ÉCOLE DE VENISE
De toutes les écoles italiennes, la plus riche à Madrid est celle de Venise. Titien surtout, qui fut appelé trois fois à Augsbourg pour peindre Charles-Quint et Philippe II, et qui entretint tout le reste de sa vie une correspondance familière avec ce dernier souverain, Titien semble avoir légué à l'Espagne la plus nombreuse et la meilleure part de son œuvre immense. Les biographies du peintre de Cadore citaient plusieurs ouvrages, parmi ses plus importants, qu'on ne pouvait découvrir ni à Venise, ni dans le reste de l'Italie, ni en France, ni en Anglelerre, et qui semblaient à jamais perdus. Retrouvés en grande partie au fond des catacombes de TEscorial, ils ont été rendus au jour dans le musée de Madrid, dont ils sont venus accroître les richesses et la gloire. L'Espagne, cependant, n'a pas conservé tout ce que lui avait donné Titien. Le terrible incendie du Pardo, en 1608, a consumé plusieurs toiles précieuses, peut-être la grande allégorie appelée la Religion^ qui ne se retrouve nulle part, et d'autres ont péri sous les injures du temps, sous les injures des hommes. Telle est cette vaste et magnifique Cène, à laquelle Titien travailla sept années , et qu'il proclamait la meilleure de ses œuvres, niême après avoir fait V Assomption que Venise révère pieusement comme la plus précieuse relique de
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son peintre. Trop dégradée pour supporter un déplacement, on a dû laisser les lambeaux de cette grande composition attachés aux murailles du réfectoire désert de TEscorial, où des mains impies Font mutilée et détruite dans un lent supplice. Mais pourtant, même après ces pertes cruelles, T Espagne est encore la mieux dotée de toutes les nations héritières de Titien ; et, plus riche qu'aucune autre collection pubUque, sans excepter VAccademia de Venise, le musée de Madrid réunit jusqu'à quarante ouvrages de Fillustre centenaire. Je les ai tous vus, comptés et notés. Les principaux seront désignés tout à Theure, quand viendra le tour de Titien dans l'école vénitienne.
Pas plus pour cette école que pour les autres, le musée de Madrid ne nous fait remonter aux origines, aux œuvres primitives. Il ne possède aucun échantillon des trois Vivarini, père, lils et petit-fils; des deux frères Giovanni et Antonio de Murano; de Nicolo Semitecolo; de Marco Basaiti, enfin d'aucun vieux maître antérieur au milieu du quinzième siècle. Sa collection commence au vrai fondateur de Fécole telle que nous la connaissons aujourd'hui, à celui qui, le premier, adopta et fixa une manière, réunit des élèves qui l'adoptèrent également et la transmirent à d'autres élèves, qui, en un mot, fit école ^ à Giovanni Bellini. Encore sa part est-elle très-faible et très-insuffisante. Son unique ouvrage, la Madone adorée par un saint et une sainte, quoique signé Joannes Bellinus^ n'est pas des meilleurs qu'il ait laissés. On reconnaît à une certaine froideur de style et de coloris que cette Madone fut peinte avant que Bellini eût appris, par l'exemple de son élève Giorgion, à donner plus de chaleur à son style et plus de largeur à son pinceau.
Giorgion. C'est avec Giorgio Barbarelli que le mu-
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sée de Madrid commence véritablement l'école vénitienne. Si cet artiste, si précoce, si hardi, si grand, qui fut imité par son maître et par son condisciple Titien, dont il devint ainsi presque le maitre, s'efface un peu dans la gloire de ce dernier, c'est que, mort à trentequatre ans d'un chagrin d'auiour, il laissa à son puissant émule, qui lui survécut soixante-cinq années , le temps de Tatteindre et de le dépasser. Dans son David ayant tué Goliath , en demi-figures, on trouve cette ampleur de contours, cet empâtement ferme et profond, ce clair-obscur énergique et vrai, cette hardiesse et cette aisance toutes vénitiennes dont il a le premier donné l'exemple. Mais toutes ces qualités sont plus éclatantes encore dans un tableau venu de l'Escorial, et qui rappelle, en le surpassant, YExvoto de saint Sébastien^ dans notre musée du Louvre. On ne peut guère le nommer autrement qu'un Portrait de famille. Devant un gentilhomme couvert de son armure, et qui semble, comme Hector, partir pour le combat, une dame, autre Andromaque, s'arrache aux caresses d'un jeune enfant, pour le remettre aux mains de sa suivante. Voilà tout le sujet , et les personnages, vus à mi-corps, sont demeurés inconnus. Mais, dans son genre, c'est un ouvrage complet, admirable, prodigieux, qui étonne, ravit et attriste à la fois, car on lit sur cette page magnifique, dernière expression du talent de son auteur, ce que fût devenu Giorgion, ce que serait sa gloire, s'il eût atteint l'âge de la maturité, s'il eût eu le temps d'être aussi fécond que hardi et puissant.
Titien (Tiziano Vecelli). On ferait un petit musée de ses seuls ouvrages, dont j'ai tout à Theure indiqué le nombre à peine croyable, et il faut mettre le même ordre, dans son unique part , que dans une complète
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collection. Indiquons sommairement ses principales œuvres, en commençant par les portraits, et en suivant Tordre des compositions , depuis les plus simples jusqu'aux plus vastes.
Le principal de ses portraits serait un Charles- Quint à cheval, armé de toutes pièces et la lance en arrêt, comme un chevalier errant, si ce tableau superbe, indiqué et célébré par tous les biographes de Titien, n'était malheureusement très-dégradé. Il faut donc donner la première place à un autre Charles^ Quint, en pied, et vêtu cette fois d'un costume civil, toque noire, pourpoint de drap d'or, chausses et manteau blancs ; il appuie la main gauche sur la tête d'un gros chien , personnage historique qui fut plusieurs années le favori de l'empereur. Celui-ci brille autant par sa conservation parfaite que par l'exécution merveilleuse de toutes ses parties, et Texpression de grandeur, de majesté qui règne dans Fensemble. Il y a un troisième Charles-Quint, venu de l'Escorial, et qui fut peint à la tin de son règne, avec la barbe blanchie, lorsque la fatigue et le dégoût des affaires pubUques conduisirent le vainqueur de Pavie, le saccageur de Rome, à la chartreuse de Saint-Just. — Philippe II, avec son visage pâle, blond, efféminé, est représenté deux fois, en pied et à mi-corps. Ce dernier portrait me paraît le meilleur ; il est excellent comme le second Charles-Quint, quoique Philippe II, même jeune, n'ait pu être peint que par Titien vieux. — Viennent ensuite plusieurs portraits, non moins parfaits quoique de simples gentilshommes, l'un jouant avec un bel épagneul, l'autre fermant un livre de prières, celui-ci portant une large croix blanche sur la poitrine, celui-là (le marquis del Vasto) tenant à la main le bâton de général ; puis l'excellent portrait de la reine Isabelle
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(le Portugal, femme de Charles-Quint, et celui d'une dame vêtue de blanc, tenant un livre à la main droite; — puis le portrait, fort curieux, d'un bouffon des ducs d'Albe, qui se nommait Pejeron ; — puis enfin celui de Titien lui-même, vieux, vénérable, à longue barbe blanche, où il a rendu avec une simplicité charmante son visage calme, noble, expressif, et jeune encore dans Textrôme vieillesse.
Parmi les compositions à un seul personnage, on distingue un vigoureux Ecce Homo que recommande à la curiosité une cii constance rare et singulière : il est peint sur ardoise (1) ; — une Vierge aux douleurs, qui n'ést rien de plus qu'une dame affligée, et, comme bien d^autres tableaux, anciens et modernes, qui gagnerait beaucoup à ce qu'on lui ôlât son nom; — deux Saintes Marguerites, l'une à mi-corps, prête à être dévorée par le dragon, qui, suivant la légende, Tengloutit vivante dans ses entrailles, dont elle sortit saine et sauve, en faisant le signe de la croix ; l'autre, entière, et ayant à ses pieds le dragon mort ; toutes deux remarquables par la beauté des traits et de Texpression, par la vigueur et la fluidité du pinceau ; — un l^isyphe roulant son rocher, et un Prométhée sur le Caucase, deux pendants gigantesques, faits saris doute pour orner à grande distance quelques hauts lambris : on peut voir, dans les salles espagnoles, une imitation du Prométhée par Ribera, et comparer ainsila manière des deux maîtres; — enfin, une Salomè élevant sur sa tête le plat d'argent dans lequel elle porte à sa mère Hérodiade la tète de saint Jean-Baptiste. J'ai gardé ce
0) C'est aussi sur les deux côtés d'une ardoise qu'est peint le bizarre David tuant Goliath, à double aspect, de Daniel de Volterre^ que nous avons au Louvre.
tableau, venu de rEscorial, pour le dernier de la série, parce qu'il en est, à mon avis, le plus beau, le plus étonnant, le plus merveilleux. Jamais Titien, si fort, si vrai, si magistral, n'a montré plus de force, de vérité, de maestria. C'est devant cette Salomé qu'on se rappelle et qu'on accepte le mot si pittoresque de Tintoret, qui disait de Titien : « Cet homme peint avec de la chair broyée. » C'est de la chair, en effet, mais de la chair animée, vivante, qu'il trouvait sur sa palette, et dont il imprégnait ses impérissables toiles.
Les compositions à plusieurs personnages peuvent se diviser encore, pour plus de facilité, en sacrées et profanes. On remarque parmi les premières, qui sont aussi les moins nombreuses : un Portement de Croix^ beaucoup moins vaste que le Spasimo, et dans la première manière de Titien, lorsqu'il imitait son condisciple Giorgion, dont Tinfluence est ici claire et manifeste;— un Abraham retenu par Z'^nge, tableau plus grand de proportions, mais non de style, que celui d'Andréa del Sarto sur le même sujet : à Faisance du pinceau, à la couleur transparente et dorée, on reconnaît que cet ouvrage appartient à une époque plus avancée de la vie du maître que le précédent, et lorsqu'il avait fixé sa propre manière; — un Péché originel, c'est-à-dire Ève préseptant à son époux la pomme qu'elle vient de recevoir du serpent, qui enlace ses replis autour du tronc de l'arbre de vie : pour louer dignement ce tableau, où Titien a déployé toute sa science du clair-obscur, toute sa vigueur de coloris, il suffit de dire qu'à son voyage à Madrid, en 1628, et pour étudier à fond le grand coloriste vénitien , Rubens, le grand coloriste flamand, en fit une copie très-complète, très-achevée, que nous trouverons plus loin parmi les œuvres de son école; — deux Mises au
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Tombeau, toutes semblables, sauf quelques différences de couleur dans les vêtements : personne n'a douté qu elles ne fussent Tune et l'autre de Titien, et pourtant, si ma mémoire ne m'abuse, ces deux exactes répétitions du même sujet ne sont elles-mêmes que Fexacte reproduction de la célèbre Mise au Tombeau qu'on admire dans la galerie du palais Mamfrin à Venise, peu différente de celle que nous avons au Louvre. Titien se serait donc copié lui-même au moins deux ou trois fois; et cela ne doit pas surprendre, car il a répété bien plus de fois encore ceiie Madeleine en demi-figure dont on conserve pieusement Toriginal au palais Barbarigo, où il vécut de longues années, où il acheva sa vie séculaire; — une Assomption de la Madeleine, provenant, comme les deux précédents tableaux, des cloîtres de TEscorial: bornée au personnage de la sainte anachorète et au groupe d'anges qui l'emportent, rajeunie et triomphante, vers les célestes demeures, cette Assomption n'a ni Tétendue, ni Timpor tance de composition qu'offre la grande Assomption de la Vierge de Venise ; mais elle ne le cède ni à ce chef-d'œuvre, ni à nul autre ouvrage de Titien, pour l'extrême vigueur de l'expression, du coloris, de l'effet général : c'est un des miracles de son pinceau; — la Q,rande Allégorie, moitié religieuse, moitié politique, où l'on voit la famille impériale, Chnrles-Quint, Philippe II et leurs femmes, présentés dans le ciel à la Trinité. On croyait perdue cette célèbre et magnifique page, qui a laissé un grand souvenir dans l'œuvre du maître; mais, retrouvée aussi parmi les richesses enfouies à FEscorial, elle est à présent, dans le musée de Madrid, le plus important des quarante ouvrages de Titien. Il n'est pas besoin de faire ressortir l'excessive difficulté d'une telle composition.
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Peindre le ciel est toujours une entreprise hardie, et peu de maîtres ont pu la tenter impunément. Néanmoins, dans un sujet tout sacré, tout mystique, on conçoit que, s' aidant des croyances traditionnelles, un peintre nous ouvre les cieux chrétiens, comme il nous ouvrirait TOlympe mythologique; il a, pour se guider, Dante au lieu d'Homère. Mais, s'il faut mêler aux êtres surnaturels, aux personnages célestes, véritables symboles n'ayant de corps que pour nos yeux, des êtres réels, terrestres, vivant de notre vie, auxquels on doit conserver jusqu'à la ressemblance de traits, de taille et de costumes, alors la difficulté touche à l'impossible, et l'artiste n'a plus qu'à sauver avec habileté l'invraisemblance radicale, je dirais volontiers l'inévitable ridicule d'un pareil sujet. Telle était la situation de Titien lorsqu'il peignit son Allégorie de courtisan, son Apothéose de la famille impériale. Le ciel est donc ouvert ; la divine triade occupe son trône de gloire, où siège aussi Marie, et, comme la blanche colombe qui représente l'Esprit-Saint se perd en qûelque sorte dans les ûots éclatants de la lumière d'en haut, la Trinité semble se composer du Père, du Fils et de la Vierge , tous trois uniformément vêtus de longs manteaux bleu-azur. Au-dessous d'eux siègent des chœurs d'anges, de patriarches, de prophètes, d'apôtres, et les ordinaires messagers du paradis introduisent dans la céleste cour les quatre souverains d'ici-bas, qui maintenant, changeant de rôles, les mains jointes, la tête inclinée, sont admis au lieu d'admettre, et supplient comme ils furent suppliés. Placé en avant du groupe, Charles-Quint a déjà revêtu son froc de moine; Philippe et les deux reines ont gardé leurs habits royaux. Cette circonstance donne une date au tableau : il ne peut avoir été fait qu'après Fabdica-
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tion de Tempereur, en 1836, alors que Titien avait atteint Fâge qui est, pour la plupart des hommes, l'extrême vieillesse, quatre-vingts ans. Et pourtant, dans celte composition étrange, qui lui fut commandée probablement par la douteuse, mais bruyante piété filiale du successeur de Charles-Quint, on retrouve tout entier le grand artiste qui avait peint V Assomption un demisiècle auparavant. Si l'on peut, devant V Apothéose, oublier un moment le sujet, qui doit tout d'abord déplaire et choquer ; si Ton étudie les personnages en détail, surtout ceux d'en bas, surtout Noéet Moïse; si Ton ne cherche dans Tensemble qu'une disposition de groupes, qu'un effet génénd de lumière, de couleur; alors on peut affirmer qu'il n'est rien de supérieur à ce tableau dans Fœuvre entière de Titien, et qu'aussi bien à quatre-vingts ans qu'à trente, il fut le premier coloriste de toutes les écoles et de tous les temps.
Je commencerai la série des compositions profanes par celles qu'on a placées dans une espèce de cabinet réservé, appelé Salle de repos [Sala de descanso) où Ton sert une collation aux rois ou infants d'Espagne , quand il leur prend fantaisie de visiter le musée ; et vraiment si leur visite s'étend à toutes les galeries, ce n'est pas une précaution superflue de couper cette longue promenade par un repos et un repas. Dans ce cabinet donc se trouve une Danaë, horriblement dégradée, et qui fut sauvée en cet état d'un auto-da-fé où périrent plusieurs tableaux condamnés au feu pour leurs nudités; elle rappelle, sans lui ressembler pourtant, la Danaë cachée dans le cabinet réservé du musée de Naples, et qui, faite à Rome, par Titien, pour le duc Octave Farnèse, attira cette exclamation du morose Michel-Ange : « Quel dommage qu'à Venise on n'apprenne pas à dessiner ! * ~ puis une Lucrèce se poi-
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gnardant, belle figure à mi-corps ; — puis deux Vénus presque identiques, et fort ressemblantes aussi aux Vénus de la Tribuna de Florence. Toutes deux sont également nues et couchées ; l'une a également un petit chien près d'elle, Tautre un Amour à son chevet ; mais ce qu'elles ont de plus Tune et l'autre, c'est un orgue au pied de leur lit, touché par un jeune homme qui, tournant la tête vers la déesse, semble plus occupé d'admirer ses charmes que de la divertir par sa musique. Comme à Florence, la Vénus au petit chien l'emporte sur la Vénus à V Amour, et toutes deux peuvent disputer à leurs célèbres homonymes le prix de la beauté.
Dans la galerie publique du musée, où il faut rentrer après cette petite excursion, nous trouvons un groupe de Vénus et Adonis, excellent origuml dont les Anglais ont une répétition inférieure dans leur National Gallery, Il est certain que, sous les traits du beau chasseur qui s'arrache aux caresses de sa céleste amante, Titien a peint Philippe II, lorsque, fort jeune encore, frais et délicat, il passait, comme François P% comme tous les princes qui ne sont pas difformes, pour \eplus bel homme de son royaume. Malgré cette innocente flatterie, qui a pu nuire à la beauté proverbiale du personnage d'Adonis, ce tableau passe avec raison pour Tun des chefs-d'œuvre du maitre. La charmante attitude de Vénus, si gracieuse dans un mouvement presque forcé, le groupe animé des chiens, la figure de Mars, qui, du haut des cieux, prépare sa vengeance de jaloux, l'ingénieux arrangement, le dessin correct, la fougue et la science du pinceau, tout se réunit pour montrer, dans cet ouvrage célèbre, jusqu'à quel degré de perfection put s'éle^ ver Titien. — Sous le titre d'Offrande à la fécondité, il a fait uu des plus étonnants tours de force que puisse
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tenter et imaginer le plus aventureux coloriste. Dans un délicieux paysage, au pied de la statue de la déesse, à qui deux belles jeunes filles offrent des présents de fruits et de fleurs, une troupe innombrable de petits enfants (j'en ai compté plus de soixante), distribués en différents groupes sur tous les plans du tableau, jouent, s'ébattent et folâtrent avec l'innocence et la vivacité de leur âge. Quelle difOcullé et quelle audace t Il fallait d'abord varier à Tinfini les jeux, les attitudes, les passions de cette multitude enfantine; et, d'une autre part, il fallait lutter contre la monotonie du ton, carie tableau tout entier n'offre que nus sur nus. Titien s'est joué de ces deux difficultés énormes sans plus d'efforts que n'en font ses petits personnages, qui, gracieux et naïfs , courent, dansent, cueillent des fruits, les apportent dans des corbeilles et les changent en armes pour leurs innocents combats. Cette Offrande à la fécondité est d'une exécution merveilleuse, incroyable ; elle laisse à cent lieues en arrière le peintre des amours, le doucereux Albane. Lorsqu'elle était encore à Rome, dans le palais du prince Ludovisi, notre Poussin Ty étudia, l'y copia plusieurs fois. Il améliora sans doute par ce travail son coloris un peu terne, un peu triste, et il apprit à peindre ces aimables petits enfants qui, dans- plusieurs de ses compositions, les Bacchanales entre autres, jouent un rôle si charmant. — Ces Bacchanales célèbres , il put en apprendre aussi le secret dans ce même palais Ludovisi, sur un autre tableau de Titien, apporté, comme le précédent, de Rome à Madrid pour Philippe IV. C'est l'autre chef-d'œuvre appelé V Arrivée de Bacchus à Vile de Naxos^ et qui est, en effet, comme son pendant le Bacchus et Ariane de la National Gallery de Londres, une véritable bacchanale. La
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scène est naturellement un paysage au bord de la mer, dont les flots bleus portent dans le lointain une voile blanche, qui indique, soit le départ de l'ingrat Thésée, soit rapproche du dieu consolateur. Ariane l'abandonnée, encore endormie, est couchée nue au premier plan du tableau ; elle est entourée de divers groupes de bacchants et de bacchantes, dansant, chantant , buvant , et le gros Silène dort au dernier plan, étendu sur les bruyères d'un coteau. Le personnage comique ne manque pas plus à cette scène qu'aux antiques atellanes; mais ce n'est pas, comme dans le JSacchus et Ariane, un petit Faune qui, perché sur ses pieds de chèvre, traîne une tête de veau au bout d'une ficelle. C'est un ivrogne de six ans, qui, tout chancelant, tout aviné, ose faire, près du beau corps de la fille de Minos, ce que font dans le coin obscur d'un cabaret flamand quelques vieux buveurs de Teniers. Ce Bacchus à Naxos^ quoique les proportions soient à peine de demi-nature, est une des plus grandes œuvres de Titien, et des plus parfaites. Vrai prodige de couleur et d'effet, il vous attire à lui, vous retient, vous fascine, vous enchaîne, et, malgré tant d'autres chefs-d'œuvre qui appellent ailleurs les regards, on ne peut qu'à grand'peine s'arracher au plaisir extrême, à l'admiration profonde qu'excite sa contemplation.
J'ai gardé, pour finir l'article de Titien, non pas ses meilleures œuvres, mais celles qui montrent son talent sous une autre face que la perfection, celles qui prouvent son étonnante fécondité, portée jusqu'à un âge qui la rend en vérité fabuleuse, et dont l'histoire des arts n'offre nul autre exemple. Nous avons vu tout à rheure que Y Apothéose de Charles- Quint fut faite à une époque où Titien entrait dans sa quatrevingtième année. Voici maintenant deux excellentes
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exquîsses, Diane surprise par Actéon, et Diane surprenant la faute de Caliœto, que Philippe II commanda à son peintre chéri quatre ans plus tard, et dans lesquelles brillent cependant toute la grâce, toute la vivacité juvénile que requièrent ces petits sujets mythologiques. Voici enfin une grande page d'histoire qui exigeait la puissance et la réunion de toutes ses qualités : c'est V Allégorie de la bataille de Lépante. Par la fenêtre ouverte au fond d'une vaste et riche galerie, on aperçoit quelques épisodes d'un combat naval. Dans la partie droite de la composition, Philippe II, en signe d'actions de grâce, élève au ciel, dans ses bras, le jeune infant don Fernando, qui venait alors de naître, et Tenfant semble jouer avec la palme qu'étend du haut des airs une Renommée qui apporte à la fois la nouvelle et la couronne de la victoire. Dans la partie gauche sont amoncelés des turbans, des carquois, des boucliers, des étendards pris sur les vaincus, et un l urc, enchaîné par terre, achève de signaler le désastre de la flotte ottomane. Rien, dans ce grand ouvrage, n'indique Taffaiblissement de la vieillesse. On y trouve une pensée toujours claire, une main toujours ferme, un pinceau toujours brillant. Qui ne s'étonnerait en apprenant à quel âge Titien l'entreprit? Des dates irrécusables vont nous le dire. Né à Cadore, dans le Tyrol italien, en 1477, Titien est mort de la peste, à Venise, en 4576. Or, la bataille de Lépante s'est donnée le 5 octobre 1571. Il avait donc, en commençant ce tableau, accompU sa quatre-vingt-quatorzième année. Après cet effort suprême, il ne faut plus chercher dans son œuvre que cette Déposition de croix (Cristo deposto) du musée de Venise, qu'il laissa inachevée, et que Palma le Vieux, après l'avoir terminée réi;é-
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rentieusement^ comme dit Tinscription du tableau, ne crut pouvoir offrir qu'à Dieu : Quod Titianus iu" choatumreliquit, Palma rêver enter ahsolvity Deoque dicavit opus,
Tintoret (Giacomo Robusli). Cet émule de Titien, un moment son élève, presque aussi fécond que lui, et presque aussi longtemps fécond, n'a point, au musée de Madrid, une part proportionnée à son importance dans récole. Cependant la Judith couvrant le corps d'Holopherne, après lui avoir coupé la tête que porte sa suivante, est une grande composition de grand effet. Le corps en raccourci d'Holopherne rappelle, par son audace et son bonheur, les admirables raccourcis de saint Marc et de Tesclave dans le fameux Miracle de saint Marc du musée de Venise. — La Bataille de terre et de mer, mal vue et placée trop haut, est une page énergique, pleine d'action, de mouvement, mais à laquelle on peut reprocher quelque confusion. — Ce reproche s'applique encore avec plus de justesse à Tesquisse de la Gloire du paradis dont le tableau orne la salle du grand conseil dans le palais des Doges. C'est peut-être la plus vaste toile que jamais peintre ait déroulée devant lui, puisqu'elle a trente pieds de hauteur et soixante-quatorze de longueur. L'esquisse, rapportée par Velazquez à Philippe IV, présente en proportions réduites ce nombre infini de chérubins, d'anges, de patriarches, de prophètes, d'apôtres, de martyrs, de vierges, de bienheureux de toutes sortes, répartis en différents groupes autour de la sainte Trinité, et Ton y trouve, comme dans le tableau, cette fougue impétueuse et irréfléchie, cet entraînement, cette fièvre qui fit appeler Tintoret le Furieux. C'est pourtant un ouvrage de sa vieillesse. Une assez belle allégorie de
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la Sagesse mettant les vices en fuite^ et plusieurs portraits, excellents pour la plupart, entre autres deux hommes à barbe noire , portant les n^s 407 et 417, complètent son œuvre à Madrid.
Jusqu'à présent on lui avait attribué un autre tableau représentant, en petites proportions, \(t Sénat de Venise^ et dont la plupart des ISgures passent pour autant de portraits. Simple, vrai, magnifique, ce tableau faisait honneur au maître dont il portait le nom glorieux; c'était, disait-on unanimement, le meilleur ouvrage que l'Espagne eût de lui. Mais on vient de découvrir, sur des pièces irrécusables, qu'il est d'un artiste à peu près inconnu, nommé Pietro Mallombra. Il serait possible, après ce changement de nom, qu'un peu honteux de leur méprise, des connaisseurs, naguère enthousiastes AxxSénat de Venise, découvrissent aujourd'hui dans celte composition des défauts qu'ils ne voyaient point hier. N'imitons pas cette espèce d'injustice assez fréquente, et, tout en restituant à Pietro Mallombra Touvrage qui lui appartient, continuons à déclarer qu'il est digne de Tintoret.
PauiyèTonèse{^iVo\o Cagliari, de Vérone). Inséparable compagnon de Titien et de Tintoret, Véronèse, cet autre grand Vénitien, se trouve, au musée de Madrid, moins bien représenté que l'un , et mieux que l'autre. Sa part, composée d'au moins quinze ouvrages, est assurément suffisante. Si les portraits, en petit nombre, sont aussi d'une faible importance, les compositions, variées et choisies, montrent assez toutes les faces de son admirable talent. L'Escorial en a rendu trois : un Saint Gilles et un Centurion^ toutes deux grandes, nobles, vigoureuses, et une Sainte Agueda consolée par un ange après son supplice. Ce dernier sujet était assez scabreux, car Véro^
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iièse n'a pas craint de montrer la sninte à demi nue, avec les deux seins coupés, dont elle cherche encore, par instinct de pudeur, à cacher la place sanglante aux yeux de son consolateur céleste. Cette difficulté est heureusement vaincue ; Thorrible plaie, loin de causer le dégoût, excite une tendre pitié, et le beau visage de la sainte martyre, pâli par la douleur, mais plein de résignation et d'espérance, est un des objets les plus pathétiques que la peinture puisse offrir aux yeux, puisse offrir à 1 ame.
Le musée, avant d'avoir reçu ce précieux supplément, possédait déjà un Enfant Jésus que sa mère élève sur un piédestal pour le présenter à Tadoration de sainte Lucie, et d'un autre bienheureux; — une Madeleine, lisant aux pieds du crucifix, et tournant les yeux vers un rayon de lumière ; — un Baptême du Christ: ces trois tableaux sont remarquables surtout par leur excellente couleur, et l'emploi judicieux du clairobscur ; — un Moïse sauvé des eaux^ en très-petites proportions, fin et charmant bijou, qui réunit un ingénieux arrangement et un dessin correct à la plus exquise délicatesse du pinceau; — une Allégorie, pour célébrer, suivant les uns, la Naissance d'un prince^ suivant les autres, la Naissance de l'Amour. Au milieu d'une campagne agréable, s'élève un grand pavillon que soutiennent de petits génies ailés, et que termine une couronne royale. Assise au faîte de cette couronne, la renommée annonce au monde Pheureux événement , auquel président , sur des trônes de nuages, Jupiter à droite, Junon-Lucine à gauche. Vêtue en reine, et tenant un dard à la main, l'accouchée est servie par des femmes qui lui présentent une coupe d'or et une corbeille de fleurs, tandis que d'autres femmes donnent les premiers soins au nou-
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veau-né. Allégorie de commande ou d^inspiration, œuvre de courtisan ou de poëte, ce tableau se recommande par les qualités ordinaires du maître, le bon goût, la vivacité et l'éclat . — Une Suzanne entre les vieillards j composition tourmentée, iQvraisemblable, où l'expression semble fausse de part et d'autre, et comme intervertie, mais dont les défauts sont rachetés par l'irrésistible magie de la couleur, qu'il est difficile de porter à un plus haut degré de puissance. — Une Vénus et Adonis, qui excite, par la simihtude du sujet, une intéressante comparaison avec le tableau de Titien, et qui la soutient honorablement. La composition, néanmoins , est conçue d'une autre manière. Le beau chasseur (vraiment beau cette fois, car ce n'est pas Philippe II), est encore endor mi dans les bras de la déesse, qui veille amoureusement sur lui, et d'un éventail de plumes rafraîchit son sommeil. Près d'elle, le jeune Amour lutte de toutes ses forces contre un vigoureux chien, qui voudrait, aux premières lueurs du jour, éveiller son maître. Tout ce groupe est charmant; il est dessiné avec une parfaite élégance, et jamais Yéronèse n'a trouvé un coloris plus naturel, plus gracieux, plus éclatant. Quelle difficulté et quel bonheur dans ce rayon de soleil levant qui perce l'épais feuillage de la forêt pour illuminer le corps et le visage de la belle déesse ! et quelle vigueur, quelle transparence en même temps dans les parties ombrées! quelle connaissance et quelle heureuse application du clair-obscur! Malgré de légers défauts remarqués dans les draperies et dans le raccourci du corps d'Adonis, le tableau tout entier est une des œuvres les plus distin^ées de Véronèse. — Cependant le musée de Madrid eu possède une plus capitale
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encore, Jésus au milieu des docteurs. Ce sujet convenait merveilleusement au peintre des Cènes. 11 pouvait entourer d'une magnifique architecture Taclion qui se passe dans le temple de Jérusalem ; il pouvait étendre et varier à son aise les groupes de pontifes, de scribes, de pharisiens qui écoutent avec surprise et terreur la parole de Tenfant-Dieu, et leur opposer le groupe de Marie, de Joseph et des autres parents, qui retrouvent, après trois jours d'inquiétude, le précoce docteur aux prises avec les interprètes ofticiels de la loi. Sans avoir les énormes dimensions des Noces de Cana que nous avons à Paris, ou du Souper chez Lèm, demeuré à Venise, le tableau de Madrid en a toute Timportance. On y trouve aussi la magnifique ordonnance d'une vaste et théâtrale composition , la recherche et le bon goût*" des ornements, la justesse, la vivacité, le charme de la couleur, enfin la noblesse, la variété et la vérité des portraits. Il y a surtout, dans la parlie droite, un groupe d'une dizaine de docteurs qu'on voit vivre et ' qu'on entend parler entre eux.
Le musée de Madrid n'ayant aucun échantillon du frère de Véronèse, Benedetto Cagliari, ni de son fils Carletto (quelques-uns cependant lui attribuent V Allégorie sur la naissance d'un prince ou de FAmour), nous passerons, pour épuiser ce nom célèbre, à l'autre Véronèse, Alessandro Turchi, qu'on appelle aussi rOrbetto. Son unique ouvrage est une Fuite en Égypte, où Ton voit la sainte famille guidée par deux anges. Sans atteindre à la hauteur écrasante de son homonyme, Alexandre Véronèse montre cependant d'éminentes qualités. L'ange qui entretient saint Joseph est d'une beauté peu commune, et la composition entière est pleine de naturel et de charme.
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Sébastien del Piombo (Fra Sebastiano Lucîano). On est ravi de rencontrer quelqu'une des rares et magnifiques œuvres de cet illustre disciple de Giorgion et de Michel-Ange , qui reçut ainsi les extrêmes leçons de la couleur et du dessin. C'est une bonne fortune qui n'est point ordinaire. A Venise, dans sa patrie, on la chercherait en vain; rien de lui au palais ducal, rien à TAcadémie des beaux-arts ; et, dans toute Tltalie, ce n'est guère que le musée de Naples qui puisse se glorifier de posséder, dans sa noble Sainte Famille, un bel et complet échanlillon de cet illustre maître. Le musée de Madrid n'eut longtemps qu'un petit Christ portant sa croix, en demi-ligure, qui, malgré la sévérité du dessin et la vigueur des tons, ne pouvait suffire à représenter Sébastien del Piombo. LTscorial vient encore de combler cette lacune. Il a rendu un autre Christ portant sa croix, de dimensions plus grandes et aussi de plus grand style, surtout dans l'expression, puis le Christ descendant aux limbes^ Y une des compositions capitales de son auteur. Les Anglais, fiers de posséder sa Résurrection de Lazare, ont donné la place d'honneur dans leur National Gailery à ce grand ouvrage, qu'exécuta Sébastien del Piombo à l'instigation et sous la direction de Michel- Ange, qui passe pour eq avoir tracé Tesquisse, lorsque le jaloux Florentin cherchait à susciter un digne rival à Raphaël. Les Anglais ont eu raison; mais je ne crois pas pourtant que cette célèbre Résurrection de Lazare, qui prétendit lutter contre la TransfigU' ration^ l'emporte s\\v\e Christ descendant aux limbes. Elle renferme un plus grand nombre de personnages ; c'est là sa seule supériorité. Et le Christ aux limbes ne pèche ni par la froideur de la composition, trop peu animée pour une telle scène, ni par Texagération
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des tons obscurs, qui fait des personnages autant de mulâtres ou d'Éthiopiens, ni par la perspective, étroite et courte. D'un style non moins sévère, non moins imposant, le Christ aux limbes a l'avantage d'un coloris puissant, irréprochable, digne en tout de Giorgion, et parfaitement d'accord avec le sujet. Ce superbe tableau me semble, avec la Sainte Famille de Naples, présenter dans sa plus haute expression Taustère et vigoureux talent de Sébastien del Piombo.
Bassano. Le nom de cette petite ville du nord de l'Italie s'applique, comme on sait, à une nombreuse famille de peintres qui en était originaire : d'abord Francesco da Ponte, le vieux, puis son fils Jacopo, puis ses quatre petit-fils Francesco, Leandro, Giam- Battista et Girolamo. Trois seulement des six Bassano sont représentés à Madrid ; mais Jacopo da Ponte, le plus célèbre de tous, Télève de Titien par Tintermédiaire de Bonifazio, celui qui devint à son tour chef d'une petite école, celui enfin qu on appelle par excellence le Bassan, paraît avoir, comme Titien luimême, envoyé aux rois d'Espagne la plus grande et la meilleure partie de ses œuvres; aucune ville de l'Italie, ni peut-être l'Italie entière, n'en a conservé une part aussi nombreuse et aussi importante. C'est vraiment à Madrid qu'on peut le connaître et Fapprécier dignement.
Ses compositions, au nombre de huit à dix, sont généralement dans les plus grandes dimensions dont il ait fait usage, et les sujets s'accommodent merveilleusement à son irrésistible habitude de placer partout des animaux, de mettre la basse-cour jusque dans le salon, jusque dans le temple. Ici les animaux deviennent partie principale, et concourent nécessairement à la composition. Telle est X Entrée dans
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Varche^ où toutes les espèces vivantes de la terre, de Fair et de Teau, s'avançant par couples vers la demeure flottante de Noé, semblent une armée qui marche sur deux rangs. Ce tableau magnifique fut envoyé par Titien à Charles-Quint. Telle est aussi la Sortie de l'arche, qui n'est son pendant que par le sujet, car celui-ci est de dimensions plus petites et de moindre importance. On peut citer encore une Vue de VÈden, où le Père Éternel reproche à nos premiers parents leur désobéissance, ce qui n'est qu'un prétexte pour amonceler autour d'eux toutes les races d'animaux ; — un Orphée, attirant au son de sa lyre jusqu'aux bêtes iéroces; — un Voyage de Jacob, tableau debètesde sommes, chameaux, chevaux, ânes et mulets; — un Paysage qui renferme V Enlèvement d'Europe par Jupiter- i aureau et un troupeau gardé par Mercure, etc. Le style du Bassan s'élève et grandit dans son Moïse et les Hébreux, où l'on voit le peuple de Dieu se mettre en marche après le miracle de la roche jaillissante, et il atteint sa plus haute expression dans le Christ chassant les vendeurs du Temple. Ce dernier tableau , venu de l'Escorial , dans le sujet duquel entraient naturellement ses chers animaux, est peut-être de toutes les œuvres du Bassan la plus complètement belle. Jamais il ne s'est montré plus ingénieux et plus animé dans la composition, plus naturel et plus brillant dans la couleur.
Près de lui se trouvent représentés ses deux fils Leandro et Francesco, qui sont aussi ses meilleurs élèves : Francesco, par une Cène de style sage, noble, et de brillante exécution; Leandro, par un Christ couronné d'épines, effet de lumière pendant la nuit; et par une Vue de Venise, le jour où le nouveau doge, quittant le palais ducal à la tète du sénat, monte sur le
Bucentaure pour aller épouser TAdriatique. Ce charmant tableau, dans le genre des compositions anecdotiques de Gentile Bellini, est d'un coloris plus vif et d'un effet plus agréable.
Tous les Vénitiens ne sont point au musée de Madrid, et même parmi les disciples immédiats de Titien , il se trouve de regrettables lacunes. Ainsi, rien de Paris Bordone, rien deMorone, rien de Bonifazio Bembi (4), rien de Palma le jeune. Palma le vieux a une belle Adoration des bergers, d'une peinture solide, vigoureuse, bien conservée, mais dont la composition est décousue, sans lien et sans unité. C'est son défaut habituel, et qui le fait reconnaître- Autrement il serait facile de confondre ses ouvrages avec ceux de Giorgion, sur lequel il s'est principalement formé, et de Titien, dans sa première manière, lorsqu'il imitait le même modèle. Pour achever l'école de Venise, il ne me reste guère à citer qu'un Denis de Syracuse, maître d'école à Corinthe, de Pascuale Rossi, qu'on appelle plutôt PascualinoVeneziano ; — deux portraits réunis dans un tableau de fiançailles, parLorenzoLotto, ouvrage curieux, intéressant, — et une grande composition de Pordenone (Giovanni Antonio Licinio), la Mort d'Abel. Dans un lointain de paysage se voient les deux autels rivaux, dont l'un seul élève au ciel la fumée du sacrifice. Au premier plan du tableau, Abel est renversé mort et sanglant, et Caïn, fuyant plein d'épouvante, est arrêté par la voix de l'Éternel, qui lui crie du haut des cieux : « Qu'astu fait de ton frère? » Cette composition, de haut
(1) On attribue cependant à Bonifazîo une Madone bénissant le jeune saint Jean, que d'autres croient l'œuvre de Giordano iniitant à la fois Raphaël et Titien.
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style, de dessin correct et de grande expression , se recommande aussi par une profonde étude de Tanatomie, par d'excellents raccourcis, par un coloris naturel, fort et harmonieux.
A l'école de Venise pourrait se rattacher Caravage (Michel- Angelo Amerighi, de Caravaggio), lequel, formé sur les ouvrages de Giorgion, s'est créé bientôt une manière propre, suivie par l'Espagnol Ribera et par le Français Valentin. Une Mise au tombeau, de médiocre importance, forme tout son apport au musée de Madrid. Il ne faudrait pas le juger sur cette unique page, qui montre, au milieu d'excellents détails, ses deux habituels défauts : Texcès d'énergie et le manque de noblesse.