LE CAPITOLE
Les Romains modernes, qui ont en partie démoli le Colyséc, qui ont appelé l'ancien Forum la Foire aux Vaches, et qui plantent des artichauts sur la roche Tarpéienne, n'ont pas même respecté ce grand nom de Capitole, qui devait à jamais planer sur la ville éternelle. Ils en ont fait un mot étrange, Campidoglio, qui indique plutôt un champ de colza ou d'oeillette,, un champ d'huile enfin ( campi d'oglio ) que la forteresse de la Rome naissante, devenue le temple où les généraux de la Rome conquérante allaient chanter leurs Te Detimaprès la victoire, dans les grandes cérémonies du triomphe. Par l'escalier à deux rampes de Michel-Ange, on monte au nouveau Capitole , —dont les constructions mesquines sont bien loin, quoique plus régulières, d'avoir la grandeur de celles du Vatican, — entre les deux lions noirs d'Egypte, les deux statues colossales de Castor et Pollux , et ce qu'on nomme les deux trophées de Marius ; puis, on s'incline en
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passant devant la statue équestre en bronze de Marc-Aurôle, dont la noble tête a encore conservé ses dorures autiques ; et Ton entre au Musée.
Là, dans les cours et dans les salles basses, qui s'appellent chambre de Canope, chambre de l'Urne, des Empereurs, des Philosophes, etc., se trouve un autre amas, une autre profusion d'objets sculptés, venus de l'antiqnilé jusqu'à nous, égale, sinon supérieure en nombre, à la collection même du Vatican. D'abord des colosses, tels que la célèbre statue appelée Marforio, qui est l'Océan ou uu fleuve; la Minerve ; le Mars, qui est peut-être un Pyrrhus, et quelques fragments d'une figure si énormément colos.ale, que le pied seul a presque deux mètres de long. Puis les statues de taille naturelle, telles que la Diane chasseresse, aux belles draperies; une Minerve (Neith) égyptienne ; un Esculape t m Jupiter ; deux Centaures, très bien conservés, et portant les noms de leurs auteurs, Aristeas et Papias, Grecs l'un et l'autre; deux Amazones; un groupe appelé Coriolan tt V cturie, que M. Valéry croit des portraits inconnus, sous la forme de Mars et Vénus; le Gymnas'mrque ; Harpocrate, que l'on reconnaît à sa couronne de lotus; Hècube désolée; le Faune rouge, pris devin; le fameux Gladiateur mourant; Y Enfant qui joue avec un masque de Silène, regardé par plusieurs comme la meilleure statue d'enfant que nous ait laissée l'antique; Antinous, le plus beau de tous les Antinous, de toutes les statues érigées à cet ami dévoué d'Adrien ; la charmante Flore ; la majestueuse Jnnon appelée du Capiiote ; la délicieuse Vénus soi tant du bain,t\iïi porte le même nom, et à laquelle, en présence même de sa fière rivale, Paris donnerait encore la pomme, etc. Puis les bustes, tels que Y Hermès d'hiset d'Apis, Adrien, Marc-Aurèle, Septimc-Scvère; une foule d'empereurs avec leurs femmes, leurs sœurs, leurs filles; Homère, Sapho, stspasic, Thucydide, Mécène, etc. Puis lessarcophrageset les bas-reliefs, tek que YArchujallç,
ou grand-prêtre de Cybèle; Endy m ion dormant avec sou chien, charmant tableau plein de grâce et do naturel; Endymion et Diane; Persée délivrant Andromède; h Dé faite des Amazones, morceau de grand style, etc. Puis les curiosités, telles que la fine mosaïque des Colombes ; la Table iliaque, espèce de tableau synoptique réunissant les principaux traits de la mythologie, et qui était peut-être un livre d'éducation, un catéchisme païen; le Pian de Rome au temps de Caracalla, en relief et en marbre, malheureusement incomplet, etc. Cette Rome seule était capable de fournir deux collections immenses comme celles du Vatican et du Capitole.
N'oublions pas , ayant de quitter les antiques , une statue de César, placée sous le portique du palais de Conservatori % qu'éleva Michel-Ange. C'est, dit-on, le seul portrait authentique du grand empereur qu'ait conservé la Rome des papes. Le proverbe qui dit que le saint est bien dans son église , trouverait que César est bien au Capitole, près d'une belle statue de Rome triomphante, assise entre deux rois prisonniers , et non loin de la fameuse Louve étrusque , vénérée déjà par les vieux Romains , puisque Cicéron l'a célébrée , en poète et en orateur, dans les vers sur son consulat et dans ses Catilinaires. On a donné à cette antique louve deux petits nourrissons modernes. Les salles et la chapelle du palais des Conservateurs (magistrats semestriels qui ont succédé aux consuls , aux tribuns , aux sénateurs , et qui portent , non-seulement la robe pourpre, mais la glorieuse devise S. P. Q. R.) renferment encore plusieurs objets d'art : des fresques du Pérugin , de son second élève Pinturicchio , de Daniel de Volterre, du cavalier d'Arpino; des peintures de Jules Romain , d'Annibal Carrache , de Caravage; quelques bronzes antiques, le jeune homme qui se tire une épine du pied, le buste précieux de V ancien Bru tus; quelques sculpture modernes, Je buste nori moins précieux, et également
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en bronze, de Michel-Ange, fait par lui-môme, la terrible Méduse de Bernini ; enfin quelques vénérables fragments en marbre des fastes capitoiins, cette histoire lapidaire de Rome qu'on écrivait dans les comices.
La galerie des tableaux (il est temps d'y arriver) est beaucoup plus considérable en nombre que celle du Vatican , mais elle ne possède pas des œuvres d'une égale importance, et , sauf deux ou trois cadres qui méritent le nom un peu prodigué de chefs-d'œuvre, elle ne s'élève guère au-dessus des galeries parliculières.
Guerchin me paraît y occuper la première place. Sa Sainte- Pétronille est l'ouvrage capital du Musée comme de l'artiste. Cette composition, très vaste, très belle, et pourtant singulière, se divise; ainsi qu'une foule d'autres tableaux sacrés , en deux parties , le ciel et la terre. Au bas , tout au bas, des fossoyeurs ouvrent un sépulcre pour en tirer le corps de la sainte, qui, si je me rappelle bien sa légende, y fut jetée toute vive, comme une vestale prévaricatrice. Cette opération se fait en présence de plusieurs personnages, entre autres , du fiancé de Pétronille, jeune élégant vêtu à la mode du seizième siècle , et qui ne semble pas très profondément affecté en voyant reparaître au bord de la fosse le cadavre de sa bien-aimée. Quant à elle, libre désormais des passions d'ici-bas , rayonnante de gloire et la tète couronnée, elle monte sur des nuages vers le ciel, où le Père éternel lui tend les bras. A cause de son double sujet , les Italiens désignent ce tableau par ce titre un peu long : Dissolteramento del corpo di santa Petroniila e salita al cielo délia sua anima. On peut reprocher à Guerchin , dans l'exécution de ce grand ouvrage , bien qu'à un moindre degré , le défaut que nous avons signalé dans le Saint- Jérôme de Dominiquin, La scène du ciel n'est pas assez mystérieuse, assez emblématique, elle a trop la réalité terrestre, Mais, par un dessin vigoureux et correct , par une cou-
leur vive , claire, fleurie , lumineuse , pleine de merveilleux effets qui saisissent et enchantent , Guerchin ne laisse pas seulement prise aux remarques , que la réflexion seule peut faire naître. On est réellement ébloui par le Magicien de la peinture, qui, cette fois, mérite pleinement son flatteur surnom. C'est qu'on ne saurait tirer plus grand parti de la science du clair-obscur , si chère aux Bolonais , ni mettre mieux en pratique le précepte de Michel-Ange, qui écrivait à Varchi : « La meilleure peinture , selon moi , est celle qui » arrive le plus au relief. » Nous avons dit précédemment que la copie de cette Sainte- Pét rouille , dont l'original fut porté à Paris , passe pour la plus belle des mosaïques de Saint- Pierre.
Le Gapitole possède encore deux ouvrages importants de Guerchin, Cléopdtre devant Auguste, autre grande et riche toile, presque égale à la Sainte Pétroniile par le développement du sujet, parla facilité du pinceau, par la puissance des effets; et la fameuse Sibylle persique, l'une dos plus belles figures de femmes qui aient jamais été peintes, mais à laquelle on reproche précisément la beauté de ses traits et la recherche de son ajustement, comme peu compatibles avec le nom qu'elle porte. C'est pousser trop loin, à mon avis, la rigidité historique et caractéristique; il ne faut se montrer sévère sur ce point que pour les œuvres médiocres. J'aimerais mieux ôter à cette Sibylle son nom et son emploi, en faire par exemple une autre Cléopâtre, et l'admirer alors tout à mon aise.
J'ai renversé Tordre des dates et des écoles à propos de Guerchin, parce qu il occupe, sans contredit, la première place au Capilole. En revenant à cet ordre plus commode, et qui classe mieux les peintres dans la mémoire du lecteur, nous trouvons d'abord Je bon vieux Garofalo, qui mériterait une seconde préférence par la beauté singulière des œuvres (fui le représentent ici. Ce sont : une Annonciation trçs