‹ Les musées d'AllemagneChapitre 31 sur 47 · Pages 39 et suivantes · texte numérisé non relu

Pages 39 et suivantes

Quintin Metzys, un Saint Jérôme, un Usurier chassant son locataire, un portrait d'homme , tous assez faibles pour s'appeler douteux, et qui ne peuvent aucunement donner l'idée du célèbre maréchal d'Anvers ; — puis trois ou quatre pages de son contemporain Joachim Patinier, qui florissait vers 1520, qui eut la gloire insigne d'être cité par Rabelais, et qui serait plus que le rival de Metzys , si on ne les jugeait tous deux qu'au Belvédère. Le Repos en Egypte et le Saint Jérôme au désert sont des ouvrages trèsdistingués, curieux surtout par leurs beaux fonds de paysage, qui font de Patinier, en ce genre devenu l'honneur des Flandres, le précurseur des Breughel et des Brill ; — puis d'autres paysages animés de son contemporain Henri Van Blés, entre autres un très-petit, .très-fin, . curieux et charmant, où se voit une Fuite en Egypte 1 ; — ■ puis enfin une assez nombreuse série de tableaux attribués àJean Hemmessen, parmi lesquels se distinguent les portraits de Jean de Maubeuge, celui de Charles le Téméraire, déguisé, je ne sais pourquoi, en saint Guillaume, et deux Vocations de saint Matthieu, belles et fortes compositions, déparées cependant par une couleur aussi ardente, aussi rougeâtre que celle de Jordaëns.

Mais après tous ces échantillons douteux ou insuffisants, nous rencontrons enfin des œuvres excellentes, et qui font mieux connaître que celles d'aucune autre galerie de l'Europe l'un des principaux peintres flamands entre Van Eyck et Rubens. J'ai souvent eu l'occasion de remarquer que, parla réunion de ses meilleurs ouvrages en un même lieu, on pouvait dire que tel peintre était en tel endroit, ce qui. veut dire que là plus que partout ailleurs il fallait le chercher, l'étudier, l'apprécier. C'est à Vienne, en ce sens, qu'est Pierre Breughel, le vieux (1510? vers 1600). La ré-

1. Henri de Blés est le peintre que les Italiens nomment Civelta (la Chouette) , parce qu'il avait coutume de placer cet oiseau de nuit, comme un monogramme, dans la plupart de ses compositions.

putation de ce maître, comme celle du vieil Holbein, par exemple, est un peu effacée par son fils Jean Breughel, de Velours, et même par son petit-fils, L'autre Pierre Breughel, appelé d'Enfer, que Ton confond quelquefois avec lui ; mais il n'aurait à craindre aucune rivalité dans sa famille, et bien peu parmi tous les peintres du même genre, si l'on pouvait présenter dans tous les musées de l'Europe des ouvrages comme ceux du Belvédère. Ils sont au nombre de dix, réunis dans la troisième salle du second étage. Je citerai, pour la naïveté gracieuse du style, pour le fini précieux du travail, le Combat de Saill contre les Philistins, une Kermesse et deux Petits paysans prenant ion nid. Mais il y a cinq grandes compositions, en deux séries, d une toute autre importance, Dans la première série, l'une représente v l'Hiver; c'est un paysage animé, où Ton trouve à la fois l'aspect et les plaisirs de cette saison ; — une autre, les Jeux des enfants; qu'on se représente un collège en récréation, se livrant à t;;us les ébats naturels, à tous les jeux inventés qui peuvent amuser la première jeunesse; — le troisième, la grande bataille de Carême, contre Carnaval, ou des maigres contre les gras, comédie populaire si souvent jouée dans le moyen âge, et qui, en Espagne, avait fourni, deux siècles avant, à larchi-prêtre de Hita le sujet d'un poëme satirique. Je ne crois pas arriver à. l'hyperbole en disant que si Rabelais lui-même eût conté cette bataille burlesque, il n'aurait mis ni plus d'invention, ni plus d'esprit, ni plus de verve que Breughel à la peindre. Elle est datée de 1 559, et ne cède ainsi que de vingt ans le droit d'aînesse .au Gargantua.

Pierre Breughel n'alla point en Italie, comme les Flamands de son époque. « Il chercha autour de lui ses modèles, et copia seulement la nature, cette galerie sans fin où Dieu expose lui-même ses pittoresques inventions. » (A. Michiels.) Il fut l'un des créateurs du genre comique et familier, si cher aux Flamands, du genre où ont excellé les Jean Steen, les Téniers, les Ostade. C'est pour cela

qu'on le surnomma Pierre-le-Drôle. Quelquefois pourtant il s'élève à la composition sérieuse, je veux dire aux sujets sérieux, qu'il traite à peu près du même style que la comédie populaire. Ses deux œuvres principales au Belvédère sont : le Portement de Croix et V Édification de la tour de Babel La première est, je crois, encore plus considérable, phis belle et plus curieuse que le Portement de Croix du musée d'Anvers. Le Calvaire est au fond, avec ses gibets dressés; les deux larrons passent dans une charrette, exhortés par un moine qui, pour comble d'exactitude historique, tient le crucifix a. la main. Le Christ est derrière eux, traînantune espèce de tronc d arbre, au milieu dune foule vêtue de pourpoints et de hauts-de-chausses, où quelques braves gens qui voudraient délivrer les condamnés sont repoussés par les hallebardes et les arquebuses des soldats de police. Ici Breughel ressemble à Shakespeare, lorsque, dans Troïlus et Cressida, il fait dire par Ulysse : Amen. Dans Fautre tableau Ton voit, entre une ville flamande, qui doit être Babylone, et un fleuve aux verts rivages, qui doit être lTîuphrate, s'élever la tour de Babel , bâtie en pierres et en briques. Le roi lui-même vient visiter les travaux et presser l'ouvrage. Déjà le gigantesque édifice est parvenu si haut qu'un nuage en coupe le sommet. Breughel, qui faisait si bon marché de la vérité historique et de la couleur locale, a eu du moins le bon esprit de donner à sa tour la forme d'une pyramide, celle de tous les anciens monuments orientaux, de l'Inde à l'Égypte. Ce tableau, daté de 1563 comme le précédent, est un petit monde, une fourmilière en travail, et la grande finesse de l'exécution lui donne autant d'intérêt que la singularité du sujet.

On a placé près des œuvres de Pierre Breughel celles de son habile imitateur, Lucas Van Valkenburgh, mort en 1625. Je les désigne sur-le-champ, quoique leur date doive les reporter un peu plus loin, en citant de préférence un assez curieux tableau de Neige tombante et un paysage de vigoureuse couleur, où se voient tout ensemble une

Chasse au cerf, et l'empereur Mathias péchant à la ligne dans un ruisseau. Je leur préférerais pourtant un paysage animé par Y Attaque d'un convoi, de Sébastien Vrancx, mort en 1573. La couleur de ce paysage est toute semblable à celle de Wouwermans, que Vrancx précédait de presque un siècle entier. Dans la même salle sont représentées, par divers portraits, les quatre générations des "Porbus, Pierre le vieux, François le vieux, Pierre le jeune, François le jeune, le premier mort en 1463, le dernier en 1622. Le plus célèbre des quatre est, comme on sait, François Porbus le vieux. Il avait pour rival un portraitiste espagnol, d'origine et d'éducation flamandes, car, né à Utrecht, il était élève de Jean Schoorel, celui auquel les Flamands ont conservé son nom modifié d'Antonio Moro ; les Allemands l'appellent Anton Moor. Il a deux portraits au Belvédère, beaux, vrais et solides comme ceux de Porbus, mais d'une touche plus grasse et plus déliée. La nombreuse famille des Franck est représentée seulement par les deux François, le vieux et le jeune. L'un (1540-1606) a diverses petites compositions d'histoire et de genre, Crésus montrant ses trésors à Solon, un Ecce Homo, un Cabinet d'amateur, etc.; — l'autre (1580-1642) deux vues du Sabbat, très-bonnes par la touche, très-curieuses par les détails. Il y règne une certaine gravité dans la plaisanterie, et je me garderais bien de jurer qu'en retraçant leurs étranges ébats, Franck ne croyait pas aux sorcières. Qu'y aurait-il à cela d'étonnant ? Plusieurs de ces malheureuses n'avaient-elles pas une telle foi dans leurs rêves extatiques qu'elles en soutenaient la réalité jusque sur les bûchers de l'inquisition?

Nous sommes arrivés à la fin du x\T siècle, au temps de Rubens, en suivant la série des maîtres restés purs flamands. Il faut maintenant, revenant en arrière, citer ceux qui, par l'imitation des Italiens, ont préparé la fusion de Part du Midi et de l'art du Nord, formant le caractère de la troisième époque. On trouve au Belvédère, — de Bernard

Van Orley : deux sujets réunis dans le même cadre, h droite Aniiochus Êpiphanes élevant une idole dans le temple de Jérusalem, à gauche la Descente du Saint-Esprit sur les apôtres, précieux par leur travail, par leur style tout romain, et un Repos en Egypte, qu'il a fait certainement dans l'atelier même de Raphaël, dont ce panneau semble une copie; — de Jean Schoorel : deux très-beaux portraits d'homme et de femme en pendants ; — de Michel Gocxie : une petite Madone sans importance ; — de Martin Van Veen, d'Hemskerck : deux Bacchanales, Tune assez désordonnée, V Ivresse de Silène, qui ne ressemble guère par le sujet, le style et l'exécution, à ce qu'on devait attendre du Raphaël hollandais ; l'autre plus sage, plus digne, plus italienne, le Triomphe de Bacchus, où l'on reconnaît mieux Hemskerck, non-seulement parce qu'il l'a signée (Marthms Hemskerckius pingebat), mais parce que c'est la copie réduite d'une composition de Jules Romain, différemment peinte sur le même dessin calqué ; — de Franz Floris : deux longs pendants, Adam et Eve, d'abord sous l'arbre de la science, puis chassés du paradis, de goût italien et de touche flamande ; — de Jodocus Van Winghe (\ 544-1603) : ApeUes peignant Campaspe en Vénus, tableau tout vénitien ; — d'Otto Venius : les portraits des archiducs Ernest et Albert d'Autriche.

Nous voici à Rubens. Il n'a pas quatre-vingt-quinze ouvrages dans le Belvédère, comme dans la Pinacothèque, mais quarante-trois, ce qui est suffisant, j'imagine, pour qu'on l'y trouve avec toutes ses qualités diverses, en y comprenant celle d une miraculeuse fécondité. Deux grandes salles du premier étage sont à peu près remplies par Rubens, chose peu surprenante, puisque souvent un seul de ses tableaux couvre tout un pan de mur. Si l'on voulait, en effet, se rendre exactement compte de son œuvre immense, il ne faudrait pas seulement énumérer les cadres, qui atteignent, dit-on, le chiffre de seize cents ; il faudrait supputer aussi les pieds carrés, dont le nombre paraîtrait

19 k LES MUSÉES D'ALLEMAGNE

plus incroyable encore pour une vie qui n'a guère dépassé soixante ans. '

L'un des côtés de la. plus grande salle est entièrement couvert par trois tableaux. Dans le milieu est une Assomption faite pour un maître autel, comme celle de la cathédrale d'Anvers, mais que je crois inférieure à celle-ci, même par la dimension, car elle n'a guère que quinze pieds de haut sur dix de large. Rubens l'aura peinte en moins de temps que Y Assomption d'Anvers, à laquelle il a donné seize jours de travail. C'était faire au moins deux figures par jour, sans compter l'esquisse, le fond et les accessoires. A droite et à gauche s'élèvent deux pendants, consacrés aux deux grands saints de Tordre des Jésuites, assez considérables pour dépasser Y Assomption de quelques pieds en haut et de plusieurs sur les côtés. Dans l'un de ces cadres immenses, Saint Ignace de Loyola guérit un possédé du diable ; dans l'autre, Saint François Xavier prêche l'Évangile aux Indiens. Le premier événement se passe dans une église, en sorte que Rubens n'avait qu'à copier le lieu de la scène et les personnages qu'il avait sous les yeux. Mais pour l'autre, ' tout lui manquait, excepté l'imagination, à laquelle il donne toute carrière. Monté sur une terrasse à balustrade, en face d'un temple grec à colonnes et fronton, d'où l'on précipite les idoles, l'apôtre des Indes parle devant un auditoire accoutré de telle manière que la mode elle-même n'eût pu vaincre l'artiste en caprices et en bizarreries. On voit clairement que, pour couvrir ces vastes et magnifiques toiles, Rubens s'est aidé de la main de ses élèves; mais, en face d'elles, se trouvent les deux esquisses, toutes de sa main à coup sûr, et qui complètent admirablement les tableaux. On voit encore le travail des élèves dans une Chasse du sanglier de Calydon, où les animaux sont évidemment peints par Sneyders, tandis que le maître parait seul et tout entier dans un sujet assez étrange, mais qui devait plaire h son goût pour l'allégorie. Ce sont les Quatre parties du monde, représentées chacune par un fleuve person-

nifié, le Danube, le Gange, le Nil et la rivière des Amazones, qu'entourent des groupes d'animaux et de plantes propres aux contrées qu'ils arrosent. C'est encore le maître seul qui a peint un Saint Ambroise fermant le temple à Théodose. L'impérieux évêque de Milan est une des plus belles figures qu'ait tracées Rubens, ainsi que l'enfant de chœur au blanc surplis qui l'accompagne, ainsi que les trois officiers groupés derrière l'empereur. Celui-ci me paraît moins beau. Il est souriant, patelin, peu noble, et ne sait ni lever la tête par la fureur, ni la courber par la honte, sous l'injonction du saint prélat.

Quelque soit le mérite éminent de toutes ces grandes pages, principalement de Saint François-Xavier, ce n'est aucune d'elles que je placerais au premier rang des œuvres de Rubens réunies au musée de Vienne. Il en est une autre, supérieure encore, à mon avis, que je crois non-seulement son chef-d'œuvre au Belvédère, mais l'un des grands chefsd'œuvre qui ont le plus illustré son nom. La forme générale de ce tableau et la disposition de ses parties rappellent les plus anciens ouvrages flamands, dont il diffère toutefois par la dimension autant que par le style et la couleur. C'est un vaste triptyque, réunissant à un sujet pieux, qui en fait le centre, les portraits du commettant et de sa femme peints sur les volets avec leurs saints patrons. Le sujet pieux est Y Apparition de la Vierge à saint fldefonse, lorsqu'elle apporte du ciel au nouvel archevêque de Tolède ses habits sacerdotaux ; les commettants sont Albert d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas pour l'Espagne, et l'infante Clara-Isabel-Eugenia, fille de Philippe IL Tous deux sont agenouillés, l'un auprès de saint Albert en cardinal, l'autre auprès de sainte Claire en abbesse, faisant face à l'extase de saint Ildefonse ; et du tableau comme des portraits on peut dire que jamais Rubens n'a uni plus de vérité a plus de noblesse, que jamais il n'a peint avec plus de puissance et d'éclat. On chercherait vainement, dans l'œuvre innombrable de sa vie entière, une page supérieure à ce

triptyque célèbre, et Vienne, en le possédant, n'a plus rien à envier, même à Anvers.

Sans entrer dans le détail minutieux de tous ses autres ouvrages, il faut au moins citer encore quelques-uns des principaux» Dans le genre religieux : une magnifique Sainte Famille, réunissant au groupe de la madone , augmenté de saint Joseph et de saint Jean, le père et la mère du jeune précurseur; — une Madeleine repentante, consolée par sa sœur Marthe ; — un Christ descendu de la croix, où les qualités d'expression religieuse et de sainte douleur sont trop sacrifiées à la Recherche pénible d'un inutile et prodigieux raccourci. Dans le genre mythologique : des Nymphes endormies, surprises par un berger, une autre Nymphe aussi dormant, surprise par un vieillard, toutes admirables par le rendu de la chair; — des Enfants nus, jouant avec le génie de Tlnnocence; — une Fête de Vénus à Cythère, étonnante par la couleur, par le mouvement, par la vie , où Ton ne trouve pas seulement des groupes d'Amours, de Nymphes, de Faunes dansant et folâtrant, mais des dames aussi, du temps et du pays de l'artiste, qui apportent leurs présents à la plus païenne des divinités, etc. Dans le genre du portrait : celui de l'empereur Maximilien I er , couvert d'une riche armure d'or et d'argent ; — celui de Philippe le Bod, duc de Bourgogne, portant au cou l'ordre de la Toison d'or qu'il fonda, et demt l'Espagne et l'Autriche se disputent, depuis Charles-Quint, l'exclusive disposition. Il est inutile de faire remarquer que ces portraits sont des études de personnages morts avant l'époque de l'artiste ; — enfin, pour couronner cette séné-, celui de la belle Hélène Forman, seconde femme de Rubens, à qui ce portrait magnifique était réservé sans doute, puisqu'elle est vue de face et jusqu'aux pieds, sans autre costume qu'un manteau de fourrures, etc.

Van Dyck a vingt-quatre tableaux dans le Belvédère. C'est, comparativement , un nombre égal aux quarantetrois toiles de Rubens, puisque sa vie fut de moitié plus

courte ; j'entends la vie d'artiste qui ne peut guère commencer avant vingt ans. Mort à quarante-deux, il n'a pu donner au travail que la moitié du temps qui fut accordé à Rubens, mort à soixante-trois. Si Ton compte -tous les ouvrages de Van Dyck en Europe, on pourra dire avec certitude que l'élève égala le maître par la fécondité. Ces vingt-quatre tableaux, parmi lesquels, il faut le reconnaître, ne se trouve aucune page vraiment capitale, se divisent, comme toute l'œuvre de Van Dyck; en sujets d'histoire, où il reste loin de Rubens, et en portraits, où il le surpasse peut-être. On distingue parmi les prem^rs : une Vierge glorieuse, entre saint Pierre et saint Paul, aux pieds de laquelle sainte Rosalie, agenouillée, offre une couronne à l'Enfant-Dieu. — Une Mise au tombeau, de cette expression noble et pathétique que Van Dyck sut donner toujours aux scènes de religieuse tristesse, notamment à ses vierges désolées ; mais qui a le tort de se produire toujours par les mêmes effets de dessin et de couleur. — Le Christ en croix, dans les ténèbres, autre sujet de prédilection, autre triomphe du sentiment pieux et de l'effet pittoresque. — Samson arraché des bras de Dalila par les Philistins, excellent modèle de coloris et de clair-obscur ; — Saint François le Séraphique, tenant un crucifix et une tête de mort ; — Vision du bienheureux Hermann Joseph, moine prémontré, qui reçoit à genoux, soutenu par un ange, une bague que lui donne la Vierge en gage de mariage mystique. Pour l'heureux arrangement du groupe, pour la couleur énergique, éclatante, ce tableau me paraît, parmi tous ceux du Belvédère , la plus complète et la plus haute expression du talent de son auteur.

Quant aux portraits de Van Dyck, plus nombreux que ses tableaux d'histoire, à Vienne comme partout ailleurs, il suffit de les désigner. Voici les principaux : L'infante Clara-Isabel-Eugenia, que Schiller a mise enfant dans son drame de Don Carlos, et que Rubens a peinte femme du gouverneur des Pays-Bas dans son triptyque de Saint llde-

fonse, dont nous avons fait l'analyse il n'y a qu'un instant. Par un rapprochement assez singulier, dans le tableau de Rubens, l'infante est assistée de sa patronne Claire, la fervente élève de saint François d'Assise, en costume d abbesse ; et, dans le portrait de Van Dyck, alors veuve, vieille et devenue religieuse, elle porte ce même costume d' abbesse des clarisses, de Tordre fondé par sa patronne; — Charles I er d'Angleterre, vêtu d'un pourpoint de soie blanche et d'un manteau noir; — les jeunes princes Charles, Louis et Rupert, fils du Palatin Frédéric; — le marquis de Moncada, dont nous avons au Louvre un autre excellent portrait; — Jean de Monfort, chambellan de l'archiduc Albert ; — Emilie de Solms, princesse de Nassau ; — un général tenant le bâton de commandement, mais duquel on n'a pu retrouver le nom historique ; — une dame inconnue ; — enfin, dans la seconde salle de Rubens, deux bustes d'hommes, en pendants, où j'ai cru re- ■ connaître deux peintres ses amis , Jacques Jordaëns et Adrien Brauwer.

Pour achever, après Van Dyck, l'école de Rubens, il reste à citer encore, non -seulement quelques-uns de ses élèves, mais de ses contemporains, qui, sans avoir pris ses leçons, furent séduits et emportés par sa manière. Tels sont Gaspard de Craeyer et Abraham Jansens. Tous deux sont représentés au Belvédère, le premier par une Vierge glorieuse, entre saint Augustin, sainte Catherine et d'autres bienheureux, ouvrage qui n'a pas autant d'importance que ses grandes compositions de Bruxelles ; le second, par une allégorie de la Nuit, composée suivant le style de Rubens, mais qui garde pourtant, dans les formes et la touche, le sentiment antérieur et plus italien des Van Orley et des Otto Venius. Quant aux élèves directs du maître, aux condisciples de Van Dyck, voici leurs noms et leurs parts : — Jacques Jordaëns, un Cabinet d'amateur de curiosités, touché presque avec la finesse des petits flamands ; Jupiter et Mercure soupant chez Philèmon et Baucis, grande et bell

scène, de forte couleur, où Ton dirait, si les dates ne plaçaient Jordaëns avant La Fontaine, que le peintre a mis à profit le récit du poète; la Fêle des rois, grande aussi, forte, joyeuse, et où des lumières factices justifient cette fois les tons rougeâtres dont le peintre a si souvent fait abus. Sous cette réunion de buveurs, sous ces figures avinées, est tracée l'inscription suivante, en guise de moralité : Nihil similius insano quant ebrius. — Théodore VanThulden : deux Allégories, Tune païenne, l'autre chrétienne, aussi bien dans le faire que dans le style du maitre. Ce sont le Bctour de la paix, figuré par celui d'un jeune guerrier dans sa famille, et les trois provinces des Pays- Bas, la Flandre, le Hainaul et U Brabanï adorant une Vierge glorieuse ; — Abraham Dieppenbeck : une autre Allégorie sur la rapidité et le néant des choses humaines. Près d'une espèce de philosophe cynique, au centre de la . composition, se lit la célèbre maxime de Socrate : Nosce te ipsum; — Corneille Schut : Héro 'pleurant Léandre mort, composition touchante et d'une belle exécution ; — Corneille de Vos : le Baptême de Clovis par saint Bemi, où les Francs du V e siècle sont aussi richement vêtus que les gentilshommes espagnols du xvii e .

Après Rubens et sa pléiade, nous entrons dans la foule immense, dans le mare magnum des maîtres flamands et hollandais de ce xvir siècle, époque de la plus grande culture de Part dans les pays disciples de l'Italie, dans les Flandres, l'Espagne et la France. Tandis que les éminents élèves des Garrache terminaient le grand cycle de la peinture italienne, l'Espagne produisait Velazquez, Murillo, Alonzo Cano, Zurbaran ; la France, Poussin, Claude, Lesueur, Lebrun, Mignard ; et les Flandres une multitude de peintres voués à peu près tous au naturalisme le plus complet, mais aussi le plus parfait, dont lart ait encore embrassé le culte. Infatigables producteurs d'œuvres de tous genres et de toutes dimensions, ils sont tous et partout si connus, ils ont chacun une manière si person-

nelle et si uniforme, ils échappent tellement à la description, à l'analyse, que ce serait folie de vouloir entrer à leur égard dans les développements que permettent et qu'exigent quelquefois les maîtres leurs devanciers ou leurs contemporains. Le nom de l'artiste et celui de son œuvre, c'est à peu près tout ce qu'on doit, tout ce qu'on peut en dire. Pour achever donc, sans la surcharger de redites inutiles, l'indication des tableaux flamands-hollandais au musée de Vienne, je les diviserai en trois catégories : l'histoire, qui comprendra le portrait ; le genre , qui comprendra les intérieurs, les animaux, les fruits et les fleurs ; le paysage, qui comprendra les marines.

Histoire : Le Christ conduit devant Pilate, grande et rigoureuse page de Gérard Honthorst, ou Gherardo délie notti, sujet qu'il a reproduit mainte et mainte fois; — Adam . et Eve pleurant Abel mort, par Philippe de Champagne, vaste et froide composition qui tient plus à l'école de Lebrun qu'à celle de Rembrandt, et qu'on devrait ranger dans les œuvres françaises si son auteur n'était né à Bruxelles; — un beau portrait par Just Van Egmont, que le livret croit de Philippe IV d'Espagne, et qui-est de son fils Charles II; — dix ouvrages de l'illustre Rembrandt, tous portraits, parmi lesquels celui de sa mère, dit-on, très-vieille, trèsparée, peinte avec toute la finesse élégante de son premier faire; le sien propre à deux âges, encore jeune et élégant, puis vieux et sordide. (Le premier est assurément lune des œuvres magistrales de l'époque où commence sa seconde et toute-puissante manière); celui d'une dame inconnue, en riches habits flamands, à ranger aussi parmi les chefs-d'œuvre de son pinceau; celui d'un magistrat qui semble parler, admirable comme le précédent ; celui d'un juif au costume asiatique, dans le demi-jour, et d'un bel effet de clair-obscur; celui d'un jeune homme qui chante, en esquisse, etc. ; — une Tête de vieille, coiffée d'un bonnet d'or, à la manière des riches paysannes d'Autriche, par Jean Sustermans. Portant la date de 1650, elle est étonnante de ■

fini et' de vérité à l'égal des portraits que fit ensuite Balthazar Denner ; — deux vigoureux portraits ou Têtes d'études, par Christophe Pauditz, Tune d'un jeune homme bizarrement accoutré, l'autre d'un vieux mendiant; — deux Allégories, lune sur la vanité, l'autre sur l'instabilité des choses humaines, mémento mm, par l'énergique Léonard Bramer; — une autre singulière Allégorie, par François Leux, encore sur l'inanité des biens de ce monde. Elle ne se compose que d'objets matériels, et c'est une espèce de prétexte pour peindre un cabinet de curiosités. D'une part, sur une riche console, sont amoncelés toutes sortes de bijoux, de raretés, d'objets précieux ; de l'autre, sur une table vermoulue, une lampe s'éteint près d'une tête de mort. Le mot nil omne explique le contraste et le sens de la composition ; — le portrait d'un homme mûr, en manteau de velours rouge, par Adrien Van der Werff, curieux dans son œuvre, parce qu'il est d& demi-grandeur naturelle, quoique touché avec la finesse habituelle de ses petites compositions, etc.

Genre : Malgré leurs titres qui devraient les faire ranger dans les tableaux d'histoire, je place dans les tableaux de genre, à cause de leur style, une Adoration des Rois, de Jean Breughel de Velours, et une singulière Annonciation de Corneille Poelemburg : l'ange Gabriel parle à Marie du haut des nuages, entouré d'un chœur de petits anges qui jettent sur la terre une pluie de fleurs. Ensuite, après avoir mentionné deux ou trois échantillons du vieux David Téniers, Vertumne et Pomone, Pan dansant avec une nymphe, etc., j'arrive sur-le-champ au chef des peintres de genre, au plus fécond, au plus renJmmé, au plus excellent, David Téniers le fils.

11 a vingt-trois ouvrages dans le Belvédère, la plupart très-importants. Le plus vaste, qui a huit pieds de large, est une Fête sur la place des Sablons à Bruxelles, devant l'église Sainte-Gudule. Au milieu de la foule immense qui s'y trouve rassemblée, on distingue la petite cour de l'archiduc Léopold- Guillaume, gouverneur des Pays-Bas, et

et Téniers lui-même, entouré de sa famille. Ce tableau, daté de 1652, est aussi grand dans son œuvre par la beauté du faire que par la # dimension du cadre. Un autre, presque aussi vaste, est le pendant et comme la répétition du plus curieux de ses soixante ouvrages rassemblés au musée de Madrid. Dans ce dernier, Téniers présente au gouverneur des Pays-Bas pour l'Espagne 1 la collection de tableaux qu'il a formée par ses ordres, et qu'on retrouve tout entière aujourd'hui dans le Musco del rey. Le tableau de Vienne, portant la date de 1656, montre un autre gouverneur des Pays-Bas, l'archiduc Léopold-Guillaume, visitant une autre collection de tableaux formée cette fois pour l'Autriche, et qu'on retrouve également dans les salles du Belvédère, près du cadre qui les réunit tous en proportions microscopiques. Ce n'est pas le seul ouvrage fait hors des habitudes du peintre; il est encore plus loin de ses Kermesses et de ses Fumeurs dans un sujet biblique, en demi-grandeur naturelle, Abraham et Isaac devant l'autel où brûle l'agneau du sacrifice. Et pourtant, sans montrer trop de gaucherie dans la composition d'un tel sujet, Téniers sait conserver à son pinceau toute sa liberté, tout son éclat, toute sa puissance. On peut faire le même éloge d'un excellent portrait d'un jeune homme inconnu, genre non moins rare dans l'œuvre de Téniers, car je n'avais vu jusqu'alors d'autre portrait reconnu pour sien que celui de sa vieille mère. Le reste de ses ouvrages au Belvédère sont dans sa manière habituelle, et Ton y retrouve à peu près tous les sujets de son goût, sauf pourtant la Tentation de saint Antoine, dont il a fait tant et tant d'exemplaires variés. Au milieu de quelques Tabagies, on distingue une grande Noce de paysans, des Voleurs saccageant un village, des Paysans jouant avec un

1. Je l'ai nommé, comme tout le monde à Madrid, l'archiduc Albert; mais c'est une erreur. Ce beau-frère de Philippe II est mort en 1621. Téniers n'avait alors que onze ans.

chien, une Cuisinière qui fait frire des beignets, une Kermesse flamande, superbe quoiqu'un peu pâle, etc. Parmi tous ces petits sujets, je donnerais la préférence à une simple scène d'intérieur, qui n'a que trois personnages. C'est un vieux buveur de bière qui conte fleurette à sa jeune servante, tandis que sa jalouse moitié les guette par une lucarne. On ne saurait croire tout l'esprit naïf et malin qui brille dans cette scène de comédie villageoise, peinte d'une adorable couleur argentée. Elle est datée de 1677. Téniers, si jeune d'idée et de pinceau, avait alors soixantesept ans. Et ce n'est pas cependant le dernier de ses travaux au Belvédère. On y trouve encore une Êtable de chèvres dont le berger joue du fifre, qui dénote une main mal assurée, et n'est pas achevée complètement. Peut-être fut-elle interrompue par la mort, qui surprit Téniers travaillant encore à quatre-vingts ans.

Reprenons maintenant la série des tableaux de genre, dont nous désignerons successivement les titres à coté du nom des maîtres. De Gérard Dow : une Vieille femme arrosant des fleurs, et (puisqu'il faut appeler les choses par leur nom) le Médecin d'urines, égalant presque par son importance et sa beauté la Femme hydropique du Louvre ;

— De Gérard Terburg : une Jeune fille donnant des fruits à un enfant, et une autre Jeune fdle écrivant, toutes deux, la première surtout, de sa touche la plus fine, la plus gracieuse, la plus charmante; — de François Miéris : une Jeune marchande à son comptoir, courtisée par un chaland, grand cadre pour ce maître, puisqu'il a presque deux pieds de haut, et travaillé néanmoins avec autant de perfection que ses figurines en miniature ; — de Gabriel Metzu: une Brodeuse en dentelles, non moins délicate, non moins belle, non moins achevée par une main plus magistrale ; — de Godefroy Sckalken : une Jeune fdle allumant sa lanterne, charmant et excellent effet de lumière factice;

— de Jean Steen : une Noce de village et une Ferme hollandaise, qu'on peut citer comme des modèles de sa ma-

nière franche, joviale, énergique ; — de Philippe Wouwermans : un Retour de la chasse, une Attaque de voleurs, etc., morceaux choisis dans son œuvre innombrable; — d'Isaac Ostade : un Arracheur de dents; c'est le seul ouvrage des deux frères, dont l'aîné, Adrien qui fut le maître second et qui lui resta supérieur, n est pas représenté; — de David Ryckaert : une Kermesse et une Sorcière chassant des fantômes d'une caverne, morceau plein d'invention, d'énergie et d'éclat ; — de Samuel Van Hoogstraeten : une Figure dans un carreau de vitre, étonnante par sa vérité grotesque ; — de Pierre Laar, dit Bamboccio : des Jeux de paysans, dans un faubourg de Rome ; — de Pierre Van Elst : des Fumeurs attablés, etc. ; — quelques Intérieurs de Peter Neefs, comme lui seul a su les faire, et quelques bons Tableaux d'architecture, d'Henri Steinwich. Parmi les nombreuses peintures à' Animaux, vivants ou morts, un magnifique Paradis, un curieux Daniel dans la fosse aux lions, et d'autres encore, par François Sneyders; — un excellent Groupe de gibier, par Jean Weenix; —un vaste Repos de Diane après la chasse, et plusieurs autres tableaux de gibier, par Jean Fyt; — une grande Bassecour, par Melchior Hondekoeter ; — deux immenses Marchés au poisson, par Jacques Van Es, dont les figures sont de Jordaëns ; — des Garde-manger t par Philippe-Ferdinand d'Hamilton; — un Haras, par son frère Jean- George, etc. — Paul Potter manque seul au milieu de ces divers peintres d'animaux ; il n'est représenté que par des copies et des imitations. — Enfin quelques Tableaux de fleurs ou de fruits, par D. De Heem, Jean Van Huysum, Rachel Ruysch, Abraham Mignon, Seghers, etc., complètent dans ses diverses subdivisions ce qu'on nomme le genre.

Paysages : Les paysagistes flamands ne sont pas moins nombreux au Belvédère. Le premier d'entre eux, Jacques Ruysdaël, y a laissé, parmi trois précieux échantillons, le plus vaste, le plus important et le plus parfait peut-être

des ouvrages de son pinceau, celui qu'on peut appeler sans scrupule le chef-d'œuvre de ses chefs-d'œuvre. Avec la Trinité d'Albert Durer et le Saint Ildefonse de Rubens, c'est assurément le morceau capital du musée de Vienne. Il a environ six pieds de large sur presque cinq pieds de haut, et la surface inusitée de cette toile montre déjà que Ruysdaél en voulait faire une œuvre extraordinaire. Rien de plus simple cependant que le sujet : sous un ciel calme traversé par des nuages floconneux, un massif de grands arbres sur une campagne plate et nue, à travers lesquels serpente un sentier, qu'un ruisseau coupe au premier plan, et qui se perd dans les profondeurs de l'horizon ; voilà tout. Et cependant, c'est le plus beau paysage vrai, le plus excellent portrait de la nature, qui se puisse voir, qui se puisse imaginer. Au-dessus de cela, il ne peut plus y avoir que les paysages composés de Claude le Lorrain, comme dans l'œuvre de Raphaël, après le portrait du Suonalorc di Violino, il n'y a plus que la Vierge à la Chaise. Les deux autres ouvrages de Ruysdaël, réduits aux proportions communes, sont une Forêt et une Cascade tombant du haut des rochers.

Parmi les paysages des autres maîtres du genre, il s'en trouve notamment deux ou trois de Jean Wynantz ; un d'Albert Guyp, de mince importance, et bien incomplet échantillon pour un maître de talents si variés; un d'Hobbéma dont les œuvres sont aussi rares que recherchées ; un d'Adam Pynaher; six de Nicolas Berghem; plusieurs, et remarquables, de Frédéric Moucheron ; trois ou quatre de Jacques Van Artois, l'un desquels n'a pas moins de quinze pieds de longueur ; des Vues du Rhin, d'Hermann Zachtleven ; des Ruines, d'Adrien Van de Velde ; deux paysages, l'un en plein jour, l'autre au clair de lune, par le peintre des nuits, Arendt Van der Neer, mais faibles tous deux, et peu dignes de lui ; quelques échantillons de Karel Dujardin, de Guillaume et Jacques de Heusch, enfin quatre ou cinq morceaux d'un peintre qui les a tous précédés

par l'âge, Roland Savery (1576-1639), l'élève de P*ul Brill, dont le nom est moins célèbre, les œuvres moins connues, et qui a pu cependant leur offrir un précieux modèle dans sa peinture fine, délicate, agréable et solide. — A défaut de Guillaume Van de Velde, c est Ludolph Backuysen qui emporte le prix des Mannes, disputé cependant par Van der Capella et par Simon de Vlieger, tous deux habiles imitateurs d'Albert Guyp. Sa Vue du port d Amsterdam, datée de 1674, et qui n'a pas moins de six pieds carrés, est, comme le paysage de Ruysdaël, une œuvre singulière, magnifique, et de celles dont le Belvédère peut surtout se glorifier.

A travers tous ces flamands de diverses époques et de divers genres, on a mêlé quelques français et quelques espagnols. Il est juste de les tirer de la foule. On rencontrera parmi les premiers : un Saint Antoine ermite, de Mignard; le portrait d'un prélat, par Hyacinthe Rigaud; deux ou trois Combats de cavalerie, du Bourguignon Jacques Courtois; quelques Paysages de Gaspard Poussin, dans l'un desquels, représentant un site des environs de Rome, son beau-frère Nicolas Poussin a placé quelques figures ; un Paysage de Joseph Vernet , pris aussi près de Rome, et réunissant la vue du Tibre, du môle d'Adrien, de Saint-Pierre, de tout le bourg du Spirito Santo. Ce paysage considérable , l'un des meilleurs de J. Vernet, soutient mieux que d'habitude le voisinage et la comparaison des flamands. Cependant , il y a , parmi les œuvres françaises, un morceau plus curieux et plus important. C'est un tableau de Jacques Callot. Personne n'ignore que cet artiste éminent ( 1594-1639), plus occupé de ses gravures à l'eau-forte, que l'on compte par centaines, n'a donné que peu de temps à la peinture. Fidèle au métal qu'il employait d'habitude, et à ses sujets favoris, il a peint, sur cuivre, une Foire de village, des marchands, des baladins, dés badauds, une foule animée. Cette peinture, fine et spirituelle, exige quelque attention pour être appréciée,

car une certaine pâleur, répandue sur l'ensemble , ne prévient pas favorablement au premier coup d'ail.

Sauf un portrait de dame, par Alonzo Sanchez-Coello, le peintre de Philippe II , il n'y a d'œuvres espagnoles au Belvédère que trois ou quatre échantillons de Velazquez. Rares partout hors du musée de Madrid, ces ouvrages du peintre de Philippe IV n'ont pu venir jusqu'à Vienne qu'à la faveur des liens de famille qui unissaient le royal ami de l'artiste à la maison régnante d'Autriche. Cette rareté les rend d'autant plus précieux ; mais il ne semble pas que les Allemands en comprennent bien la valeur et le mérite. Je ne parle pas d'une ridicule figure de niais y car Velazquez n'est jamais descendu à ces caricatures, pour qui semble fait le propos familier des Espagnols : De <jue ries, tonto? — De rer à otro 1 ; ni du portrait de la jeune infante Marie- Thérèse 1 , devenue femme de Louis XIV ; c'est la copie d'un original qui fut enlevé du palais de Madrid sous le roi Joseph-Napoléon"; ni du portrait de Philippe IV, peint, dans l'atelier de Velazquez , par quelqu'un de ses élèves, comme Mazo-Martinez ou Pareja, en imitation de ceux du maître. Je parle des portraits de la jeune infante Marguerite, devenue femme de l'empereur Léopold, et de Charles II, enfant, deux charmants bijoux, tout aussi beaux et mieux conservés que le portrait de la même infante Marguerite, si admiré dans notre Louvre, et devant lequel les jeunes artistes se disputent une place pour leur chevalet. Je parle aussi d'un Tableau de famille, presque égal à celui duquel Luca Giordano disait : « C'est la théologie de la peinture. » Il représente cette fois, non pas la famille du roi, mais la famille du peintre, sa femme, fille de Pacheco, ses enfants, ses domestiques, et lui-même, qui s'est placé, dans un fond lointain, devant son chevalet, près du portrait figuré de Philippe IV. J'avais vu naguère ce précieux ouvrage hissé jusqu'au faite d'une salle secondaire,

Page 1