II
grands artistes, il ne se fait pas un idéal de beauté conventionnel, il croit à la beauté de la vie qu'il connaît, et il se hâte de l'apercevoir et de la fixer. C'est ainsi que le nom de Rubens éveille la vie large, coulant à pleine rue, les cortèges fastueusement déployés, les martyres qui sont des apothéoses, les paysages tout rougis et dorés de soleil, la femme telle qu'il l'aimait, de toute la force de son sang et de son cœur, la femme de son pays, blonde et blanche,
RUDENS.
Couronnement de Maiie de Mèdicis.
charnue avec des grâces fines, et les yeux transparents de l'enfance. Rubens est au Louvre, sinon complet, du moins suffisamment pourvu d'œuvres qui montrent les principales directions de ses recherches et la qualité supérieure de ses réalisations. La. chaude délicatesse de ses improvisations savoureuses, de ses conceptions savantes, est visible dans la Fuite de Loth, la Fuite en Egypte, le Tournoi près des fossés d'un château, dans ses paysages. Sa manière ample et aisée de traiter la figure humaine, non en portrait serré, mais en fragment de tableau, se révèle avec le Baron de Vicq, Elisabeth de France, la dame que l'on croit être Suzanne Fourment, et
enfin Hélène Founnent avec deux de ses enfants, œuvre délicieuse
KUBENS
Les Trois Grâces.
de vie surprise, de carnation fraîche, d'atmosphère dorée. Le constructeur de groupes, l'harmoniste élégant, fournit sa preuve avec Tomyris. Enfin, par une rare bonne fortune, le Louvre se trouve
posséder une grande œuvre décorative de Rubens, la série exécutée pour la galerie du Luxembourg à la gloire de xMarie de Médicis.
Rubens l'exécuta de 1622 a 1625, avec le secours de ses collaborateurs habituels, mais on voit, par les esquisses du Triomphe de là Vérité et des Parques, avec quelle netteté d'esprit, quelle sûreté de main, il inventait et agençait ses grandes compositions. Elles sont au nombre de vingt et une, mettent en scène toute la vie de la reine, sa naissance, son éducation, son mariage, la naissance de son fils, son couronnement, sa régence, son gouvernement, ses vo3'ages, son évasion de Blois, sa réconciliation avec Louis XIII, et le tout se termine par la Conclusion de la Paix et le Triomphe de la Vérité. C'est de la peinture de commande et de l'histoire officielle, cela est certain. Les événements y sont représentés de manière conventionnelle, et l'allégorie, traitée avec une magnifique indifférence quant aux intentions, y vient trop souvent au secours de l'historiographe ignorant ou embarrassé.
Mais c'est l'œuvre du décorateur et du peintre qui importe surtout. Le décorateur résout toutes les difficultés, couvre toutes les surfaces sans que rien décèle l'hésitation et la fatigue. Les personnages mythologiques ou symboliques, les Parques, Junon, Jupiter, les Heures,
Van Dyci
Son t'ortrait.
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les Fleuves, les Amours, les Trois Grâces, l'Hymen, les Naïades, l'Anarchie, la Victoire, Apollon, Minerve, Mars, Vénus, etc., s^ mêlent avec la plus heureuse facilité aux personnages réels. Le peintre ne se désintéresse nullement du programme : voyez le délicieux trio des Grâces qui président à l'éducation de Marie de Médicis, — les Naïades qui s'ébattent dans les eaux du port de Marseille, — les Parques et la Junon de la Destinée de Marie de Médicis. Et
lorsque Rubens veut bien occuper toute la scène, c'est l'admirable Couronncment , chefd'œuvre de peinture historique, fait de force, de beauté souple et de simplicité.
Malgré toutes les objections, ces œuvres sont vraiment l'un des attraits , l'une des parures du Louvre.
On les voit maintenant dans une salle spacieuse, richement décorée, et l'on peut se faire par elles une idée exacte de la poésie théâtrale, de la vérité d'attitudes et de gesticulation, de la grâce robuste et fine di Fvubens.
Van Dyck (i 599-1641) doit être nommé ici. Il est, dans l'histoire de l 'art des Flandres, une sorte de lieutenant de Rubens, formé par lui, touché comme lui par la science italienne, mais animé d'une charmante et souple personnalité, qui empêche toute confusion avec
Van Dyck.
Les Enfants de Charles /«
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la personnalité plus forte de son maître. Van Dyck a pour lui un charme de jeunesse, une grâce cavalière, et aussi un certain dandysme, dangereux à imiter, car il se transforme aisément, chez les imitateurs vulgaires, en insupportable prétention mondaine. Lui, Van Dyck, reste discret et fin, il a le goût et la mesure, et son élégance se garde de la sottise.
Comme Rubens, il a su passer par l'Italie et rester Flamand. Deux de ses toiles, au Louvre, Renaud et Armide, la Vierge et l'Enfant Jésus, témoignent très vivement de l'influence vénitienne. Mais cet apprentissage utile terminé, sa personnalité retourne à sa race et se donne libre cours. Son portrait est d'un Flamand blond et rose, et livre en partie le secret de sa manière : le peintre a certainement donné un peu de sa tournure, de sa souplesse, de son maintien, à tous les modèles qui sont venus vers lui. Chacune de ses oeuvres a gardé de sa grâce. Dans la l^ierge aux donateurs, si la mère et l'enfant sont de caractère effacé, l'homme et la femme agenouillés sont de belle allure, sans pourtant que rien de leur âge, de leur costume, soit esquivé : la femme au profil anguleux, au bonnet noir, à la grande collerette; l'homme à la moustache grise que caresse l'Enfant Jésus, d'un si joli mouvement. Que sera-ce lorsque Van Dyck peindra quelque créature jeune et souple, l'Homme avec sa petite Fille, la Dame et sa Fille, Y Homme qui a la main sur la hanche? Sa peinture, très soutenue dans la gravité, dans la douceur, est alors délicieuse de finesse. La trame des chairs, des vêtements noirs, est une des plus légères, des plus aériennes qui soient. Cette manière, bien visible, bien profonde chez Van Dyck, n'exclut pas la recherche du caractère: ainsi, les portraits des ducs de Bavière et de Cumberland, le portrait (si odieusement restauré) du duc de Richmond, les Enfants de Charles I*'', petits monstres à grosses tctes qui ont imposé à Van Dyck comme une intention de caricature, et enfin, le portrait de Charles l'''', en veste claire, en culotte rouge, botté
de cuir jaune, coiffé d'un chapeau à plumes, la canne à la main, en avant de son cheval que tient un écuj'er. Voilà une œuvre unique de coloris et d'expression, où tous les éléments reçus de la race, du voyage, de l'atelier, ont été animés par un tempérament particulier, emplo3'és et dominés par une intelligence originale.
Jacob Jordacns (i 593-1678), contemporain de Rubens et de Van
D3xk, fut élève, comme Rubens, de Van Noort. On a souvent dit que Jordaens et Van D3'ck marquaient les deux pôles du génie de Rubens, et c'est la vérité : pendant que Van Dyck est un raffiné, tout en sveltesse, en charme d'esprit, Jordaens est un charnel, tout en vigueur, en solidité. Sa peinture est ventrue et musclée, il bâtit des vieillards géants, des enfants herculéens, des femmes colosses. Voyez au Louvre, où Jordaens peut être fort bien connu, 1 assemblée du festin des Rois, du Concert après le repas, la foule du Jésus chassant les Vendeurs du Temple, et la dégringo\dideàu Jugement dernier. Les ressuscites qui tombent à l'enfer font songer à une kermesse lubrique et caricaturale menée à travers la vallée de Josaphat. Jésus est un révolutionnaire qui surgit parmi les marchandes, les maquignons, les bestiaux, les acheteurs. Les tablées semblent des illustrations de Pantagruel, tout ce monde est débordant de nourriture, joufflu, mafflu, obèse. Et voici, dans l'Enfance de Jupiter, la déesse déshabillée de ce monde de la graisse, une femme d'une ampleur sans pareille, chargée de chair, prisonnière de la matière, mais acceptant son sort avec une sérénité parfaite.
Van Dyck.
Fraijçois Je MoncaJe.