‹ Les musées dA̓ngleterre, de Belgique, de Hollande et de Russie: guide etChapitre 5 sur 38 · Voir au volume des Musées (lÂHenMgne , p. 125 et suiv · texte numérisé non relu

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l'est enfin furent Touvrage du ciseau renommé de Scopas ou de Praxitèle. Tous ces artistes, comme on le voit par leurs noms et par la date du monument, appartiennent aux. derniers temps de la grande école athénienne. Dans la conquête des Romains et dans celle des Par thés, le Mausolée dut subir le sort de tous les édifices élevés par Tart grec. Mais ce que Ton sait de positif, c'est qu'en l'année 1522, les chevaliers de Rhodes en employèrent les murailles et les débris à l'érection du château fort d'Halicamasse, de* venu bientôt après, pour les Turcs victorieux, la forteresse deBoudroimi. En 1846, le sultan Abd-ul-Medjid fil extraire des murs de cette forteresse quelques pierres antiques qui s'y trouvaient enchâssées, et les donna à sir Strafford Ganning, qui lui-même en fit don au British Muséum. Voilk comment sont arrivés dans ce musée onze fragments d'une frise en bas-relief qui représentait encore le Combat des Grecs contre les AmazoneSy et dans lequel figure, par un anachronisme mythologique, non Thésée, mais Hercule lui-même*.

Antiquités athéniennes {Elgin Saloon). « Athènes est le plus bel épanouissement de l'esprit humam. Tout le monde antique qui le précède, l'Inde, l'Assyrie, la Phénicie, rÉgypte, forment comme une sorte de moyen âge, pendant lequel l'intelligence.... subit la loi inexorable du despo-

1. L'un des directeurs du British Muséum , M. Ch. T. Newton, a rapporté récemment de Boudroum ^ où il a pratiqué d'habiles fouilles» une quantité d'autres débris du Mausolée. Dans le nombre, il se trouve une belle statue d'homme , que l'on suppose VIcone ou portrait de Mausole, des statues de femme, parmi lesquelles est probablement Ârtémise , des fragments avec lesquels on espère reconstruire en entier l'un des chevaux du quadrige colossal, œuvre de Pythis, qui couronnait le monument, des lions, des tigres, des corniches, des inscriptions diverses, et plusieurs fragments de la merveilleuse frise, en haut relief, où des ornements de métal s'ajoutaient au marbre, et qui avait pour sujet le Combat des Grecs et des Amasones, Après le travail de reconstitution auquel on se livre avec ardeur et succès, ces débris du Mausolé» seront une des plus précieuses richesses du Musée Britannique. (1859.)

tisme et de la théocratie. Au-dessous du souverain et du prêtre, il n'y a que des générations anonymes, point d'in- , dividualité. Avec Athènes commence pour Thumanité une ère de liberté, et la liberté féconde le génie; et le géçie se nomme ; il s'appelle Soerate, Platon, Aristote, Eschyle, Sophocle, Hérodote, Démosthène, Phidias. Ce sont là dorénavant les éternels instituteurs des nations; et quand l'Europe, envahie par les barbares, les oubliera, elle tombera elle-même dans la barbarie ; et elle ne reviendra 'à la vie intellectuelle qu'en retrouvant ces grandes clartés. Les avoir perdues aura été le temps de sa mort; les retrouver sera l'époque de sa renaissance. » (A. J. Du Pays,)

En arrivant à cette salle, vrai sanctuaire du Musée Britannique, où nous allons adorer les plus saintes reliques de l'art grec, il faut mentionner, tïabord et rapidement, quelques autres objets qui s'y tKOuvent réunis aux marbres du Parthénon. Ces objets méritent un tel honneur, d'abord parce qu'ils sont tous grecs, et la plupart athéniens; ensuite par leur grande valeur comme monuments de l'architecture et de la statuaire des anciens. Parmi divers débris de temples, de tombeaux et d'autels, il faut remarquer un chapiteau et un fragment du fût d'une colonne dorique du Parthénon. Ces deux morceaux donnent la juste mesure, même à Toeil et sans compas, des proportions du temple de l'Acropolis d'Athènes ^ — Un chapiteau et

1. Pour faire comprendre comment, dans les débris d'un temple grec, un seul fragment peut donner la mesure de l'ensemble, il faut rappeler quels principes constants présidèrent à l'architecture religieuse de la Grèce. Nous résumerons en peu de mots cette explica^ lion, empruntée au cours d'architecture de M. Bénie.

Dans l'origine, aux débuts de la société hellénique, le temple était simplement l'abri de l'image d'un Dieu aussi grossier qu'elle. On planta en terre et debout des troncs d'arbres formant un carré long; sur les deux faces allongées , on posa transversalement ime poutre qui soutenait les solives inclinées du toit. Gomme les troncs d'arbres étaient sujets à se pourrir à leurs deux extrémités, dans la terre et 'SOUS la poutre, on plaça des dés de pierre au-dessous et au-dessus. Peu à peu la colonne, en pierre ou en marbre, remplaça le tronc

quelques fragments du fût et de la base d'une colonne ionique du portique d'Érechthéey qui entourait le double temple dédié à Minerve-Poliade et à Pandrose^ Ce sont de précieux débris de l'architecture grecque, très-finement terminés, et qui montrent avec quelle exquise perfection étaient traitées toutes les parties de ce temple où Phidias avait mis l'une de ses trois Minerves, la Poliade, plus fameuse encore que la Minerve Guerrière et que la IVJinerve Lemnienne. — Quelques fragi^ents des propylées, du temple de Nikè-Aptèros (la Victoire sans ailes), du temple de

d'arbre rude et fragile; les dés de pierre du bas et du haut devinrent la base et le chapiteau de la colonne. La poutre latérale se changea en architrave, frise et entablement. La pointe ou saillie des solives du toit fut le triglyphe, et l'intervalle creux qui les séparait fut la métope. Par leur inclinaison à droite et à gauche, en angle obtus, les toits formèrent le fronton triangulaire sur l'une et l'autre façade. Enfin, les ornements de détails, tels que bucranes (tètes de victimes) , oves , palmettes, rosaces, méandres, avaient été tous employés en nature avant que l'art les imitât.

Les ordres aussi se formèrent historiquement par des combinaisons naturelles : d'abord l'ordre dorique, celui de la race âpre et vigoureuse des DorieDs. Comme elle, il fut fort, austère, mâle. Puis l'ordre ionique , celui de la race molle et voluptueuse de l'ionie , fut gracieux, élégant, féminin. On peut dire que les cannelures des colonnettes sont comme des plis de robe», et les festons des chapiteaux comme des coiffures en guirlandes. Enfin l'ordre corinthien, celui de la civilisation raffinée , réunit les caractères des deux sexes et des deux races dans sa complexe beauté.

Sur ce type primordial, resté immuable, furent dressés tous les temples de la Grèce, qui ne différèrent entre eux que par les dimen- 'sions variées et l'ornementation plus ou moins riche, plus ou moins exquise. Mais toujours les parties furent à l'égard de l'ensemble, et réciproquement, dans une proportion identique. Voilà comment, de même qu'un fragment fossile d'un animal anté diluvien suffit pour le recomposer en entier, de même un fragment quelconque d'un temple grec donne la mesure de tout l'édifice, et en indique même-, avec l'ordre adopté , le degré d'ornementation générale.

1. Le 5vnopm anglais dit Pandrosus. Ce mot masculin est une erreur. Pandrose, d'après Pausanias, est celle des trois filles de Gécrops (Àglaure, Hersé et Pandrose), qui respecta le secret que leur avait confié Minerve, celui de la naissance d'Êrechthée, qu'elle élevait en cachette.

n^ésée, du temple de Diane à Daphné, entre Athènes et Eleusis, du tombeau d*Agamemnon .à Mycènes, et d'im autel circulaire à Délos. — Des vases, en marbre et en bronze, des tablettes votives, des cadrans solaires et quelques morceaux de la frise du temple d'Érechthée qui offrent des fleurs et des fruits admirablement ciselés. — Enfin des fri^ments d'une bacchanale, en bas-relief, trouvée danâ les ruines du temple de Bacchus au sud de l'Acropolis. On y voit le Bacchus indien recevant dans sa coupe le vin versé par une bacchante, et le vieux Silène dansant devant un cratère.

Au milieu de quelques inscriptions de lois, de décrets, d'annales, etc., se trouve la célèbre inscription votive appelée sigéenne. Elle rapporte l'offrande faite par un certain Phanodicus, fils d'Hermocratès, de trois ustensiles, une coupe, une soucoupe et une chausse à filtrer, au Prytanée ou salle de justice de Sigeum, petite ville sur le promontoire du même nom, en Troade, où fut le tombeau d'Achille et de Patrocle. Ce qui rend si précieuse cette inscription insignifiante, c'est qu'elle est en caractères grecs les plus anciens, ceux de la manière appelée boustrophédon parce que les lignes se suivaient dans la forme d'un sillon tracé par un bœuf, c'est-à-dire qu'une ligne allait de gauche à droite, puis revenait de droite à gauche, « de même, dit Pausanias, que ceux qui courent le double stade, » et continuait ainsi alternativement jusqu'au bas de la page ou de la tablette. Les inscriptions dans cette forme primitive de l'écriture grecque sont d'une extrême rareté.

Parmi les œuvres de la statuaire proprement dite, qui n'appartiennent pas au Parthénon, il faut rechercher, étudier, admirer une statue colossale de Bacchus, fort mutilée, qui était placée au faîte du monument choragique élevé à la mémoire de Thrasyllus par les Athéniens repentants de l'avoir fait mourir après le combat des Arginuses, et plus encore une simple statue architecturale, beaucoup

mieux conservée par bonheur, et dont la merveilleuse perfection peut ainsi éclater à tous les yeux. G est Tune des quatre cariatides qui supportaient le petit toit sous lequel s'abritait Tolivier de Minerve, dans le temple de Pandrose. On Ta posée, au centre de la partie droite de cette salle oblongue, sur le chapiteau d'une colonne dorique des Propylées. Elle est debout, droite, immobile; mais, sous les larges plis tombants de sa longue tunique, un simple petit mouvement du genou, en indiquant Tanimation, la vie, , rompt et œidule la ligne générale du corps. Il ne faut rien de plus que ce petit mouvement pour marquer toute la différence qui sépare l'art égyptien, soumis en esclave à la règle inflexible du dogme, de l'art grec, libre des croyances, et maître de lui-même comme la démocratie athénienne. Symbole de la force calme, cette admirable cariatide pourrait être prise pour une canéphore, car elle semble porter le chapiteau qui la couronne et l'entablement qui s'appuyait sur ce chapiteau, avec autant d'aisance et de grâce que si ce fût une simple amphore. Elle est du même temps, de la même école, et peut-être de la même main que la Minerve -Poliade, digne en tous cas d avoir eu le même auteur, le divin Phidias.

Arrivons aux marbres du Parthénon.

Au milieu de TAcropolis (ville haute) ou forteresse d'Athènes, se trouvait le temple de la déesse protectrice dont cette ville avait pris le nom (Athêne), Dédié à Minerve-Vierge (Parthènos), il fut appelé Parthénon, Les Perses de Xerxès le détruisirent, lorsque, avant la bataille de Salamine, Thémistocle fit retirer les Athéniens sur leurs vaisseaux ^ Après les glorieuses victoires de la guerre médlque, lorsque Athènes, rendue à la démocratie, occupait le premier rang parmi les villes et les États de la Grèce, Périclès fit reconstruire le Parthénon (vers 440 av.

l. D'après Pausanias, les Athéniens placèrent dans leur nouveau Parthénon a un tableau représentant Thémistocle. »

J. G.). L'on garda remplacement et les proportions de l'ancien temple, lequel, parce qu'il avait cent pieds grecs de façade, était nommé Hécatompédon, Mais, pour la forme et les décorations, Tédifice fut entièrement nouveau. Deux architectes, Ictinus et Gallicrates, furent chargés de sa construction, et Phidias, nommé par décret du peuple surintendant des travaux publics, reçut la mission d*'en exécuter tous les ornements. Ce grand travail n est pas, ne peut pas être entièrement de sa main. Quand on sait quelle quantité de statues, soit de dieux, soit d'athlètes, il fit pour tous les temples de la Grèce, on ne saurait douter qu'il eût pris l'aide de ses collègues et de ses disciples. Mais Phidias au Parthénon, comme Raphaël dans les Chambres et les Loges du Vatican, eut la direction supérieure des travaux ; il choisit les sujets, traça les pl.ans, dessina les frontons, les mé* topes et les frises, corrigea, retoucha, termina l'œuvre de ses aides, et fit lui-même les figures principales de ses compositions. Elle était bien de son ciseau cette colossale Minerve-Promachos, ou Guerrière, qui occupait, sur un haut piédestal, le point culminant de TAcropolis, cette ri-

• vale du Jupiter d'Olympie que le maître des dieux accepta pour son image * ; elle était bien de son ciseau, puisque,

. sur Tégide même de la déesse, sortie, non du cerveau de Jupiter, mais de ses mains guidées par le génie, il grava pour signature son propre portrait *. Quelque Anytus (il ne se trouve pas moins d'envieux parmi les artistes que parmi les théologiens) l'accusa d'impiété, comme le fut un peu plus tard le fils du sculpteur Sophronisque. Phidias dut fuir-

1. « Jupiter lui-môme a donné son approbation à cet ouvrage; car Phidias, lorsqu'il l'eut terminé, supplia ce dieu de lui faire connaître par quelque signe qu'il était satisfait de son travail, et aussitôt, diton, la foudre frappa le pavé du temple à l'endroit oii Ton voit encore une urne de bronze avec son couvercle. » (Pausanias, Élide^ chap. xi.) La description détaillée de la statue et de son trône est au commencement du même chapitre.

2. Phidias avait seulement écrit sous le pied de son Jupiter-Olymi>ien : Phidias y Athénien, fils de CharmidèSy m*a fait.

son ingrate patrie, et, trente ans avant que Socrate bût la ciguë, il mourut exilé. Mais son œuvre était finie, et, quoi qu'en deviennent les derniers débris, dussent-ils tomber en poussière avec le cours des âges, Phidias est inamortel. Tant que dureront, sur notre terre, les traditions de la race humaine, il gardera le nom que lui décerna l'admiration des Grecs; il sera « l'Homère de la sculpture. »

Hélas ! ce ne sont pas seulement les ravages naturels de vingt-trois siècles qui ont passé sur l'œuvre de Phidias, sur les ornements du Parthénon. Les hommes n'ont que trop aidé à l'action destructive du temps. Nul coin de terre n'était plus riche que TAttique en monuments des arts ; nul coin de terre ne fut plus fréquemment et plus cruellement dévasté par tous les ennemis des arts, la guerre, la conquête et jusqu'à la fureur des opinions religieuses. La dévastation des édifices d'Athènes dut commencer à la conquête des Romains (année 146 av. J. C), sous Mummius, Métellus et Scylla, vrais pillards, qui firent main basse sur tous les temples de la Grèce pour en entasser pêle-mêle les dépouilles dans les temples de Rome. Sous les Romains encore, et lorsque le christianisme eut occupé le double trône de Tempire, les monuments de la Grèce, ses temples surtout, eurent à subir la rage des premiers chrétiens, qui, dans leur fanatisme aveugle, brisaient et détruisaient toutes les idoles, tous les objets du culte païen. Une troisième et terrible dévastation eut lieu pendant l'hérésie des iconoclastes, qui, du cinquième au huitième siècle, régna sur Pempire byzantin. Vinrent ensuite les croisades, et la prise de la Grèce, avec celle de Gonstantinople, sous Baudoin de Flandres (1204). Ces barbares de l'Occident, qui mirent en pièces le Jupiter-Olympien et la Junon de Samos conservés jusque-là dans la ville de Constantin, ne durent épargner ni la Minerve d'Athènes, ni les autres statues de son temple. Enfin, lorsque Roger de Flor et ses aventuriers aragonais prirent l'Attique sur l'empire grec (131 2), lorsque les Vénitiens la prirent aux Aragonais (1370), et lors-

que Mahomet II la prît aux Vénitiens (1456), on peut croire que nul genre de ravage et de dévastation ne lui manqua. Et pourtant la conquête des Turcs, iconoclastes zélés, ne fut pas la dernière calamité qui frappa la ville et le temple de Minerve. Les Vénitiens conquirent encore la Grèce en 1687, et n'en furent chassés par les Turcs qu'en 1715, après de nombreux et sanglants combats; et lorsque, en 1821, la Grèce se souleva tout entière contre ses maîtres de Turquie et d'Egypte, pendant les neuf années que dura cette guerre de l'indépendance, et jusqu'à l'expédition française de 1828, pas une ville qui n'eût à repousser des assauts, pas un édifice qui ne fût converti en forteresse. Placé dans l'Âcropolis, le Parthénon ne put échapper au sort commun, et les boulets de l'Islam achevèrent de saccager ce qu'avaient épargné jusque-là les Turcs de Sélim et de Mahomet, les Vénitiens, les Âragonais, les croisés, les iconoclastes byzanûns, les chrétiens fanatiques et les Romains barbares. C'était du moins à la France, véritable et désintéressée libératrice des Grecs, qu'il pouvait être permis de demander, pour prix de son service, qu'on lui laissât recueillir pieusement les débris du Parthénon qu'elle avait affranchi. Mais les Anglais l'avaient devancée, non pas dans le service rendu, mais dans l'enlèvement de la récompense. On sait que lord Elgin, pendant son ambassade à Gonstantinople entre les anuj^es 1799 et 1807, mettant à profit la faiblesse du sultan Sélim m dont il dirigeait la politique et les actions, pilla sans façon les temples de la Grèce, et prit au Parthénon tout ce qui lui restait de décorations sculpturales. Déshonoré par quelques vers du Childe-Harold , lord Elgin fit don à l'Angleterre du produit de ses vols à main armée, et c'est alors que les marbres du Parthénon furent déposés dans celle des salles du British Muséum qui porte le nom de leur ravisseur.

Pour bien faire comprendre ce qu'étaient ces précieuses dépouilles, avant qu'elles fussent arrachées à l'édifice tient

elles furent les décorations, l'on a eu le bon esprit déplacer dans la même salle deux petits modèles du temple de Minerve. L'un représente le Parthénon comme il était en son entier, comme il fut sous Périclès; Tautre le représente comme l'ont fait les siècles et les hommes, comme il est aujourd'hui, im triste amas de ruines et de décombres. Avec ces petits modèles sous les yeux, il ne faut qu'un peu d'intelligence et d'attention pour remettre mentalement chaque chose à sa place, et, de tous ces fragments épars, reconstituer dans son ensemble toute l'œuvre de Phidias. Elle se compose de trois parties principales : la frise, les métopes et les frontons. C'est la frise extérieure de la cella, ou sanctuaire, placée à Tinlérieur de la colonnade qui faisait le tour entier de la ceïla, qu'on appelle simplement la frise. Elle est formée par une longue série de tables de marbre, se touchant Tune l'autre sans interruption, toutes de proportions égales, toutes sculptées en bas-relief, et toutes réunies par le lien d'un seul et même sujet qui désigne clairement la place qu'occupait chacune d'elles dans la série. Ce sujet général est la procession des grandes Panathénées (Pan-Athênè) , fêtes instituées en l'honneur de Minerve par le vieux roi Erichtonius (quinze cents ans av. J. G. )j lorsque la déesse d'Athènes fut proclamée déesse de toute l'Attique, et qui se célébraient à chaque période de ^atre ans, à la différence des petites Panathénées, que Thésée fonda, et dont la célébration était annuelle. Dans ces grandes fêtes, on présentait à la déesse un riche péplum brodé par les jeunes Athéniennes, et que portait en pompe à son temple un vaisseau qui roulait sur la terre au moyen do machines cachées. Gomme une partie de ces tables de marbre manquent à la collection du British Mtisey/minovLs en avons quelques-unes au Louvre}, on les a remplacées par des tables moulées en plâtre pour compléter la série entière, qui se trouve placée, à Tintérieur à'Elgin Saloon , comme elle Tétait à l'extérieur de la ceila du temple de Minerve. Il faut seulement, pour

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en commencer la revue danè-l-cff^Q.xéi-^itahl^j'qXiéie Jiiêiir teur, à son entrée dans la salle, tourne immédiatement sur sa gauche.

Plusieurs des premières tables de la série ont pour sujets de leurs bas-reliefs, Soit des dieux ou des déesses, soit des héros déifiés, tous assis et deux par deux : Jupiter avec Jnnon, Gérés avecTriptolème,Esculape avecHygie, Castor avec PoUux. Suivent des groupes de femmes se tenant debout et tournées vers les dieux auxquels elles jpffrent des présents. Quelques-uns des archithéores , conducteurs ou régulateurs de la procession, sont là pour recevoir les dons présentés aux dieux. Après les frroupes de femmes viennent les victimes destinées aux sacrifices, les conducteurs de chariots, les metœci ou étrangers résidant à Athènes et adniis à la procession, portant sur leurs épaules des plateaux chargés de gâteaux, de fruits et d'autres offrandes, enfin les cavaliers, c'est-à-dire les principaux jeunes gens des villes de TAttique, montés sur leurs chevaux, et non eu costume de combat, mais sans armes et nus sous leurs clamydes. Ces rangées de cavaliers , qui forment avec les groupes de femmes, et plus encore que les groupes de femmes, la plus admirable partie de la frise du Parthénon, ces rangées de cavaliers, où brillent à un égal degré la variété infinie et l'étonnante hardiesse des attitudes, l'élégance et la vérité des formes, la pureté du dessin, la puissance du modelé, la finesse et la perfection du travail de ciselure, seront à jamais le chef-d'œuvre, le modèle et le désespoir de l'art du bas-relief.

On appelle métopes, parce cju'elles alternaient avec les ornements d'architecture appelés triglyphes, les ornements en sculpture de la grande frise extérieure qui régnait audessus de l'entablement de la colonnade, à quarante-quatre pieds du sol. C'étaient des espèces de niches carrées formant comme un cadre pour le sujet représenté. Elles étaient peintes en rouge foncé {rosso aniico), tandis que les triglyphes intermédiaires étaient peints en bleu. Et comme

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ger àe véritables statues, de Tautre, trop élevées et trop en retraite pour qu'un simple bas-relief fût perceptible à l'œil, on avait pris pour leur exécution le moyen terme entre le bas-relief et la ronde-bosse, c'est-à-dire le haut-relief. Ces métopes , au nombre de seize , représentent toutes uniformément des épisodes du combat entre les Geiitaures et les Lapithes, ou plutôt entre les Centaures et les Athéniens, qui, sous Thésée, se joignirent aux Lapithes, peuplade de Thessalie , qui avait pour roi Pirithoûs , Tami de Thésée, pour la destruction des Centaures, autre peuplade des vallées de rOssa et du Pélion , fils pillards et libertins d'Ixion et de la Nue, qu'on crut avoir été moitié hommes, moitié chevaux , parce qu'ils passaient leur vie sur leurs coursiers , comme font aujourd'hui les gauchos des pampas de l'Amérique du sud. Dans la plupart des métopes où se trouve invariablement le combat d'un Centaure et d'un Athénien , les Athéniens sont vainqueurs^ comme il était juste à Athènes et d'après la tradition des temps héroïques; dans quelques-unes les Centaures remportent la victoire; dans quelques autres elle est encore incertaine. On croit que la série entière des métopes est l'ouvrage du disciple chéri de Phidias, d'Alcamène, parce qu'au dire de Pausanias, il avait aussi placé des Centaures dans le fronton du temple de Jupiter -Olympien. Plus exposées aux dévastations par leur nature de haut-relief que les bas -reliefs de la frise , les métopes du Parthénon sont beaucoup plus mutilées , beaucoup plus méconnaissables, et l'on ne doit pas oublier, en les regardant, qu'elles n'étaient pas, comme la frise , placées en face et à la portée du spectateur, mais au sommet du temple et pour être vues de bas en haut. Rangées autour des murs d^Elgin Saîoon, immédiatement au-dessus de la frise , elles produisent un peu l'effet des fresques d'une coupole d'église descendues dans une galerie de musée. C'est un inconvénient et un désavantage inévitables.

Ayant deux entrées, le Parthénon avait deux façades, par conséquent deux frontons dans les triangles de leurs tympans ; et les façades étant tournées au levant et au couchant, suivant le constant usage des Grecs qui ouvraient leurs temples du côté de l'Orient, l'on a désigné les deux frontons par les noms des deux points du ciel qu'ils eurent en face. Le fronton de Test représentait la Naissance de Minerve, lorsqu'elle sortit^ tout' armée du front de Jupiter sous le marteau de Vulcain; le fronton de l'ouest, la Dispute de Minerve et de Neptwne , lorsque ces deux divinités briguèrent, au prix de la plus utile création, l'honneur de nommer la ville naissante de Cécrops *. Tous deux se détachaient sur un fond peint en rouge comme les métopes. Si je (dis de Tun et de l'autre qu'il représentait, et non pas représente, c'est que, hélas I Ton ne sait plus que par l'histoire et la conjecture quels furent les sujets des frontons et

1. « Vous arrivez ensuite au temple nommé le Parthénon; l'histoire de la naissance de Minerve occupi^ tout le fronton antérieur, et on voit sur le fronton opposé sa dispute avec Neptune au sujet de l'Attique. » (Pausanias, Attiqu€j chap. xxrv, trad. de Clavier). Voilà, sauf quelques détails à propos de la fable des Gryphons et des Arimasques, tout ce que dit sur le Parthénon l'artiste rhéteur du second siècle de Rome. Phidias n'est pas même nommé, pas plus qu'Ictinus et Gallicrates. Vainement les traducteurs de Pausanias veulent-ils expliquer son silence en disant qu'il ne parlait pas des choses très-connues de son temps -, car alors , pourquoi nommer le Parthénon? Pourquoi dire les sujets des deux frontons? On est confondu de tant de froideur et d'indifférence. Quelques lignes plus loin, Pausanias ajoute : « Au delà du temple est la statue en bronze d'Apollon Pamopius, qui passe pour l'ouvrage de Phidias. On Ta surnommé Pamopius parce qu'il promit de délivrer le pays des sauterelles (pamopes) qui le ravageaient. On sait qu'il tint sa parole , mais on ne dit pas par quel moyen. J'ai vu trois fois les* sauterelles détruites sur le mont Sipyle, et toujours d'une manière différente. Les unes furent emportées par un violent coup de vent : les autres furent détruites par une pluie suivie d'une chaleur excessive; la troisième fois, elles périrent saisies d'un froid subit. Tout cela est arrivé de mon temps. » Telle est, pour jtiger tes œuvres d'art, pour parler d'une statue ds Phidias, la manière du célèbre voyageur de Gésarée, du grand critique de l'antiquité I

les personnages qu'ils réunissaient. Ce (Ju'on en a recueilli dans les ruines du temple , ce qu'on en voit à Londres aujourd'hui, lirait certes insuffisant, même à la plus sagace érudition, pour reconstituer une scène claire et précise» Non-seulement, en effet, les figures qui restent n'offrent que des tronçons et des débris mutilés; mais la plupart des figures qui existèrent, et les principales, ont entièrement disparu dans les combats, les assauts, les ravages dont la ville de Pallas fut tant de fois le théâtre et la victime* Une explication va faire comprendre toute la grandeur de ces pertes qu'il faut à jamais déplorer.

Je ne sais quel est le rapport exact entre l'ancien pied athénien et le pied moderne anglais. Mais il se rencontre que la façade du vieil Hécatompédon, ou du moins le tympan de ses frontons, ayant justement 100 pieds anglais, il pouriait encore porter ce nom antérieur au temps de Périclès. Eh bien , pour borner mon exemple au fronton de Test (là Naissance de Minerve), il reste seulement, de toutes les figures qui le composaient, cinq fragments dans l'angle gauche, sur un espace de 33 pieds, et quatre fragments, dans l'angle droite sur un espace de 27 pieds. Tout ce qui remplissait l'espace de 40 pieds au miUeu, c'est-à-dire la scène principale, Jupiter au milieu des grands dieux, est entièrement brisé, détruit, anéanti. L'on en chercherait vainement le moindre vestige. Que l'art pleure éternellement comme la Rachel de l'Écriture! Gomme elle , il a perdu ses plus chers enfants , ses plus nobles créations; comme elle, il ne peut plus être consolé. Et noluit consolari^ !

1. Lorsque le marquis de Nointel fut envoyé comme ambassadeur à Constantinople , en 1674, il fit dessiner fidèlement par Carrey, élève de Lebrun, et graver ensuite à Paris les vues de la frise, des métopes et des deux frontons, déjà fort dégradés sans doute, mais du moins encore entiers. Ce fut à l'attaque des Vénitiens sous Morosini, en 1687, que le P^rtbénon eut le plus à souffrir. Un transfuge ayant appris au général vénitien que les Turcs avaient caché leurs provisions de guerre dans le temple de Minerve, il y fit jeter des bombes,

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Revenons aux f»agments qui nous restent; revenons à ces morceaux de pierre presque informes , mille fois plus précieux néanmoins , dans leur rang secondaire et dans leur horrible état de dégradation , que cet autre trophée d'une autre aussi ju^te et loyale conquête, le gros diamant de Lahore, que les Anglais étalent avec orgueil comme l'objet du monde qui a la plus grande valeur commerciale, mais qui ne vaut pas, pour le plaisir des yeux et de l'esprit , la moindre stalactite en cristal de roche. Du fronton de l'est, avons-nous dit, restent neuf fragments; cinq à gauche, quatre àitfroite. On trouve à gauche, en commençant par la pointe aigué de l'angle : d'abord la tête d'Hypérion {Hélios, le soleil), sortant de la mer au malin ; ses bras étendus hors de Teau tiennent les rênes de ses coursiers; — puis deux têtes des chevaux du soleil, s'élevant au-dessus des flots; — puis Thésée, le héros athénien, à demi couché sur un roc couvert d'une peau de lion, et prenant l'attitude d'Hercpile ; — puis un groupe de deux déesses, assises sut* des siégea fort bas et tout semblables, dont l'une, pour être plus courbée, appuie sa tête sur l'épaule de l'autre; on les croit Prôserpine et Gérés; — puis, s'élevant toujours de plus en plus dans la hauteur du tympan, une statue d'Iris, la messagère des dieux, qui semble.

et, pendant ia nuit du 26 septembre, une terrible explosion fit sauter la cella et coupa en deux le Parthénon. Puis, lorsqu'un peu plus tard, Morosini fut obligé d'abandonner sa conquête, il voulut en emporter à Venise les plus riches trophées. Mais l'enlèvement des statues principales se £t avec tant de hâte et de maladresse qu elles furent précipitées à terre et brisées en morceaux. (M. Léon de Laborde, Athènes aux quinzième, seizième et dix-septième siècles.)

C'est donc à la fin de ce dix-septième siècle, si savant et si poli, en plein règne de Louis XIV, quatorze ans après que Molière étair mort et sept ans avant que naquît Voltaire, que s'est accompli cet acte de suprême barbarie , la destruction des figures centrales de ru,n et l'autre fronton! Il serait bien intéressant déplacer, dans VElgin Saloon, ces gravures d'après Carrey, qui retraçaient les marbres du Parthénon tels qu'ils étaient avant l'attaque des Vénitiens et la conquête définitive des Turcs.

avec son voile enflé, exécuter précipitamment Tordre d'annoncer au monde la naissance de Minerve. Après la déplorable lacune des 40 pieds du centre, et dans l'angle droit, on trouve successivement, en descendant vers la pointe aiguë de l'angle : d'abord le torse d'une statue qu'on suppose être la Victoire ailée, et dont les ailes étaient sans doute de bronze , car on voit encore dans le marbre , à Tendroit des épaules, les trous où elles furent attachées ; -^ puis, en deux fragments , le groupe qu'on appelle deg trois Parques. L'une, isolée, est assise, ayant les pieds repliés sous son siège, comme une £leuse au fuseau; les^eux autres, réunies, sont couchées sur un thcUamos, Tune d'elles s'appuyant contre le sein de l'autre, afin de former, comme l'autre groupe correspondant de Gérés et Proserpine, une dégradation vers l'angle ; — enfin la tête de l'un des chevaux du char de Sélène (la Nuit), qui se plonge dans l'Océan, à l'angle extrême, et en pendant du char d'Hypériôn. Je ne sais si ce merveilleux groupe des trois femmes, dans la partie droite du fronton, formait bien réellement celui des trois Parques. En ce cas, il me donnerait pleinement raison d'avoir rappelé, à propos du tableau des Par-ques de Michel-Ange qui se voit au palais Pitti, que, dans leur amour excessif du beau, les anciens faisaient des Parques , et même des Furies , non de vieilles sorcières , comme les modernes, mais, sinon de jeunes vierges aussi charmantes que les trois Grâces, au moins de belles et puissantes matrones.

Les débris du fronton de l'ouest, celui qui avait pour sujet la Dispute de Neptune et de Mimrve, ou la création du cheval et de l'olivier, sont encore (sauf pourtant la première figure à gauche) dans un pire état de mutilation et de ruine que ceux du fronton opposé. Là, il n'y a plus guère que d'informes fragments , auxquels on ne saurait , sans le secours de l'histoire, trouver une dénomination même conjecturale. A gauche, dans l'angle extrême du fronton et couchée comme un fleuve sur son urne , est la

figure de VIllssus, petite rivière qui , sortant du mont Hymette, courait à la mer par la plaine au sud d'Athènes. Pausanias dit qu'elle était consacrée aux Muses. Sans doute cette admirable statue doit à sa position mieux abritée le bonheur d'être mieux conservée que nulle autre. Si Michel- Ange l'eût connue , c'est elle assurément que , déshéritant de cet honneur le torse du Belvédère, il aurait appelée son maître en sculpture; c'est d'elle que, dans son extrême vieillesse, il aurait amoureusement palpé les contours, tant de fois étudiés , tant de fois admirés par ses yeux. Après cette prodigieuse figure de l'Ilissus, vient le moulage de quelques débris d'un groupe qu'on croit être Hercule et Hébé ; — puis le torse colossal d'un homme appelé Cécrops, le fondateur d'Athènes ; — puis quelques fragments supérieurs, et de même en proportions colossales, d'ime tête de Minerve , originairement couverte d'un casque en bronze, et dont les yeux furent en pierre de couleur; — puis un fragment du corps de cette Minerve , un morceau de sa poitrine , où se trouvait attachée l'égide , c'est-à-dire la tête de Méduse et ses serpents en airain ; — puis un fragment du torse de Poséidon ou Neptune ; — puis le moulage d'un fragment d'une autre statue innommée, qui est à notre musée du Louvre , et, qu'on croit avoir fait partie de ce fronton de l'ouest ; — puis le torse de Nikê-Apteros , ou la Victoire sans ailes , que les Athéniens représentaient ainsi pour indiquer qu'elle ne pouvait les fuir et qu^elle s'était fixée dans leur ville à jamais*. Cette Victoire fidèle amenait le char sur lequel Minerve devait remonter au ciel après avoir vaincu Neptune ; — puis enfin , à l'angle droit du fronton , un petit fragment d'un groupe de Latone et ses

1. « Il y a Tis-à-vis de ce temple (celui d'Hipposthènes à Sparte) un Mars avec des fers aux pieds, statue très- ancienne, qui a été érigée dans la même intention que la Victoire sans ailes qu'on voit à Athènes. Les Athéniens ont représenté la Victoire ainsi pour qu'elle restât toujours chez eux , et les Lacédémoniens ont enchaîné Mars pour qu'il ne pût jamais les quitter. » (Pausanias, Laeoniej chap. xv.)

enfants , où Ton ne voit plus que le giron de Latone et un morceau du petit Apollon.

Lorsque J. M* Chénier disait du divin aveugle de Chios :

Brisant des potentats la couronne éphémère, Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère, Et depuis trois mille ans Homère respecté Est jeune encor de gloire et d'immortalité;

il avait sous les yeux ses deux poèmes, conservés sans altération, d'abord dans la mémoire des hommes, ensuite par les fragiles matériaux de récriture, et . maintenant enfin par les impérissables produits de Timprimerie. Les arts sont moins heureux que les lettres; non-seulement leurs œuvres ne peuvent pas se multiplier par la transcription, et, n'ayant qu'un exemplaire unique, n'occupent qu'une seule place sur la terre ; mais ni la toile du peintre, ni même le marbre du statuaire, ni même les piliers et les voûtes de l'architecte , ne sauraient, comme la parole écrite, résister à la dévorante action des âges. Ulliade subsiste tout entière, et le Parthénon est en ruines ; et, tandis que la gloire d'Homère repose inébranlable sur réternelle base de ses œuvres, le temps barbare et les hommes sacrilèges n'ont laissé à Phidias que de déplorables débris, desquels on peut dire , comme du corps déchiré d'Hippolyte,

Triste objet où des dieux triomphe la colère, Et que méconnaîtrait l'œil môme de son père.

Cependant ces débris sont si beaux, si merveilleux, si divins ; ils permettent si bien à l'imagination la plus vulgaire de les reconstruire et de les compléter; ils parlent à Tâme une langue si haute et si profonde ; ils éveillent une curiosité si insatiable ; ils allument une si brûlante admiration ; ils justifient si bien le mot de Gicéron sur leur auteur : Menti insidebat idea pulchritudinis^ y qu'à kur vue, Phi-

1. « En son âme siégeait l'idée du Beau. » C'est encore Cicéron qui d.sait : Phidias simulaeris nihil perfectius.

m dias, comme Homère, bien que les siècles ne l'aient pas respecté ,

' Est jeune encor de gloire et d'immortalité.

Je me garderai bien de faire autrement la description

et l'éloge des marbres du Parthénon. Dieu me préserve

d'une si coupable pensée ! je me croirais sacrilège à l'égal

^f. de ceux qui les ont mutilés. Seulement, que le visiteur du

■^. Britùh Mvseuniy au moment où il accomplit son religieux

,. pèlerinage dans Elgin Saloon, souffre que je lui remette

^,. une chose en mémoire : c'est que les métopes du Parthé-

j,. non, très-dégradées en général, ne sont plus au point de

^ vue qu'elles occupaient jadis sur l'entablement de la

^. colonnade; que la frise, mieux conservée en plusieurs

parties , n'offre pas non plus, dans Tintérieur d'une salle,

. l'aspect qu'elle devait avoir dans le pronaos du tem-

1. pie, à l'extérieur et à l'entour de la cellu ; qu'enfin, de

. l'un et de l'autre fronton, il ne reste que les débris des figu-

' res latérales, les moins importantes de chaque sujet ; et que

[ les figures du centre, formant la composition principale,

n'existent plus, même en débris. Si l'on admire avec tant

de passion, si l'on adore d'un culte si fervent ces parties

incomplètes et accessoires, qu'éprouverait -on devant les

figures des grands dieux du centre, devant l'imposant

ensemble des frontons complets?

A cette observation j'en ajoute une autre : c'est que les marbres du Parthénon appartiennent à ce moment suprême dans l'histoire des arts d'une nation policée où se trouvent, avec toute l'innocence et toute la pureté du premier âge, la science, la grâce, la force, toutes les qualités d'exécution de l'âge viril, mais encore sans nul mélange des défauts de la décadeiice. Ce moment unique fut, pour les arts grecs, le siècle de Périclès. Phidias en occupe le point précis, la juste conjonction, comme si Raphaël fût venu un peu plus proche de Giotto, Michel-Ange un peu plus proche de Nicolas de Pise, Palladio un peu plus

proche des architectes gothiques, Mozart un peu plusproche de Palestrina, comme enfin si la perfection fût venue un peu plus proche des débuts. En ce sens, et sans autre comparaison, les sculptures de Phidias me semblent plus parfaites même que les tableaux de Raphaël, que les statues de Michel-Ange, que les monuments de Palladio et que les opéras de Mozart. Voilà pourquoi l'on peut dire que ce sont les plus belles œuvres d'art qu'ait pro- ' duites le génie des hommes.

Si rien, dans l'âge moderne, ne leur est absolument comparable, rien non plus ne les égale, à mon avis, et par les mêmes raisons, dans ce qui nous reste de l'antiquité. Ce n'est assurément ni V Apollon du Belvédère, que, sur la foi de Winckelmann, on s'est trop habitué à mettre au premier rang des œuvres de la statuaire grecque, ni sa compagne ordinaire, la Vénm de MédiciSf ni même le prodigieux groupe de Laocooii, L'on sent trop dans ces statues, si admirables qu'elles soient d'ailleurs, le fini, la recherche, oserais-je dire l'afféterie, des troisièmes époques. Ce n'est plus Phidias, c'est Praxitèle. La Niobèy plus ancienne et plus simple, se rapproche davantage des marbres du Parthénon; et, de tous les chefs-d'œuvre antiques, un seul est du même âge, du même caractère, de la même suprême beauté, la Vénus de Milo. Mais, à mérite égal, une seule statue peut-elle lutter contre tous les bas-reliefs d'ime longue frise, les hauts-reliefs de seize métopes, et les statues d'un double fronton ?

L'on raconte que, pour justifier la possession de ce fameux diamant de.Lahore dont je faisais mention tout à l'heure, les Anglais disent que, s'ils l'ont pris, c'est pour empêcher que d'autres le prissent. Ils peuvent donner la même excuse pour la possession des marbres du Parthénon. Certes, lord Elgin les a volés, et les Grecs d'aujourd'hui, voyant le vieux temple de leur Acropole dépouillé de tous ses ornements, ont bien le droit d'en

maudire le spoliateur. Mais quand on songe aux dévastations qu'ils ont tant de fois souffertes^ à la destruction totale des principales statues, à l'odieuse mutilation des autres, au danger que celles-ci couraient d'être entièrement détruites à leur tour; quand on songe que ces précieuses reliques de l'art sont maintenant en lieu de sûreté, et placées plus au centre de l'Europe artiste , on perd l'envie et presque le droit d'adresser aux Anglais le reproche de piraterie et de brigandage. Quant à moi , si, pendant mes nombreuses et longues dévotions aux marbres de Phidias, un regret est venu troubler l'ardent plaisir de mon admiration, c'est que le voleur de ces marbres ne fût pas un Français, et leur receleur le musée de Paris.

GALERIE D^HAMPTONrCOURT,

Le palais d'Hampton - Court , composé dun bizarre amalgame de bâtiments anciens et de constructions modernes, est situé à douze milles de Londres, sur la rive droite de la Tamise, qui, lorsqu'on en remonte le cours, grand fleuve de son embouchure jusqu'à la capitale, n'est déjà plus là qu'une petite rivière. Si Windsor, encore dans toute sa splendeur féodale, est le Versailles de TAngleterre , Hampton-Court en est le Saint-Germain ; et si l'on voulait faire l'histoire de ce vieux château, maintenant abandonné, ce serait faire, en quelque sorte, l'histoire même du pays sous les souverains dont il fut la résidence. Elle est toutefois assez curieuse pour que nous en donnions un aperçu.

Le manoir d'Hampton est mentionné dans le Dooms-^ day Booky ce grand cadastre de l'Angleterre, dressé sous Guillaume le Conquérant après le partage des terres entre ses barons, et qui fut ainsi nommé (Livre du jour du Jugement) par les Saxons dépossédés. Ce manoir appartenait alors à un certain Walter de Saint- Walaric ; sous Edouard le Confesseur, il était au comte (Earl) Algard. En 1214, une lady Joan Grey (qu'il ne faut pas confondre avec Jeanne Gray) en fit donation aux chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, depuis chevaliers de Rhodes et de Malte. Il vint ensuite, je ne sais comment, en la possession du cardinal Wolsey. Ce fut ce prélat célèbre qui, en 1515, fit bâtir l'ancien palais, sous la surintendance du gardien des Cinq-Ports, et, dit-on, sur ses propres dessins ; car, ainsi que beaucoup d'autres ecclé—

siastîques de cette époque, il était yersé dans la connaissance de l'architecture. Il en fit sa résidence favorite, et c'était là que ce fils de boucher, butcher's dog, comme rappelaient ses ennemis, devenu archevêque d'York , cardinal de Cicely, légat du pape, lord haut chancelier d'Angleterre, traitant directement avec les ambassadeurs étrangers, et menant à sa suite une garde de huit cents hommes, sans compter les chambellans, médecins, aumôniers, ménestrels, huissiers, cuisiniers, palefreniers, etc. ; c'était là, dis-je, qu'il donnait ces grands festins, ces magnifiques bals masqués, dont il est resté de si pompeuses descriptions. Ce luxe royal excita la jalousie de la cour; et, pour éviter une disgrâce qu'il encourut plus tard, lorsqu'il fut le rival d'Anne Boleyn, la charmante Française, Wolsey fit don de son château à Henri YIII , en lui disant qu'il avait voulu seulement faire l'essai d'une résidence qui fût digne d'un si grand mpnarque. Il reçut en échange le manoir de Richmond.

En 1538, un acte du parlement fit Hampton - Court chasse royale, afin que Henri, déjà vieux, pût se livrer, près de Londres, à so|i exercice favori. Puis, en 1540, un autre acte convertit ce manoir en fief (Tlionneur (in honour, c'est-à-dire qui ne relevait que de la couronne), et l'emploi de chief Steward of ihe konour fut donné dès lors aux plus grands personnages et aux favoris les plus comblés*. Ce fut à Hampton-Court, le 12 octobre 1537, que naquit Edouard VI, fils de Jeanne Seymour, que Henri VIII

1. On cite successivement sir Anthony Browne, sir Michaêl Stanhope, le marquis William de Northampton, le comte Charles de Nottingham, le duc Georges de Buckingham, ChristopherVilliers, comte d'Ânglesey; sous Cromwell, le garde du sceau privé, Thomas Smitherly, et Nathaniel Watherbouse ; sous Charles II, le général Monck, devenu duc d'Albemarle; puis la duchesse de Cleveland, sous le nom de William Young, deux comtes d'Halifax, lady Anne North, comtesse de Guilfoçt, morte en 1797; puis, sous Georges III, son frère le duc de Clarence, et, depuis 1837, la reine douairière Adélaïde, yeuve de Guillaume IV.

épousa le lendemain même du supplice d'Anne Bokyn (20 mai 1536), et qui fut la plus aimée de ses femmes, peut-être parce qu'elle vécut le' moins longtemps. Ce fut encore à Hampton-Gourt , le 8 août 1540, que Catherine Howard fut saluée reine, et, le 15 juillet 1543, que Henri, déjà veuf de cinq fenmies, épousa lady Catharine Parr, veuve de lord Latimer.

Son successeur enfant, Edouard VI, y tint, en 1551, un grand chapitre de l'ordre de la Jarretière, où furent créés les ducs de SufFolk et de Northumberland. La reine Marie la catholique y passa la lune de miel, lorsqu'elle épousa Philippe II d'Espagne ; et ces deux souverains célébrèrent à Hampton-Gourt les fêtes de Noël de 1558. Sa sœur Elisabeth Tanglicane, devenue reine, prit en affection cette résidence; on sait qu'elle y fit la Noël avec un grand éclat, en 1572 et 1593. Sous le pédant Jacques P% fils de Marie Stuârt, quand il vint d'Ecosse occuper le trône de la reine vierge, eurent lieu à Hampton-Gourt, en 1603, ces fameuses conférences entre les presbytériens et les prélats de l'Église établie, sur la question de conformité, La reine Anne, femme de Jacques, y mourut le 2 mars 1618.

Jusque-là, Hampton-Gourt avait paisiblement passé de main en main aux différents princes qui se succédaient sur le trône. Nous allons y voir apparaître un maître nouveau, un autre spuverain, la nation. Charles I*"" et sa femme, Henriette de France, fuyant la peste qui ravageait Londres, s'étaient installés une première fois dans cette résidence en 1625. Ce fut alors qu'on en fit une sorte de musée, et qu'on l'orna d'importants ouvrages d'art. Les cartons de Raphaël y furent apportés à cette époque. Seize ans plus tard, en 1641, Charles s'y réfugia de nouveau, /uyant un fléau plus terrible que la peste même, car c'était lui qui l'avait excité, la sédition populaire. Après les diverses phases de sa lutte contre le parlement et le pays, il y fut ramené prisonnier de guerre, le 24 août 1647, et gardé, dans un emprisonnemei^t royal, jusqu'au 1 1 no-

Tembrc, jour de sa fuite pour l'île de Wight, d'où il re- Tint à Londres mourir sur ï'échafaud.

Hampton-Gourt fut vendu par le parlement, avec d'autres propriétés royales, et acheté aux criées moyennant 10 765 1. 19 s. 6 d., par un certain John Phelps, membre des communes. Olivier Cromwell l'acquit en 1656. Il y maria sa fille Elisabeth à lord Falconberg, le 18 novembre 1657, et y perdit, Tannée suivante, sa fille favorite, mistress Glaypole.

La Restauration déposséda la famille du protecteur de son manoir d'Hampton pour le rendre aux Stuarts. Charles II et Jacques II Thabitèrent quelquefois. Mais après la révolution glorieuse de 1688, Guillaume III adopta Hampton-Court, en fit sa résidence habituelle de campagne, et l'arrangea dans l'état où il est encore aujourd'hui. Ce fût lui qui fit ajouter à l'ancien palais du cardinal Wolsey, tout entier dans le style gothique, vrai château féodal, avec tourelles, créneaux, meurtrières et mâchicoulis, la grande cour à cdk)nnes, dite du Jet d'eau (Fountain- Gourt), et les deux grandes façades sur le jardin, qui ressemblent, par leur dessin architectural, par leur mélange de pierres blanches et de briques rouges, aux parties de Versailles voisines de l'Orangerie. Ces constructions sont l'ouvrage de sir Ghristopher Wren, l'architecte de Saint- Paul. Ce fut aussi Guillaume III qui fit dessiner dans le goût français, et à l'imitation des jardins de Le Nôtre, le parc d'Hampton. On dit qu'il est en Angleterre le seul de ce genre, mieux fait cependant pour une promenade pubhque ou une résidence royale que le jardin anglais, si convenable, en revanche, à une habitation particulière. Pendant les absences du roi Guillaume, qui séjourna long. temps en Irlande et dans les Pays-Bas, sa femme, l'illustre Marie, habitait d'ordinaire Hampton-Gourt. On montre encore, dans les jardios, une allée couverte où elle se promenait de préférence, et, dans le palais, une chambre tendue de tapisseries brodées par elle et par ses dames. La

reine Anne, Georges I*', Georges II et sa femme Caroline, continuèrent à visiter Hampton-Gourt, qui, depuis Georges III, fut abandonné pour Windsor. Les appartements sont distribués maintenant, en manière de retraites, aux vieux officiers de la couronne et aux veuves de ceux qui meurent avec Temploi.

Délaissé par la cour, Hampton est toujours visité par le public de Londres, qui s'y porte en foule les jours de fête, comme k un but de promenade, pour admirer ses jardins et sa galerie. Il y a dans le parc, outre de vastes allées, de belles eaux et de belles fleurs, deux curiosités remarquables. Lune est le Labyrinthe, formé par des haie& disposées de telle sorte que, si l'on n'a un guide ou un plan à la main, il est à peu près impossible, une fois entré, de trouver une issue à ce dédale inextricable. L'autre est la fameuse treille,. bien plus connue chez nos voisins que n& l'est, à Paris, celle de Fontainebleau. Elle ne se compose que d'un seul pied de vigne, le plus grand sans doute qu'il y ait au monde. Planté presque par hasard, en 1768, il y a maintenant quatre-vingt-douze ans, ce cep est devenu monstrueux, et remplit de ses branches, qui couvrent un espace de 2300 pieds anglais, toute une vaste serre, où il trouve une chaleur méridionale. A trois pieds du sol, il a 75 centimètres (27 pouces) de circonférence, et l'une de ses branches, repliée sur elle-même, a plus de 100 mètres (300 pieds) de longueur.' Cette vigne produit, année commune, 700 kilogrammes de raisin noir, et la récolte va quelquefois jusqu'à 1000. On conserve presque toute l'année ces raisins, destinés uniquement à la table de la reine, et qu'on s'accorde à trouver exquis.

La galerie de tableaux que renferîne Hampton-Gourt, et qui est la plus considérable de l'Angleterre (au moins parmi les galeries publiques, car il y a de grands seigneurs qui pourraient bien lutter, en ce point aussi, avec leur prince), comprend sept cents morceaux de peinture et de dessin, sans compter les grandes et curieuses tapisseries

d'Arras et de Flandres qui ornent deux salles attenantes à la grande hall du cardinal Wolsey. Ces tableaux sont dispersés dans les appartements du premier étage, où l'on voit encore des lits, des prie -Dieu, des estrades, des meubles de tous genres qui servaient jadis aux royaux habitants. C'est dire qu'il ne faut chercher dans leur distribution ni ordre quelconque, ni goût, ni intelligence. Il est difficile, en effet, de voir un plus complet et plus affligeant pêle-mêle, une plus grande ignorance des règles qui doivent présider à l'arrangement d'une collection d'ouvrages d*art. Je ne parle pas seulement d'un désordre moral, des époques transposées, des écoles confondues, de détestables creûtes accolées à des chefs-d'œuvre, d'évidentes copies ou des œuvres apocryphes mêlées k d'incontestables originaux; je parle aussi d'un désordre matériel, de cadres dont aucun n'a le devers ou degré d'inclinaison qui lui convient; de grossières ébauches mises à hauteur d'appui, tandis que de fines miniatures sont hissées au plafond; de tableaux dans l'ombre, quand ils mériteraient d'être vus, d'autres en plein soleil, qu'on ne peut voir davantage, d'autres tournés à contre-jour et perdant leur effet. Tout le monde sait, par exemple, que la plupart des peintures sont éclairées de gauche à droite, et doivent, autant que possible, recevoir le jour dans cette direction, pour que la lumière et les ombres soient à lejiir place ; tout le monde sait aussi qu'en rangeant des tableaux dans une pièce éclairée latéralement, et ne recevant pas le jour d'en haut, on éprouve toujours l'embarras d'avoir trop de cadres pour l'un des deux côtés, pas assez pour l'autre. Eh bien, k Hampton-Court, on a si bien calculé la disposition des cadres, que, s'il se trouve par bonheur un tableau éclairé de droite à gauche, et pouvant aller à droite, avec son jour propre, il est certainement pendu de l'autre côté. Je citerai, entre tous, une belle Foi de Guerchin, qui aurait dû occuper un panneau de droite, au lieu d'autres tableaux plaeéft à contre-jour, et qui est justement sur le

panneau de gauche, soumise au même inconvénient. C'est bien trouvé pour un ouvrage de Guercbin, celui de tous les peintres peut-être qui, par l'éclat lumineux et transparent de son coloris, exige davantage l'exacte 'application de la lumière.

Malgré ce regrettable désordre, la collection d'Hampton- Gourt est justement célèbre par deux genres d'ouvrages dont eUe a, sans contredit, les plus précieux échantillons qu'il y ait au monde, les peintures d'Holbein et les cartons de Raphaël. Ni l'artiste allemand, ni l'artiste romain n'ont laissé nulle part, même dans leur patrie, de plus belles œuvres en ces deux genres. Je crois ne pouvoir mieux faire que de commencer par l'un et finir par l'autre cette revue de la galerie dlIampton-Court. Entre les deux, je citerai les ouvrages des diverses écoles qui m'ont paru le plus dignes d'être cherchés et remarqués dans cette masse confuse, où, même en laissant à part ces deux illustres noms, l'on trouverait peut-être encore, avec un peu de goût et beaucoup de sévérité, à former un précieux cabinet.

Hans ou Jean Holbein le fils, qu'on croit conmiunément né à Baie, vers 1495, mais qui naquit réellement à Augsbourg, en 1498, se décida, bien jeune encore (en 1526), à passer en Angleterre, non-seulement parce que son ami Érasme lui donna des lettres pressantes de recommandation pour le chancelier Thomas «Morus, mais surtout parce que sa fenune, acariâtre conmie celle de Socrate, lui rendait insupportable le séjour de leur pays. Ses œuvres y sont partagées entre les palais de Windsor et de Hampton- Court ; mais ce dernier a la plus nombreuse part, sinon la meilleure de tout point. On y compte vingt-sept tableaux de Holbein, réunis presque tous dans la grande pièce appelée her Majesty's Gallery. Les plus remarquables me paraissent être : parmi les portraits, Henri YIÏI et sa famille, la reine Marie, la reine Elisabeth enfant, puis jeune fille, François P% Érasme, répété deux fois, Frobenios, Reskemeer, sir Henri GuiUbrd, lady Vaux, le comte de

Surrey, en pied et de grandeur naturelle, le bouffon de Henri VTII, va riant derrière une fenêtre en vitraux, le père et la mère d'Halbein, sa femme, enfin Ini-même, jeune et vieux; parmi lesrtableaux, Tentrevue de Henri VHI «t de François !•' au camp du Drap d'or, celle de Henri Vin €t de l'empereur Maximilieïi, la bataille de Pavie, la bataille de Spurs, et la Madeleine au tombeau du Christ (Noli me tangere).

Je n*ai pas besoin de faire comprendre aux admirateurs dHolbein, de sa manière à la fois si naïve et si savante, où la vérité, qu'il cherchait pour premier mérite, n'excluait aucun de ceux que l'art réunit encore, combien une telle ■collection est intéressante et précieuse. L'artiste s'y montre tout entier, dans ses débuts, dans ses changements, dans ses progrès, tels qu'on pourrait douter, ^n voyant ses premiers et ses derniers ouvrages, que la même main les eût produits. On le trouve toujours exact et correct, toujours esclave scrupuleux de la nature ; mais il est d'abord froid, dur, compassé ; tout, chez lui, est sacrifié à la ligne. En peignant sur le bois ou la toile, il semble graver au burin sur iine planche de cuivre. Peu à peu, sa manière devient plus douce, plus suave, plus élégante ; la couleur aussi, d'abord sèche et morne, prend de la pâte, de la transparence, de la chaleur, de Péclat. Il se montre enfin tqut à la fois grand dessinateur et grand coloriste : il est peintre achevé.

Ge dernier degré de perfection se voit principalement dans les œuvres de son âge mûr, presque de sa vieillesse, dont les dates attestent l'époque; par exemple, parmi les tableaux, la Madeleine au tombeau du Christ, qu'on croirait, à la vigueur d'expression, l'œuvre d'un maître italien ; parmi les portraits, le sien propre, faisant pendant de celui de sa femme, tous deux fort âgés, ou celui du comte de Surrey, habillé de rouge des pieds k la tête, portrait dans lequel Holbein a vaincu cette difficulté de coloris dont Velasquez aussi s'est joué, cent an^ plus tard, dans le portrait

du pape Innocent X. Jusque-là, je n'avais guère vu d'Holbein que des productions de sa jeunesse, presque toutes dans ce style dur et sec qu'il a successivement amélioré. Il faut visiter Hanipton-Gourt pour savoir jusqu'où il a porté les qualités qui lui manquaient d'abord, pour savoir combien il a été grand et complet. Presque toujours, c'est dans quelque localité spéciale que chaque maître se fait le mieux comprendre et le plus admirer : Raphaël à Rome, Titien à Venise et à Madrid,. Gorrége à Parme et à Dresde, Andréa del Sarto à Florence, Poussin à Paris, Claude à Londres, Albert Durer à Vienne , Rembrandt à Amsterdam, Paul Potter à la Haye et à Saint-Pétersbourg; Holbein est à Hampton-Gourt.

Outre l'étude d'Hoïbein lui-même, qui avait le rare et précieux avantage de peindre également des deux mains, il y en aurait encore une autre, et fort curieuse, à faire dans ses ouvrages. Parmi ces portraits de famille, ces entrevues de souverains, ces batailles, ces tournois, on retrouve les costumes, les habitudes, les mœurs d'une époque fameuse qui vit à la fois Gharles-Quint, François P', Henri Vin, Léon X, un nouveau monde découvert et conquis, deux réformes religieuses, et ce progrès gigantesque dans les lettres, les sciences, les arts, qu'on appelle la Renaissance. Mais il faut laisser à d'autres ce sujet, qui n'est pas le mien, et revenir aux tableaux de la galerie.

Pour achever l'école allemande, ou du moins celle d'Hoïbein, je citerai quelques portraits de Lucas de Heere, excellent imitateur du maître, et digne d'être souvent confondu avec lui ; de Van Bassen et de Jànssen, qui a peint, entre autres, le beau Georges Villiers, duc de Buckingham. En voyant cette tête noble et gracieuse, on excuse aisément la tendre faiblesse d'Anne d'Autriche. Du reste, à ceux qui ont voulu faire de ce duc de Buckingham le père de Louis XIV, on peut leur affirmer qu'il n'existe aucun rapport entre la figure du nobleman anglais et celle du grand roi. Mais d'ailleurs Buckingham périt sous le poignard de

John Felton, en 1628^ et Louis XIY naquit dix ans plus tard.

Holbein et ses disciples tiennent de si près aux Hollandais et Flamands, à Lucas de Leyde, par exemple, que je passerai d'abord à l'école flamande. On pourrait, dans Hampton-Court, écrire Thîstoire entière de cette école, histoire qui s'écrirait elle-même si l'on avait mis quelque ordre dans la distribution des tableaux. En effet, outre deux ou trois ouvrages, peu importants, il est vrai, attribués à Lucas Dammesz, si connus parmi nous sous le nom de Lucas de Leyde, et en Italie sous celui de Luca d'Olanda, nous trouvons là une Madone, un Adam et Eve, et cinq ou six portraits de Jean Gossaert, de Maubeuge, qu'on appelle, en dénaturant le nom de sa ville natale, Jean de Mabuse ; puis trois morceaux importants de Martin Van Veen, nommé Hemskerck, du lien de sa naissance, et surnommé le Haphaël hollandais, parce que, dans sa jeunesse, comme Maubeuge et Van Orley, il alla étudier à Rome, et prit le style italien. Ce sont le Christ guérissant les malades, Jonas dans la baleine^ la Mort et le Jugement dernier. Les tableaux de Hemskerck ont d'autant plus de prix qu'ils sont devenus d'une extrême rareté, depuis que les Espagnols, à la prise de Harlem, en 1522, eurent brûlé presque toutes les œuvres du peintre protestant*. Il est juste de citer encore, dans la haute école flamande, un Saint Jérôme, de J. de Hemssen, maître peu connu, dont les ouvrages sont rares aussi, et confondus d'habitude avec ceux d'Albert Durer, qu'il imita, bien que les sujets soient traités en proportions beaucoup plus grandes, et qu'on y sente une connaissance plus avancée des procédés matériels de l'art.

On trouve ensuite à Hampton-Court quelques tableaux des Breughel, et quelques portraits attribués à Porbus, dont la plupart sont évidemment apocryphes. Puis un grand

1 . Il y a un autre Hemskerck, dont le prénom est Egbert, peintre de petits sujets, qu'il ne faut pas coufondre afec l'ancien Martin Van Venn.

tableau de Rubens, Diane et ses Nymphes surprises dans leur sommeil par des satyres, dont les animaux sont de Sneyders, et une Vénus du TitieH, copiée par Rubens. L'illustre Anversois apporta cette Diane et copia cette Vénus lors de la visite qu'il fit k Charles V^, en 1629*. Il y a aussi un Rabbin juif y de Rembrandt, répété par Gainsboroug, et de plus, une infinité de tableaux des maîtres qu'on désigne sous le nom de petits Flamands, Paul BriU, Poelenburg, Téniers, Van de Velde, Wynants, Cuyp, Rerghem, Rackuysen, Skalken, Wouvermans, etc. Je n'ai rien vu de préférable à ce qu'on rencontre dans tous les cabinets des amateurs de ces peintures; on pourrait dire, au contraire, que ces tableaux ne sont pas de premier choix, et qu'on a laissé là tout ce qui n'a pas semblé digne d'orner le palais de Londres (Buckingham- Palace), où se trouve une collection de Flamands bien supérieure.

Van Dyck, le fécond Van Dyck, qui a jusqu'à vingtdeux portraits dans la seule salle du bal, à Windsor, n'en a pas ici plus de trois on quatre : un Charles I" à cheval, qui né me semble pas mériter, parmi les oeuvres du maître, toute sa réputation , et une mistress Lemon, qu'ont faite belle à l'envi la nature et Tart^ Si les œuvres de Van Dyck sont rares à Hampton-Court, en revanche, celles de son diiSciple Pierre Van der Faës, que les Anglais nomment sir Peter Lely, sont très-nombreuses. Il a laissé une

1. Il était alors chargé d^une mission secrètedu roi d'Espagne Philippe IV. Ce fut peut-être pendant qu'il copiait cette Vénus de Titien qu'un grand personnage, le trouvant à sou chevalet, lui demanda tout surpris : « Est-ce que l'ambassadeur de S. M. Catholique s'amuse parfois à peindre? — Je m'amuse parfois à être ambassadeur, » répondit l'artiste. Mais l'à-propos et la noblesse de cette réponse ne suffisent pas pour relever Rubens de la véritable humiliation qu'il encourait en nouant des relations d'amitié entre la cour d'Espagne et la cour d'Angleterre : celle de servir un gouvernement étranger qui tenait sa patrie sous le joug d'une oppression tyrannique.

curieuse galerie des principaux personnages, seigneurs et dames, qui formaient la cottr de Charles n. Versailles n'a, certes, rien d'aussi complet et d'aussi authentique. On peut joindre à cette collection celle des portraits d'un autre Allemand naturalisé Anglais, sir Godfrey Kneller, qui, bien que très-inférieur à Lely comme artiste , a sa statue dans Westminster, après avoir été peintre officiel de Charles II, de Jacques II, de Guillaume lU, de la reine Anne et de Georges I«'. Parmi eux se trouve Newton et Locke. On peut y joindre aussi les portraits de Van Somers, presque tous en pied, et d*un mérite éminent. Le plus remarquable est certainement celui de Christian IV, roi de Danemark, et beau-frère de Jacques I*', porteur d'une farouche figure de bandit, et telle que Caravage, Ribera, Salvator n'en ont jamais imaginé de semblable.

Puisque j'ainonmié ici Lely et Kneller, je voudrais en finir avec l'école anglaise. Aussi bien, comme il n'y a rien de Hogafth, de Reynolds, de Gainsborough (sauf deux portraits d'un colonel et d'un évêque, et une copie de Rembrandt), de Wilkie, de Lawrence, je n'aurai guère à mentionner qu'une énorme collection des oeuvres de Benjamin West, ce malheureux imitateur de l'école de David, dont il a outré tous les défauts sans atteindre aucune des qua* lités, et de qui les ouvrages, s'ils peuvent faire quelque efifet traduits en gravure à la manière noire , ne sauraient, sous aucun rapport, prendre un rang honorable dans la haute peinture, à laquelle ils ont pourtant la prétention d'appartenir. Ayant nonamé West, il serait injuste de ne pas nommer aussi sir William Beechey, auteur d'un grand tableau anecdotique qui représente Georges III passant la revue du 10* régiment de dragons, tableau fort goûté de la foule, et qu'on peut efieclivement placer à côté des bataiUes d'Horace Vemet.

Après cette nuée de portraits historiques dont les auteurs sont connus, il en reste un grand nombre, et d'importants, soit par le personnage qu'ils représentent, soit même par

la beauté du travail, de qui les auteurs ne sont point indiqués. Je citerai, par exemple, un Charles XII, un Frédéric II, un Guillaume de Nassau, prince d'Orange, un Guillaume III, son petit- fils, un Louis XIV, un Louis XV; puis, dans un autre ordre de célébrités, un Michel Ange, un Jules Romain, un Tintoret, un Shakspeare à trentequatre $jis, une Jeanne Shore, un vieux compositeur qu'on prend d'habitude pour Haydn, mais qui est Charles-Frédéric Abel, élève de Bach, devenu maître de chapelle de Georges III, etc.

Les écoles d'Italie n'ont que des échantillons , faibles pour la plupart, et dispersés dans les galeries, les salles, les cabinets. Toutefois, on a rassemblé autour de la grande salle à manger (public dining-room), où sont les modèles en bois de divers palais, neuf grands cadres égaux du vieil et célèbre Andréa Mantegna. Peints sur toile, mais simplement à la détrempe, ils représentent, dit-on, dans leur série, le Triomphe de Jules César. C'étaient sans doute les cartons séparés de la longue fresque circulaire que Mantegna peignit sous le même titre, pour le marquis Lodovico Gonzaga, dans le château de San Sebastiano, à Mantoue, et dont les premières esquisses sont conservées au Belvédère de Vienne *. Cette collection me semble aussi intéressante que curieuse ; car ces peintures, d'un noble et vigoureux dessin, d'une composition savante, d'un style digne de l'antique, sont bien de Mantegna, et je ne crois pas qu'il y ait rien de pareil dans son œuvre entier pour la' double grandeur. C'est assurément, après les cartons de Raphaël, et avec les meilleures peintures de Holbein, la perle d'Hampton-Court.

Maintenant, si nous cherchons dans cet incroyable pêlemêle à reconnaître et à rapprocher les œuvres des écoles et des inaîtres, voici, j'imagine, ce qu'on peut rencontrer de mieux.

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