ÉCOLE DE BOLOGNE
Moins riche à Madrid que la vénitienne, quoiqu'elle n'ait pas été moins féconde, l'école bolonaise offre aussi de plus importantes lacunes. Sans parler des vieux maîtres antérieurs à la grande époque, tels que Jacopo Avanzi, Simon des Crucifix et Vitale des Madones, on cherche en vain les noms célèbres de Francesco Francia, vrai fondateur de cette école, comme Bellini le fut de celle de Venise, du Flamand Denis Calvaert, qui était venu établir a Bologne un atelier rival, enfin de Ludovico Carracci, chef de la famille des Carrache, et promoteur du nouveau style où se jeta toute l'école à leur suite. Annibal Carrache, le laborieux et fécond Annibal, sur qui repose presque toute l'illustration de ce nom, commun à son cousin Ludovic, à son frère Augustin, à son neveu Mar-
LES MUSÉES DE MADRID
liai, et qui remplit de ses ouvrages variés tous les musées, toutes les galeries du monde, n*a rien de plus que Tesquisse d'un tableau resté à Florence, où Ton voit un Satyre offrant à Vénus une coupe de vin , et que l'Amour jaloux repousse du lit de sa mère. Enfin son illustre élève, le pauvre fils du cordonnier de Bologne, que ses camarades appelèrent le petit Dominique ou Dominiquin (Domenico Zampieri) , est resté tout à fait inconnu à l'Espagne, qui n'a pas le moindre échantillon du peintre de la dernière Communion de saint Jérôme, de ce chef-d'œuvre qui seul a paru digne de partager le trône de Tart avec la Transfiguration,
Nous allons donc commencer la série des Bolonais par :
Augustin C arrache. CelOi-ci, qui fut graveur avant d'être peintre, et dont la mort trop précoce arrêta dans ses progrès un talent qui grandissait toujours, n'a pas laissé des oeuvres bien nombreuses. Madrid n'a de lui qu'un tableau, mais de la plus grande importance : c'est une Vision de saint François d'Assises. Le ciel s'ouvre devant le Séraphique agenouillé, et lui montre, au milieu d'un chœur d'esprits célestes, le Christ glorieux, que la Vierge et saint Jean semblent prier pour lui. Au dernier plan, un autre moine du même ordre, frappé par Téclat de l'apparition, tombe la face contre terre. Dans cette composition, à la fois sage et chaude, où brille un dessin ferme et élégant, un coloris savant et animé, on aperçoit clairement le goût, le sentiment, Timitation de Corrége. C'est sans doute un des derniers ouvrages d'Augustin Carrache, mort à Parme, au milieu des chefs-d'œuvre du maître bien-aimé de son cousin Ludovic, qui répétait aux deux frères pour première
ÉCOLES ITALIENNES
leçon : « Étudiez Corrége ; là tout est grand et gracieux. »
Guide (Guido Reni). Les ouvrages de Guide que possède le musée de Madrid sont généralement dans sa bonne et ferme manière, avant quMl lui prit fantaisie d'employer ce ton pâle, fade et délavé qui dépare, à mes yeux, une grande partie de ses dernières compositions. Il ne s'est peut-être jamais montré pins vigoureux que dans le Saint Jacques en extase et le Saint Sébastien expirant. Tous deux sont peints dans le style énergique de Caravage, mais avec un plus grand sentiment de la grâce et de la beauté. Guide , quand il peint ainsi, se fait en quelque sorte espagnol; il ressemble à Ribera, adouci par Timitation de Corrége, et à Murillo, dans sa manière chaude, celle de ses Extases, Cette qualité va s'affaiblissant dans la iffat/e/emeen prières, dont la léte, fortbelle assurément, mais trop souvent répétée par le maître, est uneespèce de copie de XdiNiohé antique ; puis dans \ï\sainte Apollonie, qu'un ange console après que le bourreau lui a arraché toutes les dents, très-élégant petit cadre; puis enfin dans la Cléopâtre se faisant piquer par Taspic , où Ton voit toujours cette même tête pale, penchée en arrière et les yeux au ciel, dont Guide a vraiment abusé. Mais il prend une pleine revanche et remonte à sa vraie place dans un grand tableau, venu de l'Escorial, qui est, en Espagne, sa plus importante composition. C^est une Vierge glorieuse, que couronnent deux petits anges, et qui tient debout entre ses genoux le saint bambino. Je crois que cet ouvrage, d'un haut style et d'une large facture, beau par Télégance, par l'expression, par l'harmonie, peut supporter le parallèle avec les meilleures œuvres que Guide ait laissées à Bologne, sa patrie, même l'autre Vierge glo-*
LES MUSEES DE MADRID
rieuse du Pallium^ qu'on portait en procession pendant la peste de 1650 , même la grande et magnifique Notre-Dame de la Piété.
Guerchin (Giovanni Francesco Barbieri, de Cento, surnommé il Guercino ou le louche), son rival de gloire dans Fécole, et qu'on trouve presque partout en face de lui, a du moins cet avantage d'avoir persévéré avec constance dans sa manière une fois adoptée, et d'être toujours resté lui-même. Les quatre ou cinq compositions qu1l a dans le musée de Madrid offrent bien toutes également son caractère distinctif , remploi d'une lumière d'en haut, qui descend et se répand sur les objets, qui les colore, les enveloppe et les pénètre, pour ainsi dire, comme s'il eût peint dans quelque souterrain éclairé par un soupirail. Telle est la Peinture personnifiée sous les traits d'une belle jeune fille, placée devant une toile, la palette à la main, et qui tourne gracieusement la tête vers un vieillard. Celui-ci tient un compas, et représente peut-être l'Architecture, exprimant par son âge, soit la plus grande antiquité de cet art, soit la plus grande durée de ses monuments. Le Saint Pierre délivré de la prison, tableau que ses proportions un peu colossales , quoiqu'il soit en demi-figures , indiquent avoir été fait pour un point de vue éloigné, offre un sujet bien approprié à la manière de Guerchin. L'ange, qui remplit de sa lumière le cachot de Tapôtre, donne une occasion naturelle aux vigoureux effets de clair-obscur. Aussi cette composition semble-t-elle traitée dans le style de Caravage et de Ribera, mais cependant avec moins d'énergie et de rudesse. Toute la suavité, toute la morhidezza naturelle à Guerchin se retrouve dans la Madeleine au désert. Il ne Ta point montrée , à la fin de sa longue pénitence, exténuée par le jeûne
ÉCOLES ITALIENNES
et n'ayant que ses longs cheveux pour remplacer les lambeaux de ses vêtements , mais aux premiers jours de sa retraite, lorsque, parée encore de ses riches atours, jeune, fraîche et belle, elle ne montre que dans Texpression de son visage le repentir qui déchire son âme. Cette Madeleine est une œuvre charmante.
Mais elle doit, comme les deux autres citées précédemment , céder le premier rang à la Suzanne au bain. Dans ce sujet, loin d'intervertir, comme Véronèse, les rôles et les expressions, Guerchin a trèsheureusement rendu le plus charmant épisode du livre de Daniel. Les deux juges du peuple, qu'on représente toujours comme deux vieillards, bien que le lilre d'anciens qui leur est donné s'applique peut-être plus à leur dignité qu'à leur âge, au moment de surprendre dans le bain la femme de Joaquim, s'arrêtent pour contempler ce commun objet de leur ardeur. Entièrement nue sur le bord d'un bassin, Suzanne est aussi chaste que belle. On ne peut réunir plus de modestie à plus de grâce, plus de pudeur à plus de séduction. Je reprocherais cependant à Guerchin sa coiffure; elle semble avoir les cheveux coupés à la Titus ^ ce qui la rend moins femme que si de longues tresses tombaient sur ses épaules. Sauf ce léger défaut d'arrangement, le personnage de Suzanne est une des plus ravissantes créations de l'art , comme pensée , forme, expression; et par l'éclat de la lumière, par la force vraiment incomparable du clair-obscur, le tableau tout entier est une des œuvres les plus prodigieuses du maître qui fut appelé par ses contemporains le Magicien de la peinture.
Albane (Francesco Albani) était très à la mode dans le siècle des Vanloo, des Watteau, des Boucher j
62 LES MUSKES DE MADRID
aujourd'hui qu'on s'est rapproché du vrai bem , soft étoile a pâU, et personne ne songe plus, comme on Ta fait, à le mettre sérieusement en parallèle avec Titien, avec Raphaël même, pour lequel il professait une telle vénération, qu'il ne pouvait, dit-on, entendre prononcer ce nom glorieux sans se découvrir et incliner la tête. On Ta même relégué assez loin de Guide, dont il fut le condisciple sous les Carrache, l'ami et Témule. Cependant il lui reste encore, et il doit lui rester une belle place parmi les peintres gracieux et agréables ; on ne lui ôtera pas son surnom mérité d'inacréon de la peinture; ;et, pour être juste, il faut même reconnaître que, dans certains tableaux religieux, comme ceux de la Pinacothèque de Bologne, il s'est élevé à une noblesse, à une hauteur de style qu'on ne croirait jamais pouvoir unir à son nom. Ce n'estpas dans ce style religieux, par lui rarement employé et plus rarement atteint, que] sont ses deux tableaux du musée de Madrid, la Toilette de Vénus elle Jugement de Pâris, Comme Findiquent leurs titres mêmes, ils appartiennent tous deux au genre mythologique, anacréontique, dans lequel Albane a vraiment excellé. Ce sont deux fins et précieux pendants, très-bien conservés, où Ton trouve toutes les qualités habituelles de son pinceau, doux, suave, harmonieux, brillant.
Lanfranc (Giovanni Lanfranco), autre condisciple d' Albane, mais éloigné de lui de toute la distance qui peut séparer deux élèves de la même école, a laissé au musée de Madrid l'une de ses plus vastes compositions, les Funérailles de César. Au milieu d'une place de l'ancienne Rome, que termine la façade du Panthéon, s^élève, en forme de pyramide, un grand bûcher de bois de cèdre, au faîte duquel est le corps de Jules César, couvert de son armure, et enveloppé dans un long
ÉCOLES ITALIENNES
voile d'amiante. Des vases de parfums fument à Tentour, et plusieurs prêtres mettent le feu aux angles du • bûcher, tandis que, sur le premier plan, au milieu d'une muUitude curieuse, des gladiateurs nus s'entretuent pour accompagner les mânes de Tempereur. Cette composition, qui ne manque pas d'une certaine grandeur théâtrale, offre aussi plusieurs détails dignes d'attention. Mais généralement elle sent trop la fresque, elle est trop complètement traitée dans ce genre beaucoup plus cultivé par Lanfranc que la peinture de chevalet, et d'où lui vient surtout sa célébrité.
Après Lanfranc, qui, né à Parme, tient à Fécole bolonaise comme élève des Carrache, on peut placer Barbalonga (Antonio Ricci), qui, né à Messine, fut élève de Dominiquin, puis le Romain Andréa Sacchi, devenu élève d'Albane, puis le Pesarese (Simone Cantarini, de Pesaro), qui passa de Tatelier de Pandolû dans Tatelier de Guide. Le premier est auteur d'un Martyre de sainte Agueda, inférieur sans doute à celui de Paul Véroiièse, avec lequel on peut le comparer, mais recommandable cependant par la force et la noblesse de Texpression ; le second, d'un Saint Paul ermite, en conférence avec saint Antoine abbé, ouvrage dontla vigueur surprend dans un disciple dupem^red^^ amours, qui a encore laissé le portrait de son maître, avec le sien propre, au musée de Madrid ; le troisième, d'une charmante Sainte Famille en demi-(igures. Ensuite, je ne vois plus à citer, parmi les œuvres des Bolonais purs, qu une Sainte Cécile de Leonello Spada, dans le style de son maîti e Annibal Carrache; — une Madeleine de Guido Cagnacci,dans le style de son maître Guide; — une belle Sainte Famille de Giulio Cesare Procaccini; — et un portrait de médecin, reconnaissable à la baguette entourée de serpents qui soutient
LES MUSÉES DE MADRID
le bras de son fauteuil. Ce dernier ouvrage est une peinture ferme, solide et vraie, et Ton est tout surpris d'apprendre, par une inscription tracée sur ce bras de fauteuil, qu il est d'une jeune fille, morte sans doute en entrant dans la vie, car elle n^a pas, que je sache, laissé d'autre trace dans l'histoire de Fart. Voici l'inscription qui la fait connaître : Lucia Anguisola Amilcaris F. adolescens F ,
Mais qu'on me permette de rattacher aux Bolonais, pour n'avoir point à parler d'écoles trop incomplètement représentées, deux peintres qui méritent une courte mention, et se rapprochent plus, par leur manière, de récole bolonaise que de toute autre. L'un est Benedetto Crespi, qu'il ne faut confondre, ni avec Daniel Crespi, le Milanais, imitateur de Corrége, ni avec Giuseppe Maria Crespi, le Bolonais, formé sur les Carrache et les Vénitiens. Sa Charité romaine , c est-à-dire une jeune femme allaitant son père condamné à mourir de faim, est un très-bon ouvrage, recommandable par la correction du dessin, l'éclat du coloris et la force de l'expression. L'autre est le Génois Giovanni Benedetto Castiglione, qu'on appelle aussi le Greghetto. Dans ses deux tableaux, qui représentent quelques éléphants que des lutteurs préparent au combat, près d'un amphithéâtre, — etDiogène^ sa lanterne à la main, cherchant un homme dans la foule où il ne voit que des bêles, symboles de tous les vices, l'irréligion, le libertinage, l'avarice, la gourmandise et la paresse, — il soutient dignement sa réputation de grand peintre d'animaux. Ce qui marqueta différence entre Castiglione et le Bassan, par exemple, c'est que le premier, non content de faire l'exact portrait des animaux qu'il copie, a coutume de les mettre en scène, et de leur donner, comme aux hommes mêmes, l'ex-
ÉCOLES ITALIENNES
pression des diverses passions qui les agitent. Il est d'ailleurs aidé par une heureuse touche, où les plus fines nuances se mêlent à la plus grande hardiesse de pinceau.