ÉCOLES ITALIENNES
A Vienne comme à Munich, comme en Flandre, la part des maîtres italiens n'a pas autant d'importocce que celle des maîtres du Nord, soit allemands de l'écfle primitive, soit flamands des trois époques. Je ne vêux pas dire que leurs ouvrages ne soient nombreux aussi ; au Belvédère, les salles italiennes forment presque la moitié de l'édifice; mais ce n'est pas au Nord que les peintres de l'Italie ont envoyé leurs œuvres capitales, et celles qui s'y rencontrent n'ont pas aux yeux des étrangers, comme celles des vieux peintres nationaux, l'avantage d'être rares et quelquefois uniques. Sous ce rapport, Raphaël luimême est éclipsé par Albert Durer ; et Titien, quoique ami de Charles-Quint, qui partageait ses présents entre Vienne et Madrid , Titien n'a pas des armes égales pour lutter contre Rubens. Si l'on joint à cette circonstance celle que l'histoire et la manière des maîtres italiens sont plus généralement connues que l'histoire et la manière des maîtres allemands , on conviendra que le reste de notre tâche peut se simplifier beaucoup, et qu'il suffira presque à présent d'indiquer, avec autant de brièveté que le ferait un catalogue, les principales œuvres qui se rencontrent dans les salles italiennes. Nous tâcherons seulement, en dressant cette liste , d'y mettre un peu plus d'ordre que
n'en offre le placement des cadres , fait sans nul respect pour Thistoire de l'art, au point que souvent la confusion habituelle peut, à juste titre, se nommer pêle-mêle.
Mais d'abord, en revoyant cette galerie de Vienne, après treize ans d absençe , nous avons à déplorer que la manie des nettoyages et des restaurations en ait aussi gagné les ordonnateurs. Pas un cadre n'y a échappé. Nous retrouvons tous ces vieux tableaux italiens si bien lavés, frottés, vernissés, enfin si bien remis à neuf, que nous avons quelque peine à les reconnaître , et que nous regrettons, là comme ailleurs , qu'on ne les ait pas laissés tels que les avait faits le cours des siècles. Ils ressemblent maintenant à ces vieillards qui croient se rajeunir en se teignant la barbe et les cheveux , et qui perdent airisi l'aspect vénérable de leur âge sans regagner aucunement la fraîcheur de la jeunesse. Mais quy pouvons-nous? Le mal est fait; nos regrets ne le peuvent défaire.
Il serait impossible d'étudier au Belvédère, comme à la Pinacothèque, les origines de l'art italien. On chercherait en vain quelque monument des temps antérieurs à la formation des grandes écoles. Les plus anciens ouvrages appartiennent au milieu du xv c siècle, et tous au nord de l'Italie. Outre une Vierge glorieuse du Vénitien Luigi Vivarini , de Murano , qui peignait encore à cette époque comme les Byzantins, à la détrempe sur fond d'or; — outre un Christ sur les bords de la mer de Tibèriade, de Marco Basaiti, qui s'obstinait dans ce vieux style des frères Murano cinquante ans plus tard ; — on trouve deux précieux échantillons du Padouan Andréa Mantegna , auquel 1 école lombarde doit sa fondation. Le premier est un Saint Sébastien à la colonne , de petite dimension , mais de haut style et d'exécution parfaite. On reconnaît, à l'arrangement de ce petit tableau, et surtout du fond de paysage qui l'entoure, le maître qui étudiait avec le même soin l'antiquité jusque dans ses moindres débris, la nature jusque dans ses moindres détails. Il s'est amusé à tracer dans les
nuages la figure d'un guerrier à cheval. Le second échantillon se compose d'une série de huit dessins en grisailles sur papier, qui représentent autant d'épisodes d'un Triomphe romain. C'est le même sujet, et ce sont probablement les premières esquisses des neuf toiles peintes à la détrempe que Ton conserve au palais d'Hamp ton-Court, et qui n'étaient elles-mêmes, dans l'opinion de Mantegna, que des cartons préparés pour la grande fresque circulaire du palais de San Sebastiano, à Mantoue. On nomme les esquisses de Vienne, comme les cartons d'Hampton-Court, le Triomphe de Jules César à son retour des Gaules. Il y aurait erreur, au moins dans la seconde partie du titre. D'abord la figure du triomphateur manque dans ces dessins, et laisse le champ libre aux suppositions. Ensuite, on porte dans son cortège des statues, des vases, des tableaux, les Tabulœ pictœ, les Simulacra pugnarum picla, dont parlent Tite-Live et Pline, toutes choses qui ressemblent plus aux dépouilles des Grecs qu'à celles des Gaulois et des Bretons. Ce serait donc plutôt le triomphe de Paul- Émile après sa victoire sur Persée, ou de Sylla après la prise d'Athènes, ou de César après Pharsale.
De toutes les écoles italiennes, la plus riche au Belvédère, comme au Museo dtl Rey de Madrid, est la vénitienne. Cette richesse s'explique, non-seulement par le voisinage de Venise et de Vienne, aujourd'hui réunies sous le même sceptre, mais encore, comme celle du musée espagnol, par les relations personnelles, presque familières, qu'eurent Charles-Quint et ses successeurs avec Titien et ses émules. Les ouvrages de ceux-ci furent en quelque sorte partagés dès l'origine, ainsi que les Etats du césar, entre Philippe II et Ferdinand I". Parmi ceux qui ont pris le chemin de Vienne, voici, je crois, les principaux :
De Giovanni Bellini : outre une assez belle Madont y adorée par saint Joachim, une Jeune fille qui se peigne devant son miroir. Ce tableau porte pour signature, Johattnes Bellinus faciebat MDXV. Il a donc été peint, si la date est
fidèle, une année seulement avant la mort de Bellini, qui avait alors quatre-vingt-neuf ans. C'est une longévité laborieuse presque aussi étonnante que celle de Titien.
De Giorgion : l'excellent Portrait d'un chevalier en armure de guerre, VApôtre saint Jean, David portant la tête et l'épée de Goliath, un' Jeune homme couronne de pampre, accosté par un bandit, morceau d'une exécution magnifique, enfin le tableau connu sous le nom des Trois arpenteurs, qui sont plutôt trois astrologues, composition noble, forte, énergique, entourée d'un excellent paysage, mérite bien rare alors et presque entièrement nouveau. Je ne cite point, parmi les œuvres du peintre de Gastelfranco, une Madeleine qui porte son nom. Elle est vraiment trop moderne, ou trop modernisée, par les restaurations, pour qu'on l'attribue raisonnablement a un maitre mort en 1 51 1 .
De Titien : trente-cinq ouvrages forment sa part au Belvédère. C'est presque autant qu'à Madrid. Toutefois leur importance générale n'est pas égale à leur nombre, et celui-ci même serait fort diminué, si l'on écartait toutes les toiles apocryphes ou douteuses avec la sévérité qu'exige le nom de galerie publique. Voici, parmi les œuvres du grand peintre de Cadore, celles qui me semblent les plus précieuses et les moins contestables : un Ecce Homo, grande scène disposée comme la Présentation au temple de Venise. Le sujet principal est relégué dans un coin du tableau, dont l'objet véritable est de réunir une foule de personnages, portraits sans doute pour la plupart. On a reconnu l'Arétin, par exemple, sous les traits de Pilate. Dans cette foule sont des cavaliers, des dames, des pages, tous en costume du xvi e siècle, et l'on y trouve jusqu'à laigle noir à deux têtes. Ce bizarre et magnifique ouvrage est signé : Titianus eques Cœs. 1 543 ; il fut fait lorsque Charles- Quint nomma Titien chevalier de l'empire; — Diane au bain, découvrant la faute de Calisto, scène très-animée, très-vive, où l'artiste a merveilleusement réussi à peindre chair sur chair, comme dans l'Offrande à la Fécondité de
Madrid ; — une Dana'è séduite, répétition variée et très-affaiblie de celle qu'on enferme à Naples dans le cabinet réservé. Au lieu de 1* Amour, c'est une vieille matrone qui reçoit les pièces d'or dans un bassin. Gela est plus conforme au sens de l'apologue mythologique; — deux petites Saintes Familles, dans la première manière de Titien, encore incertain entre son maître Bellini et son condisciple Giorgion: — la Femme adultère, belle composition, où les têtes sont vraiment douées de la vie; — une Lucrèce se poignardant devant Collatin, qui réunit l'énergie de l'expression à celle du pinceau; — une autre Lucrèce avec l'inscription Sibi Tilianus f., mais qui ne répond pas pleinement à cette haute idée d'un cadeau que se fait le peintre à lui-même; — une double Allégorie, en l'honneur de la belle maîtresse d'Alonzo de Avalos, marquis del Vasto ou du Guast, l'un des meilleurs généraux de Charles-Quint, défait pourtant àCérisoles; nous avons aussi son portrait au Louvre avec oelui de la même femme. Prodiges de couleur, ces tableaux doivent compter parmi les chefs-d'œuvre de Titien. — A ces diverses compositions, il faut ajouter un curieux paysage avec des moutons, et enfin plusieurs portraits : — l'électeur de Saxe, Jean-Frédéric le Magnanime; — Isabelle d'Est, duchesse de Mantoue; — le pape Paul III, dont Titien a tant de fois répété la tête, pareille à celle d'un vieux singe plein de malignité ; — l'historien Benedetto Varchi; — un certain Giacomo Strada de Rosberg, qui prenait le titre d'antiquaire impérial; — une jeune femme, dans un manteau de fourrure, montrant le sein et les bras nus, et dont la chair est presque aussi admirable que celle de la Salomè de Madrid, etc. — Quant au portrait de Charles- Quint à cinquante ans, il n'est guère acceptable, malgré sa longue inscription latine. Ce n'est ni la taille du .fils de Jeanne la Folle, ni ses traits, ni sa barbe, rousse quoique blanchissante, et quand on a vu les vrais portraits de Charles-Quint par Titien, on ne reconnaît, dans celui-ci, pas plus le peintre que l'empereur.
De Tintoret: sept à huit portraits d'hommes, en pied ou en buste, tous inconnus, sauf celui du vieil amiral Sebastiano Venier, qui commandait la flotte vénitienne à Lépante, et parmi lesquels je donnerais la préférence au portrait d'un vieillard assis, portant le n° 44, dans la première salle italienne. — Une seule composition religieuse, le Portement de croix, de petite dimension, mais excellente, pleine d'air, de lumière, de mouvement, et dont l'ensemble est du plus grand effet ; — une Suzanne surprise par les vieillards, ouvrage que TintorSt a peint certainement, comme la Suzanne du Louvre, dans un de ses accès de furore, car il est rempli de fautes grossières, mais où l'on ne saurait trop admirer l'état lumineux des chairs, trouvé du premier jet, etc.
De Paul Véronèse : une Adoration des Mages, dont le dessin est un peu contourné, mais la couleur très-énergique, jetée peut-être avec une largeur voisine de la précipitation ; — Judith triomphante, portant la tête d'Holopherne, digne du même éloge et du même blâme, où l'on sent aussi quelque peu l'abus d'une facilité consommée ; — Venus et Adonis et le Cenlaurl Nessus donnant sa robe à Dèjanire, deux simples esquisses, faiblement touchées ; — Adam et Eve chassés du paradis sur la terre, ou la Première famille, du plus vigoureux clair-obscur; — la Vierge glorieuse entre sainte Catherine et sainte Barbe, et le Christ guérissant la femme malade, en figurines, mais fins, lumineux, charmants; — le portrait de la belle Catherine Cornaro, reine de Chypre, de Marc-Antonio Barbaro, ambassadeur de Venise près de Selim II, et quelques autres.
Près de la Première famille, est un Saint Augustin de Carletto Véronèse, ce fils si chéri, si regretté, qui, mort à vingt-six ans, égalait déjà son père, comme le disait celui-ci avec orgueil, et comme le prouve clairement ce tableau même, rare et précieux. Un autre tableau, V Adoration des Bergers, est signé, ainsi qu'une des Cènes chez Levi de Venise, gli eredi di Paolo Veronese; ce sont probable-
ment son frère Benedetto et son second fils Gabriele, qui abandonna l'art pour le commerce, après avoir terminé les ouvrages que son père laissait inachevés. On peut citer, avec ces travaux de la famille Yéronèse, un beau portrait de jeune homme attribué au fils de Titien, Orazio Yecelli, qui mourut de la peste sur la même couche que son père. Il est fâcheux que le Belvédère n'ait rien du fils de Tintoret, Domenico Robusti, qui soutint aussi avec quelque éclat le lourd fardeau du nom paternel.
De Cima da Coneglianb : une Sainte Famille entre saint Jérôme et saint Louis, évéque, Tune des belles œuvres de ce maître simple et religieux, qui, fidèle au premier style de'Bellini, parait moins un Vénitien qu'un Lombard.
De Palma le vieux : une Visitation de sainte Elisabeth, grande composition, bien éloignée, par le style, du tableau de Raphaël sur le même sujet, mais s'approebant, par la couleur, des bons ouvrages de Titien ; — deux Madones, adorées par des bienheureux, sujet tant de fois répété ; — quelques portraits, entre autres celui du jeune Gaston de Foix, le Foudre d'Italie, tué à vingt-trois ans, en gagnant la bataille de Ravenne.
De Palma le jeune : un Christ mort sur les genoux de Marie, et une Mise au tombeau, d'un grand sentiment religieux.
De Bùnifazio Bcmbi : diverses figures de bienheureux, saint Jérôme en regard de saint Jacques, saint Jérôme avec saint Jean-Baptiste, saint François d'Assise avec saint André, d'une grandeur mâle et d'une exécution nerveuse, qui les rapprochent beaucoup de Giorgion, par le style et par la couleur; — deux Annoncialions , en pendants*, qui rappellent Titien, et qui achèvent de donner à Bonifazio une place bien voisine de ses maîtres.
De Paris Bordone : deux portraits de femmes, moins beaux que celui de Munich ; — une composition de Vénus et Adonis, moins belle que Y Anneau de saint Marc, son chef-d'œuvre à Venise.
De Lorenzo Ipllo : une Madone couronnée de fleurs par un ange, et adorée par sainte Catherine et saint Jacques le Majeur, tableau d'un grand style, d'un grand effet, et qui, s'il est authentique, doit donner une haute idée de ce maitre dont la vie est peu connue, dont les ouvrages sont rares, et de plus incertains, car ceux qu'on lui attribue sont de styles différents, quelquefois opposés.
Je réunis ensemble, pour achever la liste des Vénitiens,' plusieurs bonnes pages du Bassano (Jacopo da Ponte), Dieu montrant à Abraham la terre promise, le riche Épulon et le pauvre Lazare, Thamar conduite au bûcher, etc. ; — une belle Adoration des Bergers, d'Andréa Schiavone ; — une grande Sainte Famille et la Femme adultère, que l'on peut ranger parmi les meilleurs ouvrages du Padovanino (Alessandro Varottari) ; — un très-beau portrait du procurateur de Saint-Marc, Ottaviano Grimani, par Bernardino Licinio, fils ou neveu de Pordenone ; — Jacob bénissant ses petits-fils, les enfants de Joseph, par Charles Loth (1632- 1698), ouvrage remarquable du meilleur peintre vénitien de la décadence ; — un portrait de jeune homme, attribué au Greco. On lit au bas Teoscopoli f.; mais le Greco se nommait Dominique Théotocopuli , comme le constatent plusieurs actes authentiques dressés en Espagne, où il passa plus de cinquante années. Rien, d'ailleurs, dans ce portrait ne rappelle le maître de Tristan et de Mayno. Pouvait-il avoir tant changé, en passant de Venise à Tolède? ou bien Titien compte-t-il deux Grecs parmi ses disciples? Cette seconde supposition paraît la plus vraisemblable.
J'ai réservé, pour finir, le tableau qui, dans l'école vénitienne, attire le plus les regards et les éloges, non-seulement de le foule, mais des gens instruits. On le cite à Vienne comme une des merveilles du Belvédère. C'est Sainte /us- Une, sa palme à la main, la licorne à ses pieds, invoquée par le commettant du tableau que termine un fond de paysage. La composition est heureuse, sage, noble; la pose
et le mouvement de la sainte sont aussi gracieux que les traits de son visage; et la couleur générale, sans avoir tout l'éclat de celle de Véronèse dans ses œuvres d'élite, en rappelle les charmantes teintes argentées. De quel peintre est ce tableau justement célèbre qui n'est point évidemment des grands maîtres vénitiens? Les uns le donnent au Pordenone (Giovanni Antonio Licinio (1484-1540), d'autres au Moretto (Alessandro Buonvicino, qui travaillait de 1516 à 1547). C'est ce dernier nom qui a prévalu, et qui est inscrit maintenant sur le cadre du tableau. Cependant le Pordenone, beaucoup plus connu que le Moretto, conserve encore de nombreux partisans, et je crois, pour ma part, que la Sainte Justine de Vienne est sœur du Saint Laurent Giustiniani de Venise. C'est le même dessin châtié, la même couleur vive et juste, le même charme sans mollesse et sans afféterie.
L'école florentine ne compte en réalité que deux tableaux dans le Belvédère, je veux dire authentiques et importants. L'un est du célèbre moine Fra Bartolomeo délia Porta, ou di San Marco , qu'on appelle communéinent il Frate. C'est la Présentation au Temple, œuvre de haut style, de grand caractère, de forte exécution, digne d'être comparée aux meilleures du palais Pitti. Pourquoi, hélas! Ta-t-on frottée et vernissée comme un parquet de salon ? Elle porte la date de 1516, année qui précéda celle de la mort du peintre; et l'inscription : Orale pro pictoreolim sacelli hiir jus novitio, fait allusion à son entrée dans le couvent des Dominicains de Saint-Marc, en 1500, après le supplice de l'illustre novateur Savonarole , dont il fut un des plus fervents sectateurs. L'autre tableau est un Christ mort, pleuré par sa mère et deux anges , d'Andréa del Sarto. C'est un ouvrage peu fini, où l'on voit clairement les traces des retouches, même dans le dessin, car, en maint endroit, le crayon de l'esquisse se montre à travers la peinture. Mais le style a tant de noblesse, l'expression tant de charme, la couleur tant d'éclat et de transparence, l'effet général
tant de grandeur, que ce tableau, comme le précédent, tiendrait une place honorable dans le palais Pitti, près des autres chefs-d'œuvre d'Andréa del Sarto.
Je ne citerai point, après ce Christ mort, les autres ouvrages qui lui sont attribués, un jeune Tobie plus que douteux et une Sainte Famille augmentée de deux anges, simple copie dont l'original est à Munich. Je ne citerai pas non plus pour œuvre de Léonard une Hvrodiade devant la tête de saint Jean , autre copie, peut-être par Cesare da Sesto, dont Poriginal est peut-être Y Hèrodiade d'Hampton- Court; ni enfin, pour œuvre de Cristoforo Allori, une Judith portant la tête d'Holopherne, qui est encore une copie, et fort médiocre, de la célèbre Judith du palais Pitti. On peut s'étonner vraiment, je dirais presque s'indigner de voir les noms de tels maîtres prostitués à des œuvres si notoirement apocryphes, et si peu dignes de leur renommée.
Il y a du vieux Bronzino (Angelo Allori), une belle Sainte Famille sur un fond de paysage, et de son neveu Alessandro Allori, le second Bronzino, l'un des plus importants de ses ouvrages devenus rares : le Chrut servi par Marthe et Marie. Des inscriptions latines viennent en aide à la peinture pour expliquer ce sujet fort clair cependant, et, comme dans les anciennes comédies espagnoles, l'auteur demande modestement pardon pour l'imperfection de son œuvre : A. D. MDCVy Alexander Bronzinus Allorius civ. flo. dum piuyebat melius lineare non potuit. Ajoutez h cela une Sainte Famille de Yasari, dans la manière dure et sèche des peintures de chevalet de son maître Michel-Ange, puis quelques faibles échantillons de Furini et de Cigoli, deux . imitateurs de Corrége, et vous aurez toutes les œuvres de la puissante école florentine que réunit le Belvédère.
L'école romaine, en la faisant remonter jusqu'au maître de Raphaël, n'est pas beaucoup plus riche. Le Pérugin y tient le premier rang, même auprès de son élève. Sa Madone assistée de deux saintes femmes est belle, gracieuse, sainte en même temps, et d'une couleur exquise; sa Vierge
glorieuse entre saint Pierre et saint Paul, saint Jérôme et saint Jean-Baptiste, datée de 1493, est une de ses compositions les plus vastes, les plus excellentes, de celles qu'on peut nommer capitales. Elle iva d autre tort que d avoir été nettovée et fardée au delà de toute mesure. Dans la même salle, quatre tableaux portent le nom vénéré de Raphaël ; mais il faut l'effacer trois fois. Le Spasimo est une agréable copie réduite du grand chef-d'œuvre de Madrid; le Repos en Egypte et la. Sainte Marguerite foulant aux pieds le dragon, sont également (je crois pouvoir l'affirmer) des copies d'originaux connus, fort belles au reste l'une et l'autre, surtout la dernière où Ton sent la touche de Jules Romain. Reste une petite Sainte Famille , qu'on appelle la Madonna ciel verde, parce qu'elle est assise au milieu d'une prairie. Dans la bordure de la robe on distingue le millésime MDVI. Raphaël avait vingt-trois ans, et les œuvres de cette époque n'ont pas encore dépassé sa première manière. Cette charmante Madone, que des retouches maladroites ont un peu gâtée/ rappelle par sa disposition la ravissante Vierge au chardonneret de Florence, où Jésus, debout entre les genoux de sa mère et le pied sur son pied, présente un oiseau au jeune fds d'Elisabeth ; elle est comme la préparation de ce chef-d'œuvre de grâce et de simplicité.
Pour compléter la triple génération d'artistes, Jules Romain a, près de son maître, un Pluton triomphant et les Attributs des quatre èvangêlistes , groupés comme ceux de la Vision d'Ezéchiel, très-petit cadre et très-beau ; — Polydore Caravage, une Procris tuée par Cùphale, digne de ses grisailles des chambres du Vatican; — puis Donienico Feti, Moise devant le buisson ardent, et le Mariage de sainte Catlierine, grandes et fortes compositions ; — puis Sasso- Ferrato, une Vierge au giron, fine et jolie, comme les cent autres taillées sur le même modèle ; — puis PierFe de Gortone, une Agar recueillie par Abraham , bel ouvrage pour un temps de décadence ; — puis enfin Carie Maratte, le
dernier des Romains, plusieurs toiles de grandes et petites dimensions, entre autres la Mort de saint Joseph, bénie parle Christ, sujet répété deux fois, la Trinité, la Fuite en Egypte, etc., œuvres distinguées du seul maître qui ait conservé quelques traditions de la grande école romaine jusqu'au commencement du xvin e siècle.
Dans celle de Parme, à côté d'un Amour et de quelques bons portraits du Parmigianino (Francesco Mazzuola), dous trouvons Corrége, le vrai Corrége, avec deux pages authentiques et charmantes, malheureusement bien dégradées Tune et Pautre. Ce sont deux aventures de Jupiter, YEnlèvement de Ganymède par l'aigle, la Séduction d'Io par la nue. On remarque dans le premier le mouvement plein d'aisance du jeune garçon qu'emporte l'oiseau divin, et son chien qui saute en aboyant pour le suivre. Mythologique au dernier point, car la nue ne cache ni la tête ni les bras du dieu, le second rappelle beaucoup, dans sa grâce voluptueuse, notre Antiope du Louvre. Nous en trouverons la répétition, ou peut-être l'original, au musée de Berlin.
Très nombreux par leurs œuvres, les Bolonais ne le sont pas moins par leurs noms inscrits au Belvédère ; Dominiquin manque seul à cette longue liste, que son absence, il est vrai, rend fort incomplète. Nous trouvons d'abord, attribuée au vieux Francia (Francesco Raibolini), une Vierge glorieuse, son sujet favori, signé avec une légère variante dans son titre d orfèvre : Francia aurifaber bonon. Mais cette Vierge n'est-elle pas de Francia le fils, qui suivit d'un peu loin les traces de son illustre père? — de Louis Carrache, une grosse et lourde Vénus jouant avec l'Amour;
— d'Augustin Carrache, un Saint François d'Assise recevant les stigmates sur le mont Alverno ; — d'Annibal Carrache, un Adonis surprenant Vénus au retour de la chasse, un Christ mort descendu de la croix, enfin le Christ à la Samaritaine, fine composition dans un paysage excellent ;
— de Guide, huit à dix ouvrages de diverses dimensions,
et dans ses deux manières : un grand Baptême du Christ, belle scène rendue avec toute la vigueur de coloris qu'il lui fut permis d'atteindre en la cherchant; une Présentation au temple, plus vaste encore, mais de ce ton pâle et fade qu'il eut le malheur, à mon avis, d'adopter comme un heureux progrès ; une Madone adorant l'Enfant-Dieu, d'une teinte verdâtre, qui n'est pas plus heureuse que la teinte blanche; une Madeleine, tant de fois répétée; une Sibylle, les Quatre Saisons, etc. ; — dè Guerchin, un»très-beau Saint Jean dans le désert, qu'il serait curieux de comparer à celui de Raphaël pour marquer les changements que l'art avait subis en passant de Rome à Bologne, de la perfection à la décadence , et le Retour de l'enfant prodigue, sujet répété deux fois. Le dernier (n° 32) présente un magnifique effet de clair-obscur, naturellement produit par la lumière d'en haut, si chère et si familière au Magicien de la peinture ; — de Lanfranc , une grapde Madone apparaissant aux ermites saint Paul et saint Antoine ; elle est peinte, comme la plupart de ses tableaux, à la manière des fresques, pour être vue de haut et de loin ; — d'Albane, une Vénus voguant sur la mer, dont je ne me fais point garant ; — de Guido Gagnacci, une Madeleine repentante, assistée de trois anges, forte pur le style et l'exécution, et une Cléopatre se tuant au milieu de ses femmes, belle scène pleine de mouvement, d'expression, d'intérêt. On peut seulement reprocher au peintre, qui s'est élevé très-haut dans cet ouvrage, d'avoir fait la reine d'Egypte trop petite et trop jeune, et de n'avoir aucunement varié le type de ses têtes ; — de Francesco Mola, la Naissance de Marie, grande toile d'au moins douze pieds carrés, composée avec sagesse et bon
plus fades peintures de Guide. Le Mola (Francesco) auraitil été son disciple dans la grande composition, comme l'autre Mola ( Giam-Battista ) celui d'Albane dans la figurine ?
Nous pouvons placer ici Michel-Ange Caravage, qui
tient aux Vénitiens par ses études, aux Bolonais par sa manière, aux Napolitains par ses élèves. Il a quatre ou cinq tableaux au Belvédère, un David avec la tête et l'épée de Goliath, un Tobie conduit par l'ange, une Flagellation, etc., tous fort énergiques, puissants comme d'habitude, mais dépourvus de noblesse et de sentiment religieux, puis la grande Vierge aux couronnes de roses, ainsi nommée parce que, du haut de son trône, elle fait distribuer des couronnes par saint Dominique et saint Pierre, martyr. Ce tableau est le plus fort , le plus énergique de tous, mais aussi le moins noble et le moins saint. Garavage s'y montre tout entier.
En arrivant, par son intermédiaire, aux peintres napolitains formés k l'école de son élève Ribera , nous rencontrons deux Batailles romaines, de Salvator Rosa, vraies mêlées d'hommes et de chevaux, agitées, furieuses, sanglantes, où se reconnaissent plusieurs fragments copiés de la Victoire de Constantin sur Maxence, que Raphaël traça et que Jules Romain peignit après la mort de son maître dans la quatrième chambre du Vatican; — le portrait d'un chevalier en armure, appuyé sur son épée, autre ouvrage, et plus *are, de Salvator Rosa, qui a moins cultivé ce genre que tous les autres, histoire, batailles, paysages, marines, etc. — dix ou douze toiles de l'infatigable Luca Giordano, la plupart de pacotille, mais parmi lesquelles se trouve un de ses plus beaux ouvrages, la Victoire de saint Michel sur les démons. L'archange n'est, si l'on veut, qu'une gauche imitation du Saint Michel triomphant , qu'envoya Raphaël à François I er ; mais le groupe des anges de ténèbres précipités du ciel, que Giordano a traité dans la manière énergique et sauvage de son maitre Ribera, est vraiment superbe. Rien ne montre mieux son génie naturel et ses talents acquis ; rien ne prouve mieux où pouvait atteindre ce praticien consommé, s'il eût eu de son art, dont il fit seulement un métier, un sentiment plus haut, plus noble et plus honnête.
Je citerai pour mémoire, en achevant cette liste des maîtres italiens, un Saint Tlwmas incrédule, du Calabrais Mattia Preti, — un Persèe délivrant Andromède, du cavalier d'Arpino, le Josépin, qui a signé fièrement, en singeant Raphaël, Joseph Arpinas, — un Saint Jean-Baptiste, un Joueur de luth, et quelques autres peintures très-énergi- ' ques du capucin génois Bernardino Strozzi, — une grande Descente de croix, de Solimène, digne de son maître Luca Giordano ; — enfin , pour finir avec le dernier degré de l'art, avec ce qu'on appelle des curiosités, quatre pendants de Giuseppe Arcimboldo (1533-1593), qui a composé autant de têtes et de bustes avec des arbres, des légumes, des poissons et des ustensiles de ménage. Il est le premier, . je crois, qui ait imaginé ces bizarres tours de force, pareils aux acrostiches dans la littérature, et leur touche naturelle et brillante fait vivement regretter qu'il n'ait pas mieux employé son esprit et son pinceau.
Parmi cette foule d'Italiens, comme naguère parmi la foule des Flamands, se trouvent perdus quelques noms espagnols et français, Ribera, Murillo, Nicolas Poussin. Au milieu d'assez mauvaises imitations.dont on charge le premier, il a du moins deux bustes pris dans sa série de Philosophes mendiants, Pythagore et Archimède, dignes de ceux qu'on rencontre dispersés à Madrid, à Paris, à Londres. — Mais on a mis le nom de Murillo sur un petit Saint Jean au mouton, si laid de forme et si dur de touche, qu'en vérité Ton ne saurait, sans faire injure au maître, l'accepter pour un original. Quiconque a vu le délicieux Saint Jean de la NationaUGallery , ou le ravissant groupe de Jésus et saint Jean du musée de Madrid, ou tout autre enfant peint par Murillo, demeure persuadé que le Belvédère n'a du grand peintre de Séville qu'une médiocre imitation par un médiocre élève. — Quant à notre Poussin, c'est bien un de ses ouvrages, et de ses plus beaux, qui le représente à Vienne. Je ne parle point d'un Miracle de saint Pierre qui porte son nom glorieux ; cette faible page
n'est pas même de Sébastien Bourdon; je veux dire la Prise et la destruction du temple de Jérusalem par Titus, trèsvaste compositien, ainsi que l'exige un tel sujet, noble comme toujours, imposante, pathétique, et si pleine de mouvement et d'action, si remplie d'épisodes divers, que je serais tenté de la trouver un peu tourmentée. Quoique Poussin ait atteint maintes fois une exécution supérieure, le tableau offre un ensemble magnifique, et, soit parmi les vainqueurs enivrés du triomphe, soit parmi les vaincus qui meurent en martyrs, on rencontre d'admirables figures. L étude profonde de l'antique se montre en chaque détail; qu'on regarde, par exemple, le Titus sur un cheval blanc au galop, comme le Méléagre et l'Atalante de la Chasse au sanglier deCalydon qui est k Madrid; ne dirait-on pas que Poussin a connu et copié la frise du Parthénon?
Le Belvédère n'est qu'un musée de peinture ; la statuaire en est à peu près exclue. Il ne s'y trouve pas un seul marbre antique, pas un seul ouvrage de l'art italien, depuis Nicolas de Pise jusqu'au Bernin, et, parmi quelques échantillons modernes qui ornent deux ou trois cabinets à l'extrémité des salles, je ne vois guère à citer qu'un Jason enlevant la toison d'or, de Joseph Kaehsmann, fait à RomB en 1829, dans le style plus gracieux qu'énergique des Ganova et des Thorwaldsen. Laissons en paix quelques monstruosités qui l'accompagnent, et font de Ità, par le contraste, un chef-d'œuvre incomparable.
Il faut rentrer dans Vienne pour admirer deux beaux ouvrages du ciseau, tous deux modernes, tous deux de Ganova. L'un est dans l'église des Augustins, qui renferme aussi, sous des châsses de verre et dans des habits de brocard, les squelettes entiers de sainte Victoire et de saint Clément, spectacle plus édifiant sans doute, mais moins attrayant que celui d'une belle statue. C'est le mausolée de
Marie-Christine d'Autriche, fille de Marie-Thérèse, et femme d'Albert, duc de Saxe-Elsten. Dans une pyramide ouverte, forme des grandes sépultures antiques, s'avance et descend un cortège funéraire. Précédée de jeunes filles en pleurs figurant l'Innocence, et suivie de la Bienfaisance qui soutient un vieillard, la Vertu voilée porte dans une urne les cendres de la princesse. Au seuil de la porte, un génie pleure appuyé sur un lion; c'est le symbole du mari resté sur la terre. Quoiqu'un peu théâtral et même un peu païen, ce mausolée fastueux est un très-bel ouvrage, de beau caractère et de grand eflet. Toutes ces figures se tiennent, s enchaînent, se groupent parfaitement, et plusieurs d'entre elles, Tune des jeunes filles par exemple, ou le vieillard soutenu par la Bienfaisance, seraient, isolées, d'excellentes statues. En somme, le mausolée de Marie- Christine, plus considérable qu'aucun autre monument de Canova, ne recommandera pas moins son nom à la postérité que les tombeaux qu'il a élevés aux Stuarts, à Pie VI, à Rezzonico, sous la vaste coupole de Saint-Pierre à Rome.
L'autre ouvrage de Canova, plus célèbre encore dans le monde des arts, est le groupe colossal de Thésée vainqueur du Minotaure. Pour recevoir et loger dignement à Vienne cet hôte italien, on a construit tout exprès, dans la petite promenade publique appelée Jardin du peuple (Volksgarten), un temple exactement copié, quant à la forme et aux dimensions, sur celui d'Athènes qu'on nomme temple de Thésée. Seulement la brique plâtrée a remplacé le marbre blanc du Pentélique. Le groupe de Canova, comme la statue du dieu, est adoré dans ce temple, dont les prêtres sont des espèces de sergents de ville qui en ouvrent les portes à l'heure de la promenade. Coiffé d'un casque grec, et du reste entièrement nu, Thésée lève sa massue, l'arme du compagnon d'Alcide, pour achever le monstre qu'il vient d'abattre à ses pieds. Cette pose a- peut-être le défaut le plus ordinaire des grandes compositions de Canova;
elle est théâtrale. Mais la statue entière forme une superbe académie, où chaque membre, chaque muscle, indique parfaitement la force en action. Toutefois la plus belle partie du groupe me semble le Minotaure, si Ton peut encore lui conserver ce nom, après que le statuaire, sacrifiant à la beauté des formes la vérité historique, a fait du fils de Pasiphaë non plus un homme taureau, mais un homme cheval, un centaure. Son mouvement, sous la pression de Thésée, qui lui serre le cou de la main gauche et l'estomac du genou, est le plus beau, le plus heureux qui se puisse imaginer. Sa tête, renversée jusque sur la croupe, qui essaye, par un effort couvulsif, de relever ce double corps; sa . poitrine haletante, ses jambes pliées et comme rompues sous lui, ses bras exténués auxquels il ne reste que la force de chercher un appui par terre, tout cela forme un ensemble admirable, et rappelle le fameux groupe antique des Lutteurs y où le vainqueur est aussi surpassé par le vaincu. Le marbre même, dans cette partie du groupe, a le grain plus mat, les veines plus belles. Gomme la force dans Thésée, la douleur est merveilleusement rendue dans le Minotaure, et Ton pourrait, cherchant l'occasion d'une critique, trouver une ressemblance très-voisine entre sa tête et celle du Laocoon. Thésée offre également dans ses traits, où se peignent la colère et la fierté dédaigneuse, quelque rapport avec l'Apollon Pythien. Peut-être l'artiste a-t-il voulu rendre ainsi une sorte d'hommage aux deux grands chefs-d'œuvre que l'art grec lui offrait en modèles. J'ai remarqué une légère circonstance, qui prouve combien le jeune paysan de Possagno avait su mettre à profit son éducation improvisée, pour étudier l'antiquité jusque dans les plus petits détails. Il a donné à son héros les oreilles enflées des athlètes pancratiastes. C'est Thésée, en effet, qui, devenu roi d'Athènes, institua les petites Panathénées, où se célébraient des jeux gymnastiques, et lui-même prit souvent part à ces jeux, comme tant d'autres hommes illustres de la Grèce, même bien après les temps héroïques,
comme Pythagore, Ghrysippe, et même le divin Platon. Si quelque chose peut consoler Vienne de n'avoir pas une seule œuvre qui lui montre l'art de Phidias ou l'art de Michel- Ange, c'est assurément la possession des deux vastes monuments que lui a laissés Canova.