L'ÉCOLE ESPAGNOLE
LA PEINTURE JUSQU AU XVIIe SIECLE.
L'.histoire de la peinture espagnole dans ses origines ressemble fort à celle de la peinture française ; on ne sait rien de sa naissance ou du moins le peu qu'on en sait est tellement confus qu'il est difficile de lui constituer un état civil régulier : elle a des parents dans les Flandres et on lui en trouve en Italie : les premiers peintres connus et classés se réclament par le caractère extérieur de leurs œuvres de l'un ou de l'autre de ces pays et quelquefois des deux en même temps. Aux conquêtes de la politique ou de la guerre, la Flandre et l'Italie répondirent en soumettant les vainqueurs au joug de leurs grands artistes.
Des documents d'archives établissent bien l'existence de quelques peintres dans plusieurs des royaumes d'Espagne, dès le xme siècle; mais c'est seulement dans les enluminures des manuscrits que se rencontrent des productions d'un réel intérêt, comme en témoignent les collections de l'Escurial et de l'Académie de l'Histoire.
D'ailleurs, tant que dura la lutte contre l'envahisseur maure, l'Espagne n'eut guère le loisir de s'adonner aux arts de la paix; d'autre part, la loi de Mahomet n'était pas pour favoriser le développement de la peinture parmi les chefs de la race conquérante, si l'affinés d'ailleurs et d'une culture intellectuelle qui ne le cédait en rien à celle de leurs rudes adversaires. La chute de Grenade, suivie bientôt de l'enrichissement subit des rois catholiques, de leur cour et du clergé, par l'or d'Amérique, créa un terrain favorable à l'éclo-
sion d'artistes indigènes; des écoles ne tardèrent pas à se fonder, timides d'abord, et, par défaut de maîtres, contraintes à chercher des exemples à l'étranger, mais plus tard émancipées et fondant un art national, original et superbe, sur les ruines mêmes des écoles qui avaient guidé leurs premiers pas.
Le règne de l'art des Flandres importé par le grand Jan van Eyck lui-même quand il vint en Espagne, ne fut pas de longue durée; à partir du xvie siècle, toute la peinture dans la péninsule passe à l'imitation des grandes oeuvres vénitiennes, florentines ou romaines.
« Parmi les nouveaux initiés1, les plus marquants ne sont, à quelques exceptions près, que des « italianisants » de seconde main, mais qui laissent cependant entrevoir de bonne heure, à travers leurs imitations et leurs emprunts, quelque chose de particulier à leur race et à leur terroir. Alors, en effet, que les successeurs de Michel-Ange et de Raphaël ne sont déjà plus que des décadents, des demi-païens, pratiquant surtout le culte des élégances et des sensualités de la forme, les Espagnols, leurs élèves, continuent de conserver intacte leur foi simple et sincère qu'ils traduisent, d'ailleurs, avec quelque éloquence, dans leurs ouvrages. »
On parvient sans trop de difficultés à discerner les premières productions de ces écoles: la physionomie franchement espagnole des personnages introduits dans la composition est un guide, mais cela ne suffit pas, puisqu'ils peuvent avoir été peints sur place par un artiste venu de l'étranger. Il est plus sûr de s'en rapporter à d'autres caractères: tels, par exemple, une tendance marquée au naturalisme qui ira s'accentuant tous les jours davantage, et, dans les peintures religieuses, un sentiment d'ardeur mystique dont la sincérité est évidente. Les peintres espagnols n'ont pas attendu pour affirmer leur foi qu'elle leur fût imposée, mais il est tout naturel qu'à partir du xve siècle, ces manifestations aient pris un caractère d'exaltation plus marquée : les terribles pratiques de l'Inquisition avaient plongé les âmes des croyants, et aussi celles des incrédules, dans un abîme de terreur. Des visions terribles hantent l'esprit des peintres de cette époque. Il semble même que l'impression n'en soit pas encore effacée de nos jours, car l'on retrouve chez beaucoup des artistes, nos contemporains, un goût macabre très prononcé : les mœurs sanguinaires
1. La Peinture espagnole, par Paul Lefort, 1 vol. dans la Bibliothèque de l'Enseignement des Beaux-Arts, chez Quanliti.
de l'Espagne sont sans doute pour quelque chose dans cette manifestation singulière de l'atavisme, mais elles ne suffiraient pas à expliquer la prédilection pour l'horrible dont l'école espagnole nous fournit tant d'exemples.
LES ROIS CATHOLIQUES EN 1'RIÈHK DEVANT LA V1EUCE, l' A R ANTONIO DEL fil N C O N .
(Musée du Prado.)
Le Musée du Prado, cet admirable et peut-être unique collection de chefs-d'œuvre de toute provenance, ne prétend pas offrir à l'étude l'enchaînement chronologique de toutes les écoles de peinture qui y sont représentées : les lacunes énormes qui ont été signalées dans la série des tableaux originaires d'Italie ou des pays du Nord
on les retrouve aussi considérables et plus regrettables encore en parcourant la section des peintures espagnoles. Comme nous n'avons à nous occuper que du Musée, nous ne tenterons pas de suppléer à cette insuffisance des documents en allant chercher ailleurs ceux qui nous manquent. Ce serait écrire l'histoire de la peinture en Espagne, histoire déjà faite par divers écrivains qu'il est facile de consulter1.
On nous permettra cependant de saluer au passage quelques noms d'artistes espagnols que l'on peut considérer comme les aïeux directs des maîtres de la grande école duxvir3 siècle et dont l'absence dans les collections du Musée se fait plus particulièrement sentir. Ce seront : Luis Dalmau, l'auteur de la belle Madone entourée des membres du Conseil provincial que l'on voit à l'Ayuntamiento de Barcelone, œuvre signée et datée de 1445; Juan de Borgona — mais est-ce bien un Espagnol? — qui fit quantité de décorations murales importantes à Tolède et à Avila; Cean Bermudez recommande particulièrement l'éclat de son coloris et sa remarquable exécution des' draperies; ce n'est pas tout dire, on lui doit aussi des portraits larges et souples rappelant ceux de Ghirlandajo. Voici d'autres noms encore : Pedro de Aponte, peintre de Ferdinand le Catholique, qui accompagna son roi au siège de Grenade ; Juan Reixate, Luis Borrasa, Juan de Ségovia dont les œuvres éparses dans divers.es contrées de l'Espagne, attestent la sérieuse valeur. Mais il est inutile d'étendre cette énumération; en passant en revue les différentes écoles de la peinture espagnole, l'occasion se présentera tout naturellement de' signaler ceux de leurs fondateurs ou de leurs maîtres les plus considérables qui n'auront pas trouvé place dans la galerie du Prado. Entrons au Musée.
Parmi les artistes de la fin du xve siècle qui méritent une attention particulière, nous trouvons d'abord Pedro Berruguete, peintre en titre de Philippe le Beau, mari de Jeanne la Folle. Berruguete, qui naquit
I. Nous recommandons particulièrement l'excellent livre de M. Paul Lefort auquel nous avons déjà fait un emprunt, et ce ne sera pas le seul. On sait d'autre part que Louis Viardot, Clément de Ris, Ch. Yriarte, Gh. Blanc, Curtis et Justi ont publié divers travaux sur les peintres espagnols. On consultera avec fruit les travaux de Pedro de Madrazo, l'éminent conservateur du Musée du Prado, récemment décédé, et qui en a dressé le catalogue. Tous ces écrivains et bien d'autres que nous ne nommons pas se sont appuyés sur les traités classiques de Pacheco : El arts de la Pintura (Séville, 1649) ; Carducho : Dialogos de la Pinlura (Madrid, 1633); Palomino : El Museo pictorico (Madrid, 1724), et surtout sur le Diccionario publié par Cean Bermudez en 1800.
à Paredes de Nava, — c'est tout ce que l'on sait de lui, — est représenté au Musée du Prado par dix panneaux qui proviennent du cou-
ESTEBRESIESÎ DE S A 1 S T ET 1 E ?." K E , I' A fi V1CESTK JOASÈS.
(Musée du Trado.)
vent de Saint-Thomas, à A'vila. Ce sontdes peintures recomraandables par leur composition ingénieuse et l'éclat de leur coloris; le dessin en
laisse beaucoup à désirer. La plupart sont consacrées à célébrer la vie et les actes de saint Dominique de Guzman. Le célèbre moine est considéré à tort comme l'inventeur de l'Inquisition, puisqu'elle existait avant lui. S'il est vrai que durant son séjour clans le Languedoc, aux côtés du terrible Simon de Montfort, Dominique s'employa de son mieux à la conversion des hérétiques albigeois, il ne prit aucune part à la guerre, ne voulant d'autres armes que la prédication, la prière et les bons exemples. Berruguete, qui peignait près de trois siècles plus tard, n'avait sans doute pas connaissance de ces détails, car' il le représente présidant un Autodafé, en grande pompe, sous un dais de brocart d'or. La composition de ce tableau est d'une modernité curieuse et qui contraste avec le vieil appareil de peinture dont le peintre s'est servi. Les fonds sont d'argent; il y a de côté et d'autre des rehauts d'or; certaines parties du tableau sont en perspective, d'autres ne le sont pas, par exemple les deux malheureux hérétiques que l'on va brûler vifs et qui semblent tout petits, comparés au personnel du tribunal, figuré pourtant à un plan postérieur.
Dans un autre panneau, Berruguete nous montre le saint inquisiteur ressuscitant le jeune Napoléon, neveu du cardinal Fossa- Nuova, qui venait de mourir, en 1218, d'une chute de cheval : l'épisode delà chute est figuré dans les lointains du tableau. Ce Napoléon mena, depuis cette aventure, une conduite si exemplaire que lorsqu'il mourut pour de bon, l'Eglise le béatifia. Mais il u'avait pas sa place fixée dans le calendrier; Pie VU lui assigna pour sa fèt'e la date du 15 août et il devint ainsi le patron d'un autre Napoléon qui a beaucoup plus fait parler de lui.
Antonio del Rincon, compagnon et associé de P. Berruguete dans certains travaux de peinture que renferme la cathédrale de Tolède, passe pour avoir reçu des leçons de Ghirlandajo : il n'y a rien d'impossible à ce que cela soit, car le tableau qu'on lui attribue au Musée de Madrid (n° 2184) : Les rois catholiques en prière devant la Vierge. accuse nettement une influence italienne, si tant est qu'on ne puisse y découvrir la marque particulière de Ghirlandajo. Le tableau est d'ailleurs curieux, parce que, en outre des portraits de Ferdinand le Catholique, d'Isabelle et de leurs enfants, don Juan et doua Juana, on y voit la figure sévère du grand inquisiteur Thomas de Torquemada, agenouillé derrière son maître. Saint Dominique, que le peintre a également fait entrer dans sa composition, tend vers le roi une branche de palmier. Est-ce un hasard de la composition, ou faut-il y voir une intention de l'artiste, Torquèmada semble regarder d'un
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M.Borrel