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Les musées d'Allemagne

Si T Autriche et la Prusse, l'une au sud, l'autre au nord, Tune catholique, l'autre protestante, se partagent la suprématie sur le grand corps germanique ; — si Vienne et Berlin sont les deux capitales politiques de l'Allemagne; — la Bavière, troisième Etat par l'importance, laissant aux deux premiers la supériorité dans la guerre et le commerce, les voix prépondérantes à la diète de Francfort, et la conduite des grandes affaires avec le reste de l'Europe et du monde, la Bavière, moitié catholique, moitié protestante, plus isolée, plus repliée sur ellemême, plus libre des entraves et des charges de la politique, cherche, par un noble choix et par un noble effort, à conquérir la supériorité dans les arts. Munich veut devenir l'Athènes allemande.

Munich n'est pas une ville ancienne. Ce .n'était encore, au quatorzième siècle, qu'un village dans une grande plaine

sablonneuse, sur les bords d'un torrent venu des Alpestyroliennes, lorsque l'empereur Louis IV, le Bavarois, fit bâtir la place Schrann et quelques maisons à l'entour. Le duc Sigismond, cent ans plus tard, éleva la vieille et lourde cathédrale qui assurait désormais à Munich le titre de ville. Guillaume II, au seizième siècle, la déclara capitale de son duché, en se faisant construire un petit palais derrière le riche couvent des jésuites, qu'il avait appelés dans ses États pour les défendre contre les envahissements de la réforme. Mais l'importance de Munich date véritablement du dix-septième siècle et du règne deMaximilien, qui joua un si grand rôle entre Gustave-Adolphe et Wallenstein dans la guerre de trente ans, de laquelle il rapporta le titre d'électeur. Jeune, il avait passé plusieurs années en Italie, où il s'était passionné pour l'art des Brunelleschi et des Palladio. De retour en Bavière, il fit élever une partie de la résidence actuelle, dont il fut, dit-on, lui-même l'archi- • tecte, et, dès les premières années de son règne, la ville entière avait pris un tel aspect de grandeur et d'élégance, que lorsque Gustave-Adolphe y fut entré victorieusement après labataille d'Ingolstadt, voyant une si belle cité entourée de si pauvres campagnes, il dit que Munich était une selle d'or posée sur un cheval maigre.

Plus encore que le duc Maximilien, fait électeur par l'Autriche, en 1623, l'électeur Maximilien-Joseph, fait roi de Bavière par la France, en 1805, et allié des Français jusqu'en 1813, concourut à embellir, en l'agrandissant, la capitale d'un royaume sorti de la révolution qui avait menacé tous les trônes. Ce fut lui qui traça le plan du faubourg Maximilien, devenu la ville nouvelle, où sont réunies, à peu près, toutes les grandes constructions modernes, et qui ressemble aux riches quartiers de Londres, avec moins de tristesse et plus de variété. Son fils Louis r roi de 1824 à 1848, a partagé les goûts et suivi les traces de Maximilien-Joseph, avec un enthousiasme pour les arts qui allait jusqu'à la manie, jusqu'à proscrire, par

exemple, de sdn palais les meubles devenus nécessaires aux usages de notre temps et indispensables au coin fort sous un ciel humide et froid, pour tout sacrifier aux décorations imitées d'autres époques et d'aulres climats.

Si je ne me bornais, dans ces souvenirs de voyageur, à ce qu'on appelle aujourd'hui une spécialité, celle des musées, je ne manquerais pas de mentionner, avec quelques détails, au moins les quatre œuvres d'architecture qui marquent le mieux, dans cet art, le retour des Allemands vers le passé, retour que j'aurai plus tard occasion d'indiquer et d'apprécier aussi dans la peinture. Ces quatre monuments s'appellent Saint-Boniface, la Chapelle de la Cour ou Tous-les-Saints, Saint-Louis et Notre-Dame-du-Secours. Voici ce qu'ils sont ou veulent être : Une basilique latine, comme celles qu'au sortir des catacombes, les disciples du Christ conquirent sur les païens, auxquels ils enlevèrent, pour les consacrer au Dieu nouveau, les salles de justice et les chambres de commerce ; — une petite église byzantine, toute en marbres, en plaques d'or, en peintures imitant les vieilles mosaïques ; — un temple du moyen âge italien, formant la croix latine et garni de chapelles latérales ; — enfin une cathédrale en miniature, dans le style gothique du moyen âge allemand, où d'excellentes peintures sur verre, sorties de la manufacture de Munich, et représentant en deux séries parallèles les histoires du Christ et de Marie, remplacent les antiques vitraux dont le secret est perdu.

Assurément, on ne trouve là rien qui égale, rien qui rappelle seulement, sinon par une lointaine ressemblance,

— soit la basilique de Saint-Pierre -aux-Liens ou celle de Saint-Paul hors-des-Murs , à Rome, — soit le Saint- Marc de Venise ou le duomo de Montréale à Païenne, soit la duomo de Florence ou le Saint-Pierre de Rome,

— soit enfin les cathédrales de Cologne, de Nuremberg, dUlm, de Vienne. Et cependant ces imitations tardives, puériles même, si Ton veut, ces copies incomplètes et

réduites, qui n'ont pas la prétention d être autre chose que des imitations et des copies, me semblent bien supérieures aux monuments sans caractère, sans style, sans forme, sans but et sans nom, où la richesse des détails cherche vainement à cacher l'inanité de l'ensemble, qu'on élève dans Paris au culte catholique, et qu'on s'obstine, par un reste d'habitude, à nommer encore des églises.

Pour aider à leur goût, à leurs projets, pour assurer à leur capitale la suprématie artistique, soit par la réunion des œuvres de l'art ancien, soit par la renaissance d'un art national moderne, les souverains bavarois ont rencontré d'heureuses circonstances. D'un côté, les États qui forment leur couronne, sur la carte d'Europe remaniée en 1815, confinent au Tyrol, dont on aperçoit, de Munich même, les cimes toujours blanches ; ils forment donc la portion de l'Allemagne la plus rapprochée de l'Italie, et qui doit le plus en subir l'heureuse influence. De l'autre côté, la Bavière a recueilli du démembrement de l'ancienne Franconie la vieille Nuremberg, l'un des berceaux de l'art allemand et la patrie d'Albert Durer, son représentant le plus illustre. Elle réunit donc en son sein l'influence du nord et celle du midi ; c'est sur cet intermédiaire naturel que devait s'opérer, ou s'essayer au moins, la fusion des deux arts primitifs, des deux arts contemporains qui brillèrent avec le plus d'éclat dans les splendeurs de la Renaissance.

Mais, outre cet avantage général, — dû à la puissance de la géographie, si importante, si décisive sur toutes les choses humaines, qu'elle semble une véritable prédestination, — la Bavière eut encore le bonheur de réunir à son profit plusieurs de ces avantages partiels, temporaires, qui semblent aider aux desseins de la Providence, et marquer l'époque de leur accomplissement. Lorsque Maximilien- Joseph, d'abord simple cadet de famille au service de France, après avoir hérité du duché de Deux-Ponts par la mort de son frère aîné, hérita ensuite de l'électorat de Bavière, par la mort du prince palatin Charles-Théodore,

chef de la branche aînée de sa maison, et devint enfin roi par la volonté de Napoléon, il se trouva, en passant par tous ces grades princiers, avoir hérité tout à la fois de plusieurs collections qu'avaient rassemblées ses divers prédécesseurs : la galerie de Dusseldorf, formée par l'électeur palatin Jean-Guillaumè, la galerie de Schleissheim, formée par l'électeur Maximilien-Emmanuel, la galerie de Manheim, formée par l'électeur palatin Charles-Théodore, enfin la galerie de Munich, commencée par l'électeur Maximilien I er , et accrue par les souverains intermédiaires. En ajoutant à ces quatre galeries la célèbre collection gothique dés frères Boisserée, dont il fit l'acquisition, Maxiinilien- Joseph eut un musée complet. Aussi, Y appel le-t-on le fondateur de la Pinacothèque de Munich, bien que ce soit le roi Louis qui ait fait élever l'édifice de ce nom par son architecte, M. Léon de Klenze, et qui ait fait ranger les tableaux dans les nouvelles salles par le directeur de son musée, M. Georges de Dillis.

En même temps que Maximilien-Joseph réunissait en une seule toutes ces précieuses collections de peintures, un hasard heureux lui livrait l'un des plus précieux monuments de la statuaire antique. Je veux parler des fameux marbres d'Égine, découverts en 1811 par MM. de Haller, Cockerell, Forster et'Linkh dans les ruines d'un temple de cette île. Acquis par le prince Louis, depuis roi, qui les fit restaurer par Thorwaldsen, ils devinrent comme le noyau d'un musée de sculpture, qu'il fut facile 'd'accroître et de grossir au moyen d'autres acquisitions faites en Italie, en Grèce, en Égypte, à une époque où les bouleversements d'une guerre universelle et la longue pauvreté qui les suint livraient en grand nombre, et à vil prix, les trésors de l'art. La Glyptothèque s'est donc formée en même temps que la Pinacothèque.

Nous allons d'abord pénétrer dans cette dernière, le musée de peinture, en faisant remarquer que ce nom, formé du grec, n'est pas plus étrange pour désigner une collec-

tion de tableaux que le nom de bibliothèque, pour désigner une collection de livres. Nous ajouterons qu'il n'est pas nouveau, car, sans remonter au temple de Junon, à Samos, que les Grecs nommèrent Pinacothèque, lorsqu'ils en firent une galerie de peintures, le musée de Bologne, en Italie, s'appelle dès longtemps la Pihacoteca.

Ce fut le 7 avril 1826, jour anniversaire de la naissance de Raphaël, que fut posée la première pierre de la Pinacothèque, terminée dix ans après, et ouverte au public le 16 octobre 1836. En construisant un édifice tout exprès pour en faire un musée, Ton a pu lui donner les conditions'nécessaires et les avantages désirables qui manquent à la plupart des autres grandes collections d'art de l'Europe. Celui-ci est isolé, à l'extrémité de la ville, dans la campagne^ ce qui le met presque entièrement à l'abri du feu et d'un autre élément de destruction, plus lent, sans doute, mais presque aussi dangereux pour les tableaux, la poussière, qui les ternit, les enfume, et les condamne aux restaurations, ce qui veut dire, le plus souvent, à leur ruine complète. C'est un vaste bâtiment solidement construit et de noble apparence, ayant la forme allongée qui convient à une galerie, mais terminé, à chaque bout, par deux ailes, ce qui lui donne quatre façades, et, à tous les points de vue, un aspect vraiment monumental. L'intérieur de ce bel édifice ne forme pas, comme le musée du Louvre, ou celui degV Uffizi, à Florence, ou la partie principale de celui del Rey, à Madrid, une longue et unique galerie ; il est divisé, dans sa longueur totale, en dix grandes salles, qui occupent le centre du bâtiment, et qui sont flanquées, sur le côté du nord, de vingt-trois cabinets. La première salle, non classée dans l'ordre numérique, et qui est comme le vestibule des autres, renferme seulement les portraits en pied des princes de la maison bavaro-palatine qui ont le plus contribué à la formation du musée : Maximilien I tr , Jean-Guillaume, Charles-Théodore, Maximilien-Joseph et Louis I er . Les neuf autres salles, destinées aux grandes

toiles de toutes les écoles, sont éclairées par des ouvertures percées aux voûtes, et qui distribuent la lumière avec tout l'éclat et toute l'égalité désirables. Les vingt-trois cabinets, renfermant, dans le môme ordre que les salles, tous les cadres de petite dimension, qu'on appelle plus particulièrement tableaux de chevalet, reçoivent le jour par des fenêtres ordinaires, qui éclairent suffisamment des pièces étroites et peu profondes. Sans doute, cette disposition de la Pinacothèque, avec de nombreuses coupures, des cloisons multipliées, au lieu d'une grande et vaste galerie déroulant à perte de vue ses interminables travées, nuit à l'effet de l'ensemble, à la majesté du coup d'œil général, mais elle a du moins l'avantage considérable de doubler, dans le même espace, la place destinée aux tableaux. Avec une galerie unique, il eût fallu rapprocher les cadres côte.à côte, remplir jusqu'aux moindres places, et faire de chaque muraille une masse compacte de peintures qui se nuisent l'une l'autre par leur contact trop immédiat. Avec de nombreuses pièces carrées, au contraire, on a pu, en laissant autour des cadres un intervalle vide, isoler en quelque sorte chaque tableau, et faire ressortir toutes les peintures sur un fond uniforme et commun. Quant à la division par grandes salles et petits cabinets, son avantage saute aux yeux. L'on ne regarde pas de la même manière une fine miniature, qui exige quelquefois la loupe, et une vaste composition, qui a besoin d'une longue reculée pour être aperçue et comprise. 11 faut, par exemple, un point de vue tout différent et presque extrême pour les grands et les petits flamands, pour Rubens et pour Gérard Dow. Les uns dans les salles éclairées d'en haut, les autres dans les cabinets éclairés latéralement, sont à leur vraie place et à leur vrai jour.

Parmi tous les musées que j'ai jusqu'à présent visités, il en est deux surtout qui ont entre eux une singulière analogie, une frappante ressemblance, bien qu'ils soient, en quelque sorte, placés aux deux bouts de l'Europe artis-

tique et qu'assurément aucun des deux ne puisse se vanter (J Avoir servi de modèle à l'autre ; ce sont le Museo del Rey de Madrid et la Pinacothèque de Munich. Tous les deux sont entièrement modernes et nouveaux, car le musée bavarois s'est ouvert en 1836, et le musée espagnol, terminé seulement en 1828, ne s'est complété qu'en 1841 par l'adjonction de la précieuse galerie de l'Escorial. Tous deux ont été formés des dépouilles de plusieurs résidences royales et de la réunion de collections précédemment amassées par différents princes; tous deux enfin occupent de riches et vastes édifices construits exprès pour cette destination, à l'abri par leur isolement des plus funestes causes de destruction, et où les tableaux, rangés dans un ordre bien entendu, sont éclairés de toute la lumière que peut recevoir . un appartement fermé. Leur importance est presque égale. Le chiffre total des cadres de Madrid dépasse deux mille ; celui des cadres de Munich approche de treize cents. Si le musée de Madrid, auquel le premier rang doit être maintenu, l'emporte encore par l'importance inestimable de quelques parties, s'il réunit aux chefs-d'œuvre des écoles nationales dix toiles capitales de Raphaël , quarante de Titien, soixante de Téniers, la Pinacothèque de Municb, plus riche à son tour en chefs-d'œuvre des écoles du Nord, et possédant jusqu'à quatre-vingt-quinze toiles de Rubens, est enfin plus musée, dans le vrai sens du mot, que le musco de Madrid. En essayant, dans le précédent volume, l'analyse et l'appréciation de cette magnifique galerie, j'ai eu grand soin d'avertir le lecteur qu'il ne fallait point y chercher une série de monuments chronologiques pour en composer l'histoire de l'art ou même d'une école, et que c'était seulement, connue la galerie Pitti à Florence, un vaste cabinet d'amateur, formé par deux races de rois.

Plus heureux ou plus habiles, les princesitevarois, en composant leur collection, sont parvenus à reunir des œuvres de tontes les époques, et, principalement pour les écoles allemande et italienne, on peut suivre et étudier

l'histoire de l'art sur d'authentiques monuments, depuis les origines jusqu'à nos jours, en passant par les transformations, les influences réciproques, les progrès, la perfection et la décadence. Nous verrons même ensuite, dans la Glyptothèque, les essais de la seconde renaissance, qu'après un abandon et une lacune de trois siècles, tentent aujourd'hui les artistes allemands.

En introduisant le lecteur dans la Pinacothèque, je me garderai bien de suivre minutieusement la longue série des neuf salles et des vingt-trois cabinets; ce serait faire un catalogue et me condamner aux redites les plus inutiles, les plus fastidieuses. Je vais prendre Tordre que j'ai toujours suivi, c'est-à-dire supposer que tous les cadres, grands et petits, sont rangés dans une seule galerie par ordre d'écoles, et que, dans chaque école, les maîtres sont rangés par ordre de dates. Cette division, peut-être impossible en fait et matériellement, est facile au moins à l'esprit et me semble, pour l'analyse d'un musée, la plus convenable de toutes. Du reste, pour suivre autant que possible l'arrangement des cadres dans les salles et les cabinets parallèles de la Pinacothèque, je placerai les écoles dans l'ordre suivant : . allemande, hollando-flamande, espagnole, française, enfin italienne avec ses subdivisions.

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