LA FIN DU COMPLOT
Paris ignorait à quel danger il venait d'échapper. Le complot avortait une l'ois encore. Tout étonnés et inquiets de ne pas voir apparaître Favrol du côté de Saint-Roch, les agents royalistes, après s'être un moment concertés tout bas, se séparèrent, allant en hâte aux points de réunion de leurs complices, afin que nulle imprudence ne fût commise. Ils ne tenaient pas à ce qu'un nouveau Bonaparte les écrasât, comme en vendémiaire, sur les marches de l'église. Non seulement les chefs de la nie, comme l'eussent été, si on ne les eût pas arrêtés à l'Elysée, Gadenet et Fontange, mais les esprits plus sérieux, les clichyens iniluents, Pichegru et ses amis, Dertin d'Antilly, le rédacteur en chef de ce Thé que fructidor devait supprimer, José Marchona et les autres, tous furent unanimes à ne rien tenter. Le bruit de l'arrestation de Jacques de Favrol s'était d'ailleurs répandu avec une rapidité étonnante, comme certaines nouvelles courent souvent Paris, aussi promptes que la pensée.
Les Parisiens s'en réjouissaient ou plutôt en parlaient par curiosité, sans se douter que ce Favjol eût, comme il le disait lui-même, troublé avec joie leur quiétude.
— Encore un satané royaliste sous clef, disaient les uns.
— On va encore fusiller du côté de Grenelle; on n'en finira donc jamais, disaient les autres. Le pauvre diable!
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— Le scélérat!
Lé bruit de cette arrestation arriva ainsi jusqu'au quai des Morfondus, oii Paniéla Picoulet se taisait coquette et s"a|)[)rctait à aller rejoindre, on ne sait trop en quel coin de la ville, le fournisseur Uourgoin, le possesseur de la fameuse initiale B., qui avait si fort troublé Picoulet, Bonne (unie aj)])rit en même temps et l'arrestation de Favrol et les exploits de son mari. Une commère, qui revenait par aventure de la rue du Hasard, raconta vivement à M'"'= Picoulet comment les cboses s'étaient passées.
M. Picoulet guettait le comte depuis le matin ; il l'avait vu entrer à l'hôtel; il s'était risqué à sa suite dans l'escalier; il avait, seul, bravé le royaliste armé jusqu'aux dents, et il Pavait atlaqué, au péril de sa vie, avec un pistolet non
charge.
Non chargé'^ lit Paméla.
— Non chargé, dit la commère. Il voulait arrêter le clichtjen sans le tuer, afin qu'on pût connaître par lui ses complices. C'est tout bonnement héroïque. (Juel patriote que le citoyen Picoulet !
Paméla n'en revenait pas. Etait-ce bitm vraiment son mari qui venait d'accomplir ces hauts faits? Picoulet avait arrêté le comte de Favrol ! Etait-ce posiiible? Comment ! avec son instinct de femme, elle pouvait s'être méprise elle-même sur le compte de Jean-Baptiste au point de le méconnaître aussi longtemps? Toujours est-il que, troublée par ces ré- Ik'xions soudaines, bonne amie laissa passer l'heure du rendez-vous avec Bourgoin. Pour la première fois, elle attendait son mari avec quelque impatience ; elle avait hâte de le voir. Le pauvre Picoulet ne sut jamais pourquoi et de quelle façon il évita un nouveau faux pas à sa femme.
Picoulet ne s'expliquait point très bien comment, poursuivant Paméla, il avait atteint Jacques de Favrol ; mais, grisé par le succès, il se demandait déjà si son llair habituel et non le hasard n'était pas l'auteur de cette bonne fortune. Picoulet se sentait d'ailleurs un })eu consolé de n'avoir pas trouvé bonne amie dans cette chambre d'hôtel,
— Je la soupçonne peut-être à tort, se disait-il; elle s'est peut-être repentie.
Il fut étonné et ravi lorsqu'il rentra, le soir, dans sa de-
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meure — très tard, car sa journée fut bien remplie — de trouver Paméla debout, impatiente de le revoir.
— Ah! c'est vous? dit-elle avec un sentiment de curiosité avide qui ressemblait à de la joie. Je vous attendais avec une impatience...
— Vous, bonne amie ? fit Picoulet tout satisfait.
— Est-il possible, est-il vrai que vous ave/ arrêté le courte (le Favrol ? demanda Paméla, encore incrédule.
Picoulet se reni^orgea et regarda bonne aniif d'un œil attendri.
— Non seulement cela est possible, mais cela est, fit-il.
— Favrol est arrêté?
— Arrêté.
— l*ar vous ?
— Par moi. 11 est à la Conciergerie.
— l']t vous avez risqué pour cela?...
— Oh ! rien...
— Rien ! Un homme qui venait d'assassiner une femme !
— Oui, le misérable! 11 y a des hommes assez lâches...
— Vous avez là un bon sentiment, Jean -Baptiste, dit Paméla aussitôt. Est-ce que j'aurais été injuste envers vous ?
Le pauvre Picoulet poussa un gros soupir et regarda encore bonne amie avec des yeux humides.
— Très injuste, dit-il.
— Je commence à le croire, reprit-elle; mais ne voudriez-vous jamais me pardonner ?
— Vous... pard... Ah! malheureuse Paméla! mais vous ^avez bien comme je suis faible... Vous pardonner!... Tenez, embrassez-moi, bonne amie, et faisons du passé table rase. Je passe l'éponge sur mes souvenirs... C'est que je ne suis pas un mé'chant homme, voyez-vous, et je vous aime tant!...
— C'est vrai, dit Paméla, et maintenant on ne pourra plus vous reluser l'avancement auquel vous avez droit.
Picoulet eut encore un accès de philosophie attristée :
— Voilà bien les femmes, se dit-il. J'ai réussi, elle revient à moi; j'avance, elle ne me quitte plus. Enfin, il ne faut pas se plaindre : on est si heureux de retrouver toutes CCS choses-là.
Et il caressait, de sa main droite, le dos de la main do Paméla, qn'il tenait appuyée sur sa main gauche.
— Bonne amie, dit-il encore, me permetttrez-vous maintenant une seule question ?
— Laquelle?
— J'ai trouvé... — ne m"en veuillez pas — j'ai lu... certaine lettre... signée... — vous allez vous lâcher... — signée A*... Quest-ce que ce Ji ? que signifie?...
— //... Oh I fit honiic amie, n'en parlons plus; il n'y a qu'un r>... en ce monde-ci, et c'est vous, puisque vous vous appelez Baptiste.
L'explication suffit à Picoulet, qui rayonnait et qui, tout en se couchant ce soir-là et ôtant ses habits, fredonna un air d'autrefois, lui qui ne chantait plus, et répétait tout guilleret un couplet de jadis :
Tante Habet, avez-vous vu, Landerinelte, Turlulu ]Ma douce brunctte ?
— Après tout, il est encore gai, se disait l'aniéla, qui l'écoutait et regardait l'ombre de Picoulet, projetée sur le mur par la lumière, aUer et venir comme celle d'un jeune homme.
La nouv(dle de l'arrestation de Favrul n'était pas seulement parvenue au logis de Picoulet. Dès qu'ils avaient appris ce qu'ils appelaient déjà la catastrophe, })lusieurs amis de ]\1""^ de La Jarric avaient couru à Tliotel de la rue de Grenelle. LesMorin faisaient déjà leurs malles. La comtesse Uégine sentait que, celte fois, tout était perdu. Favrol prisonnier, c'était le complot terminé, la lutte de Paris ajournée; c'('tait la fin de tout espoir. 11 ne fallait plus compter (jue sur les bandes de Frotté ou de Ijourmont en province, et une guerre civile, une nouvelle Vendée, n'olTrait plus que des chances incertaines ; ce qu'il eût fallu conquérir, c'était Paris.
Peut-ôtre eût-on dû agir, malgré l'arrestation de Favrol, mais l'incertitude se changeait déjà en désespoir. Les conjurés étiimt certains que le Directoire mjiintunant eut lui-
même demandé la lutte à main armée, pour en triompher plus facilement. Le désarroi était complet; c'était la débâcle.
— Il n'y a plus qu'à fuir, dit Régine à ses amis ; mais comment?
Elle songea aussitôt à Laurent Lafresnaie.
Elle ignorait qu'à cette heure même on apportait à cet homme le cadavre de celle qu'il avait aimée.
La civière avait traversé les rues, escortée par les commentaires de la foule.
— C'est la victime de Eavrol !
— Le bandit ! Il ne se contentait pas de conspirer, il tuait.
— Elle ne voulait pas être sa maîtresse, il l'a poignardée!
— Mais on dit au contraire...
— On ne sait ce qu'on dit. La citoyenne Lafresnaie était une honnête femme et Jacques de Favrol un suppôt des Anglais. Jugez !
Et la triste civière continuait son chemin.
M""" de La Jarrie, inquiète, éperdue, était accourue chez le secrétaire général. Elle trouva Lafresnaie pâle, semblable à un vieillard, et qui lui dit, d'une voix étrange, comme eût parlé un fou :
— Elle est là !... Là, dans ma chambre ! D'un geste raide, il montrait une porte close.
La comtesse Régine se sentit involontairement troublée devant la douleur immense de ce malheureux.
— Que me voulez-vous? dit ensuite Lafresnaie un peu brusquement.
— Je venais, fit la comtesse, vous demander un saufconduit. Vous êtes encore secrétaire général ; votre signature équivaut encore à la liberté. Je veux fuir. Dans quelques heures, il serait trop tard.
— Un sauf-conduit? répéta Lafresnaie... un passe-port? C'est juste, il s'agit de votre salut. Vous avez raison... il faut fuir.
Il remplit en hâte les lignes laissées en blanc d'un feuillet de papier imprimé et y apposa le sceau ministériel.
— Je puis donner à d'autres, fit-il avec amertume, ce dont je ne voudrais plus moi-même : la liberté et la vie !
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— Quoi ! dit Régine, vous renoncez. .
— Prenez ce papier, dit-il brusquement... et que Dieu vous pardonne le mal que vous avez fait !
La comtesse Régine regarda fixement Laurent Lafresnaic, qui leva sur elle ses yeux mornes el rougis.
— Oui, dit-il avec une voix creuse et déchirée comme ceUe d'un phtisique, oui, vous avez fait en ce monde, vous et les vôtres, l'office de bourreaux! Après avoir tué en moi la foi de ce que j'avais adoré, vous avez collaboré à celle o'uvrc infâme : la mort de l'être que j'aimais le plus au monde ! — Ce Favrol ! J'ai été assez fou, assez misérable pour le croire lorsqu'il accusait André, mon fils ! Et moi-même, devant la voix de cet enfant, qui est la vérité, qui est l'honneur, je me roidissais dans mon crime, je persistais à être votre complice! Tandis que le seul coupable, suborneur et lâche, c'était lui ! — Oh ! je ne vous accuse pas, reprit Laurent. Quel est le coupable, si ce n'est moi, moi qui ai trahi ma conviction première, moi, jacobin d'hier, devenu l'égal des aventuriers d'aujourd'hui? L'ambition, la soif du pouvoir, j'obéissais à tout cela! Je suis aussi méprisable que vous, plus méprisable; car vous vous serviez de moi, et je vous avais haï autrefois. Plébéien, je m'étais allié à vos gentillâtres affamés, à vos avides commissaires royaux ; né du peuple, je m'étais fait le laquais de courtisans infâmes! Je mérite lout ce qui me frappe. J ai été un lâche, et non seulement un lâche, mais une dupe et un niais. Tout ce que j'éprouvais de haine contre votre caste, contre votre orgueil, contre vos prétentions, contre votre ingratitiide. se réveille en moi aujourd'hui. Je me retrouve tel qu'autrefois, furieux, prêt à donner l'assaut à vos insolences. Imbécile, qui pactisait aA-ec les éternels ennemis de notre sang ! Savez-vous ce que je regrette? C'est l'échafaud qui vous atteignait, c'est la hache qui vous frappait, c'est la justice révolutionnaire. Je ne suis plus rien, je suis un serviteur inlidèle d'une cause terrible, une non-valeur, un traître : mais, si j'avais un quart d'heure de cette puissance que j'ai tenue dans ma main comme on tient un glaive, je servirais plus effroyablement les colères du passé, je serais implacable, je frapperais, je punirais, je raserais tètes et châteaux ! Vous m'avez tout prisj vous m'avez tout
LES MUSCADINS 'l();j
volé : la l'i-mmo qiK* j'aimais, raiïcctioii d»^ mou (ils, le rcàpcct (le moi-même ! Je vous arracherais tout à mon tour, tout, entendez-vous? tout, et ce iu\ serait pas assez de vos milliei's d'existences pour payer mou bonheur perdu!
Cet homme était ell'rayant en parlant ainsi; une écume siinglante montait à ses lèvres convulsées. La comtesse Rél^ine, malgré sa résolution impassible, éprouvait, devant cette fureur hideuse, un sentiment de crainte.
— Tenez, dit-il avec rage, fuyez, puisque je vous ai remis ce passe-port : prolitez de ce que le nom de Lafrfs/iaie n'est pas encore le nom d'un criminel. Si vous ne partiez pas, je crois que j'éprouverais je ne sais quelle joie farouche à vous entraîner avec moi et à me venger de vous, la complice dtî l'avrol, de vous qui êtes noble, riche, saine et sauve, et qui fuyez, et qui, après avoir acheté des consciences à Paris, allez, je ne sais où, continuer vos tralics et vos aventures. Partez ! partez !
La comtesse Régine fit un pas en arrière; il la retint tout à coup en la saisissant par le poignet :
— iSon, dit-il. Auparavant, voyez!
Et, ouvrant brusquement la porte qu'il désignait tout à l'heure, il montra, étendue sur son lit, vêtue de ses vêtements noirs, Jeanne, les bras roidis le long de son corps, et qui, morte, semblait dormir.
Régine devint pale devant cette morte si admirablement belle.
— C'était toute ma vie, dit Laurent. // me l'a arrachée. Puis, refermant la porte, comme s'il eût été jaloux même
d'un regard de femme jeté sur le cadavre :
— Mais on le tuera, dit-il avec la même rage et le même égarement Jeanne sera vengée. On le frappera, le misérable! L'échafaud l'attend, l'échafaud est prêt!
Il arracha la cravate qui serrait son cou et tomba accablé sur un fauteuil.
Régine voulut s'approcher de lui. Il la repoussa du geste.
— Partez, dit-il sourdement.
La comtesse Régine s'éloigna en lui jetant un dernier regard. Cet homme, qui, ftiible et furieux, avait en lui cette exaltation farouche qui fait les ïorquemada ou les Marat,
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lavait terrifiée. Elle devait partir le soir môme et gagnai^ Calais, puis de là l'Angleterre, où elle allait vivre de hasards en attendant des jours meilleurs. On retrouva son noni^ mêlé au drame épouvantable qui termina, à Londres,' la' vie du comte d'Entraigues et de sa femme, la Saint- Huborli.
Laurent Lafresnaie, demeuré seul, prit dans le tiroir de son bureau un pistolet chargé, et écrivit sur un papier ces lignes rapides :
« La mort fait tout pardonnci^ Andrc. Que le souvenir de « ton père soit celui diin honune qui, t'at/ant méconnu, « t'avait beaucoup aimé. »
Il cacheta de cire noire une enveloppe, écrivit dessus : Pour mon fils, et passa froidement, son pistolet à la main, dans la chambre où gisait le cadavre de Jeanne.
Là, collant une dernière fois ses lèvres sur les lèvres glacées de la pauvre morte, il pleura un moment; puis, se relevant, il appuya le canon de son pistolet sur sa tempe droite et fit feu.
La cervelle jaillit sur le vêtement noir de Jeaime Lafresnaie.
Lorsqu'une heure après le capitaine André accourut pour voir son père, il ne trouva que l'enveloppe cachetée où Laurent Lafresnaie avait imploré le pardon de son fils.
André se demandait comment on ne devenait pas fou après tant d'épreuves. Il passa dans une consternation morne les journées qui suivirent. 11 lui semblait qu'il n'y avait plus en lui rien de^' vivant. 11 ne songeait à rien ; il vivait encore, parce qu'il fallait vivre, comme une machine fonctionne. Il se roidit pour conduire à leur dernier asile Jeanne et Laurent, enterrés le même jour, côte à côte. Puis il lu^vint chez lui, se disant, se répétant :
— Tout est fini. Il me reste à remplir mon devoir de soldat, voilà tout.
André était écrasé, et quelle que fût sa force d'àme, la dure et incroyable succession de coups qui Lavaient frappé venait de faire de ce mâle jeune homme une sorte d'enfant
anéanti par la donlcnr. Tant de morts à la fois et qui tous avaient si longtemps rempli sa vie ! Le passé tout entier gisait maintenant dans ces fosses de ce cimetière de Montmartre qu'on appelait alors le champ du rppos. Ses cheveux avaient blanchi vers les tempes. Il se demandait si désormais il aurait la force de survivre et de durer. Devant son père mort, il n'éprouvait plus d'autre sentiment qu'une liliale pitié, et Laurent Lafresnaie fut pleuré comme s'il n'eût pas été coupable.
x\ndré était seul ainsi, accablé, dans sa chambre, lorsque la porte s'ouvrit et une femme apparut, à demi enveloppée; dans des écharpes de dentelle. Il poussa un cri. C'était Marcelle; c'était la seule consolation qu'il pût rencontrer dans son désespoir immense.
— Vous? dit-il avec une effusion touchante, et en n'essayant pas d'arrêter les larmes qui lui montaient aux yeux. Vous, Marcelle? k\\\ soyez bénie pour n'avoir pas oublié celui qui soutire tant!
— Et ne sais-je donc point, fit-elle de sa voix harmonieuse, ce que c'est que la soulTrance ? Je viens alléger la votre et vous dire de partager la mienne.
— Marcelle, dit André, ma vie est à vous, disposez-en, et sachez bien que votre apparition ici est déjà le salut pour moi 1
Marcelle le regarchi un moment avec un air de franchise, où l'atTcction vraie s'alliait à la pitié non moins profonde.
— André, dit-elle lentement, mil en ce monde n'a le droit de me demander compte de mes actions, et je suis libre de ma destinée. Je n'ai jamais rencontré autour de moi un homme doué de vertus aussi nobles que les vôtres, et frappé — à cause der^ela peut-être — de mallieurs aussi cruels. Si le dévouement peut alléger vos maux, le mien est avons; si l'affection sincère peut remplacer les atfections mortes, mon cœur, André, vous est acquis. Vous avez votre devoir à remplir, je le sais ; soldat, vous avez peut-être des dangers nouveaux à braver, et, tant que la paix n'est pas conclue, vous appartenez à la patrie. Eh bien ! si vous succombez, André, je serai votre veuve; si vous revenez, je serai votre femme !
iGC» ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CI.ARETIE
Andn'' (''('f)iitait, comme s'il eût cntondu une miisiqno, los douées pnroles do la jomio fille. 11 la regardait avec des yeux émus et mouillés de pleurs ; il se sentait comme ljer(-é et caressé par cetle tendresse pénétrante et profonde.
Un éclair de joie inattendue, qui j-endit à son visage son expression superbe de fierté, passa devant ses yeux lorsque Marcelle prononça ce nom cher de femme. 11 lui saisit les mains, il les baisa avec ivresse; il s'abandonna, pénétré de bonheur, à cette consolation et à cet amour.
— Marcelle, ma bien-aimée Marcelle, vous éles pour moi le prétexte de vivre! Que vous êtes bonne, et chère et adorée !
El s'excusant de ses larmes nouvelles :
— Il faut me pardonner, dit-il; je ne sais pas beaucoup, moi, ce que sont les pleurs de la joie !
— La vie nous garde peut-être des revanches heureuses, fit Marcelle, et nos communes épreuves se changeront, qui sait? en une félicite commune.
Elle était accourue vers André en quittant Porhourd, qui avait tenu à tout lui dire, et le secret de la mort de Marianne et celui de la naissance du petit Jacques. Marcelle avait frissonné en apprenant quelle main avait atteint la pauvre Marianne, car Favrol l'avait littéralement tuée. Il y a des poignards invisibles qui atteignent plus facilement le C(i'ur que les lames d'acier les mieux trempées. M"*" de Kermadio s'était sentie troublée encore jusquà l'àme, lorsque le vieux chouan lui avait révélé la jonglerie de Favrol et de M""' de La Jarrie. Cette ignoble comédie, où l'enfant de Marianne avait joué un rôle qui avait peut-être hâté sa fin, souleva de dégoût le cœur de la noble fille.
— Et c'est à cela, dit-elle, qu'on associe le souvenir de notre roi mort !
Les dernières illusions de caste s'étaient évanouies pour elle devant la réalité de ces combinaisons hideuses.
— Voilà à quoi des pauvres gens comme nous servent d'instruments, disait Porhouêt on hochant la tête.
Le paysan n'avait plus qu'une pensée : emporter en terre bretonne le fils de Marianne.
— C'est un vœvi que j"ai fait, disait-il, le dernier. J'escorlerai sa p;tuvre petite bière jusqu'au pays. Il avait raison :
LES MUSCADINS ï(\ l
il aura ce qu'il voiilail; il l'entendra encore, le soupir de la grande mer ! 11 l'entendra, le vent do la côte, comme il disait ; le vieux Porhouët le désire ainsi. 11 dormira à côté de sa mère, et j'aurai, en attendant que je me couche au même endroit, uu coin de ce monde où poser les genoux... si je pi-ie encore, car décidément le ciel est sourd ! Mais, s'il n'entend pas, fur entendront, ma fille et le petit !... Je veux revoir Moi'laix, notre demoiselle... 11 faut partir...
— iSous partirons, répondit Marcelle.
Elle frissonnait encore lorsqu'elle songeait que Favrol avait pu lever les yeux sur elle, ce Favrol maintenant accusé d'un crime, en compagnie des deux hommes arrêtés à l Elysée, Fontange et Cadenet.
Le Directoii'c exécutif avait ordonné, en effet, que les pièci's et renseignements relatifs aux prévenus seraient remis au général commandant la 17^ division militaire, pour être par lui transmis, conformément à la loi, au capitaine-i-apporteur du conseil de guerre permanent de cette division. Mais celuici s'était déchargé de l'atl'aire entre les, mains des juges criminels; Jeanne Lafresnaie n'était pas morte en vain. Ce n'était pas comme conspirateur ni comme agitateur que Jacques de Favi'ol devait être jugé.
Chez le complice de d'Entraigues, la justice frappait le meurtrier d'une femme avant le traître envers la patrie. Cadenet et Fontange n'avaient d'ailleurs eu garde d'oublier qu'ils avaient eu pour complice le comte en attaquant Bois- David. Ils l'avaient déclaré dès le premier jour de leur arrestation. Devant le tribunal criminel, Jacques de Favrol, au surplus, ne se défendit pas; il conserva son front hautain, son attitude d'Ajax indompté. Sur la question de savoir s'il n'était pas l'agent du comte d'Entraigues, il répondit fièrement :
— Je ne suis l'agent de personne; j'agis pour moi, selon mon intérêt et mes instincts !
Il refusa de se défendre de l'accusation d'avoir assassiné Jeanne Lafresnaie. Mais tout l'accablait, les preuves étaient écrasantes : la sentence rendue contée le comte de Favi'ol ne pouvait être qu'une sentence de mort.
11 entendit la lecture de l'arrêt sans pâlir. Reconduit dans
sa prison, une fois seul, il se sentit cependant le cœur mordu de réflexions amères.
— Plus de salut possible, se dit-il. Voilà la chute. Tout est dit. Qu'est-ce que la vie de ce monde? Audacieux et timides arrivent donc tout de même au bord du fossé? et qui sait, en ce cas, s'il ne vaut pas mieux être des seconds que des premiers ?
Puis, repassant sa vie écoulée, ses aventures, son existence sensuelle, capiteuse, affolée, ses amours, ses caprices, ses épreuves, se revoyant tour à tour banquier à Londres, pauvre hère à Amsterdam, officier sous Condé, conspirateur à Paris :
— Et pourquoi tout cela, pourquoi tout ce mouvement, tous ces périls bravés, toute cette fièvre? Pour aboutir à six pieds de terre, tandis qu'un maître niais et un puritain désagréable, comme le capitaine André, épousera sans doute la seule femme que je regrette et que je n'aie pu posséder. Ce serait à croire, vive Dieu ! que le meilleur moyen de n'être pas dupe serait d'être tout bourgeoisement honnête. Je serais, ne fût-ce que par intérêt, capable de le devenir, ajoutait-il avec ironie, si je recommeui^ais ma vie.
Une pensée irritait et humiliait Favrol ; sa cause avait été confondue avec celle de Gadenet et de Fontange. Fontange et Gadenet venaient d'être condamnés avec lui. Un dernier sentiment d'amour-propre, un suprême préjugé, donnait, à ce propos, à Jacques de Favrol, des accès de méchante humeur.
— Mon sang se mêlera à ceux de ces drôles ! se disait-il.
La guillotine aussi lui produisait par avance une impression de dégoût. Il fût mort sans pâlir sous le feu des soldats en leur faisant le commandement suprême ; mais cette planche à bascule, ces courroies, ce panier, ce couperet, lui donnaient, quand il y songeait, le frisson.
C'était une impression purement physique. L'àme était implacable et demeurait de fer, le corps seul reculait. Jacques était assez fort pour surmonter cette terreur d'épiderme, mais il s'en all'ectait par avance.
— La machine humaine est mal agencée, disait-il; cette sotte carcasse Iraiiirait facilement la volonté.
L'heure venue, Favrol maîtrisa toute émotion et se retrouva intact avec son audace amère. Le Titan réapparaissait à la dernière lieure. On le conduisit à la barrière Renversée — barrière du Trône — où l'échafaud attendait.
Fontange était comme abêti dans la voiture, Cadenet regardait la foule en ricanant.
— Désagréable fm, dit-il ironiquement à Favrol. On regretterait facilement sa vertu première.
C'était sous une autre forme la pensée qui hantait le cerveau de Favrol.
Au pied de l'échafaud, le comte dit à ses complices, en les laissant passer devant lui :
— Après vous, coquins !
Fontange fut exécuté le premier; il était déjà à demi mort.
Jacques de Favrol entendit Cadenet qui disait sur la plate-forme :
— Sans rancune, citoyen bourreau !
Favrol monta lentement, fièrement, les marches de la guillotine. Après avoir pris soin de ne point marcher dans le sang déjà versé, il promena sur la foule, sur la mer d'êtres humains qui entourait l'échafaud, un regard assuré et sinistre :
— Qui saura jamais, dit-il, combien, parmi tous ces gens qui regardent, ont autant mérité que moi de finir comme je finis ?
Il se laissa attacher sans faire un mouvement.
— Baste ! murmura-t-il, la guillotine vaut encore mieux que la misère !
Le bourreau poussa le ressort et la tète tomba.
L'avant-dernier jour de ce mois d'août qui avait vu la fin du complot de Jacques de Favrol, le 13 fructidor an V, Paris était en fête. Le Directoire célébrait, à la veille de la paix qui devait être Campo-Formio, une des cérémonies à la fois guerrières et civiques qui montaient aux cerveaux et retrempaient les âmes. Le général Bernadotte, le futur
prince de Ponte-Corvo et roi de Suède h venir, présentait aux directeurs de la République française les derniers drapeaux conquis par l'armée d Italie.
Le citoyen Yisconti venait d'être reçu en qualité de ministre plénipotentiaire de la Répul>liquo cisalpine près la , République française, et la cérémonie s'était passée dans les grands appartements du Luxembourg, lorsque le ministre de l'intérieur invita le Directoire à descendre dans la première cour du palais, la salle des séances n'étant pas assez vaste pour la cérémonie de la présentation de ces derniers drapeaux. Bessière et Augereau en avaient apporté déjà en ventôse, comme Masséna en floréal. Bernadotte venait offrir à la patrie le suprême trophée gagné par ses enfants.
Le Directoire, précédé de ses huissiers et messagers d'Etat, et accompagné de ses ministres et du corps diplomatique, se rendit alors lentement dans la" cour du palais et, au milieu des acclamations, se plaça sur une estrade élevée dans le milieu, au pied de l'arbre de la Liberté. Un trophée des drapeaux autrichiens pris à Mantoue ou sur les champs de bataille frissonnait, suspendu aux branches vertes du peuplier et surmonté d'un drapeau tricolore qui dominait les étendards vaincus.
La foule garnissait les fenêtres du palais et remplissait la cour. Les couleurs claires chatoyaient,- les bijoux brillaient sous le beau ciel d'août, les beautés souriaient à la pompe guerrière ; la garde à cheval du Directoire, rangée en double haie autour de l'estrade, se tenait immobile, et la garde à pied garnissait la cour, repoussant les curieux et les curieuses qui agitaient leurs éventails et leurs ombrelles tricolores.
Un corps de musique militaire jouait le chant de Méhul, la Marseillaise, ou l'air patriotique :
Veillons au salut de l'empire.
Veillons au maintien de nos droits; Si le royaliste conspire, Conspirons la perte des rois !
Tous les yeux se tournaient vers l'amphithéâtre élevé au milieu de la cour, surmonté d'une statue de la Libeité et
omô (lo trophées militaires. Cinq si('iies étaionl places an fond de la partie su})érieure et occupés par les cinq membres du Directoire, en grand costume d'apparat, Barras an milieu, superbe et rappelant le dicton du Var : Noble comme les Barras, aussi anciens que le rocher de la Provence ; un sixième siège, adroite, pour le secrétaire général; d'autres, sur deux estrades latérales, pour les ministres. I^e corps diplomatique était assis des deux côtés de l'amphithéâtre. On se monlrait Augereau, cet Augereau qui avait signé un ordre du jour déclarant que tout officier qui appellerait un de ses collègues nujnsienr serait cassé de son grade, et l'on se disait : « Regardez-le, c'est lui qui sauvera la République ».
Des trophées de drapeaux, élevés en l'honneur de chacune des armées de la République, étaient ombragés par des arbres verts et des guirlandes de feuilles de chêne et de laurier. L'ambassadeur de la Porte-Ottomane, demeuré en paix avec la République et qui avait pu assister à toutes les dramatiques scènes de la Révolution, regardait, à travers un binocle énorme, cette dernière cérémonie patriotique et joyeuse. Il saluait, aux fenêtres du Luxembourg, M""" Tallien demi nue.
Derrière Augereau, pâle, mais superbe dans son uniforme de grande tenue, André Lafresnaie, la main appuyée sur la poignée de son sabre, dirigeait aussi ses yeux sui" une des fenêtres de la cour où l'on se montrait une jeune fille vêtue de noir, le bras appuyé sur une façon de paysan aux cheveux blanchis et qui regardait fixement cette fête, ces drapeaux, ce déploiement de force et de vie, en se disant :
— Gela est beau !
Le sentiment de la patrie victorieuse enflammait Fàme de Pierre Porhouët, le marin de Praya.
Et André, regardant Marcelle, songeait :
— C'est là ma consolation et ma vie, l'amie souhaitée, la confidente, la consolation, l'amante, la fiancée!
Des voix s'élevaient, harmonieuses. C'étaient les élèves du Conservatoire de musique qui chantaient Vl^tjmne à la liberté.
Une salve d'artillerie annonça l'arrivée des drapeaux et du général Bernadotle, chargé de les présenter. Il se fit dans
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la foule parée, curieuse, un brouhaha et un remou immense ; puis Bernadolte, éh^gant dans son uniforme d'officier général, Fécharpe à la ceinture, entra au milieu des acclamations universelles. 11 précédait des vétérans portant chacun, « avec la fierté républicaine », disait le Moiiilcur, un drapeau autrichien.
— Vive la République ! Vive le Directoire ! cria la foule.
Le général, arrivé à l'estrade, fut présenté au Directoire par le ministre de la guerre. Il salua; puis, d'une voix assurée et dans le style du temps, il fit lentement ce discours, que devait conserver l'histoire :
« — Dépositaires suprêmes des lois, dit Bernadotte fermement, certains du respect et de l'obéissance constitutionnelle des soldats de la patrie, continuez d'exciter l'admiration de l'Europe; comprimez les factions et les factieux, terminez le grand ouvrage de la paix : l'humanité la réclame, elle désire qu'il ne soit plus versé de tlots de sang. Mais si, comptant sur nos divisions domestiques ; si, comptant plus encore sur leurs liaisons avec les déserteurs de la cause de la liberté ; si, dis-je, nos ennemis formaient des prétentions exagérées, nous reprendrons les armes, et nous marcherons au combat avec l'apareil menaçant qui suit les armées; mais nous marcherons assurés de la justice de notre cause, précédés par l'augure de la victoire 1 »
Alors le président actuel du Directoire, le tJiéophilanthrope La Réveillère-Lepeaux, répondit par une assez longue harangue, où, parlant du pacte honteux de ceux qui voulaient vendre à F ri ranger la cause rèpuldicaine, il jura, par les exploits des soldats d'Italie, du Tagliamento et du Rhin, que le Directoire exécutif braverait tout pour assurer aux Français leur liberté, leur constitution, leurs propriétés, leur repos et leur gloire. « J'en jure, ajouta La Réveillère, par la volonté nati^ude et par la valeur de nos guerriers, la liépuhlifjue sera sauvée, la République sera pidssante, glorieuse et tranquille. »
Une acclamation immense, sortie de toutes les poitrines, répondit aux fermes paroles du directeur.
Et, tandis que le président serrait Bernadotte sur son cœur, la fumée des canons tirés dans le jardin montait dans
le ciol bleu (raoùt et se dissipait légère, comme s'envolent les beaux rêves.
Le Directoire avait fait (Hablir, quelques jours auparavant, les tableaux des campagnes des Français, et il résultait des dmix premiers que, depuis le 8 septembre 1793 jusqu'au 19 février 1797 (vieux .style), les aruiées républicaines avaient gagné 231 victoires, dout 31 en bataille rangée ; tué à l'ennemi lo2,600 hommes, fait prisonniers de guerre 197,771 bommes; pris 233 places fortes ou villes importantes, 319 forts, camps ou redoutes, 7,963 boucbes à feu, lcS6,7(;2 fusils, 4,388,150 livres de poudre, 287 drapeaux, etc., etc.
Comme toute cette gloire enflammait et grisait les cervelles françaises !
Dans le jardin du Luxembourg, les bataillons de l'armée d'Italie fêtaient gaiement sous la tente la remise des drapeaux. Les soldats, assis sur des bancs de bois, autour d'une large table chargée de verres et d'assiettes, et au centre de laquelle fumait, savoureuse et chaude, une appétissante soupe aux choux dans une gamelle immense^ mangeaient de bon appétit, chantaient, riaient, confondus avec les citoijenurs; en bonnet blanc et les patriotes en bonnet rouge. De grands mats ornés de banderolles tricolores agitaient leurs drapeaux au-dessus des tètes ; des faisceaux de drapeaux clapotaient au vent dans les vertes brancbes d'un peuplier. xVu loin, on dansait en rond autour d'un arbre de la liberté, on buvait en chantant sous la tente ; un soleil gai animait, illuminait tous les visages et les robes des femmes et les feutres des soldats ; et, de t&mps à autre, quelque grenadier, levant son verre, buvait à la beauté et entonnait quelque couplet de la chanson de la Gamcllf pafnotique :
Ah ! s'ils avaient le sens commun, Tous les peuples n'en feraient qu'un ; Loin de s'entr'égorger, Ils viendraient tous manger A la même gamelle.
Vive le son ! A'ive le son !
Mangeons à la gamelle, A'ive le son du chaudron !
— Vive le son du canon ! répondait un autre
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Tous CCS gens reprenaient on cœur et ion riait. On eût dit Ici rue Saint-.lacques en juillet 179i,Avec ses deux files de tables et son repas libre comme celui des* agapes communes de lanliquité.
Dans la grande cour du palais, les vétérans portant les étendards défilaient devant le Diretoire. A chaque drapeau, on acclamait le (juerrier qui le présentait. La foule immense, dans le jardin, attendait qu'on lui montrât ces glorieux trophées.
Les drapeaux furent, comme ceux de Mantoue, en ventôse, promenés dans le jardin aux cris de :
— Vive la République !
Puis les vétérans revinrent dans l'intérieur du palais, escortés par la garde montante, et déposèrent, sous les yeux des directeurs, les drapeaux déchirés à côté de ceux apportés en ventôse par Augereau et Oessière, et en tloréal par Masséna.
Au moment où les trophées étaient déposés devant Barras et Rewbell, le vieux Porhouët, qui s'était approché du capitaine André, lui dit avec une émotion profonde et grave :
— C'est là la vérité, cette fois : la pati'ic ! Défendre le sol, sacrifier sa vie pour lui, voilà pourquoi les braves gens sont nés ! Je vous remercie de me l'avoir fait comprendre î Pourquoi donc suis-je trop vieux pour vous suivre aux grandes guerres? Je prendrais le fusil, moi aussi, et dirais : En avant !
— Vous avez à veiller sur un être qui vous est cher comme votre enfant, Porhouët, répondit x\ndré ; n'est-ce pas un assez beau rôle ?
— C'est vrai, ht le vieillard. M"'' de Kermadio est toute ma famille ! Nous demeurerons tous deux en Bretagne, vous attendant et vous gardant, entre deux batailles, votre part de bonheur !
— Oui, fit André en prenant la main de Marcelle, fjuelle étrange chose que la vie ! Je ne croyais pas que le bonheur fût fait [)our moi, et cependant...
— Et cependant, répondit Marcelle rougissante, vous avez rencontré une femme qui vous a compris et qui vous a aimé, André, et qui sera fière de porter votre nom de loyal
LES MUStAiilXS Ho
soldat. Si lo bonhoiir est dans rcslime miitucllo et la coniànce absolue, vous l'avez trouvé !
Il pressa lentement la main de Marcelle, el, tandis que les rétérans se retiraient, ces trois (Mres, réunis par des douleurs et des joies communes, demeuraient ainsi, près d'une les croisées du Luxembourg donnant sur le jardin, et — respirant l'atmosphère embaumée du dehors, d'où montait |une odeur d'orangers — ils restaient immobiles, souriants, )erdus dans leurs rêves, et semblables, au milieu de cette Roule, à des naufragés qui, après des épreuves terribles, se ^pressent les uns contre les autres, heureux de s'être retrou- |vés et sans doute pour toujours.
Dans les allées du Luxembourg, en ce moment même, on portait en triomphe un petit homme qui venait d'être reconnu par la foule et qui avait, disait-on, sauvé la République en arrêtant le complice du comte d'Entraigues. C'était -M. Picoulet, qui se défendait de son mieux contre ceux qui lui décernaient les honneurs du triomphe, et qui disait, toujours confus :
— J'aimerais miiMix pas !
11 songeait cependant, tout en répétant son mot d'habitude, que honnf amie serait bien fière, si elle l'apercevait ainsi porté sur les épaules de ses concitoyens.
Depuis le procès du comte de Favrol, Jean-Baptiste Picoulet était le héros des conversations parisiennes. Le président du tribunal l'avait tout haut félicité à l'audience. On s'était extasié sur le courage avec lequel Picoulet avait essuyé le feu de son redoutable adversaire ; le feutre troué de l'agent ligurait parmi les pièces à conviction. La naïveté avec laquidle Picoulet fit sa déposition témoigna même de son intrépidité : « Je ne savais pas... Je ne me doutais pas! » Chacun remarqua, à ce propos, combien le vrai mérite est modeste.
Bonne amie surtout fut étonnée et fut ravie ; elle fut même rougissante. Elle semblait ne point se pardonner d'avoir pu méconnaître un homme de la valeur de Picoulet. Elle se frappait la poitrine d'avoir pu tromper un héros. Etait-ce le dragon, était-ce le clerc Paul Girard, était-ce le fournisseur Bourgoin, qui eussent arrêté jamais le complice d'En-
traigiies et risqué leur vie aussi délibérément pour le salut de la République?
Paméla, qui aimait les héros de romian, trouvait que jamais le citoyen Ducray-Duménil n'avait peint un personnage de la valeur de Jean-Baptiste. Un soir, en sortant de la représentation de VAgamemnon de Népomucène Lemercier, elle dit à Picoulet :
— Savez-vous, mon ami, que vous avez quelque chose de ces personnages grecs?
— Le nez peut-être, le nez tout au plus, bonne amie, répondit modestement Picoulet.
Elle lui répétait de temps à autre :
— Alors, quand vous ne me parliez plus de ce Favrol, que vous suiviez sans cesse à la piste, quand vous dissimuliez vos projets héroïques... vous me trompiez donc?
— Moi, bonne amie? Non, sur Thonneur, je vous jure, je ne vous ai jamais trompée... jamais !
Et Picoulet poussait un soupir qui faisait encore rougir Paméla de honte.
— J'ai remarqué une chose, dit-elle une fois avec une douce confusion, c'est que tous les grands hommes ont eu une femme inférieure à eux.
— Tous? lit Picoulet surpris.
— Voyez Socrate... voyez Molière...
Elle n'ajouta point : « Regardez-vous ; » mais elle prit à deux mains la tète de Picoulet et la baisa sur sa perruque, qu'il avait refait poudrer.
Le pauvre Picoulet ne se tenait pas de joie. 11 avait reconquis le cœur de bonne amie. Son existence retrouvait un but. 11 était ambitieux. On le comblait d'avancements. 11 se sentait en passe de devenir un personnage.
— Quel homme! songeait Paméla ; quel talent ! quel œil! Ah ! je suis vraiment une grande coupable !
Lorsque Bonaparte devint empereur, bonne amie s'avisa de trouver que Picoulet avait quelque chose de son front.
— Dans tous les cas, fit-il avec sa modestie habituelle, nous ne travaillons pas dans la môme partie !
— Oui, c'est vrai, il a battu Wurmser; mais je voudrais bien l'avoir vu arrêter Favrol ! disait Paméla.
Et lionne ainir n'avait pas tout à fait loi't.
L'empire donna à IMcoulet des faveurs nouvelles. Fouché l'affectionnait particulièrement. Picoulet passait d'ailleurs pour très dévoué à l'ordre nouveau.
— Je snis dévoué à tout le monde, disait-il ; mon caractère n'aime pas le changement.
Il passait pour un maître en fait d'art policier, et le duc d'Olrante avait coutume de répéter que M. Picoulet ferait école. Lorsqu'on lui demandait comment il s'y était pris pour acquérir une situation si haute, Picoulet, qui était bien vieux alors, se fi'ottait les mains, clignait de l'œil, regardait d'un air entendu lionne amie^ dont les cheveux avaient blanchi et répondait :
— 11 y a le don en toutes choses. J'avais en partage un d'il de lynx! Mais, en politique, les facultés natives ne suffisent pas. Voulez-vous que je vous donne le secret de toutes choses? 11 faut des jambes lestes, de la bonne humeur, le dos souple, et avoir du tlair!
Le duc d'Otrante avait raison : M. Picoulet a fait école.
Juillet 1873. — Janvier 1874.