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aux yeux tristes, au grand nez, à la bouche molle. Aucune pensée, aucune volonté. Jean Fouquet est un grand historien. Je ne veux pas le quitter sans dire que le Louvre possède de lui deux merveilleuses miniatures: une Sainte Geiierière et un Saint Martin, clan'es de lumière, fermes de modelé.
Nous revenons aux salles de peinture pour y admirer un Portrait de femme d'r.n peintre inconnu- Le vêtement est du temps de Louis XII et place le tableau vers la fin du xv' siècle. La femme est très attendrissante et très mystérieuse, en son luxe de costume, sous ses bijoux, avec le semis de pensées et de myosotis du fond, les initiales peintes parmi les fleurs, la banderole sur laquelle on lit: (( De quoilque non rede.yo my recorde » (Je me souviens de ceux que je ne vois pas). Le visage est d'une amoureuse triste, avec son front haut, ses yeux à fleur de tète, son grand nez, la moue de sa bouche, son menton fuyant. Et tout cela est vivant, expressif au possible.
Le xv'' siècle se clôt au Louvre par la Vierge entre deux donateurs, de Jean Perréal, surnommé Jean de Paris, peintre de Charles VIII et de Louis XII, valet de chambre royal, architecte, organisateur de fêtes, metteur en scène de cortèges. Sa peinture est habile, nette et froide.
Avec le xvi'' siècle, une famille d'artistes surgit, celle des Clouet. et, avec les Clouet, une forte école de peinture française
Jean Clouet, peintre de François I", né en Flandre, marié à Tours, fonda cette famille et cette école. On lui attribue avec toute raison le François I" en justaucorps de satin blanc orné de velours
l'riANçois Clouet
noir et d'entrelacs d'or. C'est en effet le roi à vingt-cinq ou trente ans, vers l'Opoque de i 5 1 8 où débuta Jean Clouet, et c'est une effigie d'une rare puissance de pénétration, toute en violence naturelle, en sensualité rusée et avide. Allez voir ensuite le François I"' de 50 ans, non plus des Clouet, mais probablement de quelque artiste italien, et vous mesurerez l'écart entre la jeunesse et la vieillesse du sat^'re. On ne le retrouve avec sa beauté bellâtre que dans la belle miniature, de Jean Clouet aussi, on peut le croire, où le roi est représenté achevai.
François Clouet, fils de Jean, est peut-être l'auteur du Portrait de Henri II, peut-être aussi ce portrait n'est-il qu'une copie, mais s'il n'est pas sans mérites, il est inférieur aux chefs-d'œuvre tels que le Portrait d'Elisabeth d'Autriche, reine de France, temme de Charles IX, et le Portrait de Charles IX. C'est la précision et c'est la légèreté, c'est l'harmonie des chairs, des costumes et des fonds, et c'est la science profonde de l'e.xpression, Charles IX maladif, inquiet, Elisabeth calme, prudente, délicieuse de nuances sous les riches étoffes, les dentelles, les pierres et les perles.
Et c'est maintenant toute une série de fins portraits, de signalements historiques parmi lesquels il est difficile de distinguer la part des Clouet et de leurs élèves. François de Guise, Colign3% François d'Alençon. Charles de Cossé-Brissac, Jacques Bertaut, Louis de Saint-Gelais, Guillaume de i\lontmorenc3% Jean d'Albon, Jean de Bourbon-Vendôme, Louise de Rieux, Diane d'Angoulême, Charles Savigny, et d'autres qui sont des copies d'oeuvres originales, représentent cette savante école de peintres, si fins, si mesurés, et qui savent si bien marquer les nuances de l'instinct et de la pensée sur toutes ces faces d'ambitieux, de politiques, de sensuels, de violents, de rusés, qui sont les acteurs passionnés des drames du xvi*-" siècle.
Il est encore d'autres tableaux documentaires de la même époque : le Bal à la cour de Henri III, et un petit et un grand portraits de Henri III, où le personnage a son caractère effaré et cruel
Hélas! dès le xv!" siècle, l'imitation sévit, celle des artistes italiens venus à Fontainebleau. J'aime pourtant la Diane blonde, blanche, élancée, et la femme de la Continence de Scipion. Mais les œuvres d'Ambroise Dubois, peintre anversois favori de Henri IV, la Chariclée, la Clorinde, qui ne devraient pas figurer dans le classement de l'École française; mais la Didon de Martin Fréminet, sont les annonces d'une triste peinture conventionnelle. Mieux vaut clore le xvi" siècle sur la maquette du Jugement dernier, de Jean Cousin, verrier, décorateur, sculpteur, architecte, miniaturiste, peintre, écrivain, figure encyclopédique de la Renaissance française.
LE XVir SIECLE. — L ECOLE DE FONTAINEBLEAU. — MARTIN FREMINET. — SIMON VOUET. — LE VALENTIN. — NICOLAS POUSSIN. — CLAUDE LORRAIN. — PIERRE MIGNARD. — EUSTACIIE LESUEUR. — CHARLES LE BRUN. — LARGILLIÈRE. — RIGAUD. — DESPORTES. — ANTOINE COYPEL. — JEAN JOUVENET. — LES LENAIN.
^ja^vEC le XVII- siècle, nous allons suivre le développement de la Wy^ peinture administrative, mais nous allons aussi rencontrer ^!^^*^ un haut artiste comme le Poussin, adjoignant son rêve à la nature, un grand paysagiste de la lumière comme Claude Lorrain, des artistes tenaces, de la bonne lignée française, comme les Lenain.
Ceux-ci obéissent à leur inspiration. Les autres font leur art d'après le goût régnant, la nécessité de la décoration, les conseils et les injonctions de la bureaucratie.
Cette bureaucratie naît à Fontainebleau. Au Primatice, au Rosso, à Nicolo del Abbate, ont succédé Toussaint Dubreuil et Martin Fréminet, qui sont des artistes moindres. Désormais, l'École est fondée.
Cherchez ses productions au Louvre, vous apercevrez immédiatement le devoir appris, le faux sérieux, l'indifférence. Toute cette période de l'histoire de la peinture française abonde en mouvements compassés, en arrangements pesants, en expressions fades et vulgaires.
Nicolas Poussin.
Écho et Narcisse.
Toussaint Dubreuil n'est pas représenté au Louvre. Mais voici Martin Fréminet (i 567-1619), retour d'Italie, successeur de Dubreuil à Fontainebleau en 1603. Notre musée possède de lui : Mercure ordonne à Enée d' abandonner Didon, ce que Fréminet traduit par une représentation d'Énée assis auprès du lit de Didon, à laquelle un Amour attache son cothurne. Il a été dit que la particularité de Fréminet était sa manière de peindre morceau par morceau sans ébau-
iTTEAU.
pILUES.
cher ni même dessiner l'ensemble. On peut le croire en regardant cette composition redondante, sans harmonie et sans grâce.
C'était la décadence italienne que nous apportaient le Primatice et son groupe, mais une décadence fine et brillante, qui avait encore le sens des splendeurs de la veille. Qn artiste comme Fréminet nous inoculait cette même décadence, mais dénuée du charme de la race et de la tradition, De même, le peintre qui vient après lui, Simon Vouet (i 590-1649), fait un mélange de Titien, de Véronèse , avec Caravage , Valentin, les Carrache. Le Louvre abonde en œuvres de Vouet. Les tableaux religieux sont agencés à la façon de scènes théâtrales.
La Richesse est une allégorie froide et encombrée.
Le portrait de Louis XIII a
un intérêt documentaire. Ce Vouet est habile, facile, abondant, mais il ne nous laisse aucune image ressentie de la vie. C'est bien la peine d'avoir voyagé, d'avoir vu l'Angleterre, Constantinople, l'Italie, d'être revenu à Paris pour être nommé peintre du roi après avoir été élu au principat de l'Académie de Saint-Luc, à Rome. Tout cela se résout par une certaine adresse de composition décorative prise à Véronèse, mais aussi par une mollesse de dessin et une vulgarité de colons qui sont bien à Simon Vouet. On ne saurait tout avoir.
Nicolas Poussin
L'Assomption de la Vierge.
Comblé d'honneurs, logé au Louvre, bénéficiaire de pensions qui se cumulaient, l'artiste accepta toutes les commandes : cartons de tapisseries, plafonds, fresques, tableaux d'église, etc. Au total, il n'a pas laissé une œuvre.
Pour continuer chronologiquement, il faut, le Louvre ne possédant aucune des rares peintures de Jacques Callot, arriver à Jean de Boullongne, dit le Valentin, encore un artiste français qui s'est fait en Italie une personnalité imprécise. Il était né le 8 juin 1601, à Coulommiers, dans cette Brie où devaient naître aussi les Lenain. Malheureusement, il vit l'Italie sans savoir s'assimiler le grand art italien, s'en tint au Caravage, malgré qu'il vécut à Romedans legroupe des artistes français que dominaient le Poussin et Claude Lorrain. Il exécuta des tableaux religieux, mais il était surtout le peintre des cabarets et des lieux suspects de la Rome des papes, se mêlant à ses modèles, vivant de leur désordonnée et libre vie, armé comme eux pour défendre au besoin son droit et sa volonté, sa part de jeu et d'amour. Ce sanguin, dont on voit le portrait à Coulommiers, vécut à Rome à corps perdu, quittant sans cesse le travail pour la rue qui le prenait par toutes ses qualités d'observation et par tous ses instincts. S'il vécut de cette vie excessive et bouillonnante, il en mourut aussi. Une nuit, grisé de boisson, de paroles, de bruit, la tête et le corps en feu, il se plongea dans l'eau glacée d'une fontaine et mourut d'une pleurésie, le 7 août 1634, âgé de trente-trois ans.
Son œuvre est résumée au Louvre par sept toiles. Le Denier de César est sobrement conçu, fait de gravité simple et d'expression. h' Innocence de Suzanne reconnue est un drame bien composé : Suzanne, bonne paysanne simple et fraîche, croise pudiquement ses mains sur sa poitrine, honteuse d'avoir été même l'objet innocent de grossiers désirs. Valentin n'a pas agrandi son personnage jusqu'au type de la touchante et rougissante pudeur, il a peint simplement une femme douce et confuse, mais il a rendu une idée
touchante par l'adjonction des deux enfants : la femme outragée à la fois dans sa chasteté de femme et dans sa maternité. Des deux vieillards, l'un se défend, l'autre bégaye encore de désir. Le Daniel qui juge le débat est malheureusement quelconque. De même, le Salomon du Jugement, tableau qui a des parties superbes : le corps de l'enfant mort, les deux mères, deux vieillards, un soldat. Je préfère à ces compositions une toile comme le Concert, où tout chante, où tout concourt à une représentation de la musique vocale et instrumentale : les joueurs de violons, basse, hautbois, théorbe, les trois chanteurs, la femme qui tient l'épinette.
Puis, encore un Concert, une Diseuse de bonne Aventure, un Cabaret. Là où il a cherché le style, dans la peinture religieuse et historique, Valentin a été faux et banal. C'est dans la réalité seule, où il ne le cherchait pas, qu'il l'a rencontré.
Le génie de Nicolas Poussin domine le xvn*^ siècle. Ce grand artiste, né aux Andelys en i 594, eut pour maître le peintre Quentin Varin, qui discerna en lui le don du dessinateur et du peintre et décida sa vocation. A dix-huit ans, Nicolas Poussin abandonne sa famille, son pays, part pour Paris, la bourse à peu près vide et dépourvu de recommandations. Chemin faisant, il vit de son art
Nicolas Poussin.
Allégorie du Tetups et de ta l'érité.
comme d'un métier, exécute quelques travaux qui lui procurent les ressources nécessaires. A Paris, il étudie chez le flamand Ferdinand Elle, chez le lorrain l'Allemand. Il voit des dessins de Raphaël, des gravures de Jules Romain. Il fait un séjour en Poitou, part pour Rome en 1624.
Nicolas Poussin.
L'Enlèvement des Sabines.
Là, il se fait l'éducation la plus savante, étudiant les Antiques, l'architecture, la sculpture, la perspective, l'anatomie, nourrissant son esprit des chefs-d'œuvre de la littérature. Malade, il est recueilli et soigné par le français Jacques Dughet, dont il épouse la fîUe en 1629. Il a des amis français et italiens, Claude Lorrain, Valentin, Jacques Stella, le maréchal de Créqui, Salvator Rosa, le cardinal Barberini, le commandeur Cassiano del Pozzo. Il a des commandes,
HIARDIN.
E PENEDICITE
est devenu romain, vit heureux sur le Monte-Pincio, tout à son existence de peinture, de lecture, de conversations. Aussi, lorsque le 3urintendant des bâtiments du roi, M. de Noyers, le prie, au nom de Louis XIII, de venir à Paris, il hésite, il reste un an avant de se décider.
Enfin, il vient, il est présenté au roi, il reçoit en 1641 le brevet de premier peintre ordinaire, il a la direction de tous les travaux de peinture et d'ornementation des édifices roj^aux, trois mille francs de pension et un logis aux Tuileries. Mais il avait à lutter contre l'envieux et intrigant Vouet, il n'était pas heureux, il regrettait sa solitude et sa liberté. Aussi, dès 1642, il obtient un congé, repart pour Rome et résiste désormais aux sollicitations qui lui viennent de rentrer en France. Le temps passe, Richelieu, Louis XIII, M. de Noyers meurent. Nicolas Poussin prend la ferme résolution de ne plus quitter Rome, et il la tient. Il meurt dans la patrie d'art qu'il s'était faite, à l'âge de soixante-douze ans, le 19 novembre 1665.
Le Louvre contient trente-neuf tableaux de Nicolas Poussin. Sa première manière est représentée par un exemple dramatique tel que les Philistins frappés de la peste, par des jeux de couleurs nuancés, délicats, justes, tels que le Triomphe de Flore, Écho et Narcisse, la Bacchanale. Puis, la gravité, la force de la composition apparaissent grandies avec le plafond exécuté en 1 641, au moment du vo3^age à Paris, pour le cardinal de Richelieu . le Temps soustrait la Vérité aux atteintes de l'Envie et de la Discorde, avec des pages comme celles de Saint Jean baptisant le peuple sur les bords du Jourdain, Jésus-Christ instituant le sacrement de l'Eucharistie. Le talent créateur, la puissance d'harmonie sont encore en croissance avec les œuvres de 1648 a 1653 : les Bergers d'Arcadie, Dio gène jetant son écuelle, Eliézer et Rebecca, Moïse sauvé des eaux, le Ravissement de saint Paul, \q Jugement de Salomon, V Assomption de la Vierge, les Aveugles de Jéricho, la Femme adultère, V Adoration des Mages,
y Enlèvement des Satines. Et l'on ne saurait voir des signes de déclin du Poussin dans les œuvres de sa vieillesse, alors qu'il terminait à sioxante-dix ans les quatre admirables Saisons : le Printemps ou le Paradis terrestre; \ Été ou Ruth et Booz ; Y Automne ou la Grappe
de la Terre promise ; y Hii'ier ou le Déluge; alors qu'il laissait inachevé, l'année de sa mort, Apollon amoureux de Daphné, merveille de richesse sombre et fine, où transparaît le souvenir des peintures colorées d'autrefois.
On peut ne pas pénétrer tout de suite cet art abondant et ordonné de Nicolas Poussin.
Mais tout de suite on connaît sa sûreté, sa magnificence paisible. On peut hésiter devant la tonalité générale, la couleur sourde, les tons neutres, les arrangements des paj'sages, le décor des architectures, les groupements des personnages qui font songer à des statues, à des bas-reliefs ou à des figurations de théâtre. La vie de la nature ne nous apparaît pas ici dans toute sa liberté. Mais l'on songe à l'éducation que s'était donnée l'artiste, à l'efïort qu'il lui fallut faire pour rejoindre la beauté de la Renaissance italienne et de l'An-
iSicoLAS Poussin.
R.Tyisse'uettt de saint P.Tul.
tiquité retrouvée. Cet effort devait se manifester par cette œuvre attentive, voulue, où l'étude des choses se combine avec la science acquise. Honnêtement, logiquement, le Poussin devait concevoir ainsi la forme de son art à la fois païen et chrétien, classique et naturiste.
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Claude Loppain.
Le débarquement de Cléopitre l Tarse.
Ceci admis, il n'y a plus qu'à admirer l'exécution souple, hardie, complexe. Un tableau du Poussin est un tout, un ensemble unifié par la lumière. L'analyse des aspects est poussée aussi loin que possible, exprime la physionomie particulière des terrains, des verdures, des constructions, des ciels, des êtres, et tous les détails sont subordonnés les uns aux autres. C'est l'équilibre parfait des lormes, l'harmonie juste des colorations, la répartition exacte des valeurs.
C est aussi la iorce et la finesse de l'expression. Sans cesse, la vie est surprise dans sa vérité, par un jeu de physionomie, par une attitude, par un geste. L'accord est délicieu.x entre le paj'sage de bois touffus, de rivières sinueuses, d'espaces lumineu.x, et les figures humaines qui ajoutent leur animation à la vie sourde de la nature. La noblesse, la gravité, le beau sérieux émanent des scènes historiques où b Poussin représente les âges, les destins, les conceptions
de l'humanité. Toutefois, ces scènes ne vont pas sans réalité et sans familiarité. C'est en partant de la chose vue que ce grand artiste arrive au spectacle imaginé, qu'il rend possible et vraisemblable par l'accumulation des détails vrais. Rien de plus amusant, on peut écrire le mot, que les tableaux du Poussin pris de ce point de vue. Délectez-vous de la villa et du jardin du Diogène; du froid décor de tragédie de la Mort de Saphire; des délicieuses et vraies créatures : la femme étendue de la Bacchanale, la nymphe Écho ; de l'atmosphère du Déluge ; des moissonneurs et des chevaux de Ruth et Booz ; du noble parc chargé de feuillage dont il a fait le Paradis terrestre... Délectez-vous d'ailleurs de tout ce qui se passe dans les quatre tableaux des Saisons, dans le Moïse, la Rehecca, ïOrphée, V Apollon amoureu.v de Daphné, et tant d'autres.
Le caractère chez l'homme fut à la hauteur du talent. Le Poussin, à une époque où l'artiste aspirait à devenir un fonctionnaire, resta farouchement indépendant, et mourut presque pauvre, laissant seulement dix mille écus à sa famille. Au Salon Carré, son portrait par
Claude Lorrain.
Port de mer
HAî^DIN.
OURVOYEUSë
lui-même dit merveilleusement sa grave intelligence, sa bonté, sa fierté sérieuse.
Claude Gellée, dit le Lorrain, occupe une belle place au Louvre auprès de Nicolas Poussin. Né en 1600, à Ghamagne, village voisin de la forêt de Charmes, sur les bords de la Moselle : orphelin à douze ans, recueilli par son frère ; s'en allant à Rome avec un marchand de dentelles ; étudiant la décoration àNapleschez Godfried Walls, peintre deCologne, puisàRome chez Agostino Tassi, où il est à peu près un domestique ; revenant en Lorraine, à Nancy, en passant par Lorette, Venise, le Tyrol et la Bavière, il forme, à travers toutes ses misères et ses pérégrinations, un talent délicieux de simplicité, de candeur, de
clarté. Lorsque, après son séjour à Nanc}', il retourne en Italie par Lyon, Marseille, Civita-Vecchia, qu'il arrive en 1627 à Rome où il se lie avec le Poussin, il évoque tous ses souvenirs des villes qu'il a vues, des palais bâtis sur les rivages, des ports ouverts sur la splendeur de la mer.
Il revoit les aubes merveilleuses, si pures et si tendres, les midis
PlEUF'E iMlGNARD.
La i'ijrfe j /,7 gratpe.
éclatants, les couchants apais;5s, et il ose peindre le soleil, il pose le ra3fon d'or sur toutes choses, illumine les feuillages, les êtres humains, les animaux, les palais, les colonnades, les vaisseaux, les barques, les flots, les nuages, donne à tout l'univers qu'il perçoit la palpitation de la lumière.
Largillièbe
Lar^illiére, safevime et sa Jitle.
Les dix sept toiles de Claude Gellée qui sont au Louvre résument les aspects principaux de son œuvre. On voit comment il conçoit le décor des architectures, le va-et-vient des personnages, souvent peints par d'autres, mais retouchés par lui, remis dans l'ensemble lumineux avec leur valeur propre. Ainsi, le Débarquement de Cleopâtre à Tarse, la reine suivie de ses femmes, s'avançant vers Antoine, pendant que la mer étincelle, que les hauts vaisseaux dressent leurs
riches architectures. Ainsi, la ]^iie d'un port de vier, dont l'effet de soleil est voilé par la brume, paysage de mer vaste, aéré, doré et argenté, où le souffle du large vient à travers le léger brouillard. La Vue d'un port au soleil levant, un Port de mer au soleil couchant, Ulysse remet Chryséis à son père. Un Port de mer. Entrée d'un port. Vue de la mer, appartiennent au même ordre de conceptions.
Claude ne s'en est pas tenu à ces sujets habituels, et le Louvre nous donne à voir une Vue du Campo Wiccino, fine et grandiose à la fois, où règne la mélancolie de la ruine romaine ; une Fête villageoise, douce, naïve et charmante ; deux Paysages, avec des animaux ; un Gué , malheureusement réparé au commencement du siècle dernier, et qui semble délicieux sous le maladroit replâtrage.
Pour apprécier toute l'originalité du talent ingénu et ardent de Claude , il faut connaître, comme pour le Poussin, son œuvre de dessinateur qui est considérable, et qui le montre un travailleur infatigable devant la nature. Ces dessins préparatoires de ses œuvres ont une intéressante contre-partie. C'est la suite de dessins faits
Hyacinthe Rigaud.
Philippe V, roi d'Espagne.
d'après ses œuvres achevées, avec l'historique des tableaux, pour éviter les plagiats. L'artiste nommait cette réunion le Livre de vérité : elle fait partie de la collection du duc de Devonshire.
Claude Lorrain, comme Poussin, mourut à Rome. Il avait quatrevingt-deux ans.
Jacques Stella, qui fut aussi de l'entourage du Poussin, mais qui finit sa carrière à Paris, logé au Louvre, pourvu d'une pension de mille livres, n'a qu'un talent d'imitation de son maître. Il est représenté au Louvre par deux tableaux ; Jésus-Christ recevant la Vierge dans le Ciel, et Minerve venant visiter les Muses. C'est appliqué et monotone.
D'autres artistes de la même époque peuvent être seulement énumérés ici ; Lubin Baugin, que l'on avait
Hyacinthe Rigaid. Bossml. sUmOmmé Ic Petit Guide ;
Jacques Blanchard, dit le Titien français; Ferdinand fils, portraitiste; Laurent de la Hyre, qui fut l'un des douze fondateurs de l'Académie royale; Jean Mosnier; François Perrier; les deux Patel, le père et le fils, le père plus fin, plus habile que le fils; Etienne Villequin; Sébastien Bourdon, autre fondateur de l'Académie royale de peinture et de sculpture ; Santerre, appliqué et froid , dont le Louvre possède l'élégante et fade Suzanne au bain: Pierre Mignard, qui fut un adroit portraitiste, comme le prouvent les portraits du Grand
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Dauphin, de sa femme et de ses enfants, de Françoise d'Aubigné, et son propre portrait, et qui fut aussi un imitateur aimable et doucereux des Italiens, comme l'atteste la Vierge à la grappe.
Il faut s'arrêter davantage devant Eustache Lesueur (1617-1655), d'abord pour la quantité de toiles qu'il a au Louvre, — il n'3' en a pas moins de cinquante-une, — puis, pour le charme discret, effacé, honnête, de cet art timide, qui laisse deviner un esprit délicat et sensible. Eustache Lesueur est mort jeune, a beaucoup travaillé, n'a quitté Paris que pour un voyage à Lyon, mais a connu et étudié l'art des maîtres italiens et du Poussin. Six des tableaux du Louvre décoraient le cabinet de l'Amour, à l'hôtel Lambert. Également de l'hôtel Lambert proviennent deux plafonds : Phaéton demande à Apollon la conduite du char du soleil : Ganymède enlevé par Jupiter ; et la série des Muses .• Clio^ Euterpc et Thalie ; Melpouiéne, Erato et Polymnie ; Uranie; Terpsichore; Calliope. Cette mythologie, à laquelle Théophile Gautier trouvait, non sans raison, le charme racinien, s'accompagne au Louvre de la célèbre série des Principaux traits de la rie de saint Bruno, vingt-deux tableaux où se voit le mieux le caractère méditatif de l'art de Lesueur en une peinture volontairement retenue, effacée, sans accent, à laquelle on finit par trouver une originalité faite de doux maintien, d'expression calme, de dessin tranquille, de couleurs limpides, de gris transparents, de bleus célestes.
Charles Le Brun (i 619-1690), est en contraste absolu, non seulement avec Lesueur, mais avec Poussin, Claude Lorrain, qui vécurent en Italie, et c'est lui. Le Brun, peintre, graveur, architecte, décorateur, qui représente tout l'apparat et tout le fracas de la décadence italienne, par ses compositions religieuses, ses batailles, traitées avec abondance, et qui laissent, les unes et les autres, une sensation de fougue adroite, d'indifférence pompeuse, d'art à grand spectacle situé hors de la vie. On sait quelle fut sa toute-puissance. Fondateur
de l'Académie royale en 1648, directeur des Arts sous Louis XIV, promoteur de l'École française à Rome, il a enrégimenté les talents, créé l'art officiel. En 1662, il est nommé « premier peintre », avec des appointements de 12,000 livres, des titres de noblesse et la faculté (( d'acheter tous les ouvrages de peinture et de sculpture qu'il jugerait dignes d'enrichir la collection royale ». C'était faire de lui le maître absolu des arts en France. Son autorité-'lui servit, tout naturellement, à créer l'uniformité.
Le Louvre possède vingt-une toiles de Le Brun. Les unes, des toiles religieuses, imitent le Poussin, qui fut son maître à Rome. Il est surtout lui-même, fastueux et redondant, avec les immenses scènes de l'histoire d'Alexandre le Grand : le Passage du Granique, la Bataille d'Arbelles, la Tente de Darius, Alexandre et Poriis, Entrée d' Alexandre dans Babylone. Il faut ajouter, pour être équitable, que Le Brun doit être vu dans son milieu, à Versailles, où il révèle l'imagination décorative qui était en lui, sa personnalité agissante, sa force organisatrice.
Malgré que Le Brun ait englobé toutes les forces de l'École française en établissant son régime de terreur, il ne faut pas omettre Jacques Courtois, dit le Bourguignon, dont les batailles sont animées d'un pittoresque à la Salvator Rosa. De même, son élève Parrocel. Des portraitistes ont une science sobre, comme Claude Lefèvre, auteur des Portraits d'un maître et de son élève ; un goût d'apparat et de couleur, comme Largillière : Portrait de Charles Le Brun et Portraits de Largillière, de sa femme et de sa fille ; une finesse d'intelligence, une nervosité de forme, comme Hyacinthe Rigaud : Portrait de Louis XIV, de Bossue t, de Philippe V, de Mansart, de Marie Serre, mère de Rigaud. C'est grâce à ces peintres de portraits que l'esprit français, exprimé par les Clouet, persiste, et va s'épanouir chez les peintres du xviu'' siècle.
Mais l'inventaire du xvn" siècle ne serait pas terminé si l'on passait
sous silence les fleurs et les objets précieux de Monno3'er, la meute V'vante de François Desportes, le goût oriental d'Antoine Co3'pel, son Esther bariolée comme un châle de l'Inde, et, parmi les compositions trop souvent molles et vides de Jean Jouvenet, sa belle Descente de Croix.
Est-ce la fin? Non, j'ai gardé pour laconclusion ces curieux artistes provinciaux, les frères Lenain, qui résistent au courant du siècle, à l'influence italienne comme au despotisme de Le Brun. Ils sont trois qui gardent ainsi leur indépendance, qui restent des peintres locaux, et qui se trouvent avoir fait de l'Histoire, et de la meilleure, en reproduisant les gens qu'ils voyaient auprès d'eux et les scènes de tous les jours auxquelles ils assistaient.
Lorsque fut dressé, sous le second Empire, le premier catalogue raisonné du musée du Louvre, les détails biographiques sur les Lenain faisaient presque complètement défaut. On savait qu'ils reçurent les premiers éléipents de leur art à Laon, chez un peintre étranger, et qu'ils vinrent à Paris pour se perfectionner dans la pratique de la peinture; que l'ainé, Antoine, excellait dans la miniature, et fut reçu peintre le i6 mars 1629; que Louis faisait des portraits en buste; que Mathieu avait été nommé peintre de la ville de Laon; et que tous trois firent partie de l'Académie royale dès sa
Lenain.
La Forge.
Watteao.
L^InJi ffére':t.
fondation en 1648. Un livre deChampfleur}', publié en 1865, fit connaître qu'Antoine Lenain était né à Laon en mai 1588, Louis en mai 1593, et Mathieu en avril 1607. Les deux prci miers sont morts à Paris en mai 1648. et le dernier le 20 avril 167. Ces dates seraient précieuses pour établir la part de chacun des frères dans l'œuvre commune, si l'on connaissait l'histoire de leurs tableaux. Il n'en est rien. C'est le mystère complet.
Le certain, c'est que les dix tableaux des Lenain qui figurent au Louvre valent d'être admirés pour leur caractère particulier de réalisme, affirmé en face de la pompe et de la fadeur de l'école officielle. On voit bien qu'il y a une parenté avec l'art populaire de la Flandre et de la Hollande, mais l'œuvre des Lenain, de la même époque, n'en est pas moins très inattendue et très surprenante, surgissant en plein xvii*^ siècle, entre Simon Vouet et Charles Le Brun. Le Repas des paysans, par sa gravité simple, sa couleur grise et brune, son expression résignée, prend l'importance d'un témoignage historique, he Maréchal dans sa forge, le Retour de la fenaison, le Repas villageois, les Portraits dans un intérieur, annoncent la peinture de notre temps, attentive à la poésie des humbles conditions. La Procession dans une église est une image née de la même observation directe de l'existence, mais d'une exécution plus achevée et plus précieuse, avec ses costumes en dentelles et en broderies, en pourpre et en or, et le curieux caractère des visages
RUCHE CASSEE
LE XVIlf SIECLE.