Les musées d'Europe. La peinture au Louvre;
^a^L me faut donner quelques mots d'explication, aussi brefs que l>l'^l P^J^^i'^'S' s^'' '^ nature et la composition de ce travail, avant g^hl^i' de l'aborder directement.
Tout d abord, je dois prévenir qu'il ne s'agit pas ici d'un ouvrage à vaste appareil d'érudition, fait à grand renfort de dates, de bouquins, de recherches, en insistant sur les doutes et les erreurs d'attributions. Ce n'est pas non plus un traité d'esthétique en vertu duquel
toutes les œuvres seraient classées, les unes admises, les autres rejetées. On trouvera, bien entendu, les quelques indications de dates nécessaires, et les œuvres seront examinées, par écoles, selon l'ordre chronologique qui établit les influences ressenties et les influences exercées. Pour le classement des œuvres, selon la vérité et la beauté, il m'a semblé qu'il s'établissait tout seul, que les grandes choses venaient d'elles-mêmes au premier plan, en vertu du don de création qui identifie l'œuvre d'art à la nature par la puissance de la vision, et qui l'en différencie par la profondeur du génie individuel. C'est dire que j'ai cherché et admiré, dans 1 œuvre d'art, la nature continuée et la force de la personnalité.
Quant à l'objet mC'me de ce livre, qui est la Peinture au musée du Louvre, je l'ai traité aussi complètement et aussi vite que possible.
Le Louvre est un monde, et ce n'est pas un volume, ni dix, ni cent, mais je ne sais quel nombre de volumes que Ion pouriait écrire pour étudier l'histoire, les mœurs, les régions, la psjchologie, qui apparaissent à travers tant d'œuvres venues de partout, et pour raconterles biographiessimples, émouvantes, m3'stérieuses, desartistes qui survivent par ces images d'eux-mêmes accrochées aux murailles. On trouvera, chemin faisant, dans ce volume, des mdications de tout ceci, et si je puis mener à sa fin l'œuvre entreprise, au cours des volumes qui suivront, consacrés aux musées d'Europe, d'autres indications s'ajouteront, plus ou moins nombreuses, selon le sujet traité et l'école prédominante. Pour prendre quelques exemples, Rembrandt serait surtout examiné à Amsterdam, Titien à Venise, Rubens à Anvers, Velasquez à Madrid, etc. L'école anglaise ne peut être connue qu'à Londres, et j'ai donné, dans le présent volume consacré au Louvre, la plus grande place à l'école française. C'est de cette façon que, sous la forme de voyages à travers les villes d'Europe, peut s'élaborer une histoire de l'art qui prendra peut-être une signification à la fin de l'ouvrage lorsque les volumes pourront être classés dans leur ordre logique.
Je suis ainsi conduit à dire que je n'ai pas écrit pour les érudits, pour les esthéticiens, pour les critiques d'art, qui connaissent tous ces sujets à fond, et à qui je n'ai rien à apprendre. J'ai voulu écrire pour ceux qui ne savent rien de l'art, ou pas grand'chose, et qui entrent au musée pour se renseigner. Je pense aux jeunes gens, aux enfants, qui
nîmentà poser des questions, à la foule du dimanche, au monde du travail qui n'a que peu d'instants ;ï donner à la distraction et à l'apprentissage de l'esprit, aux hommes, aux femmes, qui se sont avisés qu'un peu de rêverie et de bonheur pouvait leur venir de la contemplation des œuvres d'art. A tous ceux-là, je m'offre simplement comme compagnon de promenade, comme guide discret à travers les salles, passant vite ici, m'arrêtant plus longuement là. J'ai voulu faire ce livre clair et rapide, je sais qu'aujourd'hui on lit vite, quand on lit, et je voudrais, d'ailleurs, donner à mes lecteurs d'un instant le goût de creuser eux-mêmes les sujets qui les intéressent, de recourir aux ouvrages spéciaux qui existent, si bien faits, en si grand nombre.
Je ne dirai que les quelques mots indispensables sur la fondation et le développement du Louvre. C'est la collection rassemblée par François I" qui devint le premier fond du musée. Elle se composait de tableaux et de statues achetés à l'étranger ou exécutés par des artistes d'Italie pour décorer les appartements de Fontainebleau. En 1661, la collection de Mazarin s'y ajouta, et en 1671, la collection du banquier Jabach, de Cologne, lesquelles furent achetées par l'État pour plus de cinq cent mille livres.
C'est dix ans plus tard, le 5 décembre 1681, que ce trésor d'art de Fontainebleau fut logé au Louvre, dans un appartement de sept pièces situé prés de la galerie d'Apollon, et dans quatre locaux de l'hôtel de Grammont, voisin du Louvre. L'inventaire dressé trente ans plus tard, en 1710, comprend 2,403 peintures.
L'installation au Louvre n'était pourtant pas définitive. La grande partie de ces œuvres d'art fut transportée une première fois à Versailles, sous Louis XIV, revint en partie à Paris, en 1750, pour être placée au Luxembourg où se trouvait déjà la galerie deMédicis, peinte par Rubens, puis retourna encore à Versailles, en 1775-
Sous la Révolution, le Louvre fut de nouveau affecté à l'exposition publique des œuvres d'art. C'est sur l'initiative de Barrère que fut décidée cette restitution et que furent votés les crédits destinés à « acheter, dans les ventes particulières, les tableaux ou statues qu'il' importe à la République de ne pas laisser partir dans les pays étran-
gers ». C'est la vraie fondation du Louvre, comme musée public.
Le Muséum, comme on l'appelait à cette époque, ne contenait plus alors que 537 tableaux. Ce nombre s'augmenta dans des proportions considérables par le fait des rançons de guerre exigées par Napoléon, en œuvres d art. de l'Italie, de l'Espagne, de l'Allemagne, de la Flandre. En 181 5, il fallut rendre une partie de ce qui avait été pris, et depuis, le Louvre ne s'est plus augmenté que par les achats de l'État, par les transferts d'œuvres provenant d'églises ou de musées, par les dons particuliers, te! que le legs du docteur Lacaze.
Tel est, à grands traits, l'historique du musée du Louvre.
Pénétrons maintenant, sans plus tarder, dans les salles de la peinture.
LE LOLVBB VL bU QLAl
Nicolas Polssin.
Orphée.
L'ÉCOLE FJiAMÇAJSE
LES PRIMITIFS FRANÇAIS. — l'ÉCOLE DE BOURGOGNE. l'ÉCOLE DE
PROVENCE. — JEAN FOUQUET. — JEAN PERRÉAL. — LES CLOUET. — JEAN COUSIN. DÉCADENCE.
^^p-Sj^E n'ai guère à expliquer pourquoi je commence cette revue de ffWwâ '^ peinture au Louvre par l'École française et pourquoi je lui '^^s=£M donne la plus grande place. L'occasion de cette étude ne se représentera pas en parcourant les autres musées d'Europe, où la peinture française est peu représentée, sauf en Allemagne et en Russie pour la période du xviif siècle. De même, tout en rendant aux artistes étrangers l'hommage que veulent leurs chefs-d'œuvre abrités au Louvre, je me réserve de les retrouver plus à loisir chez eux. Nous
pouvons donc nous renseigner sur nous-mêmes, prendre conscience de notre histoire nationale.
Tout d'abord, il importe d'indiquer les origines de la peinture française. Ces origines, il faut les chercher dans les arts d'ornementation et les arts du mobilier, aux verrières, aux murailles, aux coffres, aux objets enluminés. Puis, aux miniatures des manuscrits. Plus tard, l'évolution se fait à la suite des voyages d'artistes français en Italie, et par la venue d'artistes flamands en France. Mais il faut bien constater qu'on ne trouve pas au musée du Louvre de nombreuses traces des manifestations de la peinture française au moj'en âge. Il n'y a pas, comme point de départ, de date antérieure au XIV'' siècle.
Il existe, dans l'une des salles du Louvre, parmi les dessins, une œuvre exécutée sur soie blanche qui a droit ici à la première mention, en raison du témoignage de date qu'elle apporte : les portraits de Charles V (1337-1380) et de Jeanne de Bourbon constituent avec précision un acte de naissance. L'œuvre suivante, La Dernière Communion et le Mariyre de saint Denis l'Aréopagite. premier évéque de Paris, attribuée à Jean Malouel et Henri Bellechose, est une sorte de miniature agrandie, aux proportions mal observées, mais où apparaissent un souci touchant des détails et un soin particulier dans le dessin des figures. L'horreur domine. Il y a du sang partout. Il coule des plaies du Christ, du front, des mains, du flanc des pieds, en cascade, en torrent. C'est une page appliquée, où certaine vérité d'observation se fait péniblement jour à travers la sécheres.se b3^zantine. Le Christ mort soutenu par le Père éternel et la Vierge est une peinture également attribuée à Jean Malouel. Ici encore, le sang gicle et se répand sur le corps du crucifié que soutient le Père éternel drapé dans un manteau bleu.
On trouvera la même ignorance et le même désir de vérité dans le Saint Georges terrassant le Dragon, la Mise au Tombeau, et un
RANÇOIS ClOUET.
Elisabeth d' Autriche.
Jean Fouquet
ju,Vinnl des Ursins.
autre Christ mort. Mais c'est le désir de vérité qu'il faut retenir. Il ne s'agit pas, avec ces œuvres, d'exemples à donner, de formules à imiter. Les artistes d'aujourd'hui qui recommencent ces tentatives se condamnent eux-mêmes au dessèchement sur place. Si, au contraire, on voit dans ces œuvres du xiv*^ siècle ce qui s'}' trouve réellement, c'est-à- '^ dire la recherche inquiète, la volonté opiniâtre, l'effort vers la nature, alors, on aime la gaucherie, l'incomplet de ces œuvres, on admire ces artistes qui ont créé l'art, qui ont pressenti
confusément les chefs-d'œuvre futurs et aidé à leur éclosion
Quittez les peintures qui viennent d'être indiquées, cherchez le petit tableau de la Vierge avec l 'Enfant qui appartient au xv'' siècle, et vous apercevrez tout de suite qu'une victoire certaine a été remportée sur la nature. Cette fois, la vérité éclate. C'est ici une mère et c'est un enfant. La mère se penche.
La mam saisit le sein, le sort du corsage comme un fruit douillet, un fruit précieux, l'offre en le pressant aux lèvres gloutonnes de l'enfant qui s'agite, qui désire, qui sourit. La mère est vêtue de bleu,
Jean T'oiigtET,
Charles Vil.
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de rouo-e et d'or, mais l'enluminure est devenue de la couleur, de même que la raideur des formes religieuses s'est changée en un
dessin souple.
Le Christ descendu de la Croix appartient, selon toute probabilité, à la même époque. C'est un tableau très intéressant. 11 peut bien avoir été exécuté par un artiste français, élève des Flamands. La scène se passe à Paris.
Le calvaire est dressé en avant d'un paysage où s'élèvent le Louvre de Philippe- Auguste, l'abbaye de Saint-Germain-des- Prés, et tout au fond, la butte Montmartre. C'est l'abbé Guillaume, prieur de Saint-Germain, mort en 141 8, qui soutient le corps du Christ. Il y a d'autres personnages : la Vierge qui pleure en détournant la tête, saint Jean timide et navré, Joseph d'Arimathie vêtu avec le luxe do l'Orient, Madeleine un peu sèche et indifférente, une autre femme encore. Le groupement est savant, les formes sont souples, et l'ensemble de l'œuvre, pa3sage et gens, est éclairé d'une lumière pure et vraie, qui est bien la lumière du dehors.
Les artistes vont maintenant, de plus en plus, faire figure d'historiens, et cela par le fait de leur situation sociale, de leur subordination à la personne du roi ou de quelque seigneur. Avec un soin rigoureux, une prudence infinie, ils font le portrait de leurs maîtres. Mais quels beaux documents, souvent nuancés, parfois terribles, ils
PEINTRE INXONNU.
Portrait de temme.
vont nous léguer. Faîtes l'enquête du vrai à la faveur des visages qu'ils ont peints, attardez-vous à scruter ces fronts, ces yeux, ces mâchoires, ces bouches serrées ou béantes, vous apprendrez autant d'histoire que dans les livres.
Voici, de l'école de Bourgogne, au début du xv' siècle, un Jean sans Peur sanguin et sournois, puis son fils Philippe le Bon, protecteur des lettres et des arts, fondateur de la Toison d'or, le visage de la même construction que celui de son père, mais épanoui, civilisé. De l'école bourguignonne, si nous passons à l'école provençale, voici une œuvre attribuée à Nicolas Froment, d'Avignon, le dyptique de René d'Anjou et de Jeanne de Laval. La peinture est voulue, attentive, faite et refaite, et délicieuse de vérité. Le bon roi René, vieilli, fatigué de ses luttes, en partie débarrassé de ses fiefs, vit enfin au chaud dans sa robe de fourrure, la tête enfouie dans un bonnet de velours noir, le profil
empâté, mais l'expression fine, vaillante et résignée. Sa femme, en costume de modeste bourgeoise, est plus triste, maladive et douce.
Les Portraits de Jean Juvénal des Ursins, de sa femme et de leurs onze enfants, qui proviennent d'une chapelle de Notre-Dame de Paris, valent pour la documentation des costumes et des inscriptions, mais si le mélange des couleurs et des ors est harmonieux, le dessin est pauvre et toutes les figures ont la même physionomie exécutée indifféremment. Heureusement, un grand artiste, Jean Fouquet, a fait, lui aussi, le Portrait de Juvénal des Ursins, et c'est un chef-d'œuvre.
Jean Clouet.
Prançois /•>'
Jean Fouqnet est une des gloires de l'École française. Il est né à Tours vers 141 5, passa une partie de sa vie en Italie, revint en France pourvu d'un magnifique talent et riche de renommée. La force italienne se fait jour, en effet, dans son œuvre, apparentée à celle des primitifs toscans. Toutefois, une volontéindividuelle, une observation directe se révèlent dans les tableaux et les miniatures qui ont été retrouvés. Quarante de ces miniatures, qui illustraient le livre d'heures d'Etienne Chevalier, sont à Chantill}-. Le Louvre possède.avecleyzivénaL un portrait de Charles VII, non moins admirable. Tous deux sont des êtres vivants, particuliers, caractéristiques. Juvénal est puissant, ferme, affirme son caractère de bourgeois, de légiste, d'homme d'épée. Il est vêtu d'une robe rouge sombre à col de fourrure, à vastes manches rembourrées. Charles VI n'a pas l'ampleur de son chancelier, c'est un pauvre homme aux cheveux rares,
Je*n Clouet
hrançois I".