‹ Les musées dA̓ngleterre, de Belgique, de Hollande et de Russie: guide etChapitre 6 sur 38 · Voir au volume des Musées d* Allemagne, page · texte numérisé non relu

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Parmi les Florentins : peut-être une Hérodiade devant la tête de saint Jean-Baptiste, par Léonard de Vinci ; mais les deux autres tableaux attribués à ce maître, Jésus et saint Jean, et un Homme enseignant un tour, ainsi qu'une Madqne attribuée à Andréa del Sarto, sont évidemment apocryphes. Le premier des trois, qui est le moins mauvais, n'est pas même une des- nombreuses répétitions de ce sujet, puisque le copiste a négligé la fine bordure architecturale que Léonard a mise comme un encadrement à son tableau primitif. Si Ton veut rattacher un moment Corrége à cette école, on peut accepter, mais certes je ne m'en fais point garant, une très-gracieuse Sainte Catherine y et le portrait du sculpteur Baccio Bandinelli, cet envieux, ce larron, qui, par haine de Michel -Ange, déchira le car-, ton de la Guerre des Pisans. Un portrait de la m'ain de Corrége serait bien précieux ; celui-là, en tout cas, est une œuvre distinguée, et réellement peinte à la manière du maître de Parme, autant qu'on peut en juger à la grande distance qù il est du spectateur.

Parmi les Romains : quelques petits ouvrages de Perin del Vaga, et une série d'esquisses mythologiques par Jules Romain, vigoureusement tracées, mais où l'on voit clairement combien leur auteur, tombant aussi dans la recherche des effets, s'éloigne de la simplicité et de la pureté de son divin maître : — un Auguste devant la Sibylle, par Pierre de Gortone, et un Saint François de Carie Maratte.

Parmi les Vénitiens : quelques tableaux attribués à Giorgion, entre autres Actéon et Diane, une Madone^ un Saint Guillaume, une Adoration des Bergers, et son propre portrait; — plusieurs portraits de Titien, tous en buste,- et quelques-uns fort beaux : Alexandre de Médici^y Ignace de Loyola, Voncle du peintre, etc. , et quelques tableaux aussi, une Sainte-FamUle, une Vénus^ une Lucrèce, un David vaùiqy^ur, et une très-belle Madeleine, qui est malheureusement pendue au plafond presque hors de la vue, — une Annonciation, un Mariage de Sainte Catherine, une

Sainte Catherine a Vautel, une Madone, et d'autres ouvrages de Paul Véronèse, sans grande importance, et quelques vastes compositions de son imitateur, de son plagiaire, Ricci : — divers tableaux et portraits du Tintoret , les MuseSj la Présentation d'Esther, YExpulsion de Phétésief Saint Georges et la princesse Théodelinde, un Chevalier dé Malte j un Sénateur de Venise; enûn la vue, en perspective chinoise, d'un Labyrinthe de jardin, qui, ne pouvant avoir été copié sur celui du parc d'Hampton-Court, peut très- ^ bien au contraire en avoir été le modèle ; — une Dame es^ pagnole, de Sébastien del Piombo ; — divers ouvrages des Palma, des Bassano, de Paris Bordone ; — enfin une belle vue des Rmnes du Colysée, par le second des Ganaletti.

Parmi les Bolonais : une Assomption de Denis Calvaert, le Flamand établi à Bologne ; une Cléopatre de Louis Carrache ; des Charités d'Annibal ; une Foi et un Guerrier de Guerchin, ainsi que son portrait par lui-même ; une Judith de Guide, répétée deux fois, etc.

Parmi les Napolitains : un Moïse frappant le rocher, de SaJvator Rosa; les Mages et douze tableaux représentant Y Histoire de Psyché, par Lucas Giordano, etc.

Les Français ont une part assez distinguée dans la galerie d'Hampton-Court. On y trouve d'abord un excellent portrait du Dauphin de France, qui fut un moment François II et premier époux de Marie Stuart, par François Clouet, dit Janet, que les Anglais nomment Janette ; puis, outre un Christ aux Oliviers et une Danse de nymphes et de satyres, qu'on peut accepter pour œuvre de Nicolas Poussin ; outre un Port de mer attribué à Claude, mais placé trop loin pour qu'on puisse en vérifier l'authenticité, il y a plusieurs jolis petits tableaux du Bourguignon (Jacques Courtois) ; un Louis XIV, par Mignard ; une Madame de Pompadour, par Greuze , et même un Louis XVIII, par Pierre Guérin.

Quant aux Espagnols, c'est toujours dans les anciennes galeries la partie la plus faible et la plus controversable. Ri-

ben, qu'on mêlait aux Italiens, est à peu près le seul peintre de son pays dont les ouvrages aient été ^ jusqu'au temps présent, connus et appréciés. Hampton-Court a de lui un très-beau Saint Jean, sottement placé trop haut^ comme la Madeleine de Titien, dont il fait le pendant, k côté d'un ancien dais ou baldaquin ; puis un curieux tableau représentant le docteur écossais John Duns, ou Duns Scotus, lequel, ayant fait vœu, dit sa légende , de traduire , sans manger, toutes les Écritures, mourut d'inanition au dernier chapitre de sa tâche. Yelazquez est représenté par les portraits en pied de son royal ami /Philippe IV et de la reine sa femme. Ces portraits viennent au moins de son atelier, s'ils ne sont pas tout entiers de sa main ; mais ils appartiennent à Tespèce de ceux qu'on peut appeler de pacotille, et que le roi d'Espagne envoyait en présent ou en échange aux autres souverains de la chrétienté. Quant à Murillo, son nom se lit également sur trois ou quatre cadres. Mais comment s'y trouve-t-il encore, après que de véritables œuvres du peintre de Séville ont pénétré en Angleterre? Gomment n'a-t-onpas senti quelque honte à le charger des monstruosités révoltantes qui portent son nom? Outre deux ou trois petits paysans, peints en enluminure, on lui attribue un portraitde Don Carlos, fils de PhilippelV^ c'est-à-dire de Charles II enfant. Ce portrait, qui est, du reste , un assez bon ouvrage , et probablement de Carreno, porte la date de 1665. Or, Murillo avait quitté Madrid, pour n'y plus revenir, en 1645; et Charles II, qui fdt justement proclamé roi en cette année 1665, n'alla jamais à Séville. Voilà, certes, un tableau bien nommé. Et cependant, combien il y aurait d'histoires semblables à faire, si l'on avait toujours les dates à sa disposition pour contrôler l'authenticité des œuvres.

Commencée par Holbein, cette revue de la galerie d'Hampton-Gourt doit, nous l'avons dit, se terminer par Raphaël. Arrivons enfin à ses célèbres cartons. D'abord, pourquoi, peints à Rome pour un pape, sont-ils dans un

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château d'Angleterre, et la propriété d'un monarque hérétique ? C'est une histoire fort simple , et que Ton peut conter en quelques mots.

« Sa Sainteté (Léon X), dit Vasari, désirant avoir de très-riches tapisseries tissues d*or et de soie, Raphaël en dessina et coloria lui-même tous les. cartons. On les envoya en Flandre*, et les tapisseries furent transportées à Rome aussitôt leur achèvement. Rien n'est plus merveilleux. Ce travail, que l'on prend pour Touvrage d'un habile pinceau, semble l'effet d'un art surnaturel plutôt que de l'industrie humaine. Les tapisseries coûtèrent VOOOOécus'.» Ces cartons, que Raphaël acheva en 1520, l'année même de sa mort , représentaient des sujets pris dans le$ ÉvaDgélistes et les Actes des Apôtres, et le travail de leur reproduction en tapisseries fut surveillé par Bernard Van Orley et Michel Goxcie , tous deux Flamands , tous deux élèves de Raphaël. Ils étaient au nombre de douze. Mais, soit dans les manufactures, oii ils furent coupés en lambeaux perpendiculaires, soit en voyage, soit par des accidents dont la tradition n a pas conservé le souvenir, cinq de ces cartons ont disparu. Les sept conservés, et qui sont, heureusement, les plus beaux par la composition et le style (ce que fait aisément reconnaître la vue des douze tapisseries), furent acquis , pour Charles I", par Rubens, après son séjour en Angleterre (1629) et l'ambassade secrète dont l'avait chargé Philippe IV d'Espagne. Charles I*' laissa longtemps ces vénérables lambeaux enfouis dans des caisses. Après sa mort, ils furent mis en vente, achetés par Cromwell ; puis enfin réunis et restaurés sous le roi Guil-

1. ÂÂrras, d'où ils furent nommés , à leur retour en Italie, Arrazxi.

2. Il fut fait au moins trois exemplaires des tapisseries d'Ârras sur les cartons de Raphaël, car, outre la collection complète que possède le Vatican, il s'en trouve neuf des douze dans le Gemœlde-SammlunQ de Berlin, savoir : la copie des sept cartons d'Hampton-Court, puis, le Martyre de saint Etienne et la Conversion de saint Paulj et six dans la rotonde centrale de la nouvelle Galerie royale de Dresde.

laume, qui lear consacra une grande pièce, en forme de galerie , de son château favori d'Hampton-Court, où ils sont encadrés dans la boiserie et rangés convenablement. € Ils sont bien tenus, écrivait le comte de Gaylus en 1 722, je ne les croyais pas si bien conservés. » Cinq d'entre eux remplissent le grand panneau du fond, en face des fenêtres. Ce sont : au milieu, la Pêche miraculeuse ; à gauche, Saint Pierre et saint Jean guérissant un boiteux à la porte du temple, eiElymas le sorcier frappé de cécité par saint Paul; à droite. Saint Paul et saint Barnabe à Lystres, et la Pré-^ dication de saint Paul à Athènes. Les deux autres, Ananias frappé de mort et Jésus donnant les clefs à saint Pierre, occupent les murs latéraux, au-dessus des portes. Cette disposition est bien entendue, et permet de saisir facilement Tensemble de l'œuvre aussi bien que les détails de chaque composition. Malheureusement les cadres sont placés trop haut, trop loin des vues même les plus perçantes ; et les fenêtres, ouvertes sur une cour, ne donnent pas tout le jour et toute la lumière qui devraient éclairer de telles œuvres.

Ces cartons de Raphaël ne sont point, comme les cartons ordinaires, de simples dessins au crayon noir sur du papier gris ou blanc. Pour servir de modèles à des tapisseries, et non pas seulement de préparations k des tableaux, ils devaient être coloriés. Aussi sont-ce de véritables peintures à la détrempe, lesquelles, placées dans les boiseries qui couvrent les murailles, font précisément Teffet de peintures à fresque. Le nom de cartons n'en donne qu*une idée fort incomplète.

Il serait superflu, sans doute, d'essayer une description minutieuse de ces sept grandes compositions, que la gravure a fait connaître, autant qu'il lui est permis, et parmi lesquelles, si j'osais indiquer une préférence, je citerais en premier lieu la Pêche miraculeuse, la Mort d Ananias et la Prédication de saint Paul. Il suffit de dire que, tracées dans la dernière époque de la vie de leur

auteur, lorsque Raphaël, grandissant toujours, avait atteint Textrême élévation du génie et du talent, elles semblent aussi l'extrême expression de la grande peinture monumentale. Je n'en excepte pas même la chapelle Sixtine, où se trouvent la fresque et le plafond de Michel- Ange. « Là, s'écrie M. Quatremère de Quincy, Raphaël s'est élevé au-dessus de lui-même ; et Ton peut faire de la collection de ces mémorables compositions, le couronnement, non pas seulement de ses productions, mais de toutes celles du génie des modernes dans la peinture. » Pour moi, Raphaël est aussi grand dans la galerie d'Hampton-Court que dans les Chambres mêmes du Vatican. Que puis-je dire de plus? Ici et là, il est le prince de l'art; ici et là, comme devant tous ses chefs-d'œuvre , il faut voir, sentir et adorer.

Ge n'est doue pas seulement la promenade de Londres à Hampton-Gourt que mérite ce merveilleux trésor gardé dans le vieux manoir du cardinal Wolsey ; c'est le voyage en Angleterre, et de quelque part où réside un sincère admirateur du beau, du grand, du sublime dans les arts.

Puisque ce volume porte le titre de Musées d'Angleterre, j'aurais voulu n'avwr pas à parler seulement de la Galerie nationale de Londres et de celle, toute voisine, dllamptôn- Court; j'aurais voulu qu'il se trouvât, dans le reste du Royaume-Uni, quelque autre collection publique, digne aussi d'être recommandée à ceux des voyageurs passant le détroit, pour qui les arts sont au moins un délassement des affaires, et leurs œuvres un objet de curiosité. L'Ecosse, par exemple , a pour capitale une ville grande et magnifique , une ville polie , savante et lettrée , digne à bien des titres dp son beau surnom, l'Athènes du nord. Gomment n'a-t-elle pas un musée? Gomment n'essaye-t-elle pas d'en former un? Athènes peut-elle se passer du temple des Muses?

Il est vrai que, sur l'un des ponts jetés entre la viUe

vieille et la ville nouvelle , par-dessas la profonde vallée qui les sépare d'une façon si pittoresque , et comme pour faire pendant au riche monument gothique que l'admiration et la reconnaissance des Écossais ont élevé à leur illustre Walter Scott, se dresse un petit temple grec, à colonnes et fronton, qui rappelle un des plus célèbres édifices de l'Athènes antique, nan le Parthénqn pourtant, mais le temple de Thésée.^ H est encore vrai qu'il se nomme le Musée d'Édimboui^ ; qu'il a ses directeurs , ses gardiens , son livret, et, comme un grand personnage , jusqu'à ses jours et ses heures de réception. Mais, hélas! après ces apparences extérieures, qu'a-t-il d*un vrai musée? Dès que l'on pénètre dans Tin^iérieur, adieu toute illusion.

Les salles de la statuaire ne renferment pas une seule œuvre originale, antique ou moderne, mais seulement une collection de copies moulées en plâtre. Cette collection est nombreuse, bien choisie, et réunit à peu près tous les grands chefs-d'œuvre connus, depuis les plus énormes groupes, tels que le Laocoon ou le Taureau de Dircé^y jusqu'aux simples hermès des philosophes ou des poètes de l'antiquité grecque et latine. C'est bien , et l'on ne saurait guère plus exiger pour la sculpture, car les beaux ouvrages de l'art ancien , et les rares ouvrages modernes qui méritent une place auprès d'eux, sont déjà recueillis dans des collections nationales d'où pourrait seule les tirer la conquête à main armée. D'aÛleurs, ces belles moulures, faites avec une précision mathématique, sont d'excellents modèles, qui suffisent certainement pour diriger le goût et pour éveiller des vocations endormies.

Il faut donc, telle qu'elle est, accepter la statuaire au musée d'Edimbourg. Mais la peinture ! Ici tout pardon est impossible , parce que nulle excuse ne peut se faire admettre. A un étranger quelque peu initié aux choses de l'art , qui met le pied dans les salles de peinture , on dira vainement : « Tous ces tableaux sont donnés , c'est le legs d'im amateur ; il a Inen fallu le prendre. » Non, vraiment,

il fallait le rejeter. Quelle loi pouvait contraindre Edimbourg à remplir son petit temple de cadres que nul amateur intelligent ne voudrait recueillir dans son cabinet, et qui déprécieraient une boutique de marchand. Quoi 1 parce qu'un honnête gentleman, plus riche qu'habile, et trompé par de plus fins que lui , aura cru rapporter de ses voyages sur le continent une précieuse récolte de tableaux, et parce qu'à son lit de mort il aura cru fair& acte de générosité fastueuse en léguant sa pacotille à la capitale du pays, il faudra qu'Edimbourg accepte avec reconnaissance le don de ces trésors postiches, bâtisse un temple pour les loger, les y étale comme des merveilles, et §e fasse siffler par tous les connaisseurs? Voilà ce qu'on ne saurait prétendre. Voilà pourtant ce qui s'est fait,

Entrons un moment , un court moment , dans ce prétendu musée ; traversons à la hâte les salles que l'on dit consacrées à la peinture, et faisons le dénombrement de ce qu'elles renferment. Que trouvons-nous? 1" Parmi les modernes, quelques tableaux anglais, entre autres trois vastes toiles où M. Etty a raconté, comme en trois chapitres, rhistoire biblique de Judith. Mais nous demandons à ne point émettre d'opinion sur ces grandes ébauches. , sur ces œuvres informes, dans la crainte d'être accusé d'aversion systématique et de prévention nationale, sottise ridicule dont nous cherchons à nous prémunit autant que de l'excès contraire. 2** Parmi les anciens, une petite série de cadres où l'on voit apparaître en lettres d'or presque tous les noms illustres de l'école hollandaise. Par malheur, et nous osons l'affirmer avec la certitude que donne l'évidence , il n'est pas un de ces noms (sauf peut-être celui d'Adam Pynacker) qui ne soit placé sur une copie , souvent sur une copie si maladroite, si défectueuse, partant si manifeste, q le, mise en vente aux enchères chez le premier auctioneer venu , elle exciterait les rires et les quolibets de la foule des simples brocanteurs.

Voilà de quoi se compose le musée de l'Athènes du nord.

Évidemment, pour Thonnenr d'un tel nom, Edimbourg doit au plus vite reléguer au grenier tous les tableaux des écoles étrangères dont se compose sa petite galerie de peinture , et leur chercher en toute hâte et à tout prix de plus dignes remplaçants. Elle doit se faire un musée , puisqu'elle en a Fenveloppe, qui puisse rivaliser, sinon avec la National Gallery, alimentée par les fonds de TÉtat, sinon, avec les riches collections attachées aux majorats de quelques grands seigneurs anglais, tout au moins avec les cabinets que peuvent montrer, dans leurs arrière-boutiques , certains marchands de la cité de Londres. Ce n'est pas trop exiger. Alors nous donnerons une place au musée d'Edimbourg parmi ceux du reste de TEurope.

Outre les listes civiles qu'ils reçoivent des nations , les rois peuvent avoir deux espèces de propriétés : celles de la coui^onne, inaliénables, et dont ils ne sont qu'usufruitiers; celles qu'ils acquièrent personnellement, et dont ils gardent la libre disposition. Hampton-Gourt renferme le musée de la couronne d'Angleterre; Buckingham-Palace, le cabinet particulier du souverain. On peut donc, en toute justice, ranger cette collection royale parmi les galeries particulières. Mais comme elle ne s'ouvre pas facilement aux visiteurs, comme on ne peut y pénétrer qu'à la faveur de quelque heureuse circonstance, j'indiquerai très-sommairement ce qui la compose, en recommandant néanmoins à tous les amis des belles productions de l'art de faire tous leurs efforts pour obtenir l'entrée des appartements de la reine à Londres. Ils y trouveront, dans le vestibule allongé qui précède le salon des concerts , une des plus exquises collections du monde , petite par le nombre de ses cadres ^ grande par le goût sévère et judicieux qui les a fait choisir. Rien n'y est douteux ou faible; tout, authentique et excellent.

Les Anglais pourraient se plaindre que,, dans la composition un peu capricieuse de ce cabinet de leur souverain , où il a suivi son goût comme un simple amateur, l'école anglaise fût à peu près exclue. On n'y trouve, en effet, des œuvres de cette école, rien de plus qu'une Véntùs couchée (pourquoi, hélas! ce sujet préféré de Titien) et deux ou trois portraits de sir Josuah Reynolds. Cette plainte semblerait d'autant plus fondée que l'école française compte

des échantillons nn peu plus nombreux , un peu plus importants : deux grands et magnifiques paysages, l'un de Claude , l'autre du Guaspre , et trois petites compositions de Greuze, parmi lesquelles une mère au milieu de sa fricassée d'enfants, comme il disait de sa propre famille. Mais qui pourrait reprocher à la galerie de la reine d'Angleterre l'exclusion partielle de l^école anglaise , lorsqu'on y reconnaît , du premier coup d'oeil , l'exclusion complète , absolue, de toutes les écoles de l'Italie et de toutes celles de TËspagne? Il est clair qu'à Buckingham-Palace on n'a voulu faire qu'un cabinet flamand.

L'art des Flandres et de la Hollande le remplit effectivement tout entier. Ce n'est pas à dire qu'il y déploie toute sa curieuse histoire , car l'époque des origines , celle des progrès , celle de la transformation par l'imitation de l'art italien, sont aussi bien absentes que les écoles *de l'Italie et de l'Espagne. L'art flamand ne s'y montre qu'à sa dernière époque, celle de son complet épanouissement, dont le cycle entier s'enferme dans les limites du dix-septième siècle. Encore , parmi ceux qu'on nomme les grands Flon mandSj ne compte-t-on pas plus de trois privilégiés, Rubens, Yan Dyck, Rembrandt, et n'ont-ils qu'une faible part,, en nombre du moins : Rubens un paysage historique, Pan et Syrinx, charmant de composition, adorable de couleur, et qui me semble supérieur même au fameux Ârc-en-ciel; — Van Dyck, quelques portraits, et des études de cavaliers ; — Rembrandt, une Adoration dss Mages, en figurines, et un admirable portrait de dame, dans sa manière la plus fine , la plus délicate et la plus fleurie.

Quant aux petits Flamands, bien peu d'entre eux manquent à l'appel, et, sauf pourtant les Fleurs et les Natures mortes, tous leurs genres divers se rencontrent là réunis. Si nous commençons par les sujets anecdotiques , nous trouvons d'abord plusieurs petits cadres de Gérard Dow. H en est un, entre autres, qui rappelle par le sujet comme

par la perfection notre Femme paralytique. Seulement, le médecin est jeune et beau, la dame jeune et belle; aux regards tendres et langoureux qu'elle jette sur lui, on doit croire que la dame est malade comme Tamant discret de Stratonice, et que le médecin peut seul, comme la lance d'Achille, guérir la blessure qu'il lui a faite au cœur. Nous trouvons ensuite les grands élèves de Gérard Dow, Gérard Terburg et Gabriel Metzu, chacun avec une de ses œuvres capitales, c'est-à-dire merveilleuses, la Lettre ouverte et le Violoncelle accordé ; — puis les deux Mieris et Slingelandt;

— puis Godefroy Skalken avec une de ses pages les plus importantes, composition singulière, où l'on voit un fou à demi nu, entouré d'un cercle de dames; — puis David Téniers , avec un Alchimiste, des Kermesses et des Cabarets; — puis Adrien Ostade et Jean Steen, avec des Cabarets aussi, mais toutes œuvres de choix, œuvres de perfection, et parfaitement dignes de figurer dans un palais de roi ; — puis Corneille Poelenburg, Karel-Dujardin et Philippe Wouwermans, avec divers échantillons dignes du même éloge; — puis enfin Adrien Van de Velde, qui, cette fois, laisse les animaux pour les hommes, avec une grande et superbe composition, le Départ pour la chasse , entièrement dans le goût de Wouwermans.

Si nous passons aux autres genres, voici , pour les intérieurs y l'énergique et lumineux Peter de Hoogh; — pour les Vues d'édifices yle patient et scrupuleux Van der Heyden ;

— pour les m/irines, le grand portraitiste de la mer, Wilhelm Van de Velde ; — pour les paysages, le tendre et mé lancolique Jacques Ruysdaël, le clair et serein Hobbéma, et le poète de la nuit, Van der Neer,qui, par exception, n'ayant point attendu le lever de sa lune bien-aimée, peint la campagne au crépuscule du soir; — enfin, pour les animaux, lorsqu'ils sont dans le paysage partie dominante, le flamand-italien Nicolas Berghem, le hardi et splendide Albert Guyp, le doux et charmant Adrien Van de Velde , revenu à ses habituels sujets, et le premier d'entre eux, le

prenaer partout, le premier toujours, Paul Potter. On sait la rareté des œuvres de ce maître des maîtres, mort à vingthuit ans. Notre Louvre n'a que trois de ses ouvrages, ef certes non fort importants. La petite galerie de Buckingham-Palace en compte trois aussi, tous bien supérieurs. L'im est capital. Et pourtant les vaches, cette fois, n'y jouent pas le principal rôle : un enfant a dérobé les deux nourrissons d'une chienne de la race des petits dogues ; furieuse, la chienne le poursuit et le tnord ; Tenfant crie et fuit éperdu; un coq se sauve au bruit, volant conmxe il peut; des chevaux curieux regardent par la porte de leur écurie, tandis qu'une vache qu'on trait et des moutons qui ruminent se mêlent à la scène, lui donnant toute l'unité et toute la variété de composition qui se puisse souhaiter à un tableau d'histoire. Cette bergerie de Paul Potter (qui a traversé le cabinet Van der Mark en Hollande et le cabinet Randon de Boisset à Paris), est un des chefs-d'œuvre de la peinture. Que ne l'avons-nous au Louvre, ou quelque autre qui l'égale !

Rivaux en tout de la royaulé , les noblemen anglais ont fondé fréquenmient , dans leurs majorais héréditaires, des collections d'art rivales de celle des rois à Hampton-Court , à Windsor, à Buckingham-Palace ; et, comme les palais des anciens princes souverains à Vienne, plusieurs hôtels de Londres renferment de véritables musées. Là-bas ce sont , par exemple , les princes de Lichtenstein et Esterhazy ; ici , le marquis de Westminster, le duc de Sutherland, le marquis de Bute, lord EUesmere, lord Ashburton, lord Ward, le comte Howe, etc.

Le premier de ceux-ci, dont la vaste et riche habitation se nonmie Grosvenor-House , est un des plus fameux exemples de ces fortunes colossales et toujours croissantes qu'a fondées et qu'entretient le droit d'aînesse, lesquelles, comparées aux horribles misères de la foule déshéritée ,

suffisent pour expEquer et pour absoudre le chartisme. Longtemps on a vu dans la galerie de Grosvenor-House, 'parmi les tableaux qui la composent, et sous un cadre doré pareil aux autres, un billet de banque de 100 mille livres sterling (2 500 000 francs). Le vol d'une si grosse valeur sous une si légère apparence n'était pas à craindre , car il n'avait été créé que deux billets de cette valeur (l'autre était au roi), et la banque n'eût payé le senl qui restait en circulation, qu'à son propriétaire connu. Mais cela disait à tous les yeux que le marquis de Westminster était assez riche et assez généreux pour faire annuellement cadeau à la banque d'Angleterre du revenu de deux nullions et demi.

Ce singulier trophée de richesse vaniteuse a disparu depuis la dernière transmission du majorât. Â quoi servait^il? Il en reste d'autres ^ plus réellement précieux, et représentant aussi un gros capital sans revenu, qui prouvent, en même temps que l'opulence du maître , le noble et judicieux emploi qu'il en sait faire. Ce sont les tableaux de sa galerie.

Elle comprend toutes les écoles, anglaise , italienne, flamande, espagnole, française. Si je nomme l'anglaise avant les autres , ce n'est pas seulement parce que nous sommes en Angleterre, mais parce qu'une juste fierté l'a fait placer au premier rang. . . . par ordre de procession dans les salles de l'hôtel : elle occupe l'antichambre. Les autres écoles sont confondues dans les salons.

Nous trouvons donc, en entrant, d'abord une charmante composition de Hogarth, le Poète dans son grenier, fine et spirituelle comme de coutume, mais, ce qui estpluis rare, d'un dessin soigné et même d'une bonne couleur. Hogarth s'est surpassé dans cette œuvre. — De Gainsborough, un très-énergique Paysage dans le style de Salvator Rosa et deux bons portraits d'hommes à la manière anglaise, qui se borne souvent à Vàpeu près. Toutefois, celui d'un très-jeune honmie vêtu de bleu de ciel des pieds à la

tête, et qu'on nomme the blue-boy, est une espèce de tour de force comme Velazquez seul les osait tenter. — De Reynolds, un très-beau portrait de la célèbre mistress Siddons , personnifiant la tragédie , répétition de celui de DulwidirGallery , mais autrement traité. — De Bonnington, une Flaque d'eau et des canards, son sujet préféré, peint à l'huile cette fois, et qui fait regretter ses aquarelles.

— D'Edwin Landseer , un Chien de marais rapportant un €anardi — Enfin quelques toiles de Benjamin West , ce lointain disciple de David, dont les œuvres pompeuses, roides et décolorées ne sont supportables que traduites en gravures ou même en vignettes-

L'école italienne commence avec le nom sacré de Raphaël. Je ne parle pas toutefois d'une Sainte-FamUle fort douteuse , qui semble du Fattorino ou pânte par Andréa del Sarto sur un dessin de Técole romaine, comme sa €opie du Léon X, mais de deux forts petits et fort précieux schizzi (esquisses), V Enfant-Dieu adoré et saint Luc peignant ta Madone, qui sont, quoiqu'on figurines, dans la grande et sublime manière des cartons d'Hampton- Court.

Titien vient ensuite , avec un excellent portrait de cette belle maîtresse du marquis de Guasto, répétition de celui <pie nous avons dans notre musée du Louvre : — un grand paysage, étoffé, comme disent les Flamands, d'une nymphe couchée , à la façon des Vénus de Florence et de Madrid ;

— une Femme adultère ^ sans grande importance malgré ses nombreux personnages, — et un Cristo alla moneta, simple copie du chef-d'œuvre qui se voit à Dresde. Yéronèse accompagne Titien avec une Annonciation et une Sainte- Famille^ dont la belle couleur d'argent fait pardonner la composition un peu tourmentée.

De Venise nous passons à Florence, mais pour y trouver seulement Andréa del Sarto avec Tune des nombreuses reproductions de sa Sainte^Famille où l'on voit sainte Anne coiffée d'un vaste bonnet blanc, et un portrait de femme

aussi ferme, aussi accentue que ceux du Bronzino. Bologne est représentée par Guido Béni, qui a là unp reproduction de sa Fortune , un Saint Jean-Baptiste dans la manière énergique de Garavagé y et une charmante Adoration des Bergers en figurines, imitant la fameuse Nuit de Gorrége. En figurines aussi , et non moins charmant , est un autre tableau bolonais, Saint Antoine de Padoue recevant la miraculeuse visite de Marie et de Jésus. On Tattribue à Ludovic Garrache , qui n'a guère peint que de grandes toiles et des personnages de taille outre nature. N'est-ce pas plutôt d'Ânnibal , si célèbre par ses petits cadres , ses lunette, dont il enseigna Tart à Dominiquin? Quant à Naples , il vient au concours avec trois grands tableaux de Salvator Bosa , tous trois horriblement sombres , et dont les sujets sont à peine explicables. C'est une preuve nouvelle que Salvator n'est réellement grand que dans ses petits tableaux de chevalet.

GanaJetto (n'est-ce pas Bemardo Belotto, neveii d'Antonio Ganale?) nous ramène à Venise, et nous montre une Fête sur la place Saint-Marc, où, parmi la foule, bariolée des ridicules costumes du siècle dernier, on lâche quelques bœufs retenus par les cornés. Enfin Raphaël Mengs, le Saxon fait Italien, termine le cycle des écoles italiennes, aujourd'hui tombées et disparues, avec un ouvrage de quelque importance : Joseph averti par VAngc, pour qu'il ne prenne pas à mal la miraculeuse grossesse de sa fiancée.

Si les Italiens, comme on voit, tiennent une belle place dans la galerie de Grosvenor-House,. les Flamands sont encore plus largement partagés. La longue série de leurs œuvres commence par une précieuse relique de l'illustre Hemling. G'est un excellent triptyque qui représente, sur le panneau central, le Christ entre sa mère et son disciple bien-aimé ; sur les volets, la 3fa£^e/dnc etSainlJean-Baptiste. Le style de ce triptyque, joint à la circonstance décisive qu'il est peint à la détrempe, ne permet guère de l'attri-

huer à un autre qu'Hemling. Cependant il est plus obscur en quelques parties, telles que la tête du Christ, et moins fin généralement que les merveilleuses peintures laissées par le soldat hlessé dans Thôpital Saint-Jean, de Bruges. De Hemlingj.il faut passer sans intervalle jusqu'à Ruhens, qui n'a pas moins de sept ouvrages importants : d'ahord quatre immenses toiles faites pour des églises, d une exécution faihle et mélangée, où Ton voit clairement la main des élèves hrochant et hrossant sur le canevas du maître ; — puis une Adoration des Mages, plus helle parce qu'elle est plus du maître lui-même ; — puis un Renvoi d'Agar^ charmant tableau de chevalet, où nulle aide étrangère ne se laisse apercevoir ; — puis enfin un vrai Capo d'o^ pèra, un chef-d'œuvre , dans toute la portée , dans toute la puissance de ce mot trop prodigué. C'est une composition tf ès-mythologique , très-érotique, qu'à Naples on mettrait dans les cabinets réservés, et que je ne sais trop, pour ma part, de quel nom appeler. Hercule et Junon, en conversation criminelle, sont surpris par Vénus, qui sourit de la chute de sa rivale, comme Célimène des coquetteries d'Arsinoé , et qui , pour prendre sa revanche du filet de Vulcain, envoie l'Amour avertir Jupiter en pleine cour de rOlympe. Je ne croyais pas que l'acariâtre et hautaine moitié du maître des dieux eût jamais perdu le droit de faire enrager son mari et de persécuter ses maîtresses, ni que la belle et douce Cythérée eût jamais vengé ses injures, même contre une rivale prude et vindicative. Il me semble que Rubens a inventé là un apologue moral qui n'est ni dans Ovide, ni dans Varron ; et certes il a traité ce sujet comjme s'il en fût doublement le père, par le fond et. par la forme. En efiet , histoire ou roman, ce tableau doit être rangé parmi ses plus incomparables ouvrages , ceux où tout est de sa main,, ceux où il a porté au dernier degré possible la puissance de la couleur et du modelé. C'est Tune des perles et des gloires de la galerie. Je crains que nous n'ayons rien au Louvre qui l'égale, et rien ne le sur-

passe dans les plus riches collections des Flandres, de l'Espagne et de l'Allemagne *.

Après Rubens, il ne reste à citer, parmi cenx qu'on nomme les grands Flamands, qu'une Madone de Van Dyck, assez belle de style et d'effet ; puis deux grandes Chasses de Sneyders, l'une aux lions, l'autre aux chiens, toutes deux invraisemblables, surtout la première, car jamais chiens, si nombreux et si braves qu'ils fussent , ne se sont attaqués à sa majesté lionne; du reste très-belles, très-animées, très-énergiques.

Mais si ce nom s'étend jusqu'aux grands Hollandais, alors nous trouvons aussi Rembrandt avec six œuvres, six chefs-d'œuvre. D*abord quatre portraits, d'hommes et de femmes, en deux pendants. Les plus petits, en buste, sont admirables, et les plus grands, presque en pied, plus admirables encore. Ce gentilhomme tenant un faucon sur le poing, et cette dame en grande parure, appartiennent à l'époque où, passant peu à peu de la finesse délicate à l'audace un peu désordonnée, Rembrandt avait trouvé déjà cette transparence inimitable et ce clair-obscur victorieux qui font des belles œuvres de son pinceau autant de miracles et de phénomènes» Les quatre portraits sont de ce genre phénoménal. On peut leur adjoindre au même titre une Présentation de la Vierge au temple en petites figurines, datée de 1640, que Rembrandt a peinte avec la finesse minutieuse de Gérard Dow, mais toutefois avec sa propre couleur et ses propres effets. Enfin, un très- étrange et très-élonnant Paysage, dans sa manière opposée , et la plus fougueuse, où, par-dessous de lourds et noirs nuages, se glisse sur la terre une lumière d'or et de pourpre.

l. Le défaut de livret m'avait fait voir, dans cette composition de Rubens, le sujet inventé que je viens de clécrire. Mais ce sujet est réellement VUistoire d'Ixion avec la Nue faite à l'image de Junon. Et c'esi à Vénus, accompagnée de l'Amour^ que la Calomnie dévoile cette fausse intrigue qui doit perdre Junon dans l'esprit du maître des dieux.

Quant aux petits Flamands, leurs œuyres sont là, comme partout, un vrai mare magnum, une mer sans rivages. Voici d'abord le fécond David Téniers avec quelques toiles, Tune entre autres, de très-grande dimension, chose rare, mais fort négligée, peu couverte et peu finie, chose plus rare encore; — puis Tautre prodige de fécondité, Philippe Wouwermans, avec deux excellents échantillons ;

— puis Gérard Dow, avec une Dame allaitant, petit cadre charmant et délicat, mais de sa première époque. — Puis la foule des paysagisjps : de Jacques Ruysdaël, leur chef, la Vue (Sun pays plat, à lignes droites, à lointain perdu, œurre fine, réfléchie, et profondément triste, comme toujours ; — de Berghem et de Both (d'Italie), deux vastes et belles pages; celle de Berghem surtout est de la plus haute importance ; — d'Albert Guyp, quelques ouvrages remarquables , entre autres une petite Marine très-lumineuse et un Clair de lune sur les bords d'un lac, où paissent quelques vaches attardées. Je n'ai pas souvenir d'avoir vu nulle part, même dans Van der Neer, de. tableau où l'on ait porté si loin l'obscurité de la nuit ; — d'Hobbéma, de l'introuvable Hobbéma, deux grands pendants très^-clairs, très-lumineux, d'une beauté tout à fait magistrale ; — d'Adrien et de Guillaume Van de Velde , un vaste Paysage peuplé d'animaux et une belle Marine calme ;

— du patient Van der Heyden, un Jardin de couvent, aussi prodigieusement terminé qu'une tête de Denner ; — de Fyt, quelques Natures mortes; — de Phihppe de Koning, un prodigieux Paysage, d'un horizon infini, varié de lumières et d'ombres, et qui place son auteur à côté des jxlus grands maîtres, à côté de Rembrandt; — enfin, de Paul Potter, un Troupecm de vaches et de moutons sous des saules dans ime prairie. En pleine lumière, éclairé des chauds rayons du soleil d'été, ce paysage merveilleux, que j'envie aussi pour le Louvre, rappelle, par son audace et son bonheur, la fameuse Vache qui pisse (pardon de ce terme consacré), honneur du musée de l'Ermitage à Saint-

Pétersbourg. Il est moins grand, mais aussi admirable, aussi précieux, bien que ce dernier ait coûté, dit-on, 250 000 francs à Tempereur Alexandre. Celui de Londres est daté de 1647. Paul Potter, né en 1625, n'avait donc pas plus de vingt-deux ans lorsqu'il- peignit cet étonnant ouvrage. C'est au même âge qu'il a peint le fameux Tau-reau de la Haye. Une telle précocité de talent explique comment il a pu, mort dans sa vingt-huitième année, laisser cependant d'assez nombreux chefs-d'œuvre pour une si courte vie.

Les trois grands noms de l'école espagnole sont réunis dans Grosvenor-House. Je vais les citer par rang d'âge. Ribera n'a qu'un échantillon, et hissé sous les frises, Saint Jérôme en méditation, Velazquez aussi n'a qu'une page, mais plus importante, quoiqu'elle soit presque en figurines. Sur le premier plan est le jeune infant don Baltazar, second fils de Philippe IV, galopant, comme dans le grand tableau de Madrid, sur son poney noir andalous. Un peu en arrière se tient un groupe de seigneurs, au centre desquels se reconnaît, le comte-duc d'Olivarès, et, plus loin, sur un balcon du palais, on aperçoit Philippe IV et la reine. Dans ce tableau, Velazquez se montre tout entier par le don de vie et d'action répandu sur tous les personnages.

La part du fécond Murillo est trois fois plus nombreuse que celle de son maître. Dans un grand paysage à figures dont le sujet est, je crois, la Visite de Laban à Jacob y lorsqu'il vient réclamer ses saintes images sur lesquelles Rachel se tient assise, il a peint la vie patriarcale. Sans égaler le Betour de l'Enfant prodigue, dont nous parlerons un peu plus loin, . c'est une œuvre de très-haut mérite et trèsintéressante, où, devenu grand paysagiste, Murillo voulait prouver sans doute à Iriàrte, son collaborateur de jeunesse, qu'il n'avait plus besoin de son aide. Le Saint Jean au mouton, quoique gracieux et charmant, est bien inférieur au merveilleux chef-d'œuvre du même nom que montre

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Ijlg avec orgueil la National Gallery. Quant au Jésus dormant^ ^j il est beau, noble et plus digne du grand peintre qui, I ' mieux que tous ses devanciers peut-être, a su représenter l'Homme -Dieu à tous les âges, de la naissance au tombeau.

Après ces maîtres incontestés de l'école, il serait injuste d'oublier, d'abord un Saint Bernard tenant l* Enfant-Dieu,. qui est, dit- on, d'Alonzo Cano, et dont Murillo lui-même, n'a pas surpassé Padmirable couleur; puis une belle Sainte (dont je n'ai pu deviner le nom faute d'attributs), l'un des rares ouvrages de ce jeune Claudio Goello, qui fit la folie de mourir de chagrin à l'arrivée de Luca Giordano à Madrid, sous Charles II, et qui priva l'Espagne du dernier rejeton de sa grande famille d'artistes.

L'école française (j'entends l'ancienne école), ne compte, au milieu de cette riche collection, que deux représentants. \ Ce sont, à la vérité, les deux plus illustres, ceux pour qui les Anglais professent un culte véritable, — Nicolas Poussin et Claude Gelée, le Lorrain. Le peintre des Andelys a quatre pages importantes : d'aboràYEnfant-Dieu servi par des anges, VEau dans le désert et des Jeux d'enfants, tous trois dans son grand style, dans sa noble, simple et poétique manière , éternel objet d'étude et d'admiration ; — > puis la Formation de la Grande-Ourse, sujet mythologique animant un magnifique paysage, oii des rocs amoncelés et des plantes incultes montrent la nature abandonnée de l'homme. Quelques autres paysages portent le nom de Poussin, mais avec le prénom de Gaspard ou Guaspre. Ils sont du beau-frère de Nicolas (Gaspard Dughet), qui mérita de recevoir son nom et d'en partager la gloire.

Quant à l'autre nom également glorieux de Claude le Lorrain, il est inscrit sur neuf cadres, tous dignes de lui. La National Gallery possède onze tableaux de Claude ; cela -fait donc vingt dans deux collections anglaises. Je défie qu'on en trouve aujourd'hui six dans toute l'Italie, où €laude cependant a passé sa longue vie d'artiste, où il est

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mort, travaillant toujours, à l'âge de quatre-vingt-deux ans. L'Angleterre, à force d'or, s'est emparée de son œuvre presque entière^ dont elle n'a laissé au reste du monde que de rares échantillons, dispersés dans les musées publics.

Sur les neuf toiles de Grosvenor-House, il en est sept de la plus haute importance. -D'abord une Danse du soir, dans un doux, frais et calme paysage. Ce morceau seul ferait la gloire d'un riche cabinet d'amateur. — Puis deux pendants très-curieux, qui montrent dans des paysages presque semblables, presque identiques , le f^ever et le Coucher du soleil. On peut étudier là par quelles fines nuances et quels délicats contrastes l'art sait, comme la nature, marquer la différence entre ces deux moments du jour, si pareils d'ailleurs pour des yeux vulgaires. — Puis, deux autres pendants superbes, admirables, dont l'un pourrait être appelé, par son sujet, comme celui du Louvre, le Passage du gué. — Puis enfin un troisième couple de tableaux qui se font aussi pendants, auxquels j'ai hâte d'arriver, et qui exigent un peu plus de détails. Ce sont les plus grands tableaux de Claude, j'entends les plus vastes, que j'aie vus nulle part d'un bout à lautre de l'Europe, 'de Madrid à Saint-Pétersbourg. Plus larges que hauts, sans être trop surbaissés, ils ont au moins deux mètres de largeur. Ils sont plus grands que la Reine de Saba et que les Amazones, plus grands même que les deux célèbres pendants de Madrid, le Saint Jérôme et la Madeleine. Cettecirconstance, qui les rend uniques, ajoute encore à la va* leur que leur donne, d'une autre part, un mérite prodigieux. Le sujet de l'un est V Adoration du veau d'or ; celui de l'autre est le Sermon sur la m^ontagne. Ni l'un ni l'autre, comme on le pense bien, ne représente l'aride et triste natui'e de l'Arabie et de la Judée ; ils ont, au contraire, tout le luxe et toute la splendeur de la nature italienne. Le premier offre un paysage plat, d'immense. profondeur, coupé -de massifs d'arbres et de flaques d'éau, comme est le fameux

Moulin y dont la galerie Doria de Borne et Idi' National Gallery de Londres se disputent roriginal. Seulement, au lieu des Noces dlsaac et de Rëbecca, Claude, ou l'un de ses aides, a mis siir la pelouse tin veau d or, encensé et adoré, non par le peuple juif, mais par un petit groupe de gens vêtus à la grecque, avec chlamides et péplums. Dans le second, en avant d'une longue plaine à perle de vue, et d'un grand lac qui doit être celui de Génézareth, s'élève à pic . une roche couronnée d'un bouquet de beaux arbres verdoyants. Sous ce bocage pittoresque, niche le Christ au milieu de ses disciples, comme serait Platon sur le cap Suniom, et de là il adresse à la foule, réunie au pied de cette singulière tribune naturelle, l'admirable discours sur la fraternité des hommes. Les figures de ces deux tableaux sont fort belles et font grand honneur cette fois^ laide de Claude, qu'il soit Filippo Lauri, ou Francesco AUegrini, ou Guillaume Courtois, ou tout autre. Quant aux paysages mêmes, je voudrais pouvoir louer comme je les admire ces deux scènes enchanteresses, l'éclat du ciel, les charmes de la terre , la savante dégradation des lignes et des plans, l'heureux contraste des ombres et des clairs, l'étonnante perspective aérienne, le choix des détails, la magie de l'ensemble, tous les mérites, toutes les beautés qui frapr peut, qui captivent, qui enchaînent devant ces vues d'un inonde idéal desquelles on ne peut s'arracher.

Dans l'exposition du Timon d'Athènes, de Shakspeare, le poète dit au peintre : « Votre tableau est une leçon donnée à la nature. » Eh bien, cette flatterie hyperbolique, je n'Hésite point à l'adresser à Claude comme un éloge mérité. Oui, dans l'imitation des objets que lui présente la nature, son génie, qui choisit et qui arrange, surpasse la nature même ; de même que Raphaël, en donnant à ses Vierges des formes possibles, des formes dispersées entre plusieurs beautés , les fait plus belles que ne le fut jamais aucune femme vivante ; de même qu'Apeile avait composé des attraits de cent modèles choisis l'idéale perfection de

sa Vénus Anadyomène^ Chez Claude comme chez Raphaël, et sans doute chez Apelle aussi, Toii peut dire, en citant de nouveau le grand poëte anglais : « l'expression artificielle des traits est supérieure à la vie. » C'est justement l6 triomphe de l'art, qui serait fort rapetissé s'il n'était, comme le veulent certaines définitions, que la nature copiée.

Dans cette rapide et succincte analyse de la galerie du marquis de Westminster, je n'ai pas tout cité. Sans pouvoir dire : « J'en passe , et des meilleurs , » au moins doisje avertir que je passe de fort bons ouvrages, et bien dignes de mention. Je ferai de même en parcourant l'hôtel du duc de Sutherland.

Cet hôtel, appelé Stafford-House , passe pour la plus splendide des résidences de l'aristocratie anglaise à Londres. Il est, en effet, aussi vaste, aussi riche qu'un palais de roi; et l'on raconte que la reine Victoria, prenant congé de la duchesse de Sutherland qu'elle avait visitée : « Il faut à présent, lui dit-elle, que je quitte votre palais pour retourner dans ma maison. » Ce qui le rend surtout remarquable entre tous, c'est son magnifique escalier, chose rare et presque inconnue en Angleterre, où tous les édifices, palais, hôtels, maisons, pèchent par ce côté. L'un des nombreux salons est disposé en galerie de tableaux.

L'école espagnole y domine. Les places d'honneur sont occupées par deux grandes toiles de Murillo , transportées de Séville à Londres en traversant la collection du maréchal Soult, Abraham accueillant les trois anges, et le Retour de V Enfant prodigue. On les a décorées' d'encadrements superbes, où sont incrustés les versets des Écritures qui en expliquent le sujet, et que surmontent les bustes dorés du peintre , dont la vie fut si simple et si peu fastueuse. C'est justice , car ce sont deux pages admirables dans l'œuvre de Murillo. \J Enfant prodigue est, toutefois, bien supérieur à V Abraham* Ce groupe du fils , sordide et repentant , qui s'agenouille aux pieds du père , noble et

affectueux ; ce groupe de serviteurs qui s'empressent d'apporter des aliments et des habits ; jusqu'au petit chien de la maison qui vient reconnaître et caresser le fugitif, juS' qu'au veau gras qu'on va tuer en réjouissance , tout cela est grand et merveilleux , par la composition ingénieuse , par l'expression puissante , par l'incomparable coloris. Le pendant de ce grand chef-d'œuvre, Abraham et les trois anges, gagnerait à en être séparé. S'il l'égale par la couleur, par le travail du pinceau , il lui cède au moins sous un important rapport, l'intérêt de la scène, et, comme conséquence , la force et la noblesse d'expresiSion.

Le nom de Velazquez est en {ace de celui de Murillo , sur un cadre venu aussi de la galerie Soult , et qui représente je ne sais quel prince ou seigneur reçT| par des moines à la porte d'un couvent. Mais, hélas ! ce tableau n'est pas plus de Velazquez à Londres qu à Paris. Il n'est pas même de l'école de Séville, d'où Velazquez est sorti et qu'il continua fidèlement à la cour ; mais de la pure école de Madrid, celle des Carducho, des Rizi, des Pereda, des Escalante. Si le duc de Sutherland doute de ma critique, il n'a qu'à comparer son prétendu Velazquez à celui de la National Gallery, ou bien encore h une autre Chasse de Philippe IV, que le comte de Clarendon a rapportée de son ambassade en Espagne.

H en est de même du nom de Ribera, mis sous un Christ à Emmaûs ; ce tableau ne peut être que de ses élèves napolitains. Quant à Zurbaran, c'est bien de Inique sont quelques figures de moines, fortes, sombres et austères, allongées dans des cadres étroits, ainsi qu'une charmante Madone avec l'Enfant-Dieu et le jeune Précurseur, laquelle, chose rare et presque unique, est signée du maître, avec la date de 1653, lorsqu'il avait cinquante-cinq ans.

L'école italienne n'a guère dans la galerie de Stafford- House qu'une page vraiment capitale. Elle est de Guerchin, et représente l'apothéose, ou la canonisation (c'est tout un)

de je ne sais quel pape béatifié , saint Léon ou saint Sixte. Composition vaste et grandiose, elle est de la plus puissante exécution, et vraiment digne du coloriste éminent qui fut nommé le Magicien de la peinture. Vient ensuite \me ÉducaHon de V Amour par Titien. C'est la même composition que celle de Corrége à la National Gallery; Vkr mour, entre autres , est identique dans les deux tableaux. Il y a donc à faire entre eux une curieuse comparaison, cette fois k l'avantagé de Corrége, dont le tableau, certainement antérieur, est de plus haute importance dans son œuvre entière. Il faut citer encore une belle Sainte Famille de Ludovic Carrache, et, trois précieux tableaux en figurines : un Christ à Emmaiis^ de Véronèse, une Circoncin sion, de Çassano, une Sainte Catherine d'Alexandrie y de Dominiquin. Ce dernier surtout est admirable par l'énergie et la puissance du clair-obscur. Il faut citer enfin divers portraits de Titien, de Véronèse, de Parmigiànino , celui du pape Benoît XIV (Lambertini, le philosophe, à qui Voltaire dédia son Mahomet), par Subleyras, et, pour terminer par le meilleur , un excellent portrait d'homme (n'est-ce pas l'Arétin?), de Morone, qui, cette fois et ici, a surpassé ses maûtres, en s'élevant plus haut que Véronèse et Titien.

De rares échantillons représentent seuls l'école flamande à Staff ord-House. Le plus important est un Christ devant Catphe,^çsLT Honthorst, très-bel ouvrage dans le genre ordinaire du peintre délie notti, qui, trouvant sans doute la lumière du soleil chose commune et triviale, n'a guère éclairé ses tableaux qu'avec des lampes et des chandelles. C'est ainsi qu'il s'est fait dans l'art un domaine et un nom propres. Ce tableau fut peint à Rome vers 1615, et lorsque l'artiste n'avait guère plus de vingt ans. H ne Ta surpassé depuis ni dans la beauté morale, ni dans l'énei^e pittoresque. Deux beaux portraits d*hommes, par Van Dyck, un autre, presque égal, par Philippe de Ghampaigne, et une Sainte Famille de Rubens, œuvre peu noble

(JALERIES PARTICULIÈRES. 151

«t fort ordinaire, complètent la maigre part des Flamands.

Plus pauvres encore, les Français n'ont que deux morceaux, Tun ancien, l'autre moderne. L'ancien est une des mille Bacchanales de Nicalas Poussin, où Ton voit une nymphe enivrant un satyre, charmante composition d'une forte couleur ; le moderne eatStafford allant au supplice ^ par M. Paul Delaroche. Gomme le duc de Sutherland se fait honneur d'être le descendant du ministre de Charles II, cet ouvrage est, dans sa maison, un tableau de famille. Mais voyez comme la jalousie et la malice britanniques trouvent toujours moyen de s'exercer contre nous ! on a mis le Stafford de M. Delaroche à côté de Murillo, en face ^de Titien et de Guerchin , exposé au voisinage écrasant de êes grands coloristes. Pouvait-on lui jouer un plus méchant tour ?

Puisque nos voisins , — qui connurent avaût nous la liberté et ses garanties, mais pour qui l'égalité est un mot à peu près vjde de sens, — sont encore soigneusement parqués en castes, et que leur société se compose de couches superposées, nous allons, comme ils diraient en leur patois, descendre de la nobility à la gentry, de la noblesse à la bourgeoisie.

A Fépoque où le comte de Gaylus faisait son voyage de curieux (on nommait alors ainsi les amateurs), c'est-à-dire en 1722, il ne trouvait en Angleterre d'autres collections d'art, après celles de Windsor et de Hampton- Court, que chez le duc de Devonshire, le duc de Somerset, lord Ghandos et lord Pembrocke ; encore étaient-elles fort pauvres. H en trouverait aujourd'hui de plus riches même chez de simples marchands de la cité. Dans le second rang social (nous sommes en Angleterre), je prendrai d'abord pour exemple d'un cabinet d'amateur la collection de M. Samuel Rogers, le banquier-poête.... pardon, le poëte^ banquier, car il faut au moins mettre les qualités dans leur ordre véritable. On dirait que , sentant la situation

secondaire où le place labsence de la syllabe lord ou sir devant son nom^ M. Rogers se soit résigné à n'avoir aussi dans sa petite galerie que des objets d'art d'un ordre secondaire. Les tableaux proprement dits y sont rares, au moins les importants. L'ftn trouve bien quelques œuvres, de Reynolds, dont M. Rogérs, très- vieux aujourd'hui, fut Tami de jeunesse, — une Mendiante, un petit Satyre, fort burlesque, une Psyché découvrant V Amour, en cela semblable au Satyre, etc. On y trouve encore un petit paysage de Claude, un autre paysage de Rubens, assez curieux, un charmant Saint Joseph de Murillo , en petites proportions, et même une répétition du tableau de Velazquez que possède la galerie du marquis de Westminster. Seulement, dans celle-ci , le comte-duc d'Olivarès manque au groupe placé derrière l'infant don Baltazar, Entre Toriginal et la copie , était sans doute arrivée la chute du favori de Philippe IV. Enfin l'on trouve chez M. Rogers une œuvre importante de notre Poussin, V Adoration des bergers, que la noblesse du style , la grandeur de l'expression et même la force du coloris rendent digne, d'occuper une place honorable près du Déluge ou de VArcadie.

Mais ces tableaux ne composeraient pas un cabinet assez considérable pour que je l'eusse mentionné de préférence. Ce qui distingue celui de M. Rogers, c'est une curieuse et précieuse collection d'esquisses originales, — non pas des cartons, des dessins, mais des esquisses peintes, — et, presque toutes, esquisses de très-célèbres tableaux. Ainsi, j'ai trouvé réimies là : celle de V Apothéose de Charles- Quint, ce prodigieux chef-d'œuvre de Titien, longtemps oubhé dans les catacombes de l'Escorial , et qu'on vient de rendre à la lumière dans le Jfmeo del Rey à Madrid ; — celle du Miracle de saint Marc, chef-d'œuvre aussi de Tintoret, non moins prodigieux, et l'une des gloires de YAccademia délie Belle-Arti à Venise ; — celle d'un Souper chez Lévy, de Véronèse , qui diffère du grand et célèbre tabjeau de ce nom, autre gloire de TAcadémie vénitienne ; — celle

du fameux tableau de Rubens, Mars quittant Vénus y etc. Je n*ai pas besoin de faire remarquer quel vif et juste intérêt offrent ces esquisses, oîi Ton découvre, où Ton sur,prend, pour ainsi dire, la première pensée et le premier jet d un grand génie créant une grande œuvre. Chez les puissants coloristes, surtout, esprits féconds d'habitude > prompts, rapides et prime- saultiers, comme dirait Montaigne , rien dans leur art ne plaît et ne charme plus que la vue de ce prime-^ault, fait par leur vive intelligence et rendu parleur main hardie.

Du front de Jupiter c'est Minerve élancée.

En réunissant cette collection d'esquisses , M. Rogers a prouvé autant de bon goût que de persévérance et de bonheur. Il est à souhaiter qu'elle passe de ses mains dans quelque galerie nationale qui la conservera tout entière *.

Puisque j'ai cité en exemples deux galeries parmi celles de la nobililyy — outre le cabinet royal de Buckinghampalace, — on me permettra de citer un second exemple des galeries non moins riches de là gentry. Et, dans Textrême embarras du choix entre celles de Duhoich-Coliege (à quelques milles de Londres), de . sir Robert Peel, de M. Holford, de M. Sheepshanks, de M. Ellis, de M. Thomas Baring, etc., je prendrai cette dernière, où sont réunis près de trois cents cadres, en me bornant à la' plus rapide indication des principales œuvres qui la composent. Je passerai entièrement sous silence toutes les œuvres de l'art anglais moderne, car, pas plus en Angleterre qu'en France, je n'aime à parler des vivants.

Parmi les italiens .: un Christ au jardin, du vieux Pa-

1. Depuis la mort récente de M. Rogers, sa galerie a été dispersée par une vente publique aux enchères. Il me semble que ce n'est point une raison pour supprimer les deux pages qui lui étaient consacrées dans ce volume ; c'est peut-être une raison de plus pour les conserver (1856),

douan Andréa Mantegna, remarquable s^l^to^t par l'admirable groupe des troisapôtres endormis; — une énergique ScUoméy du grand Giorgion ; une Sainte Famille au com^ mettant, de son illustre élève Sébastien del Piombo, belle noble, austère, autant que celle des Capi d'opéra au musée de Naples,et qui semble dessinée par Michel-Ange sous sa couleur vénitienne ; — un Baptême du Christ, de Paul Véronèse; — une Madone, d'Andréa del Sarto, et un portrait d'homme que je crois du même maître florentin, bien qu'il pojrte sur son cadre le nom de Raphaël ; — une charmante Vue de Venise, par Guardi, aujourd'hui le rival de Ganaletto, etc.

Parmi les espagnols : le portrait d'un petit prince (n'est-ce pas Philippe III enfant?), par Sanchez-Coello, le peintre familier de Philippe II ; — une Sainte Famille, de Ribera, grande de style, belle d'exécution, parfaitement conservée, et non dans la manière sombre de Garavage, mais tout à fait dans le goût suave de Gorrége; — l'une des mille Conceptions de Murillo, sans importance, avec le portrait en pied de V Homme au gros chien, que nous avons vu dans la collection de Louis-Philippe, et une superbe esquisse des Auménes de saint Thomas de Villanueva, Gette composition me semble devoir faire le pendant de Saint François guérissant un paralytique, que Munich a recueilli dans sa riche Pinacothèque ; c'est du moins la même forme, la même combinaison d'ombre et de jour, la même hauteur d'expression, la même exécution merveilleuse.

Parmi les français : quatre Paysages de Claude, formant une double série, et dont les deux plus petits me semblent les plus grands; — deux autres Paysages, de Gaspard Poussin; — et une Procession de comédiens de campagne, par Jacques Gallot, l'un des très-rares ouvrages que le grand peintre à l'eau-forte ait demandés à son pinceau.

Parmi les flamands-hollandais : un petit Saint Jérôme en cardinal, attribué k l'illustre Jean Van Eyck; — une petite Madone, qui porte (à tort, je crois) le nom de son

digne rival, THemling de Bruges; — une autre Madonôy de Mabuse (Jean Gossaert, de Maubeuge); — une Diane^ de Bubens, dame flamande entourée de nymphes du même pays, que lutinepit des satyres ; et, de Bubens aussi, un ex- •cellent petit Paysage; — divers sujets, dans leurs genres -ordinaires et connus, de Gérard Dow, Gérard Terburg, Gaspard Netscher, Philippe Wouwermans, parmi lesquels brille au premier rang Tun des plus charmants chefsd'œuvre de Gabriel Metzu, Y Indiscret; — quelques bonnes pages d'Adrien Van de Velde, d'Adrien Ostade, et un grand Paysage d'hiver y par Isaac ; — une Fète^ une Danse, des 5u- . veurs, des Singes, par David Téniers, pages choisies que •surpasse encore nn Marchand de cochons dans ses plus beaux tons argentés; — xmeNoce et le Médecin-Apothicaire, charmantes bouffonneries de Jean Steen, dans sa plus fine manière ; — un bel Intérieur, de Nicolas Maës ; — un excellent Manège en plein air de Karel-Dujardin ; — des Paysages importants de J. Wynants, des frères Both , de Nicolas Berghem, de Pynacker, d'Asselyn ; — un Fleuve agité, œuvre prodigieuse de Jacques Ruysdaél, parmi trois ou quatre paysages terrestres également dus au grand portraitiste de la nature du Nord; — un Fleuve calme, par Albert Cuyp, autre œuvre non moins prodigieuse, au-dessus de laquelle il ne faut rien chercher dans ce genre de peinture. Ces deux Marines, des deux illustres rivaux, ont h elles seules lavaleur d'une galerie et méritent l'hommage de tout ami des arts; — deux Mers calmes, par W. Van de Velde ; — un Clair de lune j par Van der Neer f — une Vue de ville hollandaise, par Van der Heyden; — un Taureau, par Paul Potter, qui a mis en action la fable de la Grenouille et le bœuf, etc. Le cabinet de M. Thomas Bâring est bien, comme on voit, un véritable musée. Là aussi, rien de douteux, rien de médiocre; et, bien que décorant une simple habitation bourgeoise, il égale par l'importance et le choix des œuvres, en la surpassant par la variété, la galerie même du palais de Buckingham.

A propos des galeries particulières, je terminerai par une observation critique k laquelle il en est peu qui puissent échapper. Les Anglais, si libres par la loi, se sont faits esclaves de l'usage. Or, l'usage à Londres proscrit les tableaux des salons. Trouvez à cela un motif, un prétexte, une excuse; je vous en défie. Mais l'usage est un tyran : sic pro ratione vohintas. Les tableaux occupent donc, non point les salles du premier étage, mais les salles basses que Ton nomme le parlour et le dining-room. Ce sont naturellement les plus obscures de la maison ; et, dans le pays le •plus brumeux du monde, où le soleil est toujours voilé et ^ sa lumière toujours pâle, ce sont précisément celles qu'on choisit pour loger ces objets précieux entre tous, qui, plus que tous, ont besoin de lumière et de soleil, qui ne valent, qui n'existent, qu'à la condition d être bien vus, les tableaux. Protestons contre l'usage, en cela comme en bien d'autres choses.

On sera sans doute surpris qu'il ne se trouve pas dans cette revue succincte des plus riches galeries de Londres, y compris le musée national, un seul mot sur la sculpture. Que voulez-vous? où il n'y a rien, le roi perd son droit, et la critique aussi. Sauf une pauvre statue en marbre du peintre David Wilkie, la National Gallery ne contient encore que des tableaux,- et je n'ai vu dans aucune galerie, cabinet ou salon, une œuvre quelconque de la statuaire qui méritât d'être citée. Dans les jardins publics, les places et les squares, pas davantage. Irai-je faire, par exemple, une description de la statue en bronze et équestre de lord Wellington, qu'on a récemment élevée, dans Piccadilly, en face ^ de son hôtel, en face de l'autre statue, pédestre et grotesque, toute nue et toute noire, qui représente Sa Grâce en Achille combattante Posée de profilet non de face» c'est-à-dire posée à l'envers, sur le maigre arc-de-triomphe qui lui sert de piédestal, elle semble l'image de polichinelle monté sur l'ânesse de Balaam. C'est du moins ainsi

que le Punch Ta popularisée. Elle appartient en propre au spirituel Charivari de Londres, et sort de mon domaine. En somme, la vue de quelques ouvrages de la statuaire que Ton trouve à Londres achève de prouver, si je ne m'abuse, que, dans les beaux-arts, les Anglais ne cultivent avec un goût véritable et un succès évident que les genres secondaires. Dans la peinture, c'est Taquarelle, ou tout au plus l'anecdote et le portrait; dans la gravure, la taille-douce, le keepsake ; dans la sculpture, le portrait en buste. Nous allons trouver des preuves à cette dernière assertion dans le vrai musée national de sculpture, Tabbaye de Westminster.

La cathédrale de Saint-Paul, que les Anglais appellent et croient la rivale de Saint-Pierre de Rome, quoique beaucoup moins vaste que l'ancienne église du même nom, bâtie à la fin du onzième siècle et détruite dans Tincendie de 1 666, est sans contredit le plus grand monument de Londres, et probablement des trois royaumes. Cependant, de tous les temples, l'abbaye de Westminster me paraît le plus beau, comme, de tous les palais, le château de Windsor. C'est qu'ils sont l'un et l'autre mieux appropriés à leur destination, à la matière qui les forme, aux objets qui les entourent, et surtout au climat sous lequel ils sont construits.

La vue de ces deux églises, Westminster et Saint-Paul, dont Tune est franchement gothique, tandis que l'autre a la prétention d'être italienne, réveille une réflexion qui poursuit le voyageur à chaque pa^ qu'il fait dans Londres et dans tout le pays ; c'est que les beaux-arti$, tels qu'on les y pratique aujourd'hui, ne sont point, comme diraient les géographes , autochtones en Angleterre. Us y sont venus du dehors, par importation, comme des objets de curiosité et de mode, pour satisfaire plutôt les caprices de la richesse oisive que l'habitude et le besoin du goût national, du sentiment populaire ; ils y végètent comme les plantes du tropique dans une serre chaude, artificiellement, et ils trouvent à pénétrer dans l'esprit et la vie des masses la même résistance, la même impossibilité, que les fruits des régions tempérées à vivre en pleine terre sur ce sol humide et froid. Qu'on examine sans prévention l'état de la pein-

ture, de larchitecture, de la musique, de tous les arts en Angleterre, et Ton * sera frappé de cette absence de goût naturel, d'afiéctîon innée, de sentiment instinctif; on sera frappé du travail obstiné, des efforts continuels et louables que fait une population persévérante pour acclimater chez elle ces productions exotiques, pour' exciter des vocations rebelles, pour faire descendre enfin, et presque violemment, jusqu'au fond du peuple immobile sur sa terre natale , les goûts, les penchants, les connaissances que rapportent du continent les classes élevées et voyageuses.

Il suffit, en vérité, d'un coup d'œil pour former cette opinion et pour en trouver les preuves autour de soi. Certes, le premier aspect de Londres est magnifique. Rieù de beau, de noble, d'imposant, de grandiose comme la vue de cette inmiense cité, deux fois plus peuplée et presque trois fois plus vaste que Paris, la première <iu monde par l'étendue de son enceinte et le nombre de ses habitants, par la richesse et le luxe, par le travail et l'industrie, par le bon ordre et la sécurité. On regarde avec admiration ces grandes rues, ces rues infinies qui se prolongent en ligne droite tant que la vue'peut s'étendre ; ces chaussées à la Mac-Adam, sans pavés et san& bruit , et ces larges trottoirs en dalles de granit, qui offrent aux voitures et aux piétons toutes les commodités désirables. Mais si l'on passe à l'analyse de ce spectacle magique, si Ton détaille cet admirable ensemble, si l'on cherche enfin les, édifices au milieu de ces lignes de maisons noires, enfumées, uniformes, et l'art au milieu du comfort; alors, quel désenchantement pénible suit la première admiration ! ce n'est plus vraiment qu'un ramas confus, capricieux, désordonné , sans choix et sans goût , de tous les styles, de toutes les époques, de tous les pays. On verra, par exemple, un toit de pagode indienne sur un temple égyptien ayant pour entrée un péristyle grec, pour ouvertures des ogives gothiques, pour ornements des cplonnettes arabes

et des cariatides de la Renaissance. C'est là» ce qu'on appelle un monument.

Rien n'est pire que cette confusion des genres, que cette, introduction forcée et violente de Tarchitecture d'un climat dans un climat différent. L'Angleterre démontre victOFieusèment cette vérité trop peu respectée. Il est reconnu, par exemple, que les colonnes sont la plus noble et la plus gracieuse partie de l'architecture. Or, elles sont employées à Londres avec une incroyable profusion, à ce point que l'on en compterait davantage dans telle paroisse, dans telle rue, que dans Rome entière. Croit-on qu'elles parent et ennoblissent la ville? croit-on que cette foule de chapiteaux doriques, ioniens, corinthiens, composites, soient un embellissement pour les édifices et les maisons? Loin de là; je ne vois rien de plus burlesque et de plus attristant. Pourquoi? parce qu'à Londres la colonne est un contresens. La colonne, grecque ou arabe, est faite pour le pays où elle fut inventée, pour rOrient; elle doit conserver, sous l'azur foncé d'un ciel pur, la blancheur du marbre et de l'albâtre. Mais imaginez, je vous prie, des colonnes en brique ou en fonte, incessamment souillées par le brouillard qui les humecte, par la fumée de la houille qui s'y attache et les noircit ! Peuvent-elles ressjBmbler en rien aux colonnes du Parthénon ? Je fus bien choqué tout d'abord, et comme par instinct, de leur aspect étrange; mais ensuite la réflexion m'indiqua par quelle cause physique et palpable elles sont proprement défigurées. L'effet combiné du brouillard et de la fumée les rend noires pardevant et seulement grisâtres par derrière. Ainsi l'ombre se trouve au premier plan et la lumière au second; en d'autres termes, le devant de la colonne paraît derrière et le derrière devant. C'est le renversement complet des lois de la perspective et des lois de la lumière; c'est une monstruosité.

La seule architecture possible sous le climat de l'Angleterre, c'était celle de la féodalité et de la foi du moyen

âge : de larges tours, d'épaisses murailles , des créneaux, des pont-levis, ou bien de hautes nefs, des voûtes élancées, des clochers perdus dans les airs, larchitecture enfin des forteresses et des églises, Windsor ou Westminster. Mai& celle des palais et des temples, des édifices légers faits pour un climat chaud et sec, pour un peuple habitué k vivre en plein air et n'ayant d'autre feu que soi soleil, en vérité, celle-là n'est point permise aux Anglais. Et pourtant, — sauf quelques judicieuses exceptions, comme le Penitentiary, Bedlam, le Mini (hôtel des Monnaies), Técole gratuite appelée Christ church, le nouvel hospice des aveugles, etc., — tous leurs édifices publics et privés sont des imitations gauchement déguisées des édifices du Midi. Ainsi le Golosseum est une lourde copie du Panthéon d' Agrippa; ainsi Saint-Paul est à peu près calqué sur Saint-Pierre de Rome, de sorte qu'il ne lui reste guère d'autre mérite que la grandeur et la solidité; encore je ne parle que de l'extérieur : le dedans, complètement nu, n'offre ni pavés de marbre, ni statues, ni dorures, ni mosaïques, ni fresques, ni vitraux. C'est un temple protestant sous l'enveloppe d'une église catholique.

L'on ne finirait point s'il fallait citer tous les emprunts qu'ont faits les Anglais à l'art étranger, emprunts bien permis assurément quand ils sont heureux, mais qu'on doit réprouver dès qu'ils sont impropres et maladroits. Cette manie d'associer l'art d'autres siècles et d'autres contrées aux exigences locales, aux nécessités actuelles et domestiques, produit les plus bizarres résultats. Voyez, par exemple, le Mansion^House, l'hôtel de ville de Londres, où réside le lord-maire dans toute la magnificence d'un roi bourgeois. La façade est un péristyle grec, avec ses colonnes en saillie et son fronton triangulaire, assez semblable à celle ^e notre Chambre de représentants. Eh bien, au-dessus de l'attique qui surmonte le fronton, un •second édifice s'élève, non plus un temple grec, mais une maison anglaise, et posée, non dans le sens du premier

édifice, mais en travers, de manière que Iç premier étage du monument est une façade à colonnes, et le second étage, le mur latéral d'une maison. Voilà comment on a compris l'union du beau et de l'utile, l'art mis en pratique. C'est à n'y pas croire, à moins de l'avoir vu. Au reste, ce goût bigarre, disons mieux, cette absence de goût, se retrouve même dans les édifices qui se prétendent consacrés exclusivement à l'art. Il suffit de voir la colonne élevée au duc d'York par ses amis du torysme, cette espèce de grosse borne en pierre brute, sans proportions et sans grâce, quoique imitée de la colonne Trajane, qu'on a encaissée entre deux maisons, tandis qu'on avait pour la placer isolée, d'un côté Waterloo Place, de l'autre Saint-James^ Park. Elle est plus ridicule encore par sa forme que par sa destination, bien qu'elle porte la statue du prince qui conduisit la honteuse campagne de Hollande , et qui mourut en faillite; car l'inscription : Au père de l'armée anglaise, annonce du moins que ses bienfaits ont effacé ses défaites, et qu'il s'est ruiné en bonnes œuvres. D suffit de voir à l'autre extrémité de cette magnifique chaussée bordée de palais qu'on appelle Regent'Street, l'église des Ames (All-Souls), qui lui fait face. Qu'on se représente un grand cône, un entonnoir renversé, un bonnet de magicien, un pain de sucre, un éteignoir, je ne sais quoi dire, enfermé à sa base et à son milieu dans deux cercles de colonnes, et se terminant en pointe aigué : voilà le monument. C'est si étrange, si ridicule, si insensé, que je m'étonne qu'on n'ait point condamné l'architecte, comme le voulait une caricature.du temps, à être juché au sommet de son aiguille de pierre, pour y subir, en expiation d'un tel forfait, le supplice des Turcs. Mais d'autres aussi auraient dû en porter la peine; car si un tableau, une statue, sont bien l'œuvre individuelle d'un seul artiste, qui en demeure seul responsable, tant de personnes concourent, au moins par le choix et l'adoption des plans, à l'érection d'un monument public, que le pays entier est en quelque sorte complice de ses défauts.

« Un monument public de mauvais goût, dit Yasari, « ëlevë dans nn temps où il existe d'habiles artistes, est « une injure faite k la nation et au siècle qui le voient « élever, un sujet étemel de honte pour ceux qui Tordon- « nent. »

On ferait une curieuse revue critique des monuments de Londres, depuis le misérable amas de masures en briques qu'on appelle Palais de Saint-JameSy et qui ressemble bien plus à des tuileries que le magnifique palais élevé par Philibert Delorme pour Catherine de Médicis, jusqu'aux deux statues, pédestre et équestre, élevées à la gloire du duc de Wellington. Je veux seulement faire comprendre, par deux exemples, lun d'ensemble, l'autre de détail, la pensée générale que j'exprimais tout à l'heure.

Pour donner une apparence monumentale à ces petites maisons exactement uniformes, — dans lesquelles s'isole et s'enferme chaque famille, et qui font de Londres comme un grand couvent divisé en cellules, où les mêmes choses se font aux mêmes heures et de la même façon, — l'on a eu l'idée de réunir dix, vingt, quarante maisons, afin de leur faire une espèce de façade commune, et de singer ainsi le monument. Jusque-là tout est bien; l'idée est bonne, et c'était peut-être l'unique moyen de donner aux habitations une sorte de grandeur d'accord avec celle des rues et des places. Mais bientôt l'usage, le droit et le goîH individuels viennent tout gâter. Ces maisons, réunies par un simple dessin architectural, sont k plusieurs propriétaires. L'un badigeonne sa demeure cette année, Vautre la badigeonnera l'an prochain; l'un choisit une couleur, l'autre une autre ; adieu le pompeux monument, ce n'est plus qu'une ridicule arlequinade. Second exemple : Il y a, dans Piccadilly, xm temple égyptien (Egyptian-hall), ou du moins la façade d'un temple, car la grande salle qu'elle cache, et qui sert maintenant à des ventes, expositions, lectures et assemblées, ressemble k toutes les autres salles.

Pourquoi un temple égyptien dans Pieçadilly? je n'en sais rien ; mais supposons que ce soit une singularité calculée, comme Tétaient les ci-devant Bains-Chinois sur le boulevard des Italiens, une sorte d'enseigne permanente^ et acceptons le temple égyptien. Il est évident qu'on a copié rentrée de quelque édifice de la vieille Egypte, mais avec certaines variantes. Les deux cariatides qui supportent la fenêtre centrale ne sont plus ces personnages parfaitement égaux, roides, graves, immobiles, paraissant rassembler toutes leurs forces et toute leur attention pour soutenir le poids énorme qui charge leurs épaules. Ici, Tun est homme, l'autre femme ; ils tournent la tête Tun vers l'autre, se saluent de la main avec une aisance parfaite, et échangent un amoureux sourire. L'architecte, comme on voit, peut prendre un brevet d'importation et de perfectionnement. L'abbaye de Westminster (j'y reviens enfin par ce long détour) est heureusement exempte de ces taches originelles. Quoique élevée, comme la plupart des édifices considérables, par fragments et à plusieurs reprises, quoique ne formant pas un corps exactement régulier, elle a conservé dans toutes ses parties le caractère général de son ensemble. C'est bien un monument de ceux qu'on appelle gothiques, non que les Goths en aient jamais élevé de sembl2J)les> mais peut-être parce que les Arabes, qui donnèrent en partie le modèle du genre k l'Europe chrétienne, habitaient l'Espagne, où les Goths avaient longtemps régné. Il est sans doute inutile de vérifier si l'abbaye primitive fut bâtie au commencement du septième siècle, par Sebert , roi des Saxons de Test. L'abbaye actuelle doit sa fondation à Edouard le Confesseur, qui, relevé d'un vœu téméraire par Léon IX, consacra à cette œuvre pie, sur Tordre du pontife, la dîme de tous ses biens. Commencé en 1050, le vaisseau principal de l'abbaye était achevé quinze ans après. Il semble que les grandes constructions du moyen âge fussent des œuvres communes, où toutes les têtes s'employaient comme tous les bras; on n'en connaît pas

les auteurs. L'architecte de Westminster est reste inconnu «omme les autres, et, parmi la foule de mausolées qui remplissent les nefs et les chapelles, on chercherait vainement le sien : moins heureux en cela que l'architecte de Saint-Paul, sir Ghristopher Wren, qui repose au centre de son édifice, sous une simple pierre, il est vrai, mais où Ton a gravé cette magnifique parole : Si requiris monumentum^ circumspice.

.Depuis le saint Confesseur, plusieurs souverains ont pris à tâche d'agrandir et d'embellir Westminster : Henri III d'abord, puis les trois Edouard, Richard II, l'odieux Richard m et son vainqueur Henri VIL Pape de la religion anglicane et grand destructeur de couvents, Henri VIII chassa les moines, que sa fille Marie la Catholique rétablit nn moment ; et enfin Elisabeth fit une église collégiale, sous l'invocation de saint Pierre, de l'ancienne abbaye-, qui, malgré cette métamorphose, a conservé son nom primitif. Les princes de la maison de Rrunswick ne l'ont point non plus négligée. Ce fut sous Georges II que l'on recontruisit en entier la grande fenêtre de l'ouest, et que l'on acheva les deux tours de la façade du même côté, commencées par Ghristopher Wren. Sans s'accorder parfaitement avec le style des constructions anciennes, ces deux tours ne causent pas du moins de disparate choquante; et de loin, au contraire, elles donnent un grand caractère à l'édifice, dont la façade, ainsi terminée, rappelle beaucoup celle de Notre-Dame de Paris. Enfin Georges III ordonna la restauration complète de Westminster, qui* s'est achevée récenMnent.

Je n'entreprendrai pas la description architecturale de ^ ce monument ; les simples voyageurs la trouveraient trop longue, les hommes de l'art trop courte, et tous imparfaite. Il suffit de dire que Téglise, dont la longueur totale dépasse 500 pieds dans œuvre, se compose d'une nef principale et de deux ailes formant la croix latine; que les deux rangs d'arcades superposées qui soutiennent les toits s'appuient

sur des pilastres où se réunissent en faisceaux un gros pilier central et quatre petits qui l'entourent ; qu'à ces pilastres correspondent des arcades circulaires qui divisent le toit en une foule de voûtes ogivales décorées par des galeries, des colonnçttes, des sculptures et des arêtes dorées; que les quatre grandes fenêtres tournées aux quatre points cardinaux, aidées de celles des murailles latérales, donnent tout le jour désirable, et qu'enfin il serait difficile de rencontrer dans Tin autre monument du même style, avec une symétrie mieux entendue , plus de délicatesse, d'élégance, de force et de majesté.

Gela dit sur l'ensemble, entrons dans les détails.

La plus ancienne partie de l'édifice, conservée dans son état primitif, est la chapelle du fondateur de Tabbaye , d'Edouard le Confesseur, espèce de massif en maçonnerie élevé k l'est du chœur, derrière l'autel. Alentour règne une frise composée de quatorze bas-reliefs grossiers, représentant des légendes. Au milieu se trouve le tombeau, ou plutôt la châsse du Confesseur, autre massif plus petit, qui renferme ses cendres recueillies dans une caisse en bois. Ce massif, presque nu maintenant et tout dégradé, porte encore quelques vestiges d'une riche mosaïque d'émaux et de métaux précieux dont il était entièrement revêtu. On en estimait le travail, et la matière valait, dit-on> cinquante mille livres sterling. Pendant les révolutions politiques et religieuses, faites contre le roi et contre le pape, on a détruit cette mosaïque et volé ses débris. Autour de la châsse d'Edouard sont divers autres tombeaux, trèssimples, très-nus, très-misérables : celui de sa femme Edith ; celui de Henri III, le plus riche de tous, parce qu^il est orné de lames de porphyre poli; ceux de Henri IV, de Henri V, d'Edouard I" et de sa femme Éléonore, d'Edouard III et de sa femme Philippe, que les Anglais nomment l'Héroïne, de Richard H et de sa femme Anne. C'est là qu'on montre Tépée d'Edouard I*% longue de six pieds, et qu'on maniait à deux mains, ainsi que le bouclier de

Henri V, qui est tout simplement un cuir collé sur des l)andes de 1er entre -croisées. Pour donner plus de prix à ces reliques guerrières, le gardien cicérone ne manque pas de vous dire que ce sont le bouclier et Tépée que portait Edouard III lors de son entrée triomphale dans Paris. Ce petit mensonge flatte les visiteurs, qui ne semblent pas se rappeler que cet Edouard Plantagenet, venu seulement sous Paris, était lui-même Français d'origine, et menait ime armée plus qu'à demi-française.

Mais les plus précieuses curiosités de la chapelle d'Edouard le Confesseur sont les fauteuils du couronnement. Edouard I" rapporta d'Ecosse, dans Tannée 1297, une grosse pierre , entièrement brute et informe , mais que la tradition populaire disait avoir été l'oreiller de Jacob lorsqu'il eut ce songe symbolique raconté dans l'Écriture. C'est sur cette pierre que l'on couronnait de temps immémorial les rois d'Ecosse. On en fit le siège d'un fauteuil, c'est-àdire d'un escabeau en bois, avec un dossier triangulaire, ayant pour bras deux planches garnies d'un bourrelet de grosse toile. Ce fauteuil patriarcal devint celui du courennement des rois d'Angleterre. On en construisît un autre semblable pour Marie, femme? de Guillaume III, qui sert depuis lors pour la reine, quand le roi est marié. Victoria a été couronnée assise sur l'oreiller de Jacob.

La cérémonie du couronnement, dont l'Angleterre a eu le dernier spectacle en 1838, ne se fait pas, toutefois^ dans la petite chapelle d'Edouard, mais dans le chœur, beau-* coup plus vaste. C'est le seul endroit de l'édifice où le public soit admis sans payer le scheUing d'entrée par personne, encore n'est-ce que pendant l'office divin. Il y a quelque chose qui attriste , humilie et révolte dans ces habitudes fiscales de l'Angleterre, poussées à ce point que, pour visiter une église et des tombeaux, il faut payer un droit d'accise, comjne si l'on buvait àla taverne un broc déporter ou de gin^.

1. Ces habitudes, il faut nous hâter de le dire, se modifient cha-

Ce chœur privilégié, espèce d asile momentané contre le fisc , est de forme octogone et entouré de *huit petites chapelles uniformes. Les ornements, récemment restaurés, sont délicats et de bon goût. On admire surtout le pavé en mosaïque , qu un ancien abbé de Westminster, Richard Ware, riche comme un souverain, fit exécuter à ses frais, dans Vannée 1272. Cette mosaïque, qui malheureusement s'altère et se dégrade, est formée d'une infinité de petites pièces en marbre, en jaspe, en albâtre, en porphyre, en lapis, en serpentine, en pierres ponces, composant des dessins ou arabesques d'une grande variété et d'une, exécution fort ingénieuse.

La chapelle de Henri VII, la plus vaste et la plus ornée, est un véritable édifice ajouté au vaisseau principal, dont il augmente la longueur d'au moins 120 pieds. Elle est surmontée^ à l'extérieur, par quatorze tourelles gothiqu?es, très- fines, très-légères, qu'unissent au corps principal un nombre égal d'arcs-boutants d'une grande hardiesse. La toiture, presque plate, repose sur les voûtes de fer de la nef, que soutiennent des pihers finement ciselés. Gomme Téglise elle-même, cette chapelle est formée d'une nef et de deux petites ailes en croix ; elle se termine par un décagone présentant cinq petites chapelles ou retraites. On y arrive sous un péristyle orné, par un escalier de marbre noir et trois portes de bronze doré travaillées avec un art et une délicatesse admirables. Au centre de chaqae panneau l'on voit alternativement la rose blanche des Lancaster et la herse des Beaufort, emblèmes qui se retrouvent encore dans quelques vitraux des quatre rangées de fenêtres.

que jour, à ce point qu'elles auront bientôt disparu, et qu'à notre tour nous recevrons de nos voisins des leçons de politesse et de générosité. Ainsi déjà, dans plusieurs institutions publiques, Isl Natio^ nal Galleryj le British Muséum, etc., non-seulement le visiteur n'a nul droit d'entrée à payer, mais on n'exige et on ne reçoit rien de lui pour le dépôt de son parapluie, de sa canne ou de son manteau. <1856.)

Le milieu de la chapelle, pavé en carreaux de marbre noir et blanc, est occupé par le tombeau de son fondateur. Ce tombeau, en basalte noir et en forme d autel, chargé d'ornements divers, entouré d'une riche et solide balustrade de bronze ciselé, sur lequel Henri VII repose, ayant à ses côtés sa femme Elisabeth, est l'ouvrage du célèbre Florentin Pietro Torregiani, celui qui fut, dès l'atelier, le rival de Michel- Ange , et à qui la jalousie fit quitter son pays pour courir la France, les Flandres, l'Angleterre, TEspagne, où il a laissé les meilleures œuvres de son ciseau.

Les murailles de la nef et des ailes sont ornées d'une ►multitude de figurines fort estimées, qui représentent des patriarches, des prophètes, des martyrs, des saints de toute espèce. Mais la principale décoration de cette fameuse chapelle de Henri VII vient de la destination nouvelle qu'on lui a donnée. C'est là que sont armés les chevaliers de l'ordre du Bain, rétabli par Georges P' en 1725 et dont le dernier chapitre s'est tenu, je crois, en 1812, sous Georges III, ou plutôt le régent, depuis Georges IV. De ' chaque côté de la chapelle, règne un double rang de sièges ou stalles, en bois sculpté, pareils à- ceux des chanoines dans le chœur d'une église catholique. Les stalles supérieures sont celles des chevaliers ; les stalles inférieures, , celles des écuyers. Toutes portent, sur des écussons en cuivre gravés, les armoiries du titulaire. Les staUes des chevaliers sont surmontées en outre de trophées d'armes fort curieux, car on y voit des casques avec panaches, dragons, griifcms, lions, lionnes, chimères, bras menaçants, tout l'attirail des vieux blasons. Enfin, par-dessus les trophées, s'étendent des bannières pendantes, rangées comme les drapeaux des Invalides, et qui portent leis noms des chevaliers, inscrits sous leurs armoiries. Parmi les noms que j'ai lus en courant se trouvait celui de sa Grâce le duc de Wellington, qui, après les deux campagnes de Portugal, n'était déjà plus sir Arthur WeUesley, mais qui, avant les

campagnes des Pyrénées et de la Belgique, n'était encore que Earl of Wellington.

Je ne ferai pas la revue méthodique des dix ou douze cha* pelles qui resteraient encore à nommer : celle de Henri V, de Saint-Paul, de Saint-Benoît, de Saint-Edmond, de Saint-Érasme, etc. Il vaut mieux, j'imagine, indiquer brièvement les principaux tombeaux que renferme l'abbaye, non suivant la place qu'ils y occupent, mais suivant celles qu'occupèrent dans le monde les morts illustres dont ils couvrent la cendre.

Pour achever d'abord la liste des souverains, nous citerons, après ceux dont les noms précèdent, la grande Elisabeth, portant encore sur sa figure de marbre, dans ses« yeux l'onds et son nez crochu, l'air sec, impérieux, altier, qui convenait à son caractère de Reine-Vierge ; — Marie- Stuart, plus belle, plus tendre et plus faible ; — Edouard V et son frère Richard, tous deux assassinés ; — Charles II le restauré, non loin duquel est son restaurateur, le général Monk ; — Guillaume III, qu'appela au trône la révolution glorieuse f et qui sut fonder sa dynastie sur les vrais intérêts du pays ; — sa fename Marie ; — la reine Anne ; et enfin Georges II, qui avait lui-même préparé son sépulcre dans les caveaux de la chapelle de Henri VII» Plusieurs de ces souverains et quelques autres personnages, tels qu'Elisabeth, la reine Marie, la reine Anne, une duchesse de Buckingham, une duchesse de Richmond, Charles II, Chatham, Nelson, sont représentés une seconde fois, en cirp, avec les habits de leur temps; et bien que ces poupées, dressées dans des armoires comme les figures d'un cabijoet de curiosité, paraissent un peu bouffonnes en un tel lieu, on y retrouve avec intérêt la parfaite ressemblance des traits et l'exactitude des costumes.

Westminster n'est pas seulement le Saint-Dénis de l'Angleterre, il en est encore le Panthéon ; tous les hommes qui ont rendu de grands services à ce pays, ou qui l'ont illustré par leurs travaux, y partagent les honneurs

l'abbaye de WESTMINSTER. 171

et Tempire de la célébrité avec ceux qu'a jetés sur le trône le hasard de la naissance. Les hotames de guerre n'y sont pas en grand nombre.. On cherche vainement le prince» Noir, Talbot, Marlborough ; Nelson, plus funeste encore à la France, est à Saint -Paul, presque seul. Westminster compte moins de grands généraux de terre et de mer que de simples officiers morts en combattant. A côté de lamiral Gornwallis et de son monument fastueux, où l'on voit, au pied d'une pyramide ombragée de palmiers, d'élégantes marines en bas-relief, sont le général Wolf, lord Ligonier, le major André, de simples capitaines. Un étranger se trouve parmi eux : c'est le général corse Pasquale Paoli, celui dont le nom excitait l'enthousiasme de Napoléon enfant, et auquel les Anglais ont donné l'hospitalité jusque dans leur temple.

Les hommes d'État sont plus nombreux, là, comme dans l'histoire d'Angleterre. Je ne citerai pas plusieurs anciens chanceliers des Tudor ét<des Stuarts ; mais, à notre époque contemporaine, lord Stanhope, — lord Mansfield, dont le magnifique mausolée fut érigé, en 1801, par Flaxman, ce grand dessinateur de Dante el d'Homère ; — Je comte de Ghatham, père de Pitt ;^ — les deux illustres rivaux, William Pitt, ennemi acharné de la France, de sa révolution, de ses principes, et Charles Fox, qui ne put faire prévaloir une politique plus sage, plus humaine, plus utile aux deux pays ; — l'orateur Grattan ; — enfin, Georges Canning, héritier de Fox et vainqueur des tories.

Au milieu de cette foule de monuments funéraires et de noms peu connus au delà du détroit, on rencontre quelques célébrités européennes devant lesquelles l'étranger s'arrête avec plus de respect. Tels sont Gampden , le savant antiquaire; — Gottfried Kneller, qui fîit peintre sous cinq rois, de Gharles II à Georges I*', et qui a rempli de portraits historiques tous les châteaux de la Grande-Bretagne *;

1. Les peintres plus récents, tels que Jbshua Reynolds, Benjamin West, Thomas I-awrence, sont dans les caveaux de Saint-Paul.

— ringénieur Telford ; — le chimiste Humphry-Davy , à qui rindustrie et rhumanité sont aussi redevables que la science ; — James Watt , qui n'inventa pas la vapeur, il est vrai , mais qui en régla l'application et l'usage ; — Wilberforce, homme excellent, vrai philanthrope, que l'on n'aurait pas dû séparer de Howard, déposé à Saint-Paul ;

— enfin , le grand Isaac Newton, qui devrait avoir son tombeau, comme Dieu son sanct^aire, non dans un édifice , non dans une contrée, mais dans Funivers, dont il a reconnu et posé les lois. En examinant sa statue, fort bien exécutée par un* sculpteur dont je n'ai pu découvrir le nom, l'on est frappé de sa ressemblance avec un autre hoïnme aux grandes vues et aux grandes œuvres, Michel- Ange. La figure de Newton est plus belle sans doute, car il n'eut pas, comme Michel-Angé , le nez brisé dans sa jeunesse par un rival colérique ; elle est aussi plus douce, plus réfléchie ; mais pourtant, je le répète, la ressemblance est frappante dans la charpente générale de la tête, dans les lignes du visage, dans les traits, dans la physionomie. On a inscrit, sous la statue de Newton, ces paroles belles et justes : Sibi graîulentur mortales taie tantumque exstitisse; et plus bas : Humani generis decus.

De toutes les parties de l'église, celle que j'ai visitée avec le plus de soin , de recueillement et d'amour, c'est l'extrémité méridionale qu'on appelle le coin des Poètes (Poefs corner). Devant les effigies des rois et des politiques, on n'éprouve qu'ime curiosité froide ; mais, au milieu de cette académie funéraire et silencieuse , parmi ces hommes dont le souvenir est toujours vivant, dont on peut même évoquer la présence, et qui parlent encore dans leurs ouvrages, le cœur s'échauffe ainsi que la pensée , et Ton se croit en présence de leur assemblée imposante, on se croit sous le regard de ces maîtres incontestés, qu'on admire, qu'on révère et qu'on aime. Là sont réunis, groupés, pressés dans un étroit espace, presque tous les écrivains qui ont illustré la riche et puissante littérature an-

glaise, et que nous connaissons au moins par les travaux de nos traducteurs et de nos critiques : le vieux Ben- Johnson, Ghaucer, appelé VEnnius anglais, Spencer, William Shakspeare, John Milton, îhomas Gray, Butler, W. Gongrève, Mason, Gay, Wyatt , Isaac Gasaubon , Dryden, Pope, Addison, Olivier Goldsmith, Rowe, Thompson, Shéridan. On regrette l'absence de Swift, de Fielding, de Hume , de Richardson : mais , parmi les plus grands, il ne manque guère que quatre hommes, deux des temps passés, deux des temps modernes : d'une part, JBogèr Bacon, le savant mqine, et François Bacon, le grand chancelier; d'autre part, Byron et Walter Scott.

L'auteur inmiortel du Paradis perdu n'a pas une place digne de lui : un petit tombeau tout près de la porte, pressé entre d'autres tombeaux, est trop mçsquin pour un si grand nom. Est-ce que le souvenir du pamphlétaire républicain aurait nui au poète religieux ? Shakspeare est plus dignement traité. Son mausolée, œuvre distinguée de Sheemakers, nous offre sa statue entière, sur un piédestal orné d'attributs et d'allégories. Il y a, dans cette statue, de la noblesse naturelle sans roideur théâtrale ; mais le visage me semble trop rond et trop épanoui. On voudrait au grand poète dramatique cette figure longue, austère, méditative, que lui donnent ses portraits gravés. Aux pieds de Shakspeare, sous une simple dalle de marbre noir, repose Shéridan, qui pouvait avoir sa statue parmi les hommes d'État, et qui a mieux aimé rester parmi les poètes ; puis, en face, un homme qui écrivit peu, mais qui fut comédien comme Shakspeare, et sans doute plus grand comédien, David Garrick. Sa présence là pourrait prouver la tolérance des anglicane, au moins pour le théâtre, tolérance si démentie sur tout autre point ; mais le chœur seul de l'ancienne église catholique est consacré au culte, le reste n'est qu'un édifice profane.

Nous avons vu, parmi les hommes de guerre, un général étranger, le Corsé Paoli, et, parmi les savants, le Suisse

Gasaubon. Nous trouvons aussi, dans le coin des poètes, un autre étranger, grand poète en eîFet, quoiqu'il n'ait écrit ni en anglais ni en aucune langue' parlée, le Saxon Georges -Frédéric Haendel. On sait que, né le 23 février 1684 (suivant l'inscription de son tombeau) à HaDe, entre Leipzig et Magdebourg, Haendel est mort à Londres le 14 avril 1759. Il était dès longtemps fixé dans cette ville, où il composa, avant la cécité qui affligea sa vieillesse, la plupart des œuvres considérables qu'il a laissées, à savoir quarante-cinq opéras, vingt-six oratorio^, un Te Deuniy des antiennes, des motets, des cantates, des sonates d'instruments, dont le recueil forme environ quatre-vingts volumes. Reconnaissants envers ce grand homme, que beaucoup d'entre eux croient très-naïvement leur compatriote, les Anglais ont toujours conservé le culte de sa musique. Maintenant encore une espèce de corporation, composée presque en entier d'amateurs enthousiastes {Sacred Music Society) j exécute les grandes œuvres de Haendel, et celles de Haendel presque seul, dans la vaste salle à*Exeter-Hallj avec des chœurs de cinq cents voix et un orchestre de deux cents instruments. Il faut avoir entendu là quelque oratorio comme the Messiah, Judas MacchabœuSy Samson, Israël in Egypt, pour se faire une idée de ce compositeur prodigieux, immense, qui mérite d'être appelé le Michel- Ange delà musique; car il manie aussi des masses, des foules de peuples, pareilles à celles du Jugement dernier. Je croirais volontiers que, par une sorte de réaction comme l'esprit de contradiction en fait souvent naître , même dans les choses d'art, le grand et légitime engoue- ' ment des Anglais pour Haendel lui a nui quelque peu dans l'opinion des autres peuples. Mais tout homme impartial qui lira ses œuvres avec un peu de connaissance et de goût reconnaîtra que, placé dans l'ordre des maîtres entre Marcello, mort avant lui, et Mozart , né avant qu'il mourût, Haendel a opéré en musique l'heureuse fasion des styles de l'Église et du théâtre, et que, hormis les rhyth-

L'ABBAYE DE \VESTMINSTER. 175

mes, qui sont la création la plus persanneHe du compositeur, il a transmis à ses successeurs la science complète, mélodie et harmonie, à laquelle on n'a rien ajouté d'important depuis sei^ ouvrages, où tous, même les plus grands, ont puisé à pleines mains. L'œuvre de Haendel est ime encyclopédie de la musique.

Son monument^ élevé par le sculpteur Roubilliaç, est plus bizarre et plus théâtral que vraiment beau. Dans une espèce de niche ou de cabinet en marbre, on voit Haendel composant, debout devant une table où sont épars des cahiers de musique et des instruments, entre autres un cor, sans doute pour indiquer qu'il introduisit le premier, dans son orchestre, les instruments dé cuivre connus de son temps. Le plus grand reproche que j'adresserais au Sculpteur, c'est d'avoir trop déprimé le front , trop écrasé la vaste tête de son modèle ; et j'en aurais le droit, nonseulement en vertu de la science phrénologique, suspecte à bien des gens, mais pour avoir vu un portrait de Haendel jeune, où se découvrent clairement toute la vivacité de son humeur un peu fantasque, toute l'énergie' de son caractère opiniâtre, tout le feu de son génie créateur et fécond.

S'il fallait maintenant , laissant à part la célébrité plus ou moins grande des personnages admis à Westminster, m'occuper uniquement du mérite des mausolées comme objets d'art, j'aurais peu de choses à dire. Il y a plus d'étendue dans certains monuments que de vraie grandeur, plus de biaarrerie dans d'autres que de variété. Les meilleurs sont les plus simples, des statues ou des bustes. Je ne crois pas qu'aucun d'eux puisse être comparé aux tombeaux des Médicis à Florence, de Paul III ou de Rezzonico à Rome, de Turenne à Paris, du maréchal de Saxe à Strasbourg. D'ailleurs, j'ai déjà nommé les principaux : parmi les anciens, celui de Henri VII, par Torregiani ; parmi les modernes , ceux de lord Mansfield , par Flaxman, de lord Cornwallis, de Newton , de Shakspeare, par

Sheemakers, et la statue de Watt, par Ghantrey , dont la ressemblance est, dit-on, parfaite. Il y a pourtant deux autres tombeaux, et tous deux de femmes, que je dois mentionner,âu moins pour la célébrité dont jls jouissent. L'un, celui d'Elisabeth Warren, exécuté par Westmacott, est une statue de jeune fiUe à demi nue, et presque accroupie comme la Madeleine de Ganova. Gette figure m'a paru bien étudiée, bien rendue ; mais peut-être que ce qu'on y admire le plus, c'est l'imitation en marbre d'une chemise en grosse toile, de laquelle on compterait les fils, puérilité qui rappelle le Christ sous le Suaire et le Péché dans le filet, de la chapelle (iella Pietra de' Sangri, à Naples ^ Quant à l'autre tombeau, je n'ai pu savoir ni le nom du sculpteur qui l'a fait, ni celui de la personne à laquelle il est consacré ; car les ciceroni de Westminster, peu complaisants, quoique grassement payés et par avance, font passer les tombeaux devant les yeux d'un étranger comme le médecin de Sancho Pança faisait passer les plats sur la table du gouverneur. Tout ce que j'ai pu compren- ^ dre, c'est qu'il s'agit d'une dame qui, longtemps enfermée dans un cachot, mourut en revoyant le jour, lorsque son mari venait de la délivrer. Gette scène est représentée sur la partie élevée du monument. Au-dessous, la Mort décharnée, franchissant la porte entr'ouverte de la prison, se retourne et touche du bout de sa faux la prisonnière expirante. Gomme on voit, c'est une composition étrange, théâtrale, prétentieuse. Mais il faut convenir qu'elle ofire de belles parties d'exécution. Le squelette de la Mort, entre autres, est vigoureusement rendu dans ses détails et dans son mouvement. A l'heure où les ténèbres commencent à descendre des vastes nefs, il doit former ime effrayante apparition.

A côté de l'église proprement dite, religieusement conservée dans son intégrité, sont encore quelques beaux dé-

L Les Musées cCUaliej page 3^1.

L'ABBAYE DE WESTMINSEER. 177

bris du Monastère de V Ouest (West-Minster). On ne trouve plus, il est vrai, ni Tancien sanctuaire, lieu d'asile inviolable, où plusieurs rois ont cherché un refuge, ni la vieille aumônerië, restée célèbre parce qu'en 1474, William Caxton y établit les premières presses connues en Angleterre, et y imprima son livre du Jeu des Écliecs» Mais, en sortant de Téglise par les bas côtés du sud, deux portes donnent accès dans les cloîtres qui subsistent encore. Suivant Tusage , c'est un grand carré, formé de quatre longues avenues recouvertes par des arcades. Leur pavé et leurs parois latérales sont presque uniquement composés de pierres tumulaires qui couvrent, si je puis accoupler ces deux mots , plusieurs générations de moines. On retrouve aussi -quelques-uns des anciens caveaux, aux murailles de dix-huit pieds d'épaisseur, dont les voûtes massives, qui ont caché sans doute bien des mystères hideux, portaient les vastes dépendances du chapitre. La grande salle, à laquelle on arrive par un riche portique gothique, et qui fat construite en 1220, présente une forme ingénieuse et singulière. C'était un octogone parfait, au centre duquel s'élevait un unique pilier, solide, orné, majestueux, sur lequel venaient aboutir en s'amincissant les huit voûtes en ogive qui partaient des murailles. Cette salle , dont il est difficile à présent de bien saisir l'ensemble, a été transformée en galeries oii sont déposées les archives de la couronne. C'est dans ces archives, curieuses à plus d'un titre, que Ton conserve le grand cadastre d'Angleterre, dressé sous Guillaume le Conquérant, immédiatement après le partage des terres entre ses barons. On l'appelle the Doom s day book, mot à mot, le Livre du Jour du Jugement ( Liber diei magni Judicli) , nom qui lui fut donné par les Saxons, parce qu'il contenait, ^it M. Augustin Thierry, leur sentence d'expropriation irrévocable. Ce sont, m'a-t-on dit, deux gros volumes in-4°, bien entiers et fort lisibles encore , quoique écrits depuis bientôt huit siècles. Cette ancienne salle du chapitre, aujourd'hui défi-

guréepar sa nouvelle destination, reçut en 1377, avec la permission de l'abbé, la Chambre des communes, qui l'occupa près d'un siècle, jusqu'au règne de Henri IV, lorsqu'elle transporta le lieu de ses séances à la chapelle Saint-Étienne, où elle est restée' sans interruption jusqu'à l'incendie du 16 octobre 1834.

Si quelque chose est plus antipathique et plus insupportable que le faste des vivants , c'est le faste des mortsi Rien ne me paraît plus ridicule et plus choquant qu'une pompeuse sépulture. .La pyramide de Djizeh n^a pas rendu plus grand le pharaon inconnu dont elle couvre les cendres, et je ne crois pas que la reine Artémise ait montré plus de vraie douleur et de regrets sincères pour avoir élevé , aux frais des Gariens, le fameux monument de son époux Mausole. Mais s'il est permis, s'il est utile et noble d'entourer les morts d'éclat et de grandeur, c'est assurément lorsqu'une nation choisit ses hommes d'élite, les réunit dans un temple, consacre leur mémoire par des inscriptions et par des statues, en fait ses dieux "domestiques; lorsqu'elle les présente avec orgueil aux nations étrangères, et excite chez les générations nouvelles la louable émulation d'en augmenter le nombre. Voilà ce qui doit faire absoudre Westminster aux yeux des plus rigides; voilà ce qui peut faire désirer que l'on élève aussi parmi nous le Panthéon de la France.

LES

Si l'on se rappelle le sens primitif du mot seigneur (se^ nior, le plus vieux, Tancien), on peut dire hardiment, en parlant de Bruges : A tout seigneur tout honneur. Ce n'est pas seulement le commerce et la politique qui ont donné à Bruges ce droit d'aînesse parmi les villes de Flandre, c'est l'art également. Elle doit à jamais conserver la gloire d'avoir été la mère de toutes les écoles flamandes. Â Bruges donc le premier rang. L'ordre historique, aussi bien que la. justice et le respect, veut qu'elle précède ici, non- seulement son actuelle supérieure, Bruxelles, ville neuve à son égard, et que la Sainte -Alliance a faite capitale d'un royaume improvisé , mais Anvers même , sa £lle déjà vieille, sa fille puissante, qui lui a ravi tout à la fois la suprématie dans le commerce, dans la politique et dans l'art.

Aussitôt qu'un voyageur a parcouru quelques rues et

quelques places de Bruges, et qu'il a retrouvé, avec une

surprise pleine de charme, toute une ville du moyen âge,

presque sans altération ni changement, sa première visite,

a première station de religieux amateur des arts doit ap-

partenir à Thôpital Saint- Jean. Qu'il n'espère pas toutefois trouver dans cet amalgame de masures en briques, n'ayant ni forme, ni style, ni caractère, quelque monument architectural ou même quelque curiosité archéologique. L'édifice n'est qu'une enveloppe trompeuse. Mais quand il aura courbé la tête sous une porte basse, quand il aura traversé deux ou trois petites cours tortueuses, pavées de cailloux pointus, quand il aura frappé à la porte d'une espèce de petite vieille chapelle, qui n'a plus dès longtemps, au dedans et au dehors, que ses quatre murailles noircies par les années ; alors il trouvera , sous la garde inoffensive d'un flegmatique infirmier, un trésor aussi digne de renommée et de convoitise que celui des antiques Hespérides, protégé par le dragon, ou celui de la riche Venise, que défendait la garde esclavorie. Il faut raconter d'abord, avec la tradition, l'origine de ce trésor sans prix.

En 1477, un soldat blessé (probablement à la bataille de Nancy, où périt Charles le Téméraire) fut apporté dans l'hôpital Saint- Jean. C'était un homme de moyen âge, que la misère, après une jeunesse agitée, avait jeté dans le métier des armes. Du reste, Ton ne savait, et l'on ne sait encore aujourd'hui, ni quelle était précisément sa patrie, ni même quel était son nom. Les uns le font naître à Dammes, dans les environs de Bruges, d'autres à Cologne, d'autres à Constance , d'autres à Brème ^ ; quelques-uns supposent qu'il est allé mourir en Espagne, où on l'aurait connu sous le sobriquet de Flamingo. Son prénom était Jean (Hans ou lan); mais, quant à son nom de famille, plusieurs savantes dissertations n'ont pu jusqu'à présent éclaircir pleinement les doutes. A Bruges, où la tradition parle à défaut de preuves écrites, on l'appelle, on Ta tou-

1. Dans son livre De VAH en Allemagne, M. Fortoul cite un passage des chroniques allemandes rassemblées par Menckenius, où il est fait mention d'un certain Johannes Hemélingus, architectus capituîi BremensiSj lequel vivait en 1420. Ce ne pourrait être que.le père du blessé de l'hôpital Sain^Jcan.

jours appelé Hemling, ce qui lui donnerait une origine allemande ; à Anvers^ où les antiquaires ont fait des recherches d'érudition, il est appelé Memelinck, ce qui le rendrait Flamand de naissance. Dans cette dispute, personne jusqu'à présent n'a cédé ; et le même homme, dans la même contrée, se trouve avoir deux noms fort différents. C'est un point dont il est bon d'instruire les voyageurs. Si j'osais, pour mon compte, émettre une opinion, je me rangerais à la croyance traditionnelle des habitants de Bruges; je l'appellerais Hemling ou Memling ^ et je le croirais Allemand d'origine. Il me semble, en effet, à l'attentive observation de ses ouvrages, qu'il appartenait à la vieille école de Cologne, où venaient de briller meister Wilhelm et meister Stephan, et que, soit artiste, soit soldat, il avait visité en Italie les écoles florentine et ombrienne, à l'époque de Verocchio et de la jeunesse du Pérugin, un quart de siècle avant Léonard et Raphaël. Quoi qu'il en soit de toutes ces conjectures, le soldat malade avait été peintre. Le goût de son art lui revint dans les loisirs d'une longue convalescence. Reconnaissant d'ailleurs des soins qu'on lui avait prodigués, se trouvant bien du paisible régime de la maison, où. le retenait, dit encore la légende, son amour pour une jeune sœur hospitalière, il y passa quelques années, payant son écot en monnaie d'artiste. Voilà comment ses plus belles œuvres appartiennent à l'hôpital Saint-Jean. Elles furent faites là, elles sont toujours restées là, malgré les guerres , les conquêtes, les pillages ; ce qui explique leur merveilleuse conservation après bientôt quatre siècles ; , et sans doute elles resteront là des siècles encore, si le pauvre hôpital continue à défendre fièrement son trésor contre les riches amateurs et les musées royaux, dont les offres brillantes lui permettraient pourtant de changer en palais de marbre ses masures de briques.

1. Il est probable, suivant une récente remarque de M. P. Bédouin, que l'on a pris pour une H ÏM majuscule gothique. En ce cas, le vrai nom du peintre de l'hôpital Saint-Jean serait Hans Memling.

m2 LES MUSÉES DE BELGIQUE.

Le plus renommé des ouvrages d'Hemling est la Chasse de sainte Ursule. C'est un morceau d'orfèvrerie orné de ciselures et de peintures, alors destiné à contenir des reliques. L'intérieur est vide aujourd'hui; mais l'extérieur garde bien, en effet, les saintes reliques du peintre qui en fit les ornements. Qu'on se représente une petite chapelle gothique, formant un carré long, et n'ayant pas deux pieds de hauteur entre sa base et le sommet de son toit aigu. Les deux façades, si Ton peut se servir de ces grands mots d'architecture, les murs latéraux et la toiture même, forment, de leurs bordures d'or, finement découpées, les cadres des peintures d'Hemling, plus fines et plus précieuses encore, qui sont les fresques de ce temple en miniature.

Sur Tune des façades est représentée la Madone, entre deux reUgieuses qui Tadorent. C'est ime figure d'un pied de haut, et les religieuses sont plus petites de moitié. Sur l'autre façade, est sainte Ursule, grande comme la Vierge, tenant à la main la flèche, instrument de son martyre, et cachant sous son ample manteau une foule de jeunes filles rapetissées à la taille des religieuses. Elle représente ainsi ce personnage des comédies enfantines qu'on appelle la mère Gigogne. J'ai compté dix jeunes filles abritées sous son manteau, et sans doute ce n'est point par hasard que le peintre s'est arrêté à ce nombre. La sainte faisant la onzième, leur groupe entier comprend symboliquement les onze mille viei^es *. Les deux pentes du toit contiennent chacune trois cadres ronda : l'un au centre ; les autres, plus petits, sur les côtés. Sainte Ursule est peinte dans les

1. Il faut remarquer à ce propos que la légende des onze mille Vierges repose sur l'erreur d*un chroniqueur du moyen âge. Le tombeau de sainte Ursule dans la cathédrale de Cologne portait cette épitaphe : « Sancta Vrsula, XL M. V.» Au lieu de lire Sancta Yrsula, xi martyres virgines, Sigebert a lu et rapporté XI milita virginum. On pourrait croire que Hemling revenait à la vérité historique , si , dans les autres tableaux de la châsse, il ne donnait beaucoup plus de onze compagnes à sainte Ursule.

deux cadres du milieu : là, parmi ses comipagnes, qu elle semble mener, sa flèche en main, à la gloire du martyre ; ici, agenouillée entre le Père et le Fils qui la couronnent, tandis que TEsprit-^Saint plane sur sa tête. Les petits ca* dres latéraux contiennent quatre anges, qui forment un concert céleste. L'im joue de la mandoline, l'autre du vio« Ion, ou plutôt d*une guitare à archet ; celui-là d un orgue portatif, celui-ci d'un instrument inconnu de nos jours, espèce à'armonica à cordes pincées. Enfin, sur les deux flancs de la châsse, divisés en six compartiments, qui ont la forme d'arceaux en ogive, est représentée toute la légende des Vielles de Cologne. D'un côté, leur départ de cette ville, leur arrivée à Bâle sur de gros bateaux ronds, puis leur entrée à Rome, et la réception que leur y fait le pape sous le péristyle d'un temple ; de l'autre, leur départ de Rome, ramenant le pape au milieu d'elles, leur retour à Cologne, et leur martyre enfin,' sous les coups des soldats, qui les percent à coups de flèches, de lances et d'épées.

Dans les six chapitres de cette légende peinte, il y a bien deux cents figurines en action, dont les plus grandes, celles des premiers plans , n'ont pas au delà de quatre pouces; et je ne compte point dans le nombre les personnages microscopiques des derniers plans, qui n'atteignent pas six lignes de hauteur. Il faudrait une forte loupe pour contempler à Taise ce monde lilliputien. Je n'ai pas besoin de dire que le peintre a transporté l'histoire de sainte Ursule, des commencements du christianisme à son époque : édifices, paysages, costumes, armures, tout est du quinzième siècle. On reconnaît sans peine dans ses personnages une foule de portraits. Ursule et son armée de vierges sont de belles filles flamandes, blondes, fraîches, gracieuses, élégamment parées ; et, certes, ce dut être sans beaucoup de peine qu'Hemling trouva tant de charmants modèles dans une ville riche alors, largement peuplée, et qui comptait la

beauté des femmes parmi ses titres de gloire : formosis Bruga piiellis^.

On devrait croife, en lisant cette courte description, que la peinture d'Hemling, au moins sur cette châsse de sainte Ursule, n'est rien de plus qu'un chef-d'œuvre de patience, de fini, de léché, de minutieuse perfection dans tous les détails; on se tromperait. C'est un grand et magnifique ensemble, plein de vigueur, de noblesse, d'expression religieuse et pathétique. Pour comprendre ce travail surprenant, qu'on se figure des tableaux d'histoire sacrée qu'aurait conçus Fra Angelico dans son plus haut style, qu'aurait exécutés Grérard Dow dans sa plus fine manière. Et c'est encore trop peu dire : car, en réunissant à lui seul dans ses ouvrages, sans effort et sans contraste, la touche de Gérard Dow à la pensée de Fra Angelico , Hemling les a faits plus naïfs, plus forts et plus complets.

Mais ce n'est pas^ seulement de la miniature qu'il a peinte, et la châsse de sainte Ursule ne forme pas tout le trésor de Thôpital Saint-Jean. Cette châsse porte la date de 1480. L'année précédente, Hemling avait achevé une œuvre plus capitale peut-être au point de vue purement artistique, et. dans les plus grandes proportions dont on usât alors, puisque les personnages sont au moins de demi-nature. C'est un triptyque, c'est-à-dire un tableau en trois compartiments, fermés par des volets extérieurs. Le panneau central représente le Mariage mystique de sainte Catherine. La Madone, comme les Vierges glorieuses de Francia ou du Pérugin, est assise sous un dais magnifique, les pieds sur un riche tapis de Flandres, qui produit, par le coloris et la perspective, un effet prodigieux. Deux anges sont à ses côtés pour la servir; l'un tient

1. Lorsque Philippe le Bel reçut à Bruges le titre de comte , la reine de France s'étonna du luxe des dames flamandes : « J'avais cru, ditelle, être la seule reine présente ici; mais je m'aperçois que Bruges en renferme plus de six cents. (Â. Michiels, Eist, de la peinture flam, et hotl.)

un livre dont elle. tourne les feuillets, l'autre joue d'un petit orgue. Sur le premier plan, à gauche, se trouve sainte Catherine, très-richement parée, qui reçoit, à genoux^ l'anneau nuptial des mains du saint Bambino. En face d'elle est sainte Barbe ; un peu en arrière , saint Jean- Baptiste, d'un côté, saint Jean l'Évangéliste de l'autre. L'histoire de ces deux derniers forme le sujet des peintures latérales: à gauche, la Décollation de saint Jean* Baptiste devant Hérodiade; à droite, le jeune saint Jean à Pathmosj auquel apparaissent les visions apocalyptiques. Enfin, sur les volets extérieurs, sont les admirables portraits de deux frères de l'hôpital, avec les images symboliques de leurs patrons, saint Jacques et saint Antoine, et de deux sœurs religieuses, avec leurs patronnes, sainte Agnès et sainte Glaire.

Cette grande composition, aussi merveilleusement conservée que merveilleusement peinte , passe unanimement pour l'œuvre capitale de son auteur. Là brillent, en effet, toutes ses qualités , depuis la calme et sainte majesté du style, jusqu'à l'infinie délicatesse de la touche. Cependant, tout en déclarant cette œuvre la première pour l'importance, je lui donnerais du moins une rivale pour la perfection. Dans cette même année 1479, Hemling a peint tous les compartiments d'un second triptyque , mais beaucoup plus petit, puisque les figures n'ont pas plus de huit à neuf pouces. Les volets extérieurs représentent saint Jean et sainte Véronique ; les volets intérieurs, à gauche la Crèche^ à droite la Présentation au Temple ; le panneau du centre, V Adoration des Mages. On lit au-dessous , en manière de légende, l'inscription suivante écrite en flamand : « Cet ouvrage fut fait pour frère lan Floreins, alias Van-der Rûst, frère profès de l'hôpital Saint-Jean, à Bruges. Anno 1479. — OpusJohannis Hemling. » S'il est vrai, conmie on l'affirme , que celte inscription fut tracée par le peintre luimême, elle déciderait de l'orthographe de son nom, et même, jusqu'à un certain point , du lieu de sa naissance. Dans la

partie gauche du tableau central, à une fenêtre, se voit le portrait de ce lan Horeins , agenouillé et vêtu de noir. C'est une tête charmante, et d*un homme encore jeune; car le chiffre 36, écrit au-dessus de lui sur le mur, indique son âge. En face, une figure de paysan, qui regarde par une lucarne derrière le roi nègre , passe pour être le portrait d^Hemling. Il porte une petite barbe, des cheveux épais; et sa figure , un peu fatiguée, est pleine de douceur et d'intelligence.

De tous les ouvrages d'Hemling, ce triptyque 'est celui qui a le plus de charme pour moi. Peut-être, s'il me ravit plus «encore que le Mariage de saints Catherine ^ est-ce parce que le genre de cette peinture et son extrême finesse conviennent mieux aux sujets de petite proportion. Mais enfin, c'est devant cette Adoration des Mages que j'ai le plus adoré l'étonnante perfection du peintre de l'hôpital Saint-Jean. Je ne suis pas le seul , sans doute. Un de mes amis, me parlant de l'impression que ce tableau lui avait fait éprouver, me racontait qu'il avait eu , en l'admirant , une de ces terribles tentations de larcin, de vol, que donne quelquefois la vue des belles choses. Je ne sais quel serpent lui disait à l'oreille : « Tu es seul avec ce pauvre infirmier ; as§omme-le d'un coup de poing; de l'autre main, décroche la boîte ; cours au chemin de fer, pars ; et te voilà possesseur d'un des plus merveilleux chefs-d'œuvre qu'ait enfantés la peinture. »

Un troisième triptyque , portant la date de 1 480 , mais de figures encore plus petites, car elles n'ont pas au delà de six à sept pouces, représente la Déposition de Croix, On y voit la Vierge soutenant le corps du Christ, le jeune saint Jean portant son manteau rouge traditionnel, que les Flamands n'ont jamais oublié , et la Madeleine, non pas à demi nue, mais vêtue au contraire des plus riches étoffes de soie et d'or. Sur le volet de gauche , est peint le commettant du tableau, frère Adrien de Ryns, escorté de son patron, saint Adrien, qui porte ses insignes, l'enclume et

le marteau. En face, se trouvé sainte Barbe; sur les volets extérieurs, sainte Hélène et la vraie croix, et sainte Marie Égyptienne, presque nue, avec ses trois pain? symboliques.

Ce n'est pas encore le dernier ouvrage d'Hemling. Il a laissé à l'hôpital Saint-Jean une Sibylle Zambeth ou persique^ en haut bonnet et en costume flamand , qui n'est qu'un portrait baptisé d'un nom de fantaisie , et portant la même date que la châsse de sainte Ursule, 1480. Il a laissé aussi un diptyque où se trouve le portrait d'un jeune homme de vingt-trois ans, nommé Martin de Newenhoven, adorant la Madone , qui occupe le second panneau. Ce diptyque est daté de 1485, ce qui semble indiquer, ou qu'Hemling a fait un long séjour à l'hôpital, ou qu'il y est revenu après quelque absence. Mais peut-être est-ce tout simplement un don fait plus tard à Thôpital par les héritiers ou les acquéreurs du tableau.

Il y a, en effet, dans ce petit sanctuaire de l'hôpital Saint-Jean, quelques autres cadeaux de la même espèce : un assez vigoureux Samaritain de je ne sais quel maître , trois ou quatre tableaux des Van Os père et fils , et même une belle Sainte Famille de Van Dyck, où Ton'admire surtout le Jésus endormi. Mais à peine , pour voir tout cela , dérobe- 1- on quelques regards aux œuvres d'Hemhng. Hemling a toute l'attention comme tout l'enthousiasme. Ce qui rend plus étonnant encore l'effet irrésistible que cause la vue de ses ouvrages, c'est qu'ils ne sont pas peints à l'huile. Quoique leurs dates les fassent postérieuis d'environ soixante ans à l'invention des frères Van Eyck , il est évident qu'Hemling ne se servit pas de leurs procédés. U peignit simplement à la détrempe, en employant pour fixer ses couleurs la gomme ou. le blanc d'œuf. Mais sans doute il faisait usage de quelque encaustique à la manière des Byzantins ; car son coloris a une vigueur, une netteté , une conservation qui ne s'expliqueraient point autrement. L'un des panneaux, par exemple, de son Adoration des Mages y

celui de la Présentation au Temple y est d'un ton chaud et doré qui rappelle les plus excellentes toiles de Titien. Cette circonstapce singulière peu|; faire ranger Hemling parmi les maîtres antérieurs à la peinture à Thuile, dont il serait ainsi le dernier dans Tordre des dates , mais Tun des premier^ à coup sûr dans Tordre du mérite.

Au sortir de Thôpital Saint-Jean, il faut se rendre au musée de Bruges. Mais qjae ce mot , ici fort mal appliqué, n'aille pas tromper le voyageur, et lui causer ensuite le déplaisir du désappointement. Il ne s'agit que d'une école gratuite de dessin, décorée du nôm'pompeux d'académie, qui se compose d'une grande salle bien éclairée, et d'une antichambre assez obscure. C'est dans l'antichambre qu'est le musée de Bruges, c'estrà-dire une dizaine de tableaux de diverses époques. Je ne ferai que. mentionner les portraits de Van Os père et fils, peints par le père, et deux belles toiles en pendant , de Glaïs , qui représentent Thistoire du juge prévaricateur : d'un côté , son jugement rendu contre lui-même; de l'autre, son supplice. J'arrive tout de suit^ aux ouvrages importants, précieux, inestimables, que renferme cette sombre antichambre, où Ton voit cote à côte, et comme aux prises, les deux grands rivaux de la primitive école flamande , Jean Van Eyck et Jean Hemling.

Commençons par le premier, qui a sur l'autre au moins le droit d'aînesse.

Son plus ancien ouvrage est une Tête de Christ , vue de face, et portant l'inscription suivante, que je copie fidèlement : Joh. de Eyck inventor. Anno 1420, SOjanu^ry. Ce mot àHnventory cette date minutieuse, semblent s'appliquer moins au tableau lui-même qu'aux procédés de peinture qui s'y trouvent employés. Probablement cette Tête de Christ, de contours un peu secs et d'une couleur rougeâtre, est un des premiers essais de la peinture à l'huile, dont Jean Van Eyck (que nous nommons Jean de Bruges) fut , comme chacun sait, sinon l'inventeur véritable, au moins le

vulgarisateur. Cette circonstance, qui me parait très-admissible, reculerait de quelques années Tinvention de la peinture à l'huile, qu'on s'accorde à placer vers 1410. Elle expliquerait mieux aussi la lenteur singulière que cette invention mit à se répandre , puisque aucun Italien n'en fit usage avant Tannée 1445.

Un autre petit ouvrage de Van Eyck, sans date, est le portrait de sa femme, blonde Flamande, coiffée d'un étrange bonnet blanc, relevé au-dessus des tempes par des nattes de cheveux qui ressemblent à deux cornes. EÛe n'est ni jeune ni belle; elle a le nez pointu, les yeux perçants, les lèvres minces, et c'est une figure qu'on pourrait bien prêter à la femme de Socrate.

Mais l'ouvrage capital de Van Eyck à Bruges , et que rien sans doute ne surpasse dans son œuvre entière , c'est une Vierge glorieuse ^ traitée à la manière de Francia , du Pérugin, de Gima da Gonegliano et des autres maîtres de leur époque. Elle est datée de 1436, c'est-à-dire du temps où Van Eyck avait atteint à la fois la plénitude de son talent et la perfection de ses procédés. A gauche de la Madone qui siège sur son trône, se tient saint Donat (Donatianus) en grand costume d'archevêque ; à droite , saint Georges , couvert d'une riche et complète armure. Un peu derrière lui, se voit, agençuillé, le commettant du tableau, de qui lui vient son nom populaire , — le chanoine de Pala (George Van der Paeïe) , — vieux , gros , gras et pelé. Cette composition, très-vaste pour le temps, car les personnages sont de demi-nature , est vraiment prodigieuse par son extrême vigueur, par l'étonnant fini de tous les détails, et aussi par sa conservation singulière. Avant de la voir, j'avais plus admiré daos Van Eyck l'inventeur que le peintre; mais à présent je n'hésite point à dire qu'eût- il simplement profité , conmie ses successeurs , des découvertes d'un autre, il mériterait encore, pour ses seuls travaux d'artiste, une place très-éminente parmi les premiers maîtres de l'art.

Après avoir cité cette œuvre capitale , il ne faut point oublier une petite Adoration des Mages, de son frère Hubert Van Eyck. C'est une peinture assurément beaucoup moins finie et moins complète, assombrie d'ailleurs par le temps, au point d'être à peine visible, mais précieuse, parce que les œuvres d'Hubert sont plus rares encore que celles de Jean , et parce que son auteur , l'aîné des deux, mit sans doute son frère cadet sur la voie ^e sa grande invention.

Pour lutter contre Jean de Bruges , Hemling apporte au concours un grand triptyque , dont le panneau central représente le Baptême du Christ. Au-dessus du groupe principal plane le Saint-Esprit, et plus haut encore le Père éternel. Au fond, en petites figurines, se voit la prédication de saint Jean dans le désert. Sur les deux volets sont peints les commettants : à gauche , le mari avec son patron et un fils; à droite, la femme avec sa patronne et quatre filles» Cette mère est encore représentée avec une de ses filles sur les volets extérieurs, adorant la Madone. Ce tableau d'Hemling égale (c'est tout dire) ceux de l'hôpital Safnt- Jean. Même naïveté, même grâce , même finesse prodigieuse, mêmes expressions charmantes. Le Précurseur est une figure sublime , et ces jeunes filles groupées sont aussi ravissantes par la délicate carnation de leur teint que par leur candeur virginale.

Au-dessus de ces deux grandes pages, la Vierge glorieuse de Van Eyck (qu'on appelle plutôt le Chanoine de Pala) et le Baptême d'Hemling, on a placé cinq autres tableaux de la mênae époque , dont trois réunis en triptyque. Le sujet principal est un Saint Christophe , le disciple-géant, que Ion voit, suivant la légende , traverser une rivière, ayant un tronc de chêne pour bâton, et portant l'enfant-Dieu sur ses larges épaules. Gomme d'habitude , les deux volets sont des portraits de commettants : à gauche , un homme mûr et cinq garçons ; à droite, une matrone et douze filles. Ces dix-neuf personnes ne sont-elles qu'une seule famille?

On peut le croire d'après Tarrangement des groupes. Les cinq tableaux sont attribués par les plus hardis à Hemling, par les plus réservés à quelque maître sorti de son école. Il y a effectivement entre leur faire et le sien propre une grande analogie. Je crois aussi , du moins autant qu'on en peut juger à cette distance, qu'ils sont peints , comme ses tableaux, à la détrempe. Mais la date inscrite au bas du panneau central renverse toutes ces suppositions. Si j'ai bien lu, c'est l'année 1434. Hemling n'était pas né sans doute. Il faudrait donc attribuer ces belles et curieuses peintures à quelque autre gr^d artiste , qui , au moment où se répandait l'invention de Van Eyck, se montrait, comme le fut encore Hemling un demi-siècle plus tard , fidèle aux vieux procédés byzantins.

Après la station fort courte qu'exige le petit musée de Bruges , le voyageur artiste doit continuer son pèlerinage en visitant l'église Notre-Dame. Là, ce ne sont plus des œuvres de peinture qui appellent son attention et méritent son enthousiasme, bien qu'il y trouve une fort belle Adoration des M^ges de Gérard Seghers, une Adoration des Bergers de Grayer, et une Cène de François Porbus , datée de 1562. G'est la sculpture qui tient le premier rang à l'église Notre-Dame.

Les gardiens vous conduisent d'abord aux célèbres tombeaux de Gharles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne, dont ils enlèvent les enveloppes en châssis mobiles avec grande précaution et grand apparat. Ces deux tombeaux sont tout simplement des socles en marbre noir, sur lesquels sont couchées des statues en cuivre doré. Gharles est en costume de guerre , avec une belle armure ciselée. Il porte la couronne ducale et Tordre de la Toison d'or ; son casque , ses gantelets sont posés à ses côtés , et ses pieds reposent sur un lion. Alentour de la frise sont rangées les armoiries de ses divers États ; sur les flancs du socle, celles de tous les souverains de son temps, empereur, fois, ducs, comtés, prélats couronnés, etc.; et, sur la face

se lit la devise de ce prince aventureux et tenace : le lay ampriSy bien en aviengne. On eut bien fait de graver aussi sur son tombeau les paroles que prononça le duc René de Lorraine , lorsque le cadavre de Charles fut retrouvé après la bataille de Nancy : «^Votre âme ait Dieu, beau cousin, car vous nous avez fait moult maux et douleurs. » Marie de Bourgogne appuie sa tête sur un vaste coussin , et ses pieds sur deux petits chiens. Cette statue est surtout remarquable par la délicate ciselure des étoffes de ses vêtements. Le tombeau de Marie (qui mourut, comme on sait, à vingt-cinq ans, d*une chute de cheval), fait plusieurs années avant celui de son père , est aussi le meilleur des deux. Les rameaux d arbres en cuivre, les figurines d'anges en même métal qui supportent les armoiries , tous les ornements, enfin, sont d'une exécution plus déUcate. Mais ce tombeau même de Marie est loin d'égaler celui de son fils, Philippe le Beau, et de sa bru, Jeanne la Folle, qui est dans la cathédrale de Grenade , et surtout ceux de ses aïeux, les ducs de Bourgogne, Jean sans Peur et Philippe le Hardi, qui, de la Chartreuse dé Dijon, sont passés au musée de cette ville. Ceux-là sont vraiment admirables, et surtout dans leurs ornements. Tous les détails de ces édifices en miniature , ces ogives hautes de trois pieds , ces cloîtres où se promènent des personnages de quinze pouces, ces clochetons , ces angelots, ces dentelles de marbre et d'albâtre , réunissent le fini le plus pur, la plus étonnante perfection du travail , à l'élégance du dessin , à l'harmonie des proportions, à l'heureuse combinaison des parties. Les statuettes de pleureurs surtout, c'est-à-dire de moines et d'officiers du palais qui prient ou se lamentent, sont vrai-? ment merveilleuses. Il y a là quatre-vingts figurines dont chacune, prise isdément, est un petit chef-d'œuvre; et leur réunion en augmente encore, par l'effet du contraste, la mérite et la beauté. La variété singulière de leurs poses, toujours naturelles, de leurs expressions, toujours vraies et profondes, le caractère des têtes, le JQt des draperies,

la délicatesse du ciseau , surpassent véritablement tout ce qu'on peut attendre. Ces tombeaux , dont les détails sont comparables aux bas-reliefs de Ghiberti et de Jean Goujon , me semblent les plus précieuses reliques de l'époque qui précéda immédiatement la Renaissance.

Il est vrai que le premier des deux , celui de Philippe le Hardi, terminé en 1404, est Touvrage de trois artistes flamands , de Glaux Sluter, aidé de son neveu Claux de Vousonne et de Jacques de Baerz , tous trois ymaigiers du duc de Bourgogne. Le tombeau de Jean sans Peur fut élevé, quarante ans plus tard, par un artiste espagnol, Juan de la Huerta , natif de Daroca en Aragon , qui fut aidé par deux ouvriers bourguignons, Jehan de Drogués et Antoine Lemouturier. Je n'ai pu connaître à Bruges quels étaient les auteurs des tombeaux de Charles et de Marie. Leurs noms sont peut-être oubliés.

De la chapelle latérale qui renferme ces deux tombeaux, il faut s'approcher du chœur de l'éghse, faire déranger quelques cierges et un grand crucifix de bois doré, puis admirer à Taise, sur le maître autel, la fameuse Madone dite de Michel-Ange. Dans le Nord, où la statuaire fut . toujours faible, où manque d'ailleurs sa principale matière, le marbre, cette Madone ne pouvait manquer de causer une immense admiration. C'est,, en effet, un très-beau groupe,, d'un style élevé, noble, saint. La Vierge, assise, est couverte jusqu'au cou par sa robe, et jusque sur la tête par son voile, comme le serait une madone byzantine; mais toutes ces draperies sont légères, fines et charmantes. L'enfant Jésus est debout entre ses jambes, comme celui de Raphaël, dans le tableau de la Vierge au Ch-ardonneret de Florence ; il est nu ; son mouvement est plein de grâce, sa chair parfaite. A tout prendre, l'on peut donner à ce beau groupe le nom trop prodigué de chef-d'œuvre.

Mais est-il de Michel-Ange ? Ici le doute est plus permis, et, pour mon compte, je n'hésite point à douter. Qu'im beau morceau de sculpture italienne arrive dans lès Flan-

I9k LES MUSÉES DE BELGIQUE.

dres, qu'on radroire avec enthousiasme, et qu'on l'attribue tout de suite au plus grand des statuaires italiens, cela est parfaitement paturel. Mais où est la preuve historique? Les œuvres de Michel-Ange, depuis le masque de Faune qu'il sculptait à quinze ans, jusqu'à la coupole de Saint- Pierre, qu'il terminait à quatre-vingt-sept ans, sont toutes connues dans son pays, et mentionnées par ses biographes. La Madone de Bruges n'est nommée nulle part. Dit- on, du moins, avec preuves justificatives, comment elle est venue dans cette ville; qui l'envoya, ou qui l'acheta; qui en fit présent à l'église Notre-Dame? Point du tout. On raconte bien je ne sais quelle histoire d'un corsaire algérien qui l'aurait prise lorsqu'elle allait en bateau d'une ville d'Italie à une autre, et qui fut pris à son tour par un vaisseau hollandais. Mais dans quel titre authentique, ou seulement dans quel écrivain cette histoire est-elle consignée? Ce n'est qu'une de ces vagues traditions beaucoup plus faites pour accréditer une fable que pour conserver une vérité.

Si la preuve historique manque , celle de l'art existet-elle au moins ? La Vierge de Bruges porte-t-elle l'empreinte du maître, cette marque indélébile que laisse à ses œuvres un génie original et puissant, et qui, bien plus que les signatures et les monogrammes, atteste le nom de leur auteur? Pas davantage. Dans ce groupe, si beau qu'il soit, je ne retrouve pas Michel- Ange. Sans doute , il est encore plus difficile de reconnaître la touche du ciseau que celle du pinceau, et d'affirmer sûrement quel est l'auteur d'un morceau de sculpture; aussi ne me hasarderai-je point à dire par qui fut faite la Madone de Bruges. Mais il est plus permis de nier, de douter au moins, que tel ouvrage soit de tel statuaire. Ici, assurément, le ciseau se montre plus doux, plus fin, plus délicat que celui de Michel-Ange, c'est-à-dire aussi moins énergique et moins puissant. Si, par impossible, ce groupe était de Miqhel-Ange, il appartiendrait à sa jeunesse, lorsque le triple artiste mettait à

des traTàoQx plus de patience et de soins minutieux que de fougue et de hardiesse ; car la Madone de Bruges ressemble bien plus au Bacchus de Florence qu'au Moise de Saint- Pierre-aux-Liens ou à la Notre-Dame-de-Piété de Saint- Pierre du Vatican. Mais une autre observation, qui porte sur un fait matériel et palpable, doit, à mon avis, trancher la question ; et je m'étonne que personne encore ne l'ait faite devant cette Madone, polir révoquer en doute l'opinion commune qui l'attribue à Michel- Ange. C'est que ni la Vierge ni l'Enfant n'ont de prunelles aux yeux, et je ne crois pas qu'il y ait, dans l'œuvre entière du grand Florentin, une tête quelconque de statue ou de buste qui soit sans prunelles. Cette remarque me paraît décisive. Gomme le style du groupe, quoique plein de noblesse et de dignité, n'est pas extrêmement sévère, qu'il y a dans plusieurs détails une délicatesse un peu coquette, je ne crois même pas qu'il soit de l'époque terminée par Michel-Ange, et qu'on puisse l'attribuer, par exemple, à Donatello, à Délia Bobbia, à Jean de Boulogne. Il ressemble davantage aux œuvres de Sansovino, renommé pour la légèreté des draperies, pour la finesse des têtes de femmes et d'enfants ; il ressemble surtout aux œuvres de l'époque un peu postérieure, celle qui est comprise entre Michel- Ange et le Bemin *.

L'hôpital, l'académie et l'église ne sont pas les seids monuments de Bruges qui aient donné asile aux beaux ouvrages du temps de sa grandeur. Il faut visiter encore le palais de justice. Là, dans la salle qui sert aux délibérations des jurés pendant les assises, se trouve la fameuse

1. Cette Madone de Bruges ne serait-elle pas l'œnvre du Florentin Torregiani, qui, fuyant son pays par jalousie des succès de Michel- Ange, voyagea en France, en Flandre, en Angleterre, et alla mourir en Espagne? On appelait généralement Torregiani le rival de Michel- Ange, auquel il brisa le nez d'un coup de poing dans sa jeunesse. Ce serait assez pour qu3 la tradition en eût fait Michel-Ange luimême.

19a LES MUSÉES DE BELGIQUE.

cheminée en bois sculpté et- ciselé dont la moulure est maintenant k Paris. Cette cheminée a aussi sa légende. On raconte qu'un certain Hermann Glosencamp, condamné à mort pour je ne sais quel méfait, demanda la faveur de fa,ire un dernier ouvrage de son métier; Il était sculpteur ou ymaigier en bois. Aidé de sa fille, il entreprit cette cheminée fameuse, qui lui valut , comme de raison, grâce de la corde et indulgence plénière.

Les statues qui la décorent sont presque de grandeur naturelle. Au centre se tient Charles-Quint, debout, en costume de guerre, portant d'une main Tépée nue, de l'autre le globe; à droite est son bisaïeul, Charles le Téméraire, avec Marguerite d'Angleterre, sa troisième femme ; à gauche , Marie de Bourgogne avec Maximilien d'Autriche. Des génies, des amours, des armoiries, des ornements divers, réunissent ces cinq statues et complètent la décoration générale, que termine la frise de la cheminée. Celle-ci, représentant V Histoire de Suzanne en bas-reliefs d'albâtre, a pour auteur un certain Guyot de Beaugrant. Il est difficile de pousser plus loin le bon goût de l'arrangement et la perfection du travail. Même pour sauver sa tête, aucun artiste n'aurait mieux faitqu'Hermann Glosencamp; je me garde bien de dire, ne ferait pas mieux, car cet art de la sculpture sur bois est à peu près perdu, et, quand on voit les belles œuvres qu'il a produites, on sent plus vivement le regret de le voir si complètement abandonné. Cet art est surtout espagnol, et ce sont probablement les Espagnols, par lesquels il était cultivé de temps immémorial, qui l'ont introduit dans les Flandres. Il n'y a pas un canton de la Péninsule, pas une église de village qui n'ait quelque bel échantillon de sculpture sur bois. C'est en bois (mais je ne dis pas en bois seulement) qu'ont travaillé tous les grands statuaires de l'Espagne, Berruguete, disciple de Michel-Ange dans les trois arts du dessin, fondateur de l'école de Madrid , et qui a rempli de ses œuvres Grenade, ValladoHd et Tolède; Becerra, son

continuateur, auteur de la Notre-Dame de la Solitude; et même Alonzo Gàno, dont le père était un de ces charpentiers-ciseleurs, artisans par le métier, artistes par le goût, qui dressaient la charpente des chœurs, des autels, et de ces immenses retables qui sont, dans les églises d'Espagne, de véritables monuments. Ge fut pour faire à lui seul l'ouvrage dont son père ne faisait qu'une partie, qu'Alonzo Gano devint peu à peu, comme Tavaient été Berruguete et Becerra, architecte, sculpteur et peintre.

En terminant cette courte notice sur les œuvres d'art que Bruges possède encore, il est juste de mentionner les échantillons que nous avons en France du merveilleux talent de ce grand artiste, si longtemps obscur, qui tient la première place dans mon travail, conmie dans son époque et son pays, de lan Hemling,^ ou Memling.

Au milieu de la salle principale du petit musée de Douai, on a placé une espèce de triptyque, peint sur ses deux faces, d*un côté en couleur, de Tautre en grisaille. Il est fort délabré; et peut-être devrait-on essayer une restauration qui me semble possible, et qui le conserverait, du moins, comme il est aujourd'hui. Quoique faits dans le même temps et dans le même style, les deux côtés de ce triptyque ne paraissent pas de la même main. La grisaille est supérieure à la peintiire ; et c'est elle qu'on peut principalement attribuer à Hemling, dont elle rappelle pleinement la manière et les qualités. Mais, dans la même ville de Douai^ il est un autre morceau d'une bien autre importance, et qui mériterait une place, non point au musée de la sous-préfecture, mais au musée du Louvre, à Paris. H appartient à M. le docteur Escalier, et tient la place d'honneur dans un assez riche cabinet , rempli de curiosités diverses et de quelques bons tableaux, flamands pour la plupart. Gelui-^là n'est pas un triptyque ; car il se compose d'un panneau central et de quatre volets doubles, ce qui forme deux séries de peintures, sur un total de neuf volets. C'est un ouvrage ^considérable, une galerie entière; et

quand ou pense que ce précieux ensemble^ sorti de Fabbaye d'Anchin^ avait été dispersé pendant la révolution^ on admire le zèle qu'a mis M. le docteur Escalier à en rechercher toutes les pièces , et le rare bonheur qu'il a eu de réussir à les rassembler.

Les personnages de cette grande composition sont de taille intermédiaire entre ceux du plus grand triptyque de l'hôpital Saint-Jean, le Mariage de sainte Catheriney et du second, qui représente Y Adoration des Mages, Mais elle renferme un sujet plus vaste et plus compliqué. Dans le panneau central est peinte la Trinité, dont les trois divines personnes siègent réunies sur un trône d or, au centre d un magnifique palais, que des groupes de petits anges remplissent de leurs célestes concerts. Sur les deux côtés, sont distribués une foule de sujets divers, pris dans les légendes de la Vierge, de saint Jean-Baptiste, des prophètes et des apôtres, ainsi que la personnification des mystères et des sacrements ; c'est, enfin, une espèce d'histoire générale de la religion chrétienne. On voit, sur les deux volets extrêmes extérieurs, les portraits des commettants de ce tableau multiple, c'est-à-dire du prieur et de quelques moines de Tîibaye d'Anchin. H est probable qu'après s'être fait connaître par ses travaux de Bruges, Hemling aura été appelé à l'abbaye d'Anchin, peu éloignée de cette ville, pour y exécuter cette grande page de peinture. En tout cas, il me semble hors de doute qu'Hemling en est l'auteur.Vainement montrerait-on quelques détails terminés avec moins de délicatesse que ses petits chefs-d'œuvre de Bruges. On pourrait d'abord en montrer d'autres qui les valent; puis on dirait que, dans un travail de si longue haleine, il était impossible que toutes les parties fussent achevées avec la même patience; on dirait aussi qu'un peintre ne fait pas toutes ses œuvres également parfaites, et qu'Hemling, hors de son pays, employé par des étrangers, ne travaillait plus avec autant à'amour que pour son cher hôpital Saint- Jean. Mais ensuite le mérite de ces

tableaux, faits pour l'abbaye d'Anchin, est encore si grand, si prodigieux, on y retrouve si clairement son haut style et sa ravissante manière, que le doute, en vérité, n'est pas permis. Voici, d'ailleurs, des preuves en quelque sorte . matérielles et positives. Ces tableaux n'ont point de date ; mais un portrait de l'empereur Maximilien I*»*, déjà mûr, indique suffisanmient qu'ils ne furent pas faits avant Tannée 1493. D'un autre côté, ils sont peints à la détrempe, comme l'a reconnu M. le docteur Escalier par quelques analyses chimiques. Or, je crois bien qu'à cette époque, Hemlipg était le seul artiste au monde qui n'eût pas encore adopté les procédés de Van Eyck, la peinture à l'huile. Si, malgré cela, quelqu'un doutait encore, on pourrait lui demander de qui est, de qui peut être un tel ouvrage, et le défier de répondre à cette question. Il est d'Hemling, parce qu'il ne peut être que d*Hemling. Nous souhaitons vivement que ce vaste et magnifique échantillon de l'art flamand, au quinzième siècle, ne sorte des mains de M. le docteur Escalier que pour venir prendre place dans notre grande collection nationale ^

1. M. le docteur Escalier vient de mourir, et il a légué toute sa collection au musée de Douai, sa ville natale, à l'exception du grand retable d'Hemling, dont il a fait l'insigne présent à l'église Notre- Dame. (1857.)

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