A MADAME H.-S. S
Permettez-moi, madame, de vous envoyer, de Paris à Philadelphie, ce livre où vous rencontrerez plus d'une observation et plus d'un trait qui m'ont été donnés par l'éminent homme d'Etat, le profond philosophe et le causeur charmant dont vous portez le nom respecté. Je n'ai pas eu la prétention, dans ce roman quasi-parisien, de peindre les mœurs intimes de vos compatriotes. J'ai saisi au passage les Américains que j'ai vus, et je n'ai voulu faire ni un tableau ni une satire de la vie du Nouveau Monde. Ne cherchez pas sous ce titre : V Américaine, l'étude spéciale d'une race; cherchez-y ce que vous trouverez, j'espère ; — un portrait de femme.
l'a.mkricai.\e. 1 243
Ce que j"ai surtout visé, à vrai dire, dans le roman que je vous envoie, madame, ce n'est pas l'Amérique, c'est le divorce qui, du reste, est d'importation américaine. On divorce avec une facilité prodigieuse chez vous. Nous n'en sommes pas tout à fait là en l-'rance, mais nous marchons vite, et il n'est pas mauvais de réagir. Et vous m'approuverez d'autant plus, madame, je le sais, que votre foyer d'Amérique est comme un nid d'affections et de souvenirs, avec limage chère de celui qui m'a honoré de son amitié.
Recevez, madame, à travers le temps et l'éloignement, l'hommage de mon profond respect.
Jules Cl.\retie.
En juillel, à ïrouville, par un lioau temps clair, sous le ciel d'un bleu doux, légèrement ouaté de nuages blancs, devant la mer plate et verte aux bords vaseux dentelés d'écume blanche, le docteur Fargeas, le savant névrologiste, causait à lombre d'un grand parasol planté dans le sable fin. Il causait, tout en regardant de ses profonds yeux noirs des barques filer à l'horizon, un vapeur passer avec sa blanche fumée droite, et, en amateur d'art qu'il était, comparant aux marines accrochées à Paris, dans son cabinet, la côte violacée qui se montrait au fond, très loin, plaquée de tons rosés ou jaunes, vers le cap de la Hève, là-bas.
Il se laissait aller, le docteur, à ces lents bavardages des jours de repos, assis entre un homme de trente-cinq ans environ, à l'air militaire, le marquis de Solis, retour du Tonkin et descendu l'avant-veille aux Roc/ifs Noires, et un jeune homme coi Hé du petil chapeau paillasson à large ruban qui, dans un tonneau d'osier, les jambes croisées, battait sa bottine gaucln^ du bout de son ombrelle de toile écrue. Joli gar(;on, ce M. de Dernière, un peu cousin du marquis de Solis; mais aussi spirituellement llàneur, railleur, décadent ou pessimiste, selon la mode, que Georges de Solis était —
avec dix années de plus sur les épaules — enthousiaste, crédule, courant la mode à la conquête de quelque vérité scientifique, et que Fargeas lui-même, restait ardent et alerte, sous ses longs cheveux gris, encadrant son visage maigre.
Ils s'étaient, après le déjeuner, rencontrés et assis machinalement sur la plage, dans le far n'ieide délicieux de la vie des eaux, le docteur descendant de sa villa, bâtie dans le nid de verdure de la côte de Grâce, Bernière et M. de Solis sortant du même hôtel où ils se retrouvaient sans s'y être donné rendez-vous.
Fargeas avait jadis soigné la marquise de Solis et donnait, de temps à autre, des conseils hygiéniques à M. de Bernière qui ne les suivait pas. Un ami de tous ses clients, le bon docteur. Et appliquant à ces faux malades, simplement anémiés ou rendus dyspépsiques par la vie de Paris, une méthode curative à lui : la causerie, le laisser-passer, le haussement d'épaules et le : « Bah ! ce nest rien ! Vous en verrez toujours la fm ! »
— Eh bien! docteur, et vos malades? lui demandait justement Bernière, en continuant à frapper de son ombrelle sa cheville qui faisait saillie sous le caoutchouc de la bottine.
— Mes malades ? Tous bien portants !
Et le docteur ajouta, en riant :
— Je les visite si peu !
— Vous seul avez le droit de parler ainsi, de ce petit ton railleur, de votre science, cher docteur!... dit M. de Solis, avec un évident respect, une sorte de reconnaissance affectueuse. Vous, un des maîtres en l'art de guérir!
— Oh ! un des maîtres ! — le savant hochart la tète. — La vérité est que je suis peut-être parmi les médecins un des moins... malfaisants!
Bernière sourit et son ombrelle battit plus vite, comme pour applaudir.
— Malfaisant est joli! Un ban pour malfaisant l
— Non... Mais, dit Fargeas, je suis sceptique en médecine... voilà ma force ! J'ai remarqué qu'à tout prendre il n'y a jamais de maladies réelles que celles que l'on croit avoir!,.. Quand l'homme est réellement en danger, il se figure qu'il
n'a rioîi de grave. Cette ignorance de son mal le rassure et il en guérit malgré le médecin ! L'homme ou la femme est-il malade imaginaire? Comme à tout propos le médecin est consulté, alors... ah! alors, ça devient dangereux!
— Il n'y a donc à votre avis, demanda M. de Solis, que les maladies qu'on croit avoir?
— Evidemment, comme il n'y a que les passions qu'on se figure éprouver.
Le jeune Dernière, après avoir applaudi, se mit à protester.
— Oh! qu'on se figure!... qu'on se figure!... dit-il.
Le docteur Fargeas l'interrompit, et regardant ce joli garçon blond, frisé, avec une mince moustache finement retroussée sur des lèvres un peu pâles, et un monocle crispant, comme une hémiplégie, tout un côté de sa face, tandis que l'autre restait calme, avec un petit œil bleu perçant :
— Mais parfaitement, dit le médecin. Voyons, tenez : Quel âge avez-vous?
— Vingt-huit ans.
— Et, à vingt-huit ans, vous croyez avoir eu des passions?
— Beaucoup ! fit Dernière.
— Etes-vous joueur?
— Peu!
— Bibliophile?
— Médiocrement... Je coupe les volumes avec mes doigts ! Ainsi !...
— Avare? Je vous demande pardon...
— Papa me trouve prodigue, répondit Bernière, mais la petite Emilienne... Emilienne Delannoy... non... elle... tout le contraire! Non, je ne suis pas avare!
— Alors, vous n'avez pas de passions ! dit Fargeas, ni les chevaux, ni le jeu, ni les femmes... pas môme la petite...
— Emilienne (des Bouffes)...
— Pas même Emilienne Delannoy ne sont des passions ! Des occupations, oui! Des délassements!... Soit!
— Heu ! heu ! ht le jeune homme, l'air profondément ennuyé, revenu de tout. Des délassements? Quelquefois!
— Rarement, je le sais bien, accentua le docteur. Mais des passions, non! Vous voyez bien vous-même... Vous dites : « Heu ! heu ! » Une passion, mais cela vous prend corps et âme, vous tient, vous tord, vous absorbe, vous tue lentement et pourtant vous fait vivre!... J'ai connu deux hommes seulement qui avaient eu ce qu'on appelle une passion, mais une vraie, une absolue passion! L'un était un brave garçon qui cherchait le moyen d'abolir la misère... Il est mort fou ! L'autre était un vieux sculpteur raté qui passa sa vie à sculpter des noix de coco, certain de tailler là-dedans un chef-d'œuvre... Il est mort idiot!... Et ce n'est pas })lus bête de s'alToler pour un beau rêve ou de s'abrutir sur un pareil travail que de perdre sa vie pour une femme !
Bernière écoutait Fargeas en souriant, comme il eût prêté l'oreille à un air de bravoure ou à une conférence ; mais il n'en semblait pas fort ému.
11 répondit de sa voix lente et lassée :
— Mon cousin Solis est cependant là, <locteur, pour vous prouver qu'il peut y avoir d'autres passions que celle des noix de coco !
— Comment?
— Dame ! une noble passion : celle des voyages.
— Et vous voyez bien que AL de Solis ne l'éprouvait pas complètement... entièrement... jusqu'à en mourir, la passion des voyages, puisqu'il est revenu !
— C'est qu'on se lasse de tout, docteur! répondit le marquis de Solis qui, machinalement, traçait sur le sable de la plage, une carte quelconque, chimérique, sans doute.
Le docteur Fargeas eut presque un éclat de rire triomphant :
— On se lasse de tout. Voilà! Eh bien! mais, je ne dis pas autre chose, moi !
— Alors, à votre avis, demanda le marquis, l'amour?
— Oh! je n'y crois pas, lit Bernière.
— J'y crois, moi, au contraire, dit Fargeas, j'y crois... comme à la médecine ! Je crois aux faits. A l'amour de la femme pour le mari qui la rend heureuse, du mari pour la femme qui le rend fier, de la mère et du père pour l'enfant... Je crois à tous les amours accompagnés d'un qualificatif... amour conjugal... filial... palernel... ce que vous voudrez...
L AMERICAL\F, îl
Je crois à ramour-propre surtoul! Mais jo ne crois pas à l'amour sans épithète !... Cet amour-là n'est qu'un farceur... 11 protend qu'il n'a que des ailes... Allons donc! Il a des pattes... et des grilles!...
— C'est-à-dire, fit M. de Solis, qu'à ramener votre théorie à la pratique, il n'y a pour tout homme d'autre passion que celle de son foyer et d'autre salut que le mariage?
— Voilà! répéta Fargeas, joyeusement.
M. de Dernière crut bien embarrasser le médecin :
— Alors, docteur, pourquoi ne vous ètes-vous pas marié, vous ?
— Moi? Parce que j'avais 'Une passion...
— La science?
— ■ Parfaitement.
— Vous n'y croyez pas! dit le jeune homme. Fargeas haussait les épaules.
— Il y a tant d'imbéciles qui croient tout savoir sans avoir rien appris. On n'a pas trop de tout une existence de travail pour arriver à se convaincre qu'on ne sait rien! Et puis, quoi? je n'ai pas trouvé la femme qui... la femme...
— Ah ! je vous y prends! Vous cherchiez l'amour !
— Ou l'intérêt !...
— Vous, l'intérêt?... Jamais de la vie!
Le marquis de Solis, pendant ce bavardage léger, regardait, sans les voir, les pêcheuses d'équillcs, rapportant de la mer, leur pelle à la main, ces longs poissons d'argent à tète de brochet, qui cachent leur tête dans le sable, et les pêcheurs de crevettes, rentrant, leur fdet sur l'épaule, tandis que d'autres revenaient, se suivant, leurs paniers à l'épaule, comme une longue et lente théorie de travailleurs.
Il regardait, mais sa pensée était ailleurs. Tout ce qui se disait là, près de lui, semblait réveiller en lui des souvenirs, des sensations endormies, galvaniser des douleui's mortes, et son visage fin, un peu triste, maigre et pâli, avec un front légèrement dégarni, et une barbe noire en pointe, ce visage de soldat pensif, prenait doucement une expression de rêverie triste.
A cette songerie même, le marquis parut s'arracbor pour demander au docteur :
— Vous êtes donc d'avis qu'il y a toujours pour l'homme une femme idéale, faite pour lui et qui présente l'incarnation môme, la réalisation de son rêve?
— Et je suis d'avis que pour tout homme il y en a môme plusieurs, répondit gaiement Fargeas.
— Bon. Mais pour les femmes? dit Dernière.
— Oh ! pour les femmes ! Demandez à Emilienne Delannoy... Demandez môme à mistress Montgomery, qui est une honnôte femme et qui a pourtant déjà changé... d'idéal !...
— M""' Montgomery?
Et Bernière semblait attendre du docteur Fargeas une explication.
— Gomment, docteur, la belle M"'*" Montgomery a... changé... comme cela?
— Oh ! légalement ! Divorcée, la belle M""' Montgomery; mais, mon cher Bernière, aussi honnête que peut l'être une femme...
— Qui n'aime pas son mari.
— Pourquoi M'"^ Montgomery n'aimerait-elle pas son mari ?
— Parce qu'il n'a rien de... de l'idéal, parbleu!
— Ça dépend. On ne sait pas, fit gravement le médecin.
— Eh bien ! si M. Montgomery, qui est courtaud et pataud, est l'idéal de M'"*" Montgomery, qui, en effet, est admirablement belle, belle à sculpter, à chanter, à peindre, tant pis pour nous, qui n'avons plus qu'à nous désespérer.
— Ou à nous consoler avec Emilienne Delannoy, Fanny Richard ou Marianne d'Hozier. Les débits de consolation ne manquent pas. C'est comme les débits d'alcool, ça pullule.
— Et, demanda M. de Solis, cette belle M'"'' Montgomery, c'est?...
— Une admirable et capiteuse créature ! répondit Bernière. Américaine, comme toutes les femmes qui fournissent des épithôtes de parfumeurs aux chroniques. Et, depuis la saison, mettant Trouville en révolution... en ébullition, si vous voulez!... Il n'y a sur le turf de la beauté — vous voyez que je suis moderniste — de comparable à elle que la très belle miss Arabella Dickson ! Ah ! qui est incomparable, celle-là!... A l'heure du bain de miss Arabella, on frète des barques à Deauville pour aller regarder ses bras
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et lorgner sa nuque. Les voitures font prime à ce moment psychologique-là ! C'est très beau, d'ailleurs. Ça mérite d'être vu !
— Et cette M"*" Dickson ? demanda encore Solis,
— La fille d'un colonel. Très bel homme. N'ayant pas l'air de badiner. Un Yankee, Un Mohican. Un type. Il paraît qu'il a joué du revolver, à la tète de quelques cow-boys, contre les Indiens... Comme Bullalo-Bill... Je l'ai rencontré, l'autre jour, devant les petits chevaux au Casino. On faisait cercle autour du trio Dickson, car il y a une mère. Très belle aussi. Ils sont tous très beaux, ces Dickson. D'ailleurs — et Dernière s'étalait avec une nonchalance affectée dans son tonneau d osier — toute cette race américaine humilie effroyablement nos décadences. Nous avons l'air d'anémiés, comme dit le docteur, à côté de ces colosses en pierre de taille. Voyez M. Norton !
— Norton? fit M. de Solis.
Le nom, brusquement, lui faisait retourner la tête, et il interrogeait Dernière pour savoir de quel Norton son cousin pouvait bien parler.
— Mais de M. Norton, le richissime Norton, le milliardaire — pour être plus récent, plus actuel. — Dichard Hepworth Norton, le banquier, qui a acheté l'hôtel de la duchesse d'Escard au parc Monceau et y a logé pour sept ou huit millions de peintures, sans compter les téléphones !
Richard Norton! Ce nom, évidemment, réveillait chez le marquis tout un monde de souvenirs. Il l'avait autrefois bien connu, ce Norton, à New- York, et il le retrouvait à présent sur cette plage normande, après quelle séparation et quelles traverses !
— Il est ici, Norton?...
— Là-bas, dit P'argeas. Son habitation est cette grande maison normande, une des dernières vers les Roches Noires. r)n la voit d'ici.
Le marquis regardait non plus vers la mer maintenant, mais du côté de cette longue ligne de constructions diverses, élégantes ou bizarres, qui, comme des yeux avides de lumière et d'air, ouvrent leur fenêtres sur la mer.
— Là-bas... Voyez-vous?... Un vrai palais, cette villa!... M. Norton y a entassé encore des raretés à profusion... Ce
serait un musée à Paris ! A Trouville, c'est une véritable curiosité... Mais rien nest assez luxueux et choisi, aux yeux fie M. Norton, pour sa femme qu'il adore, et qui est bien, du reste, la créature la plus exquise que je connaisse!
Le docteur ne remarquait point l'expression de vague tristesse qui passait rapidement sur le visage de M. de Solis. Le marquis avait eu, au nom de M""" Norton, un tressaillement léger, une contraction passagère qui n'eût pas évidemment échappé à Fargeas. Mais le médecin, les yeux mi-clos, regardait en ce moment le paysage comme à travers ses cils, pour juger de la qualité de la lumière.
M. de Solis avait d'ailleurs repris bien vite une sorte d'expression indifférente, et il interrogeait le docteur sur M""" Norton, comme l'eût fait un simple curieux des po/iiiinrs de la plage.
Le docteur connaissait d'autant mieux l'Américaine qu'il la soignait. M""" Norton souffrant d'une maladie qu'on cVoyait, à New-York, indéterminée — une névrose, la fameuse, l'inévitable névrose moderne — mais que le maître français devinait bien vite : le germe d'une affection cardiaque, une angoisse ressemblant à l'angine de poitrine. Au tol;il. un pseudonyme de la tristesse. La mort de son père, qu'elle adorait, avait atteint profondément la jeune femme, et, pour l'arracher à une sorte de mélancolie constante, à un chagrin qui persistait sous le sourire même de la mondaine, RichartI Norton avait amené M"'*" Norton en France.
— Alors, triste, M""' Norton? demandait M. de Solis.
— Oui. Et résignée !
— Et adorable ! ajouta M. de Bernière. Des cheveux étonnants ! Châtain clair, couleur bronze, et des yeux!... Tenez, la mer a île ces reflets-là, l'egardez bien !
— Seulement, dit le docteur Fargeas, cette poétique et délicieuse créature a, dans la traversée, failli payer cher la consultation qu'on venait me demander. Le vent, les rafales, la dépression barométrique, amenaient chez elle comme un arrêt dans le battement du cœur, comme une pause de la vie. Phénomènes fugitifs, du reste, et qui disparaîtront radicalement avec du repos!
Puis, après avoir questionné, il semblait que M. de Solis cherchât à ne plus parler de l'.Vméricaine. Il restait là, le