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ÉCOLE DE FLORENCE

Léonard de Vinci. Jusqu'à présent, les rois d'Espagne, et partant leur musée, n'avaient eu de cet

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homme illustre à tant de titres que deux répétitions d'ouvrages dont nous avons probablement au Louvre les originaux, ou plutôt les éditions primitives, si je puis employer ce terme, car les autres ne sont pas précisément des copies, puisqu'elles sortent aussi de la main du maître. Tel est un portrait de la Joconde (Monna Lisa, femme de Francesco Giocondo), refait avec quelques changements dans les détails, et qui, cette fois, par exemple, a pour fond un rideau sombre au lieu d'un vert paysage. 11 est très-beau, comme le nôtre, et mieux conservé. L'autre répétition (peutêtre l'esquisse), touchée très-finement, mais beaucoup plus dégradée, est celle de cette Sainte Famille où Ton voit la Vierge, assise en travers sur les genoux de sainte Anne, et qui attire dans ses bras Fenfant Jésus, jouant à ses pieds avec un mouton qu'il tient par les oreilles. Mais TEscorial vient de rendre au musée, c'est-à-dire à la lumière et au monde, une autre Sainte Famille que la gravure n'a point encore reproduite, et qui est assurément une œuvre capitale parmi celles de son auteur, une œuvre capitale dans la peinture. La Vierge et saint Joseph, à peu près de grandeur naturelle, sont vus en buste comme derrière une table, sur laquelle le saint hambino et son jeune compagnon, assis et nus, confondent leurs membres délicats dans une fraternelle étreiate. Belle et souriante, pleine d'amour, de sollicitude et de respect, parée d'ailleurs avec recherche et coquetterie, Marie entoure de ses bras caressants le groupe enfantin, que Joseph, placé un peu en arrière, et la tête appuyée sur sa main, contemple avec un regard plein de tendresse et de sérénité. Ceux qui ont vu, dans la galerie Sciarra, à Rome, le tableau allégorique de Léonard, appelé Modestie et Vanité^ peuvent conce-

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voir dans quelle manière est peinte la Sainte Famille de Madrid. Ce tableau la rappelle en effet, mais toutefois sans régaler, même simplement dans le fairCy et Ton peut affirmer résolûment que jamais son auteur ne Ta surpassée. Le visage de la Vierge, un peu ressemblant à celui de la Joconde, mais d'une beauté moins mondaine, ses mains délicates, les étoffes fines et transparentes qui entourent son front et son corps de leurs nuances savamment combinées, la douce et noble tête de Joseph, bien mise en relief, quoique dans le clair-obscur, par les larges plis d'un manteau brun, sont autant de complètes perfections qui marquent les bornes de Tart humain. Dans son ensemble, ce tableau, encore si peu connu malgré ses trois cent cinquante ans d'âge, est une œuvre merveilleuse, adorable, divine, et d'une solidité à défier les siècles; car heureusement, bien différent en cela de la Cène^ de la Vierge aux rochers et de tant d'autres ouvrages effacés et détruits déjà par le temps, cette Sainte Famille semble sortir des mains de Léonard, alors que, satisfait et glorieux, il dut, comme le Créateur de la Genèse, admirer aussi sa création : Et vidit quod erat honum.

Andréa del Sarto. Parmi les six toiles de cet autre grand Florentin, il en est une qu'on pourrait appeler triple; car, à côté de l'original, se trouvent deux copies identiques, et tellement semblables à leur modèle, qu'à moins d'être aidé par la tradition qui donne à chacune son rang, le plus habile expert pourrait , bien hésiter entre ces trois répétitions du même sujet. Cette circonstance assez rare fournit une nouvelle preuve des habitudes d'atelier qu'avaient tous les maîtres de la grande époque, et de l'extrême difficulté que présente la connaissance des originaux. C'est une

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Sainte Famille^ augmentée de deux anges et d'un saint François, placé au dernier plan, que met en extase la musique céleste. Des trois répétitions, celle qui porte le n** 355 est d'Andréa del Sarto ; elle est aussi la plus belle, la plus vigoureuse et là mieux conservée. L'une des deux autres (n° 660) est attri-^ buée à son élève Andréa Squazzella; la troisième, plus dégradée, est d^un copiste inconnu.

Avec cette triple Sainte Famille s'en trouve une . autre moins excellente, bien qu'elle vienne de FEscorial, et une simple Madone portant TEnfant-Dieu. Quoique ayant beaucoup souffert, quoique frottée, écaillée, et presque invisible en quelques endroits, celle-ci mérite les regards attentifs des visiteurs. C'est une ravissante figure, où l'on retrouve les traits de la femme du peintre, son type habituel , et le groupe entier paraît plein de grâce, de charme, de sainte poésie.

Le Sacrifice d'Abraham est, dit-on, l'un des deux tableaux qu'Andréa del Sarto, à son retour en Italie, envoya de Florence à François pour implorer le pardon de sa faute. Si l'autre égalait celui-là, ils valaient bien, en effet, Targent que lui avait confié ce prince pour acheter des objets d'art, et qu'il laissa dépenser en futilités par la belle et capricieuse veuve dont il venait de faire sa femme. Ce tableau, comme la Vision d'Èzèchiel^ comme les Loges, comme l'œuvre entière de Poussin, prouve qu'il n'est pas besoin de grandes proportions pour s'élever au plus haut style. Il est difficile de composer un sujet avec plus d'adresse et de clarté, de le rendre avec plus de vigueur et d'effet. C'est assurément l'un des meilleurs ouvrages du grand coloriste florentin. On a cru voir que la figure principale du tableau, celle du jeune Isaac, qui baisse la tête avec résignation sous le cou-

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teau de son père, était imitée de l'un des enfants de la Niobéy dans le fameux groupe antique que possède le musée degV Uffizi. Loin de nuire au mérite d'Andréa del Sarto, cela prouverait que, si coloriste qu'il fût, il étudiait le dessin sévère dans ses œuvres les plus parfaites, et qu'il savait combien les arts, faits pour s'entr'aider, peuvent s'offrir mutuellement d'excellents modèles.

On a donné le nom de Sujet mystique à une espèce de Sainte Famille^ de Vierge glorieuse, où Marie, agenouillée sur une haute estrade, tient debout son divin Fils, qui tend les bras à un ange assis au pied de ce trône, un livre à la main, faisant face à un personnage assis de l'autre côté. Tout le groupe se détache sur une longue perspective de paysage. Le sens de cette composition ne paraît point clair si Ton veut voir saint Joseph dans le personnage à gauche de l'estrade ; mais si, dans ses traits beaucoup trop jeunes pour représenter le père nourricier de Jésus, on reconnaît saint Jean l'évangéliste, alors le sujet entier signifiera une consécration de l'Apocalypse , dont l'ange donne lecture au divin groupe. Quel qu'en soit le sens, cet ouvrage, en tous cas, brille surtout par la grandeur du style, à laquelle concourent heureusement tous les détails, même les plus matériels, même Fampleur et la grâce que le maître a données aux plis des vêtements. Sans avoir peut-être Timportance des ouvrages capitaux laissés par leur auteur dans sa patrie, tels que la Dispute sur la sainte Trinité^ ou le Christ au tombeau ^ du palais Pitti, elle les rappelle pleinement, et se rapproche, par le sujet, l'arrangement et les types, de la fameuse fresque du couvent de VAmmnziatay appelée la Madonna del Sacco.

Mais, à mon avis, le plus étonnant des ouvrages venus en Espagne du peintre que ses contemporains

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nommèrent Andréa Senza-erron, quoiqu'il ait commis Terreur irréparable épouser une coquette qui tourmenta et abrégea sa vie, c'est un simple portrait en buste, celui de cette femme, de cette Lucrezia Fede , dont le nom semble aussi une double épigramme. On Ta placé, dans le musée, en pendant de la Joconde de Léonard. Il mérite et justifie un tel honneur ; je le crois égal comme œuvre du pinceau ; je le trouve, grâce sans doute au visage qu'il retrace, plus charmant, plus ravissant encore. C'est un des plus excellents portraits de femme dont j'aie gardé mémoire. L'étonnante beauté du modèle, peut-élre idéalisé par l'amour, la grâce enchanteresse de sa pose, le goût exquis de sa parure, la prodigieuse exécution de l'ensemble et des parties, tout concourt à la perfection de ce portrait, intéressant à double titre dans l'histoire de la j)einture ; car il est le type de toutes les madones et de toutes les femmes peintes par Andréa, puis encore un chef-d'œuvre dans son œuvre, comme la Vierge à la chaise dans l'œuvre de Raphaël. Et vraiment ces deux tableaux, si différents de sujets, ont entre eux une étrange ressemblance. C'est la même beauté modeste et piquante, qui, d'un œil chaste, appelle les hommages; c'est le même regard, sensible et profond, que ne rencontre impunément nul regard humain ; c'est le même charme puissant et victorieux. Ce pauvre Andréa, quand il était tourmenté du cri de sa conscience honnête, que n'envoyait-il pour excuse à son royal et galant créancier, au lieu de VA braham et de quelque autre sujet biblique, le portrait de cette charmante tentatrice, plus dangereuse, plps irrésistible que notre mère Ève ? 11 était Justifié, et mourait sans remords.

Léonard de Vinci et Andréa del Sarto sont les seuls maîtres florentins qui, dans le musée de Madrid, mé-

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ritent un article à part et détaillé. Je vais réunir maintenant, sous une commune rubrique, la mention des divers lableaux de la même école que je crois dignes d'être recherchés et remarqués parmi le pêlemêle de cadres qui tapissent les murailles de la grande galerie.

Divers. Une Hérodtade, probablement de Luini, le digne continuateur de son maître Léonard. — Un Jésus jouant avec saint Jean^ de Cesare di Sesto, au-tre disciple du même maître. — Le Portrait d'une dame et de ses trois enfants, par le Bronzino, surnom sous lequel il faut entendre le premier ou le second des AUori, Angelo ou Alessandro, mais non Cristoforo AUori, le troisième peintre de ce nom et le plus grand, célèbre auteur du Saint Julien et de la Judith du palais Pitti. Ce portrait, qu'à la magnifience des costumes," on croit être celui d'une grande-duchesse de Toscane, est d'ailleurs aussi remarquable par Larrangement heureux et naturel du groupe, qualité rare, et plus difficile à rencontrer qu'on ne le croit communément, que par la sûreté du trait, peut-être un peu ferme, et la beauté du coloris, surtout dans les demi-teintes et le clair-obscur. — Une belle Véronique d' Alessandro AUori, le second Bronzino. — Une Charité^ de Giorgio Yasari, tableau allégorique, que son style élevé rendrait recommandable s'il ne l'était plus encore par le nom de son auteur, lequel, tout occupé de ses célèbres biographies, architecte d'aUleurs ainsi que peintre, a laissé peu de temps aux ouvrages de son pinceau, qui sont restés rares. — Une autre Charité, de Francesco Furini, le plus doux, le plus délicat des maîtres florenUns, et dont les ouvrages sont plus rares encore que ceux de Vasari. — Une Vierge allant au saint sépulcre, accompagnéee des deux au-

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très Maries, de Francesco Vanni. — Une très-belle Madone de Salviati (Francesco Rossi), qui, d'abord élève de Baccio Bandinelli pour la sculpture, passa daus Tatelier d'Andréa del Sarto, dont il a gardé le style et la manière. — Une Madeleine de Cigoli (Luigi Cardi), heureux imitateur de Corrége à qui Ton pourrait sans injure attribuer la plupart de ses ouvrages, et cette Madeleine^ entre autres, où brillent la correction, la grâce et la vigueur du peintre de Parme. —Un Jésus aux oliviers d'Empoli (Jacobo Chimenti), grande composition qui se distingue surtout par le bon goût et la pureté du dessin. — Une Sainte Famille de Pontormo (Jacobo Carucci), dans le genre d* Albert Durer qu'avait adopté ce maître indécis et changeant, après avoir imité successivement Léonard, Cosimo et Andréa del Sarto. — Un Moïse sauvé des eaux, de Gentileschi (Orazio Lomi), l'un des meilleurs ouvrages de son auteur, et recommandable par une composition sage et ingénieuse, par la noblesse des poses, la beauté des expressions, la souplesse et la fluidité du pinceau, enfin par un heureux accord de qualités diverses, qui, sans être supérieures, prises séparément, grandissent de leur réunion et de leur accord même. — Enfin une Naissance de saint Jean-Baptiste ^ par Artemisia Gentileschi, fille et disciple d'Orazio, Tune des très-rares compositions de cette iemme peintre, qui, établie à Londres, où elle mourut, a fait plus de portraits que de tableaux d'histoire.

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