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fine et charmante, deux Saintes Familles, dignes du même éloge, une Sainte Lucie, qui me ferait repentir d'avoir dit précédemment que Garofalo n'avait pas le style aussi grand que son émule et contemporain Mantegna ; enfin une fierge dans la gloire, au-dessous de laquelle s'étend un charmant paysage, où deux Franciscains se promènent en causant. Il est impossible de faire, dans sa manière, une œuvre plus soignée, plus délicate, plus remplie de charme. Près du Ferrarais, une très belle Sainte Famille de Mantegna soutient l'honneur du Padouan. Les écoles de Florence et de Rome n'ont, au Capitole, qu'une Présentation du Christ au Temple , attribué à Fra Bartolommeo, et digne de ce maître sévère; un ouvrage du Pérugin, dont je n'ai pas gardé le nom, car il a peu d'importance ; trois compositions très animées et très estimées de Pierre de Cortone, V Enlèvement des Sabines, le Sacrifice d'Iphigénie et la Bataille d'Arbelle; enfin le portrait de Michel-Ange par lui-même. Ce dernier ouvrage, dont quelques critiques ont nié l'authenticité, me semble de la main du maître, et rappelle fort bien, par le travail du pinceau, la Sainte Famille et les Parques de Florence. Michel-Ange y est plus âgé que dans son portrait degV Ujfizt, et la vieillesse a rendu encore plus dur, plus sombre, plus morose ce visage que la nature n'avait pas fait beau, et qu'un accident fit presque difforme. On sait que, dans une querelle d'école, son rival Torregiani lui avait brisé le nez à coups de poings.
A vaut de passer aux Vénitiens, je citerai un Mariage de sainte Catherine, attribué par les uns à Corrége, par les autres à Garofalo. Je crois que ces derniers ont raison, et que le titre du tableau a trompé les premiers. Nous trouverons celui de Corrège, du même nom , au musée degli Studi, à Xaples. Titien a trois ouvrages au Capitole : le Baptême du Christ, où il a placé son portrait vu de proûl, la Femme adultère, la plus belle et la plus vigoureuse répé-
tition de ce sujet qu'il a plusieurs fois traité, en le variant avec bonheur, et sa célèbre Ogure allégorique de la Vanité. On a placé ce dernier tableau, avec une autre figure allégorique non moins célèbre, quoique inférieure de tout points, — la Fortune, de Guide, — dans un de ces cabinets secrets et réservés, qui ne sont, endéûnitive, ni réservés pour les uns, ni secret pour les autres, et où pénètre aisément tout le monde. Ces cabinets n'ont donc d'autre résultat que de faire naître devant ces nudités , d'ailleurs fort innocentes, des idées que l'on n'aurait point en les rencontrant dans la galerie publique. Le même scrupule puéril a fait mettre à part, au musée de Naples, les Uanaë de Titien et de Véronèse. Mieux avisés, les Florentins ont placé au beau milieu de la Tribuna, la plus visitée des salles de leur galerie, les deux Vénus de Titien. Je ne sais pas ce que les mœurs ont pour cela perdu à Florence, ni ce qu'elles ont gagné à Rome et à Naples. Un Saint Nicolas de Bari, du vieux Bellini, et son portrait, par lui-même; une noble et vigoureuse Sainte Famille, de Giorgion ; une répétition très belle et très précieuse du fameux Enlèvement d'Europe, que Paul Véronèse a peint dans le palais des doges, à Venise ; une Madeleine y de Tintoret; et une Bethsabée, de Palma le vieux, complètent la part des Vénitiens dans le musée du Capitole.
Celle des Bolonais est la plus importante parmi les diverses écoles d'Italie. Outre les grandes compositions de Guerchin, et la Fortune de Guide, déjà citées, il faut compter d'abord quelques ouvrages des trois Carraches, une Charité d'Annibal, une Sainte-Cécile de Louis, et une répétition de la Communion de saint Jérôme d'Augustin. Il faut compter ensuite, de Dominiquin : la Sibylle de Cumes , répétition variée de celle qui est à la Galerie Borghèse, et qu'elle n'égale point. — De Guide : un excellent Saint-Sébastien, Polyphtme, le Saint-Esprit, et quelques
ébauches. — D'Albane : une Madeleine et la Naissance de la Vierge, composition aussi considérable que celles du musée de Bologne, rare aussi dans l'œuvre du maître, et qui a mérité, par ses qualités éminentes, le voyage de Paris. Il faut encore rattacher à cette école une Sainte-Barbe , à mi corps , que les uns attribuent à Dominiquin , d'autres à son maître Annibal Carrache.
Les écoles étrangères sont faiblement représentées au Capitole. Je ne me rappelle, pour la française , qu'un Christ enfant devant tes Docteurs, par le jeune Valentin, qui a donné, dans cet ouvrage, un digne frère à son grand tableau du Vatican, et le Triomphe de Flore , par Poussin. Cette composition vaste, mais froide, n'est que la répétition de celle que nous avons au musée du Louvre, et même fort affaiblie dans l'exécution.
Les Espagnols n'ont qu'un seul portrait, celui d'un homme inconnu, mais il est de Velazqucz, et authentique , ce qui veut dire excellent. Les Flamands aussi n'ont qu'un tableau de Rubens, Romulus et Rémus, que son sujet, sans doute, a fait choisir pour cet emplacement. La louve est le personnage qu'on y admire le plus; encore est-elle, peut-être, l'ouvrage de Sneyders, qui a peint presque tous les animaux des tableaux de Rubens.
Dans celte brève et rapide revue, j'espère n'avoir omis aucun des importants objets d'art, soit anciens, soit modernes, que possède, au milieu d'une infinité d'autres, la riche héritière de la Rume des Césars et de la Rome des grands papes. Nous pouvons partir pour Naples.
KAPLES.
Jusqu'ici, dans tous les musées que nous avons parcourus de Milan à Rome, nous n'avons trouvé que les œuvres des modernes, et, parmi celles des anciens, que les œuvres de leurs statuaires. A Naples va nous apparaître uu élément nouveau, plein d'intérêt, de charme, et d'un prix inestimable, Nous allons trouver quelques débris, quelques échantillons de la peinture antique ; et si nous déclarons que les peintres de la Grèce égalèrent ses sculpteurs et ses architectes, SQit citoyens de leur pays encore libre, soit transplantés à Home après la conquête, nous pourrons justifier cette assertion, non plus par de simples analogies, en faisant observer que la peinture occupait dans l'estime des anciens la même place qu'elle occupe , au milieu des autres arts, dans l'estime des modernes, et que Phidias, Praxitèles, Poiyclète, ou bien Ictinus et Callicrates, n'ont pas laissé des noms plus grands que ceux d'Apelles, de Zeuxis, de Parrhasius ; nous aurons à fournir des preuves matérielles, nous aurons à comparer des objets palpables, et nous pourrons déclarer en pleine connaissance de cause que les Grecs ont porté à la même perfection les trois grands arts qu'on a toujours appelé beaux, par excellence, chez toutes les nations.
Il y a, comme on sait, justement un siècle que le hasard fit découvrir les restes d'Herculanum, ensevelis sous la lave depuis l'aimée 79 de l'ère chrétienne, lorsque le Vésuve ,
qu'on croyait un volcan éteint, se ralluma tout-à-coup par celte terrible éruption qui engloutit trois villes et leur territoire. Ce fut en 1748, que Charles III, alors roi de Naples, avant d'aller occuper le trône d'Kspagne, fit commencer les fouilles. Mais, bien qu'elles eussent été couronnées d'un plein succès, puisque l'on trouva tout d'abord, et dans un seul temple, une foule d'objets d'art du plus haut prix, tels que les Batbus, la Minerve , le Faune dormant, le buste de Sènèque> etc. , ces fouilles furent bientôt abandonnées. Elles étaient trop difficiles et trop coûteuses, car Herculanum gît sous un bloc de lave durcie de soixante pieds d'épaisseur. Au contraire, l'ancienne Pompeïa, que Ton découvrit presque à la même époque, et dans laquelle on avait même fait quelques travaux antérieurs pour utiliser les eaux d'un petit canal qui la traverse , n'est recouverte que par une mince couche de terre et de cendres qui n'a pas plus de quinze à vingt pieds, et qui n'offre à la pioche aucune résistance. Ce fut donc sur Pompeï que se tournèrent tous les effons. Mais les'premières fouilles furent mal dirigées et mal faites. Quand on creusait dans un endroit, on jetait les déblais à droite et à gauche, de façon que , pour découvrir une maison , l'on en couvrait d'autres à côté. Ce furent les Français, pendant l'occupation de Naples, qui donnèrent enfin aux fouilles une direction intelligente et sûre du succès. Avant tout, ils cherchèrent et marquèrent les murs de la ville ; puis, l'enceinte une fois bien déterminée, ils firent porter tous les déblais au dehors sur des terrains sans valeur. Ensuite, au lieu de piocher de côté et d'autre, et tout à fait au hasard, ils suivirent, dans le travail des fouilles, les rues qui se rencontraient successivement, de manière à pouvoir avec certitude achever, dans un temps suffisant, l'ouvrage de l'exhumation de la ville entière. Leur continuateur, l'architecte Pietro Biauchi , a suivi ces sages errements avec persévérance et habileté. Par ses soins, le percement de la rue dite de la Fortana doit
LES MUSÉES D il A LIE.
être à présent terminé, et le visiteur pourra désormais traverser Pompeï depuis la porte des tombeaux jusqu'à celle dont j'ignore encore le nom, — car elle n'était ni trouvée ni nommée Tannée dernière, — non pas à pied , non pas en litière, comme un patricien romain, mais dans un bon carrosse moderne, en suivant les ornières tracées jadis sur les dalles des rues par les chars des anciens habitants (1).
Les premiers débris que Ton rencontre, en arrivant à Pompeï, sont ceux de l'amphithéâtre ou cirque, c'est-à-dire du local destiné aux spectacles en plein air, les combats des gladiateurs, les chasses, les naumachies, etc. Cet amphithéâtre n'est ni vaste ni riche. Pouvant contenir au plus dix à douze mille personnes, il est simplement creusé dans la terre, et ses gradins de pierre sont appuyés sur un talus de gazon. Quand on a vu le Colysée de Rome, ce cirque gigantesque, qui portait cent mille spectateurs autour de son arène, sur quatre étages de portiques, on comprend, au premier coup d'œil jeté sur son humble amphithéâtre, que Pompeï n'étaît qu'une petite ville, une vraie bourgade, où nous logerions à peine une sous-préfecture. C'est ce qu'il ne faut jamais perdre de vue lorsqu'on examine et qu'on juge les objets d'art exhumés de ses décombres. Supposez que, dans l'Europe actuelle, une ville de dix mille âmes, à cinquante lieues de sa capitale, soit engloutie tout à coup, et qu'on la retrouve au bout de dix-huit siècles. Les hommes de ce temps pourraient-ils, en ne parlant que de la peinture, y trouver des décorations d'intérieur capables de leur faire apprécier sainement les tableaux qui font l'honneur des galeries de Rome, de Paris, de Madrid, de Dresde ou de Londres? non certainement. Il faut donc juger par analogie, et établir entre l'excellence des œuvres d'art une espèce de règle de proportion , comme entre la mesure
(1) J'écrivais ceci en Depuis cette époque M. Bianchi est mort, et je ne sais qui est chargé de continuer son œuvre.
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de Pompeïa et celle de la grande Rome des premiers César?, Cependant cette petite bourgade romaine, dont le tiers à peine est sorti de la cendre, a déjà livré de nombreuses richesses. Jusqu'à présent tous les objets qu'on en tirait étaient portés à Naples, dans les salles du musée dtgl'i Studi consacrées aux antiques, et là, rangés suivant leur nature. On y portait jusqu'aux fresques (ou du moins ce qu'on appelle ainsi), arrachées par lambeaux aux murs des maisons, et que l'on encadrait pour en faire des espèces de tableaux. Mais un récent décret, sollicité par M. Bianchi, vient d'ordonner que désormais ces peintures romaines fussent conservées dans les lieux mêmes où elles seront découvertes. Un tel ordre est parfaitement raisonnable ; tous ces objets antiques, les peintures surtout, perdent à être enlevés de leur place et transportés dans nos habitations modernes; d'un autre côté, l'enlèvement de ces objets nuit aux habitations qu'ils décoraient et dont on dépouille ainsi jusqu'aux ruines. Le musée de Pompeï doit être dans Pompeï, ou plutôt doit être Pompeï même.
C'est en vertu de ce décret que l'on a laissé à sa place, je veux dire dans le triclinium ou salle à manger d'été de la maison du Faune, dont elle est tout simplement le pavé, la fameuse mosaïque qui représente l'une des victoires d'Alrxan • dre contre les Perses, probablement la Bataille d'Issus. Kilo fut découverte en 1831 par M. Bianchi, auquel j'ai ouï dire qu'en trouvant ce trésor, il fut saisi d'une joie si vive, que, pendant plus d'un mois, il resta dans un véritable accès de folie. La population de Naples partagea son allégresse, son admiration , son vertige. L'on allait par troupes, et comme en procession , visiter cette précieuse relique, aujourd'hui bien abritée sous un toit et des vitrages que supportent les débris de l'antique maison romaine, et protégée ainsi contre les entreprises des voyageurs non moins tjue contre les injures dq ciel. Elle est devenue à Naples un véritable objet de mode. On la grave, on la lithographie, on la reproduit, en propor-
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tions réduites, sur des plaques de porcelaine, sur des vases de terre cuite faits en imitation de vases étrusques ; on la brode sur des canevas, on l'imprime sur des étoffes. Dans l'introduction de cet écrit (1), et en la collationnant , pour ainsi dire, avec le récit de Quinte-Curce, qu'a également suivi Lebrun lorsqu'il a traité le même sujet, j'ai donné une description détaillée de cette mosaïque justement célèbre et d'un prix immense pour l'histoire de l'art; car, ne pouvant être que la copie d'un tableau, et probablement de l'un des tableaux grecs portés à Rome après la conquête, elle est, sans contredit, le plus curieux, le plus complet, le plus magnifique fragment qui nous soit resté de la peinture des anciens.
On peut ranger en trois classes les objets extraits de Pompeï et déposés au musée de Naples : les statues de bronze ou de marbre, et généralement les ouvrages de sculpture, que nous trouverons, avec une foule d'autres, dans les salles des antiques; les curiosités réunies dans ce qu'on appelle le Musée des petits bronzes; enfin les fragments de peinture.
Sans entrer précisément dans notre sujet, on peut dire que les curiosités entrent , du moins en grande partie , dans le domaine de l'art. Tels sont, par exemple, les objets du culte , autels , trépieds , tables des sacrifices , urnes funéraires, coupes de libations; tels sont généralement tous les objets de métal , comme les chaises curules en bronze , les armures , les boucliers ciselés , et principalement les bijoux , faits d'un or très pur. Parmi les dix-sept personnes trouvées dans les caves de la maison de Diomède , hors de la porte des Tombeaux, celle qu'on nomme la femme de Diomède était encore debout contre la muraille, où son empreinte est marquée, parée de ses vêtements, de ses joyaux, et portant à la main une bourse pleine de monnaie. Dans une autre maison l'on a trouvé toute l'argenterie d'une dame romaine, des
(1) P.igos 4 et suiv.
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cuillers assez semblables aux nôtres, sauf que le manche est moins courbé; des fourchettes à un seul bec, véritables poinçons ; des plats , des assiettes , des coupes , des vases à boire, entre autres les deux admirables vases d'argent ciselé représentant, l*un un centaure, l'autre une centauresse, que l'on prendrait, à leur forme, pour des ouvrages de la Renaissance , et que l'incroy ble finesse du travail ferait attribuer aux premiers artistes florentins , à Ghiberti, à Benvenuto Cellini. On voit , dans cette collection de bijoux^ des pendants d'oreilles ressemblant à ceux de nos dames , mais dont le poids serait bien lourd , s'ils n'étaient, la plupart, en or soufflé. On y voit aussi de petits diadèmes, des anneaux, des bracelets de diverses formes, presque toujours élégantes et ingénieuses; quelques-uns, par exemple, imitent des serpents par le mouvement autant que par l'aspect. On a égalemement trouvé , dans la boutique d'un marchand, toute une collection de couleurs antiques; dans une autre, une fabrique de savon; ailleurs, des morceaux de toile d'amiante assez grands pour donner une idée complète de cette singulière étoffe de pierre , qui, ne brûlant point , servait à envelopper les corps que l'on brûlait , pour en recueillir les cendres; ailleurs des instruments de chirurgie et de pharmacie , des instruments de musique , parmi lesquels s'en trouvent quelques-uns dont l'usage est difficile à deviner ; ailleurs, des débris de vêtements, un filet à pêcher, des dés pipés, du fard, des balances vérifiées et marquées par l'édile, des amphores avec leurs bouchons de liège, du pain , de la viande dans une casserole, des débris de pâtés, des œufs, des raisins secs, des olives, des caroubes, et tant de petites lampes en terre cuite, qu'on en porte le nombre à plus de trente mille.
Arrivons aux fragments delà peinture antique. Les principaux ornements des maisons romaines, — outre les colonnes de Y atrium, du triclinium et du portique , outre
les fontaines , les statues de marbre ou de bronze et les mosaïques qui décoraient les jardins , — étaient les peintures à fresque , dont tous les murs intérieurs des pièces occupées par les maîtres se trouvaient revêtus, comme ils le sont encore aujourd'hui dans les provinces méridionales de l'Espagne et de l'Italie , et que nous avons remplacées , dans le Nord, par des tapisseries ou des papiers de tenture. On les appelle fresques par habitude et sur l'apparence , car ce ne sont pas précisément des fresques , semblables à celles des artistes modernes , qui remplissent tous les temples et tous les palais de l'Italie , faisant corps avec la muraille; ce sont plutôt des peintures à la gouache, faites sur un enduit préparé qui ressemble à du stuc. En effet, on les enlève aisément, en lavant ou frottant les couleurs , sans nuire à cet enduit sur lequel elles sont simplement appliquées. Les peintures , au moins celles de décoration , ressemblent donc davantage aux peintures que l'on fait aujourd'hui sur un enduit de cire, et qui remplacent les fresques de la Renaissance, en laissant à l'artiste l'avantage de pouvoir retoucher son ouvrage à loisir, comme s'il peignait sur la toile ou le bois.
Les fragments de toute espèce rassemblés au musée degli Studi s'élèvent à plus de quinze cents. Il ne faut pasoublier, quand on les visite, que ce ne sont point des œuvres de haute peinture, comme l'étaient les tableaux des maîtres renommés, comme pouvaient l'être encore les fresques des palais de Rome. Ce n'est rien de plus que le badigeonnage intérieur des maisons d'une bourgade à cinquante lieues de la grande cité. Il ne faut pas les comparer non plus à quelques beaux objets de sculpture trouvés dans les ruines de Pompeï, comme l'admirable petit Faune damant, qui a donné son nom à la maison de la mosaïque. Ces objets pouvaient être facilement apportés de Rome ; tandis que la peinture, ou plutôt la mise en couleur des murailles d'appartements n'était guère que l'ouvrage des artistes du cru, ou tout au plus des villes voisines,
ISAPLES.
un peu plus considérables que Pompeï, telles que Parlhénope,Puteolumou Cumes. Nous distinguerons aisément les morceaux en petit nombre venus du dehors, comme des tableaux ou des statues, et dignes aussi d'appartenir à l'art
Les fresques du musée de Naples, puisqu'il faut les appeler ainsi, comprennent à peu près tous les sujets que peut traiter la peinture. Elles représentent des traits d'histoire, des événements mythologiques, des paysages, des marines, des animaux, des fruits et des fleurs, des costumes, des ornements d'architecture, ces autres ornements mêlés qu'on a nommés depuis arabesques, et jusqu'à des caricatures. On y trouve généralement de la naïveté, de la grâce, une expression vive et vraie, et, comme dans tous les ouvrages de métier, plutôt l'éclat de la couleur que la sévérité du dessin. Parmi les plus importantes, il faut distinguer Thésée ayant tué le Centaure , le Sacrifice d'/phigénie, Hylas enlevé par les nymphes, Achille livrant Briséis aux hérauts d'Agamemnon, Agamemnon conduisant Chriséis au navire, Y Education d'Achille par le centaure Chiron, Oreste et Pylade, Médée prête à tuer ses enfants, Vénus dans sa coquille, le sujet singulier et scabreux qu'on appelle le Marché d'amour y etc. Toutes ces compositions — que, sans les connaître, les modernes ont souvent répétées, même la dernière, maintes fois traitée par les Flamands — se recommandent par la noblesse, la vigueur et le bon goût. On y sent toujours ces qualités simples et fortes qui rappellent la poésie d'un autre âge, et que nous nommons V antique. Une autre grande fresque, dont l'ordonnance est un peu confuse et l'exécution assez grossière, où se trouvent Cérès, Proserpine, Hercule, Thélèphe nourri par une biche, l'aigle de Jupiter, un lion et quelques autres personnages ou animaux, est remarquable néanmoins par cette circonstance que Proserpine porte de grandes ailes comme celles que les artistes du moyen âge ont données aux anges chrétiens.
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Mais, selon moi, de tous les débris de l'art antique dont les fouilles de Pompeï ont doté le musée de Naples, il n'en est pas de plus précieux que deux simples dessins au trait, faits avec une sorte de crayon rouge sur des plaques de marbre blanc. Tous deux appartiennent au genre de tableaux nommés monochromes, ou d'une seule couleur, pour lesquels on employait un rouge venu des Indes que Pline appelle cinabris indica. L'un, très bien conservé, représente Thésée tuant le Centaure ; l'autre, plus altéré, un Groupe de dames jouant aux osselets. Ces deux compositions ne sont certainement pas l'ouvrage des peintres-décorateurs de Pompeï; comme les beaux morceaux de sculpture, elles doivent être venuesau moins de Komc,peut-être de la Grèce. Dansl'uncct dans l'autre, le dessin, très savant, est d'une pureté, d'un fini remarquables, non-seulement bien supérieur à celui dés fresques proprement dites, qui brillent davantage par la couleur encore vive et belle dans la plupart, mais vraiment digne des artistes les plus sévères de l'école raphaëlesque. C'est un noble et curieux échantillon de ce qu'on peut appeler l'art de la peinture dans l'antiquité (1).
Les paysages et les marines sont précieux par les détails qu'ils rappellent. La perspective y est assez bien étudiée, assez exacte, quoique un peu comprise à la manière de celle des Chinois, dont il ne faut pas regarder les ouvrages horizontalement, mais de haut en bas, comme si le spectateur était élevé sur une éminence. Les animaux, les fruits, les fleurs, sont finement touchés et retracés avec une grande exactitude. Je me rappelle une caille blottie sous des épis : on dirait qu'elle va s'élancer et prendre son vol. Quant aux
(1) Canova semble avoir imité le premier de ces dessins dans son Thésée vainqueur du Centaure dont le modèle est à l'Académie des Beaux- Arts de Venise , et la statue au Volksgarlen de Vienne.
arabesques, à qui Pou a depuis donné ce nom à cause de leur ressemblance avec les dessins architectoniques des Arabes, ce sont absolument celles des bains de Titus, celles des caucombes païennes, celles que Ton imite encore partout, c'està dire ces petits dessins légers et capricieux où s'ajustent, se mêlent et s'entrelacent mille objets réels ou composés. Enfin les caricatures , assez comiques , même à présent, sont formées de ces petits personnages que nous nommons grotesques, dont la tête est énorme, le corps moindre, les extrémités très petites. Ceux de nos artistes qui, les premiers, firent en ce genre des dessins ou des statuettes, croyaient peut-être inventer quelque chose ; ils ne faisaient encore que copier les anciens. Cependant il est bon de leur remettre en mémoire un point qu'ils ont oublié. Souvent, dans ces grotesques de Pompeï, les jambes et les bras sont inachevés, de façon que les personnages ont l'air de marcher sur des pieux, et d'avoir pour bras des nageoires, ce qui sert à les rendre encore plus ridicules et plus divertissants. Au reste, les artistes anciens affectionnaient les sujets comiques pour décorations d'intérieur. Plusieurs des mosaïques recueillies au Musée représentent aussi des scènes de comédies, deux, entre autres, fort délicates, signées du nom de Dioscoride de Samos. m
line chose étonne, lorsqu'on examine avec tant de curiosité, de plaisir et souvent d'admiration, ces saints vestiges de l'art ancien : puisqu'il est d'usage de faire mouler en plâtre, pour nos Musées et nos Écoles, les chefs-d'œuvre de la statuaire antique dont nous ne pouvons posséder les originaux, puisqu'on envoie copier les fresques de Michel-Ange et les tableaux de Raphaël, comment l'idée ne vient-elle pas aux ordonnateurs des Beaux-Arts de faire aussi copier la grande mosaïque de Pompeï et les principales fresques du musée de Naples? Croit-on que cet ouvrage serait moins intéressant, moins utile pour l'histoire et les progrès de l'art? De plus, il
ne serait pas, je pense, fort difficile, et la réussite m'en paraît certaine, si l'artiste auquel on confierait un tel travail y mettait encore plus de conscience que de talent, s'il consentait à se faire l'humble et religieux traducteur des artistes romains. Je pense aussi que les peintres et les archéologues trouveraient à consulter ces simples traductions un égal intérêt, une égale utilité.
Nous n'avons pas fini avec les curiosités antiques du musée de Naples. On y trouve encore tous les camées de l'ancienne collection Famèse, au nombre d'environ onze cents. Il y en a d'extrêmement précieux , entre autres un Auguste, un Jupiter, des chars, des centaures; la représentation, en trois fragments, du groupe appelé le Taureau Famèse, que nous trouverons au musée des marbres, et enfin la fameuse tasse d'agate-sardoine appelée Tazza Farnesiana, morceau unique au moude par la dimension et le travail. Elle fut trouvée, dit-on, au seizième siècle, dans les ruines d'une villa de l'empereur Adrien , par un soldat de l'armée du duc de Bourbon qui assiégeait Rome; le pape Paul III, de la maison de Farhèse, en fit plus tard l'acquisition. Ce camée, fait d'une seule pierre, n'a pas moins d'un pied de diamètre ; sa partie extérieure et convexe représente l'égide ou bouclier de Jupiter, portant à son centre la tête de Méfluse, enveloppée de serpents. Par malheur, en voulant faire de ce camée une tasse, ou coupe h boire, on a dû y ajuster un pied, et l'on a percé le visage de la Gorgone. Dans sa partie intérieure, ou concave, les graveurs romains ont figuré une scène assez vaste, où se trouvent groupés sept personnages et un sphynx. Ce sujet a fort exercé les antiquaires, qui l'ont à l'envi commenté. Maffei et d'autres y ont vu l'apothéose d'un guerrier ; Visconti une allégorie égyptienne. D'après ce dernier, le vieillard à droite, tenant la corne d'abondance, serait le Nil personnifié ; le guerrier, debout au centre , qui porte la chlamide et l'arc, serait Horus appuyant sa main stir la me*
NÀPLES.
sure du Nil; la femme assise sur le sphynx, la déesse [sis; les deux jeunes filles à demi nues, les Nymphes du fleuve; et les deux figures aériennes voltigeant au-dessus du tableau, les vents Étésiens, dont le souffle régulier rendait toute TÉgypte féconde.
Une autre collection précieuse est celle des Verreries (Fetri antichi) ; là, mille à douze cents objets de verre, vases, bouteilles, gobelets, etc. , venus, pour la plupart, des fabri- % ques d'Égypte, attestent, non seulement que les anciens connaissaient et employaient le verre (ce que Ton a longtemps mis en doute, bien que Pline raconte la découverte fortuite, faite en Phénicie, de cette substance dont parlent Job et les Proverbes), mais encore qu'ils savaient le travailler de toutes façons, par la couleur et la ciselure. Cette collection le cède toutefois, en prix et en intérêt comme en nombre, à celle des vases peints, dont le musée degli Siudi renferme environ deux mille cinq cents, répartis dans dix salles.
J'ai déjà fait remarquer précédemment que le nom de
* vases étrusques leur est très improprement donné, puisque la plupart furent trouvés et avaient été fabriqués fort loin de l'ancienne Étrurie. Ceux de Naples, principalement, seraient ainsi fort mal nommés, car ils appartiennent tous aux contrées de l'Italie méridionale qui formaient jadis la Grande- Grèce. Le plus grand nombre est de l'espèce appelée vases de Nola, de toutes la plus précieuse par l'étendue et la beauté de la composition , la finesse du dessin et surtout la vivacité des couleurs. On reconnaît sur-le-champ un vase de Nola au noir net et luisant, au noir de jais qui en compose le fond, et
' au beau rouge de brique dont sont peintes les figures, qui tranchent vivement sur ce fond obscur. Il serait trop long d'indiquer les sujets qu'ils représentent, et qui sont d'ordinaire des combats, des jeux guerriers, des sacrifices, des funérailles; j'indiquerai seulement les plus célèbres de la collection : le vase appelé de Locres, où les uns ont vu le Prix
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de la beauté, d'autres la personnification du Plaisir honnête; le vase de Pœstum qui montre Hercule aux Hespérides; l'urne funéraire trouvée dans les ruines de Cartilage, et remarquable par cette circonstance, qu'on y a gravé des caractères non avant mais après la cuisson; enfin les trois grands et magnifiques vases de Nola, dont l'un porte le nom de Cassandre, tandis que les autres représentent Y Incendie de Troie et uue Orgie de Bacchantes autour de la statue de leur dieu.
Il y aurait à citer encore, parmi les intéressantes curiosités 0 du Musée de Naples (outre les monuments égyptiens, et, parmi eux, quatre momies bien conservées), les Papyri antiques trouvés, en 1753, dans les ruines d'Herculanum : ils sont au nombre de quatre mille sept cent- trente rouleaux ou volumes. Depuis ce temps jusqu'à nos jours, on est parvenu, à force d'adresse et de patience, en employant les procédés du P. Antonio Piaggio, à dérouler près de trois mille fragments, sans rien trouver toutefois de bieu important pour la littérature ou l'histoire. Mais cet objet, qui appartient plutôt aux bibliothèques qu'aux musées, est du ressort des érudits.
Je ne ferai aussi que mentionner brièvement le cabinet des objets réservés, peintures à fresques, vases étrusques, ouvrages de bronze, etc., dont le jjombre est assez grand, et la visite assez curieuse. Sous le rapport de l'art, on y remarque principalement un trépied formé de trois Satyres, le groupe d'un Faune et une chèvre, un autre groupe où l'on voit un Satyre apprendre à un jeune homme l'usage du siphon, enfin le beau sarcophage Fai nèse, qui représente une initiation bachique. 11 est temps d'arriver aux galeries de la siatuaire et de la peinture.
Nous avons vu successivement presque chacun des divers grands musées d'Italie remporter sur les autres par quelque
branche de Part, soit ancien, soit moderne. Ainsi, tandis que la galerie degV Ufftzi, à Florence, possède la plus complète collection d'empereurs romains, de médailles de différents âges, de portraits d'artistes modernes, et de dessins originaux, le Vatican et le Capitole réunissent le plus grand nombre de statues, de bas-reliefs et de sarcophages antiques. Naples n'a pas seulement ses peintures et ses mosaïques de Pompeï, d'Herculanum, de Stabia, ses verreries, sespapyri, ses vases de Nola, ses curiosités de toutes sortes qui la placent hors de ligne sur chacun de ces points; son Musée est encore le premier par le nombre et l'importance des bronzes.
Comme il les doit aux trois mêmes villes que les mosaïques et les fresques, chacun des objets de la salle des bronzes porte l'une des lettres P, E, S (Pompeï, Ercolano, Stabia), pour indiquer son origine. On y compte environ cent figures. Les plus célèbres sont : le petit Faune damant ; vrai bijou, vrai chef-d'œuvre de grâce, d'aisance et de légèreté; le Mercure assis, qui appartient saus doute à la meilleure époque de la sculpture grecque; le Faune dormant, le Faune ivre, penché sur son outre et faisant claquer ses doigts; un Néron Drvsus, remarquable surtout par la noblesse de ses draperies ; V Hercule enfant qui élouH'e le serpent ; la figure appelée Sénèque, celle appelée Saplio , celle appelée Platon, dont la chevelure est si finement travaillée; un Cheval, resté seul, dit-on, du quadrige dont il faisait partie ; enfin uue admirable Tête de cheval de colossale grandeur.
La partie du musée degli Studi qui renferme les antiques de marbre, se compose de deux portiques extérieurs, trois portiques intérieurs, sept galeries et un cabinet. Le nombre total des statues, statuettes et bustes, s'élève à cinq cents. Comme d'habitude, je désignerai rapidement les plus fameux, ceux qui méritent le plus d'être cherchés dans la foule et soigneusement observés, en commençant par les portiques.
II faut citer d'abord les neuf statues de la famille Balbus, le père, la mère ? le fils et les trois filles, trouvées ensemble dans le théâtre d'Herculanum, ville dont cette famille avait le protectorat. Il y en a trois, dont une équestre, du proconsul Marcus Nonius Balbus. Cette dernière et la statue également équestre de son fils sont très belles, très* curieuses. Les deux chevaux marchent l'amble, c'est-à-dire lèvent, en trottant, les deux jambes du même côté : circonstance singulière, et qu'on ne trouve, je crois, dans nulle autre statue équestre de l'antiquité ou des temps modernes. Celle de Balbus fils, qui se trouvait alors à Portici, eut la tête brisée en 1799 par un boulet français; on a refait adroitement une nouvelle tête en imitant les débris. Les meilleures des autres statues de la même famille sont celles de Balbus père, portant len° M, et de Ciria, sa femme, représentée en Polymnie. Nous les avons citées les premières, non-seulement parce qu'elles ont, pour la plupart, un grand mérite d'exécution, mais encore parce que leur réunion les rend plus curieuses, et que, placées comme des divinités tutélaires dans le théâtre d'une ville assez importante, elles font bien connaître la haute position qu'occupaient alors les familles patriciennes, qui avaient pour clients des populations entières.
En revenant au reste des statues réunies dans les trois portiques, et sans nouJ occuper à présent d'autre chose que du mérite des œuvres, nous signalerons d'abord à l'attention des amateurs Y Apollon au Cygne, statue de laquelle AVinckelmann a dit qu'elle est la plus belle parmi les statues d'Apollon, et que sa tète est le comble de la beauté humaine; le Ganymède enlevé par VAigle^ groupe charmant, où l'on admire une expression bien sentie, même clans l'aigle, auquel l'artiste romain a su donner la pensée et le dxm de l'exprimer ; deux bustes de Minerve, l'un grec, de la collection Farnèse, reconnaissable aux tresses de ses cheveux divisées et renées sous le casque à cimier; l'autre romain, tiré
d'Herculanum , remarquable par cette circonstance que l'égide, au lieu d'être gravée sur la poitrine, occupe le frontal du casque ; le Faune portant le petit Bacchus à cheval sur ses épaules; une Agrippine de Germanicus, que "Winckelmann juge la plus belle des trois Agrippines les plus renommées; une statue de Calignla qui fut trouvée en 1787, avec un Trajan, dans la vase du Garigliano, sur l'emplacement de l'ancienne Minturne, et très rare, parce qu'après la mort de cet illustre fou, le peuple détruisit toutes ses images; enfin, le célèbre groupe de Vénus et l'Amour que l'on nomme la Vénus de Capoue, et qui représente cette déesse victorieuse de ses rivales au concours du mont Ida. Bien que l'amphithéâtre de Capoue, où elle fut trouvée, ait été construit sous Adrien, c'est-à dire à la meilleure époque de l'art romain, cette Vénus est si belle qu'on la croit grecque et qu'on l'attribue soit à Alcamènc, soit à Praxilèles. Un antiquaire allemand, M. Millingen, suppose môme, en la comparant à notre Vénus de Milo, qu'elle en est l'original dont celle-ci ne serait qu'une copie mutilée.
Dans les six premières galeries, qui se nomment galeries de la Flore, des Marbres de couleur, des Muses, des Vénus, d'Alias ou des Hommes illustres et de V Antinous , on rencontre successivement , au milieu d'une foule d'autres morceaux de moindre importance : la Flore Farnèse, trouvée, avec Y Hercule, dans les Thermes de Caracalla, statue colossale, et cependant légère, animée, pleine de grâce; — le torse incomplet d'une statue de femme que les uns croient excellent jusqu'à l'attribuer à Praxitèles, tandis que les autres n'y voient que les débris d'une copie mal restaurée; — un Apollon Cytharède, figure demi-colossale, qui représente le dieu assis jouant de la lyre; cette statue, élégament drapée malgré l'extrême dureté de la matière, est toute de porphyre, sauf la tête, les mains et les pieds, qui sont de marbre blanc; — Mncmostjne la hidi-
cité, chastement enveloppée dans son voile et son manteau ; — un Amour, que Ton croit la copie du fameux Cupidon de Praxitèles; — une Vénus Gènitrix ; — un Méléagre % en rouge antique ; — un Dieu ou Prêtre égyptien, en basalte ; — V Atlas portant le monde, belle et vigoureuse figure , qui rend à merveille l'effort d'un homme pliant sous le faix, et curieuse encore pour la science , parce que le globe que soutient Allas est couvert de constellations, et peut devenir un précieux monument de l'astronomie des anciens; — les bustes d' Homère, d' Hérodote, de Socrate, de Platon, de Sophocle, d'Euripide, de Sénèque, etc.; l'Homère Farnèse, le Platon, l'Euripide, sont d'une beauté achevée, l'Hérodote, d'une grande antiquité, le Socrate , de cette laideur traditionnelle qui n'exclut pourtant ni l'intelligence ni la bonté; — un hermabicipe (1) des historiens Hérodote et Thucydide ; — un autre de deux philosophes, auxquels ou n'a point osé donner des noms arbitraires; — enfin l'admirable statue grecque, d'un auteur inconnu, appelée Aristide. Comme on n'a nul portrait reconnu du sage Athénien et que la statue ne portait poiut son nom inscrit sur la base, il est clair qu'en la nommant ainsi, on a cherché simplement une analogie, une probabilité. C'est bien là, en effet, l'homme calme, simple, bon, portant sur toute sa personne la sérénité de la vertu ; c'est bien le Juste. Cauova, qui avait pour celle statue merveilleuse une affection extrême, un sorte de culte, et qui venait l'admirer, l'étudier, chaque fois qu'il entrait dans le musée degli Studi, a marqué sur le plancher les trois places d'où Ton peut le mieux en embrasser l'ensemble et en comprendre toutes les beautés. C'est une indication très commode pour le spectateur, et qu'on fait bien de suivre aveuglément,
(1) C'est le nom que Ton donne à deux bustes réunis dos à dos connue les lûtes de Jauus.
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Il faut encore remarquer dans les galeries plusieurs basreliefs excellents, celui de Sept danseuses se tenant par la main, un Triomphe de Bacchus , Orphée retrouvant Eurydice , un Sature et une Bacchante qu'on aurait dû mettre aux objets réservés, et surtout le grand vase de Gaëte, dont les sculptures représentent Bacchus confie aux nymphes par Mercure. Ce beau vase, trouvé dans le golfe de Gaëte, fut longtemps enfoui comme une borne dans le sable au bord de la mer, où il servait aux mariniers du pays h amarrer leurs barques. On y voit encore la trace des cordes qui ont brutalement effacé et détruit une partie de ces fins ornements. Quant à la pièce appelée il Gabineito, elle renferme, parmi beaucoup de bustes et de statuettes et quelques colonnes en matières précieuses, le Faune (ou Bacchus) hermaphrodite y d'une exécution admirable , le groupe très curieux, bizarre et charmant de Y Amour jouant avec un dauphin, et la fameuse Vénus Callipyge, dont le mouvement explique son nom grec, assez peu facile à traduire dans nos langues honnêtes jusqu'à la pruderie. Tout le monde connaît, au moins par les copies moulées, cette statue fine, délicate et charmanle qu'on appelle avec raison et justice la rivale de la Vénus de Médicis.
Nous n'avons plus à parcourir que la grande galerie appelée du Taureau, où se trouvent, parmi une infinité d'inscriptions antiques, deux seuls morceaux de sculpture, mais ayant tout deux une grande importance et une grande renommée, Y Hercule et le Taureau Farnèse. h' Hercule fut trouvé, en 1540, sous le pontiûrat de Paul III Farnèse, avec la Flore précédemment citée, dans les Thermes de Caracalla. Des caractères grecs , inscrits sur sa base , annoncent qu'il est l'œuvre de l'Athénien Glycon. L'on n'en découvrit d'abord que le torse , et Paul III chargea Michel-Ange de remplacer les jambes qui manquaient. Mais le Florentin en
eut à peine achevé le modèle en terre cuite, qu'il brisa son ouvrage à coups de marteau, déclarant qu'il n'ajouterait pas même un doigt à une telle statue. Ce fui uu autre sculpteur, presque aussi célèbre et moins timoré, Guglielmo délia Porta, qui restaura l'ouvrage de Glycon. Un peu plus tard, les jambes furent trouvées dans un puits à trois milles des Thermes, et les Borghèse en firent présent au roi de Naples, qui put ainsi compléter à peu près la statue antique, à laquelle il ne manque plus que la main gauche. L'histoire de ce colosse , qui représente merveilleusement la force au repos , la force calme et noble , indique suffisamment son importance et sa beauté. Nous en avons une copie assez bonne dans le jardin des Tuileries.
L'énorme groupe à qui l'on donne le nom de Taureau Farnèse, fut trouvé dans le même temps que V Hercule, et dans les mêmes Thermes de Garacalla. Une famille entière de sculpteurs, le père et les deux fils, s'étaient réunis pour exécuter le Laocoon; deux sculpteurs grecs, Apollonius et Tauriscus , se réunirent aussi pour l'exécution du Taureau. C'est, en effet , le plus considérable ouvrage qui nous soit resté de la statuaire des anciens; c'est plus qu'un groupe, c'est une scène entière. Elle représente l'histoire de Dircé. Antiope, femme de Licius, roi de Thèbes, pour se venger d'un outrage qu'elle avait reçu de son mari à cause de Dircé, fit attacher celle-ci aux cornes d'un taureau sauvage par ses deux fils, Zetus et Amphion ; mais au moment où le taureau s'élançait, Antiope s'attendrit et pardonna. Voilà le sujet. Ces quatre personnages , ainsi que le taurean , sont plus grands que nature , et la base , qui est comme i& théâtre de cette scène, contient encore, sur ses bords et ses angles, un petit Bacchus, un chien, d'autres animaux et des plantes. Tout ce vaste ensemble fut sculpté, au dire de Pline, dans un seul bloc de marbre, long de quatorze palmes, haut de seize. Sa grandeur, unique parmi 9 les ouvrages du
MAPLES.
ciseau, suffirait sans doute à rendre importante cette immense composition de marbre; mais, bien que restaurée en plusieurs de ses parties, elle mérite aussi l'attention , l'admiration , par les beautés et la délicatesse du travail. Sans égaler , sous ce dernier rapport , le merveilleux Laocoon , le Taureau Farncse peut être rangé parmi les plus belles œuvres venues de l'antiquité jusqu'à nous.
C'est par la gravure , et maintenant aussi par la lithographie , que se répandent les ouvrages de la peinture, autant du moins qu'on peut les traduire en les privant de la couleur. Le moulage remplit le même office pour les ouvrages de la statuaire, et plus sûrement, plus complètement, puisque la copie , ainsi faite , a une précision mathématique , puisqu'elle reproduit , sinon la matière , au moins l'apparence de l'œuvre originale , et dans des proportions variées , dont chacun peut choisir la mieux appropriée à son local. Un procédé récemment découvert et d'une incontestable supériorité sur tous les autres , vient de porter à la perfection cette imitation des œuvres de l'art plastique. Le moulage a donc dès longtemps reproduit les beaux objets sculptés de tous les âges. Il n'y a point, par exemple, de statue un peu célèbre dans les galeries de Florence et de Rome qui n'ait été répandue par ce moyen facile. Naples seule offre encore à l'art du mou» leur un grand nombre de conquêtes. Tout le monde assurément connaît la Vénus Callipijge , et Y Hercule Farnèse ; mais ces deux chefs-d'œuvre , en y ajoutant même la Vénus de Capoue et V Aristide , ne remplissent pas toutes les salles du musée degli Studi. Il s'y trouve une foule d'autres excellents morceaux que les imitations n'ont point encore fait connaître hors de Naples. Chargé par M. de Rémusat , alors ministre de l'intérieur , de les signaler au département des Beaux-Arts, j'ai pu obtenir du savant et bienveillant directeur degli Sludi, M. Avellino , la note exacte des mor-
ceaux qui n'ont jamais été moulés (1). On trouve sur celte note, parmi les bronzes : le petit Faune dansant, le Faune ivre, le Faune dormant, le Mercure assis , le buste dit de Sénèque, etc. ; et parmi les marbres : les Balbus, statues équestres et en pied; la Flore Farnèse, le Ganymède enlevé par l'aigle, Y Apollon au Cygne, Y Apollon Cylharède, le Faune portant le petit Bacchus, les deux bustes de Minerve, le torse de femme de Capoue , Y Atlas portant le monde , Y Amour et le dauphin, l'autre Amour, qu'on croit copié du Cupidon de Praxitèles ; le Faune hermaphrodite, la Pudicité, les deux hermabicipes d'historiens et de philosophes , le vase de Gaëte , le bas-relief des Sept danseuses, etc. Je ne cite point le Taureau Farnèse, parce qu'il y a peut-être dans ce groupe immense des difficultés insurmontables pour le moulage ; mais on pourrait, je crois, en mouler séparément les meilleures parties. Il est bien à désirer que l'on s'occupe de nous faire connaître en France et d'une façon digne d'elles, ces ceuvres admirables, dont nous n'avons une imparfaite idée que par ces petites figurines en terre cuite que rapportent les voyageurs , et qui sont une des industries de Naples , comme les bronzes et les mosaïques sont des industries romaines.
Si riche en antiques de toutes sortes , le musée degli Studi n'a que fort peu d'ouvrages modernes , au moins en sculpture. Je ne crois pas qu'il y ait à mentionner autre chose qu'un buste de Paul III, par Michel-Ange , bien placé au milieu de cette riche collection Farnèse, et la statue colossal du roi Ferdinand I er , en Minerve , par Canova. Rien de plus grotesque que cette figure de vieillard avec son grand nez bourbonien , affublée du casque et de la tunique de Pallas. Caprice de roi, ou flatterie d'artiste , c'est un pauvre
(1) Ou du moins qui u étaient pas moulés en 1841.
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ot ridicule ouvrage, dont Canova, du reste, plaisantait luimême , et de fort bonne grâce.
Jusqu'à présent , malgré le nombre et la diversité des objets parcourus , nous avons pu procéder avec un certain ordre, parce que, divisés eux-mêmes par salles suivant leur nature , ces objets y sont rangés sans trop de confusion. Mais une fois arrivé à la galerie des tableaux, le visiteur s'égare, et tombe dans un vrai dédale , où nul fil conducteur ne peut plus le guider. On ne saurait se faire une idée du désordre qui règne dans cette galerie; c'est un pêle-mêle, un chaos, le tohu-bohude l'Écriture sainte. Il y a bien quelques bonnes ames , telles que les réviseur et censeur royal Marcello Perriuo, qui ont essayé de dresser un catalogue, et de classer même les tableaux par écoles, allemande , flamande, hollandaise, française, bolonaise, lombarde, florentine, vénitienne, romaine, napolitaine, etc. , etc. Mais, comme le Musée est divisé en deux parties à droite et à gauche du grand escalier, divisées elles-mêmes en plusieurs salles et cabinets, comme il subit chaque année un remue-ménage général, il arrive qu'aucun tableau ne se trouve dans la pièce et sous le numéro que lui assigne le livret , et que le visiteur se donne au diable en errant de salle en salle et de muraille en muraille , sans rien découvrir de ce qu'il cherche. Ce qui n'empêche pas les gardiens du Musée de vendre à tout venant la Générale guida de* foresteri in Napoli , sauf à déclarer loyalement, quand le livre est acheté, payé et coupé, qu'il ne peut plus servir à rien.
Ce petit désappointement, qu'on appellerait d'un autre nom partout ailleurs qu'à Naplcs, m'est arrivé comme à tant d'autres; mais j'ai moins regretté mes huit carlini dépensés à pure perte que de voir livrée à la confusion et au désordre une si belle , si riche , si précieuse collection. Il faut regretter aussi que les tableaux soient généralement moins bien
ïlk LES MISÉES D'ITALIE.
traités ou logés que les antiques , au musée dt gli Studi. La plupart des salles qui les renferment, tantôt trop étroites, tantôt trop profondes , ne donnent pas , même en plein été et sous le soleil de Naples, tout le jour, toute la lumière qu'exige la peinture. Il faut, pour être bien vu et bien apprécié, que, dans le Musée où il est suspendu, un tableau soit éclairé autant que dans l'atelier où l'a peint son auteur. Malheureusement ce n'est pas ainsi au musée de Naples; on pourrait se croire dans les petites salles de la National Gatlery de Londres , par un jour de brouillard, et ce défaut se fait sentir môme dan» certaines parties du grand salon appelé Galleria de J capi d" opéra , lequel réunit, comme la Tribuna de Florence, une quarantaine des tableaux de grands maîtres jugés les meilleurs parmi les six cents qui composent toute la collection.
C'est surtout au milieu d'une foule de tableaux dispersés sans ordre, et changeant incessamment de place, qu'il faut recourir à la division si simple et si commode que nous avons suivie jusqu'à présent, celle des écoles. Citons donc en premier lieu dix à douze tableaux, de ceux appelés gothiques, lesquels, appartenant à l'école mixte ou gréco-italienne, marquent le passage entre l'art bysantin et la Renaissance, c'està-dire l'émancipation de l'art italien. Quatre de ces vieilles peintures sur bois et en détrempe représentent la Vierge avec l'Enfant, presque toujours adorés par des saints ; une autre, la Mort, ou plutôt le Sommeil de la Vierge, comme disaient les Grecs du Bas-Empire ; d'autres , des saints , des évêques, un guerrier, etc. On ne regarde jamais sans respect ces premiers essais du grand art de peindre , qui cherchait alors à naître, à se développer, à croître librement. Plusieurs de ceux de Naples sont intéressants et remarquables, bien que nul n'ait un nom d'auteur.
Il est juste de mentionner ensuite les maîtres de l'école napolitaine , non-seulement parce qu'ils sont dans leur pays,
mais parce que les plus anciens d'entre eux, remontant jusqu'à la Renaissance, touchent ainsi aux peintres inconnus de l'école gréco-italienne. On les nomme trccent'isti , pour exprimer qu'ils ont appartenu au quatorzième siècle , à celui dont les dates se marquent entre 1300 et 1600. Tel est , le premier de tous, ce Toi» maso di Stefano , qui , né dans le royaume de Naples, en 4324, mais ayant vécu depuis à Rome, fut surnommé Giott'mo, pour avoir été l'un des plus heureux imitateurs de Giotto. Le musée degli Studi a deux tableaux de ce vieux maître , une Vierge au milieu des Anges et Saint-Grégoire traçant les fondements d'un temple. Tels sont encore, du même siècle , Nicol' Antonio del Fiorc, et son gendre Antonio Salario , surnommé lo Zingaro (le Bohémien ). Le Saint-Jérôme étant une épine de la patte d'un lion , par le premier, est un tableau célèbre et tout-àfait dans la manière des anciens Flamands , de Lucas de Leyde , par exemple , de Hemessen ou du Maréchal d'Anvers. Quant au Zingaro , il a trois ouvrages importants, une Vierge avec V Enfant entre deux saints, une Vierge au milieu des Apôtres dans le cénacle , enfin une Fierge gh rieuse entre saint Pierre, saint Paul, saint Sébastien et d'autres bienheureux. Ce dernier , supérieur aux autres , et qu'on a mis avec raison dans la galerie des chefs-d'œuvre, est d'ailleurs d'un intérêt singulier, parce qu'on y peut lire toute la vie de son auteur. Antonio Salario , qui appartenait sans doute à cette race nomade qu'on appelle , suivant le pays qu'elle habite , Zingari, Gitanos, Gipsies , Zigeuner, Tzigani, Bohémiens, fut d'abord chaudronnier ambulant A vingt-sept ans , il s'avisa d'aimer la fille de Col' Antonio del Fiorc, qui la lui refusa durement , ne voulant la donner qu'à un artiste de sa profession. L'amour fit le Zingaro peintre; il étudia, voyagea, et, dix ans après, épousa sa maîtresse. C'est elle qu'il a représentée sous les traits de la Vierge ; il s'est placé lui-même derrière le jeune
évêque saint Aspremus, et l'on croit qu'un laid petit vieillard , blotti dans un coin , est le portrait de son beaupere.
En continuant historiquement l'école napolitaine , on arrive, par les deux Donzelli (Ippolito et Pietro), et Fabrizio Santa Fede , à Andréa Sabatino , plus connu sous le nom d'André de Salerne , qui porta de Rome à Naples les leçons et la manière de son maître Raphaël. 11 a plusieurs ouvrages : une belle Assomption , une Descente de Croix, Saint' Martin faisant V aumône au Diable , un tableau en deux parties, au-dessous V Adoration des Maires , au-dessus la Religion sur le trône, tenant d'une main la croix , de l'autre les clous , etc. Quelques intermédiaires peu connus conduisent à Giuseppe Cesari , nommé le Cavalier d'Arpino , ou le Josépin. Ses compositions, au nombre de sept, un Saint-Michel, une Madeleine, une Samaritaine, un Christ au jardin des Olives , un Chœur où dansent de petits Anges , etc., sont toutes dans ce style fini, mignon, maniéré , que délestait Garavage , et dont la haine l'a jeté peut-être à l'extrême opposé. Viennent ensuite quelques tableaux sacrés d'Andréa Vaccaro, d'une honnête médiocrité, et trois compositions toutes napolitaines de Domenico Gargiuoli, qu'on appelle communément Micco Spadaro. L'une représente la Peste de Naples , en 1656; l'autre, les Moines de la Charlieuse priant leur patron saint Martin de les affranchir du fléau , vœu quelque peu égoïste , car les pieux cénobites pouvaient bien étendre leur prière à toute la ville ; le troisième, enfin , la Révolution de Mazaniello. Ge dernier ouvrage est très curieux, parce que, dans un cadre assez vaste , rempli par une foule de figurines , on voit toutes les particularités de cet étrange épisode de la vie de Naples, racontées en quelque sorte par un témoin oculaire et impartial. Un contemporain plus célèbre , le Calabrese , dont le nom véritable était Mattia Preti, nous ramène de l'histoire
anecdotiqne h la vraie peinture d'histoire. Le Saint-Nicolas de Bari en extase au milieu des anges , le Retour de V Enfant prodigue, Jésus enseignant aux Pharisiens à payer le tribut, Jésus précipitant le Démon du haut de la montagne, sont des ouvrages d'un style élevé et d'une exécution vigoureuse.
En arrivant à Salvator Rosa, l'on est fort désappointé de ne trouver, dans son pays natal , que quelques échantillons fort incomplets des talents de cet artiste si original, si varié, si fécond , qui fut non-seulement peintre, mais encore poète, musicien , acteur, et qui raconte ainsi lui-même, en trois charmants vers, l'emploi des années de sa vie insoucieuse :
L' estatc alF ombra, il pigro verno al ioco, Tra modesti desii, l" anno mi vide Pinger per gloria et pociar per gioco.
(Salira délia Pittura.)
Il est vrai que Salvator ne fit jamais de longs séjours à Naples. Il en fut chassé trois fois, par la misère d'abord , puis par le dédain et la haine de ses confrères, puis enfin par la chute du parti populaire et patriote, du parti de Mazaniello, qu'il avait embrassé avec ferveur, comme la plupart des artistes. Naples donc, bien moins heureusement traitée que Rome, Florence, Paris, Londres, n'a de son peintre que deux ouvrages, et tous deux dans le genre où il est, quoi qu'il en dise, plus faible que dans les autres, le genre de la haute histoire : son Jésus disputant avec les docteurs, et sa Parabole de la poutre et la paille, ressemblent, sans l'égaler, au Catilina du palais Pitti. Si l'on veut, à Naples, prendre quelque idée de Salvator Rosa, comme peintre de batailles, de paysages et de marines ; si l'on veut retrouver ces mêlées confuses et sanglantes, ces mers bouleversées par la tempête, ces contrées sauvages qui n'ont pour ornements qu'un roc stérile, un tronc brûlé par la foudre ; tous ces sujets enfin
27s m;s musées d'italie.
où s'exerçaient plus librement son imagination sombre et bizarre, son pinceau hardi et capricieux , il faut recourir à quelques imitations de ses élèves, plus ou moins heureuses, mais restées toujours loin du maître-
L'autre artiste dont Naples s'enorgueillit le plus (je laisse de côté Ribera, qui ne lui appartient point), c'est LucaGiordano. Il a quatorze compositions au musée degli Studi; et c'est assurément bien peu pour ce peintre expéditif, infatigable, qui se fit uue espèce de style et d'écote en imitant tous les styles et toutes les manières, et qui inonda, l'on peut dire, l'Europe entière de ses œuvres. Les artistes l'appellent d'habitude Lui a fa presto, surnom qui lui fut donné parce que son père, qu'enrichissaient ses copies des vieux maîtres, lui répétait du matin au soir, pour l'exciter au travail : Luca^fa presto, et d'autant plus juste, que, tout en rappelant comment se firent ses études, il exprime à la fois sa qualité principale et son principal défaut. En écrivant les Biographies des principaux peintres de l 'Espagne, où se trouve celle de Luca Giordano, qui travailla beaucoup dans ce pays, j'ai eu l'occasion de faire apprécier sa facilité merveilleuse, en citant, par exemple, l'histoire de son grand tableau de Saint- François- Xavier instruisant les Indiens, qui forme le maître-hôtel du couvent des Jésuites à Naples, et que, pressé par la fête du saint, il peignit, à la satisfaction de la communauté, en un jour et demi. J'ai mentionné aussi le nombre vraiment prodigieux d'ouvrages qu'il exécuta pendant un séjour de huit années en Espagne, c'est-à-dire plus de vingt grandes fresques au couvent de i'Escorial, au moins autant dans le palais du Buenretiro et le couvent de Notre- Dame-d'Atocha, et plus de deux cents tableaux de chevalet pour les palais du roi et les églises de Madrid , sans compter ceux qu'il fit pour de simple* amateurs. J'avais raison de dire, en me rappelant une telle nomenclature, qu'un lot de quatorze ouvrages représentait mesquinement, au musée de Naples, Luca Gior-
M \PLEî>.
dano, qui, travaillant jusqu'à son dernier jour, vint mourir dans cette ville, à soixante-treize ans (en 1705), comblé de richesses et d'honneurs.
Il faut convenir pourtant que la plupart de ces tableaux sont importants dans son œuvre. Sauf la Descente de Croix qui est à Venise, et les plus belles fresques de l'Escortai ou du Buenrettro, je ne crois pas que l'élève de Ribera et de Pierre de Cortone, ou plutôt de tous les maîtres qu'il a copiés et imités, ait jamais rien fait de mieux que ses deux Hèrodtade, ses deux Pilaie, sa Sémiramis à cheval défendant Babylone, et surtout sa Consécration du monastère de Mont-Cassin , qu'il a répétée trois fois, en diverses proportions. Dans ces ouvrages, comme toujours, rien d'absolument mauvais, rien d'absolument bon. L'on y trouve des traits d'esprit, d'originalité, quelquefois même de génie, une couleur fraîche et transparente, beaucoup de fécondité, d'audace, toutes les ressources d'un pinceau puissant et exercé ; puis, à côté de ces mérites, un style commun , dépourvu de majesté et de noblesse autant que de naïveté, une composition compliquée, tourmentée, invraisemblable, un mélange absurde d'histoire et de mythologie, l'abus des allégories poussé jusqu'à la confusion et la puérilité, des attitudes forcées, des raccourcis a tout propos, des lumières inutiles, des ombres impropres, des tons discordants, et, pour produit de tout cela, des effets maniérés, faux, qui forment dans l'art une véritable mode, aussi passagère que celle des vêtements, sans avoir l'excuse d'une variété que ne comporte pas l'immuable nature.
Luca Giordano eut, en Italie et en Espagne, le funeste honneur de marquer l'extrême limite entre l'art de la grande époque, dont il fut à peu près le dernier représentant, et la décadence, que son exemple précipita. Il avait détruit, comme à plaisir, au profit d'une funeste agilité d'esprit et de main, les dernières règles protectrices du bon goût, les derniers re-
tranchements de l'art. Après lui, plus d'écoles, plus de traditions ; le vide et le néant. Il a formé cependant d'assez nombreux élèves, Mattei, Simonelli , Rossi , Pacelli , etc. , qui ne furent que des médiocrités, imitant un imitateur, et Solimène, qui soutint avec un peu plus d'originalité et de goût l'honneur de l'écoje napolitaine. On peut s'étonner que le musée degli Sludi n'ait pas, pour compléter le maître, un seul ouvrage du seul élève un peu important qu'il ait laissé.
Après avoir fait à l'école napolitaine l'honneur fort naturel de la nommer avant les autres, nous pouvons reprendre notre ordre accoutumé , les Florentius et les Lombards, les Parmesans , les Romains , les Vénitiens , les Bolonais , les étrangers.
Le musée degli Studi , qui a plusieurs productions de l'époque intermédiaire entre les Grecs et les Italiens , est riche également en ouvrages des premiers temps de la Renaissance. Ou appelle, a Naples , ceux dont les auteurs sont inconnus ou incertains, antica scuola fiorentina, ou prima maniera fiorentina ; cela veut dire qu'ils appartiennent aux écoles de Giotto et de Masaccio. Beaucoup d'autres portent des noms connus et authentiques. Il y a , par exemple , un Moine carmélite, de Simone Memmi , né à Sienne , cette ville qui fut si longtemps rivale de Florence dans les arts comme dans les armes; une Déposition de croix , de cet Andréa del Castagno, duquel nous regrettions de ne trouver nul ouvrage dans la galerie degV Uffizi, et trois ou quatre tableaux assez importants de Ghirlandajo. Ce maître de Michel-Ange nous amène à la grande époque de l'art florentin. On montre, comme étant de son illustre élève, un carton, ou esquisse dessinée, qui représente Trois Guerriers. Mais l'authenticité de cette esquisse est fort contestée , aussi bien que celle de deux cartons attribués à Raphaël, dont l'un serait la première idée d'une Sainte- Famille, que nous trou-
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vcrons bientôt dans la salle, des chefs-d'œuvre, et l'autre un Moïse en berger. Laissons la question à débattre aux juges compétents , s'il s'en trouve sur cette matière , et revenons aux tableaux incontestables.
Le premier rang , parmi les Florentins , appartient au grand Léonard de Vinci , qui le mérite à Naples , par une admirable Madone portant le bambino sur ses genoux. Il y a peu d'années, je crois, que le Musée possède ce morceau capital et tout à fait digne du maître. Son excellent élève , presque son émule, Bernardino Luini , a deux compositions distinguées, un Saint- Jean et une Vierge adorée par deux personnages inconnus , vus de profil ; ce sont sans doute les commettants du tableau. A défaut du carton des Trois Guerriers , s'il faut décidément le déclarer apocryphe, Michel-Ange est représenté aux Sludi par quelques belles compositions de son imitateur Marco , de Sienne, Y Annonciation, la Circoncision, la Présentation au Temple, et surtout par une belle et précieuse copie, en petites proportions, de sa fresque du Jugement dernier. Cette copie ne porte point de date ; mais comme elle est l'œuvre de Marcello Venusti , l'ami du peintre original , et qu'elle reproduit fidèlement la fresque primitive avec sa partie supérieure et ses nudités, il est certain qu'elle fut faite du vivant même de Michel-Ange , ce qui lui donne beaucoup de prix et d'attrait. Une noble et magnifique Vssomption de Fra Bartolommco, une charmante composition d'Andréa del Sarto, où l'on voit Bramante donnant des leçons d'architecture au jeune duc d'Urbin , une Sainte- Anne , du Brouzino, jusqu'à cinq tableaux de Vasari, la Manne recueillie, Jésus au milieu des Apôtres, Y Innocence couronnée par la Justice, etc. .complètent .à peu près les bonnes productions de l'école purement florentine.
La petite école de Panjic, qui est simplement celle de Corrége, semble, au musée de Naples, par le nombre de ses
œuvres, l'égale des plus grandes. Corrégé d'abord, partout rare et recherché, n'a pas moins de quatre compositions dans cette ville, la plus éloignée, en Italie, des petits États dont il ne sortit jamais. Après une assez grande ébauche, représentant la Vierge qui penche amoureusement son front sur ■ celui du bambino, viennent trois chefs-d'œuvre de délicatesse, de grâce et de fine exécution : la Madone appelée par les uns (tel Consiglio, par les autres délia Zbigarella, — Agar dans le désert, — et le Mariage de sainte Catherine. V Agar est un adorable petit bijou, du sentiment le plus exquis, du faire le plus prodigieux; quant au Mariage de sainte Catherine, tant célébré, tant de fois imité, copié, gravé, son éloge est inutile. Quoique acheté depuis longtemps déjà par les rois de Naples, il a coûté vingt mille ducats.
La part du Parmigianino (Francesco Mazzuola) est de sept à huit ouvrages, tableaux ou portraits. On distingue parmi les premiers une Annonciation, une Sainte Claire, une charmante Sainte Famille autour de Jésus dormant, une Allégorie, où l'on voit la ville de Parme embrassant le duc Alexandre Farnèse, et surtout une Lucrèce se poignardant, qu'aucun autre de ses tableaux ne surpasse, et n'égale peutêtre. Parmi les portraits, se trouvent sa maîtresse, richement et bizarrement parée, un jeuue prince innommé, Amerigo Vespucci, le conteur florentin qui a donné son nom au Nouveau-Monde, et un homme, jeune encore, d'une belle et énergique figure, qu'on croit être le marin génois qui l'a découvert, Christophe Colomb. C'est du moins l'opinion des Napolitains; mais cette opinion me semble une erreur manifeste. Les portraits de Christophe Colomb que l'on voit en Espagne, et qui sont authentiques, n'ont pas le moindre rapport avec celui du musée de Naples, auquel les dates donnent encore un démenti plus formel. Il est sûr que le Parmigianino, mort eu 1540, n'avait pas* encore commencé de peindre lorsque Christophe Colomb, allant offrir ses services,
d'abord au Portugal, puis aux rois catholiques, quitta son pays pour n'y plus revenir.
Après Mazzuola vient un autre enfant de Parme, un autre imitateur du maître, qui, chose étrange ! n'est grand, n'est connu, pour ainsi dire, qu'à Naples, où il semble avoir réuni son œuvre entière : c'est Schidone. Il n'a pas moins de seize tableaux au musée degli Studi, parmi lesquels sont les plus importants qu'il ait laissés, importants même au milieu des grandes œuvres qui les entourent. Tels sont quelques bons portraits, entre autres celui du cordonnier de Paul III, qui avait peut-être, sous ce pontife, une charge égale à celle de moutardier du pape ; tels sont le Repos de r Amour dans la solitude, un Christ couronné d'épines, un Groupe de femmes et d'enfants écoutant les récits d'un soldat, un Saint Jérôme, un Saint Paul tenant le livre et l'épée, un Saint Sébastien secouru par des femmes, un Saint Jean portant l'agneau, une Sainte Famille, la Boutique de Saint Joseph, etc. Tels sont surtout les deux compositions connues sous le nom de la grande et de la petite Charités, parce qu'elles représentent l'une et l'autre des distributions d'aumônes, et que leur inégale dimension les distingue aisément entre elles. Ces ouvrages, composés avec sagesse, sont exécutés dans une manière large et gracieuse à la fois. Schidone les fit tous pour son protecteur le duc de Parme, " /Ranuccio I er ; ils tombèrentdepuis lors dans la collection Farnèse, ce qui explique leur présence et leur réunion à Naples.
Si Ton joint à Raphaël son inséparable maître , ses condisciples, qui l'imitèrent tous, et ses élèves, on peut dire qu'il forme à lui seul toute l'école romaine , au moins dans sa première période. C'est ainsi qu'on le trouve à Naples , entouré du Pérugin , du Pinturicchio, de Jules Romain et de Perin del Vagd (1). Le vieux maître y est honorablement
(!) Pauvre enfant abandonué, Perino Buonaccorsi fut d'abord,
représenté par une Madone, et le Père Eternel entre quatre chérubins; le condisciple Pinturicchio par une Vierge ylorieuse dominant un groupe de saints , grande et curieuse composition , très finement touchée, mais demeurée, par le style, plus près du Pérugin que de Raphaël. Quant aux élèves nommés plus haut , ils ont tous deux une Sainte Famille dans la manière du divin maître. Celle de Perin del Vaga me semble la plus élevée, la plus forte, la meilleure enfin de ses œuvres exposées dans les galeries publiques. Celle de Jules Romain fut faite immédiatement après la mort de Raphaël, avant que l'élève chéri de l'auteur des Stanze eût prostitué ses crayons aux sonnets licencieux de l'Arétin , avant que, chassé de Rome, il eût été assainir et embellir la ville de Mantoue, où il séjourna longtemps , appelé et retenu par le duc Federico Gonzaga pour l'ornementation de son palais du T. Cette Sainte Famille qu'on appelle délia Gatta , parce que l'artiste eut la fantaisie de coucher un gros chat ronflant sur le premier plan de la scène, a, comme son auteur, une réputation plus grande que celle de Périn del Vaga, et je veux croire aussi une supériorité réelle, malgré des ombres trop foncées et trop dures. Mais elle a le malheur d'être placée, dans la salle des Capi d'opera, côte à côte avec une Sainte- Famille de Raphaël, et des meilleures de sa plus grande manière. La comparaison, comme on le pense, est funeste à Jules Ro-
h Florence, apprenti chez une espèce de peintre appelé Andréa de Ceri % parce qu'il peignait des cierges pour les offrandes. Perino suivit ensuite le Vaga, peintre ambulant, qui l'amena à Rome, où Jules Romain et le Faitore le présentèrent à Raphaël, dont il devint Pun des aides assidus. Auteur d'un grand nombre de fresques, à Rome, à Florence et à Gènes, Perin del Vaga a laissé peu de tableaux à l'huile. Il aimait beaucoup le cabaret, et il mourut d'excès à quarante-sept ans.
main; mais elle est instructive , intéressante et d'une haute portée. Dans ces deux compositions parallèles , se trouvent exactement les mêmes personnages, et dans la même situation. Sainte Anne et la Vierge sont groupées ensemble, Jésus et saint Jean se regardent , saint Joseph est dans l'ombre, au dernier plan ; la ressembance, enfin, se trouve complète. Eh bien ! qu'on les compare avec quelque soin , et l'on verra sur-le-champ, d'un seul coup d'œil , ce qu'est celle science de la composition , si difficile à définir, si difficile à pratiquer ; Ton verra ce qui fait , dans l'art , la différence entre l'imitation et l'invention , entre le beau et le sublime , entre le talent et le génie. Rien ne m'a paru , je le répète, plus intéressant, plus instructif que la rencontre de ces deux tableaux , et les rapprochements qu'elle provoque.
Cette Sainte Famille de Raphaël n'a pas, que je sache, de dénomination propre ; on pourrait lui donner le nom de Sainte- Anne , qui me semble , cette fois, le principal personnage. C'est une vieille femme aussi belle, aussi noble, aussi charmante que peut l'être , parmi les jeunes femmes , nonseulemeut la Vierge sa voisine, mais la Vierge à la Chaise elle-même. On ne saurait trouver, sous des traits flétris par l'âge , plus de cette grâce indulgente et fine, de cette sensibilité dévouée et prudente qui font la vraie beauté de la vieillesse. Le tableau conserve , d'ailleurs , dans l'exécution de toutes ses parties , la même supériorité. C'est , enfin , l'une de ces compositions où Raphaël se montre à sa vraie place , où il paraît également grand sous tous les aspects.
Les Studi possèdent un autre tableau de Raphaël presque égal à celui-là, et digne d'en être le pendant, quoiqu'il n'appartienne pas, comme l'autre, à sa grande manière. 11 représente la Vierge sur un trône, tenant dans ses bras le petit Jésus qui bénit saint Jean agenouillé devant lui entre deux autres bienheureux. J'aime moins, encore au même Musée, une Madone avec l'Enfant-Dieu, qui est aussi demeurée sans
nom, et que je ne saurais trop comment désigner, quoiqu'elle ait été répandue par la gravure. Celle-là (je demande pardon de prononcer peut-être un blasphème) me semble un peu maniérée, et n'a peut-être pas cette simplicité noble qui ne manque à nulle autre. L'œuvre de Raphaël, au musée de Naples, est complétée par les portraits d'un cardinal et du cavalière Tibaldi ou Tibaldeo, tous deux excellents, et par la répétition du grand portrait de Léon X, assis entre les cardinaux Louis de Rossi et Jules de Médicis, qui se trouve dans la galerie du palais Pitti. Cette répétition serait, au dire des Florentins, la copie faite par Andréa del Sarto, et que les Médicis envoyèrent à Naples au lieu de l'original qui leur resta. La couleur, effectivement, a un éclat, une fraîcheur vive et comme rosée, plus d'accord avec le faire d'Andréa del Sarto qu'avec celui de Raphaël. Quand on a vu les deux tableaux, l'histoire des Florentins paraît très vraisemblable. Il est juste, pour achever l'école romaine, de mentionner quelques bonnes compositions de Polydore de Caravage, le même qui eut l'honneur de travailler aux chambres du Vatican près de Raphaël ; puis, à la dernière époque, un Repos de la Vierge, par Pietro da Cortona, une Sainte- Famille et une Sainte- Cécile, par Carlo Maratta, ces deux peintres qui, les derniers de tous, protégèrent un moment l'art contre la décadence.
Pour passer aux Vénitiens sans être obligés de revenir en arrière, nous parlerons d'abord du Padouan Mantegna et du Ferrarais Garofalo. La Sainte- Euphémie du premier passe pour son chef-d'œuvre, et peut certes mériter ce titre, car elle réunit toutes les grandes qualités du maître, que l'on re trouve aussi dans le Saint- Laurent au milieu de ses bourreaux. Encore son émule à Naples, Garofalo lutte dignement avec Mantegna par l'une de ses plus vastes et de ses plus belles compositions, un Christ mort que soutiennent les Maries et que pleurent différents saints, et par un autre tableau
de moindre importance, mais peut-être plus dans ses habitudes, qui représente V Adoration des Mages.
Giovanni Bellini doit avoir partout l'honneur d'être cite le premier parmi les peintres de la grande école vénitienne. Il le mérite d'autant plus aux Studi % que ce Musée possède un de ses plus importants ouvrages, la Transfiguration^ morceau très curieux, d'une délicatesse achevée et d'une conservation singulière. Cette Transfiguration ne représente rien de plus que l'épisode principal , Jésus entre Moïse et JÈlie, dominant le groupe des apôtres. Mais elle a pu cependant donner à Raphaël l'idée de traiter le même sujet dans des proportions plus grandes, en ajoutant le peuple au bas de la montagne, l'enfant possédé du diable, et tous les détails donnés par saint Matthieu.
Giorgion, qui changea le premier la manière vénitienne, après Bellini , comme les Carraches changèrent la manière bolonaise après Francia, n'a qu'un seul ouvrage à Naples, le portrait en buste de Giovanni Antouello, prince de Salerne ; c'est une très belle tête, très énergiquement exécutée. Le grand Titien se montre plus riche que son émule, et cela doit être, puisque sa vie d'artiste fut presque dix fois plus longue, et son œuvre dix fois plus nombreuse. Il a représenté d'abord Paul III assis à son bureau et relevant le jeune prince Octave II , de Parme, qui s'agenouille devant lui. Ce pape Farnèse est une véritable figure de vieux singe portant barbe blanche ; il en a toute la laideur et toute la malignité. Le tableau de Titien , d'un grand effet à distance, est peint très largement, trop largement peut-être ; c'est un peu la manière des ébauches. On dirait que Paul III se fût plaint de cette négligence, car Titien a recommencé son portrait en buste, et cette fois avec un soin si délicat, un fini si minutieux, que c'est probablement le seul ouvrage de ce genre qu'ait produit son pinceàu. Il en est doublement précieifx. Les autres portraits de Titien sont un Érasme, de Rotterdam, dan* son
288 les mi sées d'Italie.
extrême vieillesse, et un jeune Philippe II, excellent, admirable, digne en tout de rivaliser avec celui de Madrid. Ce dernier portrait est signé Titianus Vecellius œques Cœsaris. Il fut fait sans doute peu de temps après que Charles- Quint eut conféré Tordre de chevalerie au grand peintre, avec une pension de 200 écus, que Philippe II doubla à son avènement.
Quant à ses tableaux proprement dits, il n'y a dans la galerie qu'une Madeleine à mi-corps, belle peinture assurément , mais figure dont j'aime peu les traits, et l'expression moins encore. C'est dans une espèce de cabinet réservé , où tout le monde entre , qu'on croit avoir caché sa Danaë séduite par la pluie d'or, et que l'Amour regarde en souriant. Elle rappelle, par la disposition, par la manière, les deux Vénus de la Tribuna, à Florence, et peut lutter au moins avec la seconde. Près d'elle , se trouve une autre Danaë, qu'on attribue peut-ôtre sans raison à Véronèse , mais qui est sûrement vénitienne. Ces deux peintures voisines reproduisent entre elles l'instructive comparaison que nous faisions tout à l'heure entre les Saintes Familles de Raphaël et de Jules Romain. On né saurait trouver aussi de ressemblance plus grande et de différence plus marquée. La Danaë de Titien fut faite pour le duc Octave Farnèse, à Rome, lorsque , âgé déjà de soixante-huit ans, il céda aux pressantes sollicitations de Paul III , et se rendit à la cour pontificale où Léon X n'avait pu l'attirer. On admira beaucoup ce tableau séduisant ; mais l'austère Michel-Ange , auquel il fut montré , fit du moins une réserve : « C'est grand dommage, dit-il, qu'à Venise on ne s'attache pas dès le principe à bien dessiner; cet homme n'aurait point d'égal s'il eût fortifié son génie naturel par la science du dessin.
En ôtant à Véronèse cette Danaë inférieure, il ne lui reste qu'un Moïse sauvé des eaux, tableau secondaire, et le portrait du savant cardinal Bembo, excellent, et capable seul de rendre
à son auteur la place qu'il doit occuper dans l'École. Tout au rebours de son émule, Tintoret n'a, aux Studi , qu'un portrait faible et inconnu ; mais , en revanche , un excellent tableau , la Vierge et l'Enfant au milieu d'un chœur de chérubins , outre une autre composition assez difficile à nommer : elle représente un homme nu qui parle à l'oreille du Christ.
Je crois que, de tous les Vénitiens, celui qui occupe le principal rang au musée de Naples, c'est Sébastien del Piombo. Les portraits du pape Alexandre Farnèse , d'un cardinal portant la barbe longue, d'un jeune homme vêtu de noir, et plus encore celui d'Anne Boleyn, la maîtresse, la femme et la victime de Henri VIII, sont d'une exécution parfaite. Mais il faut mettre encore plus haut la Sainte Famille avec saint Jean- Baptiste , que l'on a bien admise , il est vrai , dans la salle des chefs-d'œuvre , mais malheureusement à un endroit où la lumière lui manque. On devait la placer en regard de la Sainte Famille de Raphaël; elle méritait pleinement cet honneur, car je ne crois pas qu'on puisse réunir à un empâtement plus vigoureux , un dessin plus correct , un style plus austère et plus noble. La Vierge est un type de beauté mâle et sévère qu'il est bien difficile de surpasser. En somme, quoiqu'il semble un peu dédaigné , ce tableau est assurément l'un des plus précieux de toute la galerie, et je ne puis trop le recommander à l'attention des visiteurs qui ne se laissent pas séduire par un cliquetis de couleurs brillantes , par une grâce fade et maniérée. Quelques bonnes œuvres des deuxBassano, Leandro et Giacomo (entre autres une Résurrection de Lazare, par le premier) , de Morone , de Schiavone, de Lorenzo Lotto, de Dosso Dossi, de Bonifazio, de Bartolommeo Varino, qui a laissé à Naples son meilleur ouvrage , Y Enfant Jésus dormant sur les genoux de la Vierge, complètent h peu près la part de l'école vénitienne dans la peinture historique. H faut y ajoulcr une série pré-
cieuse de douze Vues de Venise, par Canaletto (Antonio Canale), toutes égales et de petite dimension, toutes touchées avec la finesse et la vérité qu'on lui connaît.
Les Bolonais, grands producteurs, occupent uuc place considérable au musée degli Stwli. De leur école primitive, il n'y a pourtant qu'un tableau, le Seigneur bénissant les enfants des Hi-brcux, par le Flamand Denis Calvart, qui précéda un peu les Carraches. Mais avec ceux-ci et la seconde école, dont ils furent créateurs, commence la série nombreuse des œuvres de leur pays. On les trouve d'abord tous trois : Louis Carrache, avec une Descente de croix et la Chute, de Simonie Magicien; Augustin, avec un Saint-Jérôme, un Saint-Pierre, des Petits Amours dormant, Armide et Renaud dans les jardins enchantés; Annibal enfin, avec plusieurs compositions très importantes, profanes et sacrées : d'une part, Vénus folâtrant avec des Amours, Apollon jouant de la lyre, Hercule entre Édonis et Aratée, c'està-dire entre le chemin de la vertu et celui de la mollesse ; d'une autre part, Saint-Eustache, agenouillé dans un riant paysage, un Ange portant l'encensoir, la Madone appelée, comme celle de Corrége, delta Scodella, et le Christ descendu delà croix dans les bras de sa mére. Ce dernier tableau est une composition très sage , très noble , d'un fini remarquable, et qui met complètement en relief les hautes qualités du maître dont les leçons et les conseils ont formé tant d'élèves éminenls.
Au milieu de deux-ci, qu'on rencontre presque tous à Naples, Dominiquin se distingue par une magnifique allégorie chrétienne représentant une A me tentée par le diable qui se réfugie sous les ailes de son ange gardien. 11 faudrait remonter à ses grandes compositions de Bologne, par exemple k son autre allégorie de Notre-Dame du Rosaire, pour trouver, dans son œuvre entière, quelque chose de supérieur à celle-ci. Avec un Saint-Félix, qui présente à
genoux l'enfant Jésus à sa mère, un Sainl«Pierre repentant, un Saint-Jérôme, un É van g élis te tirant du calice le serpent, symbole de vie, Guerchin a une Madeleine qui peut le disputer à celle de Titien par la vigueur de l'exécution, et qui la surpasse assurément par la beauté de l'expression comme parcelle des traits du visage. EUe mérite, dans l'œuvre de Gucrchin,la même célébrité que la Sibylle per&ique. Quant à Guide, il soutient sa place à côté de ses deux illustres rivaux, en présentant au concours une Atalante vaincue par Hippomène, un Saint-Jean CEvangéliste, un Enfant Jésus dormant, les Saisons, et son allégorie de la Modestie et la Vanité. Celle-ci est une charmante composition, spirituelle dans l'ordonnance, fine et brillante dans la touche, mais qui a le malheur de rappeler, par le sujet, celle de la galerie Sciarra, et, malgré son mérite, elle en reste éloignée de toute la distance qni sépare Guide de Léonard.
Un autre élève des Carraches, mais qui n'a pas un seul ouvrage dans le musée de Bologne, Lanfranc, semble, comme son compatriote le Parmésan Schidone, avoir choisi Naples pour y déposer la meilleure partie de son œuvre. Ou compte, aux Studi, six grandes compositions de Lanfranc. Sauf une Herminie couverte des armes de Clorinde, sujet emprunté au Tasse, ce sont toutes des compositions sacrées, la Cène de Jésus dans le désert, Y Ame de suinte Marie V Egyptienne transportée au ciel par des anges, etc. La principale est sans contredit celle qui représente la Vierye entourée de plusieurs saints, délivrant une âme du purgatoire. Celte espèce d'autre allégorie chrétienne, faite dans un grand style et d'une exécution très soignée , passe pour le meilleur ouvrage de son auteur, qui s'est, je crois, plus illustré par ses fresques de coupoles que par ses tableaux.
Bien que né en Lombardie, il me semble que, par ses éludes et sa manière, Michel-Ange Caravage est un vrai Bolonais. Je le range donc dans cette école. Naples a de lui une
292 LES MUSÉES D'ITAME.
Judith, qu'on peut mettre au nombre de ses ouvrages les plus vigoureux, les plus énergiques. Malheureusement , il est difficile de reconnaître dans cette forcenée, qui coupe le cou d'Holopherne comme un boucher saigne un mouton, la timide et vertueuse veuve de l'Ecriture qui se résout, sur Tordre du Seigneur, à commettre deux crimes pour sauver son peuple. C'est un défaut commun chez Caravage, et que partagent d'ailleurs bien d'autres peintres, même de notre temps, que cette contradiction entre le titre d'un tableau et la manière dont il est rendu. Il vaudrait mieux lui ôter son nom, et ne laisser que l'action qu'il représente ; la Judith de Caravage serait une courtisane qui assassine son amant pour le dépouiller. Réduite à cet ignoble sujet, elle deviendrait irréprochable (1)
Pour terminer la liste des Bolonais représentés au musée de Naples, il me reste à citer quelques ouvrages d'Albanc (Réueccaet la Servante, Sainte Rose transportée au ciel), de Bagnacavallo (une Sainte Famille avec sainte Catherine), de Leonello Spada (le Meurtre d ' Abe.i), deux Anges portant des livres de musique, de Francesco Mola, l'heureux imitateur de Guide et de Guerchin dans ses petits tableaux de chevalet, etc. Il me reste à citer surtout les ouvrages de trois femmes qui, dans cette école, ont cultivé avec succès la haute peinture : une Samaritaine de Lavinia Fontana, répétition variée de celle que nous avons vue au musée de Bologne; une Judith d'Artemisia Gentileschi, plus conforme au texte saint que la Judith de Caravage, mais aussi d'une moins mâle exécution; enfin un tabloau d'Élisabetta Sirani,
(1) M. Valéry a commis une erreur en attribuant à Michel-Ange Caravage Jésus appelant saint Matthieu, Madeleine, les Apôtres au tombeau de Marie, etc. Ces tableaux sont de Pol ydore de Caravage, qui appartient à l'école romaine.
qui semble avoir voulu, pour venger son sexe, paraphraser le mot du lion de la fable :
Si nos confrères savaient peindre;
elle y a représenté une femme qui jette un homme dans un puits.
Passons maintenant aux écoles étrangères :
Si Naples possède dans sa collection plusieurs de ces peintures à demi bysantines qui ont précédé les écoles purement italiennes, elle a aussi plusieurs de ces antiques peintures allemandes et flamandes qui ont marqué, dans le Tïord, la renaissance de l'art. La liste en est fort longue, et Ton y trouve, entre autres, les portraits de Charles d'Anjou et du roi Robert ; mais, par une discrétion très louable, dans la difficulté de reconnaître sûrement leurs auteurs, on s'est borné à les classer sous la rubrique générale de l'École. Pour rencontrer des noms propres, il faut arriver jusqu'à Holbein, qui a un beau portrait de jeune homme, et Lucas de Leyde (Luca d'Olanda), que représentent dignement un Christ en croix, une Adoration des Mages et une Adoration des Bergers. Après ces vieux maîtres, il faut citer le buste d'un Heligieux aVAlcantara, par Rubens, vrai tour de force de coloriste, où il a mis blanc sur blanc, comme, dans son portrait d'Innocent X, Velazquez a mis rouge sur rouge ; puis un Vieux Berger , par Rembrandt, et un portrait d'homme inconnu, par Van-Dyck ; puis un assez grand nombre de pe- 4 tits tableaux hollandais, où l'on trouve les Breughel, Mirvelt, le maréchal d'Anvers, et surtout Paul Brill, qui est très répandu en Italie.
L'école française n'a que d'assez pauvres imitations de Poussin, un Valentin, un Sébastien Bourdon, tout cela sans importance. Elle serait bien misérable, au musée des Studi, si deux paysages de Claude le Lorrain n'y relevaient son honneur. Le plus petit est une de ces marines, si familières à
Claude, où un horizon d'eau, éclairé parles rayons du soleil levant ou couchant, s'étend et s'allonge entre deux temples qui semblent l'encadrer; l'autre, atteignant les plus grandes dimensions qu'il ait données à ses ouvrages, et que les diverses figures qui l'animent, peintes sans doute par Lauri, ont fait nommer la Nymphe Êgérie, mérite une place au premier rang de ses ravissantes et sublimes compositions, à côté du Moulin, du Passage du gué, de Sainte-Ursule, de la Reine de Saba. Les Anglais, qui ont eu le bon goût ainsi que les moyens d'accaparer presque toute l'œuvre de Claude, doivent enviêr à Naples sa délicieuse Nymphe Egérie.
Quant aux Espagnols, ils sont mieux représentés aux Studi que dans aucun autre musée d'Italie, grâce à cette circonstance que Ribera, venu à Naples encore fort jeune, vécut et mourut dans cette ville, d'où sont sortis presque tous ses nombreux ouvrages pour se répandre en Espagne d'abord, puis dans le reste de l'Europe. Le musée degli Studi en a conservé quatre : un Saint-Bruno agenouillé devant l'enfant Jésus qui le bénit ; un Saint-Sébastien attaché à Farbre, très belle ûgure d'adolescent; un Saint-Jérôme dans sa grotte, entendant l'ange sonner de la trompette, et enfin le grand tableau de Silène, ou le père nourricier de Bacchus est représenté couché à terre , recevant à boire des satyres qui l'entourent. Dans ces deux derniers ouvrages , placés avec justice à la salle des Capi dH opéra, se montre tout entier» avec ses qualités éminentes et ses défauts, qui ne sont que des qualités poussées à l'excès, ce grand peintre, si haut placé parmi ceux que les Espagnols nomment naturalistes, par opposition d'idéalistes, parce qu'ils cherchent moins le beau que le vrai, et qu'ils expriment leur pensée par la reproduction matérielle de tous les objets qu'elle embrasse. Qu'on me permette de citer ici un court fragment des Biographies des peintres espagnols, où j'essayais de caractériser sa manière.
NAPLKS.
«... Si Vclazquez prend la nature avec plus de franchise et de naïveté , ou plutôt s'il l'accepte telle qu'elle est , en revanche, Ribera , qui l'accommode à ses goûts, à ses caprices , en tire des effets plus forts et plus saisissants. On pourra lui reprocher d'exagérer à dessein les oppositions de la lumière et de l'ombre , pour produire quelques merveilleux résultats de clair-obscur; de choisir des têtes de vieillards , chauves et barbues , des mains ridées et calleuses, des corps décrépits et contournés , pour mieux montrer sa science de l'anatomie musculaire, de chercher d'ordinaire dans le choix de ses sujets , dans les traits et les attitudes de ses personnages , dans tous les détails des scènes qu'il représente , ce qu'il y a de plus terrible , de plus sauvage , de plus hideux même et de plus repoussant , pour porter l'émotion du spectateur jusqu'à l'horreur et l'effroi. Mais il faudra bien cependant convenir que cette lumière et ces ombres , que ces têtes , ces mains et ces corps , que ces sujets enfin avec tous leurs détails , sont possibles , sont vraisemblables , ce qui suffit dans les arts pour être vrais ; il faudra convenir ensuite qu'au point de vue adopté par l'artiste, ils sont rendus aveô une fidélité merveilleuse , avec une incomparable énergie de pinceau, et que nul peintre, de nulle École, n'a porté plus loin , dans l'exécution matérielle de ses œuvres , la force, l'audace, la grandeur, l'éclat et la solidité... »
Le Silène et le Saint- Jérôme ne sont pas dans la manière de Corrége , que Ribera s'est avisé d'imiter quelquefois après son voyage à Parme , manière où il montre toujours, à mon avis, quelque embarras, quelque gaucherie; ils sont dans celle de Caravage , où Ribera retrouve toute sa force , où , loin de la combattre et de la réprimer, il s'abandonne pleinement à sa fougueuse nature d'homme et d'artiste. On lit, au bas du Silène^ l'inscription suivante : Josephus a Ribera, Hispanus Valentinuset coacademicus romanus, faciebat Parthenope, 1626. Elle est tracée sur un écriteau que sera-
ble mordre et déchirer un serpent. Franchement , je ne sais trop comment Ribera pouvait se plaindre de l'envie , et se présenter en victime , lui qui était dès lors riche, puissant, renommé , le plus somptueux des artistes , l'égal des grands et des princes , lui qui , par une jalousie poussée jusqu'à la férocité et digne d'une éternelle flétrissure , avait formé la plus terrible faction de peintres ( fazione di pitlori), qui s'entourait de spadassins comme les Correnzio, les Caracciolo, et chassait de Naples , avec le poignard et le poison , tous les artistes étrangers qui tâchaient de s'y établir. Mais, laissant de côté l'injuste et ridicule emblème du serpent, l'on peut s'étonner du moins qu'ayant cette inscription sous les yeux , les Napolitains s'obstinent à faire de Ribera un compatriote , le disant né à Gallipoli , et l'appelant il cavalière Giuseppe Ribera. On sait cependant, avec certitude, que Josef de Ribera est né le 21 janvier 1588 à Xativa, près de Valence ; que son père , Luis de Ribera , et sa mère , Margarita Gil , l'envoyèrent de bonne heure dans cette capitale de la province pour qu'il y étudiât les humanités; mais qu'un penchant irrésistible pour les beaux-arts lui fit préférer aux classes universitaires l'atelier de Francisco Ribalta ; qu'alors s'éveilla chez lui la passion d'aller étudier l'art ù sa source : qu'il ne rêva plus que Rome et ses merveilles, et qu'abandonnant famille , amis, patrie , il arriva dans cette capitale du monde artiste , où , sans appui , sans ressources , faisant de la rue son atelier et d'une borne son chevalet, copiant les statues , les fresques , les passants , il vivait des charités de ses camarades qui rappelaient , faute d'un autre nom , le petit Espagnol (lo Spagnoletto). Ce fut dans cet étal que le rencontra.ee cardinal qui , par pitié l'emmena chez lui , et de l'antichambre duquel Ribera passa dans l'atelier de Michel- Ange Caravage.
Qu'on excuse cette courte digression qui doit éclaircir un )K)int d'histoire et rendre à sa vraie patrie un artiste émiuent
que Naples lui dispute , et nou sans raison, si c'est sans justice , car il serait assurément le plus grand de ses peiutres. Je reviens aux Espagnols incontestés. Le musée degli Studi possède un Saint-François d' Assise , de Murillo. Je n'ai pas conservé de ce tableau un souvenir bien net ; mais c'est, je crois, parmi le petit nombre de ceux que renferme l'Italie , le moins imparfait des ouvrages de ce peintre dont la renommée va chaque jour grandissant , avec la connaissance plus complète de ses œuvres d'élite , et que l'on reconnaît digne aujourd'hui de partager , avec le surnom de divin , la première place sur le trône de l'art Velazquez aussi est représenté à iNaples par le portrait d'un cardinal. A cette indication , le catalogue du censeur royal Marcello Perrino ajoute suo capod 1 opéra, et M. Valéry transcrit simplement et brièvement les mêmes mots , son chef-d'œuvre. Qu'est-ce que cela veut dire ? S'agit-il de son chef-d'œuvre au musée degli Studi? Alors, rien de plus vrai, car Velazquez n'y a pas d'autre ouvrage, et le seul est nécessairement le meilleur. S'agit-il de la collection de toutes ses œuvres , comme ce mot s'entend et s'applique d'habitude? Alors c'est un non-sens, une sorte de mauvaise plaisanterie, puisqu'on détruit ainsi d'un trait de plume , non-seulement tous les excellents portraits qui abondent dans le musée et le palais de Madrid , bien supérieurs pour la plupart à celui-là, mais encore toutes les grandes compositions que peignit Velazquez pour son royal ami Philippe IV, les Fileuses , les Buveurs , les Forges de Vulcain , la Prise de Breda [el cuadro de las lanzas) , et ce merveilleux tableau d'intérieur que Luca Giordano appela . Théologie de la peinture. Il faut dire simplement que ce # portrait de cardinal est bien de Velazquez et qu'il est digne de lui. L'éloge encore sera suffisant.
En fait de collections d'art , Naples n'a guère que son ri-^ J che Musée ; on n'y trouve précisément ni les églises ni les
galeries particulières de Rome. Cependant plusieurs beaux morceaux disséminés ça et là méritent qu'on les recherche et que je les indique. Dans la cathédrale consacrée à saint Janvier, dont la riche chapelle ciel Tesoro conserve le sang miraculeux , on trouvera un grand tableau de Dominiquin représentant des Guérisons opérées par l'huile de la lampe du saint patron , ainsi qu'une Possédée guérie par saint Janvier , de Stanzioni, qu'on appelle le Guide napolitain , et qui n'a, malgré ce nom, nul ouvrage au Musée; enfin, sous la coupole du Tesoro , peinte par Lanfranc , un Saint- Janvier sortant du four , où Ribera a déployé toute la richesse et toute la variété d'effets de sa vigoureuse manière. Saint-Philippe-de-Neri a trois tableaux de Guide, une Fuite Egypte, un Saint-François, un Saint-Jean rencontrant le Christ. Luca Giordano a peint , dans la même église, une grande fresque de Jésus chassant les vendeurs du Temple, et son élève Solimène y a représenté , sous la coupole , YApothéose de saint Philippe. Luca Giordano a peint encore un Christ triomphant dans l'église délia Pieta de' Tut chmi, un Père Éternel dans l'église del Carminé, les fresques de la coupole de Sainte-Brigitte , où l'on voit son tombeau , et un Saint-Thomas-d'jiquin dans celle des chapelles de Saint- Dominique- Majeur que l'on a consacrée au célèbre auteur de la Somme, né, comme on sait, et mort à Napies. Celte môme église de Saint-Dominique-Majeur possède une précieuse Descente de croix , du Zingaro , trois tableaux, entre autres une Résurrection, de ses élèves Pietrp et Ippolito Donzelli, une Circoncision de Marco de Sienne, une An-
, nonciation d'André de Saicrne, un Portement de croix de Giovanni Corso, ouvrages également renommés. L'on trouvera encore quelques intéressantes peintures de Giôtto
* dans la petite église de VIncoronata, et, dans Sainte-Claire , undébris des fresques dont il avait orné cette élégante église ; p»fe i dans Saint \ y mv*a-MajeHa , un beau plafond du
Calabrais; — à Santa-Maria-la-Nuova , le magnifique Cou* ronnement de la Vierge du Napolitain Santa-Fede, la V ie de saint Jacques, série de fresquespar Stanzioni, deux enfants que Luca Giordano peignit à huit ans; — dans la chapelle de la banque des Deux-Sieiles, une Assomption de Borghèse, autre Napolitain ; — à San-Severino et à Sainte-Restitute , un Baptême du Christ et une Assomption le Pérugin.
Mais si Ton veut trouver réunis plusieurs beaux ouvrages et voir un chef-d'œuvre véritable, complet, digne de ce nom trop prodigué, il faut, bravant l'ardeur du soleil et la fatigue d'une forte montée, grimper jusqu'au couvent des chartreux Hommé San- Martino , au pied du fort Saint-Elme. C'est dans ce couvent pittoresque, riche alors , aujourd'hui abandonné et devenu une sorte d'hôpital , que Ribera a peint sa grande composition de la Communion des apôtres, douze Prophètes sur les lunettes des diverses chapelles, les têtes d^/ie et de Moïse , enfin la Descente de croix, qu'on proclame unanimement la reine de ses œuvres. On trouve, en effet, dans cette vaste et magnifique toile, avec toutes les qualités que nous analysions tout à l'heure, une force d'expression douloureuse et tendre , une puissance de sentiment et de pathétique qui ne lui sont pas familières ; de sorte que ce tableau semble réunir la sainte et naïve ferveur de Fra-Angelico à la verve bouillante de Caravage.
Pourquoi faut-il qu'à côté d'une belle œuvre se montre une mauvaise action ? C'est , hélas ! l'histoire de Ribera. Dans ce même couvent des chartreux, en face de sa Descente de croix, s'en trouvait une autre de Stanzioni. Elle ne pouvait, par la comparaison, que grandir encore celle de Ribera; mais toujours jaloux et vindicatif, l'Espagnol persuada aux moines qu'il fallait nettoyer ce tableau ; et, mêlant à l'eau ou au vernis des substances corrosives , il altéra toutes les parties délicates du tableau de Stanzioni, qui refusa de le corriger pour laisser un souvenir impérissable de
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la perfidie de son rival. C'est encore dans cette chapelle de San-Martino que Lanfranc a peint, sous la coupole, une Ascension d'un imposant effet, et, entre les fenêtres du dôme, les Douze Apôtres, dont il a su heureusement varier 1 les attitudes et les expressions.
Ces diverses églises que je viens de nommer, et plus encore celle de Monte-Oliveto, renferment aussi plusieurs morceaux de sculpture dus aux deux Masuccio, à Donatello, à Rossellini, à Santa-Croce et surtout à Giovanni di Nola, qui a laissé à Naples presque toutes ses œuvres. Parmi ces morceaux de sculpture, qui servent pour la plupart à la décoration de diverses sépultures, telles que les tombeaux de$ princes de la maison d'Anjou , de la reine Jeanne , de saint Thomas d'Aquin, du poète Sannazar, etc., plusieurs sont dignes d'être visités , mais aucun ne me semble mériter une mention spéciale et détaillée comme YEcorchc de Milan , le Pcnsieroso de Florence ou le Moïse de Rome. 11 y a pourtant à Naples des sculptures qu'on ne manque pas d'indiquer aux voyageurs, et que n'oublient jamais les ciceroni, celles de la chapelle San-Severo , qui s'appelait naguère Santa- Maria-ddla-pieta-de'-Sangri, et qui a changé de nom §n changeant de maître. On y voit un Christ couché sous une nappe qui laisse deviner son nez, ses épaules et ses genoux, puis une statue de femme qu'on appelle la Pudeur, parce qu'une espèce de chemise mouillée est collée sur tout ses membres; enfin la personification allégorique d'une âme qui se dégage du vice, c'est-à-dire une sorte de poisson humain qui cherche à briser les mailles d'un filet de marbre, où le diable sans doute l'avait enveloppé. Il peut y y avoir dans l'exécution de ces tours de force uue certaine dextérité de ciseau, comme il y a dans Vanloo et Boucher une certaine habileté de touche. Mais de telles œuvres appartiennent si évidemment à une école bien inférieure môme à celle de Bernin, elles mènent à une si complète décadence
de Fart, que, si l'on en fait mention , c'est pour conseiller de les fuir, c'est pour que nul homme de goût n'autorise par ses éloges, ou seulement'par sa présence, la reproduction de semblables monstruosités. Il n'y a plus là que l'exécution sans le style et le goût, la main sans l'âme et l'esprit.
Quant aux galeries particulières, je ne crois pas que Naples puisse, avec quelque orgueil, en citer d'autres que celles du cavalière Lancellotti et de M. Santangelo, aujourd'hui ministre de l'intérieur (1). La première, que je n'ai point visitée, et que je n'affirmerais pas exister encore en son entier, renferme une marine de Salvator Rosa, un paysage de Claude, une bacchanale de Caravage , le portrait de Sannazar par Raphaël, et une célèbre Flore par Léonard de Vinci. M. Santangelo, d'abord simple avocat, s'est occupé plusieurs années à grossir le petit musée de famille commencé par son père. C'est au goût éclairé qu'il montrait pour les arts que M. Santangelo a dû sa fortune politique; on l'a trouvé bon pour administrer les affaires intérieures de son pays, parce qu'il avait su se créer une riche et curieuse collection d'antiques, de médailles et de peintures. Ce n'était pas trop mal raisonner dans une nation sans parlement et sans presse , où les hommes ont peu d'occasions de se produire, et M. Santangelo, en faisant jeter un pont suspendu sur le Garigliano, en faisant construire un chemin de fer qui va déjà au delà de Portici et qui sera poussé jusqu'à Sorrento , en laissant pénétrer enfin un peu de civilisation dans son pays, a prouvé? qu'on n'avait pas eu tort.
Son Musée est bien digne, d'ailleurs, de la réputation qu'il lui a faite. Il renferme une nombreuse et magnifique collection de vases dits étrusques, presque tous de Nola, plusieurs objets d'antiquité précieux aussi comme objets d'art, et jusqu'à soixante-cinq mille médailles ou monnaies, dont la plu-
(1) En 1840.
part sont importantes et quelques-unes fort rares. Quant à sa petite galerie de tableaux , qui est plutôt le cabinet d'un amateur, elle est loin d'avoir la même importance. Je ne me rappelle clairement qu'un excellent Van-Dyck, un curieux * Rubens, et enfin la perle de ce cabinet, un petit schizzo (esquisse) du Jugement dernier, le premier qu'ait fait Michel-Ange, et le seul probablement. C'est un petit carton, sur deux feuilles de papier, peint en grisailles. Le travail en est admirable, surtout dans la feuille supérieure, et présente de notables changements avec la fresque de la chapelle Sixtine, où le cadre est agrandi et les détails plus nombreux. C'est en peignant la fresque elle-même que Michel-Ange aura changé sa première pensée, car il ne faisait pas de grands cartons comme les autres peintres de son époque ; il disait que porter sur la muraille des dessins tout préparés, c'eût été traduire. On est admis facilement dans le musée de M. Santangelo, et je me rappelai involontairement, lorsque je le visitai , la bibliothèque du palais Merwàn, à Cordoue, dont le khalyfe Al- Hakem II avait fait gardien sou propre frère, car, depuis que M. Francesco Santangelo est occupé des affaires de l'État, c'est son frère qui a pris le gouvernement du musée de famille, et qui en fait les honneurs avec beaucoup d'affabilité.
VENISE