GALERIES PARTICULIÈRES
Parmi les grandes villes de l'Europe qui possèdent des musées publics, il en est quelques-unes où se trouvent encore des galeries particulières presque aussi riches en objets d'art. A Rome, par exemple, près du Vatican et du Gapitole, sont les galeries Borghèse, Doria, Sciarra; à Venise, près de YAccadcmia délie belle arti, le palais ducal, les galeries Manfrin, Barbarigo, Capovilla ; à Londres, près de la National-Gallery, les collections de Buckingham-Palace, des ducs de Sutherland et de Bridge wa ter, des marquis de Westminster et de Bute, du comte de Garlisle, de MM. Peel, Baring, Hope, Holford, Ellis etc. , et Ton trouve dans presque toutes les villes de Belgique et de Hollande d'assez nombreux cabinets d'amateurs. Mais Vienne, sous ce rapport, mérite le premier rang, et ses galeries particulières, toutes proportions gardées, me semblent plus remarquables que son musée impérial. Il y a, dans la capitale de l'Autriche, des maisons princières, jadis souveraines, qui luttent avec l'empereur même de richesse et de luxe, et jusque dans la possession de ces trésors des arts qui ne donnent pour revenu que le plaisir et l'honneur de s'en dire le maître. Telles sont les familles Lichtenstein et Esterhazy, lesquelles, dès longtemps et de père en fils, accumulent, dans leurs palais des œuvres choisies, qui se transmettent avec le nom et la fortune , comme le majorât, comme des biens de mainmorte, chacun se faisant une loi de respecter cet héritage et une gloire de le grossir. Quoique mon sujet se borne aux collections publiques, aux musées, et qu'il ne puisse s'étendre aux collections particulières — qui me conduiraient de proche en proche des galeries d'anciennes familles aux récents cabinets d'amateurs,
puis aux simples salons de la bourgeoisie, — cependant est impossible de passer sous silence des collections formées avec autant de soin, de frais et de temps que celle d'un État, et qui surpassent par leur célébrité, par leur importance, un grand nombre de musées publics. En les ouvrant aux visiteurs de tous les pays avec une générosité . réelle et louable, mais qui n'exclut pas le juste orgueil delà propriété, les maîtres de ces galeries donnent jusqu'à un certain point le droit d'en contrôler la composition, et, en tous cas, celui de la faire connaître aux amis des arts. J'en parlerai donc, avec moins d'étendue sans doute, mais de façon pourtant à ce que les voyageurs qui se fieraient à ma recommandation, sachent par avance ce que leur offriront à voir ces musées de princes.
Dans le faubourg Lichtenthal, au milieu d'immenses jardins, s'élève un vaste palais, avec colonnade, péristyle, grand escalier d'honneur, haute rotonde de marbre blanc et de granit rouge, et décoré de haut en bas d assez belles fresques peintes parBellucci et le jésuite Pozzo. C'est dans ce palais qu'est logée la galerie du prince Lichtenstein ; elle l'occupe tout entier. Le rez-de-chaussée et les deux étages se divisent en vingt-cinq salles, grandes généralement, hautes, bien éclairées, et Ton y compte, outre un assez grand nombre de statues en marbre et en bronze, la plupart copiées de l'antique, outre des sculptures en bois et en ivoire, outre diverses curiosités, un total de mille quatre cent quarante-huit tableaux. Sans doute il se rencontre, dans une telle masse de peintures, beaucoup d'œuvres faibles et apocryphes, beaucoup d'inutilités, beaucoup de fatras; sans doute, il serait très-désirable qu'on fit un triage sévère, qu'on séparât l'ivraie du bon grain, et certes, si l'on enlevait quatre ou cinq cents tableaux de la galerie Lichtenstein, loin de l'appauvrir, on donnerait au reste, dès lors authentique et choisi, la valeur immense que résume ce simple mot : « Tout est bon. » Mais supposons que ce triage est fait ; n'ouvrons pas même les yeux dans quelques
salles du second étage, où commence la promenade des visiteurs; bornons-nous à compter et à voir un millier de cadres, moins encore, cinq cents ; ce sera bien assez pour une utile et intéressante promenade d'artiste.
Les diverses écoles de peinture n'occupent pas, dans la galerie Lichtenstein , une place proportionnée à leur importance historique ; il en est même qui ne sont point représentées. Telle est, par exemple, l'école espagnole tout entière, qui fait pleinement défaut. Il y a bien, et même en assez grand nombre, des cadres qui portent le nom de Ribera, mais où Ton ne trouve de lui que son nom; évidemment ce n'est rien de plus que d'incomplètes imitations de sa manière, que des ouvrages d'élèves attribués au maître. L'école française n'est pas beaucoup plus riche. Pourtant on y rencontre les noms et les œuvres des deux Poussin, de Valentin, de Lebrun, de Joseph Vernet, parmi lesquels se distinguent une Guérison du Paralytique, par Nicolas Poussin, et une Scène du Massacre des Innocents, par Lebrun. L'école italienne, prise en masse, est de même fort incomplète , et généralement faible, quoiqu'elle réunisse quelques noms des plus célèbres, quelques œuvres des plus excellentes. L'ancienne école allemande n'a aussi que de rares et faibles échantillons. Mais pour l'école flamande, la galerie de Lichtenstein ne le cède à nulle autre au monde en richesse et en heureux choix. Nous ne serons point obligé ici de suivre rigoureusement Tordre historique; en nous bornant aux grandes divisions de l'art, nous indiquerons sommairement les morceaux d'élite , que nous rangerons plutôt suivant leur mérite et leur importance que suivant leurs dates.
Pour réunir en un seul article tout l'art du Nord, nous indiquerons en premier lieu les œuvres de la primitive école allemande, — quelques morceaux du vieux Wohlgemuth , — les deux volets d'un triptyque d'Albert Durer, dont le panneau central manque : ils ne contiennent que les portraits des commettants : — plusieurs tableaux de Lucas
Kranach, entre autres une petite Descente de croix, et une Vénus consolant l'Amour piqué par des abeilles, grande et précieuse académie du premier peintre protestant, — enfin quelques peintures de Holbein, surtout un excellent portrait d'homme daté de 1537.
Dans l'école flamande, et sur toute la galerie, régnent Rubens et Van Dyck. Le premier occupe à lui seul la plus vaste des salles en forme de galerie; le second en remplit une autre carrée presque aussi grande. Des ouvrages de Rubens, le plus important est \ Histoire de Décius, formant six tableaux, où les personnages sont de grandeur naturelle. Cette magnifique série, digne de soutenir le parallèle avec les plus belles œuvres du maître, commence à la bénédiction du consul par un flamine, lorsque, avant la bataille contre les Latins, il se dévoue aux dieux infernaux, et finit au triomphe que lui décerna Rome après sa mort. Vient ensuite une grande Assomption, évidemment faite pour un point de vue très-élevé. Le groupe du bas est superbe de couleur et d'effet, mais la Vierge me paraît moins belle, moins noble que celle du maître autel de la cathédrale d'Anvers. Dans un autre grand tableau mythologique et allégorique, Rubens a réuni, dit-on, les portraits de sa mère, de ses deux femmes, qu'il a peintes nues en déesses, et de ses enfants, dont le plus jeune, encore au berceau, étouffe deux serpents, comme un autre Hercule. Près de ce tableau de famille se trouvent les portraits réunis de ses deux fils âgés d'environ douze et huit ans. Rubens les a traités avec un amour tout paternel; jamais il n'a rencontré une vérité plus complète, une couleur plus merveilleuse. Après ces pages d'élite, reste à citer encore une petite Mise au tombeau de vigoureux effet, un Silène, charmante bacchanale , un trèsbeau portrait d'homme, les têtes de Cléopalre et de Marc- Antoine en camée, diverses esquisses, une Sainte Familk, un Christ en croix, une Andromède, etc.
La salle de Van Dyck renferme jusqu'à vingt-quatre ouvrages de son pinceau. Dans ce nombre, comme d'habi-
tude, il y a plus de portraits que de compositions. L'on y rencontre cependant une Vénus demandant à Yulcain l'armure (TÉ née, une charmante Madone et un magnifique Christ mort entouré de sept personnages. Ce Christ, étendu en raccourci avec autant de bonheur que d'audace, peut passer pour l'un des meilleurs de Van Dyck, qui a fréquemment traité le même sujet. Je ne ferai qu'indiquer à la suite de ses œuvres historiques quelques charmantes grisailles. Mais, en arrivant aux portraits, tous de choix, et parmi lesquels se distinguent ceux de l'infante Claire-Eugénie d'Espagne, devenue abbesse des Glarisses après la mort de son mari l'archiduc Albert d'Autriche, e{ du peintre David Ryckaert, en robe et en bonnet à fourrures, je dois m'arrêter un moment sur deux vrais et complets chefs-d'œuvre. Honneur de la galerie Lichtenstein, ils égalent, comme ouvrages d'art, les fameux portraits du bourgmestre et de sa femme que possède la Pinacothèque de Munich, et ils l'emportent sur eux par l'intérêt qui s'attache à la beauté et à la renommée. Ces portraits, placés en pendants, sont aussi ceux d'une femme et d'un homme. La première, modèle de grâce, d'amabilité, de charme attrayant, est une jeune princesse de Tour et Taxis; le second, plus étonnant encore, présente une admirable tête de guerrier, pleine d'énergie et de puissance; il porte le front haut, il a l'œil vif, impérieux, et sa moustache rousse, retroussée en pointe, couvre une bouche où se lit la fierté dédaigneuse et l'habitude du commandement. C'est, dit-on, le fameux Wallenstein, duc de Friedland, l'adversaire de Gustave-Adolphe, et l'un des deux héros de la guerre de trente ans. Mais vraiment il est difficile d'adapter cette belle figure martiale à l'histoire de l'affreux chef des condottieri de Ferdinand II, et au portrait que tracent de lui les mémoires contemporains. Et d'ailleurs où Van Dyck l 'aurait-il vu? N'est-ce pas le désir de mettre un nom célèbre à une célèbre peinture qui a fait donner à celle-ci celui de Wallenstein ?
Près de ces prodigieux portraits s'en trouve un excellent de Van der Helst, un homme en pied appuyé sur son épée; quelques autres de François Porbus, et un vigoureux Silène du meilleur condisciple de Van Dyck, Jordaëns.
Nous entrons ensuite dans la foule immense des petits Flamands. Là, bfen entendu, le détail devient impossible; il faut se borner aux noms des maîtres et à quelques sommaires indications de leurs œuvres principales. En remontant aux plus anciens, Ton trouve un petit triptyque de Jean Van Eyck ; — une Tête de Christ et deux petits portraits attribués à Hemling, mais qui sont peints à l'huile comnie les tableaux de l'Hemling de Munich ; — quelques échantillons de Lucas de Leyde et de Quintin Metzys; — enfin l'un des plus considérables et des plus curieux ouvrages de Breughel le vieux. C'est une grande Danse macabre, où la mort, sous mille formes, frappe tous les âges, toutes les conditions, tous les états. En arrivant aux maitres plus modernes, on rencontre successivement deux portraits de Rembrandt par lui-même, jeune et vieux, une Marine, sujet rare dans son œuvre, et la Rencontre de Diane et d'Endymion d'un grotesque incroyable, mais du plus bel effet d'action, de lumière et de clair-obscur. Rien de laid en fait de style, rien de beau en fait de mouvement et de couleur, comme cette lourde et resplendissante déesse au croissant, qui descend d'un char traîné par des cygnes, comme ces deux meutes de chiens qui se saluent et se caressent à leur manière ; — plusieurs cadres de David Téniers, une Tentation de saint Antoine, toujours avec l'œuf-poulet, un Dîner de singes, un vaste Arsenal, etc. ; — une trèsbelle Danse grotesque d'Adrien Ostade; — quelques pages capitales de Wouwermans, une grande Bataille, l'Attaque d'un convoi, des Baigneurs, et plusieurs échantillons de son disciple Palamède ; — un portrait de Gérard Douw(m?) par lui-même, presque de grandeur naturelle, rare par conséquent, et fait sans doute à l'époque où il commençait sa carrière d'artiste en peignant des portraits; — plusieurs
morceaux choisis de F. Frank, sur cuivre, de Breughel de Velours, du Bourguignon Jacques Courtois, de F. Bol, Van Ekbout, Van Balen, Terburg, Mieris, Brauwer, Craesbeck, Lingelbach, Francisque Millet, Rickaert, Vander Does; — une grande Adoration des bergers de Honthorst, et deux jolis portraits de Sckalken, son rival pour les effets de nuit ; — une Descente de croix d'Adrien Van der Werff;
— plusieurs ouvrages importants de Poelenburg, entre autres un Moïse sauvé; — un portrait de Seybold par luimême, dans le genre de son maître Denner ; — une Foire avec des baladins, peinte par Van der Meulen, sans doute avant qu'il fût devenu peintre historiographe de Louis XIV;
— un grand et magnifique Paysage de Wynants, daté de 1666 ; — une Forêt et une Marine de J. Ruysdaël ; un Paysage d'Hobbema, vaste et charmant ; un autre de Waterloo, innocent, naïf, vrai; d'autres encore d'Albert Guyp, de Fabricius, de Pynaker, de Van Artois, de Swanevelt, de Moucheron, de Breddel, imitateur de Wouwermans, etc. ;
— plusieurs Marines de Backuysen, entre autres une grande Tempête, ou l'on voit le naufrage d'un vaisseau contre un château fort ; — plusieurs tableaux d'animaux, vivants ou morts, de Sneyders, Weenix, Fyt, Hondekoeter, Tarn, Valkenburg, Rudhart, Hamilton ; — des Fruits de David de Heem ; — enfin des Fleurs de Van Huysum, Mignon, Rachel Ruysch.
Il ne manque, comme on voit, à peu près aucun nom et aucune œuvre à l'école flamande dans la galerie des princes Lichtenstein. Quatre noms et quatre œuvres y soutienîent principalement Phonneurdes écoles d'Italie. Ces noms ont Raphaël, Corrége, Sasso-Ferrato et Caravage; voici 'rièvement le sujet de leurs œuvres :
De Raphaël, la Vierge à la pomme, sur panneau de bois; bile et charmante madone, quoique d'exécution un peu are, et qui appartient au passage entre la première et la sconde manière. Cette madone remplit la place d'honneur dns les salles italiennes, dont elle semble occuper comme
le maître autel, entourée du plus riche cadre que j'aie jamais vu dans nulle collection; — de Corrége, le Sommeil de l'Amour ; il dort sur un genou de Vénus, qui veille à son repos, le doigt sur la bouche et une flèche à la main, qui avertit et qui menace. C'est un vrai et complet Corrége, beau, ravissant, divin ; — de Sasso-Ferrato, une Vierge enveloppée d'un long voile bleu, vue presque entière et de grandeur naturelle. Par la dimension, la forme et la beauté, c'est une page extraordinaire dans l'œuvre de Sasso-Ferrato, qui a, comme on sait, presque uniquement répété deux sujets et deux modèles, la Madone priant et Y Enfant au giron ; — enfin, de Caravage, le portrait en grandeur naturelle d'une jeune fille assise près d'une table et jouant du luth. C'est aussi une œuvre extraordinaire ; car, se dépouillant de son exagération habituelle et de son penchant au laid, au grotesque, au bizarre, le maître brille ici, le croira-t-on? par la vérité, la. grâce, la noblesse et le charme.
Près de ces quatre pages capitales, on peut placer quelques œuvres très-distinguées : un portrait d'homme qui serait de Raphaël, à ses débuts ; — un autre magnifique portrait d'homme, par Giorgion ; — un autre encore, par Mantegna; — une charmante Sainte Fa mille duPérugin,où Marie adore PEnfant-Dieu que soutient un ange ; — une autre belle Madone de Francia : — une Vénus couchée de Guide, semblable à celles de Titien, sauf la couleur. Dans le fond du tableau, l'Amour repousse un Satyre. C'est une des œuvres les plus soignées et les plus heureuses de Guide, qui a laissé à la même galerie une vaste Adoration de: Bergers d'au moins quinze pieds de haut, dans laquelle ui groupe d'une vingtaine de personnages est éclairé par ï lumière du saint Bambino. Cette grande toile était manifestement destinée à quelque point de vue très élevé; — une autre Vénus couchée d'Albane, presque pareille à cele de son illustre condisciple, mais d'un ton plus doré. Cet sans doute une Vénus meretrix, car près d'elle un Amair
verse^de l'or dans un coffre ; — une grande composition Loth et ses filles, et un petit Saint Jérôme réveillé par la trompette céleste, de Ghierchin ; ' — une répétition de la charmante Sibylle, de Dominiquin ; — une copie du Saint Jean de Raphaël, qui est à la Tribuna de Florence, par Jules Romain ; — un autre beau Saint Jean de Schidone ; — une Sainte Famille adorée par Saint Bernard, du Parmigianino ; — une Tête de saint Jean sur le plat, d'Andréa delSarto; — un vigoureux Portement de Croix en petites proportions, de Bassano ; — quelques morceaux choisis de Garofalo, de Barroccio, de Pierre de Gortone ; — une grande Allégorie de Luca Giordano ; — un Paysage et une Marine de Salvator Rosa; — plusieurs cadres des deux Canaletti, et de toutes les dimensions, réunissant à des Vues de Venise des Paysages d'Allemagne, Je pourrais citer enfin des œuvres de Léonard, de Titien, de Yéronèse, de Tintoret, de Palma le vieux ; mais ce ne sont que des échantillons douteux et contestables pour la plupart, faibles généralement, et Ton peut dire que ces maîtres illustres manquent au riche musée des princes Lichtenstein.
Les princes Esterhazy, de Galantha, ne sont pas moins célèbres par leurs collections d'objets d'art et de curiosités. ^ quinze ou vingt lieues de Vienne, un antique château féolal, bjiti sur la cime d'un rocher, où se tient une garnison te vassaux qui tire le canon à l'arrivée dj* maître, renferme «e qu'on nomme le trésor des Esterhazy. C'est un amas onsidérable d'armures antiques et du moyen âge, d'armes g l'Europe et de l'Asie, de pierres précieuses naturelles, à bijoux, de pendules, d'ouvrages en cuivre, en bois, en iuire, en porcelaine, etc., appartenant à diverses époques et divers pays. La plupart de ces obj ets précieux sont histoiques, et tous attachés au majorât, qui se grossit et se tnnsmet de père en fils. A Vienne, un palais d été, situé dais le faubourg Mariahilf, contient la galerie Esterhazy,
qui le remplit presque tout entier. Dans quatorze salles et un cabinet, sont rangés six cent vingt-huit tableaux. Mais il s'y trouve encore différents morceaux de sculpture par Canova, Thorwaldsen, Bartolini, Schadow, entre autres les bustes de Napoléon et de Marie-Louise par le premier de ces statuaires. Il s'y trouve également de nombreuses et vastes armoires, toutes pleines de cartons où sont accumulés tant de dessins originaux, de gravures, lithographies, estampes de toutes sortes, que leur nombre, si j'en crois l'affirmation répétée et obstinée du gardien, s'élèverait à quatre-vingt mille. Quoiqu'on rabatte de ce chiffre monstrueux, la collection Esterhazy est, par le nombre, lune des plus considérables de toutes celles qui existent, sans excepter la collection, unique par l'importance, que renferme la salle dite de Baroccio, dans le musée DegV Ufftzi, de Florence, où l'on compte jusqu'à vingt-huit mille dessins originaux.
En arrivant à la désignation sommaire des principaux cadres de la galerie Esterhazy, j'ai bien envie, pour changer une fois de forme et pour varier l'ordre habituel, d'oublier un moment les dates et les lieux, l'histoire des écoles et des maîtres, et de marcher tout droit, de salle en salle, en désignant, comme avec la baguette du montreur de curiosités, les œuvres qui me paraissent les plus dignes d'attirer l'attention du visiteur.
Salle I. Un des plus grands et des plus beaux paysages d'Albert Guyp, dans lequel il s'est peint au premier plan, avec sa famille, ses parents et ses amis, page d'une extrêiœ importance, et d'une énorme valeur, où Guyp semble avor voulu réunir tous les genres divers qu'il a simultanémeit cultivés; — d'autres bons paysages de Pynacker et te Moucheron ; — un Mercure enlevant Hébè, copié de ftphaël par Rubens.
Salle II. Je devrais mentionner ici, avec quelques cétails, ou du moins quelque éloge, une Chasse au sangler
de Sneyders, un Ermite de Gérard Dow, des Animaux de Paul Potter, des Volailles de Hondekoeter, des Fruits de DeHeem, et quelques bonnes œuvres d'Ostade, de Metzu, de Jeaïi Steeu, de Ryckaert, de Ruysdaël, de Weenix, etc. Comment glisser sur tous ces noms illustres avec une espèce d'injurieux dédain? Mais l'attention tout entière, comme toute l'admiration , est absorbée par une seule toile, morceau capital de la galerie, et l'un des chefs-d'œuvre du maitre, YEcce Homo de Rembrandt.
C'est un tableau où les figures sont en pied et de grandeur naturelle. Jésus est au centre, presque nu, avec une ceinture autour des reins, — comme il est représenté sur* la croix, — le jonc à la main, la couronne d'épines sur la tête. A gauche, un groupe de soldats l'insultent de leurs moqueries; à droite, Pilate se lave les mains de la mort du juste ; une femme lui verse de l'eau d'un pot d'or, tandis qu'une autre tient l'aiguière. Pilate est en turban bariolé et en pelisse à fourrures, précisément comme les rabbins d'Amsterdam portraités par Rembrandt. Quant au Christ, il est évident que le peintre s'est borné à copier un modèle qu'il avait affublé des insignes de la passion ; et quel modèle, bon Dieu ! on croirait voir l'ouvrage d'un de ces peintres du iv° siècle, à qui saint Cyrille recommandait de faire du Christ le plus laid des hommes; ou plutôt, Rembrandt le protestant, le réformé, le panthéiste, l'ennemi des traditions et des pompes catholiques; Rembrandt qui comprenait l'évangile a la manière naïve du moyen âge, non à la manière grecque et païenne de la Renaissance, a voulu faire de son Christ le Christ des Gueux. C'est pourtant avec ce ramas d'êtres communs, presque ignobles, que Rembrandt est arrivé par la force de l'expression, par l'irrésistible puissance de la couleur, par la science magique du clair-obscur, à faire une œuvre si prodigieuse et si belle, que les expressions manquent pour rendre l'éclat dont elle brille aux yeux et l'admiration quelle excite dans l'âme. Une seule réflexion vous poursuit devant cet incom-
parable tableau : « Oh! pourquoi , s'écrie-t-on , pourquoi n'y a-t-il pas autant de noblesse que de mouvement, de vérité et d éclat ? ce serait le triomphe complet de la peinture 1 . »
Salle III. Deux pages excellentes de Jean Breughel, celui qu'on nomme de Velours, un Paradis et une Entrée dans r Arche, sujets ou prétextes pour peindre tous les animaux de la création ; — deux Descentes d'Ênée aux Enfers du second Pierre Breughel, œuvres très-curieuses, très-finement touchées, et de celles qui ont fait donner à leur auteur le nom de Breughel d'Enfer; -r- une Fuite en Egypte, de David Téniers, composition aussi noble que vigoureuse peinture, et précieuse autant par sa rareté que par son mérite; — un Intérieur d'église gothique, l'une des œuvres capitales de Peter Neefs; — une grande Chasse de Wouvermans; — un Méléagre et Atalante de Jordaëns, etc.
Salle IV, encore pleine entièrement de peintures flamandes : quatre ou cinq cadres de Téniers, parmi lesquels l'un de ses plus importants et de ses plus magnifiques, les Sept œuvres de miséricorde, puis une belle Tentation de saint Antoine avec son œuf-poulet, une Salle d'armes, un .Médecin de village; — deux Batailles, de loups contre un sanglier et de chiens contre un cerf, par Garl Ruthard, maître peu connu hors de l'Allemagne ; elles sont belles et fortes, d'un mouvement très -énergique et d'une vérité parfaite ; — une Diane couchée, et toute italienne, de Franz Floris ; — deux Saintes Familles de Rubens; — une belle
1. a Rembrandt fut plus hollandais que Maurice de Nassau.... Dans ses saintes images de la vie du Christ, il a emprunté tous les types à la Hollande, et cet évangile hollandais a paru plus vrai, plus naturel , malgré l'innovation des formes et l'anachronisme des costumes , que le Christ et les apôtres empruntés par les maîtres italiens aux traditions de l'art antique. Le Christ de Rembrandt, pauvre, souffreteux, est le Christ des humbles misères; ses rabbins sont les docteurs de la persécution; son Pilate est le lâche instrument d'une populace en délire, et cette vérité profonde Vaut bien les magnificences de l'art italien. » (Lettre sur la Curiosité.)
Madeleine de Van Dyck, et une vigoureuse représentation de l'apologue du Paysan qui souffle le froid et le chaud, par Jordaëns ; — des Chèvres de Paul Potter ; — une belle Marine calme de G. Van de Velde; — une grande Fête villageoise de Jean Steen, et quelques jolies Scènes bouffonms d'Adrien Ostade ; — deux Moines étudiant près d'um lampe , par Rembrandt , l'un de ses plus vigoureux effets de lumière ; — le Chercheur de trésors cacliés, par Léonard Bramer, aussi très-forte et très-énergique peinture, qui le range "parmi les grands disciples de Rembrandt; — enfin quelques Paysages du grand J. Ruysdaël, de Berghem, de Vlieger; ces derniers sont fort délicats.
La salle V contient près de cinquante ouvrages de l'école française ; mais il ne se trouve pas dans ce nombre une page vraiment importante. Le Moïse sauvé, le Serpent (t airain et la Mort de Germanicus sont pourtant des œuvres distinguées de Nicolas Poussin. Le Passage du gué de Claude le Lorrain est encore un fin et charmant paysage, ainsi qu'un autre plus petit qui porte le n° 44. Mais le Moulin et le Rocher me paraissent de simples copies. — Après ces deux échantillons de nos deux grands peintres du xvn e siècle, je ne vois plus à citer que la Paix de Nimègue, par Charles Lebrun ; — un Repas, par Valentin ; — et un tableau de Greuze , un peu dur et sec, où Ton voit quelques Paysannes apportant des provisions à un ermite.
La salle VI, qui ne contient qu'un très-beau Pinacker, nous conduit aux salles VII et VIII, où sont réunies les oeuvres de l'école espagnole. Il faut rectifier ici quelques erreurs. On donne à Velazquez une Plaie des serpents et un Portrait équestre; à Zurbaran une Tête de jeune dame; à Murillo un Job, un Saint Joseph, des Paysans dansant au son de la vielle. Mais je crois pouvoir affirmer que pas un de ces divers ouvrages n'est du maître auquel on l'attribue. Le petit Mendiant en prison de Murillo, n'est encore qu'une copie réduite de celui qu'on admire au Louvre. Ce
qui est vraiment authentique, vraiment espagnol, vraiment beau, c'est une Vierge portant l'Enfant-Dieu qui tend un pain à un vieillard agenouillé. Voilà enfin Murillo ; voilà se poésie, sa couleur, sa touche enchanteresse. Je suis convaincu, après avoir vu Dresde, Berlin et Saint-Pétersbourg, que, sauf le Saint François de la Pinacothèque de Munich, il n'y a pas un meilleur tableau de l'école espagnole dans tous les États du nord de PEurope. En traversant une pièce réservée pour les restaurations et nettoyages , j'ai aperçu un assez curieux portrait d'homme que Ton n'avait point mis dans la galerie, me dit le gardien, parce qu'on ne pouvait en indiquer l'auteur. C'est, en effet, l'œuvre d'un peintre fort excentrique , du Greco (Dominique Theotocopuli), qui fut élève de Titien, et à peu près le fondateur de l'école de Tolède.
Je passe aux deux dernières salles, où se trouvent, parmi d'autres Allemands et Flamands, une belle Hèrodiade de Lucas Kranach, une Femme adultère du même, répétition ou copie de celle de Munich, un charmant petit Paysage d'Adam Elzheimer, un autre de Cuyp, puis un autre de J. Ruysdaël , vaste et magnifique; — pour m'arrêter un peu plus longuement dans les salles IX, X et XI, qui réunissent les œuvres des écoles italiennes. La première n'a guère de remarquable que deux Paysages de Salvator Rosa, un portrait d'homme, par Tintoret, et celui d'une femme, par Titien, fort dégradé. La seconde, une Vierge au donataire de Bellini, dans sa première manière, froide et dure ; diverses Études de Gorrége, préparées pour ses fresques; quelques morceaux des Garraches, de charmants Canaletli, et une Lucrèce surprise, de Cambiasi, belle composition de bonne couleur, où Ton voit Tarquin vêtu d'un dolman de hussard.
C'est dans la XI e salle que sont les Capi d'opéra , et c'est Léonard de Vinci qui me semble y tenir le premier rang. Outre une Madone de sa jeunesse, on trouve dans cette salle une autre Vierge^ entre sainte Barbe et sainte
Catherine, soutenant l'enfant Jésus qui prend un livre sur une table. Au bord de sa robe se lisent les mots : Virginis mater; ce n'est pourtant point sainte Anne, et le peintre a voulu dire Virgo mater. On peut lui faire un reproche plus grave ; c'est que les trois têtes de femmes se ressemblent singulièrement, et sont le môme type à peine varié. Mais pourtant ce groupe à mi-corps, qui rappelle par sa disposition l'admirable Sainte Famille de Madrjd, est presque son égal par l'importance et la beauté. Je ne comprends pas qu'on ait relégué dans un coin obscur de la salle, et, de plus, mal à son jour, un précieux portrait de Léonard par lui-même. Est-ce parce que cette peinture est un peu dégradée? Mais mieux valent assurément les respectables traces des siècles et les dégâts du temps que certaines restaurations maladroites et sacrilèges. On peut encore lire sur l'adresse d'une lettre que Léonard s'est mise à la main : A Maria Ant. délia Torre Lionardo di Piero da Vinci manda il ritratto.
On a placé sur un chevalet, près de la fenêtre centrale, une très-précieuse relique de Raphaël, donnée à la famille Esterhazy par l'impératrice Elisabeth, mère dé Marie-Thérèse. C'est une Madone dans le genre de la Belle jardinière ou de la Vierge ûu chardonneret, mais de proportions plus petites encore. Ce qui la rend si curieuse, c'est qu'elle est inachevée. Le haut du tableau est fini, le bas n'est qu'en esquisse, et, dans le milieu, les couleurs sont étendues à demi sur le dessin. On voit ainsi comment Raphaël préparait son travail, et comment il le faisait avancer ; on surprend en quelque sorte les secrets de sa pensée et de son exécution.
Dans cette salle, comme dans l'école, les Madones sont nombreuses. Après celles de Léonard et de Raphaël, il s'en trouve deux de Francia, une de Luini, une de Baroccio, une de Tito délia Vite , une d'Innocent d'Imola, une de Ferrari, toutes distinguées, et une du Fraie, belle, noble, tendre, majestueuse, admirable. Quant à la Sainte
Famille d'Andréa del Sarto, ce n'est qu'une copie dont l'original est à Madrid. Parmi tous les autres sujets, Dominiquin remporte. Son Saint Jérôme, son portrait du cardinal Ludovisi, et surtout sa grande composition de .Loth et ses filles, sont des œuvres que peuvent envier les collections publiques, même dans . sa patrie. Après Dominiquin, vient Ribera, qu'on a fait Italien malgré son nom de l'Espagnolet. Il a laissé peu de scènes plus grandes et peu d'ouvrages aussi magnifiques que le Martyre de saint André. On ne saurait dépasser l'énergie, la ferveur, et même la noblesse qui brillent dans la figure entière du saint vieillard mis en croix. Puis enfin, près de ces œuvres capitales, il faut encore voir et admirer un portrait de Raphaël par le Pérugin, une Nativité de Ghirlandajo, un très-beau Saint Jean-Baptiste de Césare da Sesto, un Jésus chez Simon, sur cuivre, par Vasari, un portrait du* cardinal Polus (Poole), celui qu'exila Henri VIII , par Sébastien del PiombOj une Diane de Jules Romain, une jolie Galathèe d'Albane, un Repos en Egypte du Guerchin , un portrait de Corrége par lui-même, bien précieux si réellement c'est lui et de lui,' etc.
Ces galeries des princes Lichtenstein et Esterhazy, toutes vastes, toutes somptueuses, toutes royales qu'elles sont, n'ont pourtant point accaparé , avec le Belvédère , tout ce que Vienne renferme de tableaux. On cite encore, parmi les autres collections, pour le nombre, le choix et l'authenticité des œuvres, celle du comte Czernin, qui a employé une longue vie de quatre-vingts ans à se former ce musée domestique. Gomme les cadres dont il se compose sont placés dans les pièces de l'habitation du comte, ce n'est qu'un cabinet d'amateur, mais assurément l'un des plus riches du monde. A ce titre, il mérite, il exige la visite attentive de tout ami des arts, ët je dois aussi, par ce motif, en indiquer sommairement la composition.
A peine les Italiens sont-ils représentés chez le comte Czernin. Je n'ai rencontré de remarquable qu'un portrait de doge par Tintoret; un autre, de grandeur colossale, par Titien, et Tune de ces Madeleines, fort belles sans doute, mais un peu hommasses, qu'il a plusieurs fois répétées, et dont l'original primitif est resté au palais Barbarigo, de son vivant et depuis sa mort; puis une jolie Madone de Luini, une Sainte Famille de Sasso-Ferrato, c'est-à-dire son ordinaire Enfant au giron, accompagné cette fois de saint Joseph, un Christ aux Oliviers, d'après Michel-Ange, et un assez grand tableau de Guerchin, dont je n'ai pu reconnaître le sujet; voilà tout. De l'école espagnole, il n'y a qu'un petit Christ en croix, de Murillo, dans la manière de Van Dyck que lui fit connaître Pedro deMoya lorsqu'il revint de Londres à Sé ville. Les Allemands n'ont aussi qu'un petit portrait d'Albert Durer, simple, vrai, et, une Madone de Holbein, très-belle, et d'un goût très-italien. Proportions gardées, les Français sont un peu mieux partagés. Outre des Combats du Bourguignon et une grande Marine de J. Vernet, nous trouvons les deux Poussin, un Entendement ancien de Nicolas et deux Paysages animés de Gaspard, puis enfin un Désert de Claude le Lorrain. Les figures, qui sont de Lauri, de Miel ou de tout autre, et qui représentent une Prédication de saint Jean, ont le tort d'être trop grandes et en trop grand nombre ; elles effacent presque entièrement le paysage.
Ce sont les Flamands, et surtout les petits Flamands, qui remplissent les appartements du comte Czernin ; on se croirait, chez lui, à Gand ou à la Haye. Voici d'abord une précieuse petite Présentation au Temple de Jean VanEyck; une composition deRubensen figurines, les Anges apparaissant dux saintes femmes-, deux bons portraits de Van Dyck, et deux autres non moins parfaits de Van der Helst ; une Famille de Rembrandt, qui n'est sainte, ni par la beauté des types, car ce sont des portraits fort maussades, ni par l'exécution, qui est fort négligée ; puis, du même, une ad-
24d LES MUSÉES D'ALLEMAGNE.
mirable petite Tête de vieille femme en prières, et un Abraham recevant Agar, dont la belle couleur et la vive expression font oublier l'étrangeté des costumes , qui sont tout simplement ceux des juifs d'Amsterdam. Si, pénétrant ensuite dans la foule des petits Flamands , nous les rangeons, pour plus de clarté, par catégories; voici, je crois, ce qu'on trouve de plus distingué , de plus digne d'attention : — Parmi les sujets composés; une Conversation dans un jardin, excellente page de Terburg; un Atelier de peintre, autre petit chef-d'œuvre , où Peter de Hooghe s'est représenté faisant le portrait d'une jeune fille ; un Dîner et un Concert de David Ryckaert ; une Halte de chasse de Wouvermans; des Amazones au bain, de Poelenburg; la Samaritaine, d'Adrien Van der Werff; une Famille groupée à une fenêtre, de G. Netscher; un portrait de Gérard Dow par lui-même ; une petite Salle d'armes de Téniers ; un Fumeur, de Metzu; des Ch-asses aux ours et aux cerfs, de Ruthard ; etc. — Parmi les paysages : un superbe Marais de Wynants; des Ruines antiques de Berghem; une Marine de G. Van dé Velde: divers morceaux choisis des deux Ruysdaël, de Guyp, de Pynacker, de Both, de Swanevelt, d'Asselyn, d'Adrien Van de Velde ; un grand paysage de Van Artois f signé , et , de tous ceux de ce maître , le plus beau, le plus fort que j'aie vu, un autre petit d'Hobbema, avec les figures d'Ostade, etc. Ajoutez encore, pour compléter tous les genres , un bel Intérieur de Peter Neefs, une Basse-cour d'Hondekoeter, des Animaux morts de Weenix, des Fleurs, de Van Huysum, et des Fruits de Rachel Ruysch.
Une innocente coquetterie du comte Gzernin réserve encore aux visiteurs de son riche cabinet le plaisir de la surprise. Lorsqu'on croit avoir tout vu, tout admiré, et qu'on regagne la porte d'entrée , le vieux gardien du logis , si vieux qu'on peut le croire contemporain des tableaux qu'il montre, vous entraîne dans l'embrasure d'une fenêtre, et pose sur un chevalet tout préparé deux châsses qu'il sou-
lève avec effort. On peut croire que dans ces châsses , dont il ouvre et sépare lentement les volets, sont gardées de saintes reliques. Ce ne sont pourtant que des reliques de l'art, deux petits tableaux que leur propriétaire tient sans doute, et non sans raison , pour les plus excellents de tous ceux qu'il possède ; il les offre a ses hôtes comme cette dernière friandise que les enfants nomment la bonne bouche, après laquelle le repas est fini. L'un est de Gérard Dow. On y voit une dame et deux cavaliers jouant aux cartes. C'est une petite scène de nuit, charmante, gaie, d'un fini merveilleux , où l'auteur semble avoir dérobé à l'avance tout le talent de son disciple Schalken pour les effets de lumière factice. L'autre est de Paul Potter, et daté de 1657. Ce n'est rien de plus que le devant d'une chaumière hollandaise. Cinq vaches sortent en se pressant de l'écurie, deux cochons fouillent sous la porte, et, sur le banc de pierre, une vieille femme tient en ses bras un méchant garçon qui se débat en criant. Cette simple scène, rendue avec le merveilleux pinceau de Paul Potter, compose un tableau de genre si parfait, si merveilleux , si important dans l'œuvre rare et précieuse du maître, qu'il n'a guère de supérieurs, peut-être d'égaux, que dans la galerie de Buckingam -Palace, à Londres, dans celle de l'Ermi- % tage, à Saint-Pétersbourg, dans les musées d'Amsterdam et de la Haye.
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Les voyageurs qui ne bornent pas à Vienne leur course à travers l'Allemagne, et qui se laissent emporter plus loin vers POrient au cours du majestueux Danube, trouveront à Pesth l'extrémité de la civilisation européenne. Nous autres occidentaux, nous pouvons dire qu'après Pesth commence l'Asie. En revanche, pour ceux qui viennent de PAsie, c'est à Pesth que commence l'Europe véritable. Reliée maintenant, par son chemin de fer, à Vienne, à Prague, au reste de notre monde civilisé, Pesth doit prendre son rang parmi les capitales de l'Europe.
C'est une grande ville d'environ cent mille âmes, en y comprenant ses annexes, avec de belles rues, larges et bien pavées, avec de belles maisons, vastes et bien bâties. Sous ce double aspect des rues et des maisons, Pesth ressemble à Saint-Pétersbourg, vu pendant l'été. Elle a, comme la grande ville russe, une foule de ces immenses habitations, vraies rûches humaines, où vivent et s'agitent des populations entières. Pesth, il est vrai, manque de monuments; elle n'a ni temples, ni palais, ni théâtres, enfin nul édifice public digne de fixer l'attention, surtout nul de ces édifices que leur ancienneté rend curieux et respectables, qui rappellent dans le temps présent les temps passés, qui sont t comme les chapitres de l'histoire nationale, comme ses chroniques de pierre. C'est que Pesth est en quelque sorte une ville toute neuve. Sa fondation, l'on peut dire, ne date que de la fin du xvn a siècle, alors que les Turcs, sur qui
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le duc de Lorraine la reprit en 1686, l'eurent brûlée et détruite de fond en comble, en l'abandonnant pour la dernière fois. La vieille ville (Buda pour les Hongrois, Ofen pour les Allemands) est située en face, sur la rive droite du Danube, la rive montagneuse. Au milieu d'un vaste vignoble, dont les excellents produits peuvent lutter même avec ceux de la Bourgogne, qui lui en a fourni les premiers plants, elle occupe une espèce de vallée entre deux hautes collines, que surmontent, d'un côté, le palais fortifié de l'archiduc palatin, de l'autre, la citadelle, construite récemment sur la place même d'où les Hongrois s'élancèrent, en 1848, pour prendre d'assaut ce palais de l'archiduc. Étendue sur la rive gauche, dans la plaine opposée et sous le canon des deux forts, Pesth aérait foudroyée au moindre mouvement qu'elle tenterait aujourd'hui.
Ces nouvelles Didymes, Buda et Pesth, que les Romains avaient nommées Aquincum et Contra- Aquincum, sont réunies à présent par un magnifique pont suspendu qui n'a pas moins de six cent cinquante pas de longueur (le Pont-Neuf de Paris n'en a que quatre cents). En face de ce pont, et sous le palais même du vice -roi, on vient d'ouvrir un grand tunnel de quatre à cinq cents pas, qui donne accès dans la partie de la vieille ville appelée Christinenstadt, située au delà de la colline fortifiée. Il ressemble k cet antique souterrain percé dans la montagne du pays des Osques avant les traditions de l'histoire, qu'on nomme, à Naples, la grotte dePausilippe. C'est une heureuse application des travaux presque surhumains qu'a fait entreprendre l'industrie des chemins de fer, et qui, partout, donnant à l'homme une plus grands confiance dans sa force, ont étendu à des limites jusqu'alors inconnues, inespérées, son pouvoir sur la nature.
Si l'on voulait absolument trouver quelques vestiges d'an-, tiquités nationales, c'est du côté de Buda qu'il faudrait les chercher, et non point dans le palais archiducal, qui est un édifice tout moderne et tout semblable par le style, ou
mieux par l'absence de style, au château impérial de Schœnbrùnn près de Vienne ; mais, au contraire, dans les petites cabanes échelonnées en gradins sur le flanc des collines, qui n'ont devant elles, en guise de rues, qu'un sentier boueux ou poudreux, suivant la saison. Ces demeures du pauvre doivent représenter les anciennes villes du pays, de même que les grands chariots couverts en nattes de jonc et traînés par des bœufs gris aux longues cornes, qui apportent les provisions au marché, représentent les anciens campements des Huns. Ce sont encore les chariots d'Attila. En faisant cette promenade au bout de la vieille ville, un étranger n'oubliera pas de gravir au sommet du haut et noir rocher que couronne la citadelle allemande, ce rocher qui s'appelle, comme la montagne aux Sorcières dans la légende de Faust, le Bloksberg. Pour avoir bravé ce nom sinistre et les apparitions du sabbat, il sera récompensé par une vue si étendue et si merveilleuse sur la ville, le fleuve et les campagnes environnantes, qu'on peut bien nommer la vaste contrée qu'elle embrasse l'un des plus beaux panoramas de l'univers. C'est une de ces vues, rares au monde, qui, semblables à celle d'Edimbourg du haut de Garlton-Hill, ou du lac de Genève du haut de la Lavatay, ou de la Ye</a de Grenade du haut de la tour de la Vela, ou de la baie de Naples du haut des Gamaldules, s'impriment impérieusement dans le souvenir.
Rentr^ dans la ville moderne, on trouvera quelques édifices, mais tout neufs. Par exemple, la synagogue juive, qui n'est pas encore achevée. Elle est remarquable, au milieu de bâtiments lourds et monotones, par l'élégance, la légèreté, le piquant et le bon goût de son architecture, qui est, avec pleine raison, empruntée au style sacré de l'Orient; de sorte qu'elle offre à l'œil charmé cette qualité, peu commune bien que si nécessaire, qui peut se résumer en ces simples mots : forme d'un édifice appropriée à sa destination. Elle est bien, en effet, le temple d'une religion venue de l'Orient. Près de l'élégante synagogue est la salle
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de spectacle affectée au théâtre hongrois. Cette salle n'a rien de remarquable assurément, rien de monumental; mais elle est justement chère à la population de Pesth pour cette raison singulière que c'est aujourd'hui le seul lieu de la Hongrie qui soit resté hongrois. Là encore, mais là seulement, on ne voit, au lieu de l'aigle à deux têtes, que les armoiries des vieux souverains nationaux, la double croix blanche sur le rocher vert, et l'empereur d'Autriche n'y est que roi de Hongrie; là encore, mais là seulement, par un privilège bizarre jusqu'à présent respecté, subsistent les couleurs nationales, le drapeau tricolore, vert, blanc et rouge; partout ailleurs s'étalent les sombres couleurs autrichiennes, le jaune et le noir. Enfin l'enceinte de ce théâtre est le dernier asile de la nationalité hongroise. ]Ne lui sera-t-il pas enlevé? N'en exclura-t-on pas un jour jus-r qu'à l'usage de la langue magyare, comme on l'a exclu déjà de l'Université, où Ton ne parle plus guère qu'allemand et latin? Une telle crainte est permise en voyant comment se composent les garnisons nombreuses qui occupent Pesth, Presbourg, Gomorn. Ce sont des soldats allemands, italiens et bohèmes ; les Hongrois, en revanche, tiennent garnison à Venise et à Prague.
Un autre monument aussi neuf que la synagogue, mais f[ui, s'il est plus vaste qu'elle, et plus occidental qu'oriental — je pourrais dire plus grec qu'arabe — a, par malheur, des formes bien lourdes et bien communes, c'est celui qui porte le nom de Muséum. On ne saurait y voir, à l'extérieur, qu'une grosse et grande maison allemande, sur la façade de laquelle on a plaqué l'éternel péristyle grec, à colonnes et fronton, qui, bâti de briques plâtrées, me parait aussi déplacé, aussi dépaysé sur les bords du Danube que sur les bords de la Tamise. Mais, du moins, les distributions intérieures sont bien entendues, et le dedans est plus monumental que le dehors. Cet édifice, par le nom qu'il porte, rentre mieux dans notre domaine, et, si j'ose le dire, ressortit mieux à notre juridiction. Mais pourtant
ce n'est pas un musée dans le sens que nous attachons à ce mot aujourd'hui. C'est beaucoup plus. Pour me faire mieux comprendre par une comparaison, je dirai qu'il réunit au British-Museum la Naîional-Gallery de Londres. Il a une galerie de tableaux, une galerie de sculpture, une bibliothèque publique, un cabinet d'histoire naturelle, une collection de curiosités et une collection d'antiquités. Nous analyserons rapidement ces parties diverses, en laissant à part la bibliothèque, dont la composition ne peut intéresser que ceux qui parlent et écrivent la langue nationale.
Dans les salles , très-vastes et bien éclairées, qui sont consacrées au Keptar ou galerie de tableaux, l'on rencontre d'abord, comme à Munich et à Vienne, une série de portraits — non des vieux rois hongrois, qu'il serait pourtant si naturel et si désirable de trouver réunis à cette place — mais d'empereurs d'Autriche, flanqués d'impératrices, d'archiducs, de palatins, etc. Cette série comprend un vieux et fidèle portrait de Charles-Quint, en profil, et celui, dit-on, de son frère Ferdinand P r , qui me rappelle bien plus son fils Philippe II d'Espagne. Marie-Thérèse , le grand homme de la famille, est représentée plusieurs fois, et à plusieurs âges. Enfin, l'empereur François I er , son frère l'archiduc-palatin Joseph, et son petit-fils l'empereur actuel, Franz-Joseph, peint par un artiste hongrois, Miklos (Nicolas) Barabâs, sont de fort bons portraits officiels, avec tous les oripeaux et toutes les breloques du costume. Mais passons vite.... en saluant toutefois le bienfaisant comte Férenz Szecsényi, fondateur du musée et de l'Académie hongroise.
Nous arrivons à la vraie galerie. Elle ne se compose encore que d'un présent de cent quatre-vingt-treize cadres que lui a fait en mourant l'archevêque d'Erlan , Pyrker, qui fut aussi patriarche à Venise, où, tout en écrivant de nombreuses poésies sacrées et profanes, il rassembla cette collection. Par malheur, le saint homme avait plus de foi, et surtout de bonne foi, que de connaissance et de saga-
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cité. Aussi s'est-il laissé largement duper par ses illusions et par ses vendeurs. De sorte qu'il a légué au musée de Pesth beaucoup de cadres, comme je viens de dire, et fort peu de tableaux. On lit, il est vrai, les plus grands noms dans le catalogue manuscrit, et de toutes les écoles du midi et du nord : Léonard, Gorrége, Titien, Bassano, Salvator Rosa, Albert Durer, Holbein, Rubens, Rembrandt, Téniers, Claude, Murillo même. Mais, hélas! tous ces noms illustres sont sur des copies manifestes d'originaux connus, ou sur de faibles imitations, et tout ce qu'on peut dire des meilleurs d'entre eux, c'est qu'ils sont de l'école du maître auquel on les attribue. Rien de plus. Cherchons bien, cependant; cherchons avec le désir, non de blâmer en masse, mais d'admirer en détail. Il se trouvera sans doute, dans ce fatras immense, quelques pages dignes de mention, dignes d'échapper un jour à l'infaillible condamnation qui frappera le plus grand nombre, lorsque dans la galerie, augmentée de nouveaux legs et de nouvelles acquisitions, le temps sera venu de faire, comme au Jugement dernier, le triage entre les agneaux et les boucs, entre les élus et les réprouvés.
Parmi les curiosités, voici le portrait du fameux borgne bohème, Jean Ziska du Thabor, et celui du grand prince hongrois, Mathias Corvin, le vainqueur de l'Autriche, de la Pologne, de la Turquie, le législateur et le civilisateur de son pays. Mais ces deux figures semblent moins de véritables portraits que des têtes d'étude faites après coup sur des noms historiques. Parmi les objets d'art, voici d'abord, dans l'école vénitienne, le portrait d'une jeune fille, très-jolie et très-pudique, vrai modèle de Madone, par Marco Basaiti. Il est malheureusement relégué dans un coin obscur, et tourné à contre-jour. — Puis l'étrange portrait d'une fort grosse daine, par Gentile Bellini, très-acceptable, et dont une inscription latine, vieille comme la peinture, garantit l'authenticité. — Puis un fort beau portrait de jeune homme, attribué à ce fils de Titien, Orazio
Vecelli, qui mourut de la peste, fort jeune, sur la même couche que son père centenaire. Si une telle attribution était parfaitement sûre, ce serait un morceau Lien précieux. Mais cette peinture énergique me semble plutôt l'œuvre d'un homme mûr que d un adolescent, et plutôt espagnole qu'italienne. Elle rappelle mieux Velazquez que Titien. — Puis une Sainte Famille, par Bonifazio Bembi, fort dégradée, et une série de très-petites Vues de Venise, par Bernardo Belotto, le second des Canaletti. Voici de plus, dans l'école allemande, une Femme adultère et quelques autres échantillons des deux Lucas Kranach , mais plutôt du fils que du père. Aux deux angles de la salle, sur des consoles en marbre gris, et dans des châsses de bois orné, Ton a placé deux morceaux qui semblent ainsi désignés pour des capi d' opéra. L'un, le Christ mort pleuré par des anges, en figurines, est attribué à Corrége ; l'autre, un Calvaire réunissant une foule d épisodes et de petits personnages, est attribué au vieux Lucas Kranach. Le premier est assurément dans le style et les* formes du maître de Parme, et, si Ton ne peut l'y trouver lui-même, on y trouve du moins une très-heureuse et très-élégante imitation de sa manière, qui pourrait bien être ou de Baroccio ou du Parmigianino (Francesco Mazzuola,). Quant au Calvaire, il n'est pas de Lucas Kranach, à coup sûr, et je crois qu'on peut lui donner une attribution plus haute. Il appartient évidemment à l'école du grand Van Eyck, et doit être l'œuvre d'un de ses plus illustres élèves, tels que Hugo VanderGoes, ou Rogier Van der Weyden , que nous appelons Roger de Bruges. C'est une page excellente et de grand prix.
La dernière salle de la galerie contient une centaine de tableaux modernes, tous ouvrages de peintres hongrois. Deux artistes, parmi les autres, ont acquis dans leur commune pat lie une renommée exceptionnelle. Ce sont MM. Karoly (Charles), Marko et Miklos Barabàs, que je citais tout à l'heure. L'un réside à Florence, l'autre n'a
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point quitté Pesth. M. Marko est auteur d'un assez grand nombre de petits paysages, animés par des scènes mythologiques ou villageoises. Je ne puis mieux faire connaître sa manière qu'en disant qu'elle ressemble beaucoup à celle de notre paysagiste Demarne, qui eut sous l'Empire une assez juste célébrité. M. Barabas joint au talent du portrait celui du tableau de genre. Il a peint quelques jolies scènes de mœurs hongroises. Cette collection, nationale en tout genre, contient encore les portraits de quelques Hongrois célèbres de nos jours, Parchevêque-poëtePyrker, le compositeur Erkel, le grand pianiste Franz Liszt, le grand violoniste Joachim , etc., par MM. Barabas, Lieder, Grimm, Giergl, Karoly Brocky. Et l'on va bientôt y donner une place honorable à deux tableaux du même M. Brocky dont la galerie vient de s'enrichir. Ce sont une Ariane et une Psyché, études de femmes nues dans le genre des Vénus couchées de Titien. Elles n'en ont certes point la beauté merveilleuse; mais l'on y trouve néanmoins, dans la reproduction du commun modèle qui a posé pour l'amante de Bacchus et pour celle de l'Amour, des corps bien modelés, des chairs bien rendues, enfin une recherche heureuse de la suave couleur de Gorrége.
Cette jeune galerie de Pesth a commencé, de même que la plupart des musées de l'Europe, par le legs d'un amateur. Souhaitons-lui d'en recevoir d'autres bientôt, sinon plus charitables, au moins mieux composés. Ah! si les princes Esterhazy, qui sont Hongrois de naissance, pouvaient un jour, brisant les liens qu'un inaliénable majorât met à toute générosité, donner à la capitale de leur patrie la magnifique collection de peintures qui orne leur palais de Vienne! Pesth, alors, pourrait s'enorgueillir d'avoir aussi son musée de tableaux, de posséder un Keptar!
L'unique petite salle 'dévolue à la sculpture ne présente que quelques débris sans valeur de la statuaire romaine mêljs à quelques essais de la statuaire nationale.
On a donné la place d'honneur, parmi deux ou trois portraits en buste du même artiste, à une statuette de Jeune fille en prière, par M. Férenczy, élève de Canova, mort dans 1 âge des études. Les autres essais prouvent seulement que quelques jeunes Hongrois commencent à se faire les disciples des statuaires distingués que l'Allemagne leur offre aujourd'hui pour maîtres et modèles.
Afin de remplir les vastes salles du cabinet d'histoire naturelle, on y a placé comme une petite exposition permanente des produits de l'industrie hongroise : étoffes en laine et en soie ; ouvrages en bois, en cuir, eu cuivre; verrerie bien faible si on la compare aux cristaux de Bohème, d'Angleterre et de France; mais, en revanche, faïence très-remarquable, approchant assez près de la faïence anglaise, et plus belle assurément que la nôtre, dont les douanes protègent, par d'absolues prohibitions et l'impossibilité de toute concurrence, la faiblesse arriérée et insouciante, qu'on pourrait bien appeler aujourd'hui la choquante infériorité. A ces produits de l'industrie sont joints des échantillons choisis de produits naturels, pris aux champs, aux jardins et aux forêts : grains et graines de tous genres, plantes et fruits, bois de construction et d'ébénîsterie. Mais, bien que sa place soit ainsi diminuée, le cabinet d'histoire naturelle s'efforce d'être au grand complet. Après une belle collection de minéralogie, où sont étalées toutes les richesses que recèle la terre hongroise, vient une autre collection trouvée aussi dans les couches du même sol, celle d'ossements fossiles d'animaux qui ont dès longtemps disparu de la contrée, éléphants, rhinocéros, ours, élans, baves prise i, etc. Puis enfin vient la collection habituelle d'animaux empaillés pris dans toutes les classes de la création : mammifères, oiseaux, poissons, reptiles, insectes, coquillages. L'ornithologie surtout se montre l'objet d'une vraie préférence. Là, dans de vastes armoires vitrées, sont rassemblés les genres nombreux qui se nomment en latin raptatores, diurni et nocturni, om-
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nivorx, columbœ, gallinacés, natatores, grallatores, scansores et oscines. Voilà bien, je crois, dans la langue que parlent encore les savants du pays et que parlaient naguère les orateurs de la Diète, le complet dénombrement de toutes les tribus de la gent emplumée.
Les antiquités sont de deux sortes, nationales et romaines. Les plus récentes forment diverses collections, intéressantes et précieuses à plus d un titre ; quelquefois pour l'art, toujours pour l'histoire et l'archéologie. Ce sont d'abord des armes de tous genres, dont plusieurs ont appartenu à ces vieux héros hongrois qui firent longtemps de leur pays le bcrulevard de l'Europe contre les excursions des Turcs et la menaçante conquête musulmane : cassetêtes, arcs, arbalètes, épées, sabres, hallebardes, arquebuses, fusils, pistolets. Parmi les armes défensives on trouve de petis boucliers ronds tout à fait de forme indienne, et de longs boucliers arrondis en voûte semblables aux écailles de tortues (testudines) dont se couvraient les Romains montant à l'assaut ; on trouve de légères cottes de mailles, comme celles des Arabes de Syrie et d'Espagne, et de lourdes armures composées de morions, cuirasses, brassards et cuissarts, comme celles de la chevalerie du moyen âge. Ce sont ensuite une foule de présents faits aux vieux rois de la Hongrie par les autres rois de la chrétienté, présents qui témoignent encore de la reconnaissance que leur dut tant de fois l'Europe. Il s y trouve, entre autres, quelques objets précieux envoyés de France par Louis XI à son illustre ami Mathias Gorvin. Ce sont encore d'anciens bijoux, tels que calices, vases à boire, aigrettes, colliers, fibules, bracelets, anneaux, très-remarquables la plupart par des dessins ingénieux, élégants, que l'art de la joaillerie pourrait copier aujourd'hui avec avantage afin d'offrir de nouvelles formes, ou du moins des formes rajeunies aux intarissables exigences de cette capricieuse reine du monde qui s'appelle la mode. Ce sont enfin quelques ustensiles, meubles, instruments de musique, en usage aux siècles
précédents, et quelques-unes de ces mille inventions bizarres, de ces mille tentatives de l'industrie humaine, qui se nomment curiosités. Par exemple ; un Christ aux épines et une Mater dolorosa, copiés de Guide, et copiés très-heureusement, avec des brins de paille coloriée. C'est plus fragile, mais non moins exact et fidèle qu'une copie en mosaïque.
Quant aux antiquités romaines trouvées dans le pays avec les éléphants et les ours fossiles, elles prouvent justju'oii le peuple-roi étendit sa domination, sa présence et ses travaux. Auguste avait envoyé des colonies militaires sur le haut Danube, en Pannonie ; Trajan amena lui-même d'autres colonies jusqu'au pays des Daces, sur le bas Danube ; et ce fut cet empereur, né au fond de la Bétique, à Italica (près de Séville), qui porta le plus loin vers l'Orient et le Nord la barrière que l'empire tentait de poser aux incursions des hordes asiatiques, lesquelles, bientôt après, inondèrent l'Europe sous le flot de leurs invasions. Les chefs de ces colonies romaines se faisaient ensevelir dans de riches et solides tombeaux, et ces tombeaux, longtemps protégés par la piété publique contre les ravages du temps et des hommes, ont conservé jusqu'à nos jours beaucoup d'objets de cette lointaine époque, des débris d'armes, de bijoux, d'ustensiles divers en poterie et verrerie, enfermés avec la cendre des morts. Parmi ces derniers objets, il s'en trouve un tout k fait digne d'intérêt et peut-être unique au monde. C'est un vase, élégant et bizarre, en verre soufflé, qui porte sur son couvercle des groupes de petits oiseaux, et, à l'entour de sa partie renflée, une inscription en lettres grecques formant comme une ceinture de petites anses. La conservation d'un morceau si délicat, en matière si fragile, peut bien être tenue à miracle, et ce vase précieux mériterait, il me semble, d'occuper la première place dans toute collection de vclri anticlii.
L'on se montre fort surpris à Pesth que, parmi cêB reliques romaines, il se soit renontré, d'une part, quel-
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ques antiquités de l'Étrurie dans les deux genres d'industrie que les Etrusques ont cultivées de préférence, à savoir les vases peints, ou plutôt éinaillés, et les-ouvrages en métaux; d autre part, quelques stèles égyptiennes et quelques peintures, ou copies de peintures, de celles qui se trouvent abondamment dans les hypogées de Thèbes ou de Memphis. Les gardiens de YAntiqiien-Kabinet, lorsqu'ils se font les ciceroni des étrangers, ne manquent pas de leur faire observer combien il est étrange, inexplicable, que ces vieux vestiges des arts étrusques et égyptiens se soient rencontrés jusqu'en Hongrie. Rien n'est si simple cependant, rien n'est si facile à comprendre. A l'époque où les Romains étendirent le long du Danube leurs colonies militaires, c'est-à-dire en plein milieu de l'époque impériale, entre Auguste et Constantin, les objets égyptiens en tous genres étaient très à la mode parmi les patriciens de Rome, autant que les vieux bronzes de l'Étrurie et que les vases campaniens. Cette mode s'était introduite à Rome dès le temps de la Cléopatre qui fut visitée par César, Antoine et Auguste; et, sous Adrien, qui habita longtemps les bords du Nil, où périt son cher Antinous, elle devint comme une manie universelle. Tous les arts de l'Italie, abandonnant le goût de la Grèce, tournèrent au goût de l'Egypte. Il ne faut donc pas être plus surpris de rencontrer des objets de forme étrusque ou de forme égyptienne dans les tombeaux des chefs romains de la Dacie, que de rencontrer k présent des porcelaines de Saxe, des verres de Bohême ou des tableaux de Hollande dans une maison française en Algérie. Le luxe et la mode suffisent très-bien pour expliquer ces transmigrations d'objets d'art et d'ornement.