fr., dit-on, avec les frais
trône de Marie. On peut féliciter le musée anglais de cette conquête à grand prix , mais je le félicite encore plus du bonheur qu'il a eu de trouver et d'acquérir ces vieilles pages de l*art italien que je viens de citer, et ces autres vieilles pages de Tart flamand que je citerai tout à l'heure. Certes Véronèse est un grand peintre, surtout un savant et brillant coloriste ; mais son mérite est moins dans les créations idéales que dans la reproduction des choses réelles; il est en quelque sorte, autant que Garavage, l'antipode de Raphaël parmi les Italiens. C'est pour cette qualité de puissant réalisme, c'est comme réunion de portraits que brille surtout, ainsi que les Cènes, sa Famille de Darius, « Même dans l'école vénitienne , en général si peu expressive, dit M. Charles Blanc, on ne trouverait pas un tableau plus insignifiant, ni un plus merveilleux décor; c'est une ravissante musique de couleurs. » Mais si, après avoir considéré, admiré même ce tableau, et j'en suis d'accord, sur la place d'honneur qu'on lui a réservée dans l'un des principaux salons de la galerie, le visiteur vient à se retourner vers l'autre bout du salon , son regard rencontre des portraits de Rembrandt, et Véronèse est accablé. L'école française ne s'est augmentée que dune Vue du château Saint- Ange à Rotne, par Joseph Vernet ; mais l'école espagnole, en revanche, a reçu d'assez notables accroissements. En voyant un Christ mort entre Marie et Madeleine et un Berger par Ribera-, j'ai reconnu avec une vraie satisfaction que ce grand artiste n'était plus exclu systématiquement du musée de TAngleterre, auquel je souhaite maintenant d'autres ouvrages de ce maître plus capables de le faire apprécier à toute sa valeur. Quant au Moine en prières de Francisco Zurbaran , très-beau, trèsnoble, très-pathétique, il serait difficile de trouver un lïieilleur spécimen pour faire connaître hors de son pays le peintre éminent de la vie ascétique, des macérations de la chair et des extases de l'esprit, le peintre d'un monde qui n'est plus.
A Zurbaran il faut restituer, en Tôtant à Velazquez, une grande Adoration des bergers, qui provient de la galerie espagnole réunie par Louis-Philippe, Je sais bien que c'est sous le nom de Velazquez qu'elle fut rapportée d'Espagne par les collectioniieurs de cette galerie et présentée au public français. Mais s'ils se sont trompés, ou laissé tromper par d'habiles gens d'affaires, faut-il admettre et maintenir l'erreur qu'ils ont commise? On peut d'abord leur opposer une raison, sans réplique, un fait : tous les tableaux . qu'a laissés Velazquez à son royal ami Philippe IV, dont il fut, toute sa vie d*artiste, le pintor de càmara, ont été mentionnés par ses biographes, et il est certain, incontestable, qu'après s'être essayé dans le Martyre de saint Etienne qui est au musée de Madrid, il n'a plus osé peindre de sujets sacrés. Hors celui-là, tous ses ouvrages, sans exception, sont des tableaux d'histoire profane. Ce sont les seuls où le portait son talent de peintre réaliste, les seuls où il se sentît pleinement à l'aise, où il pât déployer son talent propre et naturel. Donc, et sans plus de discussion, Y Adoration des bergers n'est pas de Velazquez; elle ne peut pas être de lui. Mais cette preuve historique manquât-elle, il s'en trouverait assez d'autres, et d'aussi puissantes, dans la seule observation du style et du faire, de tout ce qui compose la manière d'-un maître. Quoi ! vous avez près de cette Adoration des bergers, d'un côté le Moine de Zurbaran, de l'autre la Cov/rse aux sangliers de Velazquez, et vous hésitez entre Velazquez et Zurbaran? Mais ces peintures vous disent clairement, par oui et par non, que Zurbaran, et non Velazquez, est l'auteur de l'iédoration des bergers. La certitude deviendrait plus grande ehcore, et plus absolue, si vous pouviez comparer directement cette composition à d'autres d'égale importance parmi ceUes du même auteur, telles fae les grandes toiles qui ornaient jadis le^ chœur du fameux monastère de Notre- Dame de Guadalupe, et qui sont venues aussi, depuis la suppression des couvents en Espagne, dans la collection de
Louis-Philippe. Alors le moindre doute ne serait plus permis, et, sans nul regret de ce changement de nom, vous rendriez à l'illustre peintre d'Estrémadure un très-bel ouvrage qui lui appartient, et dont l'illustre peintre d'Andalousie n a nul besoin pour sa gloire.
Mais d'où vient qu'on s'est avisé d'exclure des grands salons les belles pages de Murillo, de Velazquez, de Zurbaran? Pourquoi les a-t-on enfouies dans un des étroits cabinets de lentrée, où le jour leur vient avec parcimonie, où le visiteur manque absolument de reculée pour les bien voir à leur vrai point ? De tous les tableaux de la galerie, ces espagnols, dépaysés sous le ciel d'Angleterre, ont le plus besoin de lumière et d'espace ; ce sont eux justement qui s'en trouvent le plus complètement privés. Qu'on leur rende les places d'honneur qu'ils occupaient naguère; elles leur conviennent et ils les méritent. Mais quelle meilleure preuve peut-on donner que leur emprisonnement dans ce cabinet, de la nécessité pressante d'élever un autre édifice à la National Gallery * ?
Passant du midi au nord, nous trouvons d'abord quelques-uns des rares et précieux échantillons de la vieille* ^ole allemande, de celle qu'on nomme école de Westpha- Ue. Ils sont presque contemporains de Meister Wilhelm et de Meister Stephan^ qui honorent Cologne, leur commune patrie, aux débuts de l'art éclos sur les rives du Bhin. Les uns sont Y Annonciation, V Adoration des Rois et ht Présenr îcUion au tenipky avec des groupes de saints; les autres la Vision et la Messe de saint Hubert, avec d'autres groupes de bienheureux ; et les auteurs de ces deux parts à peu près égales par l'importance et le mérite, dignes tous deux d'être comparés au ravissant Hemling de Bruges, et tous deux restés inconnus, sont désignés par les noms du Maître de Liesborn (Meister von Liesbom, vers 1465) et du
1 . On vient de les ramener dans un des grands salons , d'où l'on a exelu, pour leur ûiire place, des toiles moins importantes. (Mai 18o8.)
Maître de Werden (Meister von Werden, vers 1480), parce que leurs ouvrages furent trouvés dans ces deux abbayes de la Westphaiie méridionale. Il faut y joindre' une Tête de vieillard, à barbe blanche, portant la Toison d'or, portrait lavé à la détrempe, qu'on croit d'Albert Durer, mais qui peut être aussi bien d'un de ses bonlà élèves, Burgkmaïr, Altdorfer, Kulmbach, etc.
Si nous traversons le Rhin pour chercher dans les "Flandres l'autre et plus riche rameau parti du vieux tronc de Cologne, l'école flamande, nous trouvons son illustre fondateur Jean de Bruges. La National Gallery pouvait déjà s'enorgueillir àe posséder une œuvre excellente du grand Van Eyck : V Horoscope. Aujourd'hui elle en possède une seconde et une troisième, égales à la première : l'admirable portrait en demi-grandeur d'un homme entre deux âges, coiffé d'un ample chaperon rouge, et celui d'un autre homme coiffé d'un chaperon vert. Le premier, qu'on croit le portrait de Van Eyck lui-même, est data de 1433, et l'on peut dire, en voyant cette date déjà si reculée, que, depuis plus de quatre siècles, personne n'a le droit de se vanter d'avoir reproduit la nature humaine avec plus de vérité, de force et d'illusion. Quelle leçon pour notre musée du Louvre , qui n'a que le nom de Van Eyck et nulle de ses œuvres I La National Gallery possède même un autre portrait, celui du comte d'Hennegan, assisté de son patron, saint Ambroise, par un élève de Jean de Bruges, Gérard Van der Meer, qui, avec Roger de Bruges et Hugo Van der Go'es, a le mieux continué son école et répandu ses leçons de fine et ferme peinture.
Après ces saintes reliques de Van Eyck , viennent les têtes du Christ et de la Vierge par Quintin Metzys, l'un en manteau rouge, l'autre en manteau bleu, chargés de riches parures d'orfèvrerie. Ces têtes sont touchées avec la plus exquise finesse, et celle de la Vierge surtout est d'une telle beauté, même morale, qu'il faut aller jusqu'à Raphaël pour lui trouver une légitime comparaison. Du nord
comme du midi, le musée de Londres a donc eu cette grande fortune de réunir les plus excellentes œuvres des origines et du progrès. Une belle Piété, de Lambert Sustermans (qu'on nomme Lambert le Lombard et que Vasari sumonmie avec raison Lambert Suavius), nous montre ensuite lart flamand à sa seconde période , lorsqu'il allait s'inspirer et se transformer en Italie ; puis deux magnifiques portraits de Rembrandt, une jeune fille rieuse et folâtre, un vieillard très-coloré, très-rubicond, ami de la dive bouteille et de la purée septembrale, tous deux dans sa plus large et plus puissante manière , nous amènent à la troisième époque, celle du réalisme hollandais. C'est à elle aussi qu'appartiennent quelques jolis intérieurs de Nicolas Maés, qui semble avoir réuni et fondu la manière de Rembrandt dans la lulmière de Pierre de Hooghe, et un petit clair de lune d'Arendt Van dér Neer. Rien que peint en quelque sorte avec une seule teinte , conmae les vieux tableaux monochromes (c'est ainsi que la lune colore), il peut passer pour Tune des œuvres les plus ravissantes de ce peintre du mystère, de ce poète de la nuit.
On voit que la National Gallery met à profit chacune des années de sa courte existence, et qu'aVec le temps elle grandira, par les achats et les donations, jusqu'à devenir l'égale de ses aînées, les autres galeries publiques de l'Europe. Souhaitons-lui d'avoir toujours la même activité, les mêmes ressources et le même bonheur; souhaitons -lui surtout de passer bientôt dans un autre édifice plus digne d'elle, plus digne de la puissante nation dont elle est appelée à augmenter la richesse et la grandeur.
En Angleterre, où le gouvernement s'efface et prend rarement l'initiative j où toutes les fondations publiques, — depuis la Compagnie des Indes jusqu'à la Great Exhibition du Palais de Cristal, depuis les hôpitaux et les églises de Londres jusqu'aux dernières écoles de village — se font par de simples associations de citoyens, il était naturel que les arts fussent traités comme le commerce, l'industrie, la charité, la religion et l'éducation du peuple* Nous venons de voir que la National Gallery s'était originairement et récemment formée par l'acquisition d'un cabinet d'amateur et par les donations successives d'autres cabinets. Le British Muséum, un peu l'aîné de la Galerie Nationale, mais plus tardivement achevé, n'a pas une autre origine.
Pendant une longue vie de médecin renommé, sir Hans Sloan avait réuni,, outre une vaste bibliothèque, la plus grande collection d'objets d'art et d'histoire naturelle qui fut connue dans son pays au milieu du siècle dernier. A sa mort, arrivée en 1753, sir Hans Sloan donna par testament toutes les richesses de son triple cabinet au Parlement d'Angleterre qui accepta le legs, et, par le même acte, acheta la bibliothèque appelée Harleian, du nom de Robert Harley, comte d'Oxford, celui des ministres de la reine Anne qui négocia et signa le traité d'Utrecht,en 1713. On y réunit la bibliothèque Cottonian, formée par l'antiquaire sir Robert Bruce Ootton, et qui appartenait à l'Etat depuis le règne de Guillaume III. Pour loger ces collections de livres, de manuscrits, d'antiques, de médailles, de dessins, de curiosités, d'animaux et de minéraux, on acheta, dans
Great-Russell-Street, une vaste maison connue alors sous le nom de Montaigu-House; et lorsqu'on 1759, elles y furent toutes rassemblées, on nomma cet amalgame assez étrange British Muséum.
Jusqu'à la fin du siècle, l'hôtel Montaigu suffit à sa destination. Mais lorsque- l'évacuation de l'Egypte par les Français, en 1801, eut livré aux Anglais toutes les antiquités égyptiennes qu'il leur convint d'emporter dans leur pays; et lorsqu'on 1805, le Parlement eut fait l'acquisition des marbres de la collection Townley, on reconnut l'impossibilité d'abriter et de ranger des objets d'une telle masse et d'un tel poids dans une simple maison. Une galerie de rez-de-chaussée fat donc ajoutée, en 1807, au principal corps de logis. Enfin, après la donation à l'État de la bibliothèque de George HT, bientôt suivie de la donation d'une cinquième bibliothèque appelée Grenvillan (formée par le très-hon. Thomas Grenville), le Parlement ordonna, en 1823, la construction d'un édifice entier, d'un édifice propre, destiné au British Muséum, L'architecte sir Robert Smirke fut chargé d'élever ce monument sur l'emplacement même de l'hôtel Montaigu. Il dut le bâtir lentement, aile par aile, remplaçant peu à peu les anciennes constructions par les nouvelles. C'est seulement en 1845 qu'ont disparu les derniers restes de Montaigu- Home , et en 1846, ceux de la galerie primitive des marbres et antiquités. L'on achève en ce moment la cour, la porte et les abords de l'édifice, que le continuateur de Sir Robert Smirke termine sur les dessins de cet architecte.
Assurément, si Ton envisage le British Muséum, soit comme monument d'architecture, soit comme édifice approprié à sa destination, il paraîtra bien supérieur à la National Gallery. Mais qu'il est loin pourtant d'être irréprochable ! qu'il est loin de plaire à l'œil et de satisfaire à l'esprit ! Rien n'est plus lourd, plus triste, plus dénué de grâce et de majesté que ce grand portique ionien et cette grande colonnade du même ordre (qu'on appellerait semi-
circulaire si, au lieu d'être coupée à angles droits, elle s'arrondissait devant Tédifice comme celle du Bemin devant Saint-Pierre de Rome), où cinquante à soixante grosses et grandes colonnes, en briques et en plâtre S déjà noircies par la pluie et la fumée, n'ont d'autre objet et d'autre utilité que de masquer un grand mur plat, déjà noir autant qu'elles. Le vestibule, l'escalier, les salles, les galeries, tout le reste est à l'avenant. Ils n'ont guère, outre le mérite d'être vastes, que celui, fort précieux à Londres, il est vrai, d'être suffisamment éclairés. Et les ornements divers, au dehors et au dedans de l'édifice, ne me semblent exiger ni description, ni éloge, pas même les douze à quinze figures allégoriques réunies dans le tympan du fronton par sir Richard Wesmacott. Prises isolément, ces statues en marbre ne manquent certes pas de mérite ; elles sont finement et soigneusement travaillées, plus même que ne l'exigeait Je point de vue. Mais leur ensemble manque d'harmonie, de grâce, de majesté, et le défaut plus grand encore, le défaut irrémédiable qui les frappe, c'est le sujet qu'elles veulent représenter : les Progrès de la civilisation. Que les Anglais aient choisi. ce sujet pour le placer sur la porte principale des docks de Londres, ou de l'arsenal maritime de Woolwich, ou de l'observatoire de Greenwich, ou du Northern- Railway, rien de mieux ; c'est là qu'ils peuvent établir la suprématie du présent sur le passé, et le progrès -continu qu'opère l'humanité dans les sciences. Mais, dans les arts, où le talent est un don personnel, où l'artiste , en mourant , ne peut pas plus transmettre son génie que son âme, la Londres moderne espère-t- elle avoir vaincu l'Athènes antique ? Quelle étrange manière, hélas I de prouver les progrès de la civilisation, que de mettre l'art anglais en regard de l'art grec, de faire comparer l'architecture en briques de M. Smirke avec l'architecture en marbre d'Iclinus et de Gallicrates, que de rapprocher ce