‹ Les muscadinsChapitre 2 sur 26 · MARCHI.LK · texte numérisé non relu

MARCHI.LK

— Eh bien ! voici Paris, mon cher André, dit Bois-David, lorsque la rumeur de cette rixe se fut perdue, en s'éloignant sous le bi'uit des passants, sous les cris des marchands de ileurs ou de fruits, sous le grondennuil joyeux de la foule

LES ^[us^ADI^•s 37

impatioiilo. — Voici le Paris (''loniinut de laii V : uiio villi' où Ton chante, où Ion (iansc, où Ton so cliansonno ot se fredonne, où Ton s'insnlte el se provoque; et cela pendant que de braves gens comme toi assnrent, à l'étranger, une noble place au nom français. Vilb^ folle où tout est à l'envers, où tout est mis à bas sans être reconstruit, où la rue t'olfrait, pour le moment, un spectacle plus miraculeux ([ue Bagdali, (^t où l'impossible se promène au grand soleil, comme si le pbnn jour dn l*ont-Nenl' était aussi féerique (|ue toutes les Millo et itnf Nui/s ensemble! Tiens, ajouta-t-il en montrant le terre-plein, reconnais-tu ce coin de terre? C'est <le là que partait, il y a cinq ans, aux jours tcM'ribles, le grondement du canon dalai'me. Regarde mainte-nant : on y prend des sorbets et l'on y fait des gaufres.

Sa main s'étcMtdit vers un vieux monsieur (jui, chez une des revendeuses voisines, marchandait une livrée de bujuais.

— Yois-tu ce passant à l'air digne qui fait marché là-l)as avec la revendeuse? (J'est un mai'chand de savon ou un fournisseur des armées qui, engraissé et enrichi, vient acheter à ses gens — ses gens! — une de ces livrées que le sort a jetées ici comme des^paves. Les couleurs d'un Rohan dans les salons de M. Joui'dain ! Et après ^lolière, Regnard ! Oui, tiens, là — Bois-David montrait à dix pas, sur le quai Conti, une dame achetant un tableau ; — celle-ci, c'est, n'en donte pas, JM'"*" la Ressource : elle a fait sa fortune en agiotant sur l'or ou en accaparant les détritus de la Révolution, et maintenant la noble dame va se chercher sur les quais — devine quoi ? — des ancêtres ! Ce marquis eii pourpoint ou ce vieux président à mortier qu'elle achète, il va dev(mir, dans son hôtel, son grand-oncle ou son grand-père ; et c'était peut-être, qui sait? le propre père d'un de ces jeunes fous que tu as vu, là, s'irritant contre une chanson et se mocpiant eux-mêmes de leurs aïeux! Baste ! la grosse dame peut bien emporter cet ancêtre sous son bras : il est bien à elle, elle l'a payé !

— Quel étrange moment ! dit André.

— Le plus étonnant de tous et le mieux fait pour intéresser nn désœuvré comme moi, reprit Bois-David. Ami du passé par mes goûts et mes traditions, le présent me captive par sa curiosité ; et je regarde, je regarde Paris qui rit,

;^S ŒUVRES COiMPLÈTES DE JULES CLARETIE

qui revit, (|ui so diveriil, qui a six cent quaraiite-qualrc liais pour danser — pas un de moins — des théâtres pour pleurei', des rues pour se bousculer, des modes pour les exagérer, des l'emmes pour les aimer, et des nuilliours... pour les oublier. Ah ! la ville insensée et la chère ville, André, qui, à l'heure où les traces de l)alles d'août, de germinal et de prairial, ne sont pas eltacées de ses murailles, sait encore être la plus aimable et la plus charmante, et retrouver un peu de THlurotas dans les ruisseaux du boulevard !

— Encore tout est-il fini? fit André en hochant la tête.

— Après nous le déluge !

— Le mot a déjà été dit et il a porté malheur...

— A celui qui l'a écouté.

— Tiens, Bois-David, tn mourras dans la peau d'un fou !

— C'est le meilleur moyen de sagement finir.

— Mais, dit André en changeant de ton, il faut que je te quitte ou que tu m'accompagnes...

— Où cela?

— Les tètes de colonne du général Dammartin doivent être déjà en marche et l'avant-garde sera ici dans une heure environ. Je vais passer à l'élat-major, au Carrousel, et je s(>rai ensuite tout à toi.

— Allons donc au Carrousel, dit Bois-David ; puis, s'arrètant : Mais, j'y songe, fit-il en riant, si l'on m'y gardait.

— Pourquoi?

— Je suis un chouan !

— S'ils te ressemblaient tous, dit d'un ton sérieux André, le général Augereau n'eut pas fait revenir d'Italie l'artillerie de Dammartin, et je sais des gens qui dormiraient plus tranquilles.

— Brr ! fit Bois-David, tu es mystérieux comme un prophète.

— Si je pouvais parler, tu saurais combien j'ai le droit d'être sombre, dit le capitaine en passant involontairement sa main sur son front ; mais ne me demande rien, je ne puis rien te dire, et viens !

Il rej)rit le bras de Bois-David et s'avança vers le Pont- Neuf, lorsqu'un grand bruit d(^ voix, ccuiime un grossissement de tempête, se lit entendi'e vers la rue Dauphinc;.

Ce n'éhiil pas la rumeur j^c^uaillcuse cl l)alaiII(Miso do tout à riieiire ; le sourd grondcuient de la foule avec cette fois quelque cliose de plus uieuaçanl qui frappa le capilaiuc.

— Qu'est cela? dit-il à Bois-David.

Et iustinctivement il s'arrêta et reviut sur ses pas, clu>rcliant à découvrir, à travers le tlot pressé des pronieueurs, la cause de ce nouveau bruit. Une sorte de remous énorme, qui força André et Dois-David à reculer contre les maisons du quai Conti, amena en même temps de leur côté une vague humaine, un Ilot de peuple qui pous'sait jusque-là et poursuivait de ses clameurs un houune et une femme — un homme déjà grisonnant, mais robuste, qui tenait, serrée contre sa poitrine, unejeuue Ul le pâle, mais non effrayée. — André aperçut, comme dans une vision rapide, sous un large feutre breton, les cheveux grisou uantô de l'homme et h^ visage charmant de la jeune (ille ; il vit en même temps (juc; cet homme portait le costume des paysans de l'Ouest avec une croix rouge et un cu'ur sur la poitrine, brodés sur un morceau de drap blanc. Ce costume et cette croix avaient seuls sans doute irrité la foule, qui criait de toutes parts :

— C'est un chouan! A l'eau, le chouan!

Le Breton, poussé vers une maison du quai, en prohta bient(M pour s'y adosser, et étendant son bras gauche vers celle qu'il conduisait, il fit de sa main droite, armée du penhas^ le bâton armoricain, un moulinet rapide qui força les assaillants à s'écarter.

André entendit distinctemenf le Breton s'écrier :

— Arrière, s'il vous plaît! Partout où je suis, on me fait place !

— Une femme qu'on attaque, dit André à Bois-David ; il s'agit de la protéger!

Bois-David essayait déjà de fendre la foule qui, formant un demi-cercle autour de celui qu'elle appelait le chouan, n'attaquait déjà plus et se contentait de hurler.

— Laissez passer M"'' de Kermadio, vous autres, répétait l'homme au bâton, ou mon penhas va grêler sui' vos crânes !

Au premier rang des assaillants, Gracchus Heurteloup, suivi du jeune Saturnin, menaçait le Bieton de ses poiugs robustes.

— Depuis quand esl-ce que les chouans comniandonl à Paris? dil-il avec colrro.

— Depuis qu'ils y sonl ontiY's, répondit lo Brolon, que la jeune lillo, relevant sa tèle fière, tenait (Hroilement enihrassé.

Au nom de M"° de Keruuidio prononcé par le chouan, Bois-David avait redonblé de vigueur pour se rappi'ocher de la jeune fille, et André, écarlant les curieux de ses mains, s'élail déjà fi'ayé un passage jusqu'à la miu'aille où s'adossait le porteur de penhas.

Il s'élait fait, devant l'uniforme de l'officier, une sorte de silence apaisé dans la foule, et, d'une voix qui fit à André relfet d'une caresse, une voix grave et douce, bien timbrée, harmonieuse, la jeune lille, s'adressant à Gracchus, avait eu le temps de répondre :

— • On ne menace pas, messieurs ; on vient en liberté tlans cette ville depuis que la paix est faite, et l'on a le droit d'y circuler librement.

— Vous avez raison, mademoiselle, dit alors André en s'avaneant, et je vous prie d'excuser cette foule, que le costume seul de votre père...

— Je ne suis point le père de M"' de Kermadio, monsieur, mois son serviteur, interrompit lu'usquement le Breton avec une soi'te de respect farouche.

La foule maintenant écoutait et s'arrêtait, non plus irritée, mais attirée par un spectacle. De sa voix charmante, la j(Mine lille avait répondu déjà à l'homme qui la conduisait :

— Vous êtes mon ami et mon guide, Porhouët.

Puis, levant sur André de grands yeux noirs, et avec une expressioli de confiance profonde :

— Merci, monsieur, dit-elle. P(uivons-nous regagner uoti'e logis ?

André salua pour toute réponse, et, se tournant vers la foule en élevant la Noix :

— Mademoiselle, dit-il, avait raison lorsqu'elle vous disait (|ue la j)aix est conclue. 11 n'y a plus de chouans à cette heure, vous le savez : il n'y a plus que des Français !

— Plus de chouans? murmura (Iracchus entre ses dénis. VA d'autres à leur tour, dans la foule, grommelèrent d'un

ail' de doute : « Plus de clnjuans? »

LES .MUSCADINS il

— Laissez donc passer ccUe jciiiio lillo cl cet lioninie, reprit André de sa voix claire, avec nn geste hardi de conimandement. Ils sont sons la protection de la loi, et, ajonlai-il en [)ortant la main à la poignée de son arme, sous la garde de mon épée !

L'intervention dn capitaine fnt décisive. Ce grand jeune homme, an visage loyal, an regard franc, résoin, avait conquis la fonle par le magnétisme absolu dn conrage. Le cercle à demi formé devant l'homme au penbas s'était déjà conune entr'ouvert ; on se pressait et se poussait pour offrir nn passage, comme tout à l'heure pour couper toute retraite aii chouan.

Bois-David s'approcha à son tour, et, apiès avoir saiu('' la jeune fille :

— Mademoiselle de Kermadio me permettra-t-elle de lui olfrir mon bras ?

— Monsieur?... fit la jeune fille avec un geste et nu regard d'interrogation.

— Le chevalier de Bois-David, mademoiselle.

— Encore un muscadin, celui-là, pensait Gracchus.

La foule s'était d'ailleurs absolument écartée et la voie était libre ; mais André hésitait encore à se lancer de nouveau à travers ces flots de promeneurs.

— Vous avez fort à faire si vous voulez regagner votre higis par les rues, dit-il. La circulation des voitures est interdite sur les quais à cause des troupes, et la foule ponri'ait encore, devant ce costume breton... (Juelle étrange idée aussi, dit-il à celui que M"' de Kermadio avait appelé Porhouët, de garder, dans une rue de Paris, votre vêtement national !

Il regardait ces larges braies serrées à la taille par une ceinture à grosse boucle, ce chapeau d'où tombaient des cheveux grisonnants, et surtout cette croix et ce cœur rouges brodés sur la veste grise.

— S'il y avait un danger dans l'air, répondit gravennuit Porhouët, et qu'on vous demandât, pour le conjuj-er, d'oter votre uniforme, qu'est-ce que vous feriez, capitaini^?

André regarda cet homme en face. L'air ('uergique et her, le Breton portait gravé sur ses traits un seul mol : résolulion.

ï'2 ŒUVRES COMPLETES DE JULES CLARETIE

— Je gai'dorais ruiiirorme, répondit André.

— Ah bion ! fit Porhouël, cet humble vôtenient que voici, c'est mon uniforme à moi, celui de ma foi et de ma race. J'ai été marin an temps des guerres du grand Bailli et je sais comme vous quel est Ihonneur du soldat. La paix est faite iMitre nous, soit; le fusil de chasse est remis au clou de la cheminée. iMais faut-il pour ça rejeter comme un haillon la casaque qui a été à la peine?. Trêve conclue, c'est convenu. Je veux pourtant que ceux qui me rencontrent ne cherchent pas longtemps (|uelle est ma foi, à moi, et, à la forme de mon vêtement, savoir tout de suite ce que contient le cœur.

— Vous êtes un homme, monsieur, répondit André.

— Vous l'avez déjà appelé mon père, dit la jeune fille avec une certaine fierté, et c'est en effet un père tout prêt à donner sa vie pour moi. Tout à l'heure, la plaisanterie d'un passant est venue m'alteindre, et c'est pour me défendre qu'il allait braver celte foule, lorsque si généreusement, monsieur, vous...

— Oh ! mademoiselle, en vérité, inlerrompit André, et qu'ai-je fait que n'eût fait tout autre !

— C'est que bien peu de gens savent faire ce qui est le devoir de tous.

— Tète de Bretonne, raisonneuse et courageuse, dit Bois- David, souriant à André en montrant M"'" de Kermadio.

Puis ofTrant de nouveau son bras à la jeune fille :

— Venez, mademoiselle.

— Je vous accompagne, dit André. Uniforme pour uniforme, ajouta-t-il en s'adressant à Porhouët; le mien fera passer le veMre.

, — Merci, répondit le Breton.

iM"'' de Kermadio, s'avan^ant vers Bois-David, allait accepter le bras qu'on lui tendait, lorsque tout à coup, à travers la foule devenue indifférente, un homme de haute taille, de trente-six à trente-huit ans environ, vêtu de vêtements sombres, et dont l'aspect ressemblait fort à celui d'un militaire costumé en bourgeois, s'approcha, avec une certaine hâte et une sorte de brusquerie, de M"' de Kermadio, (ju'il venait sans doute d'apercevoir d'assez loin.

1! passa rapidement devant André, et se pla(;ant entre Bois-David et iM"' de Kermadio :

Lr:S Ml SCADINS i.i

— Mculemoisolli', dit-il, eu s'incliuaiil avec dérérencc. En l'apercevant, iM"'" de Kermadio poussa un cri à la fois

étonné et satisfait, comme si elle se sentait véritablement sauvée.

— Ne craignez plus rien, dit en en effet cet homme, tout bas, à l'a jeune lille.

Puis, à voix haute et l'air souriant :

— Je vous cherchais, ma chère enfant, fit-il, et j'avais, je vous l'avoue, des inquiétudes graves.

— Oh ! j'étais en sûreté, répondit-elle, grâce à Porhouët et à monsieur...

Elle montrait André, sur lequel le nouveau venu jeta son regard. André salua en s'inclinant ; puis, relevant la tète, il fixa les yeux sur cet inconnu avec cette ténacité des gens qui veulent pénétrer un secret ou qui semblent reconnaître un être déjà vu.

— Quel est donc cet homme-là ? demanda-t-il à Bois- David.

Le chevalier fit un geste rapide et commença une phrase : — Cet homme... Mais s'arrétant bientôt: Je ne le connais pas, dit-il.

Le visage de I^orhouët était, en môme temps, visiblement inquiet. Le Breton, lui aussi, regardait fixement le nouveau venu et, avec un certain elTroi, il maugréait lout bas : « Luil ici ! » et laissait échapper des gestes d'inquiétude.

— Je le connais cependant, répétait André comme à luimême, et je l'ai déjà vu ainsi, face à face !

Le nouveau venu n'avait eu garde au surplus de ne pas apercevoir ce regard d'André, si franchement levé sur lui, et inquiet sans doute aussi de la fixité de ces yeux braqués sur son visage, il alla droit au caj)itaine, comme au-devant d'un danger qu'il faut aborder de front.

— Monsieur, dit-il en le regardant à son tour, je vous remercie de l'aide que vous avez bien voulu apporter à M"*^ de Kermadio.

André essayait de ressaisir quelque souvenir par le son de la voix et regardai! toujours en face l'inconnu.

— Je suis déjà remercié, monsieur, répondit-il, par le plaisir que j'ai eu à obliger mademoiselle.

4l. ŒUVRES COMPLETES DE JULES CLARETIE

]']t il soiifioa (Ml iHriiie t(»mps:

— Hah 1 Elviileininciit jo me Irompo !

PondanI qu'on ôchangeait ainsi ces remerciements et ces paroles, un pelit homme, tout de noir vêtu, le nez an vent et l'œil inlerrogaleur, s'était glisse près du groupe formé l)ar ces personnages, et tout en consultant du coin de la prunelle de petits papiers qu'il cachait à demi dans la paume de sa main ;

— Je suis certain, pensait-il, qiu' le comte de Favrol est ici.

C'était M. Picoulet, accouru un peu tard sur le théâtre du hrouhaha (jui avait failli tout à l'heure dégénérer en véritahlo lutte. Picoulel promenait son œil gris sur ces gens que les passants regardaient encore d'un air non plus menaçant, mais narquois ou déhant. Le furet se sentait vaguement sur la piste.

— Ne nous trompons pas, songeait Picoulet. Notre homme a une rare aptitude à se déguiser!

Et braquant t(nir à tour ses prunelles sur Porhouët, sur André et sur le nouveau venu, qui s'était approché de W^" de Kermadio :

— Il Tue semble bien que je brûle, pensait encore Picoulet... Ce doit être ou cet officier-là — il regardait André — ou ce paysan breton! Quant à l'autre — il examinait l'inconnu — c'est un véritable soldat, et la preuve c'est qu'il porte un vêtement civil. — Oh ! je le tiens, mon comte de Favrol ! murmura Picoulet, après ce beau raisonnement.

L'inconnu, que Picoulet décidément regardait comme un militaire, avait pris auprès de M"'' d<' Kermadio la place de Hois-David.

— Permettez-moi, dit-il, ma chère Marcelle, de vous guider jusqu'à votre logis.

— Volontiers, dit-elle en s'excusaut auprès de Bois-David par un regard et par un souiiro.

Elle accepta le bras du nouveau venu, s'y appuya avec une sorte de confiance, et salua d'un geste charmant, où tenaient mille gratitudes, le capitaine André, qui s'inclina, ébloui sous le regard de tli'ux grands yeux bruns comundevant une lumière trop intense.

— Je vous d('uuind(.' par(b:)U, monsieur, dit-il alors à Por-

LKH MUSCADLNS !••

lioiiët, après avoir secoue celle espèce crébouissement el en désignant le nouveau venu... N'esl-ce point là un parcnl de M"*^ de Kermadio?

— M'^'' de Kermadio est orpheline et la dernière de sa maison, répondit Porliouët.

11 salua à son tour et rejoignit, appuyé sur son peu bas. Marcelle, devant qui s'ouvrait la foule, sans pousser un cri ou un murmure. La liaulQ taille de celui que la jeune liHc avait accepté pour guide semblait dominer les Lcles coifiéos de bonnets à rubaiis tricolores, de claques, de f'culres ou (b' larges chapeaux.

Andi'é, comme cbiué au sol, regardait s'éloigner M"'" (b' Kermadio avec une expression de mélancolie sou(biine.

— Mais pourquoi, diable! demandes-tu si M"'' do Kermadio a un père? lit Bois-David en riant.

Lt tout à coup, regardant André, qui restait immobile et ne répondait pas, lœil perdu au loin :

— Ah bah! fit le chevalier en riant; déjà?

Ce rire rappela André à lui-même; il sourit assez tristement, comprenant bien ce que voulait dire Bois-David, el haussa les épaules en disant :

— Quelle folie !

— Le coup de foudre! fit le chevalier, souriant encore. Ah ! ma foi, s'écria-l-il, c'est qu'elle est charmante!

— Ne parlons pas d'elle, mais de lui. Quel était d<jnc cet homme-là? répéta "André, dont la pensée se reportait vers l'inconnu.

Tout près des deux amis, l*icoulet s'agitait très perplexe, regardant alternativement Porhouët qui s'éloignait, el le capitaine, qui demeurait sur le quai.

— Ici ou là? songeait Picoulel. Le chouan ou l'olticier? Et Roberjot que j'ai congédié ! — Il chercliait autour ib' lui un agent qu'il ne trouvait pas. — Je ne puis cepenchint [»as me fendre en deux! Bah ! ajouta-t-il en lui-même, un couspirateur ne se promènerait point dans Paris avec un costume de chouan; avec un uniforme d'officier, à la bonne heure, on passe partout.

Et, analysant André de pied en cap :

— Cirand, brun, moustache noire, disait-il, cheveux légèrement crépus : c'est bien cela. Suivons mon instinct. Le

ib OJaVIlLS COMPLETES DE JLLES CLARETIE

comte de Favrol, c'est celui-ci, c'est lofficier! Ouelle audace! A nous deux, monsieur de Favrol!

André était tout à fait revenu à lui-même.

— Allons, dit-il à Bois-David, viens en hâte et réparons le liMnps perdu.

— D'autant, fit Bois-David en montrant l'angle du quai des Orfèvres, d'autant plus que voici de nouveaux compagnons à moi, escortes de compaguonnes charmantes, mais particulièrement tenaces, et qu'il me serait désagréable de rencontrer.

— Ce sont là?...

— Des muscadins, mon jacobin!

— VA\ bien! laissons-leur donc le champ de bataille.

— Une fois n'est pas coutume, mon capitaine !

I']!, B(jis-David passant son bras dans le bras d'André, les deux amis s'éloignèrent du coté du Carrousel, tandis que Picoulet, les suivant à distance sans les perdre de vue, murmurait tout bas avec un sourire de satisfaction profonde :

— Mais si l'oflicier est le comte de Favrol, quel est donc laiitre? Il serait curieux ([ue j'arrêtasse deux conspirateurs à la fois!

Picoulet avait à peine atteint le Pont-Neuf, à la hauteur de la Samaritaine, que dix ou douze élégants à la mode, précédés de Sainte-llermiue, un peu défait, la cravate dénouée, réparant, tout eu marchant, le désordre de sa toilette, débouchaient sur le quai et s'ouvraient un passage à travers la foule avec leurs gros bâtons portés horizontalement. On se poussait pour les laisser [)asser, et (;à et. là, plus d'un lazzi [ouii>ait gaiement sur leurs perruques. Ces mascarades delà

LES MLSCADIXS ti

modt' amusaient les passants en belle humeur. La galerie songeait à rire et ne pensait plus à mordre.

Sainte-Hermine et ses compagnons s'installèrent bientôt, en y faisant une irruption bruyante, dans un café du ([uai Conti.

— Avez- vous vu Tenseigne du café? lui dit un de ses compagnons lorsqu'ils furent entrés.

— x\on, dit Sainte-Hermine.

— Elle est insultante, cher ami; elle porte : « .4;/,/: jkih lûtes du 10 août. »

— - Nous viendrons ai'raclier cela un de ses jours, fit Sainte-Hermine debout (h'vanl \\\\^. glace ci achevant le nœud gigantesque de sa cravate, ilont les deux bouts, partant de son col, allaient jusqu'à ses <'q)aules... Là! voilà qui est fait. Je '^ms pésentahlv! A-t-on januiis vu! "Sli^ pende -aw collet? Me tainer au caps de fjddel Toucher à ma quaratte. Et ces agents qui ne voulaient point nous émette en lihetr!

— Ils sont fahoiiches., ces agents, dit Ponvalin avec un soupir.

— Uh ! moi, lit Kenaudière, je lui aurais si bien laissé chanter sa chanson, à ce ciloyen ! Elle n'insultait personne.

— Elle se moquait de nos chapeaux ! dit Sainte-Hermine avec conviction.

— J'aurais ôté le mien, répliqua le prudent Uenaudière. Sainte-Hermine regarda son compagnon avec un évident

mépris.

— Toutehelle! dit-il.

Et lui tendant un miroir à main qu'il tira de la poche de son habit :

— Tiens cela, tit-il. On ne saurait se regarder dans les glaces de cet établissement... patriotique. Elles vous donnent le teint vert !

— Oh ! charmant ! s'écria Renaudière en regardant le miroir qu'on lui tendait. Deux serpenteaux enroulés autour du miroir de la beauté. L^n caducée rétlecleur. Délicieux !

— Allons, fit Sainte-Hermine après s'être contemplé, voilà qui est bien. On n'est plus à faire peur!

Et il pirouetta sur ses talons.

— Cette foule inepte ne voulait-elle pas couper mes cadenettes! fit Ponvalin.

— Un butor de ilraj^on a bien coupé les miennes, .sepluli «leiTiier, soupira Renaiidière.

Saijile-llcrmine (it un mouvement.

— Comment, seplidi'^

— (>li 1 padon ! padon ! Oh! le vilain mot! reprit Uenaudière en toute hâte; « samedi »... je voulais dire samedi.

— Avec tout cela, dit Sainte-Hermine, ce petit fou de (^hàteau-Ponsac n'arrive pas.

— Acte l'aura retenu dans son boudoir, dit Ponvalin; avez-vous vu son boudoir athi'iiirn^ Sainte-Hermine?

— Si je l'ai vu? dit Sainte-Hermine en pirouettant encore, je l'ai essaye...

— Chaînant! chanianl! répondirent aussitôt les muscadins en applaudissant du bout de leurs gants verts.

Tandis qu'ils dégustaient des glaces à la vanille — couleur du drapeau loyal '■ — Sainte-Hermine se pencha vers eux, leur fit signe de se rapprocher et leur dit tout bas :

— Chàteau-Ponsac avait un projet... oh! admirable! il me l'aconlié; étourdissant, parfumé!

11 tira de son gilet trois grosses montres qu'il regarda tour à tour, et répéta :

— H se fait attendre.

Puis, examinant les heures que marquaient les trois cadrans :

— Trois heures et demie, dit-il... Quatre heures un quart... Quatre heures. . Je prends la moyenne, donc il est quatre heures moins le quart. Chàteau-Ponsac devrait être ici.

— C'est une mode bien commode que celle-là, fit observer Ponvalin en désignant les trois montres de Sainte-Hermine.

— On n'a jamais top dhologcs^ dit Renaudière, |»our ('ntciidr sonnv Flicidic du hrf/c !

VA couîine enclianté de ce (|u il venait de dire, il salua tout autour de lui.

Les muscadins se trouvaient à peu près seuls dans le calé. La salle était presque vide. Par les vitraux de la devanture, le soleil du dehors entrait joyeux et faisait chatoyer les soieries aux couleurs tendres de leurs costumes. Sainte-Hermine s'était levé et, soulevant le rideau de mousseline du café, il regardait au dehors la foule gaie et rayonjiaulc (jui piissait sui' le quai, attendant les soldats.

Devant le calé, un marchand de coco s'était établi', portant sur sa fontaine une République de cuivre coitïée du bonnet phrygien et soufflant de la trompette comme une Renommée.

— A la fraîche! qui veut boire? répétait le marchand en faisant tinter sa sonnette.

Le petit Saturnin, suivi du père Gracchus Heurteloup, s'était approché du marchand et buvait, altéré par le soleil de messidor.

— Encore un verre, citoyen ! disait Saturnin au marchand de coco.

— Après loi, s'il en reste, petit! fit Gracchus. Sainte-Hermine battait une marche sur les vitres, tout en

regardant vaguement devant lui.

Saturnin venait de boire et passait son verre à Gracchus.

— Tout plein! dit Gracchus en le tendant au marchand. Il fait une chaleur!...

— C'est tant mieux, lit l'autre. Nos soldats auront du moins un ciel qui leur rappellera l'Italie !

— Ah ! pouah! fit Gracchus après avoir bu et en rendant son verre. (Juelle tisane! Saturnin, vois-tu, décidément tout dégénère, même le coco, dit-il en se tournant vers le petit faubourien; la République est finie. On n'aurait jamais osé nous servir une marchandise pareille en l'an II. — Je te dois? demanda-t-il au marchand.

— Deux sous.

Gracchus lui tendit des assignats.

— Des assignats? Alors, si tu payes en papier, c'est soixante livres.

— Tu dis? fit Gracchus.

— Soixante livres.

— Le papier de la nation vaut son pesant d'or, tu m'entends? répliqua brusquement Gracchus. Voici le prix de ton affreux verre.

— Ecoutez, messieurs, disait Sainte-Hermine dans l'intérieur du café, cela est plein d'enseignements.

— J'ai dit soixante livres et je veux soixante livres, répéta le marchand de coco.

— Toi?... Empoisonneur! exploiteur!

— Soixante livres ! soixante livres !

LES MUïCADJ.NS. 3 'HÔ

'iO ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE

Il s'était t'ait bientôt un attroupement devant le café. Un agent intervint : c'était Roberjot, que Picoulet cherchait vainement tout à l'heure.

— Ou'est-ce que c'est? dit l'agent.

— Monsieur... commença le marchand.

— Citoyen... dit Gracchus.

— Appelez-le monsieur^ allez, père Gracchus, dit Saturnin, bas, au père Heurteloup.

Mais Gracchus Heurteloup n'entendait pas de cette oreille.

— Citoyen, dit-il, j'ai pris tout à l'heure un verre de ■coco...

— Le coco national^ monsieur! fit le marchand.

— 11 est exécrable!... continua Gracchus; je veux le payer... je demande le prix...

— Deux sous.

— Je tends la monnaie...

— Du papier! s'écria le marchand avec mépris.

— Et le citoyen cocotier me réclame soixante livres ! hurla Gracchus avec fureur.

— Je suis dans mon droit, dit le marchand. Les assignats sont tombés assez bas! Je ne donne point mon eau pour du papier !

— lia raison, dit l'agent à Gracchus.

— Raison?

— Donnez-lui ses soixantes livres, continua Roberjot.

— Pour sa médecine?

— Et n'insultez point, reprit l'agent avec gravité, une marchandise que vous avez été fort heureux de consommer.

— Payez, père Gracchus, fit Saturnin.

— Payez, dit le marchand.

— Payez, répéta l'agent.

— Tonnerre! s'écria Gracchus. Tenez, les voilà vos soixante livres! Un malheureux verre d'eau qui vous gratte le gosier, soixante livres! Et c'est la République, ca?

— Chut donc! disait Saturnin en rentraînant. Venez! Taisez-vous !

— Mille millions de carabines, répétait Gracchus, si Vlncornipiible avait pu voir ça!

Le marchand de coco reprenait déjà sa marche et répétait avec flegme :

LES .MLSCADIXS oî

— A la fraîche! Qui veut boire?

— Allons, dit Sainte-Hermine en laissant retomber le rideau de mousseline, les allaires de la réaction vont décidément bien. Avec une bag-arre par jour, on donnerait bientôt à tout Paris la haine et la nausée de la Républi([iie. Nous ne lavons jamais reconnue dans ses beaux jours, et le peupbi ne la reconnaît plus dans sa décadence. C'est parfait. Mais ce diable de Chàteau-Ponsac qui ne vient pas!

Sainte-Hermine, du moins, ne i)ouvait se plaindre de n'être pas servi à souhait: à peine avait-il poussé cette nouvelle plainte, que la porte du café s'ouvrait et qu'un petit homme, élégant et revêtu d'un costume absolument hyperbolique d'incroyable^ un habit gorge de pigeon sur les épaules, un claque fantastique sur la tète, des lorgnons énormes sur la [)oitrine, entrait, bruyant, tapageur, la jambe arquée, le poing sur la hanche, et, par une sorte de mouvement naturel, esquissait, tout en marchant, quelques-unes des pirouettes applaudies du danseur Trénistz. Huit ou dix compagnons, vêtus comme lui, l'escortaient, ai'més de leurs massues. C'était Chàteau-Ponsac, que suivaient, à trois pas de lui, deux jolies filles, hautes en couleur, l'œil étincelant, la lèvre rouge, de vraies beautés de ce temps, qui, las de la mort, divinisait la vie et adorait la chair. L'une, qui s'appelait Acte et fredoniuiil, le soir, des bouts d'ariettes à F<'ydeau, portait l'iiisolent et charmant costume grec qui déshabillait si galamment les femmes. Une tunique ilottante à hi Cérès caressait et laissait voir d'admirables fo-rnies étalées sous le lin en toute liberté; un coihurne de chez Coppe, agrafé avec un gland d'or sur le milieu d'une jambe superl)e, modelait les pieds les plus petits qui pussent supporter un corps robuste et puissant, un corps de Junon antique et des pieds de .Ondrillon. L'autre femme, aussi « merveilleuse n qu'Acte, Elodie, était habillée à la mode anglaise, des cheveux blonds emprisonnés dans une coilfure de velours à la Jockey, la robe pincée à la taille, les revers d'un corsage vert pomme faisant admirablement ressortir une de ces poitrines opulentes que chantaient les poètes païens de ce temps. L'air froid, impérieux, implacable, avec de grands yeux bleus rêveurs, Elodie contrastait avec l'intensité de vie et de passion qui flamboyait dans les noires prunelles d'Acte.

Lo pt'lit (lliHleaii-}V)nsac, mince et frôle, devait au surplus être terriblement embarrassé entre ces deux éclatantes créatures.

— Me voici! dil-il eu entrant. Fidèle au rendez-vous 1 .le ne voulais pas amener ces déesses, mais elles ont tenu à nous suivre, comme de simples mortelles.

— Le devoir du sexe opprimé, murujui'u Elodie en s'éventant, n'est-il pas de suivre le sexe oppresseur?

— Et de partager ses dangers? lit Acte.

— Comment, ses dangers? s'écria Ponvalin en se levant de table.

Kenaudière, à son tour, avait bondi sur sa chaise.

— (Jui est-ce qui court des dangers ici? fît-il.

— Mais moi, Elodie, Sainte-Hermine, vous, tout le monde, répondit Acte. Est-il sot, ce Renaudière!

— Vous voyez bien ces fenêtres, vous autres? dit Chàteau- Ponsac en soulevant les rideaux de mousseline et en montrant les maisons du quai des Orfèvres et du quai des Augustins, adroite du café des Patriotes. Oui, là, ces balcons, (ja n'est rien, n'est-ce pas, c'est très simple, ce sont des fenêtres...

— De bourgeoises fenêlres, dit l*onvalin.

— C'est pourtant là, fit Chàteau-Ponsac, que, postés tout à l'heure, sur le passage des troupes du général Dammartin, nous pourrons témoigner de notre mécontentement contre le Directoire, qui renforce la garnison pour nous être personnellement désagréable, et recevoir ces soldats d'Italie comme nous avons reçu ïrial lorsqu'il a osé reparaître sur la scène de Feydeau.

— En sifflant? demanda Renaudière avec un évident eiïroi.

— Eu sifflant, dit le pelit Château-Ponsac.

— Mais c'est absurde! s'écria Ponvalin. Mais Trial ne pouvait pas nous répondre... c'est un cométtien... tandis que des soldats...

— D'Italie! accentua Renaudière.

— Des soudards! dit Ponvalin en mettant les points sur Jes /.

Sainte-Hermine souriait à j-llodie el cbanloiuiait un vers :

— , 1 stfjlci- sans péril. . .

LES .MLSCADIXS Ij'i

— ... On frionip/w sans (/loire ! acheva Acte. Ponvalin eut un mouvement sublime.

— Mais je m'en moque de la gloire, moi! fit-il. Mais Rcnaudière n'en a que faire de la gloire !

— Je ne saurais pas où la mettre! fit Renaudière.

— Ils ont raison, ces pauvres bichons, murmura Ui sensible Elodie en ro.ulant avec langueur ses grands yeux bleus. Ils sont si gentils comme ils sont là.

— Gentils à coque ! dit Ponvalin.

— Si on les cassait par hasard?

— Voilà justement la question! dit Kenaudière avec em-* pressement.

Sainte-Hermine écoulait avec une certaine impatience et s'était levé brusquement.

— Ah ça! mais, dit-il, ôtes-vous, oui ou non, membres de ce clan de la jeunesse dorée qui va, parfumé et tapageur, à travers Paris, défendant les belles, les aimant et luttant pour le passé légitime ?

— Nous en sommes, répondit Ponvalin, piqué au vif. Parfumés, voilà l'eau de pigeon qui rend le teint frais et empêche de vieillir !

— Mauvaise qualité, soupira Elodie en regardant le flacon.

— Tapageurs, dit Renaudière; voilà mon sifllet pour les soldats et ma canne pour les sans-culottes... J'aime mieux, ajouta-t-il avec une franchise prudente, ne me servir que du sifflet.

— Etes-vous, continuait Sainte-Hermine, de ces fidèles de la mode qui n'admettent que l'élégance, qui s'insurgent contre la bure, qui veulent rétablir les manchettes et la soie, et qui ont juré de rendre à Paris ce vieux renom de grâce et de plaisir?

— Oui ! oui ! s'écrièrent-ils tous, et quelques-uns souriaient, tandis que la plupart devenaient pâles.

— Etes-vous las de Sparte et de Rome, de Rrutus et d'Anaxagoras, et voulez-vous rendre à Vénus ce qui appar-. tient à Vénus?

— Oui, oui! dirent-ils encore.

— Je ne suis pas positivement las de Sparte, songeait Ponvalin, je ne la connais pas.

5i ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE

— Eh bien ! dit Cliàteau-Ponsac, à qui Saiiile-llermiiie, fatigué, venait de faire signe d'achever, eh bien ! donc, tapage ! et montrons à Augereau et à Kléber, dont les soldais nous narguent, que la venue du général Damraartin ne nous fera pas encore rentrer sous terre !

— Si l'on pouvait rentrer sous terre I dit tout bas Henaudière.

— Oui, mais on ne le peut pas, dit Ponvalin, qui avait entendu.

Acte, tout enflammée de l'idée d'une bataille, se mit à rire en regardant Ponvalin.

— Vous êtes pâle comme un mort, Ponvalin! dit-elle.

— Comme un mort? Vous êtes encore gaie, vous! fit le muscadin piqué.

— Et Renaudière? s'écria Ëlodie. Regardez donc Renaudière ; il est vert comme pré! Prenez donc un bonbon, cher ami, dit-elle... A la bergamotte ! Cela vous soutiendra !

— Allons, messieurs ! dit Chàteau-Ponsac en ouvrant la porte (lu café.

— Par deux groupes ! A droite et à gauche! La main aux anges! dit Sainte-Hermine.

Et, offrant son bras à Acte, tandis que Chàteau-Ponsac conduisait la grande Elodie, il sortit, suivi des muscadins, pendant que Ponvalin murmurait à l'oreille de Renaudière :

— De la gloire ! Ils sont bons ; ils en parlent comme si cela ne coûtait rien !

Les fenêtres du quai, tout à l'heure désignées par Chàleau-Ponsac, étaient déjà garnies d'incroyables et de merveilleuses qui connaissaient, sans aucun doute, le plan de campagne du petit vicomte ; car ils affectaient, en se penchant sur les balustrades, des allures ironiques et lorgnaient la foule en ricanant. Ce coin de Paris sentait lal)ataille prochaine.

— Vous entrez, Renaudière? demanda Ponvalin à son compagnon en approchant des maisons qu'il s'agissait d'occuper.

— Je trouve pourtant qu'il fait excellent ici. Un air frais... sur cette place... répondit Renaudière.

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