‹ Les musées d'Espagne, d'Angleterre et de BelgiqueChapitre 4 sur 22 · ÉCOLE DE PARME · texte numérisé non relu

ÉCOLE DE PARME

Antonio AUegri, à qui Ton donna le nom du bourg qu'il habitait, Correggio, remplit presque à lui seul

ÉCOLES ITALIENNES

toute la petite école de Parme, où Ton ne compte, après lui, que ses imitateurs, de même que ses œuvres remplissent à peu près les églises et le musée de la ville dont cette école porte le nom. Jusqu'à présent les rois d'Espagne n'avaient eu de Corrége, comme de Léonard, qu'un échantillon bien incomplet. C'est une Sainte Famille^ de très-petites proportions, en miniature, dans le genre de celle qu'on admire à la Tribuna de Florence, et de YAgar que possède le musée decjli Stud]\ à Naples. Encore a-t-on reconnu que c'était seulement une agréable imitation de sa manière, ou peut-être la copie de quelque original perdu. Mais, comme pour Léonard, FEscorial a comblé le vide des palais royaux. Il a rendu récemment au musée un des plus charmants ouvrages de Corrége et des plus inconnus. Ce tableau précieux était même enseveli sous un ignoble badigeonnage,dont quelques moines imbéciles, sous prétexte de voiler des nudités bien innocentes, l'avaient outrageusement barbouillé. Heureusement que le directeur actuel du musée, don José Madrazo, homme de goût et possesseur lui-même d'un riche cabinet, a deviné ce que cachait cette couche sacrilège ; il Ta enlevée avec adresse, et maintenant le tableau de Corrége, ainsi protégé contre les ravages du temps, a repris, avec sa pureté native, le coloris frais et brillant qu'auraient altéré trois siècles. Il représente, en demi-nature et dans un frais paysage, le sujet qu'on appelle Noli me tangerey et qui n'est point cette fois, à mon avis, l'apparition de Jésus à Madeleine la sainte femme, après sa résurrection, mais la prière de la pécheresse repentante au Christ irrité contre elle. Agenouillée, les mains jointes, le front humilié, Madeleine traîne dans la poussière les riches atours qu'elle n'a point encore déchirés et maudits, tandis

LES MUSÉES DE MADRID

que le Christ, prêt à s'éloigner et F arrêtant d'un signe de sa main, lui jette une parole de reproche et d'aversion. Mais, dans ce doux et long regard de pitié qu'en tournant la tête il laisse tomber sur elle, on voit que bientôt, touché d'un repentir si humble et si profond, il remettra tous les péchés à celle qui a beaucoup aimé. L'attitude du Sauveur, auquel le peintre a mis une bêche à la main pour justifier sa nudité presque complète, est vraiment admirable, aussi bien que Texpression de son visage, et rien ne surpasse, dans le travail du pinceau, l'exécution de cette belle figure, dont la douce teinte et les harmonieux contours se détachent sur l'azur foncé du ciel et le vert sombre d'un épais feuillage. Ce tableau est un vrai, un complet Corrége, un chef-d'œuvre ravissant, qui, sans avoir, par ses proportions et son sujet, la même importance que le/5an Girolamo ou la Madonna délia scodella du musée de Parme, ne le cède, pour le charme et le prix, à nul des rares ouvrages de son immortel auteur.

Le Parmigianino (Francesco Mazzuola) n'a qu'un portrait d'homme au musée de Madrid, mais trèsbeau, et si. rempli d'excellents accessoires qu'on peut l'appeler une composition. Quant à Baroccio (Federico Fiori), que je place, quoique compatriote de Raphaël, dans l'école de Parme, parce que son style me paraît simplement la manière maniérée de Corrége, il a une Nativité ingénieusement composée, pleine de lumière et d'éclat, puis un Calvaire d'un goût plus sévère que d'habitude, et qu'entoure un fond de paysage habillement travaillé. Un autre étranger à Parme, le Milanais Daniel Crespi, doit également, quoique élève de César Procaccini , se rattacher à l'école de Corrége, qu'il rappelle et qu'il égale. Madrid

ÉCOLES ITALIENNES

possède le plus précieux, peut-être, des rares ouvrages de cet artiste éminent, qui, mort très-jeune, et occupé presque uniquement de fresques et de portraits, n'a laissé que peu de tableaux d'histoire. C'est un Christ mort, que la vigueur du dessin, Texquise beauté du coloris, la noblesse et la hauteur de l'expression, rangent parmi les meilleures œuvres du pinceau. A la vue de ce Christ magnifique, on se dit qu'il n'a manqué à Daniel Crespi que de vivre et de produire davantage pour se placer parmi les grands maîtres de Part. On se dit également que, dans la peinture, la fécondité est un des éléments nécessaires de la renommée. Dans les lettres, et même dans Tun des arts, la musique, une seule œuvre, si elle est excellente, peut immortaliser son auteur. Mozart n'eut fait que Don Giovanni , par exemple, que son nom serait partout célèbre, parce que ce chef-d'œuvre, partout représenté, chanté, gravé, l'aurait, depuis cinquante ans, fait connaître à tous ceux qui cultivent ou seulement écoulent la musique. Un peintre, sous ce point de vue, est moins favorisé qu'un musicien ; son œuvre, si excellente qu'elle soit, ne peut se trouver qu'en un seul endroit, ne peut être vue que d'un petit nombre, et, pour le reste du monde, elle n'existe pas. 11 faut donc, de toute nécessité, qu'un peintre joigne le temps de faire beaucoup au mérite de bien faire, afin que ses ouvrages se partagent entre les nations, et que, représenté par eux, il rende en tout lieu témoignage de lui-même. C'est cette nécessaire ubiquité qui manque à Daniel Crespi.

LES mUSÉES DE MADRID.

Page 1