HO ML
des papes ; je l'amènerais h l'entrée de la colonnade circulaire, ouvrage du Bernin, qui précède la façade de la basilique , façade élevée par Carlo Maderna , et là je lui ferais remarquer que, si ce temple immense, — dans lequel la dimension des autres temples , les plus grands du monde , est ironiquement tracée pour en constater la petiiesse relative, — parait d'abord petit lui-même , c'est qu'il produit sur le spectateur novice précisément l'effet des montagnes. Il semble être beaucoup plus près qu'il n'est réellement, et, pour apprécier sa grandeur, comme celle des montagnes, il faut chercher des objets de comparaison, les hommes, les chevaux , les voitures. Alors seulement il reprend sa taille colossale, et l'on reconnaît en lui , si j'ose employer cette expression , le Mont-Blanc des édifices. Même illusion dans l'intérieur : tous les objets étant gigantesques , et en parfaite harmonie , rien ne paraît à sa vraie grandeur. Il faut toucher et mesurer pour comprendre ; il faut voir qu'une inscription est tracée en letiresde six pieds , qu'un petit ange en marbre a la taille d'un géant , et que les statues sont plus hautes que bien des maisons , pour se faire une juste idée des proportions du monument.
Ce fut sur l'emplacement de l'ancienne basilique bâtie par Constantin, de laquelle il se voit encore des vestiges, qu'en 1503, sous Jules II, l'illustre Donatu Bramante, qui réalisait les conceptions antérieures de l'architecte Rossellino et du pape Nicolas V (1), jeta les fondements du nouveau
(1) Né en \M\ , Bramante, avant de se fixer a Rome, parcourut longtemps toute l'Italie, étudiant les œuvres des anciens et des modernes. Peintre aussi, ingénieur, mathématicien et poète, il fit un peu de tout, dans les commencements de sa vie, avant d'être, presqifà soixante ans, seulement architecte. Il a laissé des écrits (retrouvés et publiés en 1756) sur la peinture, la perspective, l'architecture et ranalo.nie humaine. Chancelier del PiomOo, avant
Saint-Pierre. Continué par les deux San Gallo (Giuliano et Antonio Giamberti) , le moine Joconde , Perruzzi (1) , Raphaël, Michel-Ange enfin, qui posait à quatre-vingt-sept ans la calotte de cette coupole, autre temple audacieusement élevé par lui dans les airs (2), Saint-Pierre offre une vaste et
Sébastien, il inventa une vis de pression pour sceller les bulles. Ce fut Bramante qui enseigna l'architecture à son neveu Raphaël.
(1) Baldassare Peruzzi, peintre distingué, savant, consciencieux, réussit principalement dans l'ornementation des édifices, dans les décorations pour fêtes et théâtres. Comme architecte, il construisit le palais appelé la Farnesina, le palais Massimi , des églises, des citadelles, des châteaux, des villas, des mausolées, des portes et des murailles de villes. Après une vie très agitée, très pauvre malgré tant de travaux, et où il sut pourtant garder le calme et l'aménité de son âme, il fut empoisonné par un rival envieux qui voulait succéder à la petite rente de 250 écus qu'il recevait comme architecte de Saint-Pierre.
(2) Ce fut en 4546, à la mort d'Antonio da San-Gallo, que le pape Paul III, « inspiré de Dieu même, » comme dit Vasari , nomma Michel-Ange, alors âgé de 72 ans, architecte de Saint- Pierre. Michel-Ange refusa d'abord, disant qu'il n'était pas architecte; mais il ''dut céder enfin, et commencer si tard son apprentissage. Sauvage, morose, misanthrope, dur en paroles, sans être méchant, mais plein de droiture et de probité, vivant avec sobriété dans une complète solitude, refusant tous les cadeaux comme autant de liens difficiles à rompre, Michel-Ange changea tous les plans « qui étaient une vraie boutique » pour les architectes et agents de travaux. 11 fit d'immenses économies, tout en agrandissant l'œuvre, et commença sur lui-même, car, dans le motu proprio de Paul III, qui le nommait architecte en chef, avec pleins pouvoirs, il fit insérer que ses fonctions seraient gratuites. Michel-Ange travailla dix-sept ans à l'édification de Saint-Pierre, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il mourût, en 1563, après avoir été employé, loué et respecté par Jules H, Léon X, Clément VII, Paul III, Jules III, Paul IV, Pie IV, François I er , Charles-Quint, le sultan
curieuse étude aux amateurs d'architecture. La statuaire s'y montre riche aussi, quoique étrangement mêlée de bon, de médiocre et de mauvais. Pour rencontrer un curieux monument de l'art chrétien au cinquième siècle, ce vieux Saint- Pierre en bronze, dont les baisers des dévots ont usé l'orteil ; — pour découvrir ensuite la célèbre Notre-Dame-de-la-Pitiéi que sculpta Michel-Ange à quatre-vingt-quatre ans ; — puis le beau mausolée de Paul III , par Guillaume délia Porta ; — le tombeau de Pie VI, le monument des Stuarts, et celui plus fameux encore connu sous le nom de Rezzonico , tous trois de Canova ; — enfin le tombeau de Pie VII, par Tliorwaldsen ; — il faut se heurter à vingt capi d' opéra de ce cavalierè Berninij qui, ayant conservé sous neuf papes le monopole de tous les ouvrages d'art, eut le temps et les moyens de faire régner son mauvais goût , que protégeait un talent véritable , et de précipiter ainsi la décadence ; il faut voir, par exemple , sur le tombeau d'Urbain VIII (et c'est le meilleur ouvrage de Bernin, qui sculptait comme peignait Rubens , moins la couleur) , deux grosses et nommasses figures allégoriques, pressant leurs mamelles flamandes pour jeter sur le corps du pape le lait de h just ice et de la charité.
Quant aux ouvrages de peinture, il n'en existe plus à Saint- Pierre depuis qu'on a porté aux musées du Vatican et du Capitole les grandes toiles de Raphaël, de Dominiquin , de Guerchin , de Guide, et qu'on les a remplacées par des mosaïques. Mais il y a des chefs-d'œuvre dans ce dernier genre de peinture , bien utile , bien précieux, puisque, d'une part, il a, plus que tout autre, servi de lien traditionnel à l'art entre les anciens et nous; puisque, d'une autre part, si d'autres invasions de barbares, dans les âges futurs, ou seulement l'action du temps, faisaient périr les toiles originales, ces co-
Soliman , la seigneurie de Venise, les Médicis et la république de Florence.
1 88 J tb MUSÉES D'ITALIE.
pies prodigieuses, aussi durables que l'édifice qui les renferme, suffiraient pour apprendre aux hommes d'un âge postérieur ce que fut la peinture à la grande époque de Fart moderne. On doit admirer en entrant sous le portique, et vis à-vis de la porle principale , la célèbre mosaïque appelée la Barque [de saint Pierre {la Navicella) , ou plutôt la Barque de Giotlo , qu'exécuta ce grand homme , à qui tous les arts doivent un progrès immense , pour tirer la mosaïque, comme la peinture môme , de l'immobilité bysantine , et la lancer aussi dans cette voie d'émancipation , qui est, en toute chose, le trait distinctif de la Renaissance. Cet ouvrage de G iolto ne se fait pas seulement remarquer par rassortiment bien enteudu des couleurs , l'harmonie entre les clairs et les ombres, mais encore par un mouvement , uu sentiment de vie et d'action qui étaient inconnus des mosaïstes grecs. Une fois dans le temple, il est inutile de recommander l'attention et l'admiration devant les fameuses copies de la Transfiguration , du Sain t- Jérôme 9 de la Sainte-Pétronillc , du Saint-Michel , etc. , que voit quiconque entre à Saint-Pierre, et qu'admire quiconque les voit. Les auteurs , inconnus pour la plupart, de ces mosaïques si connues, ont poussé , comme nous l'avons déjà dit , la perfection de leur art au point d'imiter admirablement la transparence des eaux et des ciels , la finesse de la barbe et des cheveux de l'homme, du poil et de la plume des animaux , les étoffes et les couleurs des vêtements, les expressions des visages ; enfin , de reproduire toute la délicatesse du dessin et tous les charmes Uu coloris. On s'accorde assez généralement à tenir pour la meilleure des mosaïques de Saint-Pierre la Sainte-Pétronille, d'après G uerchin , qui fut exécutée dans le dix-septième siècle.
A côté de celte immense église est l'immense palais du Vatican, qui compte huit grands escaliers, environ deux cents petits et jusqu'à onze mille salles ou chambres de toute cs-
pèce. Bâti à plusieurs reprises, composé de corps de logis, d'ailes, de traverses, ajoutés les uns aux autres, c'est un pêle-mêle architectural encore plus étrange , par exemple, que le château de Fontainebleau , qu'on appelle un rendezvous de palais. Il faut regarder en détail , par fragments, * si l'on veut y trouver a louer quelque chose. Autrement il faudrait dire de ce palais célèbre ce que des gens au goût difficile et à l'esprit chagrin disent de Saint-Pierre lui-même: il n'a de beau que sa grandeur. Mais la graudeur, cette première beauté des ouvrages de la nature, qui fait la différence des Alpes à une taupinière et de l'océan à une mare d'eau , n'est-elle plus une beauté dans les ouvrages des hommes? le Vatican , d'ailleurs, renferme les Loges, les Chambres, la chapelle Sixtine et le Musée.
On sait que Raphaël . devenu architecte vers l'âge de trente ans , partagea les six dernières années de sa vie entre Jes deux arts qu'il cultivait simultanément (1). Un des travaux faits en sa double qualité fut la construction de l'une des cours du Vatican, où il éleva, comme architecte, une espèce de façade à trois étages ou galeries, et qu'il décora, • comme peintre, d'ornements à fresques. La découverte alors récente des bains de Titus et de Livie avait mis à la mode le genre des arabesques, que l'on nommait grot«schi , parce qu'elles étaient imitées des peintures trouvées dans les excavations ou grottes, et dont Jean d'Udine rendit la propagation facile, en composant avec du marbre pilé, mêlé de chaux et de thérébentine blanche, un stuc artificiel (2). Ce fut à ce
(1) On lit dans l'inscription, composée par le cardinal Bembo, qui marque la place de son tombeau, sous la chapelle de la Vierge, au Panthéon Julii H et Leonis X picturœ et architecture? operibus gloriam auxii.
(2) Ciovanci d'Udina, élève de Oiorgion avant de l'être de Ra-
Ll«S MUSÉES D'ITALIE.
genre d'ornements que Raphaël donna la préférence. Mais des arabesques mythologiques n'étaient guère possibles dans le palais du pape; il imagina des arabesques chrétiennes. Eq peignant l'épaisseur des piliers, la surface des trumeaux et le mur du fond , il trouva moyen d'encadrer, dans la voûte de chacune des travées de ses galeries, quatre tableaux ayant environ six pieds de long sur quatre de large, et dont les figures, qui ont au plus deux pieds de haut, paraissent encore plus petites à la distance où elles sont placées. Une série de cinquante-deux tableaux ainsi composés renferme les principaux sujets de l'histoire sainte, depuis les premiers temps du monde, d'après la Genèse, jusqu'à la cène du Christ avec ses apôtres. C'est ce qu'on appelle les Loges [Logcjie) ou la Bible rie Baphaëh
Ce n'est pas à dire que Raphaël ait fait lui-même et lui seul tout ce grand travail. Comme un patricien romain entouré de ses clients, il ne sortait alors de son atelier qu'à la tête d'une petite armée de peintres qui l'appelaient maître , qu'il eut Jetaient de faire vivre en bonne harmonie, et qui se contentaient de travailler en commun sous sa direction.
phaël, conserva, même sous Raphaël, le souvenir et la manière de Giorgion. Devenu Taide ordinaire de «on second maître pour les ornements, les peintures de décoration, il surpassa de loin, par l'invention, le goût, le dessin, la couleur, tous 1rs ouvrages des anciens retrouvés dans le Colysée, les Bains de Titus, les Thermes de Dioclétien. Maître incontesté de ce genre, il y fit beaucoup de travaux et beaucoup d'élèves. Malheureusement la plupart de ses ouvragrs ont été détruits, soit avec les monuments qu'ils décoraient, soit par des changements de dispositions intérieures. Jean d'Udine a parfaitement retracé les animaux, parce que, grand chasseur, ami des chiens, tirant très bien l'arbalète et l'arquebuse, il put les étudier de près et librement. On lui attribue l'invention du bœuf de toile peinte pour approcher le gibier dans les Marais-Pontins.
home. 191
C'étaient Jules Romain, Jean d'Udine, Pcrin de! Vaga, Il Fattore , Pellegrino de Modènc et une foule d'autres. Dans les Loges, le choix des sujets lui appartient sans doute, comme la surveillance et la correction de l'œuvre entière. Il a quelquefois aussi dessiné des tableaux qu'ont ensuite peints ses élèves; mais on ne reconnaît comme lui appartenant en propre et de tous points, composition, dessin, couleur, que deux ou trois tableaux : le Père éternel séparant la lumière des ténèbres , la Création du Firmament, et peut-être la Création de V Homme et de la Femme. Ce sont aussi les plus célèbres et les meilleurs de toute la série. Son Père éternel, aussi beau que peut l'être un vieillard habillé d'une robe violette en étoffe du temps, a, dans ses petites proportions, toute la grandeur qu'on admire dans les figures gigantesques de Michel-Ange. Ce vieillard, toujours jeune , qui débrouille le chaos, qui attache au ciel, d'une main le soleil, de l'autre la lune, semble remplir le monde. Il serait possible qu'après avoir commencé la série, Raphaël l'eût aussi terminée, et que le dernier tableau , la Cène, d'une exécu- I tion savante et d'une couleur vigoureuse, fût encore de son pinceau. Après les compositions qui lui sont attribuées, on cite avec raison, parmi les meilleures, les Trois anges devant Abraham, Loth et ses filles fuyant devant V incendie de Sodome, la Rencontre de Jacob et de Racket, par Pellegrino de Modène, qui, dans la beauté et l'expression des têtes, rappelle vraiment son divin modèle Y Histoire de Joseph en quatre tableaux, — la Construction de l'Arche, le Déluge, le Sacrifice d'Abraham, et le Moïse sauvé des eaux, par Jules Romain. Ce dernier tableau est bien remarquable par le paysage, où l'on voit enfin une perspective, un fond étudié et vrai, chose inconnue jusqu'à Raphaël. Quant au Jugement de Salomon, que l'on estime à l'égal de ceux que je viens de citer, il me paraît bien inférieur au chefd'œuvre de Poussin , qui ne lui a rien emprunté pourtant,
même dans l'énergique pantomime des mères, et qui me semble avoir aussi vaincu Jules Romain dans le sujet du Déluge.
En quittant les Loges, qui sont peintes sous des galeries extérieures fermées par un simple vitrage, on entre dans le palais, et Ton y trouve les Chambres (Le Carrière ou Stnnze). Ici, plus d'ornements, plus d'arabesques, plus de figurines ; ici, plus de travail commun où s'occupe une école entière ; mais de vastes et sévères compositions, dont la plupart sont entièrement de la main du maître. Ces quatres salles qu'on appelle les Chambres, et dans lesquelles Michel- Ange luimême, le jaloux et chagrin Michel-Ange, n'aurait rien pu trouver à reprendre, puisqu'il n'y a que des fresques et pas un tableau de chevalet, sont le triomphe de l'art, qui nulle part ne se montre plus puissant, plus varie, plus complet, et le triomphe de l'artiste, qui nulle part ne se montre plus grand. C'est dans les Chambres qu'il faut juger la peinture et Raphaël.
Du mot d'abord sur l'histoire de ce grand travail. Les Chambres étaient déjà peintes en partie par Bramantino , Pietro del Borgo , Pictro délia Francesca , Luca Signorelli et le Pérugin , lorsque Jules II, sur la suggestion de Bramante , ayant appelé de Florence à Rome le jeune Raphaël , alors âgé de vingt-cinq ans (en 1508 ), lui confia l'un des grands panneaux de la grande salle. Raphaël y peignit la Dispute du saint Sacrement , et le pape, ravi d'admiration devant l'ouvrage du divin jeune homme , fit effacer toutes les autres fresques commencées ou finies , voulant qu'il achevât l'œuvre entière. Raphaël ne put obtenir grâce que pour une voûte peinte par son maître le Pérugin , dans la première salle. Il travailla aux Chambres pendant tout le reste de sa vie; mais, sans cesse détourné de cette œuvre par de nouvelles commandes des papes et des rois , il ne put les terminer complètement avant sa fin précoce.
Une fois à Rome , une fois chargé de peindre les Stanze,
no\ii;.
Raphaël grandit avec sa mission. Il rejeta tout ce qu'il avait pris jusqu'alors d'étroit et de local , soit à Pérouse , soit à Florence , du Pérugin , de Léonard et du Frate. Il se fit catholique, universel , et , dans son universalité, il représenta merveilleusement l'école de Rome , le centre de l'unité italienne et du monde chrétien. « Il relia la chaîne des temps , des croyances , des nations ; il poussa pêle-mêle , dans ses immenses conceptions , toute l'antiquité païenne et toute la chrétienté. Il mit en regard, sans blesser ni l'œil, ni l'esprit, ni le goûl, ni les hautes convenances, les docteurs de l'Église et les sages du paganisme. » (Les annotateurs de Vasari.)
La première des Chambres se nomme Caméra delVincendio del Borgo- VeccKxo, parce que la plus grande fresque représente l'incendie du Bourg-Vieux , ou bourg du Spirito- Santo , sous le pontificat de saint Léon , en 8/*7. C'est celui des quartiers de Rome qui , situé au delà du Tibre, renferme Saint-Pierre et le Vatican. Dans cette vaste composition , Raphaël semble avoir voulu mettre en scène , non le fait luimême, (font il ne restait sans doute ni relation ni tradition , mais l'incendie de la Troie antique, tel qu'il est raconté dans le second chant de YÉnéide. Le beau groupe où l'on peut reconnaître Énée portant son père Anchise, suivi de sa femme Creuse, est de Jules Romain. Il y a dans cette fresque, où les meilleures figures me semblent les femmes occupées d'apporter de l'eau , plus de nus que dans nulle autre composition de Raphaël , qui paraît les avoir évités avec autant de soin que Michel- Ange en mettait à les introduire partout. Il faut convenir que les nus de Raphaël , toujours remarquables par la beauté des formes, par l'expression et la vérité de la pantomime, n'égalent point cependant ceux de Michel-Ange parla partie la plus matérielle, la science anatomique , le travail musculaire , la hardiesse des poses et des mouvements. En face de Y Incendie du Bourg-Vieux se trouve le Couronnement de Char/emayne par Léon III,
composition calme et noble , dont Raphaël , à ce qu'on dit , ne fit que le carton, mis depuis en couleur par une autre main.
La seconde salle se nomme Caméra délia Scuola oVAtene. C'est là que Raphaël , dans ses œuvres les plus personnelles et les plus parfaites , montre toute cette grandeur à laquelle il ne fut plus donné d'atteindre. D'un coté , la Dispute du saint Sacrement , qu'on appelle aussi la Théologie , de l'autre , V École d'Athènes , les deux plus sublimes compositions de leur auteur dans la peinture monumentale. La première , dont le titre n'indique pas clairement l'objet , est une image poétisée du concile de Plaisance , qui termina , par une sorte d'arrêt souverain , les controverses élevées sur le sacrement de l'Eucharistie. C'est un sujet pareil qu'a traité Andréa del Sarto dans le célèbre tableau que nous avons cité à l'article de la galerie Pitti. Celui de Raphaëel est en deux parties qu'on pourrait nommer le ciel et la terre : dans le ciel t la Trinité , groupée parmi les anges , entre deux longues rangées de bienheureux ; sur la terre , un toncile , où sont assemblés des docteurs, vieillards ou jeunes hommes, papes, évëques, prêtres, moines et laïques. Dante, que ses contemporains nommaient eximio theologo, siège parmi ces docteurs de l'Église , avec saint Thomas d'Aquin , saint Bonaventure , Duns-Scot , Nicolo di Lira , Savonarole , et Raphaël s'est peint avec le Pérugin, sous des figures de prélats mitrés. « Quatre enfants d'une grâce inimitable, dit Vasari , tiennent ouverts les Livres des Évangiles , qu'expliquent, à l'aide des saintes Écritures, les quatre docteurs de l'Église, éclairés par TEsprit-Saint. Rangés circulairement dans la partie supérieure du tableau , les saints se distinguent par une si belle entente de la couleur, des raccourcis et des ajustements , que l'on croit admirer la nature elle-même. Les têtes ont une expression surhumaine ; celle du Christ surtout rayonne de la sérénité et de la clémence d'un Dieu.. .
ROM t.
Raphaël a su imprimer aux saints patriarches le caractère solennel de l'antiquité, aux apôtres celui de la simplicité, aux martyrs celui de la foi. Mais son savoir et son génie brillent encore davantage dans les saints docteurs chrétiens groupés de différentes façons. Us cherchent la vérité ; le doute , l'inquiétude, la curiosité animent leurs gestes, rendent leurs oreilles attentives et froncent leurs sourcils. On ne saurait assez louer la variété et la puissance des sentiments qui font vivre tous ces personnages. » ( Vasari. ) Quand on contemple ce prodigieux ouvrage , fait par un imberbe de vingt-cinq ans, comme l'atteste son portrait aussi bien que l'histoire , on absout l'action un peu brutale de Jules II ; on pense aussi que nul autre artiste , même des plus mûrs et des plus éprouvés, ne pouvait désormais soutenir le parallèle avec un tel débutant , et qu'il fallait lui livrer, sans partage, le sanctuaire de l'art. C'est qu'en effet, jamais, du premier coup, on n'a porté plus loin la merveilleuse entente de l'ordonnance d'un sujet ; jamais on n'a porté plus loin le sens de l'unité dans un vaste ensemble , et, dans les détails, la grâce , l'élégance, la hauteur du style , le charme incomparable de toutes les parties.
Pour chercher une autre œuvre , sinon supérieure , au moins égale , et que son genre tout différent met à l'abri d'une comparaison directe , il faut que le spectateur se retourne , et, retrouvant un nouveau courage dans une admiration nouvelle , qu'il contemple avec loisir, avec amour, le vaste tableau de Y École d'Jthènes. Là aussi se rencontrent un ensemble imposant , des groupes parfaits , des détails merveilleux, et je ne sais quelle force, quelle élévation, quelle sûreté magistrale qui attestent la maturité du génie. Cinquante-deux personnages sont réunis dans celte scène immense , qu'encadre la perspective , tracée par Dramante , du plan primitif de Saint-Pierre. Une pensée les réunit, le culte de la philosophie , le culte de la sagesse et de la science (sa*
196 LES MUSfcES I)' ITALIE.
picnt'ut), que représentent les deux grands écrivains philosophiques de la Grèce, Platon et Aristote, lesquels semblent , du haut de l'amphithéâtre , présider l'assemblée. Près d'eux est le groupe de la Poésie , où l'on voit Homère entre Virgile et Dante , personnification des trois grandes épopées de la Grèce, de Rome et de l'Italie chrétienne. D'un côté, le groupe des Sciences , de l'autre , le groupe des Arts. Raphaël ne pouvait connaître les traits, devenus historiques, de plusieurs grands hommes, d'Homère, par exemple , dont on n'avait pas encore découvert les antiques effigies; il a dû les composer, les inventer d'après l'idéal qu'il s'en formait , comme s'il se fût agi de figures allégoriques, et certes , l'on ne doit pas regretter son ignorance. Quelques-unes de ces figures , et d'autres sans noms , sont les portraits d'hommes de son épo que ; ainsi Bramante est représenté sous les traits d'Archimède ; Frédéric II, duc de Mantoue , est ce beau jeune homme qui met un genou en terre pour écouter une démonstration mathématique; enfin, sur le plan de gauche , en arrière de Zoroastre , que l'on reconnaît à sa couronne sidérale , se trouvent , comme dans la Théologie , Pérugin et Raphaël lui-même, un peu plus âgé, un peu plus homme fait.
11 montre encore là , à son degré suprême, cette grande règle du beau dans les arls : la variété dans l'unité. Il montre l'universalité de talent et de style sous un équilibre parfait; et cette mesure exacte entre toutes les qualités diverses , qui est d'ordinaire un des caractères distincts de l'honorable médiocrité , devient chez lui la marque évidente du génie le plus élevé qui fut jamais , à cause de la hauteur où se tient chaque partie et de la sublimité où arrive l'ensemble. « Raphaël, ajoutent les annotateurs de Vasari , a reçu de tous les côtés toutes les belles choses, et il a su les enserrer dans une harmonie encore plus belle; cette harmonie entre toutes les beautés , entre toutes les forces , entre toutes les conceptions,
RU.MK.
c'est l'œuvre de Raphaël , c'est son talent , c'est son génie. »
Cette admirable fresque de Y École d'Athènes, l'une des plus grandes œuvres qu'ait produites l'art de peindre, est malheureusement menacée d'une destruction presque prochaine. Elle est plus dégradée, quoique plus récente, que la Dispute du saint Sacrement. Cela fait penser avec amertume que, parmi les arts du dessin, celui qu'on nomme en premier lieu, et qui tient le premier rang, la peinture, a le malheur de s'exercer sur les plus fragiles matières, sur celles qui doivent céder le plus tôt à l'action dévorante du temps. L'architecte et le sculpteur, travaillant avec la pierre, le marbre ou le bronze, laissent des œuvres plus durables que celles du peintre. Dans l'art antique, le Parthénon rend encore témoignage du génie d'Ictinus et de Callicrates, et, sans être sortis du ciseau de Phidias ou de Praxitèles, Y Apollon, la Vénus i la Diane, la Niobé, toutes les statues, tous les basreliefs de la vieille Grèce, nous font assez comprendre ce qu'étaient le Jupiter d'Olympie et la Minerve d'Athènes. Mais Apclles, Zeuxis, Parrhasius, Timanthe, Aristide, Protogène, il faut les admirer sur parole. Rien d'eux, rien de comparable à eux n'est venu jusqu'à nous; leur nom, c'est tout ce qu'ils ont laissé. Dans la peinture même, il y a des genres plus fragiles que â'aulres, et c'est précisément celui qu'on croyait le moins destructible, celui dont les œuvres devaient vivre autant que les édifices dont elles faisaient partie intégrante, comme une frise ou une corniche, c'est la peinture monumentale qui périt la première sous la main du temps. Les fresques, ces grandes et magnifiques pages de l'art italien, marchent à une rapide et complète destruction . A peine reste-il quelques parties visibles dans celles du Campo- Santo à Pisc ; la vaste et merveilleuse Cène de Léonard est à peu près anéantie ; et voilà que le Jugement dernier, que les Chambres et les Loges sont menacés du même sort. Ils tomberont bientôt en poussière, ou, s'cfîaçanl chaque année
de plus en plus, ils se perdront dans une ombre générale, comme le jour se perd dans la nuit.
La troisième fresque de cette salle est le Parnasse, autre grande composition, faite en imitation du goût et du style antiques,c'est-à-dire avecunegrande sagesse, mais plus froide que les autres, aussi bien dans le coloris que dans l'ordonnance. Des groupes de poètes de divers âges sont mêlés à des groupes de muses, au milieu desquelles stat divus A polio. Parmi ces poètes, on retrouve Homère, encore entre Virgile et Dante, Pindare, Sapho, Horace, Ovide, Boccace, Sannazar, l'auteur à présent peu connu du grand poème latin Departu Virginxs, Pétrarque et sa Laure vêtue en Corine. La tradition rapporte qu'après avoir mis une lyre dans les mains d'Apollon, Raphaël substitua un violon à l'instrument antique ; et, pour expliquer cet anachronisme volontaire, on dit qu'il voulut ainsi flatter Léonard, qui, devenu vieux, s'était épris de passion pour le violon dont il jouait avec succès. Peut-être Raphaël a-t-il voulu simplement mettre Apollon d'accord avec les anges et les chérubins chrétiens, qui, dans tous les tableaux italiens de la Renaissance, depuis Cimabuë et Giotto, se servent, non de lyres ou de harpes, mais de violons, pour exécuter les célestes concerts.
Vis-à-vis du Parnasse, au-dessous de la fenêtre, est le tableau de la Jurisprudence, que représentent allégoriquement les trois vertus compagnes de la justice, noblement groupées dans une composition pleine de «.grandeur et de charme; et , pour que rien ne manquât à cette salle, témoin de ses débuts à Rome, dont Raphaël voulut être l'unique décorateur, il y a peint jusqu'aux compartiments du plafond. Les quatre figures de la Tholoaie, de la Philosophie, de la Poésie et de la J urisprudence, rappelant toute la simplicité, toute la noblesse du style antique, resteront les inimitables modèles de l'allégorie sérieuse.
Caméra di Eliodoro, tel est le nom de la troisième