DURET
LES SCULPTEURS DU PREMIER EMPIRE. - - DAVID D'ANGERS. - - PRADIER. - - JOUFFROY. - - CARPEAUX
Quelques grandes œuvres, que l'on sait d'avance, dominent
l'histoire de la sculpture française au XIXe siècle. Quand on a nommé Rude, Barye et Carpeaux, on a indiqué la tradition continuée et les forces individuelles affirmées.
Mais au début du XIXe siècle, l'aspect de la sculpture française est conventionnel et glacé. Le système de centralisation et de bureaucratie, installé en France après les jours glorieux de la Renaissance, a fait son œuvre. Un mouvement ardent et généreux comme celui qui s'est prolongé par tant de manifestations jusqu'au XVIe siècle, ne pouvait sans doute s'épuiser brusquement, s'arrêter net, et il y eut, malgré la réglementation, des esprits irréductibles,
Delaistre.
L'Amour et Psyché.
se refusant à tenir compte des édits et des théories que l'on prétendait substituer à la nature. Pourtant, malgré la grâce libre, la science vivante de maîtres originaux, il apparaît que le secret de la vie va se perdant, que la discipline prévaut, que les sculpteurs acceptent le mot d'ordre d'art officiel qui leur est donné, et qu'ils sont désormais enrégimentés pour produire du faux antique, de la fausse vigueur, du faux joli. Parmi eux, il y a des dévoyés par renseignement, par les programmes, par les commandes. Lorsque ceux-là peuvent échapper à l'allégorie, lorsqu'ils ont seulement un portrait à exécuter, et que ce portrait n'est pas celui d'un personnage qui exige l'apparat, ils manifestent encore un désir de vérité, un don d'observation, une volonté attentive, un peu des qualités simples, savantes et savoureuses, qui étaient celles de leurs ancêtres du Moyen-Age et de la Renaissance.
L'Empire, après la Révolution, acheva de codifier l'art et d'organiser administratives ment les artistes. On trouvera peu de traces, dans l'art commandé, de la tradition de vérité et de liberté qui animait autrefois les artistes et les artisans, et que Louis XIV et Le Brun avaient déjà supprimée de leur mieux. David termine le travail néfaste ainsi commencé. Il est bien entendu que Le Brun et David ont ici une valeur représentative, et qu'il a fallu tout un ensemble de conditions et d'institutions pour leur permettre de mener jusqu'au bout leur victoire mortelle.
Les œuvres du premier Empire ont donc une science affadie; une grâce tournée en puérilité, même lorsqu'elles sont nées de tels
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Psyché.
adroits artistes, Delaistre, par exemple, auteur de l'Amour et Psyché, ou Milhouime, auteur d'une Psyché raidie en style égyptien. La sculpture est prête, désormais, pour produire des sujets de pendule. Notez que la plupart de ces artistes sont de grands fournisseurs officiels: le baron Lemot, Chinard, Chaudet, le sculpteur de V Amour, qui est aussi le sculpteur de Napoléon, l'auteur de la première statue, en César romain, de la place Vendôme, et
du buste de l'empereur, gras et rond, les épaules coupées en Hermès. C'est un savant sculpteur, sans doute, mais c'est un sculpteur sans émotion.
On peut poursuivre l'examen, on apprendra ce que la théorie du style a pu faire de la sculpture, on trouvera des figures faussement héroïques, conventionnelles et théâtrales, comme le Soldat de Marathon, de Cortot, on trouvera des figures délicates et inexpressives, comme la Nymphe Salmacis, de Bosio, fauteur du Louis XIV de la place des Victoires, on trouvera aussi des œuvres de vérité tranquille, d'expression étudiée comme l'œuvre de Jacques-Edme Dumont, qui est le buste de sa mère. On aura à peu près vu ainsi comment fart du XVIIIe siècle, encore vivant et gracieux dans l'ensemble de sa sculpture décorative, encore véridique dans les œuvres de sagace observation, devient peu à peu, malgré quelques résistances et quelques exceptions, l'art d'apparence gréco-romaine qui sévit sous l'Empire et sous la Restauration, l'art qui a si longtemps masqué, sous son imitation falote, la vérité de l'antique, le grand style né sans effort de la vision de la nature. Il ne faut pas oublier que l'influence des praticiens italiens
Chauuet.
Napoléon.
s'est ajoutée à celle des esthéticiens français. Canova s'est combiné avec David, et l'habileté et la mièvrerie du premier ont fait un singulier ménage avec l'héroïsme musclé et paradeur du second.
La double influence se prolonge longtemps, si longtemps qu'elle est encore présente aujourd'hui, malgré la juste révolution enfin proclamée.
Aux jours de la Restauration, c'est le règne du programme d'Ecole, c'est une torpeur générale, comme si toutes les formes vivantes avaient subi le maléfice de
quelque enchanteur. Tous ces artistes, quelles que soient entre eux les différences d'esprit et de talent, ont la même préoccupation de s'appliquer à remplir strictement des conditions de concours
Chaudet.
L'Amour.
pour parvenir aux récompenses et obtenir des commandes. Aucun ne se montre intéressé par la vie, aucun ne nous dit son émotion. Leur art à tous proclame l'indifférence et la mort.
Voici, toutefois, que parmi tous ces adeptes de la même creuse théorie, un dissident apparaît. Il était temps!
François Rude s'insurge contre le code qui régit l'art du temps et proclame son droit d'individu avec le respect de la vraie
tradition créée par la liberté des artistes qui l'ont précédé. Qu'il ait eu du mal à se libérer, qu'il ait été bésitant à ses heures, qu'il se soit soumis parfois à la convention, cela est certain, mais c'est précisément parce qu'il est sorti vainqueur d'un tel combat qu'il domine son époque d'enseignement pédant et de molle imitation.
Rude est apprenti, puis ouvrier, et il suit entre temps les cours de l'Académie de Dijon, alors dirigée par Devosge, le maître de Prudhon. Il trouve un protecteur, le directeur des contributions Frémiet, il vient à Paris avec quatre cents francs, entre chez Cartelier, travaille à la Colonne Vendôme. En 1809, prix de sculpture. En 1812, prix de Rome. Mais il ne va pas à Rome, il va à Bruxelles au moment des Cent jours parce qu'il est compromis dans la reprise bonapartiste, et il ne revient à Paris qu'en 1827. Il expose son Mercure en 1829: il est au Louvre, très fin, très souple. Puis, le gracieux Pécheur napolitain jouant avec une tortue. Il est, comme on peut le voir, un artiste de tradition, avec ces œuvres marquées de goût et de grâce. Il
J.-E. Dumoxt.
Sa nicre.
FRANCE IXIX« SIECLE)