous nomme , monsieur?
LB OOMTB DB FAVROL 195
— Hennequin de la Girardière. La Girardière n'est pas un nom de famille, c'est un nom de terre. Mon père avait fait comme celui dont parle Molière, qui fit entourer sa propriété d'un ruisseau, afin de s'appeler M. de Tlsle. Vous voyez que je ne m'enorgueilUs point de ma particule. Donc Hennequin ou la Girardière, j'ai été ruiné par la Révolution, effrayé par la Terreur et je ne vous le cache pas, je veux refaire ma fortune sous et par le Directoire.
— Et en quoi mon père peut-il ?...
. — Bah I point de mystère entre nous I Vous savez combien par le temps qui court, certaines denrées, les sucres et les cafés sans aller plus loin, sont rares. Eh bien I j'ai, moi, mis tous les débris de ma fortune, engagé celle de la comtesse de la Jarrie et même une partie des biens de mademoiselle de Kermadio (André regarda Marcelle, qui s'était détournée pour qu'on ne vit pas l'émotion qu'elle éprouvait à entendre ces mensonges), j'ai placé des sommes considérables sur une grosse afifaire que voici. Il y a à cette heure, dans une petite île du littoral de la Manche, des ballots considérables de cafés et des provisions de sucre, le tout acheté •par moi à bas prix à des Américains. Je veux faire entrer toutes ces denrées à Paris, à travers la France, malgré les quelques derniers chouans réfractaires de l'Ouest et surtout malgré les chauffeurs qui infestent les campagnes. Je pourrais sans doute conduire l'afifairo tout seul et réaliser là une for-
tune colossale, comprenez-vous? Mais j'aime mieux gagner moins et gagner à coup sûr. Mademoiselle de Kermadio et madame de la Jarrie m'approuvent.
— Et alors? dit André.
— Et alors je me suis adressé à M. Laurent Lafresnaie, qui tient la police de Paris dans sa main, et je m'adresserai aux directeurs eux-mêmes, à Barthélémy, à Rewbell ou à Barras, pour obtenir deux choses : une escorte de gendarmes pour le convoi de sucres et de cafés, et la libre entrée de ces denrées à Paris. Moyennant quoi, je m'engage à verser dans le trésor public, qui en a grand besoin, 3 pour 100 sur l'affaire, payables non pas en assignats, mais en pièces d'or.
— Et c'est pour cela que mon père est venu vous
trouver ici ?
— Non pas moi, qui pouvais aller le voir au palais préfectoral et qui y étais hier, mais madame de la Jarrie, qui ne pouvait trop se rendre auprès de lui sans éveiller les soupçons, car si Ton savait qu'un convoi de sucres et de cafés doit entrer bientôt par l'une des barrières de Paris, quelle émeute !
— Allons, pensait André, tout cela est bien joué. Ce sont d'habiles gens.
En ce moment, la comtesse Régine de la Jarrie entrait dans le salon, souriante, non plus costumée comme la veille en amazone, mais délicieusement vêtue ou plutôt à demi enveloppée d'un peignoir
LE COMTB DE FAVROL 107
qui découvrait à la fois Topulence de ses épaules et le pur dessin de ses bras nus. Favrol se leva et lui présenta le capitaine André Lafresnaie.
—Êtes- vous le fils de notre ami Lafresnaie, monsieur ou citoyen à votre choix ? demanda en souriant madame de la Jarrie.
— Oui, madame, répondit André, tout en s'efforçant de saisir quelque signe d'intelligence entre cette femme et celui qui s'était donné à lui pour le citoyen Hennequin de la Girardière. Mais rien ne pouvait faire croire que le prétendu Hennequin eût,, en quoi que ce fût, averti la comtesse de la Jarrie.
— Votre père, monsieur, a bien voulu encore me venir voir hier, dit la comtesse de Tair le plus naturel du inonde. ^
Favrol était satisfait : le valet quil avait dépêché vers la comtesse devait, en compagnie de M. Morin, avoir mis Régine sur ses gardes. Quant à la fable des cafés et des sucres c'était encore une leçon depuis longtemps apprise entre madame de la Jarrie et ses hôtes. André n'en allait pas moins avec sa franchise et son habitude de la guerre loyale, perdre pied au milieu de ces chausse-^ trappes et de ces ruses.
— C'est précisément pour avoir des nouvelles de mon père, dit-il, que j'étais venu, fort anxieux,, vous le devinez, madame...
— N'avez-vous donc pas vu M. Lafresnaie ce matin ? interrompit la comtesse avec un intérêt adroitement feint.
198 LBg ICUSCABINS
— Non, Madame.
— Eh ! bon Dieu I auraitril été forcé par quelque nouveau complot, de passer la nuit hors de son logis? Vous ne Tayer point yu? Madame Lafresnaie doit être bien inquiète I
Cette femme, si énergique la Teille, si résolue, :allant à son but comme le soldat monte à l'assaut, minaudait maintenant, jouait, à la flacon d'une impossible ou d'une merveilleusej avec une bonbonnière émaillée, et regardait André comme Célimàne peut regarder Alce6te.
André se répétait intérieurement que sur ce terrain et de cette façon il serait certainement battu,
La comtesse cependant reprenait son idée et s'apitoyait sur le sort de ce « pauvre M. Lafresnaie », forcé de courir ainsi après les perturbateurs :
— Je vous demande un peu, disait-elle. Mais, en mérité, depuis la condamnation de Brotier, de Presle -et La Villeumoy, en germinal dernier, on pouvait bien croire pourtant que t'en était fait de tous ces <5omplots I Je comprends la lutte à main armée, la Vendée, le Bocage, les blancs contre les bleus, tout ce que nous avons vu et — je vous le dis tout bas, capitaine, — tout ce que nous avons vu de très-près, <5ar j'ai ckouanné, oui, oh ! je ne m'en cache pas, citoyen, j'ai ehoumné, ce qu'on appelle ckouanner (bon Dieu I étions-nous sots!); mais les conspirations en pleine paix, au moment où la France a besoin de repcKS, où la République s'installe,— car elle s'installe, et j'en suis fort aise à présent que
LE COiffEB I» Mi^VROL 199
j'ai réfléchi, — mais tous cas tripotages de boudoirs ou de soupers, cette oppaeitûm tramée dans les bals de victimes où il faut pour y pouvoir valser avoir eu un parent au moins guillotiné par Sanson, fi ! oh fil cela est mesquin, cela est déplaoé, je vais plus loin, cela est bôtel
— Eh bien! qu*avwj-vous donc, Marcelle? dit tout à coup la comtesse Régine en regardant madem(BseUe de Kermadio qui s'appuyait contre la croisée et livrait sa jolie tête au grand air, comme si elle eût eu peur de s'évanouir.
Ajidré devint un peu pMe à son tour et s'avança 'Vers Marcelle ; mais Favrol, s'approchent rapidement, avait pris les mains de mademoiselle de Kermadio avant lui :
— Yous êtes glacée, nm chère enfont, lui dit-il avec eflfusion.
Hle retira vivement ses mains et répondit d'un ton indifférent en apparence, triste au fond :
— Cela m'étonne, car j'ai la fièvre.
— Vous étiez si bien portante tout à l'heure, fit41.
— Si vous regagniez votre chambre, dit madame de la Jarrie. Peut-être vousfaut-ilunpeu de repos?
— C'est bien possible, répondit Marcelle. Je serai mieux dans ma chambre, en effet. Ici, j'étouffe.
Elle refusa le bras que lui tendait Pavrol.
— Merci, je marcherai seule !
Puis, comme si elle n'eût point réfléchi à ce qu'elle faisait ou, comme si cette jeune fille loyale, honnête, franche, se fût invinciblement sentie attirée
200 LBS MUSCADINS
vers ce jeune homme dont tout la séparait, elle lui tendit, sans rien dire, une main qu'il serra avec émotion.
Et Marcelle sortit. Elle avait dit le mot, elle étouffait. La comédie à laquelle elle assistait depuis un moment lui faisait Tefifet de ces cauchemars qui vous prennent à la gorge et à la poitrine, vous oppressent et vous hantent. Cet âme franche et ce cœur droit se révoltaient, à ce spectacle de la ruse opposée à un ennemi qui combattait du moins à visage découvert. Elle avait besoin de fuir, pour ne plus entendre, pour échapper à cette obsession qui faisait naître en elle un sentiment inconnu jusqu'alors, le mépris.
Régine de la Jarrie crut devoir mettre le trouble passager de mademoiselle de Kermadio sur le compte des « nerfs. » Puis, comme si xme pensée nouvelle lui arrivait tout à coup :
— Ah ! mais, La Girardière, dit-elle tout à coup en se tournant vers Favrol, si M. Lafresnaie n'est pas présent aujourd'hui au ministère de la police, comment aurons-nous l'ordre nécessaire pour qu'on nous fournisse notre escorte? Ah! monsieur, ditelle avec un ton de supplication élégante, vous devriez bien, au cas où M. Lafresnaie serait forcé de s'absenter, vous charger de ce soin... Il s'agit d'une importante affaire... des sucres, des cafés... Oui, je me suis faite vendeuse de denrées coloniales tout simplement... La nécessité des temps l'exige... On se sauve comme on peut dans une tourmente...
L'affaire donc est celle-ci...
LB COMTB DE FAVROL. 201
Et madame de la Jarrie allait sans doute raconter à André ce qu'il savait déjà, lorsque le prétendu La Girardière interrompit Régine en disant :
— J'ai mis M. Lafresnaie au courant de nos opérations. '*
André, à la vérité, ne savait plus s'il devait douter ou croire ; mais im secret instinct, im sentiment profond, indéracinable, l'avertissait qu'autour de lui on ne disait point vrai^ on jouait des rôles. Marcelle, seule — il le sentait bien aussi — avait été franche, tout à l'heure, en se retirant. Quant à cet homme et à cette femme, à cette comtesse de la Jarrie et à cet Hennequin, André était sûr (et il était prêt à le leur dire) que leurs paroles, leurs visages, leurs noms, tout en eux trompait et mentait.
Il en était à se demander s'il n'allait pas laisser violemment échapper cette conviction, lorsqu'on frappa légèrement à la porte du salon. Un valet entra et dit quelques mots à la comtesse.
— Le chevalier? fit alors madame de la Jarrie. Mais qu'il entre I
Et le valet s'étant retiré, André fut cette fois absolument stupéfait de voir entrer Bois-David qu'il ne s'attendait vraiment pas à rencontrer rue de Grenelle.
Le capitaine se demandait maintenant s'il ne rêvait point. Quoil sur un seul point de Paris, où il se rendait par aventure, il retrouvait, à la fois, et en cherchant son père, la femme qui remplissait sa pensée et l'ami dont le nom occupait son cœuri Le
202 LES MXSGAIIO»
hasard tenait vfaiment du prodige, et André eût pu croire à quelque combinaifion habilement préparée.
En l'apercevant, Boifi-David, qui venait de saluer la comtesse, ne fut pas moins surpris qu'André.
— Toi ici? dit*il aveu étonnement.
Madame de la. Jarrie s'empressa de couper court à toutes las explications :
— Monsieur, dit-aile, venait chez moi demander des nouvelles de isK)n pare..
Le chevalier n'insista pas, devinant que la présence d'André Lafreanaie dans le salon de la corn* tesse était le résultat.de quelque malentendu ou de quelque manœuvre. Il détourna la conversation et ramena sur un siqet banal, la mode ou la pièc^ nouvelle, et causa un moment avec Régine et Favrol, sans que le capitaine se mâlât à ces propos»
André se leva même bientôt, comme. pour pren* dre congé de madame de la Jarrie.
— Vous partez,, monsieur? fit la comtesse asrec un ton de regret fort poli.
— Oui, madame, et je vous prie d'azeuser tout ce que ma visite a eu de brusque, répondit André. Lorsque je suis entré dans votre hôtel, ce n'est pas vous que j'espérais y rencontrer I
— Soyez franc, capitaine, n'est-ce pas que vous ne croyiez pas rencontrer ici de vulgaires trafiquants de denrées, et que vous espériez y dénicher au contraire quelque couvée de cUchyens et de collets noinl
LE QOIITJV Xa FAVROL 20^
— Je vous ai dit, madame, qui je cherchais, et vous le savez.
- Oui, cuit Bh bien» raasnrûz^vcma, câtoyen héros ; votre père n'est tombé dans aucun guêpier royaliste ! Je suis bonne patriote, par ma foi I et même Tamie de votre directeur Barras* Soyez même certain que vous me rencontrerez au Luxembourg à quelqu'une de ses'fêtes si les complots des émigrés et des prêtres réfrafitairea vous laissent le temps de vous y rendre. Ètes^^TOUSonasuré?
— Parfaitement rasraré, répondit André, qui ne voulait point 'pousser l'enquête plus avant, certain^ que, cette fois, il avait échoué.
Il prit la main charmante que madame de la Jarrie lui tendait avec noi^alanee, salua assez froidement le faux Hennequin, qui inclina sa haute / taille, et se retirait, lorsque Boie^David demanda à j la comtesse la permission d'accompagner André. ^
La comtesse répondit en faisant un geste qui si'| guifiait : « Soyez prudent ! » Bt Boi&*David eut ^ son tour un mouvement de tète qui voulait dire évidemment : (c Pour qui me prenez-vous? Gompi tez sur moi I » Puis André et le chevalier s'éloigne-* rent, reconduits par un laquais, et, traversant le jardin, regagnèrent par la longue allée le logis Où se tenaient les Morin.
— Mais comment, demanda aussitôt Bois-David, comment, diable \ se fait-il que je te trouve ici?
— Ce serait à la fois assez loi^ et très-simple à. te raconter.
204 LES MUSCADmS
— Raconte donc.
— Non, plus tard. Qu'importe au surplus? Le fait est que je suis entré dans cet hôtel avec la conviction que je découvrirais un secret poursuivi et que je sors en ne sachant rien qu'une affaire bizarre — et sans doute absolument fausse — de sucres, de cafés, de droits payés à l'État, que sais-je?
— Ah ! fit Bois-David, on fa raconté la chose?...
— Tu connais donc cette opération-là?
— Est-ce que je ne connais pas tout? Oui, certes, •oui, comment doncl la question des cafés? mais je suis, comme on dit dans le langage de la maison, un des actionnaires de l'affaire.
— Affaire commerciale ou politique? demanda brusquement André.
Bois-David se prit à sourire.
— Oh 1 mon cher ami, fit-il, en supposant que je fusse mêlé à tous les complots possibles et imaginables, tu admettrais bien que je n'en révélerais pas la moindre parcelle, et pas môme à toi. Mais, à te dire vrai, telle qu'elle est, cette affaire,, que conduit madame de la Jarrie, est purement et simplement une affaire commerciale. Je te le dis, tu peux me croire, et, si par hasard elle touchait à la politique, c'est que les tripotages politiques et commerciaux ont en somme plus d'un point de contact. Mon langage ne te paraît peut-ôtre. pas d'une -clarté absolue? il est du moins d'une vérité indiscutable. ' -
LE GOMTB DB FAVROL 205
— Soit, dit André ; mais quel est cet Hennequin, que j'ai trouvé chez madame de la Jarrie?
— Hemiequin? quel Hennequin?
— Hennequin de la Girardière I
— Ahl la Girardière? oui, la Girardière? Diantre, si je savais qu'il se nommât Hennequin ! Eh bien ! mais la Girardière, c'est la Girardière; que veux-tu que je te dise ? Un brasseur d'affaires, un audacieux, un homme fort ! Ah ! il t'a dit son nom?...
André saisissait bien, dans les paroles du chevalier, une nuance d'étonnement ou de raillerie, mais il n'eût certes pas voulu essayer d'arracher à Bois- David son secret ou de le deviner. Il avait la pudeur de l'amitié, et il savait que, si Bois-David ne parlait point, c'est qu'en effet et en bonne conscience, il ne pouvait parler.
Les deux amis étaient arrivés d'ailleurs au logis de M. Morin, qui cette fois s'inclina devant André et lui ouvrit avec respect la petite porte donnant sur la rue.
Une fois dehors, le chevalier prit le bras du capitaine et revenant au propos interrompu :
— C'est d'ailleurs un être assez difficile à définir, ton Hennequin, dit-il. En affaires, on se sert de ce qu'on rencontre et c'est pourquoi on risque parfois de se salir les mains I Cet' Hennequin serait un aventurier fieffé que je ne m'en étonnerais pas... Chez madame delà Jarrie, as-tu vu mademoiselle de Kermadio, mon cher André?
André tressailit.
it
206 LES HmCASXKl
— Pourquoi me demandâs-ta cela? ûUi^ assez troublé.
— Parce que, si tu Tas yue, tu œ pu te couvain cre encore de combien de giAce cette admirable enfant est pourme.
— Oui, dit encore André, d'un ton pénéM.
^ Eh bien! cet Henneqnin, ce la Girardièna^ rhomme aux cafés, pour l'appeler par son nom, je crois, je suis certain qu'il aime mademoiBelle de Kermadio et qu'il veut Tépouser.
— Lui!
— L'affaire serait 9upeii)e* et yaudraitiiienodle des sucres et des deoirées coloniales.
— Épouser Marcelle ! répéta André d'un tooi qui amena un petit rire aux lèvres de Bois4)avid.
— Ah ! tiens, dit le chevalier^ voilà déjà que tu l'appelles Marcelle, sans plus! Tu es comme tes amis les républicaii^^ tu abolis les titr^ ! Marcdiet Comme tu y vas ( Bref, Marcelle ou mademoiselle de Kermadio, ce la Girardière la convoite, la courtise^ et tu as un rival ou tout au moins un concurrent, mon bel amoureux.
— Qui t'a dit, encore une fois, que je fusse amoureux de mademoiselle de Kermadio?
— Et que serais-tu venu faire, rue de <3^renelle, si ce n'est la revoir?
— Lorsque j'ai frappé à cette porte, sur l'honneur, je n'espérais rencontrer ni elle ni toi.
— Mais tu l'as trouvée : la fable prouve qu'il est un dieu pour ceux qui soupirent.
LB COHTB I» FA/VROL 207
— Bois-Da^idy je f en prie, interrompit André gravement, point de raillerie. Que la vue de mademoiselle de Eermadio ait produit en moi une impreseicm étrange et charmée, je ne le nie point. Que cette jeune fille me semble incarner en elle toutes les séductions en môme temps que toutes les vertus, je Tavoue. Mais il y a loin d'un sentiment d'admiration à un sentiment d'afifection et d'une vision à un espoir...
— Il y avait plus loin, pour Louis XVI, du palais de Versailles à la place de la Révolution. Excuse la comparaison t Et si je te disais que mademoiselle de Kermadio, oui, cette fière héritière de Bretagne, m'a demandé qui tu étais, ce que tu avais fait, à qui enfin elle devait une protection dcmt elle te sait un gré infini?
— Elle t'a parlé de moi?
— Comme tu me parles d'elle.
— Et tu lui as dit?
— Que mon ami André Lafresnaie était un monstre, un scélérat, un jacobin, un tape-dur , un détestable-vainqueur des ennemis de la patrie. Fie-toi à mes crayons pour ton portrait.
— Bois-David, répondit André d*un ton où la tristesse tenait au moins autant de place que la joie, mon pauvre Bois-David, tu as eu tort de me dire cela et de me reparler d'elle. Pourquoi songer à Timpossible? pourquoi entrevoir l'irréalisable? Il y a des existences dans lesquelles le devoir tient trop de place pour que le bonheur s'y puisse loger. La
mienne est de celles-là. J'ai bien le temps de songer à moi, vraiment, j'ai bien le temps d'aimer et de rêver I il me faut agir, et, lorsque tu sauras pourquoi et dans quel sens, tu ne railleras plus, même affectueusement, ton ami; tu le plaindras!
LB FHiS DE MARIANNE
Lorsque Bois-David et André Lafresnaie étaient sortis du salon de madame de la Jarrie, le comte de Favrol qui les regarda un moment, à travers les volets encore fermés du côté de la rue de Grenelle, s'éloigner en causant, Favrol, comme s'il eût supporté avec angoisse ou colère la présence du capitaine, laissa échapper un soupir de soulagement.
— Enfin, dit-il, voilà ce soldat parti I Du moins, puis-je vous rendre, comtesse, cette justice de reconnaître que vous dépistez bien les espions.
— Était-ce vraiment un espion ? C'était pire que cela. Un espion cela se paye d'un côté et cela s'achète de l'autre. Mais cet homme a un but. Il faudra avertir Laurent Lafresnaie qu'il se tienne sur ses gardes, car il aura sur chacune de ses démarches et de ses actions l'œil de son fils.
— Il m'avait bien reconnu, dit encore Favrol. C'est en effet lui qui m'interrogea lorsqu'en Piémont, je combattais sous le nom de baron de Porly. Des fournisseurs de Tarmée, gagnés par d'Entraigues, me firent glisser entre les mains des soldats qui me tenaient. Cette fois-là, j'ai bien cru que je serais fusillé sans rémission. J'avais vu coucher le soleil, je ne m'attendais plus à revoir le jour. Bah ! fit-il, un peu plus tôt, un peu plus tard!...
— Comment? interrompit madame de la Jarrie, vous en êtes là, Favrol, vous, à croire que la fin de l'aventure consiste dans le peloton d'exécution? Où sont votre audace et votre confiance habituelles ?
— Oh ! dit Favrol, ne craignez rien; elles emplissent toujours et ma tête et mon cœur. Ces boufl'ées de philosophie fataliste ne sont pas fréquentes chez moi. Au contraire, je me sens plus que jamais, à cette heure, sûr du succès et avide de ce succès même. J'en ai soif. En vérité, je n'ai plus le temps d'attendre !
— C'est le mot de tous les affamés qui compromettent parfois leur œuvre en se précipitant trop tôt sur leur proie.
— Soit ! mais je sens bien, et vous le sentez aussi, que le moment est venu, que le Directoire tremble sur sa base, et que, selon le mot absolument juste du comte de Puisaye, dans sa proclamation du premier janvier de cette année 1797, la République aujourd'hui s'agite « dans les convulsions de la
mort. »
210 TJS8 HUSOABnrS
— Vous ai-je dit le contraire? Refusé-je d'agir?
— Non, comtesse, et vous êtes toujours cette admirable femme qui combattit si bravement à Savenay, notre Bradamante bretonne, la comtesse Régine, que les ffar5 de là-bas eussent, pour gagner le paradis, suivie jusqu'en enfer. Je vous vois encore à cheval, sabre en main, la plume blanche flottant au vent comme une aile de cygne, adorablement belle et vaillante. Comment ne vous ai-je pas aiméo à la folie, comtesse ?
— Parce que des femmes comme moi, mon cher Favrol, se donnent tout entières à une passion unique, et qu'elles n'ont pas le temps d'être coquettes lorsque ce vaste amour dévorant, embrasé, qui se nomme V ambition, s'est emparé d'elles. Aimer, être aimée, la belle chose, et comme on a tôt vu le fond de ces sentiments-là ! Je les ai éprouvés quand j'étais jeune, et j'ensuis revenue comme d'un voyage à la (téoeption. Mais ce qui ne trompe pas, c'est d'aimer la puissance, la gloire, l'intrigue, ce jeu continuel de la politique, qui devient si charmant quand on trompe et si tragique quand on lutte ; c'est de se livrer corps et âme, à ce démon de la bataille à main armée sous nos bois, à visage fardé dans nos salons ! Voilà qui est vivre, voilà qui fouette le sang, aBèche l'appétit, ravive éternellement la passion ! On peut avoir soixante ans et des rides, et demeurer fidète à l'ambition ! Et vous avez bien senti que je lui appartenais tout entière : voilà pourquoi, ambitieux vous-même, voœ ne
LB COaiTB DE FAVROL 211
m'avez pas aimée et n'avez même pas cherché à me plaire.
— J'eusse choisi plus mal, comtesse !
— Voyez-vous, Pavrol, nous nous sommes assodés : cela vaut mieux que de nous être adorés, .c'est plus sûr. Notre liaison n'est pas même de l'amitié, c'est de l'intérêt. Elle est donc indissoluble I
— Je croyais que les femmes n'étaient jamais misanthropes, dit Favrol souriant.
— Je vous répondrai par un mot de madame Du Beffiant : Du temps qm fêtais femmejje ne savais pas ce que c'était que la misanthropie. Le monde et la vie m'ont tout appris. C'est la bonne école !
— En vérité, dit encore Favrol, je me croyais terriblement fort, et devant vous j'éprouve comme un sentiment de faiblesse I
— Allons donc I Le plus redoutable de nous deux, n'est-ce pas vous? L'homme est le maître de sa destinée, voilà le fait. Si j'eusse été un homme, moi, je serais arrivée à tout!
— Et croyez-vous, fit le comte, que nous n'arriveroBB à rien?
— A quoi arriverai-je ? Le roi ime fois sur te trône, que deviendrai-je, moi qui l'aurai placé sur le pavois? Tandis que vous...
Ce nom de roi que madame de la Jarrie venait de prononcer ramena la pensée de Favrol vers une idée qui s'était invinciblement emparée de lui depuis la veille. Il avait salué, comme Porhouôt et lesautres, L'iq)parition inattendue de cet enfant au
regard étrange, au visage pâli, que madame de la Jarrie présentait à ses hôtes sous le nom de Louis XYII. Ému lui-même malgré son scepticisme, il n'avait pas tout d'abord essayé d'analyser cette émotion; ce qu'il y avait de saisissant et d'un peu merveilleux dans cette image soudaine du dauphin se montrant à ses défenseurs avait séduit Favrol par les côtés aventureux de sa nature ; puis, lorsqu'il était revenu sur son impression première, il s'était demandé s'il n'avait pas été dupe. Il connaissait trop bien madame de la Jarrie pour ne point la croire capable de toutes les fantasmagories et de toutes les ruses. Quoi qu'elle eût fait d'ailleurs, et qu'elle eût ou non menti, la vérité est que la comédie présente était bien jouée, et cela sufiSsait à Favrol.
— Ce qu'il faut, c'est que je trouve mon profit dans la pièce, se disait-il. Que les personnages soient réels ou imaginaires, peu m'importe I
Il n'était pas homme cependant à garder bien longtemps un doute. Il s'était donc prorais d'obtenir de madame de la Jarrie la vérité nette, entière.
Lorsque la comtesse Régine parla du roi, Favrol résolut donc d'aborder la question sur-le-champ :
— Comtesse, dit-il, malgré cette science désolée de la vie dont vous parliez tout à l'heure, avez-vous en moi une confiance absolue ?
— Que voulez-vous dire ? fit Régine en souriant.
— Je veux dire que si vous aviez un secret mor-
tel à confier à quelqu'un, me le confieriez-vous, à moi?
— Franchise pour franchise, comte. Vous voulez que je vous réponde nettement? Eh bien 1 ce secret, je serais sûr que vous le garderiez si...
— Si?
— S'il était de votre intérêt que personne ne le connût.
Favrol opposa un sourire sarcastique au mouvement de lèvres plein de raillerie de la comtesse.
— Soyez rassurée en ce cas, dit-il. Le secret que j'ai deviné ou plutôt que je vous demande de me confier, nul ne doit le connaître que vous et moi.
— Parlez donc.
— Vous ne devinez pas ce dont il s'agit ? dit Favrol.
— Non.
— Il s'agit de cet enfant, oui, de cet enfant que vous avez présenté hier à nos amis, et dont les droits doivent anéantir ceux du comte de Provence.
— Ah ! fit Régine lentement en regardant Favrol à travers ses cils baissés. La flamme féminine qui coulait ainsi entre ses paupières pénétrait le comte jusqu'au fond de l'âme. — Ah ! vraiment, il s'agit du Dauphin ?
— De lui, oui, de cet enfant inconnu qui est, dites-vous, l'enfant royal.
— En doutez-vous donc? fit la comtesse avec ironie.
2Vi JOB KoacxBms
Favrol s'était levé et marchait à travers le salon. A cette question de madame de la Jarrie, il vint ae planter droit devant elle, et la regardant à son tour bien en face ;
— Eh bien ! oui, dil-fl nettement, j'en doote !
— Toute cause sainte a ses incrédules, fit Régine. Voyez saint Thomas. Je voius ai pourtant donné des preuves...
— Quelles preuTBB ? demanda FfiRrrol.
— Faut-il donc voua répéter encore les détails historiques d'hier, la substitation d'enfent, l'interrogatoire de celxd que les envoyés de la Convention appelaient l'^-danphin, au besoin les témoignages des deux derniers gardiens du pauvre petit prisonnier, Gtowm et Etienne Losne! enfin tout ce qui prouve que Tenfant mort au Temple n'était pas le fils de notre roi, et que l'enfant royal est aujourd'hui sous notre garde ?
— Ainsi vous n'auriez pas hésité à conduire le Dauphin à Paris, au milieu de ses ennemis ?
— Le roi ne doit-il pas être au poste de danger? D'ailleurs, si la République compte de nombreux défenseurs à Paris, le royalisme y a des adhérents plus nombreux encore. Bien des officiers de l'armée, Pichegru, Ramel, le club de Clichy, les émigrés, les soldats réfractaires ou déserteurs que nos amis entretiennent de leurs deniers dans la capitale, tous se lèveraient^comme un seul homme pour défendre leur roi. C'est pourgu/oi je ne crains rien pour Sa Majesté.
LE (xniTB jm FAa^OL 215
— Allons, dit FsmiKdy Je B6 saurai rien, tous ne voulez rien me dine !
-«- £t que voulez-yous que je/¥Ous dise 7 Que j'ai tout fait pour tromper meslamis, que cet eiifant n'est point du sang de Louîs^VI, que j'ai joué une odieuse et atroce comédie ? C'est oek que tous voulez savoir?
— Je veux savoir la vérité.
-r Je vous l'ai dite.
-- Allons donc I Elle seratt trop bdile. Il.n'y a que les romans qui soient si aonsélanti^.
^ Mon cher comte, dit madone de k Jairie, railleuse, on ne saurait plus poliment dire à ime femme qu'elle a menti.
Favrol passa brusquement sa main sur son front, la laissant retomber jusqu'à son menton, comme s'il s'essuyait le visage ; pufe, avec une sorte de résolution mâle :
— Voyons, dit-il, si je me tnompe, exeusez-moL Mais je sens en vous un désir si âpre de dominati9n, de puissance, de oanvoibtSB ambiUeuse que je me demande comment le hasard a mis entre vos mains un tel instrument de pouvoir : l'enfant d'un roi!
— Vous croyez donc au hasard, vous? Je croyais que, comme moi, vous ne croyiez qu'à vous-même.
— Toujours est-il, continua Favrol en regardant madame de la Jarrie, qui se renversait sur son siège, les mains croisées derriàre sa tête, dans une pose délicieuse et ironique, — toujours est-il que
je ne crois pas à] ce providentiel secours, à cette délivrance bienheureuse du Dauphin, à ce rêve l
— Allez donc essayer de faire partager vos soupçons à mademoiselle de Eermadio, à Porhouôt, à vos amis du club de Clichy, à tous les nôtres I
— Moi? fit Jacques. Ah ! sur ma foi I vous me connaissez mal, comtesse. Moi? Je doute, mais j'obéis; je nie, mais je sers. Et que cet enfant soit ou non le fils d'un souverain > la belle affaire! Sa vie doit-elle assurer la richesse à la nôtre? Sa présence doit-elle être utile à nos espoirs? A son ombre pouvons-nous satisfaire nos appétits et aiguiser nos dents? Alors, fils de manant ou de prince, il est le roi! Le roi, c'est celui qui m'ouvrira, toute grande, la large existence que je veux vivre! Le roi, c'est celui qui étanchera cette soif de pouvoir qui me dévore, comme elle vous brûle.
Régine, abaissant ses ipains jointes entre ses genoux, le cou tendu vers Favrol, regardait avec une sorte d'instinctive admiration, cet homme à la taille et au geste de Titan, dont les noires prunelles, maintenant incendiées, semblaient jeter des flammes. Il était vraiment beau, le geste hardi, le visage sanguin d'ordinaire, à cette heure enflammé et ardent, comme si le plaisir eût embrasé ses veines ! Une sorte de puissance irrésistible, mais tout intellectuelle, entraînait vers hoi cette femme pourtant maîtresse d'elle-même, et, devant cette audace superbe, cet aveu presque cynique, elle éprouva à son tour la tentation de la vérité.
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— Ahl c'est ainsi? dit-elle. Eh bien! soit; tenons désormais à nous deux les fils de tout ce drame. Votre main, Favrol: vous êtes un homme !
Elle était restée femme par l'admiration instinctive de la force ; sa main nerveuse serra la main robuste de Favrol, puis regardant encore fixement:
— Eh bienl dit-elle, je l'avoue, vous avez deviné. Cet enfant^ c'est moi qui l'ai fait élever, loin de tous, en Bretagne. Recueilli par moi, je l'ai façonné pour le trône, comme si vraiment il fClt du sang de nos rois. J'ai fait ce rêve superbe de régner par lui, d'être dans l'ombre une sorte de régente cachée, obtenant tout de cet enfant que je connais commo mon fils. Habitué de bonne heure à se croire né pour la couronne, ce petit être est pétri pour la royauté, comme s'il était né aux Tuileries. L'idée de tout pouvoir a captivé déjà cette jeune tête ardente, et — parlez ensuite des dons de la race! — si je ne l'appelais pas monseigneur^ cet enfatit me demanderait peut-être pourquoi je lui manque de respect. Ahl vous avez voulu savoir, mon cher comte? Vous voyez, j'avoue, je dis tout, je me livre ; mais je n'ai pas peur, sur mon salut I que vous disiez jamais que la comtesse de la Jarrie a revêtu un enfant trouvé des habits du dauphin. Savez-vous pourquoi?
C'était maintenant au tour de Jacques de Favrol d'éprouver un sentiment involontaire d'admiration; assise et les bras croisés sur sa poitrine^ parlant
218 LBS uuacAmKS
enluiodiai&tla tête et en plongeant ses regards dans les yevx du comte, Bégme dominait en ce moment Favrol, comme le magnétiseur domjae le su^et qu'il câBÉSBoqple, et c'était un spectacle étrange que cette soa^ de «duel d'a;uda^ «lUre ces deux âtres si àiergiquemast Irempés p&oir l'ayentuie.
— Tenez, continua Régine, vous ne vous doutez pas combi^ le mystère que vous exigez que j'édaircisse pour vous doit vous causer de stupeur et, Fas6ure2-v0U6, de j(àb aussi peut-être!
— Be la joie, à moi?
<— Ah! vous ne croyez pas aniix romans? Un enfant royal qu'on arracherait à ime prison et qu'on élèverait en le dérobant à tous les yeux, cela vous semble une impossibilité qui outrage votre superbe raison? Eh bien t easL tout ceci, la vérité est plus incroyable que la fable, mon cher comte. L'enfant que vous avez vu est le fils de Marianne Porhouôt !
~ Marianne 1 s'écria Favrol, à demi épouvanté et reoulao/t d'un pas, les yeniK hagards.
— Le dauphin de France, devant qui Pierre Pfflhouôt ployait les genoux, c'est le petit-fils de ce paysan qui ^nore qm sa fille morte ait jamais laôssé un fils et jamais eu un amant.
— Mariannei répétait Favrol éperdu.
~Oui, dit IL^iûe froidBment,MBJiane Poirhouêt, morte de douleur, de honte, morte d'abandon, la pauvre Marianne, que j'ai saignée, seccworue, arrêtée sur la pente du sukide et dont j'aidais promis, lorsqu'elle mourut, d'élevar l'enfant... votre enfant.
Favrol, ajoutala comtesse avec ime lenteur savante, et comme si elle eût enfoncé un couteau dans le cœur d'une victime.
EDe n'avait pas d'ailleurs tesoîn de chercher à faire souffrir Favrol. Après le premier moment de stupeur passé, Jacques redressa la tête d*rai air de superbe confiance, et Régine vit revenir sur les lèvres du comte ce sourire d*Ajax intrépide, qui était celui de cet orgueilleux.
— A la bonne heure^ dit la comtesse raffleuse, vous êtes bien identique à vous-même et tel que je vous avais deviné. La seule pensée qui tous vient maintenant, c'est que, si cet enfant est votre fils, votre ambition est bien plus sûre encofre d^tre satisfaite, IMes compliments, Favrol; vous êtes un homme complet
La comtesse avait lu dans cette âme comme à livre ouvert. C'était vrai. La première pensée de Favrol, après la surprise écrasante, était une pensée d'ambition. Quoi I cet enfant, ce dauphin, inventé par la ruse de l'une et accepté par la crédulité des autres, ce prétendant, qui pouvait s'asseoir avant peu sur le trône de France, c'était son fils, à lui, Favrol, l'enfant de cette Marianne qrfîl aTait un jour rencontrée et aimée, oubliée le lendemain, et dont il n'avait conservé qtfune mémoire vague, une image à demi effacée, le souvenir d'un fantôme ? Son fils I II avait un fils ! Ce qu'il éprouvait devant cette révélation était bien facile à analyser. Aucun sentiment humain, aucun tressaillement paternel.
220 LES IffUSCADINS
La satisfaction pure et simple de tenir de plus près à l'instrument vivant qui devait assurer le triomphe du complot où Laurent Lafresnaie avait sa part. Madame de la Jarrie avait raison : Jacques de Favrol était un homme complet. Pas une faiblesse. Ce coup de foudre ne le transformait point. Être père lui importait peu ; il ne voyait en tout ceci qu'une chose, qu'une espérance : père du roi/
A de certaines époques, l'amoncellement d'événements, le choc des drames improbables, le bouleversement général des situations amènent en haême temps le trouble des cerveaux et l'efiTarement des consciences. Tout est possible dans le futur, parce que tout a été dans le passé. On a vu les chimères se changer en réalités, les trônes craquer, des justes tomber, des héros naître, des nations près de la mort ressaisir leur glaive et vaincre ; on a vu la boue régner, le fantastique s'animer, les vibrions de la goutte d'eau devenir géants et commander; pourquoi ne saisirait-on pas, à son tour, le pouvoir? Pourquoi ne monterait-on pas aussi sur les marches du trône ? Pourquoi ne ramasseraiton pas la pourpre déchirée pour la recoudre et s'en faire un manteau ? Pourquoi ne serait-on pas le fnaitre?
Favrol ne pensait plus à ce roman d'amour, à ce passé qui avait vu naître l'enfant abandonné, à cette Marianne, charmante et crédule, séduite autrefois enBretagne. Il l'avait aimée cependant,autant qu'un tel homme peut aimer. C'était là, cette idylle armo-
ricaine, un de ses souvenirs de jeunesse, mais le temps l'avait dès longtemps couvert de son ombre. Les premiers baisers, les premières larmes, l'abandon, les prières de Marianne, les lettres qu'elle écrivait, auxquelles il répondait, toute cette douleur et cet amour du temps jadis, Jacques n'y songeait guère. Il avait cru l'enfant mort ; Porhouôt, qu'il avait revu et qui ignorait tout, ne parlait jamais de Marianne. A peine, lorsqu'il y songeait par hasard, Favrol murmurait-il par contenance : Pauvre fille ! — Et voilà que l'enfant de Marianne, le sien à lui, son fils, vivait, avait grandi, allait régner! Quel rêve!
— Où est-il? je veux le voir, dit le comte à Régine.
Elle se prit à sourire doucement :
— Patience, fit-elle toujours railleuse ; vous avez attendu de longues années, vous pouvez bien attendre un jour, ou quelques heures. L'enfant est maladif, nerveux, impressionnable. Il est de ceux que les oières enfantent dans les larmes et la honte. La fatigue ou plutôt la surexcitation de la scène d'hier a profondément agi sur ce cerveau plein de songes et de flamme, et aujourd'hui la fièvre l'a saisi. Il repose maintenant, il dort. Laissez-le à ses rêveries d'enfant, où peut-être il oublie qu'un jour il sera roi !
— Roi! répétait machinalement Favrol.
— Je vous ai tout dit, fit Régine de la Jarrie, et maintenant, sur votre honneur, comte, nul ne
%22 LES MUSCASONS
saura ca secret en ce mcyculay pas même cet enfant !
— Peraoïme» répondit faimemeni le eomïBj cependant émui.
— Je prendâ acta da ee^serment» dit la comtesse
d'une voix gvaaT».
Puis, sa levant et souriant, eonoiB lorsqu'elle causait tout à l'heuire aiec André :
~ Axi mcdns, dit-elle,, laon cher Favrel« eompUmenteQHDoi sur mon aduesse el Les ressources de mon ioaginfiliûn. Seriez juste, Machiavel eût-il , mieux fût?
— Non, dit Faivrol gatammfflit, car c'est parfait. Vive la comtesse Régine!
— -^ Bt YioB'. k toi! dit*^Ue en donnanit è scm sourire une étrange expression d'audace charoMmie et d'adorable impertinence^.
Lorsqpia Faurol soirtit. de l'hûteU il eut besoin de rassembler ses idées^ comme an landesiâiii d'one nuit d'oi^i o\L aptes lui mmfm.
Tout ce cpill venait de voir 6t d'apprendre tourbillonnait litl^alADient dans sa tâte. Jamais, dans ses nuits d'insomnie les phis troublées par la fiàrve de l'ambition, avait-il pu concevoir une réaUté plus rationnante que celle quil taiait maintenanià portée de sa main? Le fils de Marianne et le sien, roi de France, assis aux Tuileries, distribuant comme à son gré l'or de la patrie? Il y avait là de quoi devenir fou. Jacques se demandait maintenant si madame delà Jarrie ne l'avait pas encore trompé, et si cet enfant était bien né de la fille de Porhouêt.
LE eOWI» DB FlkVROL S93
— Pourquoi m'aurait-efle menti sur ee point ? se disait-iL Fout m'enehainer pbis sûrement à elle et à son «Bu^e, a^l-elle besoin de cela? Ne suisje pas poussé Ters le môme but que eehû qu'elle poursuit ?
Et â voyait d^à âeTant lui cette fbrtime tant désirée, ces honneurs si difficiles à eonquérirt Quels lendemains à toutes ce? journées crcieUes, misérables, où il végétait à Londres> en Allemagne^ où il complotait, où il risquait sa vie, en Bretagne, en Italie I Q«idle revanche l Conmie tout serait vite oublié : déboires, médiocrité, ruine, jours sans pain, miits sans espoir, tous ces maux que la Révolfcftion avait amenés pour Im en consommant la perte d'une fortune quil avait insolemment dépensée, en grand seigneur, dans les f§tes et les soupers! Bt cette vie de la vingtième année, eUe allait recommencer pour lui : les filles dt)péra, les eniviantes parties de jeu, les grandes chasses, les flatteurs autour de lui, les courtisans empressés : tout ce quMl avait perdu, tout ce qu'il voulait retrouver à la fois, d*un seul coup !
Puis une pensée l'arrêtait soudain, comme im cerf emporté qu'une balle couche à terre. Il songeait à Marcelle, et il se sentait, avec une certaine colère, mordu au cœur par un amour plus puissant qu'il n'eût voulu sans doute. Épouser Marcelle, disposer de la fortune des Kermadio : être à la fois riche et heureux par elle, ce désir le torturait autant que l'ambition elle-même. Jamais Favrol ne
224 LES IfUSCADINS
s'était senti aussi profondément remué et pr^^ comme il disait, par aucune femme. Il avait trop souvent aimé pour aimer vraiment; mais, cette fois, le regard, la voix, le charme de Marcelle, avaient sur lui, sur cet homme fort qui brisait les obstacles au lieu de les franchir, un pouvoir qu'il subissait, mais dont se révoltait son orgueil.
Il se méprisait un peu lui-même en se sentant — qui l'eût dit? — jaloux, jaloux d'André Lafresnaie, dont les regards avaient osé se lever, attendris, sur Marcelle, en même temps qu'ils se braquaient, presque menaçants, sur Favrol luimême.
— Ah I celui-là, par exemple, pensait le comte, qu'il n'essaye point d'entraver ma marche, qu'il ne tente ni de deviner notre œuvre politique ni de me disputer l'amour de Marcelle : dans l'un et l'autre cas, je serais sans pitié, je l'écraserais !
Et c'est ainsi que le comte Jacques de Favrol, l'homme d'action, passa une partie de la journée à rêver.
PACTE d'alliance
André avait rapporté de Texpéditiên qu'U venait de tenter vers la rue de Grenelle un sentiment plus attristé que celui qui emplissait son cœur, lorsque, la veille, il avait suivi son père jusqu'au seuil mystérieux de l'hôtel de madame de la Jarrie. Le capitaine était loin d'être dupe des paroles de ce la Girardière et il n'attachait aucune créance à cette affaire de sucres et de cafés, inventée à plaisir pour donner le change aux limiers de police. Quel que fût le véritable nom du citoyen Hennequin de la Girardière, André était avec raison persuadé que cet homme était, à Paris, un des agents du comte d'Entraigues, arrêté à Venise par André lui-même, et qu'il remplissait quelque fonction secrète , comme celle de commissaire royale à la façon de la Villeumoy,
. Peu de temps auparavant, en effet, le Directoire avait été directement menacé par un complot, déjoué dans les premiers jours de nivôse, le 2 février, grâce au citoyen Malo, chef d'escadron commandant le 21® régiment de dragons, et à Ramel, com-
226 LBS MUSCADINS
mandant la garde du corps législatif, ce même Ramel à qui Augereau devait arracher ses épaulettes, lors du 18 fructidor. Brotier, Duveme de Presle, Poly et la Villeumoy, agissant au nom de Louis XVIII, avaient rêvé de s'emparer des pouvoirs publics, de substituer la royauté à la république, et, pour ces MtSy avaient été condamnés, le 17 germinal, à la peine de mort par le conseil militaire, qui, usant de la faculté à lui accordée par l&loidu 4 nivôse anlY, avait commué cette peine, p<i>ur Brotier et Duvecne de Pr^le à dix années de réclusion^ poux la Vilteumoy, à une aofiée, et pour Poly à eiâiq années de réclusion. Paris était eoisore sous le coup de Témotioa causée par ce procès et on prétendait que les faubourgs étaient activement trauaiUés par de nouveaux cotamissair^ royaux^ êdliés au club mcmarchiste de Clicby, aux muscadins, aux GoUets noirs, aux prêtres réfractaires, aux chouans déguisés^ diox ehattffeurs des campagnes, et à quelques officiers des étatsmajors et fonctionnaires du pouv<i»i*, dont on répétait les noms tout basu
André était donc certain que cet B^Emequin conspirait et confirait avec sonpère. Le foyer du cooipiot était cet hôtel de madame delà Jairriû et mademoiselle de Kermadio y avait son rôle. Lequel? André cherchait à deviner et ne faisait que des conjectures. Toujours est-il qu'il pouvait maintenant sans crainte d'être démenti, se présenter devant Laurent Lafresnaie et lui dire : « Je tiens les
LE eOnCIB DB IRkIVrROL %S17
premiers ilsdâ votre intrigue ; Toulea-vfnus, je tqus en coiywa eacwb une fois, vous arrêter avant qu'il ne soit trop tard? » Mais André coimaissait son père y il savait quelle Tolonté de fer logeait sous ce crâne hrelon. M. Laéresnaie dût plutôt donné sa vie qait dô reculer d*ttn pas.
— Je n'aurai d'aaction sixr lui^ songeait André, qu'en le désarmant par mon sacrifice ou ai le fléchissant par ra&etion.
André aratt alors pensé •««* comiuent n'y avait-il pas soQEigé plus tdt? — à eMe femofte que M. Lafr^aie ainiait de tonte son âme, de toute* la chaleur qui reliait en lui, en cette âme aigrie par la déception, de tout ce qu'ii gardait de flamme mal éteinte. Ge mmi était venu àla peansée d'André : Jeamel Oui, sons nul doute>. e'élait par Jeanne^ et par Jesmie SBBÎIe peint-étre qu'on poavaiili arroir ra^ son de Lafreanaie. fille était pour loi tout ce que la vie gardait encore, hors de rambition, et caresse et d'autour, Sans en être jaloux, mais^ en éprouvant pourtant un certain sentimeul deMstesse, André voyais himt que,^ àma le cœur de son père, l'afEection du fils pesaôt moins que TamcHir de l'épouse^ LaureoDÉ Lafresoae , cet hioiBime ws. veines en quelque soirte reâtoidies par l'amertume des expériences sujccessifes plos encore que peu* les années, retrouvait en présence de «BeannCi, des émotioi» presque juvéniles, des tendresses qu'on n'eùl pu soupçonner dans cette nature grave et froide*
— . C'est par ella que je pourrai tout, se dit An-
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dré, et, le soir même, certain que de ce côté il allait rencontrer le salut de son père, il résolut de parler à Jeanne.
La veille, Jacques de Favrol, en quittant Madame Lafresnaie, avait formellement promis qu'il reviendrait bientôt, le lendemain même ; et durant toute cette journée, la jeune femme avait attendu en vain, s'inquiétant, se demandant pourquoi Favrol ne reparaissait point. Patiente et se contentant de rêver à lui lorsqu'elle le savait loin de Paris, elle se sentait énervée et comme frissonnante d'une instinctive terreur depuis qu'elle l'avait vu à Paris. Tant de dangers en eSét l'entouraient 1 Emigré, proscrit, sa tête était mise à prix. On avait fusillé, au camp de Grenelle, des gens moins compromis que lui. L'imagination ardente de Jeanne s'échauffait encore davantage à l'idée des périls que courait Jacques. Elle le voyait, par la pensée, arrêté, jugé, condamné déjà.
— C'est ime folie de ne pouvoir maîtriser ses terreurs, se disait-elle.
Et, quoi qu'elle en eût, pendant cette longue journée, tandis que Favrol obtenait de madame de la Jarrie la révélation du secret qui entourait le faux dauphin, Jeanne sentait rouler dans sa tête mille idées disparates, effrayantes, mais pas une fois l'idée ne lui vint que Favrol pouvait la tromper et en aimer une autre.
Il avait cependant, durant l'entretien de la veille, paru bien contraint, parfois embarrassé, mais
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Jeanne mettait naïvement l'embarras et la contrainte sur le compte des préoccupations politiques et des dangers courus, de ces mortels dangers qui lui rendaient plus cher cet amant et, aux yeux de cette femme, excusaienten partie sa propre faute. Il était si malheureux ! Elle avait d'ailleurs foi en lui, une foi complète, absolue. Elle croyait, elle était certaine qu'il s'était donné tout entier, comme elle s'était donnée, et pour ne plus se reprendre. Son inquiétude était donc non de la jalousie, mais de la terreur.
Ëavjûurnée, puis la soirée avaient ainsi passé, et la nuit était venue. Jeanne maintenant se tenait à sa fenêtre ouverte, assise et regardant vaguement et sans voir, la perspective des quais, à peine éclairés, et la silhouette des maisons étroites et hautes, pressées les unes contre les autres, et dont les toits d'inégale hauteur et les cheminées se détachaient nettement sur le ciel d'un bleu tendre, où brillaient les premières étoiles. La nuit n'était pas sombre, et Ton apercevait, allant et venant, les passants, dont les voix montaient comme un murmure sourd jusqu'à la fenêtre où la jeune femme était accoudée. Parfois un refrain éclatait et se perdait au loin, couplet de la pièce à la mode, refrain de guerre comme le Chant du dé^ part, Qu vaudeville de la réaction, comme le Réveil du peuple, Jeanne n'entendait rien et continuait à songer.
Comme elle se sentait isolée et perdue dans ce
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grand Paria, tout plein de yie sous ce ciel d'été, dont la chaleur grisait ! Le ministre avait fait demander Laucent Lafresnaiô, et par liasard le secrétaire général travaillait avec Le citoyea Cochon. Jeanne était donc seule et libre : elle eût certes couru au logis où était descenda Favrol, si elle Feût connu. Puis la pensée lui venait qu'elle Teùt compromis sans doute, et peut-ôtre fait découvrir, en agissant ainsi, et cette idée fixe de l'arrestation de Jacques s'e^iparait de nouveau et phis étroite<ment de son cerveau.
Elle rêvait ainsi^laissant pr^ d'elle,.sous la lampe, un ouvrage inachevé, lorsqu'on frappa doucement à la porte, et^ croyant que c'était sa iemme de chambre , elle demanda :
— C'est vous,. Églé ?
On ne répondit pas tout de suite, et Jeanne se leva brusquement, se disant tout bas : C'est lui I Elle fit quelques pas vers la porte qui s'ouvrit : ce n'était pas Pavrol, c'était André, André pâle, soucieux, plus sombre encore que de ^utnme, et qiu salua Jeanne d'une voix triste.
— Bonsoir, mon ami, dit-elle douc^nent, toute déçue.
Elle fit signe au capitaine de s'asseoir, et prenant un ton d'enjouement factice :
— Eh bien, dit-elle encore, vous voici donc f On vous croirait vraiment toujours en Italie 1 Vous n'avez point reparu ici depuis hier, et votre chambre est demeurée close»
— J'ai passé la nuit i Tétat-major.
— Avez-vous vu votre père ce matin?
— Non.
Jeannese contraignit pour essayer de rire un peu :
— Allons, allons, fit-elle, j'en reviens à répéter ce que j'ai dk déjà : vous ôtes lygubre comme un amoureux, mon cher André» Vous avez conquis l'Italie, mais vous avez été conquis par une Italienne!
— Encore une fois, non, Jeanne, répondit André avec cette gravité qui donnait tant de caractère à son beau et sympathique visageu H s'agit bien d'amour pour moi, et quand toute ma jeunesse étouffée jusqu'ici, quand tout ce que j'amasse en moi de trésors d'affection pour la femme inconnue ou rencontrée que j'aimerai, se révolterait tout à coup et éclaterait, aurais-je vraiment le droit et le temps de donner ma vie à cette femme? Croyez-moi, Jeanne, j'ai d'autres soucis que ceux-là !
— Vous, mon cher André ? fît Jeanne^ attirée par la loyauté de cette nature et touchée par l'expression profonde de tristesse que le jeune homme avait donnée à ses paroles ; mais, si quelque douleur vous frappe réellement, pourquoi ne vous appuyez-vous pas sur ceux qui vous aiment? Vous êtes si froid et si retenu avec md depuis votre retour, que j'hésiterais à réclamer une confidence si vous ne me paraissiez point frappé si vivement. Sachez bien que je n'ai rien de frivole, mon pauvre André, et que je suis capable de comprendre une
souffrance. D'ailleurs, fit-elle avec un adorable sourire, que vous le regrettiez ou non, je suis un peu votre mère, une mère de vingt-quatre ans, hélas ! €t qui aurait peut-être besoin elle-même des leçons de son fils.
— Vous êtes bien telle que je m'attendais à vous rencontrer, ma chère Jeanne, dit André. En effet, j'ai besoin de vous, grandement besoin, non pour moi, mais pour un être qui nous est cher à l'un et à l'autre.
— Votre père? demanda Jeanne vivement.
André inclina la tête sans dire un mot.
—Est-ce qu'un danger quelconque menace M. La-
fresnaie ? demanda encore Jeanne.
— Oui, répondit André, et un grand danger.
— Lequel? mais lequel donc? et puis-je le conjurer? Dites, dites vite, André.
— A cette heure-ci, dit André gravement, mon père joue sa tête.
— Lafresnaie I
— n conspire. Oui, Jeanne, ce pouvoir qu'il a reçu du Directoire, il se dispose à le retourner contre le Directoire lui-même!
— Qu'est-ce que vous me dites là ? fit-elle éperdue. Est-ce que c'est possible? Lafresnaie, lui?... Je n'entends rien à la politique, et tout ce qui vous attire de ce côté-là me fait peur. Au profit de qui, avec qui, votre père conspire-t-il ?
— Au profit du roi, avec des émigrés suspects récemment venus à Paris.
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Jeanne hochait la tête maintenant^ comme quelqu'un qui comprend tout à coup une chose mystérieuse et qui lui échappait jusqu'ici. Ces visites cachées de Favrol, ces entretiens secrets, ces rapports constants, qui Fétonnaient et l'inquiétaient, lui étaient expliqués brusquement. Quel étrange destin I Une môme cause unissait, un même but attirait son époux et son amant.
— Qui vous a appris tout cela, André? demanda-t-elle, tremblant déjà qu'il ne fût sur la piste de Favrol.
— Le hasard d'une mission militaire. Le chef de la conjuration permanente contre la République était en Italie, à Venise, et c'est par moi que le général Bonaparte l'a fait arrêter. Ses papiers m'ont toiit appris. Et ce secret, que je tiens seul dans mes mains et que je vous confie, ce secret qui fait d'im fils le juge de son père, je Tai révélé hier nettement, en toute franchise, à votre mari.
— A Lafresnaie ? Et qu*a-t-il dit ?
— Eh! fit André avec amertume, vous savez bien qu'une menace ou un danger ne peut rien pour l'arrêter. Il m'a seulement défié — quelle folie ! — d'aller le dénoncer, de le livrer à des bourreaux!
— Vous? dit Jeanne avec effroi.
— Il sait bien encore, continua le capitaine, que je suis de ceux qui se sacrifient et non de ceux qui dénoncent f Ah ! s'il ne fallait que donner ma vie pour sauver son honneur ! Mais comment, où
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quand ? Autant de questicHis sflois répcmses. Pourrai-je seul déjouer ce complot 2 Pourrai-je me liyrer moi-iafoie pour assuref sa rai^OD ? Quelle issue j a-t-â i une situation pareille? J'ai cbercAé depuis Mer;, j'ai trouvé mille coml)inaisons fidles, impossibles. Une seule m'est apparue daire et vraie. Je n'ai plus, je le vois bien, aucun pouvoir sur mon père. Sa vie passée est oubliée par lui.. Son existence nouvelle date de vous. . . Et voilà mon espoir : ce que je n'ai pu obtenir, Jeanne, vous l'obtiendrez; c'est vous qui empêcherez ouxL pelade se perdre.
— Moi?
- Il n'y a que vous, Jeanne, qui paissiez le détourner d'une pareille aitreprise.
— Moi I répétait Jesmne avec effroi et comme sk cette confiance qu'avait André dans Tamour de Lafresnaie pour sa i^mme eût fait honte à la covb* pable.
— N'hésitez pas, ne tardez pas ; votre voix seule est tottte-puissante sur son cœur. Il faut le sauver. Qu'il n'écsoute pas son fils, soit ; mais vous, il vous croira. Et c'est à vous, Jeanne, que nous devrons de 1 avoir arraché à ces complots, où il joue sa vie et, ce qui est plus encore, sa renommée d'homme d'honneur !
— Vous avez raison, vous avez raiscm, André, répétait Jeanne machinalement... Il faut le sauver... Vous avez bien fait de compter sur moi... de me tout dire... Je suis digne de votre franchise.
LE CÛKTB BS KATROL 235
André... Moi aussi, pour cpiiee&Bom de Lafresnaia deiûeiyre honoré, je dooneraiB ma vie. Vous me croyez, B/'es^e pas î
-— Voila ât£& uae honnête Cemae, Jeanne, répondit André, âauvez icotre époux 1
Puis ayee une sorte die rage :
— Ah 1 quand je pense que lui^ hii, mon père, lui, que je respectais comme le serviteur fervent de cette Eépuhlique à <^i mask sai2g est dû^ quand je pense qu'A est eitouré d'intrigants vils, de trafiquants infâmes,,de maquignons politiques qui vendraient la patrie comma ik débitent, disent-ils, leurs sucres et leurs cannelles I Quelle honte I
Il marchait à grands pas, et s<m ombre s'allongeait sur le tapis ; Jeanne le regardait passer et repasser devant la lampe. A chaque parole, un sanglot qu'il étouffait lui montait à la gorge. Toute sa loyauté se révoltait, et la jeune £emme ne pouvait s'empêchar de se dire combien celui-là du moins était honnête et pur^
Les insultes dont il couvrait les complices del.afresnaie avaient d'ailleurs frappé au cœur Jeanne, qui songeait à Pavrol.
— Les connaissez-vous donc, ceux dont vous parlez? demanda-t-elle, poussée par un secret instinct, et avec une angoisse profonde.
— J'en connais un seul, et je juge les autres . diaprés lui, dit André-
— Un seul? et quel est celui-là?
— Un aventurier, un intrigant, un homme dont
le visage, j'en jurerais, ne m'est pas inconnu et que j'ai rencontré déjà dans les rangs de nos ennemis, un de ces chercheurs de hasard et de ces affamés qui ruinerai'^^nt la France pour satisfaire leurs ambitions, im être audacieux, insolent, fier d'une beauté sur laquelle il semble vouloir baser sa fortune, et qui, tout en complotant contre la République, conspire pour son bonheur personnel, car il convoite la fortune autant que les charmes d'une pauvre fille qu'on a jetée, je ne sais comment, dans ce milieu d'intrigues et de vilenies I
Tandis que le capitaine parlait, Jeanne se sentait comme prise à la gorge et devenue toute tremblante. Chaque mot prononcé par André la frappait au cœur, chaque injure adressée à cet inconnu la frappait au visage. Il lui semblait que c'était Favrol que voulait désigner le jeune homme. Un émigré, un audacieux ! Elle écoutait, haletante, prête à arrêter sur les lèvres d'André les phrases virulentes; puis, tout à coup, lorsque le jeune homme parla de cette pauvre fille convoitée, courtisée par l'inconnu, Jeanne Lafresnaie recula d'un pas et porta brusquement ses mains à sa poitrine. Elle avait ressenti une de ces sensations particulières, dit-on, à Tanévrisme; elle crut qu'elle allait s'évanouir, un frisson lui parcourut tout le corps, et ses yeux, cernés soudain, jetèrent une flamme fiévreuse.
L'abat-jour baissé de la lampe à tringle ne permettait pas à André de voir cette brusque décomposition du visage de Jeanne.
Il se fit un silence, pendant lequel on n'entendit qu'un bruit lointain de chants entrant par la fenêtre ouverte. Jeanne s'était remise un peu, surmontant, dominant son émotion, espérant d'ailleurs qu'il ne s'agissait point de Favrol. Il y a tant de conjurés dans un complot !
Elle rendit sa voix assurée, et lentement, pour qu'un brusque sanglot ne lui coupflt point la parole :
— Et cet homme, André, demanda-t-elle, savezvoussonnom?
— Son nom? fit-il avec un rire amer, son nom? Je ne connais que son nom de guerre, un nom de comédie, la Oirardière, Hennequin, que sais-je? Quant à son vrai nom, il le cache.
Jeanne crut, cette fois, qu'elle allait vraiment perdre connaissance. Elle s'appuya d'une main crispée contre une console dont ses doigts fiévreux réchauffaient le marbre.
— Lui! murmura-t-elle d'une voix étouffée que le capitaine n'entendit pas, lui !...
Elle revoyait soudain, elle relisait maintenant, mais comme s'ils avaient été écrits en traits de feu, ces mots tracés par Favrol sur le papier qu'il avait fait passer à Laurent Lafresnaie : Le citoyen Hennequin demande à vous parler. Et ce nom, ce même nom d'Hennequin, ce pseudonyme de Favrol, elle le retrouvait sur les lèvres d'André I Comment douter? Comment n'être pas convaincue ? La malheureuse Jeanne, tandis que le fils de Lafresnaie
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continuait à arpenter la «hambre, soufifratft une de ces tortures dont le scravenir ne peiïl être effacé même par des années de bonheur.
Alors elle voulut tout savoir, eilenom ée la jeune fille que cet Hennequin aimaMi et comme il lui parlait, et de quels regards îl la eoirrraitl Hie-vouiut qu'on lui décrivit le visage, les yeux, les sourires de cet homme, et André, avec la préclsîon d'un homme qui hait, peignit, traits par traits, à la pauvre femme le visage ite ^hn qu'elle .misait. Elle éprouvait une âpre, une amère, une sîmistpe joie à entendre tout oeia, à se répéter tocuH bas qu'elle avait été dupe, et qrte cet homme mentait, et qu'il en aimedt une autre, et qu'il était ueu lâche ! Sotte qui se fiait et perverse qui se doimait à kd ] Mais, si André s'étaiit trompé, s'il ne courtisait peint mademoiselle de Ka*madio, si ce n'était là que politesse et galanterie? Non, imademoiselle de Kermadio était riche, Jacques de Favpol étsôlt aobbitieux. André avaiH raison. Et J^nne, a^iec une furBur concentrée, pleine de souffrance et d'amour, sei^épétait à elle-méofte, tout bas :
— Le lâdie f le lâtdlie! le Iflche i
Tout à coup, elle se redressa, abandonna la console contre laquelle elle s'appuj^aii, alla droit à André, et, le regardemt dans la pénombre avec ses jeux agrandis :
— André, dit-elle d'une voix vibrante, vous qui savez tout, voulez-vous apprendre 'quelque chose ? Eh bienl cet BeraDequin, ce la Girardière, cetin-
LB cours DE FAVKOL 239
connu, jelecoimaîs, moi, etjesais son nom IJe peux le faire arrôter, je peux le faire fusiller* C'est vrai, c'est un émigré, c'estun livJlre ; il s*^st battu eontre vous, ila sernOondé; c'eM rhomaie que la police tmque depuis deux ans, c'est la comte de Favrol! • •— FenfTOl! dit André, l'&me dainné6,la doublure de d'Entraigues? J'aurais dû m*Qn douter.
•«- Et mmnÉBoant, ajouta Jeanne arec un geste que nfolle comédienne n'eût rendu si poignant et qui voulait dire: Je vom rabamknney faiiô^en ce gue vous vouéreZf maintenaost vous savez quel parti prendre.
Elle oubliait que le capitaiinfe n'était m un juge m un justicier.
— Non, répondit André, ja ne sais 'qfu'une chose, c'est que, puisque c'est là le comte de Favrol, Favrol est le complice de mon père, et qu'il iaut avant tout que vous arrachiez mon père à «e codK^3k>t.
— Oui, s'écria Jeanne^ oui, c'est cela, vous avez raison !
Situation étrange, elle allait disputer son mari à celui qui l'avait arrachée à son époux.
— Vous me jurez, Jeanne, que toute votre àme et toute votre intelligenœ seront employées à cela: sauver mon père ?
— Je vous le jure, dit-elle avec la conviction ardente d'un être sans jpéflexion et que la passion entraîne comme un vent violent.
— Jeanne, ajouta André en lui tendant la main, lorsque vous me demanderez quoi que ce soit au monde, je vous répondrai : Me voici 1
Elle prit cette main tendue, et André sentit entre ses doigts comme l'impression d'un fer chaud ; Jeanne avait une fièvre terrible.
— Galmez-vouSy lui dit-il doucement; certes le danger est grand, mais, pour le conjurer, il faut être calme, Jeanne. Reposez-vous, et demain, ah I demain, sauvez-le 1
Il sortit, et Jeanne, qui étouffait depuis un instant, se laissa aller sur le rebord de la fenêtre et, à demi étendue sur le parquet, les bras sur l'appui, tandis que le vent tiède de cette nuit d*été soulevait ses cheveux, elle se prit à pleurer longuement, amèrement, son corps secoué par des soubresauts nerveux, tandis que, par une ironie bizarre, un passant en belle humeur, chantait à haute voix, sur le quai, le vaudeville final de la comédie de Picard, la Perruque blonde :
Ah ! comme on trompe dans ce monde!
xin
l'amant.
Jeanne passa la nuit qui suivit dans ime fièvre atroce, debout, écrivant à Pavrol, déchirant ses lel-
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très, les recommençant, pleurant parfois avec rage et se méprisant de pleurer. Le jour la surprit ainsi, accablée et réellement malade. Elle se coucha, et la fatigue qui l'écrasait lui donna le sommeil et le repos. Elle dormit même fort tard. M. Lafresnaie, inquiet, la fit éveiller par la femme de chambre. Jeanne se leva, rassemblant ses esprits comme après quelques heures de délire. Elle ne se souvenait qu'à demi de l'affreuse souflrance de 1& veille. Certaines douleurs sont si profondes qu'on doute parfois de leur réalité, et qu'on voudrait mettre sur le compte du rêve ce qu'il faut porter bvl compte de la vie. Jeanne la retrouva trop tôt et tout entière, l'implacable vérité. Vainement Laurent Lafresnaie essaya-t-il de chasser le nuage qu'il voyait passer sur le front de la jeune femme ; il élait lui-môme préoccupé, sombre, et le déjeuner du matin fut pris .en silence. Ni Jeanne ni Laurent ne firent remarquer l'absence d'Andréa L'un et l'autre savaient trop bien maintenant pourquoi Anda^n'était pas là.
Jeanne, lasse et mourante, n'eut même pas la pensée de tenir sur-le-champ sa promesse et d'essayer de détourner Lafresnaie de ses projets. Elle voulut attendre une occasion plus favorable, une heure plus propice. Pour le moment, la malheureuse n'avait qu'une pensée, revoir Jacques, lui parler et l'accabler de sa colère. Ce sentiment de révolte l'emplissait tout entière; elle n'avait pas mC;me, en regardant son mari, cet habituel senti-
2iÈ LES MUSCADIEMS
ment de remords qui la faisait paraître triste parfois. La «raie pwisée qui lui vînt à Tesprit était ceèle-d : «Il ai aime une autre I » Cette idée lui brûlait le casar.
Elle était agHée pourtant d'im autre sentiment, un sentiment de crainte. Elle redoutait que Favrol demeurât pte longtemps absent. Elle avait hâte de le voir. Il lai prenait des tentations folles de demander à Larfresnaie si le eomte reparaîtrait bientôt.
Sur ee point, Jeanne Lafiresnaie fut d'aillaurs satislBftite. Le comte de PavrcA vint c© jour-là lui rendre la visite promît pour la veille.
Après avoir échangé quelques paroles avec Laurent, il lui demanda la permission de saluer Jeanne.
— Elle est dans son appartement, dît le mari. Favrol se fit annoncer chez Jeanne. Lorsqu'il
entra, il la trouva pâle, les yeux to^ars ardents de fièvre, et quelque cbose d'amer et de douloureux sur les lèvres. Il s'avança et, sans dire un mot, en silence, il voulut lui prendre la main ; mais elle la retira d'un mouvement brusqua, presque avec effroi.
— Qu'avez-vous donc? demanda Jacques tout bas*
— Oh I fit Jeanne, vous le saurez, vous allez le savoir à l'instant I
Elle avait élevé la voix, si bien que Favrol lui fit observer que la femme de chambre, n'étant pas loin, pouvait tout entendre et que M. Lafresnaie n'avait point quitté l'hôtel.
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— Je le BaiSy népliqoa Jeaone froîdâment.
Elle pdi soudain ua autre ton plus calme et dit :
— Câa'ealpaftpoujr moi, qm 12e e^ains plus rien., mais c'ei^ peur vous et^ur... lnL
Puis auiQtcaiU uo. siège k Fairol.
— MôttdSHrûua là, di^lle, et regardez-moi bien en face^. oui, là, dans les prunelles... Vous en aimez donc une aotra, Jacques, maintenant?
Favrol tressaillit et devint malgré lui livide ; la brusquerie d^me telle altaque TétOBSbait.
<— Comioent, balbutia- t-iL.., moi? Et qui^ous a dit?...
— C'est uae fa^on de répondre qu'où ne n'a point trooBpée, cette ré|^onse-là^ dit Jeanne.
,. — Je vous. jure...
— Ah! ne jure pas, ne mens pas; j'aimerais mieux t'entendra tout avouer, sacbe-le bien I Je ne veux pas que tu sois deux fois vil !
— Jeanne, en vérité...
— Veux-tu qoe je te dise le nom de celle dont tu ^^mbùionnes. la main, la fortune peut-ôtre ? Veuxtu que je te dise où tu la vois, où tu la courtises? Veux-tu cpie je te prouve que je sais tout?
— Il n'y a qu'um seul homme qui ait pu vous mentir ainsi, dit Favrol avec colère.
Jeanne se mit à rire d'un petit rire nerveux et déchirant.
— Et cet homme-là, dit-elle, tu vas le nommer à ton tour, comme pour me prouver, puisque tu le devines si bien, qu'il avait dit la vérité I Mais, que
^44 LBS MUSCADINS
ce soit lui ou un autre qui m'ait tout dit, Timportant est que je sais tout, et que tes tristesses auprès de moi, tes absences, ce je ne sais quoi d'ennuyé que je deviil^s en toi et que je mettais, niaise que j'étais I surle coinp|te de tes soucis politiques, tout m'est expliqué à lr(ois. Parbleu I pourquoi auraistu quelque hâte de me revoir? Pourquoi serais-tu venu hierîPourquoi retrouverais-je en toi l'homme d'autrefois, le charmeur qui mentait si habilement, Tamoureux qui m'aimait tant, disait-il, qu'il m'adorait à mourir pour moi? Pourquoi? à quoi bon? puisque tune m'aimes plus I
— Jeanne, dit Favrol, qui s'était bien vite remis de son émotion première, et se retrouvait lui-même sceptique et fort, capable de dissimuler encore et de convaincre Jeanne, — à mon tour, je vous demanderai pourquoi vous osez dire que je ne vous aime plus?
— Vous I
— Oui, moi, chère enfant, qui n*ai jamais cessé de vous trouver la plus adorable et la plus séduisante des femmes !
U lui avait pris la main, et, assis près d'elle, il regardait les doigts effilés et les jolis ongles roses de Jeanne, et de temps à autre y posait ses lèvres, «ans qu'elle en sentît le contact. Elle le contemplait maintenant sans dire un mot, plongeant son âme, en quelque sorte, dans les grands yeux sombres de Jacques, comme pour y deviner le secret tout entier de cet homme.
LB COMTB DB FAYROL 245
— Que diable ! dit-il encore, ne peut-on, comme TOUS le dites fort bien, courtiser une femme et en aimer une autre?
Ces mots et le ton élégamment railleur dont ils furent prononcés ramenèrent Jeanne, un moment oublieuse de sa souffrance, à sa colère première :
— C'est vous qui me dites cela, Jacques, fit-elle, avec une sorte d'horreur, vous?..,
— Moi, chère enfant, qui ne veux pas vous abuser, puisque vous prisez tant la franchise, et qui vous avoue qu'en effet... l'âge venant... et la réflexion avec lui... puis les nécessités de la politique...
— Il était bien question de politique lorsque vous me juriez que vous m'aimiez, que cet amour ardent durerait toujours I Et quand me répétiezvous cela? Il y a deux jours! Deux jours! Mais quel homme êtes- vous donc?
— Un homme comme tous les autres, simplement; un homme qui interroge ses tempes et qui y trouve des cheveux blancs. Croyez-vous que je rêve un mariage d'amour puisque je vous aime, vous, et que je n'aime que vous ? Je songe à ce que les bons bourgeois appellent un établissement solide, et, après avoir savouré délicieusement, au galop de la vie, les séductions du présent, je pense un peu aux refuges de l'avenir I
Jeanne se mit encore à rire, de ce même rire strident de tout à l'heure :
— Ahl oui, dit- elle, l'avenir? C'est vrai, voilà
votre mot à tous ! L'avenir ? Il fallait y songer auparavant, mon cher comte. L'avenir ! Est-ce que j'y pensais, moi, lorsque je me donnais à vous sans réflexion, sans calcul, presque sans remords, hélas I Votre avenir ? Eh bien, et le mien ? Croyezvous qu'il soîïriant; un avenir de honte, de larmes, de douletir parce qjie j'aurai trompé, de rage parce — que j'aurai été trahie !
— Jeanne, mais, sur ma foi I vous prenez tout au tragique ! Vous êtes une enfant I
— Je suis une foUe et une misérable de vous avoir écoutée !
Elle avait jeté ces mots comme on jetterait un cri, et maintenant, à demi tombée sur un fauteuil, elle tenait son mouchoir entre ses dents et le mordillait en hochant la tête.
— Vous voulez décidément que votre mari nous entende ? dit FavroL
— Ah ! qu'il m'entende et me tue, répondit-elle. Je l'ai bien mérité !
Le comte laissa involontairement échapper un mouvement de mécontentement :
— Vous êtes insupportable ! dit-il. La vie n'est une tragédie que si on le veut bien. Qu'y a-t-il de si épouvantable en tout ceci ? Vous m'avez plu, je vous l'ai dit ; vous m'avez rendu le plus heureux des hommes, et je serais effroyablement ingrat si je l'oubliais ; je vous répète que je vous aime encore, et vous voulez aller présenter votre poitrine au poignard de votre époux ? Quelle Romaine ! On
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ne vit donc pas Mapimément auprès de républicains, puisqu'on en gagne les austères vertus!
— Jacques, dit brusquement la femme de Laurent Lafresnaie eai se redressait tout à coup, je vous défends un tel persiflage I Que parlez-vous de vertus républicaijaes, vous qui avez entraîné, — où? je n'en sais rieni — mon marL..
— Lafresnaie?^. Ah l sur mon âme l...
— Je vous ai dit que je savais tout 1 fit Jeanne avec éclat.
— Et cela me prouve, répondit froidement le comte, que le capitaine André Lafresnaie en sait trop!
— ^ Vous voyez bien qu'il avait dawié, dit-elk, puisque vous le nommez vous-ntôme l
— Il faudrait que je fusse im triple sot, répliqua Jacques en regardant Jeanne avec un sourire presque narquois, pour ne pas coEnaitrele secret de la comédie qui se joue ici. A quoi servent ces scènes de jalousie, ma chère ? Votre orgueil et votre amour-propre de femme sont blessés parce que j'épouse — sans Taimer, vous dis-je ! — l'héritière d'un grand nom? Mais, s'il ne vous convient pas de croira à la ainaérité de mes paroles^ si vous ne voulez pas entendre raison, si vous ne croyez pas que, marié, je puisse vous aimer encore^ comme vous m'aimez, (Utes-vous, tout en portant le nom de Lafresnaie, il ne tient qu à vous d'en finir dès aujourd'hui. Tudieu I je perdrai, je l!avoue, la plus délicieuse des maîtresses — vous êtes un ange ; —
2AS LBS MUSCADINS
mais VOUS y gagnerez de m'oublier, et, jolie comme vous Têtes, de vous consoler peut-être plus rapidement que moi I
Depuis qu'André lui avait révélé la trahison de Favrol, Jeanne s'attendait à tout, excepté à cette sorte d'insolence élégante qu'elle rencontrait chez son amant. Elle avait pensé qu'il allait mentir, nier, tromper, essayer de reconquérir la crédulité d'une femme facile à convaincre comme toutes celles qui aiment ; mais elle n'eût jamais cru qu'il allait, de cette façon cynique et hautaine, se parer, pour ainsi dire, de sa fourberie.
La fierté de Jeanne se révoltait d'ailleurs, et bouillonnait en entendant les paroles du comte ; elle le laissait parler pour savoir au juste jusqu'à quelle limite il pousserait l'audace.
Quand il eutfini, elle le regarda avec une sorte d'étonnement, et lui dit en s'efforçant de rester calme :
— Vous ne me comprenez pas décidément. Vous croyez que vous avez eu affaire avec moi aune de ces femmes qui prennent l'amour comme un caprice, et qui, donnant à 1a passion à peine une parcelle de leur cœur, peuvent le lendemain reprendre ce qui leur en reste, et l'offrir ensuite à un caprice nouveau ? Vous ne m'avez donc pas étudiée un seul jour, un seul instant ? Nous ne me connaissez donc pas ? Vous avez donc cru que tout ce que je vous disais lorsque je vous jurais que ma vie entière était à vous, c'était autant de mensonges? Cela était vrai pourtant. Oui, des femmes comme moi, lors?
qu'elles tombent, ne sont pas de celles qui se relèvent, oublient leur honte comme elles essayeraient mie jupe tachée de boue, et reprennent leur chemin appuyées sur un bras nouveau, quitte à retomber et à se relever encore, toujours plus souillées et toujours plus souriantes. Il ne fallait pas. m'aimer, si ton amour n'était que du désir. Le plaisir, c'était ton but ; la passion profonde et vraie, c'était mon excuse I Et tu me parles beauté, grâce, caprice pour moi, avenir et fortune pour toi, maintenant que tu es las de mon affection et de mes baisers!... Veux-tu que je te dise, Jacques? tiens, c'est infâme cela, et j'aurais voulu mourir le jour où je t'ai rencontré I
— On m'a dit cela tant de fois! murmura Favrol.
— Oui, les autres, tes courtisanes titrées, ou les filles î Est-ce parce qu'on t'a menti toujours que je te mens, moi? Qu'est-ce que je vais devenir, sans toi!... seule! coupable!
— Allons, allons, fit Jacques, visiblement agacé par ces reproches entrecoupés de sanglots.. . Du courage, Jeanne! Est-ce que le monde se borne à moi?
— Oui, pour moi I
— Chère Jeanne, dit le comte en souriant avec ironie, encore un peu et vous me rendriez fat ! Soyez raisonnable, et, si Lafresnaie vous paraît trop peu... romanesque, n'avez-vous pas là, près de vous... ce héros... votre ami... ?
— Que voulez- vous dire ? s'écria Jeanne, regardant Pavrol avec des ye«x hagards.
^0 LES MUSCAmNS
Le comte mettait une certaine cruauté à frapixer le dernier coup qui^ dansi sa pansée, devait rompre absolument unenlretieai pesant, et aussi sans doute une relation dont il étais las.
— Je "mjjL dire,fit-ilf que Fange consolateur est tout trouvé» et que, pour achever la route, comme vous le disiez tout à l'heure, vous avez un guide choisi et un cavalier que vous envieraient les plus difficiles. Vous êtes déjà fort avant, ce me sembk,. dans les confidences du beau capitaine.
— Monsieur le comte, dit Jeanne brusquement en se redressant de toute la hauteur de sa loyauté blessée, vous êtes un jaiiâérable I Sortez I
— Sortez, dit-elle encore avec force en lui montrant du geste la porte. Il y a des paroles odieuses qui méritent le châtiment d'un homme et le mépris d'une femme. Oui, tu n'es qu'un lâche 1 va-t-en.1
Jacques de Favrol ne se dissimulait point que la sortie était difficile pour qu'elle ne tùX pas, S(5us le geste de Jeanne, un peu ridicule; mais il estimait que les femmes aimées un moment ont ensuite le droit de tout dire. Il salua galamment, planta son chapeau sur l'oreille et, faisant de la main un der« nier salut, fort élégant :
— Sans nulle rancune, dit-îl.
Et il sortit, la tête haute et le sourire aux lèvres.
Ses dernières paroles étaient d'ailleurs un dernier mensonge. Dorénavant ce n'était pas de la rancune, c'était de la haine qu'il avait dans l'âme, non contre Jeanne qu'il regrettait un peu, la trouvant
encore agréable, maïs contre André, qui Favait ainsi démasqué.
— La morale de tout ceci, pensait-îl en regagnant son logis, c*e3t qu'A feut hâter, par tous les moyens possibles, la double affaire poKtique et matrimonide, survefller le fils de Lafresnaie et agir en hâte. Qui sait si bientôt Jeanne elle-même ne deviendrait pas redoutable? Mais non. Énergie fébrile, fbrce factice : tout cela tombera arec les nerfs.
Jacques se trompait. H y aTait cher cette femme blonde, frêle en apparence, et que l'émotion brisait parfois, une résolution et une puissance de résistance vraiment étonnantes. Force nerveuse ou tension de volonté, peu importe : Jeanne était capable de mettre à exécution des projets héroïques ou fous que n'eussent jamais même osé combiner certaines natures, plus violentes et plus solides au premier aspect. La première pensée de Jeanne, lorsque FaTrol s'éloigna, fut dfe ne point le perdre de vue, de savoir au juste où il demeurait, quelles étaient sa vie, ses habitudes, afîfe de le pouvoir tenir, comme on dît, àportsée de la main.
— Ces ongles, pensaît-elle, ces ongles qu'il regardait tout à ITierure et caressait, il faut que je puisse un jour lui en labourer le visage !
Mais qui pourrait se dïarger dfe suivre, de retrouver la piste de Favrol dans Paris? EBe le de* manderait à André, André setd raîderait dans cette entreprise. Est-ce que d'ailleurs André n^avait pas
été insulté, lui aussi, par cet homme? Puis elle rougissait maintenant et tremblait, à l'idée de laisser échapper devant André, de laisser deviner par lui le secret de son amour pour Favrol. Elle ne devait donc, par prudence, s'allier à André que pour sauver Laurent Lafresnaie ; mais, pour punir Favrol, il lui fallait un autre auxiliaire.
Le hasard devait le lui fournir sur l'heure.
Jeanne rêvait encore, stupéfaite, aux insolente» paroles de Jacques, lorsque la femme de chambre vint l'avertir qu'il y avait là un homme qui insistait pour parler w citoyen Apdré.
— André n'est pas ieïj Églé, vous le savez bien> dit Jeanne.
— Aussi l'ai-je dit et redit à'cet homme, mais il insiste... Il voudrait, dit-il, vous prier de faire sa commission auprès du citoyen André.
— Et quel homme est-ce ?
— C'est un agent, dit Églé.
. Ce mot agerU frappa la pauvre femme comme un* trait de lumière. C'était peut-être l'aide attendue qui venait. Sur son ordre, Églé introduisit V homme qui demandait le capitaine, et Jean-Baptiste Pi* coulet, canne et chapeau à la main, la queue de sa perruque se redressant toujours tandis qu'il saluait,, entra doucement dans la chambre.
—Vous cherchez le capitaine André? dit Jeanne en regardant Picoulet de la tête aux pieds.
L'expression de ruse naïve du bonhomme la frappa.
— Oui, madame, oui, citoyemie, répondit Picoulet. Le capitaine a eu la bonté de me promettre hier qu'une certaine maladresse de moi ne me nuirait pas auprès de mes supérieurs, et je venais lui demander... le prier...
Picoulet tira de sa poche un papier enfermé dans une enveloppe et qu'il tendit à madame Lafresnaie.
— Qu'est-ce que cela ? dit-elle.
— C'est une idée de bonne amie, fit Picoulet. Paméla, ma femme, est très-prudente : elle m'a conseillé de demander au citoye capitaine une attestation prouvant qu'il n'était nullement parlé d'une sotte méprise...
— Je ne sais ce qi^ vous réclamez là au capitaine, répliqua Jeanne ; mais, pbur peu que cela soit juste, je puis vous garantir que ce que vous demandez sera fait.
— Ah î mad.., ah I citoyenne... je savais bien, en insist&nt auprès de vous, qui êtes la bonté même, que j'obtiendrais... Ma reconnaissance, citoyenne, et celle de bonne amie vous sont, je puis en assurer, éternellement acquises t
— Soit, j'accepte, et je vais sur-le-champ vous mettre à l'épreuve... citoyen?...
— Picoulet, citoyenne; Jean-Baptiste Picoulet, inspecteur... Mon logis est tout proche... place Dauphine... et Paméla tient môme^quai des Morfondus, un magasin de mercerie, citoyenne, pour ¥ous servir... articles solides, lacets, rubans, nœuds
pour cothurnes... Si la citoyenne veut l'adresse, j'ai là, de la main de^ botme atme^ une facture...
~ Merci! fit Jeanns* C'est de. vos services seuls que j*ai besoin.
Picoulet s'inclina.
— PouveE<*¥Ous>,demanda J^eaime» découvrir dans Paris le logis d'un homme dont je vous donnerais le signalement?
Picoulet prit im aise modeste :
— Nous pouvons toul, citoTenae^ fijUl... et moi en particuBer, j'ose me; flatter tie...
— J'ai intérêt à savoir, san& que personne que moi ne s'«n doute^ ce que fait à. Paris un certain Hennequin de la Girardière...
— La Girardière ? fit PicAlet.*. J'ai entenda ce nom-là je ne sais où... Ah ! oui t au théâtre d'Émulation... Nous disons Hennequin.^. par un A, n'estce pas?... (Il prenait des notes sur un bout de papier.) Hennequin de la Girardière? Vbilà I
Puis^ avec un grand flegme et une complète assurance :
— Et le signalement de Vindwidu ? ât41.
Jeanne décrivit à peu près la physionomie et la
tournure du comte.
— Signes distinctifs? ajouta Picoulet.
— Aucun ; le port hautain, l'air triste et las...'
— Vêtements habituels?
— Sombres, mais il change souvent de mode de se vêtir...
— C'est étonnant, fit Picoulet en s^arrêtant et en
LE COMBm DB.FAVEOL 255
rriiaant les notes qu'il Tenait de. prendra, e'est étrange, citoyenne, ooiûiXMk od signalement con* corde avec.uïi aRitre quii^ un/autre.que... Votre homme s'aps^Ua ima Hennoquin, vous, en êtes sôre?
— CTest éttnmant^ efeol étohnontw. TsAl% physionomie, aUnres, JoEtâoncappaarte^égalea^anta cet Bennequinetà*...
— A qm? demanda Jeanne^.
Picoulet baissa la voix :
— Cesi^à peu près unseci^d^Ëtdilvciiojenne; mais avec vous, l'épouse de mon supérieur, je puis bien parlera Cet Hennequin da la Qirandièce et le Favrol que nom cheitbons obstinément aaressem* blent comme deux gouttes d'eaoi!
— Ah I dit fh}idement la jeune femme. Bb bieni surveillez toujours Hennequin et cherchez Favrol en même temps;
— Quandbn eourt^dsux Uèvresà la fm^. commença Picoulet ; puis s'interrompent: BaàJ j'ai.des-pieds: dfe oerf et' un 09ii de lynx ; avee cela) on arrive à tout.,. CStoyenne, dit^il aicore , je vous recommande mon attestation*.. Le dlxgnen csapitame serait si aimable de*la agner ! Quœit à votce Henner quin, ne vous 60 inquiéta pas; Usera déniché, filé^ traqué,, et il ne ftra pas un g^e, fin de Picoulet, et ne se mouchera pas que vousri'en soyez avertie 1
— Quand vous aurez de sesnouvdles, c'e^ à moi, à* moi seule que vous les apporterez.
256 LES BiUSGADmS
— Compris, fit Picouleten fermant son œil droit (son œil de lynx) avec son index.
Il salua, partit en frétiDant, et s'en alla tout rayonnant, annoncer à sa femme la joyeuse nouvelle. Quoique le bonhomme fût en toutes choses la discrétion même , il n'avait point de secret pour Paméla ; il lui conta donc brusquement cette bonne fortune : il était dans les grâces de la propre femme du secrétaire général, il avait un secret commun avec l'épouse de son supérieur; il était chargé d'une mission de confiance, d'une mission déli- <îate, il allait arriver à tout , il était heureux, il était ivre 1
Bonne amie, lorsque Picoulet entra dans la boutique, était occupée à causer avec un dragon qui iouriait en frisant sa moustache. Elle ne dit qu'un mot, mais un mot éloquent, en apercevant son mari :
— Oufl
Et lorsque le brave homme eut achevé tout bas sa confidence, — que le dragon discret n'écoutait pas, — bonne amie ajouta :
— Encore un rêve après tous les autres ! Quand nous serons à mille, nous ferons une croix I
Jeanne était maintenant satisfaite. Elle pourrait à son gré connaître l'existence de Favrol dans Paris. Elle suivrait, jour par jour, ses projets; eUe saurait quand il se présenterait à mademoiselle de Kermadio : elle tiendrait cet homme qu'elle avait tant aimé, qu'elle aimait si profondément encore, è sa discrétion, à sa merci. Peut-être Picoulet ne
LE COMTB DE FAVROL 257
saurait-il pas découvrir tout d'abord la retraite où se cachait Favrol sous le nom d'Hennequin. Alors elle viendrait en aide à l'agent, elle lui indiquerait le jour, l'heure où Favrol se rendait auprès de Lafresnaie, et Picoulet pourrait ainsi le suivre plus facilement.
Elle ne songeait guère qu'à Favrol; elle n'avait qu'une pensée : se venger. Comment? Elle trouverait. Mais, quand André vint le lendemain lui demander si elle avait parlé à Laurent Lafresnaie, si elle avait essayé déjà de le faire renoncer au complot, Jeanne pria, à son tour, André de se fier à elle pour que son intervention fût plus efiîcace et plus décisive. Que servait-il de donner un assaut qui serait repoussé? Il fallait surprendre Lafresnaie dans un moment de doute et d'abattement, qui ne pouvait manquer de se produire, et c'est alors qu'il fallait agir.
— Fiez-vous-en à-moi, André, dit Jeanne, et surveillez toujours de votre côté les conspirateurs. Lorsque je croirai que ma parole pourra être écoutée, je parlerai.
— C'est que les moments sont comptés et les heures mortelles, Jeanne.
— Eh bien 1 soit, le plus tôt possible et à la garde de Dieu I
Elle était résolue et elle hésita pourtant. Quelques jours se passèrent ainsi, dans une sorte d'anxiété. Jeanne avait la fièvre. Elle recevait des nouvelles de Favrol par Picoulet qui, cette lois,
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semblait avoir vraiment trouvé la piste. Hemiequin habitait dans xme des rues avoisinant le Palais- Égalité, et il était descendu là, non pas sous le nom de la Girardière, mais sous celui de Migayroux. Il se donnait à mn loueur pour un marchand d'huile d'Aix; d'ailleurs sa carte de sûreté était en règle, le logeur l'avait vue. Ce M^ayroux se rendait chaque jour rue de G^rendle, chez deux bons bourgeois nommés Morin, et qui n^avaient rien de suspect; de braves rentière très-patrîotes.Ticoulet ne devinait pas trop ce que Heniœquin de la Girardière ou Migayroux faisait chez tes Morin ; ceux-ci, interrogés, avaient répondu qu^îls tâchaient de regagner dans le commerce de l'agio^ qu'ils avaient perdu depuis 89. Ce n'était pas un crime. Du mariage projeté avec mademdisselle de ï5:ermadio, Picoulet ne savait rien encore.
Mais André renseignait Jeanne d'une 'façon bien autrement précise sur ce qui serpassaitthez madame de la ïïarrie. Bois-David, qii'il rencontmit, le tenait au courant non pas du com^ilot'péUtiquB, — le chevalier n'en disait mot, — mais de l'intrigue ourdie pour faire épouser Tilarcelle par ï^vrôl. Bois-David commençait à soupçonner madame delà Jarrie de pousser adrorterment à ce mariage. Marcelle ne se doutait de rien, ni Porhouôt. Les galanteries, les manœuvres de Lovelace de Jacques échouaient devant l'honnêtefé et rignorance atiorâble de mademoiselle de Kermadio.
André et Jeanne s^exaltaieiit et s'irritaient en
■Aiâ^h^BaadteAli^tt
même temps, lorsqu'ils échangeaient ces confidences; André souffrait à la fois dans son amour filial et dans son amour pour Marcelle. Jeanne souffrait, mais d'une cruelle façon, dans son amour d'amante lâchement trahie; et il lui fallait dissimuler cette douleur, étouffer les cris de colère qui lui montaiérit aux lèvres, tandis qu'André pouvait en toute Pureté de consdence, laisser deviner le secret de son amôur nais^sant et déjà profond pour Marcelle.
JeanneTavait^evraé, en effet, et ce jeune homme bronzé pai^ la guerre avait senti la rmigôur apparaître souëlé hàle de sa peau.
—Pourquoi vous en défendre, Aridré ?avait alors dît Jeanne. Je vois bien maintenant potirquoi vous ôtessombre; vous êtes jaloux, et la jalousie, cela ronge et cela tue !
— Ai-je droit d'être' jaloux? disait André.
Et toujours le niôme nomrétoontait à ses lèvres :
— Et mon père, Jeanne ?
Laurent Lafresnaie n'avait jamais avec son fils, et maintenant avec 'Sa femme, que de rares et courtes entrevues ; on eût dît qu'il fuyait à la fois Jeanne et André. 11 devenait triste , sa gravité se faisait ' sévère , Sa 'froideur devenait glacée.
— Peut-être se repent-il? pensait André.
Lafresnaie ne se repentaitpas : il continuait avec
une àpreté sinistré, Toeuvre commencée avec Favrol.'Traître à sa foi première, il voulait du moins
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aller jusqu'au fond de sa trahison. Cette audace lui plaisait.
Il se passait même dans l'esprit de Lafresnaie un phénomène inattendu. Un sentiment profond de jalousie s'était peu à peu éveillé chez cet homme. Il avait été étonné d'abord, puis inquiet, des allées et venues qu'il remarquait dans sa maison, de l'espèce de nouvelle atmosphère morale qu'on y respirait. L'intimité inattendue qui s'était établie entre André et Jeanne, succédant à cette façon d'antagonisme sourd, qu'il avait auparavant remarqué entre eux, l'avait étrangement frappé. Certains soupçons rongent comme les plus puissants caustiques. Lafresnaie essayait vainement de chasser de telles pensées ; ses réflexions l'y ramenaient fatalement, cruellement. Tout reportait son esprit sur ce point comme on ne sait quel instinct ramène un meurtrier vers l'endroit où il a commis son forfait. Et une telle pensée inspirait en effet tout d'abord à Lafresnaie de l'efifroi et du dégoût.
Était-ce possible ? André eût osé lever les yeux sur sa belle-mère ! Mais quoi ? il était jeune ; elle avait vingt-quatre ans. Quelle rage ! Après avoir vainement lutté contre ce soupçon aigu, dévorant, Laurent Lafresnaie trouvait maintenant une sorte de volupté farouche à se laisser à toute heure mordre par lui. Il éprouvait d'ailleurs une sorte de consolation malsaine à se dire que son fils, ce puritain, ce soldat éprouvé, qui avait comme insulté la faiblesse paternelle du haut de sa foi républicaine.
ce Caton en uniforme avait commis, lui aussi, une lâcheté toute humaine. Laurent l'avait pourtant aimé, ce fils ! Il l'avait rêvé brave, généreux, loyal, tout ce qu'André avait été d'abord avant de descendre à ce rôle odieux de trompeur, car ce père en était certain maintenant, Jeanne et André s'aimaient. Cette Jeanne, cette Jeanne adorée, elle savait donc aussi mentir I Car enfin, pourquoi ces conciliabules, ces rendez-vous, ces sortes de chuchotements, ces visages attristés, ces attitudes douloureuses, embarrassées, s'a n'y avait pas là, tout près d'eux, quelqu'un dont ils se jouaient, dont ils n'osaient affronter le regard ?
L'esprit mauvais et la haine de Favrol se trouvèrent d'ailleurs là tout à point pour corroborer dans l'âme de Laurent cet atroce soupçon. Décidé à sacrifier André, à supprimer cet obstacle, Favrol voulait d'abord que le jeune homme devînt au moins à demi odieux à son père. Plus d'une fois, Jacques avait amené, dans ses entretiens avec Lafresnaie, la conversation sur le compte d'André. Chaque fois Lafresnaie avait changé de propos avec une résolution évidente de ne point s'arrêter sur im tel sujet.
— Il le hait donc? avait pensé le comte tout d'abord.
Puis cette pensée nouvelle lui était venue :
— S'il en était jaloux?
Jacques ne fut pas longtemps à s'en convaincre. 11 parla de Jeanne et d'André, et vit briller dans le
262 LES BIUSCADINS
regard du secrétaire général une flamme inaccoutumée. Favrol avait trop connu toutes les passions pour n'en pas avoir l'expérience; il ressemblait à ces malades qui, après les avoir supportés, pourraient soigner certains maux aus^ bien que le tonl les médeciifô.
— Bien I se dît-il, là est le côté faiWe.
Et dès lors, avec une habileté de diplomate et une iînesBe de Florentin, Jacques avait laissé habilement tomber, et comme goutte à goutte, des pareles douteuses dans l'oreille deLafresnaie. Il est des lagoen bas de sœ», Pavrol en était un.Cîapable de lutter en plein soleil, au besoin il savait aussi ruser dans l'ombre. Toutes les armes sont bonnes pour des maiss exercées.
Un jour, dans un moment de rage, alors que lui parlant de la conjuration, qu'il fallait -rapidement mener à JaoBoe fin, Jacques de Pavrol ^'interroiftpait pour lui dire :
—Vous ne m'éeoutez pas, vous pensez à autte chose ; votce piéoecupation est aupoès de Jeanne.
— Ainsi, interrompit brusquement liai resnaiey vous croyez qu'il L'aimerait?
— Qui? demanda le comte, feignant de ne rien comprendire.
Lafresnaie passa rapidement sa main sur sœ yeux et dit d'un, ton brusque :
— Rien. Je suis fou !
Puis il ajouta, détoumantisa penséedeJeanne et d'André :
— Vous avez raison : les événements se pressent, il faut agir! Avez'-vauff Vu Barras?
~ Je le verrai à la fête qu'il donne dans deux jours, dit Pavrol, ôt le lendemain nous nous concerterons définitivement.
— Oui, car ce qui languît doit mourir/C'est trop attendre. Cette vie est insupportable. Agissons.
Favrol suivait en quelque sorte les mouvements mêiaie du ccfeur de Lâfresnaie. Il le voyait agité de 'mille sentimeifts divers, et, cettain maîntenaùt qu'une colère véritable couvait dans Tâme du père, il se disait avec son implacable sourire que Laurent Lâfresnaie ne se lèverait pas sans doute le jour où le salut des conjurés exigerait qu'André disparût.
— Ce galant rtval, songeait Jacques de Pavrol, ce héros d'Arcole, est un" homme mort !
Pavrol était de ceux qui ne voient jamais d'obstacle entre leur main et leur désir.
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LE DHIECTEUR BARRAS
Paris, à cette époque, et quoique la terreur fût passée depuis longtemps, était véritablement pris de la folie desfêtôs. Partout on dansait, on soupait, on
mangeait. Le royaume de Gargantua succédait à la république de Sparte. Il semblait qu'on fût ivre encore de se sentir debout. Tous les appétits excités prenaient largement leurs aises. La vie débordait non pas pour tous ; car, tandis que les parvenus sautaient, dévoraient, jouissaient, la maréchale de Duras, — qui était le passé, — mourait de misère à l'hôpital Saint-Antoine, et le peuple, — qui était l'avenir, — payait un paquet de chandelles 625 livres en assignats, pt une voie de bois 7,500 livres.
Mais on riait I Paris s'amusait. Depuis l'Elysée, veuf de madame de Bourbon, depuis le Ranelagh jusqu'à la guinguette, on se trémoussait au son du violon. On valsait. La valse était, disait-on, la folie du jour. On était modeste. Il y en avait bien d'autres.
Les fêtes du directeur Barras, au Luxembourg, étaient les plus célèbres. On en disait partout merveilles. Les uns les appelaient les saturnales; les autres des féeries. Tous ceux qui y eussent voulu figurer n'y allaient pas. C'était là le cœur de Paris ; depuis Siéyès jusqu'au chanteur Garât, on y rencontrait tout le monde. Les glaces y étaient parfaites, les mets exquis, les femmes à peu près nues et charmantes.
Barras triomphait parmi ses hôtes, promenant à travers les salons sa haute prestance et son sabre en vermeil.
Le comte de Pavrol avait dit à Lafresnaie qu'il parlerait à Barras pendant la fête que le directeur
promettait et qui, disait-on, allait surpasser en luxe et en beauté toutes les autres. Lafresnaie ne s'était pas étonné que Favrol fût invité au Luxembourg. Favrol devait en effet s'y rendre sous un de ses noms de guerre : c'était le citoyen ffennequtn de la Girardiere qui était reçu par le citoyen Barras; d'ailleurs des émigrés notoirement connus avaient maintes fois été vus au Luxembourg, où plus d'un royaliste déguisé heurtait du coude un jacobin mal converti.
Régine ae la Jarrie, qui, en dépit de ses antécédents de compagnonne deCharette, avait trouvé le moyen de se faire bien venir de Barras, — iort accessible à toute élégance, — avait obtenu l'entrée au Luxembourg non-seulement de M. de la Girardiere, mais de mademoiselle de Kermadio.
— Vous voulez décidément, citoyenne, avait dit en riant Barras, inonder de chouans mes salons ? Vous êtes bien toujours une ci-devant I
— Et ces chouans-là, citoyen directeur, avait répondu madame de la Jarrie sans se troubler, servent mieux le Directoire que bien des républicains qui vous compromettent.
— On n'a jamais le dernier mot avec la beauté ! Et Barras, sur ce mot, avait accordé tout ce que
demandait la comtesse, dont la soumission apparente à la République et le repentir affecté avaient fait une amie du directeur.
Plus d'un conjuré devait au surplus se trouver au Luxembourg en même temps que le comte de
^66 LES MtJSCADINS
Favrol. Il avait été décidé, rue de Grenelle, et l'on avait fait approuver ce plan par les amis dont on pouvait disposer au club de Clichy, qu'on se trouverait en nombre respectable à la fête de Barras, et -que si l'occasion, depuis si longtemps cherchée, de se défaire des directeurs, était fournie par le hasard ou par une complication soudaine, inattendue, survenant au Luxembourg, les royalistes présents, se rassemblant au premier signe, mettraient à profit le futur contingent sur lequel ils comptaient, sans trop l'espérer.
Favrôl ne se faisait aucune iHusion véritable sur rissue de la soirée présente : il n'allait au Luxembourg que pmir mieux con^rter la grande action à venir, la bataille prochaine et décisive. Il n'avait pas même l'intention d'engagerr, tiès à présent, une -escarmouche ; c'était simplement .une reconnaissance qu'il voulait tenter.
— Ensuite, pensait-il, hxhis aviserons, et rapidement.
Le moment, à vrai dire, était bien choisi pour essayer de jeter bas ce Directoire, que les royalistes, accourus à Paris, insultaient déjà tout haut par les rues. On ne se gênait point pour prédire la fm de te République. Un acteur, en chantant la Marseillaise sur un théâtre, avait, quelques jours auparavant, montré les cmg' doigts de sa main droite, voulant par là désigner les cinq directeurs, lorsaû'il avait scandé ces deux vers :
Tremblez, tyrans, et vous, perfides, Opprobre de tons les partis.
Le renouvellement d'un tiers du Corps Législatif avait fait entrer, au mois de mai précédent, des royalistes dans l'assemblée, Pichegru, Imbert-Coloroès, bien d'autres, qui tîomplétaient une majorité hostile à te République. Les Anciens venaient d'élire pour leur président Barbé-Marbois, qui naguère demandait qu'on rapportât la loi du ^ brumaire 'an lY, excluant des fonctions publiques les nobles et tes parents des ém%rés. Les Cinq-Cents avaient trhoîBi à leur tour Picbegru pour président. Les subsides de TAngleterre et de la Russie entretenaient à Paris des complets dangereux, si Ton peut appeler complots des attaques à tâel ouvert contre la République.
Le Directoire semblait déjà près de sa fin, et cependant ce Directoire, caloonaié, insulté, vilipendé, avait, comme la Convention, bien mérité de la patrie.
On comprendra mieux les événements et les faommes de cette époque en ise rappelant les circonstances au milieu desquelles se trouvaient ^ors ceux-ci et les couinants en quelque sorte irrésistibles qui amenaient ceux-là.
La Convention .ne siégeait plus depuis le 4 brumaire an IV (26 Qfctobre 1795). Le conseil des Cinq- Cents et celui des Andens, qui lui succédaient, avaient dû, selon la constitution de l'an III, nom-
mer une commission executive chargée du gouvernement de la France. Chacun des membres de cette commission prit le nom de directeur, et le temps qu'elle fonctionna devait s'appeler dans l'histoire !e Directoire. Le conseil des Cinq-Cents avait présenté aux Anciens ime liste décuple de candidats à la commission executive : parmi eux, les Anciens choisirent La Révellière-Lepaux, Le* tourneur (de la Manche), Rewbell, Siéyès et Barras. Mais Siéyès n'accepta pas le mandat et Camot fut élu à sa place. Les cinq directeurs avaient fait partie de cette terrible Convention nationale, contre laquelle la réaction élevait alors une voix déjà puissante ; et, comme si le vote eût voulu répondre énergiquement à cette voix, les cinq directeurs étaient régicides.
Cinq hommes dont la réputation n'avait pas alors ce reflet incontesté que donnent le succès et la gloire étaient entrés un jour, un matin d'automne, triste, sombre, dans une chambre démeublée du palais du Luxembourg, et, pendant que le vent faisait tournoyer à travers le jardin les feuilles jaunies des arbres à demi dépouillés, ils s'étaient assis sur des chaises de paille, devant une méchante table à demi brisée. L'un apportait un encrier, l'autre un cahier de papier à lettres; un garçon mettait dans la cheminée quelques bûches empruntées au concierge ; puis, seuls, face à face avec une situation écrasante, se regardant dans les yeux, mais résolus à tout, ces hommes à demi inconnus se disaient :
« La patrie est toujours en danger, il faut encore sauver la patrie! »
Quelle tâche et quelle heure terrible encore: point d'argent, les caisses et les greniers vides, la guerre au dehors, la guerre au dedans, la famine menaçant les villes, les chauffeurs désolant les routes. Chaque nuit, on imprimait les assignats, et ce misérable papier, encore humide, servait à nourrir la France. Il y avait, dans une salle des Tuileries, des dépêches amoncelées, poudreuses, montant jusqu'au plafond, correspondances venues des armées, des départements, de partout, et que nul n'avait ouvertes. La nation était semblable à ce chaos: d'administration, aucune; de discipline,, aucune ; de ressource matérielle, aucune. Et le canon allemand grondait, et le cancer de la Vendée rongeait le flanc de la patrie. Qu'était-ce que ce pouvoir éphémère dont le fantôme apparaissait ainsi dans la chambre vide du Luxembourg?
Qu'était-ce que ces spectres qui, sur leurs sièges boiteux, se disaient le gouvernement de la France? Un souffle n'allait-il point les emporter? Leur puissance, pâle comme ce jour d'automne, verrait-elle jamais se lever l'aurore du lendemain?
Cependant, au bout d'un moment. Barras, Rew-^ bell, La Réveillère-Lepaux, Carnot, apposèrent leurs noms sur une des feuilles de papier blanc, et, signant le procès-verbal des délibérations de leur première séance, l'un d'eux dit :
— On peut désormais annoncer aux Cinq-Cents
^70 LES HtJSCAIftNS
et aux Andens que le Directoire exécutif est institué et que la France ne périra pas !
La veille, la N réaction pouvait répéter encore, comme au temps passé, ses quatrains et ses insultes :
De cet iflcroyable délife Si fon ne suspend les accès, Bientôt TËurope pourra dire :
Le ci-devant peuple français.
Le lendemain, le « ci-devant peuple » sentait déjà qu'il redevenait la France.
Mais la reconnaissance et l'éclatante vérité ne désarmaient guère l'esprit de parti, et les royalistes continuaient à insulter ces hommes dont la tâche avait été si rude.
Pendant une représentation de l'opéra de la Caverne, au moment où les quatre voleurs entraient en scène, un spectateur s'écriaît : Ouest le cinquième? L'Arsenal, où s'était passée une des scènes de l'insurrection de prairial an III, avait été vendu, et les plaisants en tiraient parti contre le Directoire : « Nous allons faire la paix, les munitions man quent. L'Arsenal est vendu, et il ne nous resle plus ^ue cinq Cartouches. » Le calembour, mis jadis à la mode par M. de Bièvre, était l'arme favorite de la réaction: des gens graves, comme Lalande, le ramassaient dans le ruisseau et le notaient dans leurs impressions quotidiennes. Les beaux esprits, plus royalistes que patriotes, répétaient gaie-
LE cours TfE FAVROL 271
ment : « La France sera plus tôt débarrassée (Barras) que TAngleterpe ne -sera rf^iV^ (Pitt). » Une estampe du temps caricaturait les directeurs sous des traits simiesques, comme Téniers caricaturait les Espagnols, et on lisait au-dessous : les Cmq... smges. Quant aux autorités constituées, on prêtait le langage suivant à un «avcftier vexé par Temprunt fbrcé : « J'ai %00 galoches, 250 satBtes, 15 tirepieds, 6 sabots, 51ii*ants, mais totuttrelane vaut pas un loua. ^Et comment donc veut-on ipie je paye? » « Que pensez-vous des cinq sens ? demandait un antre (les Cinq-Cents). — Je pense qu'un seul noifâ est nécessaire. — Et quel esMl? — C*est Vouie (Louis);» Cependant quelque chansonnier royaliste, «omme cet Ange Pitou qu'on arrêtait le 24 ventôse an V, en même temps que l'imprimeur Vatar et le librarre Nicolet (ce dernier pour; avoir mis en vente la Mort de Louis XVTjy chansomoraiit îromqnement l'heureux temps du Directoire :
Cinq potentats qui ;passent ncrtre attente Régnent en paix an milteade Baris; ... A chaque instant leur âme bienfaisante Nous enrichit en nous appauvrissant!
Oh ! le 6(Mi Umpg iqit« celui <d?à présent!
Aussi bien Favrol et ses amis pouvaient-ils, à bon droit, espérer que Thenre n'était pas éloignée où leur ambition serait satifaite et où ils pourraient avec joie Teganrder, étendue leurs pieds, le cadavre de la République firappée aucowir.
272 LBS MUSCADINS
C'était avec cet espoir, et en parlant de cet avenir si ardemment souhaité, que le comte et madame de la Jarrie, accompagnant mademoiselle de Eermadio, se rendirent, au Luxembourg, à la grande soirée de Barras. Marcelle avait beaucoup hésité avant d'accepter de se joindre à la comtesse- Il lui répugnait instinctivement de franchir le seuil d'un palais républicain. Elle ne comprenait pas la nécessité de ces hypocrisies que les autres partisans de la royauté appelaient des ruses de guerre. Quant à Porhouôt, non-seulement il ne pouvait accompagner mademoiselle de Kermadio au Luxembourg, mais sa situation le lui eût-elle permis» qu'il eût catégoriquement refusé. Son instinct populaire le poussait à mépriser certaines façons de combattre.
Porhouôt ne raisonnait point d'ailleurs et n'eût pas fait à Marcelle une seule observation : mademoiselle de Kermadio agissait comme elle l'ententdait et suivait les conseils qui lui semblaient bons. Pour lui, il ne voulait apparaître qu'à l'heure du danger, et il abandonnait en attendant, les habiletés emx politiques.
Le chouan laissa donc partir, sans dire un mot, la fille de ses maîtres et la comtesse de la Jarrie.
Le palais du Luxembourg, illuminé pour cette fête, étincelait, plein de lumières, et ceux qui se souvenaient que, trois ans auparavant, une partie de ces bâtiments transformés en prison avaient en-
tendu les sanglots de Camille Desmoulins, pouvaient se demander par quel prodige le tombeau is'était transformé en paradis. Par les fenêtres ouvertes, on apercevait de loin, ,sous la lumière éclatante des lustres, passer et repasser des costumes éblouissants, des poitrines chamarrées et des épaules nues. La cour intérieure du palais, transformée en un jardin improvisé, ressemblait à un parterre dont les diverses essences composaient un capiteux parfum. On arrivait aux appartements par les escaliers couverts de tapis et tendus de chefs-d'œuvre des Gobelins. Dans les vastes salles du palais, doucement rafraîchies par un système de ventilation dont le directeur Pfiul Barras avait voulu lui-même surveiller l'exécution^ des officiers, des ambassadeurs, des grands dignitaires, quelques membres du conseil des Cinq-Cents en longue robe de laine blanche, toque et ceinture de velours bleu, et manteau écarlate ; des membres du conseil des Anciens en robe bleu- violet, le manteau blanc sur les épaules; des messagers d'État^ la veste longue et blanche, le manteau bleu très-court, à revers rouges, une ceinture bleue nouée autour de la taille, à la main un chapeau noir orné d'une plume blanche panachée de bleu et de rouge; des chefs d'escadre en grand costume, l'habit bleu, à la maréchale y doublé de soie rouge, l'écharpe tricolore, la culotte et le gilet rouges, et le chapeau à panache tricolore bordé à points d'Espagne ; des généraux, des littérateurs, des élégants, des fournisseurs, des fa-
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milier&de Barras, ea un mot tout ce qui composait la haute ^ooiéla et . le monda, offieid de Baris^ en 1797; —-en dehors, des mécontuite et des boudeurSy — se pressait^ se heurtait) et parmices^ brillants costumes, cesr uidfbrineSv cee galons- et ces^ panaches^ les-sédmaantès nuditéerdestfômmes: attiraient les • regards et ne cbarehaieat pas à ^e. dissimuler SOUS' la Inmière.dBSLbDugiea*
C'était le triomphe du décolleté, du déshabillé^ du transpaieost. La créatnre^ hujuaine.apparaissait là dans toute sa^ proifocatioiL ravissante» Lestbrascerclés d%ip, les pieds mut at omés de bagues, leBv gorges découvertes et} montrant a^ux regardS:avideB ce que Mercier s^pelait, dans le ^te du temps,^lea réservoirs de la maternité, tout semblait protester ,. par un aaidadeux éiala^ de santé, de beauté, de séduction, contre les mâles années précédentes.
Il était de bon ton défaire voira présent tout ce qu'il fallait tenir caché du tefops de Saint-Just* Réactions delà mode! Le Directoire était diamel, la Révolution ayant été austère.
On se pressait, au Luxembourg, autour de deux jolies femmes :1a citoyenne Tallien, qtfon avait surnommée Notre-Dame de Thermidor:, et la citoyenne Joséphine Bonaparte, qu'on appelait Notre- Dame des Victoires. Elles marchaient à travers les salles, entourées d'un cortège d'admirateurs.
Madame Tâllîen, affectant ce jour-là une simplicité inaccoutumée, portait unetunique courte d'une étoffe fort rare venue de Chine, et bordée de soie
LE COMTJBjDaFAVROL 275^
rouge figuranili um ioâcdptiiiOix brodéet où l'on pouvait lire^: Liberté^ égaëté^ indwisibiUté^ La fUture imr pé^atviceJoaépiàbÊ était ptUia richi$itt60t vêtue : sa tunique, ouveiïtefiur lea côtés et découvraulle galbe élégant de ses jaosabeâ.coavertes .d'un maillot^ per* mettait d'analyser lea sédueUoas de cette créole encore charmante^ fatiguée ceptaodaiit^ et quiportait constamment -««^etiptiKieâQQdaent -^^à ses Jèvres un mouchoir toodé..P]^ jolie que: ces deuxifeisames^ madame I^oamier les.- suivait,, adorable .et ;moinSt vêtue encore qu'on ne la voit dans, le p(H>traît peint par David.
L'apparitKHi de mademoiseUe de. Kermftdio et de madaoïe de la Jarrie dass ce* nnlieu. bizarre, et capiteux^t d'autant {dus d'effet que Marcelle, tout en acceptantde égarer au Luxembourg» semMait s'être promis à ell^même d'y protester au moins par sa toilette'et soa atttode. .
Elle entra appuyée sur le bras de Eavrol^ qua l'huissier de service^ annonça sous le. nom du citoyen Hennequin, et cefut \m ét^aanemenÉ lorsque cette j eune fille, la tèla^ haute, âèce et schaiiaaiite à la fois, d'une physionomie faite de nohtosse ei de douceur, apparut dans sa robe.de taffetas Uanc> longue, traînante, les brasDUS^ le cou nu, mai» couverte de colliers de perles blanches -et portant comme bracelets des perles encore, de ces perle» qu'elle avait comme semées dans ses beaux cheveux noirs, légèrement poudrés, à la iii©de de l'ancien régime.
Marcelle était d'ailleurs si irrésistiblement jolie, que rétonnement causé par cette toilette, si différente de la mode présente, fut bien vite remplacé par de l'admiration. Favrol se sentait plus pénétré d'amour encore et plus profondément aiguillonné par ce succès de beauté et cet éclat de jeunesse.
Madame de la Jarrie, également vêtue de blanc, sa robe de moire garnie d'ornements de jais noirs, du jais au cou, aux oreilles et au bras, élégante mais d'une tenue sévère, portant sans poudre ses magnifiques cheveux roux, promenait autour d'elle des regards interrogateurs, profonds, et qui cherchaient dans cette foule des amis et des complices.
Elle s'était a^se, à côté de Marcelle et près de Favrol, dans \m coin du salon ou plutôt de la galerie, et peu à peu, à ime certaine distance de ce groupe,.il s'était formé un véritable demi-cercle de curieux, qui, les regards interrogateurs et charmés, ne cachaient point, — au grand déplaisir des dames, — leurs vifs sentiments d'admiration.
Marcelle commençait même à être fort gênée et comme inquiète sous ces regards, lorsqu'un grand mouvement et le brouhaha qui précède l'arrivée de quelque personnage attendu se firent vers l'entrée de la salle qui donnait sur les appartements du Luxembourg. Toutes les têtes se retournèrent de ce côté, et Barras parut, superbe, haut de taille, plus jeune et d'ime prestance plus magnifique à quarante-deux ans qu'à trente, promenant autour de lui le sourire aimable qui allait fort bien à son
LB COMTB DB FAVROL 277
visage rasé et un peu gras, la fossette au menton et deux grands yeux ardents. Le directeur, pour faire honneur à ses hôtes, avait, comme quelquesuns d'entre eux, revêtu son grand costume officiel, dessiné par David: Thabit-manteau bleu, brodé d*or et doublé de blanc, la veste longue et croisée blanche et brodée d'or, Técharpe de soie bleue à franges d'or enroulée à la ceinture, la culotte de soie blanche, et le chapeau noir, rond, retroussé et orné du panache tricolore. Un large col blanc rabattu faisait ressortir l'éclat d'un visage souriant. L'épée en baudrier sur la veste. Barras avait rejeté sur ses épaules le manteau nacarat des grandes cérémonies, et, sous ce costume d'ime richesse excessive et d'un goût afifecté, il n'en demeurait pas moins fort élégant et fort impo^nt.
Ses collègues le suivaient, les uns en grand costume comme La Révellière-Lepaux , les autres en vêtements bourgeois, comme Barthélémy et Oarnot. — ^Aubert-Dubayet, le ifcfayenpats, ministre de la guerre ; Charles Delacroix, ministre des affaires étrangères, et Pierre Bénezech, le propriétaire des Petites affiches de PariSy ministre de l'intérieur; Cochon, le ministre de la police; Laurent Lafresnaie, son secrétaire, se tenaient derrière Paul Barras.
Lafresnaie était simplement vêtu d'un costume sombre, la culotte courte et les bas noirs.
Marcelle regardait, l'un après l'autre, chacun de ces hommes et se disait :
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— Ain^ dane v^iceux qui oat remplacé le foî, ceux qui maintenant gouyernœt la Fbanoe !
Et mstmativemeDireUff se laissait aUer à penser encore que ce» quirique» hommes mis à la tête d^un grand pays, étadentbien courageux, eux aussi, de lutter et datesir â feimemenl contre l'étranger le drapeau de kt patiôe.
Le diiîectâair La Itôineilière-Lepanx, peiit et rendu bossu pm* lesicoupa qu'il a^^ étant enftoit, reçu» de son précepteur,.-— un prôtve, — marchait à côté de Barr&js. C'éiaitiUB' Poileevin, fière d'une caftolique exaitéô, et dont, mademoiseila de EermadiQ connaiessôtile d^rouemoeaiÈ eu la cause rajvdiste.
Diseipla de Bouleau, jadis* proscrit afec les Girondms, La RôveUièfB menait de' se constituer naguère fon(teileur quoi praphète de^ cette deote des théopkilaiMrêpes, ^, née rue;Saint-B0nis, n"" 34, au coin da la rue desLem&ardfi^Jiyait dégèses égUses, sa liturgie,, ses canliquesi et:" ne^rourait partout Dieu dans la nstui^e^ L^ pcmspMetsi roycâistes appelaient llionnâtei La Bévoliière le^ obecf des citoyens fihttB m troupe..
Près de lui-, graw: et simplwaent vêtu, se tenait Lazare Camotv le véritable irainqueur des Wattignies, rhomme de la légalité, qui devait s'opposer bientôt au 18 fructidor, ■— d'où devait peut-être sortir le 18 brumak^y —rérir froid et sérieux, le profil superbe^ TeBil scmgeur.
François Barthélémy, qui devait plus tard recevoir un comté de l'empereur et un marquisat de
LE COlfFE DE FA7R0L 279
Louis XVJII, Provençal, neveu de Barthélémy, anden employé du mimstàre de M. de Cborâenl, bon diplomate, ayant conchi peu aupamvant la paix de Bâie avec la Prusse, pvenait un air contraint dans cette fête.
Royaliste au fond du cœur, Barthélémy venait de succéder, au mois de mai précédent» à Le Tourneur (de la Manche), éliminé, selon la loi, par le sort.
Le cînguiiàme directeur enfin, l'Alsacien Jean- François Rewbell, Tanoien député des bailliages de Colmar et de Sohlestadt, figurait aussi aux côtés de Barras, et en grand costume. R'obe, pardmonieux. Apre, rade, homme d'affaires, Rewbell semblait légèrement fiouirire des prodigalités de son collègue. Maigre, le nez droit, la lènrre inlérieure avançant légèrement et donnante sa physionirane quelque chose de railleur, il avait Tair, lorsqu'il se penchait vers l'oreille du bossu La ïtévellière, dese moquer du nonïbre infini de bougie® que lïÛBait brûler Barras pour la plus grande gloire du Directoire.
En apercevant Barres, Jacques de Pavrol, qui n'avait point quitté jusque-là mademoiselle de Kermadîo, essaya de se ra^^ocher du directeur, afin de pouvoir, tout en causant, TentraînOT vers quelque embrasure de fenêtre et lui glisser deux ou trois mots d'adroite tentation.
Quant à essayer d'ime attaque de vive force, le comte n'y songeait pas. H y avait sans doute à cette heure môme, dans les sal-^ns du Luxemboorg, un
nombre assez considérable de clichyem^ et Favrol eût pu faire appel au moment voulu à un certain nombre d'armes cachées dans lesyêtementsles plus élégants. Tel inconcevable^ vêtu d'un habit à gorge de pigeon et le menton perdu dans sa cravate, se fût subitement transformé en chevalief^ du poignard.Mais la garde directoriale, les soldats d'élite, droits et l'arme au bras, faisaient la haie le long de l'escalier, et on pouvait, en se penchant par la fenêtre, apercevoir, à la lueur des illuminations du jardin, les baïonnettes des fantassins et les sabres des cavaliers. D'ailleurs n'attendait-on pas encore Augereau , son état- major , ses officiers ? Risquer quoi que ce fût en pareille circonstance, c'était non-seulement tendre la poitrine aux soldats mais la gorge au bourreau.
Le mot d'ordre des conjurés présents à cette fête, mot d'ordre échangé par les regards plutôt que par les paroles, était donc : Ce soir, rien.
Du moins, s'il ne pouvait rien attendre de la force, Jacques de Favrol voulait- il demander et devoir quelque chose à son habileté.
Barras en parcourant les salons, saluant çà et là quelque figure connue dans la double haie formée devant lui, s'était tout naturellement trouvé près de madame de la Jarrie et de Marcelle.
La comtesse s'était levée, et, souriante, avec un grand air de suprême élégance et une sorte de familiarité respectueuse qui contrastaient avec l'obséquiosité de la plupart des courtisans de Barras :
— Citoyen directeur, dit-elle, je vous présente votre nouvelle hôte, mademoiselle deKermadio!
Barras enveloppa d'un coup d'œil Marcelle qui se tenait fort émue devant lui, et d*un ton charmant :
— Ce n'est pas une hôte, dit-il, c'est une conquête, et, à voir tant de grâce et de noblesse, je dirais volontiers que la République n'en a pas fait de plus belle.
Il s'éleva autour du directeur un murmure d'approbation et les joues de Marcelle se couvrirent de rougeur; mais le compliment avait été fait d'un tel ton de déférence et d'élégante galanterie qu'elle s'en trouvait tout naïvement plutôt flattée que froissée. Doué de cette éloquence particulière aux Provençaux, Barras, ancien lieutenant au régiment de Languedoc, puis capitaine sur l'escadre du bailli de Suflfren, avait conservé de l'ancien régime les manières et les goûts. D'une vie de plaisir follement dépensée et d'une fortune gaspillée, il avait du moins gardé l'élégance et le bon ton : c'était par là qu'il séduisait. Sceptique par habitude, révolutionnaire par occasion, épicurien par tempérament, accessible à bien des séductions, l'ancien président de la Convention devenu directeur voulait prouver
— peut-être par faiblesse cachée pour la royauté
— qu'on peut vivre en roi (et môme en satrape, disait-on) sous une République.
Marcelle lui sut gré d'ailleurs de cette amabilité de bon aloi.
282 LBS BIUSCABINS
Si bien que madame de la Jarne dît tout bas à la jeune fille :
— Yous voyez, il feut lui rendre cette justice, c'est un monstre, mais ce n'est pas un ours.
Barras s'était un peu éloigné, et, s'arrêtant devant les dames, il laissait tomber, pour madame Tallien ou madame Bécamier, quelque parole affectueuse ; il leur donnait quelque renseignement : (( Oui, citoyenne, le divin Garât chantera tout à l'heure. » Il saluait et passait.
Il paraissait d'ailleurs tout à fait en belle humeur ; on Tentendit même rire assez haut lorsqu'il aperçut, dans la foule de ses conviés, un gros homn^e dont le visage bpuffi semblait être fiait pour exprimer le contentement le plus absolu, mais qui, pour l'heure, paraissait absolument navré et abattu.
— Ah ! voici Bourgoi dit le directeur. "Bonjour, Bourgoin !
Ce Bourgoin était un ibtïrnissetir des armées, une tâte organisée pour les chiffres, disait-on, et nul ne douta qu'il n'y «ût ^tre Bourgoin «t le directeur une importante afifeire.
Barras se ichafrgea de dôtroieper ses hôtes.
— Ce pauvre Bourgoin, -fit^il^en riant et en s'arrêtant devant le fournisseur, il est navré. Savezvous pourquoi? 'Esï voici la (muse : il s'était mis dans la tête de fournir à lui seul toutes tes gibernes dont nos armées ont besoin ! 11 avait déjà dans ses magasins une certaine quantité de cuirs, n'est-ce pas, Bourgoin?
LE COMTE im FAVROL 283
— Une grosse quantité, fit Bourgoin, piteux, avec un^oupir.
— Une quantité considéTable, continua Barras. Mais quoi ! cela ne suffisait pas à maître Bourgoin. H voulait accaparer tous les cuirs de Paris et se faire le créancier uraqtie de la République. Qu'imagine d(mc Bourgoin? Voyons, voyons, Bourgoin, dis-le toi-mdme.
— Je n'oserais pas, dit Bourgoin, confus et un peu furieux de se sentir si fbrt entouré et regardé de si près par tant de gens.
— Eh bien! reprit le directeur, Tcrilà ce que fit fiourgoitt. 11 eut ridée de répandre le bruit que la paix allait être conclue, une paix définitive t une paix absolue I Donc, s'il n'y a plus de -guerre on n'a plus besoin de cuirs, la faucntture de gibernes est absolument inutile ; il faut se Iiâter de vendre ses cairs. C'est bien sur quoi Bourgoin avait compté. Les autres vendant à perte, il rachetait à 1arès-bo(n marché, et, preste, il venait nous vendre ses gibernes très^dier.
— On vit comme on peut, murmura Bourgoin.
— Mais ce rusé compagnon est en même temps le plus na% le plus créckile, le plus confiant... le plus... le plus... comment dire?...
— Le plus aot, fit Bourgoin lui-môme.
— Le plus honnâte homme qui soit au monde, acheva Barras. Ne voilà-t-il pas que , ce matin, ^passant ^aur le boulevard, il entend partout, ici, % à droite, à gauche, un même mot: lapaixf lapaixJ
Il écoute, il se trouble, il doute, il a des transes Si c'était vrai! Si la paix allait se faire ! Comment tant de gens à la fois en seraient-ils informés? Il n'y a pas de fumée sans feu. Et voilà mon Bourgoin qui prend peur, qui se hâte de se débarrasser de ses cuirs, et qui les vend, une heure après, à trèsbas prix. Pourquoi? Parce que ce pauvre Bourgoin se laissait prendre aux faux bruits qu'il avait lui-môme mis en circulation !
Il y eut autour de Barras un double éclat de rire, réclatde rire de ceux qui, par flatterie, admiraient la façon dont le directeur savait causer et plaisanter; réclat de rire de ceux qui, sans charité chrétienne, se moquaient agréablement de la mésaventure de Bourgoin. ^
— Ah! ce pauvre Bourgoin, reprenait Barras.
Lorsque Dargelle, qui a racheté les cuirs, m'est venu répéter la chose, j'en ai ri comme un... (Il s'arrêta en regardant la bosse de son collègue La Ré vellière), comme un fou! Ah! ah! ah! ah! Bourgoin, tu seras cause, mon infortuné fournisseur, que la République aura payé à Dargelle des gibernes deux fois moins cher que tu ne les lui eusses fait payer si ton stratagème avait réussi 1 Pauvre Bourgoin, va !
Le fournisseur n'avait pas assez d'esprit pour rire lui-même de sa mésaventure. Il salua très-bas le directeur, et, entre deux rangées de rires à demi étouffés, il s'éloigna plus honteux que le renard dupé de la fable.
Barras, continuant sa promenade, prit alors — en se penchant —le bras de La RévelUère-Lepaux, et, comme pour se faire pardonner par sa familiarité la parole qui, pour un peu, fût tout à l'heure tombée de ses lèvres, ou pour y ajouter quelque nouvelle raillerie :
— Mon cher La Révellière, dit-il, sais-tu que la police nous signale une nouvelle satire contre toi ?
— Vraiment? fit La Révellière.
— Un testament railleur où, pour te venger de moi tu me lègues ta bosse, afin que je faie toujours sur le dos^ Ce sont les propres termes de la satire.
— Les royalistes pourraient avoir plus d'esprit ; on voit qu'ils ne sont pas bossus, dit le petit homme en riant.
— Avoue que' tu leur donnes beau jeu avec ton culte théophilanthropique et tout ce que tu as inventé avec Valentin Haûy.
— Je sais, je sais, épicurien, fit La Révellière; tu ne crois pas à la religion nouvelle.
— Je ne crois qu'aux religions qui trouvent des dévouements absolus, dit Barras en riant. Mon cher collègue, fais-toi pendre : c'est le seul moyen de faire des prosélytes. Les religions ne réussissent que par leurs martyrs. ^
Jacques de Favrol ne perdait pas de vue Barras et il avait, à travers la foule pressée autour des directeurs, trouvé le moyen de se rapprocher de celui des Cinq auquel il voulait parler.
Toufe réception officielle ofifre ce singulier spec-
286 LES MUSCABIMS
tacle : les courtisans y font, chacun pour sa part, le siège en règle du puissant du jour. C'est à qui roccupera, le sédirira, partagera son canapé , rapprochera son faufteuil du sien, attirera son atten- Hon, son regard, ramassem une de ses paroles. Autour de Barras, la foule de ces assiégeants était grande. Pavrol réussit enfin à Técarter et à conduire doucement, «ans affectation, te directeur près d'une fenêtre qui donnait sur le jardin, dont les grands arbres apparaissaient, inasiïB d^in vert sombre, sous le ciel d'un bleu italien, et ce mui»mure indécis des feuilles agitées parle vent montait jusqu'au palais comme la voix du ddiors.
Favrol comprenait bien qu'il ne pouvait longtemps abuser des instants de Barras. Par une discrétion forcée, la foule s'était éloignée des deux hommes, qui semblaient avoir quelque conférence secrète; mais le directeur n'avait pas le loisir d'écouter longtemps un inconnu.
En homme habitué à l'action, Favrol procéda par les moyens rapides.
— Citoyen directeur, dit-il, je n'ai pas TJionneur d'être connu de vous. Je suis le citoym Hennequin de la Gîrardière ; je suis venu à Paris pour essayer d'y faire entrer des denrées fort rares, des cafés et des sucres.
— Ah I fit Barras en regardant Faivrol dans le blanc des yeux.
Favrol soutint bravement ce regard, et ne sourcillant pas, il demeura muet.
LE coins DB FAYEOL 287
— Il s'agissait aussi, reprit Barras^ de ballots de café et de sucre dans TafiFaif e de la Villeurnoy.
— La TîUeurnoy a été un maladroit, dit Favrol. Ce conspirateur subalterne ne savait pas comment on traite les aflftdres politiques.
— Oui-dà ! Et peui-étre seriez-vous- plus habile que lui, citoyen Hamequin?
— Je ne m'occupe que d'affaires de commerce, je vous rai dit, citoyen directeur; maâs^ si j'avais eu la fortune d'être commiesaire royal, comme la Villeurnoy, je m'y serais pris autrement que lui pour réu-ssir.
— Vraiment I et qu'auries-vous j&tit?
— J'aurais dit au roi (Barras fit un mouvement) — au prétendu roi — qu'il ne pourrait rien sans Taide de certains hommes illustres et puissants, qui sont non-seulement les maîtres de Fadministration, ce qui est beaucoup, mais de l'opinion publique, ce qui est plus encore. Je lui aura^ dit que, reconnaissant le pouvoir de ceux-là, oubliant le passé, légitimant le présent, il doit avant tout donner la première place à ceux qui l'occupent aujourd'hui, et...
•— Et, interrompit Barras, vous pourriez supposer qu'il se trouverait dans le gouvernement actuel ^ seul honnne capable de servir la royauté ? Je crois bien, citoyen, que vous vous trompez.
-^ Ai-je dit cela? fit Jacques.
— NoD, répondit le directeur; vous ne l'avez pas ^t, et sans doute, vous n'avez point voulu le dire.
Croyez-moi, citoyen Hennequin, vendez vos cafés et vos sucres, etne vous occupez point de politique. Il y en a de plus audacieux que la Villeurnoy, et qui pourraient finir comme la ViUeumoy, plus mal que lui, au besoin. A qui dois-je l'honneur de vous compter parmi mes hôtes, citoyen?
— A la citoyenne de la Jarrie, répondit Favrol lentement.
— Une femme charmante!... Dites-lui bien que je l'aime beaucoup... Avez-vous déjà entendu Garât? Il va chanter..., citoyen...
Et, d'un geste, Barras congédia Favrol, qui s'inclina et fit quelques pas en s'éloignant du directeur, tandis que celui-ci rejoignait le groupe où se trouvaient Rewbell, Barthélémy et Camot.
— Allons, pensait Favrol. On pouvait agir avec lui ! Eh bien ! on agira sans lui et contre lui.
Et il se rapprocha de nouveau de Marcelle.
L'huissier, soulevant la draperie qui retombait sur la galerie, venait de jeter, d'une voix claire, le nom retentissant du général Augereau.
Augereau, qui, le 10 ventôse de cette même année, •— le dernier jour de février, — avait présenté, dans une séance publique, au Directoire exécutif, soixante drapeaux pris à Mantoue par l'armée d'Italie, était, depuis la prise de Peschiera, depuis Legnano et la Brenta, un des héros du peuple de Paris. Républicain et Parisien, la population l'avait vivement acclamé lorsque dans cette même cour du palais, il avait paru sur l'estrade et que le mi-
nistre l'avait présenté aux directeurs. Les spectateurs avaient été vivement, profondément impressionnés, en apercevant à ses côtés son père, vieux soldat, courbé et blanchi, et son frère, qui lui servait d'aide de camp. Augereau avait d'ailleurs tout ce qu'il faut pour devenir populaire, et les soldats dltalie blessés et renvoyés à Paris racontaient la brusquerie, lacrânerie du général; comment, sans façon, il fumait sa pipe au bivac comme sous le feu des Autrichiens, et comment aussi il savait traiter les ennemis de la République, muscadins ou kaiserlicks. Cette popularité de la rue devint rapidement pour Augereau la popularité du salon; mais il détestait le monde et les réceptions et ne se plaisait guère qu'au milieu de son état-major.
Lorsqu'il parut cependant, le murmure flatteur qui l'accueillit sembla le caresser agréablement, et son visage assez maigre, où son nez long et courbé tenait une grande place, s'éclaira d'un joli sourire. Augereau portait l'habit bleu, à collet et à parements écartâtes, boutonné jusqu'à la ceinture, autour de laquelle s'enroulait une écharpe rouge ornée d'une frange tricolore, deux rangs de galons frappés en or en forme de broderie sur les parements et les poches ; la veste et la culotte blanches, et', crânement planté sur le front, un chapeau galonné, surmonté de trois follettes ponceau et d'un panache tricolore.
Derrière lui, le général Dammartin, portant le même costume, avec une écharpe bleu de ciel fran-
290 us MU8Q41MNS i
gée ée tricolore, et trois folteltes tâcolores au chapeau avec un panache bxjsl mfimes couleurs; pas les adjudants gâaéraux en habits bleus, avec levrs boutomiières brodées en or et iOonoées avec des branches de chêne, feuilles et fruits, et leurs épaulettes à cordelières.
Cet état-major brillant, jeune, hardi, respirait la ccMifience et la victoire, et les femmes aux vêtements transparents se riqpprochèrent avec une visible sympathie de ces magnifiques officiers.
Pavrol éprouva un véritable sentiment de dépit, presque de colère, n venait de s'apercevoir que Marcelle ellennôme regardait avec un intérêt évident ceux qui suivaient Augereau et qui maintenant saluaient Barras.
On eût dit que mademoiselle de Kermadio cherchait à deviner, à retrouver quelqu'un parmi ces officiers de la République, et celui-là, Favrol l'aperçut en même temps que Marcelle, car la haine donne au regard autant de force que Tamour.
Le capitaine Lafresnaie escortait en eflfet chez Barras le général Dammartin.
André portait avec une élégance hautaine et charmante la grande tenue des aides de camp : rhabit bleu, doublé de bleu, le collet bleu de ciel, les parements écarlate avec passe-poil blanc, les pattes blanches à passe-poil écarlate, les poches en travers sur l'habit avec passe-poil écarlate, répaulelte et la contre-épaulette, le chapeau uni, relevé par une ganse d'or, avec panache tricolore
LB 'COMTB Bfi FAVROL £91
simple. Ce toyal soldat .avait une loumure sympatiiique et martiale, Thabit l)outoimé laissant apercevoir im bout de teste Maaebe qui se coufoûdait avec la culotte blaiaehe, coupée au-dessous du ge- SKm par des bottes à reveos. Au bcaggauebe d'André, s'agitait une petite écharpe dont la frange et la couleur étaient conformes à celle que le général Dammartin portait à la ceinture. Il y avait d^ailleuiB •dans toute lapenrsonne «de cet bomaae jeune, hardi, brave sans fracas, une telle puissance de franchise et de courage, qjue Marcelle ressentit, à le revoir ainsi, une iiii|>ression iBauttendue, plus forte, plus étitange que toixtes celles qu'elle avait éprouvées en le voyant pour la première lois et depuis en «songeunt à lui
André ne la Tit ipe& du tout d'abord, mais il détint un peu pèle sous le hâle de sa peau lorsqu'il raperçut assise aux côtés de Favrol, et qu'il retrouva dresséàeôtéd'ellfi oethomme dont il connaisfait maintenant l'âme tout entière. Puis le sang lui monta brusquemait aux yeux, et il lui &lkit feire nn effort pour ne pas trahir son émotion par un mouvement involontaire. Il eut laforce des'appriOcher de mademoiseAle deXermadio et de la saluer, après madame de la Jarrie, sans dime mot, tandis que, pâle aussi et atec un sourire triste, elle inclinait la tête devant lui.
André avait pris soin d'éviter le regard de Fa- TTol ; à la bravade de cet homme, il eût répondu par quelqifte éclair de menace. Il s'éloigna de la
comtesse et de Marcelle, et se perdit dans les groupes. Comme il s'approchait de la porte d'entrée, il se sentit brusquement saisi par la main et vit Jeanne, très-pâle, vêtue d'une simple robe de linon, sans bijoux, — comme une femme qui s*est parée à la hâte.
— Vous ici ? dit André.
Puis aussitôt :
— Pourquoi êtes-vous venue, Jeanne? fit le jeune homme.
— Moi? Je veux voir aussi cette fôtel
André hocha la tête tristement; il regarda Jeanne. Les yeux de la jeune femme brillaient étrangement; elle avait l'air égaré. Tout à l'heure, lorsqu'elle lui avait pris la main, André avait ressenti comme une impression de brûlure.
— Mais vous avez toujours la fièvre, ma pauvre Jeanne, dit-il encore. Que venez-vous faire au milieu de cette foule? Nous sommes assez malheureux pour que nous ayons quelque âpre joie à cacher notre souffrance et à demeurer seuls.
— Non, je suis lasse de pleurer ; je veux secouer ma douleur à la fin, et je veux vivre I
— Du calme, Jeanne! prenez garde...
André s'arrêta : il venait d'apercevoir son père, qui, pâle, froid, en grand costume noir, regardait de son côté d'un air sombre, presque tragique.
Depuis plusieurs jours, André n'avait pas reparu chez son père. La chambre qu'il occupait chez M. Lafresnaie était demeurée vide. Le capitaine^
qu'il fût de service ou non, n'avait point quitté son logis de rétat-major. En apercevant son père et en dépit du terrible secret qui les séparait et de la situation qui les éloignait Tun de l'autre, le premier mouvement d'André fut d'aller à M. Lafresnaie.
Il le salua avec une émotion qu'il cherchait vainement à dissimuler, et lui glissa rapidement ces mots prononcés à l'oreille sur le ton d'une prière :
— Favrol est ici, mon père; au nom du ciel, veillez sur vous 1 V
— Eh bien ! surveillez-moi, dit Laf resnaie d'un air glacé. ^
Et il tourna le dos à André qui, les yeux soudain gros de larmes qu'il écrasa sous ses paupières, ne put s'empêcher de faire, en crispant les poings, un mouvement de rage.
Jeanne, impérieusement guidée par cet étrange magnétisme qui pousse vers l'objet de sa jalousie et de sa haine tout être jaloux, s'était dirigée vers l'endroit où se tenaient Favrol et Marcelle. Elle voulait se donner cette satisfaction cruelle, déchirante, de voir l'homme qu'elle aimait auprès d'une autre femme, lui souriant, lui disant par son regard qu'il l'aimait. Elle était avide de ce breuvage amer; elle en avait soif.
— Je saurai bien être forte et ne rien trahir de mon émotion, pensait-elle. Il serait trop heureux de me voir souffrir I
Elle comptait sur ce courage singulier, surprenant chez un être aussi nerveux qu'elle, et qui la
294 LBS MTT8CABINS
rendait capable, à certains moments, de àéterminations- excessives: MWs, quand elle aperçut Fkvroi, quand elle fe vît aux^ côtés de Marcelle, eî cpioîqu'elle lût préparée par toutes ses pensées au coup qu'elle allait recevoir; elle éprouva un serrement de coeur tellement violent, qtfelle crut qu'elle allait tomber roide. Ce ftit par un prod^ de voloïrté qu'elle resta debout; autour d*eile, fl lui semMait que les hommes et les choses, quetout à la fois tournait d'une manière fantastique. Elle ne voyait plus rien qu'Un seul point : là, devant eBe, Jacques et cette jeune fille, et elle avait envie d'aller crier à cet hoipme : a Tu n'es qu'un lâche et un parfure ! »
Onne supporterait pas longtemps, sans être brisé, de telles émotions; la douleur qui étreignait Jeanne se dissipa, et la jeune femme ftit enfin maîtresse d'elle-même. EUe s'approcha alors assez près de Pkvrol pour qu'il l'aperçût, et, quelle que fût sa force sur M-même, en la regardant il devint livide.
Son premier mouvement fut de se rapprocher d'elle.
— Vous ici 1 dit-il à son tour, et tout bas à la jeune lemme.
— Et pourquoi n'y serais-je point? fit Jeanne en s'efforçant de sourire. N*} êtes-vous pas, vous proscrit ?
— Pas un mot, Jeanne, dit Favrol, que l'air étrange et un peu égaré de madame Lafresnaie avertissait d'un grand danger.
—Pourquoi me dites-vous cela? fit-elle en s'éven-
LE CKMfnr DE FAVROL WS
tant. Suis*je doue une ennemie que vous redoutiez? Elle rentratn»! veraun. de ces< ooins de salon où: quelquefois, dans ces foules, i)n parvient à s'isoler. Bile souriait, elle se eontraignait à ce sourire, et elle avait envia de laiflBser sa douleur éelatep avec ses larmes. Elle prenait d^illeurs un plaisir cruel à faire éclater plus visible k perfidie de oethomme^ auquâ naguère elle eAt saorifié sa vie avec una immense joie.
— Vous m'aimex toujours, n'est-ce pas,^ Jacques? ficelle d'un ton oà Tirome dissimulée se faisait pourtant cruelle.
— Oui, disait-il, étonne, embarrassé, en se contraignant à ne rien trahir de; sa pensée.
— Vous n'aîmei que moi ?
— Qui voulez-vous que j'aime?
— Et cette jetme fille avec qui vous causiez tout à l'heure ? Elle est charmante»
— Charmants, dit Favrol en affectant une certaine froideur.
— Elle se nomme ?
— Marcelle de Kermadîo.
— Et vous ne l'aimez point? Dites-moi que vous ne l'aimez pas î C'est pourtant votre fiancée?
— Quelle idée ! Non, je ne l'aime pas, je vous l*ai dit l
—Jurez-le-moi! ^
— Je vous le jure !
— Sur quoi ?
— Sur notre amour I
296 LES liUSCADIMS
—Le misérable ! pensa Jeanne Lafresnaie en s'éloignent de Favrol; quelle bassesse et comme il ment I
Elle songeait qu'il ayait de môme renié son amour pour elle, et tout ce cher passé qui l'avait rendue si heureuse et si triste. Comme cet homme mentait I avec quelle froideur, quelle audace, quel imperturbable aplomb I La pauvre temme avait besoin de trouver dans ce bal un coin im peu sombre, où elle pût, si les larmes finissaient par la suffoquer, pleurer du moins sans être trop ridicule. Quant à s'éloigner, elle n'y pensait pas ; elle éprouvait du moins une atroce joie à se dire qu'elle était là auprès de Jacques, Pépiant, le forçant au parjure, le contraignant au mensonge, l'humiliant et lui faisant peur.
— Je souffre, soit, mais il trembltf, songeait-elle. Nous sommes peut-être quittes.
Elle suivait de loin le va-et-vient des groupes, blottie dans un fauteuil, au fond d'un petit salon à peu près vide, tendu de tapisseries ornées d'emblèmes, de faisceaux, de losanges tricolores, et meublé de meubles grecs, qu'une flamme bleuâtre , sortant de vases de vermeil posés sur des consoles, éclairait d'une façon presque fantastique. Elle regardait, isolée et oubliée, le défilé incessant de femmes demi-nues et d'élégants surchargés de bijoux, la cohue de généraux, de législate'irs, de fournisseurs, qui se pressaient autour des hommes du pouvoir, et il lui prenait un dégoût profond, une
LE COBCTB DE FAVROL 297
sorte de haine soudaine pour tout ce qui s^agitait Ihy à quelques pas d'elle^ et dont, sous le fard, la soie ou l'or, elle ne voyait plus que la laideur morale et la vilenie.
— Les malheureux deviendraient facilement méchants^ se disait alors Jeanne Lafresnaie en comprimant son cœur qui Tétoufifait.
Au milieu de ses hôtes, magnifique et entouré comme un monarque, le directeur Barras faisait spirituellement, tout près de là, un tableau du pouvoir dont il disposait, et plus d'un clichyen des amis de Favrol écoutait, pour en profiter, les paroles d'un des cinq du Directoire exécutif.
— On nous reproche d'être des tyrans ^ disait Barras en riant. Étranges tyrans que nous sommes, soumis au Corps législatif et scrupuleusement respectueux de la légalité. Mais on oublie donc que, si nous disposons de la force armée, la loi nous interdit de la commander directement, ou collectivement, ou par un de nos collègues I Nous pouvons nommer les généraux et les ministres, mais à la condition que ces derniers seront pris hors du Directoire. Aucun de nous n'a le droit de sortir du territoire de la République, si ce n'est deux ans après la cessation de ses fonctions, et je ne pourrais, moi, un de ces pentarques si fort attaqués par les feuilles royalistes, m'absenter plus de dnqjours^ ni m'éloigner au delà de quatre myriamètres du lieu de résidence du gouvernement, sans une aulorisation expresse du Corps législatif. On oublie tout
396 LES MlTBCASnVS^
cela ou on Fignore. Le Directoire accusé d'entretenir une garde prétorienne^ a 120 hommes à pied et 120 hommes à che^l à sa disposition, dont un bataillon résolu aurait facilement raison. Enfin, nous recevons chacun 150,000 francs de traitement annuel, mais on ne m'accusera jamais de thésauriser, et je dépense gaienwnt pour égayer Paris l'argent que je reçois dé la République. Par ma foi, j'eusse voulu voir à l'œuvre ceux qui nous accusent d'aimer le pouw)ir! Qu'eussent-ils fait, pour relever le crédit du pcçrs, remplir les caisses publiques, faire* rentrer les contributions, dompter les chauffeurs et les chouans^ et comment et où ces messieurs, si grands politiques, eussent -ils trouvé les 3 milliards en assignats qui, négociés en. numéraire, ont pu nous permettre d'éviter la banqueroute ?
Madame de la Jarrie s'était levée, attirée, elle aussi, par la parole de Barras, et elle avait laissé mademoiselle de Kermadio seule à la place que la jeune fille occupait. La comtesse se souciait surtout de saisir, s'il se pouvait, dans le discours du directeur, un utile renseignement, quelque phrase qui pût servir d'encouragement ou d'avertissement aux conjurés. Pavrol, de son côté, lorsque Jeanne l'avait quitté s'était rapproché du cercle formé autour de Barras, et un moment Tidéo lui était venue de resserrer ce cercle humain autour du directeur, de telle fkçon que Barras y demeurât comme englouti. C'était la tentation d'une terrible hardiesse ; elle eût coûté trop cher.
LE COmSB. BB FAVaOL 290
Favrcd se contenta d'écoater.
Mais, demeurée seole, MarceUe se settlit bientôt un peu anxieuse an milieu de cette ftmle parfumée, parée, rieuse, charmante et folle ; elle semblait cbercher parmi tous ces gens un idsage sympathique, un appui, fût-ce celui d'Un Sainte«>Hermine ou d*un Poirvalin, qui n'étaient point là. Mademoi*selle de Kermadio éprouvait, au fbnd de Tâme, un sentiment profond de lassitude, d'eimui, un irrésistible besoin de fuir, de ne pas demeurer plus longtemps dans ce palais tout chaud de luxe et de lumière. Elle ne s'étaitpoint sentie plus complètement perdue quelques jours auparavant, lorsqu'elle s'était vue entraînée par un flot de peuple vers le terreplein du Pont-Neuf. Porhouôt dU moins était alors auprès d'elle. Mais ici, parmi ces femmes aussi nues que des marbres, au milieu de ces hommes riants, satisfaits, arquant le jarret, le verbe haut, la mine hardie, elle se sentait envahie d*un sentiment de crainte qu'elle n'avait point connu jusque-là.
Peut-être André, qui la contemplait de loin, à demi caché par le groupe formé autour de Barras, devina-l-il la pensée, Tinquiétude de Marcelle, car il osa s'approcher d'elle et vînt droit à la jeune fille, comme un ami vers une amie.
Marcelle l'accueillit d'ailleurs, sans fausse honte, par un sourire.
— Ah I c'est vous, capitaine? dît-elle.
Et sa voix avait pris tout à. coup un faible^ mais véritable accent de joie.
300 LES liUSCADINS
— C'est moi, mademoiselle, qui vous regarde et qui, si j'ai bien su lire dans vos yeux, ai deviné la tristesse où vous plonge cette fête qui fait la joie des autres.
— Il faut donc se déficF de vous, capitaine ? répondit Marcelle ; car, en vérité, vous devinez fort bien la pensée des gens. Ainsi, ajouta-t-elle, voilà cette sévérité républicaine et cette pureté dont vous et les vôtres deviez amener le triom phe ? Ces femmes en tuniques athéniennes, des anneaux d'or aux pieds et aux bras comme les esclaves antiques, ce déploiement de luxe et de beauté, c'est bien, n'estce pas, ce que vous appelez, vous autres, le règne de la vertu ?
— Non, mademoiselle; c'est simplement le lendemain de la Terreur. On a cru mourir et Ton vit; on vit en riant aujourd'hui comme on serait mort sans crainte hier. Ne jugez point d'ailleurs notre république sur ses modes grecques et ses tuniques ou ses coiffures. C'est là la mascarade d'un régime qui a sa grandeur, puisqu'il veut faire les hommes libres, et qui a sa force, puisqu'il a reconquis à la France ses frontières. Tenez, mademoiselle, je sais combien il serait inutile et peut-être un peu naïf de vous faire l'éloge de ces républicains que vous avez sans doute appris à haïr; mais si vous les aviez vus faisant des lois durant la tourmente, ou là-bas, aux champs de guerre, combattant uniquement pour ce drapeau à trois couleurs que la nation s'est donnée, laissez-moi croire que tant d'ab-
LE COBCTB DE FAVROL 301
négation et tant de courage eussent ému tout ce qu'il y a en vous de bon et de dévoué à notre pauvre et chère patrie.
— Je sais que vos camps de Sambre-et-Meuse ou d'Italie ne ressemblaient pas à nos salons du Luxembourg, dit Marcelle en souriant.
Elle se sentait d'ailleurs, quoi qu'elle fît pour s'en défendre, émue et pénétrée par cette loyale parole, dont l'accent convaincu lui allait à l'âme. La présence d'André la rassurait même plus qu'elle ne la troublait; elle ne se sentait plus isolée, plus effrayée. Elle voulait partir tout à l'heure ou plutôt s'enfuir ; maintenant elle éprouvait une intime satisfaction à rester et à prolonger cet entretien avec un de ces officiers bleus que Pierre Porhouôt eût sans pitié, quelques mois auparavant, désigné aux fusils de ses gars.
— Vous n'avez pas combattu en Vendée ? dit-elle, comme si cette pensée lui fût justement venue.
— Non, mademoiselle, répondit André. J'ai eu la bonne fortune de ne me servir de mes armes que contre l'étranger.
— Eh bien I moi, je l'ai vue de près, cette lutte dans l'Ouest, fit Marcelle. Elle fut terrible, mais elle fut grande, et j'aimais mieux les nuits où, haletante, j'écoutais les coups de feu dans l'ombre que celle-ci où l'on danse follement comme s'il n'y avait pas du sang par toute la France.
— Vous avez raison de dire que la lutte fut grande chez vous, fit André. Mais tous ceux qui
sont morts en combattant pour leur roin^eussenl-ils pasmieiixfBdtdemoiirir pourlalibertédeleur pays?
Marcelle regarda André et demeura songeuse.
Ce n'était pas ce que d^ait le jeune homme qui amenait à son front cette expression de rêverie, c'était ce qui se cachait sous ses paroles, c'était l'accent dont elles étaient dites, c*était un je ne sais quoi de sous-entendu charmant qui donnait à ce dialogue, où Ton ne pariait que de politique, un attrait et un magnétisme aussi puissants que si les deux jeunes gens eussent échangé des paroles d'amour.
— Être Ebre ! murmura Marcelle. Oui, c'est pour cela que vous avez, vous et les vôtres, fait la révolution qui a frappé nos familles.
— Hélas! mademoiselle, toute crise a ses victimes, et l'humanité ne progresse et ne suit son chemin en avant qu'en piétinant sur des cadavres.
— Au moins, qu'avez-vous gagné à ce combat?
-T Ce que j'y ai gagné ? Mais le pouvoir de marcher le front haut, le pouvoir de me dire et d'être régal de ceux qui se disaient mes maîtres; de recevoir, pour prix de mon sang, le rang que je mérite, et de ne plus subir la honte, ayant la noblesse de l'âme, de me sentir écrasé par la noblesse du nom!
-^ Oui, 0^^, fit Marcelle en hochant la tête, à ces paroles pr(Kion£ées par André avec un feu inaccoutumé. Vous, avez raisoa peut-être. L'égalité, votre chimère, avait besoin de ses martyrs.
LE COBCTB DE FAVROL 303
— Et pourquoi parler de ces souvenirs d'hier, sanglants, sinistres? fit André. L'heirre n'est-elle point venue de larécoHciliation et deFoubE? Croyezvous que les haines puissent s'éterniser? Quel désespoir et quelle douleur si nous n'avions tra* vaille qu'à diviser ceux qui pourraî^t être unis peut-être I
André était profondément ému et sa voix trem* blait. Marcelle, de son côté, se sentait pénétrée d^une émotion plus douce encore que troublante ; elle regardait de son regard franc ce jeune homme, dont le visage respirait la loyauté la plus résolue et la plus sympathique.
— Croyez-vous, continua André -en baissant instinctivement Ta voix, croyez-vous que parmi ces hommes que vous regardez sans doute comme les ennemis nés de votre race et de votre roi, il ne s'en trouve pas qui, plus dévoués mille ibis que ceux qui vous entourent, seraient prêts à verser tout le sang de leurs veines pour vous donner une joie et vous épargner un chagrin?
— Que voulez-vous dire ? fi!t Marcelle, troublée cette fois.
La foule qui bruissait, la chaleur, l'éclat de ces lumières, de ces couleurs, le froissement de la soie sur les tapis, le lointain murmure d'un orchestre irrésistible, qui, dans la cour, jouait des airs de Balayrac : tout faisait oublier à André sa timidité ou plutôt sa réserve, et la séduction qu'exerçait sur lui mademoiselle de Kermadîo arrachait de ses
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lèvres des paroles qu'il prononçait comme les lui dictait son cœur.
— Ce que je veux dire, fit André, ce que je voudrais que vous sachiez, c'est que cet inconnu, ce soldat qui a eu la suprême fortune de vous rencontrer sur son chemin, ce capitaine venu d'Italie, dont vous ne saviez pas le nom il y a un mois, que vous aurez oublié bientôt sans doute, ne souhaite, en ses rêves les plus ambitieux, d'autre bonheur que celui de vivre à côté de vous, comme cet homme qui ne vous quitte point, qui vous aime, et qui, plus heureux que moi, a, lui, le droit de vous aimer I
— Qui cela ? de qui parlez-vous ? fit mademoiselle de Kermadio avec un sentiment d'étonnement plutôt que de hauteur.
— Bois-David m'a dit que vous aviez pour fiancé... celui qui se fait appeler Hennequin.
— Vous savez donc? fit Marcelle, un peu effrayée.
— Je sais tout, mais le secret restera étouffé en moi, Marcelle. Ahl que ne donnerais-je pas pour être cet homme I
— Lui I Mais le chevalier s'est trompé, mais celui dont vous parlez n'eût jamais osé me dire qu'il m'aimait.
Les prunelles d'André s'illuminèrent comme d'un éclair.
^ En vérité I... et vous ne l'aimez point?
Il avait prononcé ces mots avec un tel accent de
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joie pénétrante, et comme un homme si heureux de ne plus souffrir, que Marcelle, malgré sa ûerté, et peut-être entraînée aussi et se laissant emporter par le courant de sympathie, le laissa continuer, et lui, d'un ton de bonheur infini :
— Voilà du moins, dit-il, une joie profonde et qui efface bien des tourments!... Vous ne Taiméz point? reprit-il. Ohl pardonnez-moi, mais que ce soit folie ou rêve, je ne pouvais supporter cette idée qu'un autre ou plutôt que cet homme, celui-là, fût votre fiancé I Vous ne l'aimez pas?... Il me semble qu'il m'arrive une immense joie I
— Vous le haïssez donc bien? fit Marcelle.
— Non, répondit André, non ; je ne sais pas haïr, mais je sais comprendre que certaines grâces parfaites et certaines hautes âmes ne sont pas créées pour des êtres qui n'en seraient pas dignes. Vous le voyez, je suis terriblement franc ; non je ne le hais pas, mais je sais par qui et comment vous êtes digne d'être aimée I
Mademoiselle de Kermadio devint un peu pâle, mais son regard exprima un sentiment tout ému de reconnaissance, et André vit soudain deux grosses larmes monter aux yeux de la jeune fille.
— Mon Dieu, dit-il, vous ai-je blessée, mademoiselle?
— Non, monsieur André, répondit-elle (et ce nom André, sur ses lèvres, remplit le jeune homme d'une ineffable joie). Au contraire, je suis heureuse. Peut-être ne nous reverrons-nous jamais;
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peut-être cet entretten, ameRé par le hasard, serat-il le dernîep entre nous ; mais je toto remereis de m'a voir montré qu'il y a partout des cœury déroufe et de nobles* gens.
— Votre main I dît-elle en se levant
— Vous partez?
— Vôtre maîn !
André serra avec émotion la main tendue de Mlarcelle et'il la sentît toute brûlante sous son gmt. Il restait là, debout aussi, tenant toiqours cette main charmante que mademoiselle de Kermadio ne retirait pas, et, les yeux fixés sur le visage de la jeune fille, à qui l'émotion donnaît une séduction nouvelle, il se sentait pris d'un désir ardent de laisser échapper l'aveu de son amour : « Je vous aime ! » Cies mots, si terribles et si doux, il allait les prononcer peut-être : ^-«•: - .
— Marcelle, Marcelle, disait-il déjà tout bbs. Tout à coup, entre André et Marcelle, Jacques
de Favrol se dressa brusquement, et, regardât le capitaine avec une sorte de bravade, il prit le bras de mademoiselle de Kermadio, qui essaya vainement de se dégager.
Favrol s'était penché vers elle et lui avait dît rapidement :
— Il faut que la comtesse vous parle, 'venez ! C'était rappeler à Marcelle que madame de la
Jarrie était au Luxembôui^, comme mademoiselle de Kermadio elle-même, pour préparer le coup de force qui devait mener Louis XVII au trône. Mar-
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celle jeta à André un dernier regard, plein de ten-> dresse honnête et vraie, et ^éloigna dono, en dépît d'elle-même, au bra8 de Favrol ^ le comte affecta même de se pencher ters elle, comme pour lui glisser quelques mots à Toneille*
Il sembla à André qit'il Tenait de recevoir un coup de couteau aa coeur.
Pâle, fort ému, il fit quelques pas pour suivre Favrol et MatetUe, lorsqu'il' aperçut, plus liviëe encore que lui, Jeanne Lafresnaie, qui^ du fond du petit salon, tout à l'heure, avait aperçu Jacques se dirigeant vew madeoaiselle de Kennadio, et s'était levée, allant vers lui pour lui dire : « Vous voyez bien que vous mentez et que vous retournez vers cette jeune fille. » ""
La scène avait été d'ailleurs fort rapide et n'avait que médiocrement ému Jacques de Favrol.
— Eii vérité, avait-il dit, cette surveillance est intolérable, et je ne savais pas que je fosse l'esclave do quelqu'un.
Et il avait voulu écarter d'un geste élégant madame Lafresnaie; mais Jeanne, avec une expression inaccoutumée :
— Vous avez tort; avait-elle dit, de me faire sentir combien le joug vous pèse, car vous ne savez point à quel parti peut me pousser la douleur.
— A vo tre aise !
Et Favpol, toujours railleur, était allé s'interposer aussitôt entre André et mademoiselle de Kermadio; tandis que Jeanne, immobile sur le seuil du petit
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salon, le suivait d'un regard étrange^les prunelles brûlantes et sans larmes.
André, en la voyant ainsi, fut douloureusement frappé de cette immobilité. L'œil seul semblait mobile dans cette physionomie, et il suivait avec persistance Jacques de Favrol, qui s'éloignait, souriant, entraînant mademoiselle de Eermadio.
— Pauvre femme ! pensait André.
Jeanne, les lèvres blanches et les yeux subitement cernés, semblait secouée par l'égarement, et l'expression de son visage était telle qu'elle rappela brusquement André lui-m^ème à la réalité et au calme.
— Jeanne, dit-il... Jeanne, en vérité, vous souffrez... Retirez-vous...
Elle regardait toujours, les yeux agrandis, Jacques de Favrol et Marcelle, devant qui la foule s'ouvrait avec un murmure flatteur pour la beauté correcte et la tête poudrée de la jeune fille.
— Lui ! ce Jacques I se disait Jeanne... Il est là... Je n'aurais pour me venger qu'à dire un mot, qu'à jeter un cri, et on le traînerait en prison, on le séparerait de cette lemme ! C'est un traître, c'est un lâche ! Il complote, il n'a ni conviction ni ioi I Si je me vengeais!
Et, les mains croisées, le cou en avant, sa jolie tête prenant tout à coup une expression presque féroce, elle regardait, tandis que les pensées les plus folles et les plus terribles s'entre-choquaient dans sa cervelle :
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— Oui, un mot, un seul, et on l'arrête, songeaitelle. Je n'ai qu'à m'avancer et à parler. Vous voyez bien cet homme? Eh bieni c'est Favrol; oui, Favrol, ce comte de Favrol, poursuivi, traqué? Vous le cherchez partout; c'est chez vous, c'est au Luxembourg qu'il se cache. Ah I tu m'as perdue, tu m'as trompée? Tu veux une autre maîtresse? Eh bien! je te la donne; tiens, prends-la! C'est la guillotine !
Elle ne se disait pas que ce serait odieux, infâme, hideux; elle se disait que ce Favrol avait tout mérité, puisqu'il était parjure, puisqu'il avait menti, puisqu'il en aimait une autre, puisqu'il la délaissait, elle, Jeanne. Elle se sentait la justicière maintenant, et cette idée de se sentir aussi redoutable amenait à ses lèvres violentes im sourire convulsif.
— Jeanne, répéta André, Jeanne, je vous en supplie, retirez- vous, venez!
André ne lisait pas clairement dans cette tête exaltée ; mais il devinait qu'il s'y passait quelque chose de tragique, et que la vue de Favrol avait éveillé dans cette âme un furieux transport.
Elle fixa sur André ses prunelles étranges.
— Quoi?... dit-elle. Où voulez-vous que j'aille?
— Prenez mon bras et sortons 1
— Non, fit- elle, non, je reste!
Elle avait répondu d'un ton bref, absolu, qui n'admettait pas de réponse.
En ce moment, un flot de courtisans arrivaient vers Jeanne et André, escortant Barras, qui eau-
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sait justement avec le citoyen Codion, ministre de la police, '
— Je venx parler à Barras, dît Jeanne fermement.
André lui prit les mains, la força à relever la tête vers lui, et plongeant rapidement dans son regard:
— Jeanne, fit-il, vous voulez commettre qudqoe folie !
— Moi? Kon, je veux faire justice !
— CestFavrol que vous voulez livrer, dit André se penchant vers elle «t lui parlant tout bas, pendant que le bruit des voix tsouvrait ses paroles. Je vous devine. C'est Favrol que vous voulez attein- <lre. Et qui frapperez-vous en môme temps?
— Qui ? balbutia-t-elle eflfarée.
— Mon p^e !
— Lafresnaie I fit Jeanne en se dégageant de l'étreinte d'André.
Elle répéta ce nom : Lafresnaie, et, comme s'il oût abattu brusquement sa résolution, son courage, sa colère, sa folie, elle baissa le front, hocha ia tête, recula comme devant un gouffre ouvert.
— Vous avez raison, dit-elle ensuite du ton d'im enfant qu'on a dompté... Oui.,, j'étais folle... Enmenez-moL.. Emmenez-moi... Tenez... Je souffre tant, André I
—Remettez-vous, répondit André: Voici mon père.
Laur^t Lafresnaie, assez surpris, s'approchait en effet, les paupières baissées, les joues pâles, et sans regarder son fils, de Jeanne, qui, chancelante, s'appuya sur son bras pour partir.
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Barras, étefant la voix, disait en ee Hioment à 666 iniimes z
— Le souper sera tanlAt serri, et Pelii-Pcmt, mon mcËtpe-d'hôtel, a reçu l'ordre de se isurpasser. S'il n'est qu'égal à Im-mème, je le casse aux gagesl Mais il faut ayant tout écouter Qarai. Ce n'est pas le •Chemt Arabe ou la Chmier (fu'il nous chante oetle fois; c'est quelque chose de peu répandu, qu'il ae |)ropoBe de faire connattre en Frasce.^.
— Et quoi donc? fit (madame Tailien.
— DuMozart.
On faisait silence dans le salon yoisin, où Jean- Pierre Garât, avec sa jolie voix de ténor flexible et étendue, et son accent des Basses-Pyrénées, attaquait déjà, plein d'une eensibiHté jnâine, le Fin -ch'kan daicmOy no to -pài eosa «m, non pih midrai,
— ApoUon avmit Oomus, dit Barras.
Et l'on alla applaudir G«irat avant soupar*
XY
ja ' PAIiAIS^BDAUT^
La conspiration dont Fawol et madame de la Jarrie étaient les deux principaux agents eût été, à dire vrai, fort peu redoutable pour le Directoire exécutif de la République française, si les conjurés
de la rue de Grenelle n'eussent pas eu des ramifications nombreuses dans Paris. Peu de temps auparavant, au lendemain de la découverte du complot de la Villeurnoy, un des accusés du procès de Gracchus Babœuf, le nommé Monroy, avait pu, dans la séance du 17 germinal, devant la haute cour de Vendôme, s'écrier, en parlant du comité insurrecteur royaliste de Clichy, dont tout Paris avait connaissance : a Lorsque les royalistes conspirent, « ils ont des facilités que nous n'avons pas; on ne a peut les surprendre : ils se réunissent en s'invi- « tant à de somptueux repas dans lesquels ils s'eni- « vrent d'incivisme et de vin. »
La déplorable et ridicule affaire du camp de Grenelle peut servir h montrer la vérité des paroles de Monroy. Six ou sept cents hommes qui se réunissent à Vaugirard, partent en chantant, s'avancent, bouteille en main , vers les soldats du camp de Grenelle, et essayent de les insurger: n'est-ce point là l'entreprise la plus folle ! Et cependant elle put un moment effrayer les citoyens. Les échauffourées de ce genre se renouvelaient d'ailleurs assez souvent alors. La police du Directoire ne ramassa-telle pas, un beau matin, dans les rues de Paris, cinq drapeaux blancs portant cette inscription : Mort aux républicains/ Vive k roi/ On s'en moqua. Les drapeaux n'étaient que des mouchoirs d'un blanc assez maculé. Un journaliste appela l'affaire la conspiration des mouchoirs, on se mit à rire et tout fut dit.
Le Club de Clichy, que les soldats d'Italie et.de Sambre-et Meuse devaient bientôt menacer de leurs baïonnettes, n'en siégeait pas moins et n'en tramait pas avec une activité moins grande ses complots avérés contre la République. Ce club, né au lendemain du 9 thermidor et fondé par quelques dissidents du club des Jacobins, avait peu à peu acquis une importance politique réelle. Lemerer, Pastoret, Camille Jordan, Henri Larivière, Boissy d'Anglas, que le peuple appelait toujours Boissy -^ Famine, en étaient les orateurs importants. Thibaudeau, dans ses Mémoires, a caractérisé les opinions de la plupart des Clichyens : « C'étaient des jacobin» blancs, dit-il, mais de vrais jacobins. » Deux de ce& clichyens, Mersan et Lemerer, étaient en rapporta constants et directs avec les agents de Louis XVIII, ces commissaires royaux, dont le comte d'Entraigues, l'ami de Pavrol, était un des principaux. Dans ce club de Clichy s'élaboraient les projets de tactique et de petite guerre dont on devait user au corps législatif. Par lui, Pichegru était arrivé à la présidence du conseil des Cinq-Cents; par lui, le& dernières élections, fortement travaillées, avaient pu paraître défavorables à la République. Le club de Clichy avait ses gens de talent, dont, par exemple, Royer-Collard taisait partie, et ses brouillons, ses inutiles, parmi lesquels des jeune» gens à la mode, comme Sainte-Hermine et le petit Château-Ponsac.
Faire partie du club de la rue de Clichy était