LE COMTE DE FAVROL
On était en Fan V de la République française. Le Directoire gouvernait depuis près de deux ans. Le conseil des Cinq Cents avait succédé à la Convention dans cette salle- des Tuileries oii tant de fois avait grondé la tempête et où, poudreux déjà, au-dessus des gradins en demi-cercle où siégeaient les députés, les drapeaux déchirés, conquis sur l'ennemi par les troupes républicaines, attestaient l'énergie et prouvaient le courage d'un peuple qui avait su repousser l'invasion et sauver sa patrie.
Le conseil des Cinq Cents se réunissait près de là, dans la salle du Manège, où la République avait été proclamée.
Barras régnait et Louis XVlll voulait régner.
Au dehors, l'armée du Rhin et l'armée d'Italie continuaient leurs prodiges. A l'armée du Rhin, les officiers s'appelaient
entre eux du nom île munsicur ; à l'armée d'Italie, de celui de citoyen. Mais tous combattaient avec le même acharnement l'ennemi, cette fois décidément vaincu.
A Paris, on valsait, on agiotait, on complotait, on tripotait, on jouait, on avait la fièvre, on avait soif de voluptés, on avait faim de plaisirs. Paris cherchait à bien vivre, tandis que les soldats de Hoche et d'Augereau continuaient à bien mourir.
C'était le lendemain de la Terreur.
Les monuments, les temples, transformés en magasins, portaient encore, à peine visible, la devise républicaine : Liherté, Egalité, Fraternité, dont on avait soigneusement elFacé les terribles derniers mots : ou la mort. Sur les murailles des églises, dont douze seulement étaient provisoirement rendues au culte, on s'occupait à gratter l'inscription tracée sur la pierre : Le peuple français reconnaît un Etre suprême et rimmortalité de rdme. Des oiseaux nichaient, place de la Révolution, dans la gigantesque statue de la Liberté que M™'' Roland avait saluée en montant à l'échafaud. On voyait encore debout et formidables les tlèches de cette prison du Temple d'où était sorti, pour mourir, celui qu'on a[)pelait le dernier roi des Fratiçais. Le Champ de Mars conservait les traces de cette fête qui n'eut jamais sa pareille et oii quatre cent mille cœurs battaient du même enthousiasme dans quatre cent mille poitrines. La terre était encore remuée et on pouvait retrouver l'endroit où la Du Rarry, de ses mains potelées, avait poussé la brouette pour porter de la terre à l'autel de la Patrie.
Sur la place de la Rastille, un désert. Le patriote Palloy avait rasé et débité au plus juste prix les murs de la prison. On pouvait d'ailleurs suivre, sur le plan en relief de la ville de Paris qu'un industriel montrait au Palais-Royal, devenu Palais-Egalité, toutes les modifications qu'avaient subies la grande ville depuis les dernières années. Les quais étaient encombrés de vendeurs de pommes, de rcmor- (jueurs de charbons, de tonneaux de vins, de débardeurs.
On s'occupait encore de politique, mais par habitude plutôt que par passion. La foi était devenue de la curiosité. Les convictions n'étaient plus qu'une mode.
Le dimanche, la foule allait, par désœuvrement, regarder
la maison portant le n" 29 de la rue ilu P'au bourg-Sain t- Honoré, où Gracchus Babanif avait été arrêté, pour être délivré, en face de TAssomption, par des forts de la Halle. Au café des Bains Chinois, transformé en temple de la Raison, on allait voir la place où s'asseyait Sophie Lapierre, la maîtresse de Darthé, un des compagnons de Babeuf. Point de réflexions ; on ne disait rien. On regardait. Celait tout.
Les arbres de la Liberté, plantés joyeusement aux jours de fête, semblaient dçsséchés et jaunis ; beaucoup avaient été déjà déracinés, emportés ou sciés par le tronc. « Les peupliers tombent, disait un mécontent ; c'est que le peuple est terrassé ! » On achevait, selon le mot de Mercier, de dédéifier ceux qu'on avait faits dieux. Les murs de Paris conservaient encore des affiches déchirées portant des signatures oubliées déjà, des noms d'hommes dont la guillotine avait fait tomber la tête. 11 y avait encore dans Paris une odeur de sang, et Paris cependant s'amusait, fou de joie.
Chez le Napolitain Garchi, boulevard Montmartre, dans cet hôtel Lecouteux, où Lavoisier avait habité en 1793, toute la jeunesse dorée se pressait, admirant les salons somptueux, les jardins illuminés en verres de couleur, et conviant les parents des décapités à des bals à la vic/i/)ie, où la Folie pai'odiait la M ort.
Le luxe se faisait coquet et précieux. On citait, on enviait, on imitait M""^ Bécamier, qui, dans sa petite maison de la rue de la Chaussée-d'Antin, au n" 7, s'était fait un boudoir en glaces, ornées de fleurs peintes, avec une baignoire cachée dans le parquet et recouverte de fleurs. Lorsqu'elle donnait des bals en son hôtel, on mettait à la disposition des danseuses des chaussures de toutes couleurs et des bouquets nouveaux après chaque lourde valse, et M"'*' Bécamier remplaçait par quelque éventail admirable le moindre éventail brisé pendant la contredanse.
Le banquier Pérégaux avait acheté, l'année précédente, l'hôtel de la Guimard, attenant à l'hôtel Bécamier; mais le fmancier ne renouvelait pas les fêtes célèbres de la danseuse, et M'"" Bécamier remportait encore et gardait la palme.
Un mot nouveau courait sur toutes les lèvres, un mot qui
peignait liicn riiciirc présente : le mot incroyable. L'exagérai ion (le la mode passait dans la langue. Le fjaradsme régnai l en maître. On ne se contentait point de chanter comme Garât, on parlait comme lui. La beauté devenait la dirinité. Le charme cédait le pas au sarme. Les jeunes gens à la mode étaient des incroi/ables, des agréables, et le monde lui-même, au dire de Charlemagne — obscur aujourdliui, et qu'on appelait alors le Mon/ahjne de la poésie — le monde devenait un monde incroyable :
Plaisant séjour que ce Paris !
Je suis badaud, mais tout m'étonne,
Et sur tout ce qui m'environne
.Je porte des yeux éblouis ;
Et plus je vois, plus je soupçonne
Qu'il est (les vertus, des talents,
Et des mérites éminents
Dont ne s'était douté personne :
Des incroyables probités
Chez les enfants de la fortune,
Des incroyables vérités
Dans les discours à la tribune.
Une incroyable honnêteté
Dans les bureaux de nos puissances.
Une incroyable netteté
Dans nos travaux sur les finances,
Une incroyable utilité
Dans mille lois de circonstance.
Une incroyable égalité.
Une incroyable liberté
D'un bout à l'autre de la France.
Deux astres nouveaux montaient à l'horizon ; deux renommées grandissaient côte à côte dans ce Paris qui a toujours à la fois le culte de l'épopée et celui de la charge, Tadmiralion d'un Voltaire et celle du singe de Xicollet. Deux héros passionnaient le public : un César et un Jocrisse, Tionaparte (ît Brunet ; Bonaparte, le futur empereur; Brunet, dont le l'iisse Bf)stopchine devait dire un jour: » J ai vu deux grands comédiens à Paris : Talleyrand et Brunet. C'est Bruuet qui est le meilleur )>.
Les fournisseurs — ces acarus de la guerre — s'étalaient dans leurs wiskis.
Dans une lettre au Directoire, le général Augereau, par-
lant des dilapidations dos comniissairos dos guorros, disait avec roge, a qu'ils avaient tnc'* j)lns do Français que le canon de lEmperonr ».
Sur la place Vendôme, où riiorbe poussait, haute et drue, entre les pavés, on voyait une cage de i'er où, de temps à autre, le gouvernement faisait solennellement brûler les faux assignats.
L'argent était rare, lor était introuvable. Et l'or et l'argent étaient les plus grandes, les seules préoccupations d'une population avide de posséder et de jouir.
La contrainte par corps et la loterie, abolies naguère, venaient d'être rétablies. L'hôtel Bullion ne désemplissait pas. On y vendait de tout, des débris du palais do Yorsailles, des tentures des Tuileries, les détritus do l'émigration.
Marceau venait d'être tué' par un chasseur tyrolien, Hoche allait mourir d'une terrible intlammation d'entrailles. Moreau tenait les Allemands refoulés dans la Forêt Noire. Les préliminaires de Léoben étaient signés.
On applaudissait les vaudevilles de Barré, Uadet et Desfontaines, les drames de Ducange, les tragédies de Ducis.
La Harpe était le grand critique.
On représentait encore, par hasard, des pièces patriotiques : Virt/û 011 If' Hrros de la Diiriincc, (Juin/ us Fabius ; mais la mode était aux satiriques antirépublicains. Richor- Sérizy donnait le ton. Les journaux royalistes pullulaient. C'étaient les Acffs des Apùfros, le Perle/, le Thé, F An/i/et-ro- /■iste, le Pe/i/ Gau/ier. Encore les négligeait-on déjà pour les journaux de modes.
La toilette était en effet la grande préoccupation de cette ville ruinée. Les vêtements des uierveilleuses devaient ressembler, pour être à la modo, <à du linge mouillé, afin de coller plus parfaitement sur la peau. M""" de Gonlis raconte qu'une petite lille, âgée de six ans, en jouant avec sa sœur, mit sa jupe et sa chemise par-dessus sa tête et, comme on la regardait, elle répondit : Papa., je me drape !
a Chaque femme, dit Kotzebue, qui vit alors Paris, chaque merveilleuse devait posséder trois cent soixante-cinq coilfures, autant de paires de souliers, six cents robes et douze chemises. » A la promenade de Longchamps de 1797
— au Longcliamps, commo on disait — des élégantes en wiski s'étaient fiiil aj)i)laHdir, non pour leur toilette, mais pour leur hardie nudité. Les rciiifs de la mode étaient alors M""'' (le Fleurien, de Morlaix, de Nuailles, de Ghauvclin, de Capon, de Lis-i.encey, de Barre-Grand-Maison, de Morbelle, de iXanteuil — oji en citerait vingt autres — M"**" de Uosny, de Malingaud, de Xicolaï, sans compter .M""' Talien, qui donnait le ton, et Joséphine de Beauharnais, etM"*® Hamelin, el la danseuse Lascade, et la citoyenne Lange, et la citoyenne Mézerai, de la Comédie-Française. Les trois Ordres étaient trois cents.
Les muscadins, les inconcevables^ les incroyables, les inimaginahles — ainsi les appelait-on tour k tour — promenaient dans Paris leur sottise parfumée, leurs boucles d'oreilles, leurs bijoux de femmes et leurs breloques en forme de Heurs de lis. De temps à autre, ils se colletaient avec quelque croyable en culotte vert jaune, portant le sabre à poignée en forme de tète de coq.
Les caricaturistes d'alors s'amusaient à crayonner ces querelles.
Une gravure du temps représentait, d'un côté des femmes demi nues, à la gauloise, de Lautre des femmes vêtues de la robe des châtelaines, et, opposant la galanterie actuelle à la ciievalerie passée, se moquait (\gs femmes d\iujoitrdliui en regrettant les femmes d'autrefois.
La grande fureur en l'an V, après la valse — une valse où, tout en tournoyant, on cueillait, les bras levés et la jambe arquée, un baiser sur les lèvres de sa danseuse — l'autre fd-rre du jour, c'était le thé. On donnait des thés partout: on s'asseyait autour d'une théière en forme d'urne, telle que nous l'a dessinée Bosio, et l'on croquait des gâteaux représentant des cœurs ou des lyres.
La Correspondance des dames et l'Arlequin donnaient le ton à la mode. Une femme se serait crue déshonorée si elle n'eût poinl porté de ces loileltes indiscrètes, plus nues (|ue la nudilé. Un homme n'eût |)as méiilc' le nom d'élégant s'il n'eût arboré, en hivei-, un carrick à douze, quinze ou dixsept collets, et, en été, l'immense cravate écrouélique.
Le bruit <le Paris, c'ébiil aloi's le procès entre M"'' Lange et M. Iloppé, de ILuubourg, au sujet i\o leur jeune fille,
LES MI'SCADINS 11.
nommoe Palniiro. Le Monilevr on (loimail des nouvelles avant même crinsérer les lettres écrites de Vérone pyr lîonnparte, et on s'en inquiélait beaucoup plus que de la tiMilntivc d'assassinat l'aile sur Siéyès par raijb(' Poule, de Draj^uiguan.
Et ces mœurs de la Rég'encc avaient pour cadre le Paris d(^ la Révolution !
La place du Cari'ousel s'appelail toujours la place du Palais (le la Convention ; la rue de Richelieu, la rue de la Loi ; la place Royale, la place de l'hidivisibilife; la rue Sainte-Anue, la rue Helvétius ; la rue de Madame, la rue des Citoyennes ; la ban-ièi-e du Trône, la Barrière renversée. On avait transformé l'IIotel-Dieu en grand hùpntal d'Humanité, et l'hospice Saint-Louis en hôpital du Nord. Notre France a loujours fait des révolutions d'enseignes.
Les rues n'avaient pas seules reçu des appellations nouvelles. Chaque homme d'Etat avait son surnom : Roissy d'Anglas s'appelait Boissij-Farnirœ ; Merlin de Douai, Merlin- Suspect ou Merlin-Potence ; Camille Jordan, qui venait de réclamer la liberté des sonneries d'église, Jourdan-les- C loches ; Ganit, Garat-Septenibre. Les cinq Directeurs étaient couramment nommés les Cinq Singes.
On les chansonnait, eux et les législateurs — les Cin(| •Cents ou les Anciens — comme des Mazarin de la Fronde; Paris fredonnait, sur l'air des Visita/idines, une chanson devenue rapidement fameuse, le Marchand de hois des Tuileries :
On dit que dans les Tuileries
Est un chantier fort apparent,
Où cinq cents bùclies bien choisies
Sont à livrer en ce moment.
Le vendeur dit à qui l'aborde :
Cinq cents bûches pour un Louis;
Mais bien entendu, mes amis,
Qu'on ne les livre qu'^> If corde !
Le pouvoir des Directeurs était non seulement raillé, mais directement menacé. Pichegru, l'homme des Clichyens et du comte de Lille, ne se gônait point pour dire, en parlant du palais oii siégeait le Directoire : « Le Luxembourg n'est pas une Rastille, il sera réduit en un quart d'heure ! »
Ruonarotti, en parlant des cinq Directeurs, disait : « C'est
une le Le polygoncusc subsliluée à un tiùne royal. » La l('lo poli/goneuse cothùi à l'Etat un million cinq cent mille francs par an. Une seule bouche royale dévorait cent fois plus. Benjamin Constant, dans son livre des Efffts de la Ten-cui-, prouvait que la République avait été sauvée malgré la Terreur. Goupilleau (de Monlaigu) dénonçait aux Cinq Cents un écrit ayant pour titre : Ordo brcriarii iiu/oneitsh pro aitno 1797 , et où Ion recommandait de chanter le Domine salvu)ii fac reyem.
Les modérés poussaient aux mesures de rigueur. Boissy d'Anglas, en pleine tribune, demandait l'arrestation de Léonard Bourdon, qui cependant, au 9 thermidor, avait combattu Bobespieri-e. Marie-Joseph Chénier, qu'on menaçait ciiaque jour de l'échafaud, se promenait sur le boulevard, le col de sa chemise coupé et le cou nu, comme pour défier ses accusateurs. On insinuait tout bas, et même on imprimait ouvertement, que c'était lui qui avait envoyé son frèn^ André à l'échafaud, et la pauvre mère du poète mort était forcée de publiquement protester, pour l'honneur de son fils vivant, contre cette infamie. Pour atteindre en Marie-Joseph l'homme politique, on allait alors au théâtre, et l'on sifflait ses tragédies, ce qui était moins dangereux.
Le club de Salm, hôtel Montmorency, rue de Lille, tenait pour le Directoire; le club de Clichy, rue de Clichy, travaillait presque publiquement à rétablir la royauté.
Les complots étaient fréquents. La tâche de la police devait être énorme. Paris pullulait d'agitateurs, d'émigrés, d'agents de Pitt et de Gobourg poussant le peuple à la colère et attisant, chez les bourgeois, les boutiquiers, le regret du passé, tout prêts à tenter un coup de main pour rétablir un régime tombé, et capables de ramasser, pour la mettre sur un front, une couronne jusque dans le sang des Français. « Il y aura vingt mille personnes tuées, mais nous réussirons ! » disait un papier royaliste saisi chez un agent de Pichegru.
Cependant l'armée était compacte, solide, républicaine, et la police du Directoire veillait. La police, encore un coup, joue un rôle considérable à cette époque. Les agents du Directoire rôdent et sont partout, aux bals du Petit-Luxembourg, à l'Llysée, à Tivoli, dans les guinguettes, dans Ux rue.
En 1797, lo ministère do la police était installé qnai Malaquais — on l'appelait alors qnai Voltaire — dans riiotel de Jnigné, qni porte actuellement le n° 17. C'était là la police générale, dont le ministre était le citoyen Cochon, plus tard comte Cochon de Lapparent. Quant à la police civile, administrative et militaire de Paris, elle demeurait dans les attributions du département, dont la résidence ofliciclle était place Vendôme, à l'hôtel où fut installé, dans ces dernières années, l'état-major de la garde nationale. L'administrateur particulièrement chargé de diriger alors ce service était h' citoyen Nicoleau, président des administrateurs, ayant son domicile rue Picpus. 11 avait au-dessous de lui un chef de bureau, dont le nom devait être plusieurs fois célèbre dans l'histoire de la police. Ce chef de bureau s'appelait Lagrauge.
Le soir d'un beau jour d'été, en l'an V (1797, vieux style), dans une des mansardes de la vieille place Dauphine, un mortel s'endormit bien heureux. 11 y a pour tonte existence humaine un jour suprême où l'homme peut se croire décidément arrrivé au but poursuivi, à la réalisation absolue fie son rêve. Ce jour-là venait de luire pour M. Picoulet.
M. Picoulet, agent obscur du ministère de la police générale — section du service politique — était, depuis quelques heures, persuadé, mieux que cela, assuré, qu'il touchait à cette immense volupté, à ce quotidien espoir de tout employé : l'avancement. M. Picoulet était vieux déjà et éprouvait, depuis bien des années qu'il faisait à Paris le métier de limier, le besoin de se reposer un peu. M. Picoulet louchait à la cinquantaine, et, quoiqu'il eût les jambes agiles et l'oeil vif et clair, il sentait bien que l'heure était venue de la retraite. Petit, grisonnant, la figure en lame de couteau, les mouvements prompts, avec l'habitude de se tirer le nez — qui était déjà fort long — dans les moments de rétlexions sérieuses, M. Picoulet, dans son costume de drap noir, un peu râpé, mais propret, ressemblait à un de ces personnages à la fois bourgeois et fantastiques d'aspect des tableaux anglais d'Hogarth. Mais il était du moins bien français par la rapidité des mouvements, le babil et une certaine gaieté naïve qui voulait être narquoise. Avec ses souliers à bon-
fies, un brin do niancholtcs, un bout do jabot, la porruquo poudrôo ot la cjuouc frétillant sur locollot légèroment graissoux, quoiquo brosso do prôs, do son habit, M. Picoulet allait ot vouait dans Paris, flairant, chorchant, donichant, ot porsuadé qu'à co môtier il arriverait à doux choses : à une iortuno médioci'o pout-ètro, mais à une gloire immense.
Il était entré dans la police non par vocation, mais par hasard ot parce qu'il fallait vivre. Il avait servi sous le quinzième et dernier lieu t e nan f fj nierai, M. Thiroux de Crosne, nommé en 178'i, et qui était encore en fonctions lors de la prise de la Bastille. La Révolution vint, et M. Picoulet, qui ne s'occupait dos choses de la politique que pour savoir le nom ou le titre nouveau qu'il lui fallait donner à son supérieur, demeura à son poste, occupé surtout, pendant la Terreur, dos affaires de justice civile et de délits de droit commun, mais, depuis thermidor, plus spécialement chargé de dépister les complots politiques.
A ce métier d'ailleurs, M. Picoulet n'était point devenu riche. Il habitait, place Dauphine, un appartement au dernier étage, en compagnie de M'"*" Picoulet, qui, pour assurer plus d'aisance au ménage, tenait, à vingt pas de là, quai des Morfondus, une boutique de rubans, cocardes, emblèmes et devises.
M""" Picoulet, petite femme coquette et ràblette, était ce qu'on nomme une femme bien conservée. Elle avait quarante ans bien sonnés, mais elle s'attachait à retarder la pendule. Elle passait dans le quartier pour mener do front, avec une habileté parfaite, deux ou trois intrigues amoureuses très distinctes, et dont le limier Picoulet no soupçonnait pas le premier mot. M. Picoulet, à ses heures, se vantait pourtant d'avoir un onl de lynx.
Co fut même le dernier mot qu'il prononça avant de s'endormir, co soir de messidor. « Ah ! mon œil de lynx m'aura tellement servi!... Pauvre Eavrol! » Il avait dit, quelques minutes auparavant, à sa femme, on redrossant sa petite taille :
— Voulez-vous voir un homme qui sera solennellement remercié demain par le ministre de la police générale? Eh bien ! regardez-moi !
M. Picoulet était alors on bonnet do nuit, ot il venait do
joter son habit sur lo dossier d'une cliaise ; mais son corps nerveux prenait tout entier des altitudes triomphantes, et iM'"'= PicouhH haussait les épaules.
— Jean-Baptiste, avait-elle répondu, vous ne sere/jamais qu'un agent secondaire. Combien de fois vous ai-je enleuchi déjà vous vanter de faire bientôt des prodiges? Et, tarare! tous vos admirables plans n'aboutissaient qu'à de profondes déceptions !
A cela, M. Picoulet n'avait répliqué que d'une seule façon : il s'était mis à fredonner une ariette, comme un homme sûr de son fait et qui répond au doute par la raillerie; puis il s'était glissé dans sdu lit, disant à sa femme :
— J'ai grand besoin de sommeil, bonne amie, car (humain est un jour de bataille.
Et il avait fermé les yeux, comme le grand Condé le jour de Hocroi.
M""' Picoulet regardait, depuis quelques instants, à la lueur de la bougie posée sur la table, M. Picoulet, qui s'était paisiblement endormi. Elle n'avait, pour son mari, ni atTection bien passionnée ni bien puissante admiration, et depuis longtemps même elle l'avait sévèrement jugé en le faisant comparaître devant ce tribunal intérieur des femmes qui songent, rélléchissent et condamnent, tribunal si sévère pour les époux; cependant, cette fois, et devant le calme imperturbable et l'air narquois de son mari, M""' Picoulet s'était sentie profondément intriguée. Picoulet avait un tel accent de certitude en fredonnant tout à l'heure son ariette, il paraissait tellement assuré du succès de son entreprise ! Et quelle entreprise? quel projet? Ce pauvre Picoulet, après bien des années où il avait végété dans des fonctions médiocres, allait-il vraiment s'illustrer par quelque haut fait? Etait-il capable de servir l'Etat, et, sous cette enveloppe de quinquagénaire tatillon, se cachait-il par hasard un esprit clairvoyant, qui allait, en agissant, aider à sauver la République, si menacée à cette heure?
— Ce n'est pas probable, pensait M""" Picoulet. Et pourtant elle éprouvait une curiosité cuisante en quelque sorte; elle voulait savoir si, en vérité, son mari avait découvert enfin une de ces pistes qui conduisent à une situation en évidence, à la fortune peut-être, à cette richesse que M""® Pi-
coiilot, quijic ilploslail point la parure, eût pn-f^rée à toutes les jiloires du monde.
.N'y tenant plus, M'"'' Picoulet prit le parti de réveiller le bonhomme dans son premier sommeil. Picoulet se dressa en sursaut, jeta un cri : « Favrol ! » et, se frottant les yeux, regarda sa femme d'un aii- hébété.
— Ah! c'est loi'.^ dit-il ensuite avec un accent d'évident désappointement.
— Oui, mon ami, c'est moi, répondit-elle en s'asseyant sur une chaise qu'elle avait approchée du lit. M'en voulezvous de vous avoir réveillé?
— Je ne t'en veux jamais, bonne amie... Seulement, je pensais, je rêvais...
El machinalement Picoulet répéta ce nom qu'il avait prononcé déjà en s'endormant et à son réveil :
— Favrol !
— Mais qu'est-ce que c'est donc ce Favrol? demanda M'"'' Picoulet, devinant bien que ce nom cachait le secret de son mari.
Le bon Picoulet, tout à l'heure si mystérieux en chantant son ariette, ne se fit pas longtemps prier pour se trahir. Peut-être après tout avait-il hâte défaire partager son espoir à celle qu'il nommait toujours, (huis son hingage, la compagne de sa vie.
— Ce que c'est que Favrol? dit-il. Favrol î Mais c'est la vie, c'est la renommée, c'est le triomphe, c'est l'avancement! Tu ne connais pas M. de Favrol?
— Non, fit M"'^ Picoulet.
— Tu n'as pas entendu parler du comte d'Entraigues, qui conspire à Venise, à Londres, un peu partout, contre le Directoire de la République française?
— Non.
— Les femmes sont décidément peu aples à la politi([ue, dit sentencieusement Picoulet. Comment d'Entraigues, le fameux d'Entraigues, tu ne l'as jamais entendu nommer?
— Jamais.
— C'est inouï! Eh bien, ce d'Entraigues — un homme dangereux, bonne amie; tu sais ce qu'il faut entendre par un homme dangereux? — d'Entraigues a envoyé en France, à Paris, un agent, muni de ses pleins pouvoirs, qui doit.
LKS MLSCADINS 17
aidé d'autres conspirateurs, des clichyens, des muscadins, d'un tas d'émigrés déguisés, renverser le Directoire.
— Henvorser le Directoire?
— Tout net.
— Encore des révolutions! dit M'"'^ Picoulet en joignant les mains.
— Il faut bien que tout le monde vive ; les chouans ne seraient plus des chouans s'ils ne faisaient pas de révolutions, et, s'ils n'en faisaient point, je ne sais pas trop, bonne amie, qui nous pourrions arrêter.
M. Picoulet s'était pris le nez entre les doigts de sa main droite et le tirait avec une sorte d'impatience fébrile.
— Ah! que je voudrais être à demain! disait-il. Demain je suis à peu près certain de tenir au collet ce M. de Favrol ! C'est un homme babile ; je serai plus habile que lui. 11 se déguise avec un art infini ; je le devinerai sous ses travestissements les plus complets ! Ah ! ce Favrol ! Je bénis l'audace qui le pousse à conspirer. J'ai obtenu de la police générale le signalement de mon homme : je l'ai étudié, bonne amie, avec une patience, oui, j'ose dire, une patience d'ange. Ce Favrol, mais je l'ai là — Et il se frappait le front. — Entre mille je le devinerais ! Quelle gloire ! J'entends déjà M. le lieutenant général... — je me trompe, je veux dire le ministre — me dire comme cela : « Monsieur Picoulet... ou citoyen Picoulet, ce qui m'est fort égal... Picoulet, vous avez bien mérité de la patrie! » Bien mérité!... Vous entendez^ bonne amie? Tu entends? Dien mérilé!... Et vous ne connaissez pas M. de Favrol !
]\|mo Picoulet était maintenant fixée sur la valeur de l'enthousiasme de son mari. Elle l'avait tant de fois vu agité de pareilles espérances qu'elle rangeait, une fois de plus, celleci dans la catégorie des songes Un moment, tout à l'heure, elle avait cru que le sourire confiant et railleur de Picoulet venait d'une certitude ; elle voyait bien à présent qu'il ne s'agissait, comme par le passé, que de vagues espoirs, et aussitôt elle interrompit brusquement Jean-Baptiste, qui, lancé sur le chapitre des rèvefe, menaçait de ne plus s'arrêter.
Le couple Picoulet s'endormit donc, dans la mansarde de la place Dauphine, elle soupirant après la destinée qui l'avait
unie il uji liomnu' médiocre, incapable de sortir jamais d'une silualion secondaire; lui, combinant dans sa tête les divers pièges qu'il pourrait tendre le lendemain au comte de Favrol.
A ce moment si fort troublé de la Révolution française, au lendemain des journées de thermidor et de prairial, à la veille du cou}) d'Etat de fructidor, les bruits de conspirations étaient aussi fréquents à Paris que les complots euxmêmes. Le club monarchiste de Clichy entretenait tout haut une agitation et un malaise que les agents secrets rendaient tout bas plus profonds. Les divisions ne se faisaient pas seulement sentir dans les deux conseils du corps législatif, mais dans le conseil des Cinq Cents et le conseil des Anciens, mais parfois même jusque dans le Directoire qui cependant, avec un patriotisme absolu, avait accepté de réorganiser et réorganisait la France. Une sorte d'agence royaliste, dont un certain Pierre-Jacques Lemaître, condamné en brumaire an IV, avait un moment été le chef, fonctionnait dans Paris et se ralliait, par des ramifications nombreuses, à des centres d'agitation établis un peu partout à travers l'Europe. Chaque jour amenait donc et ses craintes et ses rumeurs. Non seulement le spectre, mais la réalité de la conspiration royaliste était partout. Les chansons, les pamphlets, les salons et la mode, se coalisaient pour combattre une république, pacilique pourtant à l'intérieur, et qui répudiait hautement le souvenir des journées sanglantes.
Un fonctionnaire tel que Picoulet était bien venu à son heure dans ces années troublées et traversées de conjurations et de paniques. L'avenir pouvait tout promettre et tout tenir à un pareil ambitieux. Il suffisait de saisir l'occasion aux cheveux. Picoulet, sûr de lui-même, n'était pas homme à la laisser échapper.
Picoulet donc, le lendemain, se leva de bon matin, frais et dispos, allègre comme un général qui tient la victoire. Il se rasa tout en chantant, mit le nez à la fenêtre et, regardant voler haut dans l'air des hirondelles qui chantaient en poursuivant quelque insecte :
— Il fera beau aujourd'hui, dit-il, tout content.
M""' Picoulet dormait encore. Il se baissa vers elle, lui déposa sur la joue un baiser qui mi la fit nullement très-
saillir, et, tout j2,iiilloret, une canne à pomme d'ivoire sous le bras, il descendit sur le quai en grignotant un peu de pain et de chocolat, ce qui constituait d'habitude son premier repas du matin.
M. Picoulet, pendant toute la matinée de cette journée, passa son temps à combiner son plan de campagne. Ce môme jour, on attendait à Paris des bataillons nouveaux, arrivant d'Italie et qui venaient, sous les ordres du général Dammartin, se joindre aux troupes de la il'' division militaire, commandées par Augereau. Le général Bonaparte, alors en Italie et pour le moment jacobin d'opinion, avait tenu à renforcer Augereau en lui donnant, pour commander l'artillerie, à la place du général Duturbie, le général Dammartin, qu'il regardait comme « solide ». Quanta Augereau lui-même, enfant de Paris et bon patriote, il était alors tout dévoué, comme l'armée entière, à la République et à la Constitution de l'an III. Chargé d'apporter à Paris les drapeaux pris par l'armée avant la reddition de Mantoue, Augereau avait d'abord reçu du Directoire le même drapeau qu'il avait si fièrement planté, au milieu d'une grêle de mitraille, sur le pont de Lodi, puis on lui avait confié le commandement en chef des troupes parisiennes. Il fallait un homme comme Augereau pour maintenir, à Paris, les conspirateurs royalistes, et faire ce que Bonaparte appelait, dans sa langue colorée, «■ la guerre de pots de chambre ».
Picoulet arrivait à peine au ministère de la police, qu'on le fit appeler en hâte dans un des bureaux pour lui recommander de bien veiller sur les maisons des quais près du Pont-Neuf, du coté du quai de l'Ecole et du quai de la Mégisserie, et aussi à l'angle du quai Conti et du quai des Augustins.
— Et que peut-il se passer dans ces maisons ? demanda Picoulet. J'habite tout près, et n'ai point soupçonné jusqu'ici...
On l'interrompit en lui expliquant que les troupes du général Dammartin, ou tout au moins l'état-major et les officiers du général, traverseraient vers midi le Pont-Neuf pour se rendre au Carrousel, et que, pour protester contre ce renfort envoyé à la garnison républicaine de Paris, les jeunes gens de la jeunesse dorée, les clichyens, étaient
résolus à siffler les soldats d'Italie au moment où ceux-ci passeraient sous les'fenètres. Plusieurs habitants des maisons des quais avaient déjà loué leurs balcons aux muscadins. On signalait particulièrement les fenêtres qui forment, du côte du Pont-Neuf, l'angle des bâtiments de la place Dauphine : c'étaient précisément les fenêtres de la maison où M""' Roland avait passé son enfance.
Picoulet fut très étonné de cette révélation ; il se tira le nez avec vigueur et sembla profondément contrarié. S'il lui fallait surveiller les maisons des quais, comment pourrait-il découvrir en même temps dans la foule ce M. Favrol qu'il s'agissait de dépister ? Picoulet, fort perplexe, sortit du ministère en grommelant un peu; mais il se rassura bientôt en pensant à son « œil de lynx », auquel rien ne pouvait échapper.
— El puis qui sait, disait-il, si précisément ce Favrol ne sera point parmi ces jeunes fous qui prétendent sottement insulter nos soldats !
Aj)rès être retourné prendre son second déjeuner en hâte à son logis, M. Picoulet, allant et venant, frappant le pavé de sa canne, l'air affairé et fureteur, se posta à l'angle du quai d'où l'on apercevait la perspective du Pont-Neuf, de la Samaritaine et des hautes maisons de la Mégisserie, par-delà la Seine. Le terre-plein du pont était encore veuf de sa statue de Henri IV, que la Révolution avait renversée ; on n'en voyait plus, un j)eu au-dessus du sol, que le socle; un limonadier s'était établi tout à côté. La Samaritaine, à demi ruinée, apparaissait au loin à gauche, surmontée d'un drapeau tricolore; elle' portait à son fronton cette inscription : Corps (le garde. Propriélé nationale. Des cafés en plein vent s'étaient établis le long du pont, et grisettes et sohlats, assis cote à côte, riaient en trinquant et buvaient du vin bleu.
Quoiqu'il fût habitué au spectacle bizarre et curieux qu'offrait alors Paris, ce Paris tout rempli des épaves de la tempête qui grondait encore, Picoulet, tout en songeant à son M. de Favrol, prenait un certain plaisir à regarder les boutiques, à l'aspect disparate, devant lesquelles il passait, et qui reproduisaient assez fidèlement l'image de nos marciiauds actuels de bric-à-brac. Quelques-unes de ces bouti-
LES .MISCAIJI.NS 21
qiies improvisées, pareillos à dos bazars, portaient cett(i enseigne : Ventes en tous genres. On apercevait, entassés dans nne promiscnité étrange, des menbles dorés, solennels, et datant de Lonis XIV, des consoles rococo du temps de Louis XV et do Louis XVI, des tableaux, des portraits de famille, dos rideaux do soie bleue, dont on avait arraché les llours do lis tout en respectant les doux lettres LL entrelacées ; des tapisseries, des dentelles, tout ce qui surnageait du naufrage immense de l'ancien monde. Los deux côtés du quai, en partant dn Pont-Nouf, étaient occupés, envahis par les éventaires dès marchands en plein vent, fleuristes ou fabricants de gaufres, vendeurs de fruits ou décrotteurs. Un arôme étrange montait de toute cette foule, où l'odeur do la friture étoulfait le parfum des roses ; un bruit assourdissant s'élevait où le glapissement du marchand de journaux faisait taire parfois l'appel d'un nuirchand d'orviétan en livrée dorée, qu'entourait et écoutait la foule.
Foule colorée, bigarrée, amusante à l'œil, avec des couleurs gaies, séduisantes, et qui charmaient la vue : des habits vert pomme, des chàlos, dos cluilos rose-thé, jaune safran ; des robes d'un blanc transparent, des nacruros d'épaules, des éclairs de chair nue sous le grand soleil. Les incroyables et les merveillenses^ que guettait le crayon de Debucourt, tourbillonnaient, hourtanl parfois \q^ patriotes encore i-evétus du coslumo dos années passées: le pantalon rayé, la cai'maguolo sur l'i'paulo, ot sur la bHo le bonnet à quouo \\{^ renard. Los damos de la halle, le jupon rouge, la coiffe empesée, la gi'osso chaîn(^ d'or au cou, riaient tout haut ou saluaiojrt des soldats accourus pour fèlor la Itieuvenue à leurs camarades. Dos chasseurs dos Al|)os, avec leur casque doré, dos grenadiers, le tricoi'iie sur l'oreille, semblaient attendre avec une certaine impatience qu'un chanteur populaii'o, qui attendait évidemment la fin du boniment du marchand d'orviétan, montât sur sa chaise chargée d'un paquet de chansons et ornée d'un parapluie rouge. Un marchand de coco, une sonnette à la main, et le dos chargé d'une fontaine tricolore^ jetait de temps à autre sa note grèlo daus ce concert discordant, et pourtant séduisant et capiteux comnu' cotto lumière d'un beau jour d'été qui tombait sur lob amusantes bigarrures de la foule en fête.
l*icoul('l jetait tic lomi)s à auli'o son coup d'œil sur les passants, et il hochait la tête en se disant :
— Ma consigne m'attache ici ; mais Favrol n'(}n sera pas moins arrêté avant ce soir, dussê-je battre, son signalement à la main, tous les hôtels garnis de la capitale.
Les crieurs de journaux s'égosillaient, pendant ce temps, à crier les brochures et les pamphlets à la mode, les jappenumts des gazetiers du bon ton sur les talons des vaincus :
— Demandez! voilà ce qui vient de paraître! Les Intrifjucs des jacobins, parle citoyen Martain ville !
— LWf/onie des jacohins ! Coupez-leur les griffes l
— Demandez la Jacobinade^ par le citoyen Villenave !
— Les dernières nouvtdles d'Italie ! Les détails de la fête donnée à Mantoiu' par le général Miollis !
— Voyez, citoyens, les détails de l'arrestation du comte d'I^itraigues, éruigré, à Venise!
— Bien, bien, se disait Jean-Baptiste Picoulet en se prenant le nez eulre les doigts; ce comte d'Entraignes est le premier moiueau du nid ([u'on ait mis en cage. C'est moi qui me charge de continuer à donner Tin logement à la couvée.
Lt il songeait à ce que dirait M""' Picoulet, « bonue amie », (juand il lui aniiDUcerait la réussite de son entreprise.
Picoulet sentit tout à coup, avec un certain étonnemeul, qu'on venait de lui frapper sur l'épaule. Il se retourna et a{)erçut, sous un large chapeau de feutre et au-dessus d'une longue redingote noire strictement boutonnée jus(|u'au col, une hgure rébarbative et pâle qui lui était bien connue.
— Ah! c'est vous, Roberjot? dit-il.
— Oui, monsieur Picoulet, répondit avec respect Bobi'ijot, agent de police.
Picoulet fit, d'un gestt; nerveux, un mouvement de dé|)it.
— Silence ! dit-il en parlant à voix basse ; ne prononcez pas mon nom tout haut ! Vous donneriez l'éveil, Roberjot. Si l'on savait que le plus habile limier du dir(»cteur de la police est ici, lui-même, eu personne, tout serait compromis.
— Tout? fit l'agent ('tonné'.
— Tout. Eh bien, conlliiua Picoulet, avez-voiis trouvé quelque trace?
— Une trace, monsieur Picoulet?
— Silence ! Oui, une trace de ce comte de Favrol?
— Le comte de F'avrol ? Non, monsieur Picoulet.
— Silence!... Il doit être ici cependant.
— A Paris ?
— A Paris, Roberjot. On sait pertinemment qu'il a ([uillé Londres, qu'il a [)U débarquer en France, (|u'il est dans nos murs, et il ffiut qu'avant deux jours, avant ce soir môme, si la chose est possible, il soit sous clef. Vous entendez, Roberjot? sous clef, comme le comte d'Entraijj;'ues !
— Oui, monsieur FUcoulet.
— Mais, silence donc ! C'est un habile homme, ce F'avrol; je le disais hier à bonne amie : brave comme un grenadier, fort comme un hercule, se grimant comme Brunet... k\\\ si je n'avais pas un œil de lynx, il nous échapperait, Roberjot! Mais, vous le savez mieux que personne, j'ai un u'il de lynx!
— Un seul? demanda Roberjot froidement et peut-être naïvement.
— Hein? quoi? ht Picoulet en levant les bras... Un seul? A quoi pensez-vous? J'en ai deux, monsieur Robei'jot !... Regardez-les bien... Un, deux.
— Oui, monsieur Picoulet.
— Sac à papier! fit Picoulet, qui frappa le pavé de sa canne et cette fois éleva la voix ; je vous le dis : Silence !
— Monsieur Picoulet, reprit l'agent (jui s'y entêtait, j'ai d'ailleurs une mission pour vous.
— Pour moi ?
— Pour vous. C'est moi seul qui, par nouvelle consigne, suis chargé de surveiller les fenêtres de ces maisons. Votre liberté vous est rendue pour aujourd'hui ; vous pouvez aller à travers les groupes.. Je demeure ici, monsieur Picoulet, et tout à vos ordres.
La petite figure maigre de Picoulet s'était éclairée joyeusement.
— A la bonne heure! dit-il. Les vrais artistes doivent être libres ! On me laisse à mon inspiration, c'est tant mieux !
2i OEUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE
11 tii'u (le sa poclu' une labalièi'o ronde ornée du portrait de Barras, y puisa une prise de tabac, et, trottant, il s'éloigna, après avoir dit lout bas à Roberjot :
— L'd'il sur tout le monde, et à la première tournure suspecte, envoyez-moi un agent. Mon quartier général est le (|uai des Morfondus.
Uoberjot regardait s'éloigner le petit bomme qui tenait maintenant sa canne en l'air, comme un soldat à la parade, et dont la queue allait et venait sur le collet de son babit comme si elle eût été pleine de vif-argent.
LE C A 1* IT A l .N E ANDRE
Au moment même où Picoulet se perdait dans la foule, deux jeunes gens, venus bras dessus bras dessous, par le quai (lonti, s'asseyaient avec un certain empressement, comme des gens (jui ont à causer, devant la table d'un des cafés en plein vent dressés près ilu Pont-Neuf. L'un et l'autre devaient avoir le même âge et n'avaient certainement pas atteint la trentaine, mais il était impossible de différer plus complètement et de j)bysionomie et de costume. L'un, blond, co(]uet, ses longs cbeveux tombant en cadenetles comme ceux d'un housard, affectait, avec une certaine correction, de porter les vêtements à la mode, et, le visage rasé, le cou enfoncé dans une cravate énorme, il tenait une de ces grosses cannes tordues des élégants de l'heure actuelle et faisait tourner entre les doigts de sa main gauche un énorme binocle suspendu au bout d'un ruban. Il n'y avait d'ailleurs en lui aucime exagération de la mode; son habit carré n'était ni bleu d'azur ni vert tendre, et se contentait d'être d'un marron assez foncé pour n'attirer point la vue. Les bas chinés, les souliers à boucles étaient fort élégants.
LES M( SCADINS 25
Une nierveilleusc accomplie n'eût vraisemblablement pas pn trouver, dans la loilelle tont entière chi jeune homme, nn point qui tùt nne tante d'oi'tographe contre le goût; mnis il était bien évident que ce mondain évilait avec soin l'excès en tonte chose et se teuait adroitement sur celle limite extrême on la mode se fait ridicule.
Ses manières s'harmonisaient d'ailleurs avec son costume. An lieu d'alVecter le zézaiement particulier à la jennesse dorée et de snpprimer les r dans les mots, à la façon dn chanteur Garât, le chevalier de Bois-David parlait tont naturellement, comme tont le monde, avec plus de trait sans donte et d'esprit, mais sans se ranger parmi les ejith(nisiastes de ce qu'on appelait le (jaratisme.
Bois-David était ponrtant, tont comme nn antre, nn hc)te du clnb royaliste de Glichy, et il suivait en souriant le courant qni entraînait alors vers les conspirations de conlisses ou de bondoirs tous les désu'uvrés de la canse royale vaincue. Mais, légèrement spectiqne et désabusé sur les ressources de son parti, le chevalier se plaisait à passer à travers toutes les conjurations du monde plutôt en spectateur qu'en acteur, et il ne demeurait hdèle au passé que par fidélité à son propre nom et au souvenir des siens.
Il n'en gardait pas moins, dans le caiiip ennemi et parmi les défenseurs les plus virils de la Bépublique, une amitié profonde, absolue; et, sans craindre qu'on l'accusât parmi les siens de fréquenter les patriotes, Bois-David était tout joyeux de s'asseoir à coté du compagnon qu'il venait de rencontrer. Celui-ci, brun et noirci par le hâte des marches en plein air, autant que Bois-David était blanc de teint et tout parfumé des odeurs en renom, portait l'uniforme d'oflicier d'ordonnance, bleu foncé, à parements rouges, avec le brassard de soie au bras gauche et les épaulettes de capitaine, dont les fils d'or étaient glorieusement ternis par l'eau des pluies et noircis par la poudre. Son chapeau, bravement planté de côté siu' son front hardi, donnait à tonte sa physionomie un sympathique caractère de loyauté mate et de résolution vaillante. (À' soldat, dont le cou dégagé sortait, jeune et hàlé, du collet de son vêtement, semblait, avec ses grands yeux noirs, sa moustache brune relevée sur s<'s lèvres, dont 1<^ sourire fugililel paie découvrail des dents Idan-
J.E8 .MUS(.Ali:.N!ï. i 'll\
(lies et saines, la personnification mémo de cette bravo armée d'Italie dont on se répétait chaqne jonr les exploits. On neùt pas jnieux ([n'en Ini incarné la jeunesse et le courage. Il manquait pourtant à son regard, à son visage, cette expression de fierté joyeuse que donne la gloire bien méritée. En dépit de la vigueur de ce corps maigre, de ce visage noirci par le soleil, il y avait sur ses traits une expression de mélancolie pénétrante et qui, malgré certains efforts très visibles, subsistait, même lorsque le jeune officier souriait à un ami.
Le capitaine André Lal'rosnaio, l'ami du chevalier di' Bois-David, était le fils du secrétaire général de la direction de police, le citoyen Lafresnaie, homme de confiance du citoyen Charles Cochon, membre du conseil des Anciens, et choisi, depuis le mois de germinal do l'an IV, pour rem- [)lac(M- Merlin au poste dilTicile de ministre do la police général(\ Il fallait que Bois-David n'eût pas de grandes craintes pour lui-même, ou plutôt qu'il eût une affection absolue pour André, puisque le chevalier, conspirateur par contenance, allait ainsi droit au fils de celui qui devait réprimer toute conspiration.
Bois-David n'en avait [las moins témoigné tout à l'heure une joie sincère et bruyante en apercevant André au milieu des promeneurs et des curieux, et l'entraînant aussitôt vers le coin du Pont-Neuf où l'on pouvait causer un peu plus à son aise :
— Ali ! mon cher André, lui avait-il dit et répété pour la dixième fois, quelle surprise et quel contentement! Je te retrouve!
— Et j'ai moi-même une bonne étoile, dit André. Ee premier visage que je rencontre à F*aris, en sortant de chez mon père, c'est toi !
— Tu os à Paris depuis <ombion de temps? demanda Bois-David.
— Depuis hior. Je précède los troupes du général Dammartin, dont Augereau a demandé le retour — (ît le secours — pour tenir garnison ici.
— Que de choses à le dire ! lit joyeusement Bois-David. Le garçon du café en jilein vent s'était approché, demandant ce (juil fallait servir à ces « messieurs >).
LKS MUSCADINS 27
— Avez-voiis dos soi'Ijels?
— Comme chozGarchy!
— Donnez, dit Bois-David.
Le capitaine regardait Bois-Daviil avec une émotion souriante et très réelle.
— Ce pauvre Bois-David I dit-il, en lui tendant encore niuî fois la main, je n'avais pas eu depuis bien longtemps de tes nouvelles. Et qu'as-tu fait, loi, dans ces auiU'es terribles ([ue j'ai du moins — et j'en suis heureux — traversées loin du volcan, loin de la lutte ?
— Ce que j'ai fait? dit le chevalier en riant; j'ai regardé passer les choses et tomber les hommes! Ou n'a pas eu à s'ennuyer, vive Dieu ! Le drame oll'rait chaque jour un tableau nouveau. Ma place au parterre n'était pas sans danger, mais, tu le vois — complet des pieds à la tète — je ne lai point payée trop cher.
— Je te croyais émigré?
— Pour qui me prends-tu? ht le jeune homme en égratignant du bout de sa cuiller le sorbet qu'on lui servait. Je vous déteste fort, toi et les tiens, ou du moins je suis bien forcé, par mon nom et mes relations, de vous détester beaucoup. Mais je hais davantage l'étranger, et. Dieu me damne! j'aimerais mieux être arrêté ici et jeté à la Conciergerie par monsieur ton père que créé grand-duc ou feld-maréchal par nos amis les ennemis.
— Mon père... soupira André, dont le visage devint tout à coup empreint de tristesse.
— Eh bien! oui, ton père! dit Bois-David. Il est toutpuissant, et après tout, il se sert terriblement de la force dont il dispose. C'est de bonne guerre! On ne traverse point sur de l'édredon des époques pareilles à celle-ci. Tu vois que je ne fais pas de reproches, et je n'oublie pas que le fils du véritable directeur de la police, mon vieux camarade le capitaine André Lafresnaie, était le compagnon de mes jeux autrefois, en Poitou, et que nous avons, enfants, mangé les mêmes galettes et partagé les mêmes jeux!
— Nous étions heureux alors, dit André avec la même expression assombrie.
— l*as du tout. Nous étions petits, voilà tout, fit le chevalier; est-on jamais heureux? 11 est vrai que la férule de
ral)lié ne l'iill(Mjj;uail guôn> <>l que tvi n'en gardes pascomme moi la cuisson sur les oncles. lui, le lils du fermier, tu étais le uiodèle achevé de Félève laborieux ; moi, l'entant du châtelain, j'étais le plus bel exemple d'insubordination et de paresse qu'ail jamais fourni race j)rivilégiée ! Et je m'étonnerais ensuite (jii'au bout de quelques années, j'aie quelque peu vieilli, inutile, fatigué, blasé, ne croyant pas à beaucoup de choses en ce monde et n'ayant gardé ([u'un seul culte véritable, l'honneur, tandis que toi tuas vaillamment fait ton chemin, bravement servi ton pays et combattu pour ta cause 1 Hah ! tout ce qui arrive en ce monde est juste, voisiu, et les inutiles ont fait leur temps; c'est pourquoi tu commences le tien.
— J'ai fait mon devoir, mon ami, et rien de plus, réj)ondit gravement André. La patrie était menacée, j'ai défendu la pallie. Ainn'r son pays, ce n'est })as être un bien grand clei'c; c'est tout bonnement savoir l'orthographe. L'amour que j'aurais eu pour ma mère morte, je l'avais pour la France. Tout jeune, je suis parti, laissant à mon père — et à ce nom André redevint pensif — la tâche, le devoir de servir ici la République, puis je suis allé la défendre à la frontière contre l'étranger. Et, sur ma foi, le sort m'a favorisé; il m'a épargné le spectacle de nos querelles intestines, de nos drames sanglants, de tout ce que tu as vu de près, me dis-tu, et il m'a donné cette joie, joie suprême, de jouer du moins ma vie pour mes compati'iotes ! J'ai eu la chance d'être assez légèrement blessé, quand je l'ai été, pour n'être ni manchot ni bancal, et, si l'avenir ne me gardait pas plus d'épreuves que ne m'en a donné le passé, je pourrais encore me dire heureux, comme lorsque nous avions dix ans.
André avait parlé avec une <!^'molion qui laissait deviner bien des agitations intérieures, et Ijois-David en fut frappé, an point de (knenir |)resque triste à son tour :
— Des é'preuvc^s? (lit-il. Que ])arles-tu d'épi-euves? h]sl-cc ^]ne tu redoutes...
— Hien... je vois peut-être les choses en noir...
— C'est quelquefois moins sombre que de les voir en rose, dit Bois-David, qui était philosophe. Cependant, tout à l'heure, au nom de ton père — je me suis troni|)é sans doule — mais il me semble (|ue tu as pâli... tressailli...
André n'avail i)oiiit pAli peut-être, mais cette fois il devint blèmo, en ell'et, et vainement il essaya de cacher son trouble.
— Moi?... lil-il. Non. h]s-tu IVm? Pourquoi aurais-je pâli ?
— Je te demande pardon, fit Hois-lJavid avec gravité. Puis, après un silence :
Ton père, dit-il, a dû être plein de joie en te revoyant,
sain et sauf, avec ces épaulettes ?
— 11 a été plein de joie, répondit André.
— Et ta belle-mère ?
— ]Ma belle-mère s'inquiète fort peu de moi, et je m'inquiète peu d'elle. Je la laisse à ses occu})ati(>ns de jeune femme et à ses caprices, et je lui demande de me laisser à mes pensées.
Bois-David, cette fois, regarda André droit dans les yeux, et, moitié souriant, moitié sérieux :
— Ah ! mon cher André, reprit-il, décidément tu n'es pas tendre pour cette nutrâfre de vingt-quatre ans que ton père a eu le bon goût d"épouser et qui est charmante ! Veux-tu que je te dise, veux-tu que je sois franc jusqu'à te paraître indiscret? Je devine d'où te vient cette espèce de tristesse que tu nous rapportes d'Italie? Prends garde à Phèdre, mon cher liippolyte. Tu connais Phhirc?
— Tu es toujours l'écervelé d'autrefois, Bois-David, répondit le capitaine. 11 n'y a ni Phèdre ni Hippolyte, et je n'aime persojine. Veux-tu que je te dise? Je n'ai même réellement, jusqu'ici^, aimé personne. Des amours, et pas d'amour ! voilà ma vie, et si je te parais inquiet, c'est que j'ai d'autres sujets d'inquiétude qu'une femme.
— Dame Politique ?
— Peut-être.
— Oh! la mégère, fit Rois-David, avec un courroux très spirituellement comique. On la trouve partout : au souper, où elle vous apparaît sous les traits chai'mants d'une danseuse qui, lorsqu'on lui dit : « h vous ainio ! » vous répond : « Pardon, rcs opinions j)oH/iquf's^ s'il i-ous p/nit ? » — A la promenade, où la houri qu'on poursuit et qui est ravissante se trouve être une patriote qui vous renvoie brutalement à Clichij ; — au bal, au théâtre, chez Garchy, le glacier
3(1 ŒUVRES COMPLÈTKS DE JLLES CLARETIE
à lu mode, chez Velloui ou Toitoni, à la devaiiliire des bouii({ues, dans le journal qu'on fcuillelle, dans la caricature (|u'<»n regarde, dans l'œil bleu qu'on admire, et jusque chez l'ami qui vous revient d'Italie et qu'on rencontre après six années : la politique ! toujours la politique 1 Ah ! sur ma inirole, ne pourrait-on pas faire de la politique une bonne fois, sans en parler jamais ?
— Toujours aussi léger! dit André, qui écoutait tout en rêvant.
— Je m'en vante ! reprit Bois-David. Non, mais je te délie de faire un pas ici sans te heurter à cette politique éternelle! La polititjue nous envahit, nous absorbe, nous étouffe, nous pénètre. Elle nous tient encore plus à la gorge qu'au cœur. Tiens, moi qui te parle, j'en suis littéralement cousu. S'il te prenait, par exemple, fantaisie de compter les boutons de mon habit, tu en trouverais un nombre fatidi(|ue... un, deux, trois, quatre, cinq... <"/ cvf /«*/•«... jusqu'à dix-huil.
El
I bien
— Eh bien! dix-huit, toul est là, étranger que tu es! Dix-huit boutons, le chiffre du successeur de Louis X\ Il et du roi légitime ! Et tout est ainsi : modes, vêtements, meubles, chaussures, et le mets qu'on dévore, et le sorbet ([u'oii déguste, et la coiffure que l'on porte, et l'opéra qu'on entend, et la clianson qu'on écoute! Politique, partout la politique! (Jn dit qu'il n'y a plus de rois, quelle erreur ! Elle est la reine de Paris !
Tandis que Bois-David parlait en scandant de sa cuiller ses paroles rieuses et courroucées, le chanteur, qui guettait depuis près d'une demi-heure la fin de la harangue du débitant d'orviétan, élait monté sur sa chaise, et là, abrité par son parapluie rouge, il j)réludait déjà sur son crincrin.
— Tiens ! s'écria Bois-David en le désignant à André, lu vois cet homme, ce cha.nleur pacifi(iue, l'air calme et simple, un moineau parisien qui n'a pas l'air d'un oiseau de mauvais augure? Eh bien ! je te parie un louis — et un louis, tu le sais, vaut l,oOO livres aujourd'hui — qu'il va nous corner aux oreilles une chanson polificpie.
— Va donc pour la chanson ! dit Audn''.
Suj)t'rhe et l'air convaincu de rim[»orlance de sa fonction,
LE.s ML>;C.VDI\S 31
le chansonnier, avec son chapeau de feutre à faveurs roses fanées et son archet enrubané, s'était tourné vers les curieux qui déjà formaient un léger cercle autour de lui.
— C'est pour avoir l'honneur de vous servir, citoyennes et citoyens, mesdames et messieurs...
L'état politique de Paris, à cette heure, était amplement caractérisé par l'exorde du chanteur. Il amalgamait agréablement les titres des ci-devanf.s avec ceux des ciloijms. La Gazette nationale ou Mu/titear universel ne soutenait-elle pas, presque à la même heure, une polémique avec le journal /e Républicain, le citoyen Chazot ayant inséré dans cette dernière feuille un article tendant à rétablir le titre de monsieur, et le citoyen Lachapelle, dans le Moniteur, publiant une réponse en faveur du titre de citoyen ?
— Qu'est-ce que vous voulez que je vous chante? demandait le chanteur... Voyons, citoyens, parlez !
— Les vieux airs ! répondit un homme à l'aspect robuste, vêtu d'une carmagnole rayée, et qui s'appuyait sur l'épaule d'un jeune homme imberbe, avec le visage narquois et maigre du faubourien.
— Les bons airs ! répéta l'homme avec insistance.
— Les vrais ! ajouta son compagnon.
Mais la foule, alors comme toujours, avait soif de nouveauté, et les chants de Rouget de Liste ou de Marie-Joseph Chénier ne lui suffisaient plus.
-^' Du nouveau! du nouveau! crièrent la plupart des assistants.
— Du nouveau? Soit! fit le chansonnier. Voulez-vous la chanson des Patentes ?
— Non! non! répondirent plusieurs voix.
— Les Mandats de Cytkcre ?
— Oui ! non ! non ! Du nouveau !
— Les couplets des Muscadins ! s'écria Thomme à la carmagnole, avec une voie forte, (^ela nous consolera de ne plus entendre les bons vieux airs.
Cette proposition sourit évidemment à la luali-, car il s'éleva aussitôt une clameur d'approbation :
— Oui, oui, les Muscadins! les Muscadins! répétèrent toutes les voix.
— Quand je lo le disais? fit liois-David à André. L'éternelle polititjue !
Le chansonnier, son prélude achevé, allaquail déjà le premier complet (h: la chanson à la mode, et avec une voix assez fausse, mais moqueuse et mordante, il raillait, tout en contrefaisant leur allure elTéminéc, leur démarche brisée, leurs farons de lorgner, de marcher, de soupirer, les hôtes du houlevard Italien et de la salle Feydeau :
Paris a, c'est mémorable, De nouveaux rois chez Garchy; Ces rois sont les inrroi/tibles, Les muscadins de Clichy.
En eux, tout est incroyable.
De la tête jusqu'aux pieds :
Chapeaux de forme effroyable.
Gros pieds dans petits souliers.
Les rimes n'étaient pas riches, les traits étaient assez médiocrement aiguisés ; mais la pantomime vraiment bouffonne du chanteur donnait un prix inattendu à cette satire à demi improvisée et qui courait déjà les carrefours. Puis, au refrain, le chanteur, sur sa chaise, reprenait son crincrin, et tout en le faisant grincer, il jetait au vent les derniers vers :
Boucle aux chapeaux, Boucle aux bandeaux ;
Paillette.
Paillette aux rubans :
On ne voit rien sans Paillette- !
— Bravo! bravo ! répondit la foule, dont la voix tonnante de riiomme en carmagnole dominait la clameur.
Tiois-David, au moment où le refrain finissait, montra eti riant à André trois personnages assez ridicules qui débouchaient justement sur le Pont-Xeuf.
— Va voilà, dit-il, des gens que la chanson ne va i)as divciiir 1
Les trois nouveaux venus, costunn''s, des pieds à la tète, selon la mo(h' suprême, (Haienl la réalisation exacte, lincarnation des couplets du chansonnier. Excentriques depuis l'énorme chapeau (|ui teuait par mii'acle sur leur moiui-
LES MrscAorxs X]
mentale perruque, soutenue par d'énormes peignes en acier, jusqu'à leurs souliers aux larijes boucles scintillantes sous le soleil, ces trois muscadins, pomponnés et vêtus de soie, avec leurs habits carrés et de couleurs claires, les cravates immenses qui enfouissaient leur menton et leur cachaient à demi le visage, les cannes improbables qu'ils taisaiiMit re- Icnlir sur le pavé, a|)pelai<'nt insolemment la satire et semblaicmt prêts à braver lous les éclats de rire des passanis.
— ■ (^(' soiil là trois des plus étonnants de nos jeunes gens, dil Bois-David : Saiiile-H(M'mine, Reuaudière et Ponvaliu ; un Irio d i/itpossi/j/rs. Ceux-là sont les rois du jour, mon cher André, allant, venanl, papillonnant, zézayant, grasseyant, pommadés, parfumés; l'incarnatiDU de rheurc pi-t'sente : la j)()li(iqr.(^ musquée, h' pali'iolismc rlféniini'', la mode armée en gucrri», cl !"()j)p()siti<)n sentant le benjoin !
Les trois muscadins, cependant, se suivant l'un laulre, et lorgnant du colé du chanteur, s'étaient mis à écouter le second couplet, que le chansonnier enlevait avec une verve aiguillonnée |)ar les premiers bravos :
Bottés tout comme un saint George, Culottés comme un Malbrouk, fiilet croisant sur la gorge, Epinglette d'or an cou.
Trois merveilleuses cravates Blo([uent leur tendre menton, f]t la pointe de leurs nattes Fait des cornes à leur front!
— A la bonne heure ! A bas les muscadins! criait IhoninK^ à la carmagnole, tandis que son jeune compagnon reprenait au refrain avec le chansonnier :
Boucle aux chapeaux.
Boucle aux bandeaux;
Paillette.
Paillette aux rubans : On ne voit rien sans
Paillette !
— Ah ça! mais, dit un des trois jeunes gens qu'avait désignés Bois-David — c<dui qui s'appelait Sainte-Hermine — paole dlioniipu /ja/u/ssrr, zo crois (|ue ce dôlr se moque de nous !
I"]l, loul on l(trj4iiaiil lonjoiirs. il l'ompit lo cercle formi'i auttiui" (lu cliaiileur. tandis (jiie lOu IVcilunnait autour de lui les dernières jiaroles de la clianson.
— Mon clu' ])on, dit alors Sainte-ll(>rmine avec son accent aflecté, et étouiïanl les r sous le zézaiement à la mode, ze vous demande pddon, voiu/îez-\ous avoir Ycrtihup oI)lizf'fni((' de me tlie de qui est la zanzon (|ue vous gazouillez là ?
Sainte-Hermine, malgré le parfait ridicule de sa tenue, avait lair parfaitement résolu.
— La chanson est de moi ! répondit le chanteur.
— Paole frhoniit'H ? ht Sainte-Hermine, railleur. l]ois-l)avid monlrail à André le p^roupe formé par les
muscailins — dont deux tremblaient assiv. visiblcMiuMit — et la foule qui les entourait.
— Ce Saint-Hermine est un brave garçon sous les habits d'un niais, dit le chevalier. Ah 1 tu ne sais plus oi^i en est Paris, mon cher André? Eh bien, regarde!
— Ça t'écorcheraitdonc le gosierdeprononcerles r comme tout le monde, eh ! pefit sucré? avait répliqué l'homme à la carmagnole à la question de Sainte-Hermine.
l'If comme le muscadin, pour toute réponse, continuait à lorgner :
— Oui ! ajouta l'homme, c'est moi (jui le parle; (îracchus Heurl(doup, pour te servir.
l^]t il montrait ses poignets robustes qui devaient manier la varlope ou le marteau.
Sainle-Hei-mine regarda en face Gracchus, dont la tète rase apparaissait sous son bonnet, et lui répondit froidement :
— Ma langue est à moi, zqw fais ce qu'il me platt, monsieur le londu !
— Mais tu vas nous faire '''goz<'\ dil tout bas, en tirant le pan d'habit de Sainte-Hermine, celui des muscadins qui s'appelait llenaudière.
— Ce Sainte-Hermine est un simple gladiateur, ajouta Ponvalin; je voudrais bien être à Tivoli !
Sans se déconter, Sainte-Hermine conlinuail à chercher querelle au chanteur.
— Toujours est-il que la chanson me déplaît, monsieur le chansonnier, et que je défends...
LES .MISrADlXS . "};)
— Il défend? s'écria le chanleur avec stiipélaclion.
— Tu défends? ajonla Gracchus en se rapprochani.
— Nous dé'fendons... coininonça Sainle-lïennin(^ en nion- Irant ses compagnons.
Mais Renaudière et Ponvalin, en polili(|nes piiidcnls. avaient liàle de tirer, comme on <lit, leur épingle du jeu.
— Non! non! Nous ne défendons pas!... dil Ponvalin, qui était livide.
— /v//>^/é.compIète ! ajouta Renaudière, dont la voix l'eslail à demi étranglée <lans son gosier.
— l.h bien, moi, lit Sainte-Hermine, j(> ^■ous défends de chanter de pareilles sottises!
— Ail ! cest comme ca? dit le chanteur en accordant son crincrin avec un geste de furie,
— Et c'est comme cela tons les jours! dil Rois-David à André.
— Attends, Saturnin, fit le vieux Gracchus en écartant le petit faubourien sur lequel il s'appuyait, loût à l'heure, nous allons causer avec ces messieurs.
— Je causerai bien aussi, ajouta Saturnin, et il s'avança sur Sainte-Hermine.
Le chanleur lançait avec bravade les premiers vers du troisième couplet :
Ces rois ont leurs amoureuses Qui valent bien leurs époux, Et qui, blondes, vaporeuses, P^ont par jour mille jaloux !
On les dit des merreilh'ii.'ief;...
Mais tout à coup Sainte-Hermine, avec un mouvement indigné, interrompit le couplet en se précipitant sur h* chanteur et en criant :
— C'est trop fort ! Jusqu'à la beauté qu'on ot/tazr! Sainte-Hermine avait arraché déjà le parapluie rouge du
chansonnier et le brandissait avec menaces. Gracchus, furieux, se jetait sur lui et voulait à son tour escalader la chaise sur laquelle le chanteur, pour ne point tomber, se raccrochait à Sainte-Hermine lui-même. Celte pelite scène de guerre civile amusante, qui se reproduisait à toute heure dans Paris, ne manquait donc pas de comique, d'aulant plus
que R(Miaudiôre et Ponvalin, tremblants et poussés contrôla cliaiso, s'ollorçaicnt de calmer l'irrilation populaire et s'écriaient avec des gestes désespérés :
— Messienrs !.. messieurs!... Il y a malenlendu! Il y a orrcn !
— Empêcher le conplel! confisquer nos droits! répélait Gj'acchus,
Et Ponvalin de répéter :
— Nous ne confisquons rien ! . . . Arrêtez, de grâce, citoyens !
. — Toi, disait Salui'uin avec cet accent gouailleur dn gamin de Paris, ne tremble pas- si fort, tes nioUels vont tomber !
Bois-David et André s'étaient levés, (outprèls à empêcher que la rixe ne devînt sanglante, lorsqu'au coin du quai des Morfondus apparurent, au-dessus de la foule, les baïonnettes de quelques soldats. Piconlet, agile et s'ouvrant un passage à travers les curieux, guidait les grenadiers en criant : « Au large ! » On eut bientôt dispersé le groupe batailleur et contraint la foule à circuler. En peu d'instants, les muscadins, poussés par les soldats, furent entraînés loin du Pont-Neuf, tandis que le chanteur ramassait en hâte ses cahiers de (•hansons tombés à terre, son parapluie foulé aux pieds, et se retirait avec la foule, qui reprenait gaiement en chœur le dernier couplet de la chanson dos Mttscar/i/is.