‹ Les musées de provinceChapitre 2 sur 42 · LES · texte numérisé non relu

LES

I n’y a guère plus de vingt ans que l'attention s’est portée sur les musées de province. Fondés pour la plupart par l’initiative du premier consul, c’est au gouvernement impérial qu’ils ont dû leur installation et le peu d'éclat dont ils ont brillé avant que la faveur publique les remît en honneur. Le temps, d’autres intérêts, ne permirent pas à Napoléon I°* de les surveiller et de leur donner la forte organisation dont il sut empreindre toutes les créations des débuts de son règne. Négligés pendant cinquante ans, c’est seulement vers 1850 que l’on commença à s'intéresser aux œuvres qu'ils contenaient, Chaque année cet intérêt s’accroît et se fortifie Le moment serait venu d’en donner une description exacte, complète et détaillée.

Mes prétentions ne visent pas si haut. Je doute qu’un effort isolé, secondé par la meilleure volônté du monde, puisse mener une pareille tentative à bonne fin. Je ne veux, dans ce livre, que donner une idée des œuvres les plus remarquables contenues dans les principaux de ces musées.

Is peuvent se diviser en deux classes : la première comprend les musées formés en exécution du décret du 1% fructidor ; la seconde se compose de collections municipales appartenant exclusivement aux villes où elles sont placées, et dont l’origine est la plupart du temps due à la libéralité de quelque riche particulier.

Le 14 fructidor an VIII, sur le rapport de Chaptal!, parut le

4 Voir uote À.

LES MUSÉES DE PROVINCE décret suivant qui est l’acte de naissance des collections départe-

mentales :

Arrêté du 14 fructidor.

« Les consuls de la République, sur le rapport du ministre de Intérieur, arrêtent ce qui suit :

« ARTICLE PREMIER.— Il sera nommé une commission pour former quinze collections de tableaux, qui seront mis à la disposition des villes de Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Bruxelles, Marseille, Rouen, Nantes, Dijon, Toulouse, Genève, Caen, Lille, Mayence, Rennes, Nancy.

«ART. 2.—Ces tableaux seront pris dans le muséum du Louvre et dans celui de Versailles.

« ART. 3. — L'état de ces tableaux sera arrêté par le ministre de l'Intérieur et envoyé aux villes auxquelles ils seront destinés.

« ART. 4. — Les tableaux ne seront envoyés qu'après qu'il aura été disposé aux frais de la commune une galerie convenable pour les recevoir. |

« Arr. 5. — Le ministre de l'Intérieur est chargé de l’exécution du présent arrêté.

« Le premier Consul, signé : BONAPARTE.

« Par le premier Consul, « Le secrétaire d'État, signé: H.+B. MARET. »

Les quinze villes ainsi dotées n'étaient pas complétement dépourvues de collections d’art. Quelques-unes, comme Bordeaux, Toulouse, Dijon, avaient été sous l’ancienne monarchie le centre d’académies de province qui, ne füt-ce que pour l'étude, disposaient de modèles de peinture et de sculpture dont la réunion pouvait former le noyau d’un musée, Dans toutes, la Révolution et le décret de l’Assemblée constituante ordonnant la suppression des communautés religieuses apportèrent les richesses artistiques des couvents, abbayes, communautés, auxquelles vinrent se joindre bientôt les objets que quelques amateurs zélés purent soustraire au pillage des châteaux et des églises.

En l’an VII (1798) le musée central de Paris était fondé. Les dépôts des Petits-Augustins et de la rue de Beaune regorgeaient de merveilles que les confiscations révolutionnaires avaient fait rentrer

dans le domaine de l’État. Les richesses du cabinet du roi dispersées à Versailles, aux Tuileries, au Louvre, dans les domaines de la couronne, venaient peu à peu se classer dans les salles du Louvre, sous la direction d’une commission d'organisation nommée par le ministre de l'Intérieur. Les procès-verbaux des séances de cette commission sont déposés dans les archives du Louvre. Ils contiennent de curieuses preuves des difficultés que rencontra cette commission au début de ses travaux, de la ténacité, du courage qu’elle eut à déployer pendant les trois premières années de son existence. En 1798, les plus rudes moments étaient passés; le muséum, comme on l’appelait alors, commençait à s’installer, et la commission se montrait disposée à envoyer dans les départements les objets qui ne pouvaient figurer au Louvre. Plusieurs villes adressèrent au ministre de l'Intérieur des demandes auxquelles on fit droit en partie. Mais, parmi ces demandes, aucune ne fut formulée d’une façon plus étrange que celle de la ville de Genève, faisant alors partie du territoire français. Je ne veux rien changer à la teneur de ce document :

«a Musée central des Arts. — Commission administrative.

Séance du 23 vendémiaire an VII (15 octobre 1798).

« Le ministre de l'Intérieur adresse à l'Administration une péti- « tion du citoyen Félix Desportes, commissaire du gouvernement « près la commune de Genève. Il l'invite à l’instruire si parmi les « doubles de tableaux que possède le muséum, il y en aurait quel- « ques-uns qu’il fût possible de disposer en faveur de cette com- « mune.

« Le citoyen Félix Desportes demande pour la Société centrale « des Arts de Genève, dont il est membre, quarante tableaux ainsi « qu’il suit : Deux Corrège. — Trois Carrache. — Deux Domini- « quin. — Deux Guido Reni. — Deux Guercino. — Un Barbieri « (c’est le même que le précédent, ajoute le pauvre secrétaire de « la commission). — Un Albane. — Deux P. Véronèse. — Un P. « Caliari (c’est le même que le précédent, ajoute toujours le même « rédacteur du procès-verbal). — Un Titien. — Trois Allori dit « le Bronzin. — Trois Michel-Ange. — Trois Poussin. — Deux « Raphael d'Urbin. — Deux Jules Romain. — Deux Carle Maratte. « — Quatre van Dyck. — Deux Netscher,

« Le conseil délibérant sur cette pétition et sur la réponse à « faire au ministre, arrête qu’il lui sera répondu que la demande « du citoyen Félix Desportes est inexécutable en ce que : 1° par « inconnaissance de l’art, des maîtres et de la rareté de leurs pro- « ductions, ce citoyen sollicite pour Genêve une collection de « tableaux qu'avec plusieurs millions telle puissance de l’Europe « ne pourrait parvenir à se procurer, »

Le vent était à la fondation de musées dans les provinces. L'opinion publique se préoccupait de cette idée et la soutenait. Dans la séance du Conseil des Cinq-Cents, du 6 frimaire an VII, le représentant Heurtaut-Lamerville lut un rapport sur la nécessité de créer des écoles nationales de beaux-arts, et d'établir, auprès de ces écoles, des muséums ‘. L'Assemblée ordonna l'impression de ce rapport et vota l’ajournement. Mais, dès cette époque, quelques villes, Lyon entre autres et Grenoble, obtinrent la permission de prendre, dans le musée central, des tableaux pour les écoles de dessin qu’elles possédaient. Ces tableaux n'étaient considérés que comme prêts, et ne devaient rester dans ces villes que jusqu’à l'entière organisation des musées départementaux.

Cette organisation , il était réservé au premier consul de lui donner un commencement d'exécution. Il est fâcheux, je le répète, qu'il n’ait pu porter toute son attention sur cette question, car il n’eüt pas manqué de les relier solidement l’un à l’autre, d'établir des relations entre eux, de les réunir à un centre commun qui eût fait leur force et leur utilité, comme leur isolement a été la cause de leur décadence.

Les œuvres désignées dans l’article 2 du décret provenaient de quatre sources différentes :

1° L'ancienne collection royale commencée par François Ie" et continuée jusqu’à Louis XIV, et qui, à peu d’exceptions près, a passé au musée impérial du Louvre;

2° Les prix de l'Académie suspendus à ses murs depuis 1649 et revenus à l'État par le décret de 1793;

3° Les tableaux des églises et des couvents de Paris ;

4° Les tableaux dont nos conquêtes nous avaient rendus possesseurs.

Par suite de ce décret, huit cent quarante-six tableaux furent

1 Voir note B.

répartis dans les quinze villes désignées par le décret Le fructidor de la manière suivante :

École florentine.s "7". + AE ED me LOIMAINE., Lure ec Ne eue. US — vénitienne.. . . . Mie aile CON — Jombarde et Dis ne Pa LE UE LOU — , génoise et napolitaine. . , , . . . . . 23 den AIDandes RC due eva me CIE = ralémande TE TR cure ee læE VA = = Nolandaise Tee TRE CO Rs) St TANCAISE en 0 er se Mur AN M A2 Pris des ENCAUEDNE 2 0e tr de de meet CET AD FACOMUS AN Me ere PT LUE

Ce furent donc les écoles étrangères qui fournirent le plus à la composition de ces musées ; et comme en 1845, lors des reprises exercées par les alliés, les délégués n’eurent pas ou peu connaissance de ces envois, on a pu dire, sans doute avec exagération, mais du moins avec un fond de vérité, que si le Louvre périssait aujourd'hui, on en retrouverait un second dans les provinces.

Plus tard, Napoléon empereur ne se montra pas moins libéral que Bonaparte premier consul; il accorda, par le décret suivant, une nouvelle livraison de tableaux à six villes de l'empire :

« Par décret du 15 février 1811, Sa Majesté a ordonné que, sur les tableaux qui ne sont pas envoyés au musée Napoléon, cent huit seront distribués aux grandes églises de Paris, et que deux cent neuf seront répartis entre les villes de Lyon, Dijon, Grenoble, Bruxelles, Caen et Toulouse. » (Moniteur du 22 février 4811.) Ce furent donc en somme 1,058 tableaux répartis entre les divers musées de province.

La Restauration et le gouvernement de Juillet se préoccupèrent peu de ces collections. De temps à autre à la suite des expositions, quelques tableaux leur étaient adressés ; mais leur répartition était loin d’être faite avec discernement. Cette négligence est regrettable. Une pareille faveur eût pu devenir utile, si par exemple les œuvres des artistes eussent été adressées à leur ville natale. Il n'en fut rien, et le hasard présida, la plupart du temps, aux rares envois qui furent faits alors.

tion municipale qu’il faut en rapporter le mérite.

énergiquement réclamé en leur faveur.

ministère des Beaux-Arts.

2 Voir note C.

Le gouvernement de Juillet nomma un inspecteur des beauxarts. Les musées de départements eussent été pour lui une mine féconde à explorer. En se bornant à dresser un catalogue et à faire une description, il eût pu rendre un grand service à l'art et à l’histoire . Ce soin fut entièrement abandonné à l’Administration municipale dont les ressources étaient fort restreintes, dont les lumières peuvent parfois être douteuses, mais qui, en somme, n’en remplit pas moins son devoir avec une louable sollicitude. Si la fondation de l’empereur n’a pas péri, c’est à l'Administra-

Les choses en étaient là quand éclata la révolution de février. Sur un rapport rédigé par M. de Chennevières, que diverses publications sur les artistes provinciaux avaient.mis à même de bien connaître cette question, le ministre de l'Intérieur d’alors, par un décret du 40 avril 1848, institua quatre inspecteurs des musées de départements « chargés de constater l'existence et l’état de conservation des objets, d'en dresser l’état et d’en faire leur rapport au musée central ?. » Si nous ne nous trompons pas, deux inspecteurs seulement furent nommés. Mais une fois nommés, les événements ne leur permirent sans doute pas d'accomplir leur mission, et la mesure, bonne en elle-même, en resta là,

Enfin, en 1850, un des premiers soins du directeur des musées impériaux, le comte de Nieuwerkerke, fut de demander la création d’un titre d’inspecteur des musées de province, et d’en donner le bénéfice à M. de Chennevières, qui avait le premier si

Mais ici une difficulté se présentait. Les musées de province sont des établissements municipaux relevant directement de la ville et dont l'administration rentre dans les attributions du conseil municipal. Légalement l'Administration n’a pas à s’immiscer dans la façon dont ils sont régis; et le premier maire venu eût été dans la stricte limite de son droit en fermant la porte de son musée à l'inspecteur des musées de province. Cette difficulté exigeait pour être résolue la solution préalable de trop de ques-

1 Ce travail fut fait en partie par M. Louis Peisse, chargé d’une mission spéciale par le ministre de l'Intérieur, et dont les rappoits sont déposés maintenant au

tions subsidiaires. On ne le tenta pas, et la mission de M. de Chennevières n’eut pas de suite.

Cependant le temps marchait. De 1850 à 1860 l’augmentation des voies de communication, en rendant les voyages plus fréquents et plus faciles, attirait un plus grand nombre de visiteurs aux musées de province ; leurs richesses étaient plus sérieusement étudiées, les villes se préoccupaient de leur faire une place plus commode et plus convenable. L’essor était donné, et le décret du 14 juillet 1862 répondit à un vœu dont la presse s’était maintes fois fait l’écho. Ce décret complétait la loi du 2 juillet 1861, par laquelle le ministre d'État était autorisé à acquérir la collection du marquis Campana, directeur du mont-de-piété de Rome. Une fois cette acquisition faite, l'on dut s'occuper de sa destination. C’est alors qu’intervint le décret suivant:

« NAPOLÉON, etc., etc.

« Vu la loi du 2 juillet 1861 qui a autorisé l'acquisition du musée Campana ;

« Vu l’article 6 du sénatus-consulte du 12 décembre 1852 ; « Avons décrété et décrétons ce qui suit:

« ARTCLE PREMIER. — Seront réunis aux Collections de la cou- « ronne pour former le musée Napoléon ILE, les objets composant « le musée Campana.

« ART. 2. — Ne seront pas compris dans la remise à faire à la « liste civile impériale les objets doubles ou reconnus inutiles « pour les collections de la couronne.

« Ils resteront à la disposition du ministre d'État pour être « concédés soit à des établissements de l’État, soit aux musées dé- « partementaux.

« ART, 3. — Le ministre d'État et le ministre de notre Maison sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret,

« Fait à Vichy, le 41 juillet 1862.

CS

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