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CHAPITRE XXVI

Gossec. — Son éducation faite à Anvers. — Il se rend en France. — M. de la Popelinière le prend pour maître de musique. — Ses relations avec Rameau. — La Messe des morts. — Gossec entre au service du prince de Conti. — Compositions instrumentales. — Premiers essais lyriques. — Le Concert des Amateurs. — Opéras et opérascomiques. — Gossec, musicien officiel de la république. — Fêtes du 14 juillet, de la Raison, de la prise de Toulon, de l'Être suprême. — Justification de royalisme à la Convention. — Autres hymnes révolutionnaires. — Gossec coopère à la fondation du Conservatoire. — Ses derniers travaux. — Sa mort.

Nous avons nommé Gossec à la fin du chapitre précédent. Le moment est venu de parler de cet artiste qui a joué un rôle considérable dans la musique de son temps, et que la république française choisit pour son chantre, en dépit de ses antécédents monarchiques. Gossec a vécu près d'un siècle. Que de faits accomplis sous ses yeux durant cette longue

période qui embrasse presque la durée de deux générations! Il a vu l'ancienne monarchie, forte encore sous Louis XV, décliner sous son successeur, et accomplir enfin la chute mémorable qui a ébranlé le monde. Vient le régime républicain, fécond en violences ; loin de s'en émouvoir, il remplit lui-même un emploi dans le drame révolutionnaire, emploi pacifique à la vérité. Le consulat, l'empire , le trouvent encore indifférent aux événements politiques et occupé des seuls intérêts de son art. Il s'inquiétait peu que les armées prissent des villes et gagnassent des batailles, à moins qu'il ne fallût célébrer leurs victoires par des actions de grâces en musique. La restauration ne troubla pas non plus cette existence si calme et si honorable. Du moment que Louis XVIII ne supprimait ni l'Opéra, ni le Conservatoire, ni la Chapelle, tout était sauf. Quand Gossec mourut, une nouvelle secousse était encore sur le point de changer la face des choses en France , et de lui fournir un dernier enseignement sur la fragilité des institutions humaines. François-Joseph Gossec est né à Vergnies, village du Hainaut, le 17 janvier 1753. Il avait huit ans environ, lorsqu'on crut remarquer en lui quelques dispositions pour la musique. L'Église était la seule carrière ouverte, en Belgique, aux artistes en qui se manifestait cette vocation. Il n'y avait pas d'autres écoles que les maîtrises de cathédrales où les jeunes gens recevaient une éducation complète et gratuite; il n'y avait pas pour eux d'autre position à espérer que celle d'organiste ou de maître de chapelle. Gossec fut envoyé par ses parents à Anvers et entra, comme enfant de chœur, à l'église Notre-Dame. L'enfant de

chœur n'était pas, ainsi qu'aujourd'hui, exclusivement voué à d'humbles fonctions: toute sa science ne se bornait point à lancer l'encensoir avec dextérité, à faire tinter une cloche, à présenter les burettes au prêtre. Il suivait un cours complet de musique, depuis les règles élémentaires jusqu'à la connaissance des principes de la composition. Gossec apprit la musique vocale, le violon, le clavecin et l'harmonie. Des personnes qui s'intéressaient à lui, jugèrent que ses facultés peu ordinaires demandaient à se développer sur un plus grand théâtre, et lui procurèrent les moyens d'aller achever à Paris son éducation d'artiste.

Gossec arriva dans la capitale de la France en 1751. Il s'y trouva fort isolé, sans amis, sans protecteurs, et obligé de chercher des moyens d'existence, sans avoir d'autre guide que sa bonne étoile. Toute son ambition était de trouver une position modeste , mais indépendante, qui lui permît de continuer ses études, tout en dispensant de nouveaux sacrifices sa famille et ses protecteurs. Quelle pouvait être cette position? On lui parla d'un petit emploi dans les finances ; mais outre qu'il n'avait pas de dispositions pour les chiffres, il lui aurait fallu entreprendre une lutte contre des concurrents puissamment recommandés. Il ne se trouvait pas une seule place vacante dans les églises de Paris. On lui donna le conseil d'aller se présenter au fermier général de la Popelinière, qui cherchait un maître de musique pour prendre la direction de ses concerts. Un artiste de mérite se déciderait difficilement, de nos jours, à se mettre aux gages d'un particulier ; mais on avait alors des

idées toutes différentes. Il y avait, chez beaucoup de grands seigneurs et de financiers, des places que les gens de lettres et les musiciens ne rougissaient pas d'accepter. Pourquoi Gossec aurait-il été plus fier que tant d'hommes célèbres qu'il voyait en possession de l'estime publique? Il alla donc trouver M. de la Popelinière et sollicita l'emploi qu'on lui avait dit être vacant dans sa maison. Il fut agréé, et entra immédiatement en fonctions.

M. de la Popelinière, financier bel esprit, célèbre par sa fortune et par son luxe, par son mariage avec la fille de la comédienne Mimi Dancourt, et par l'intrigue de sa femme avec le duc de Richelieu, s'était constitué le protecteur d'une foule de littérateurs qui vivaient à ses dépens. Ses salons étaient encombrés des célébrités du jour qui venaient lui prodiguer l'encens de la flatterie et qui trouvaient qu'il avait infiniment d'esprit, parce qu'il avait engagé le meilleur cuisinier de France. Suivant ce que dit Grimm . sa maison était le réceptacle de fous les états : gens de cour, gens du monde, artistes, étrangers, acteurs, actrices, filles de joie , tout y était rassemblé. « On appelait la maison une ménagerie et le maître le sultan. » On se figure la surprise du jeune musicien, élevé dans le calme de la ciîé d'Anvers, lorsqu'il se vit dans ce monde si nouveau pour lui; quelle différence entre la vie monotone de la maîtrise de Notre-Dame, et le tourbillon de plaisirs au milieu duquel il fut jeté tout à coup ! Il éprouvait une sorte de vertige. Cependant on se fait à tout; Gossec se mit peu à peu au ton de la maison.

Rameau était un des artistes dont M. de la Popeli-

nière s'était fait le Mécène. C'est chez ce fermier général que l'illustre auteur de Dardanus composa la plupart de ses opéras et qu'il les fit exécuter avant de les livrer au jugement du public. M. de la Popelinière entretenait un orchestre tout exprès pour servir à ces représentations d'essai , ainsi qu'à des concerts dans lesquels figuraient les premiers talents de Paris. Gossec fut le chef de cet orchestre. Il vit de près les artistes qui faisaient la gloire de l'école française. Quoique très-inférieure à celle d'Italie, cette école comptait cependant quelques hommes distingués parmi ceux qui en étaient les représentants. Rameau était un musicien d*un mérite incontestable ; Gossec lira beaucoup de profit de ses conversations sur la théorie de l'art musical. Les hommes de conviction , même lorsqu'ils se laissent entraîner par l'esprit de système, ont cela de bon, qu'ils communiquent à leur entourage des étincelles du feu qui les anime. Égoïste, si l'on veut i mais égoïste par confiance dans l'infaillibilité de ses doctrines, Rameau faisait passer avant tout les intérêts de son art. qu'il croyait intimement liés à ceux de la méthode dont il était l'inventeur. Voici comment Diderot l'a caractérisé dans son livre étrange intitulé le Neveu de Ra?nem/. « C'est un philosophe dans son espèce:; il ne pense qu'à lui : le reste de l'univers lui est comme d'un clou à un soufflet. Sa fille et sa femme n'ont qu'à mourir quand elles voudront; pourvu que les cloches de la paroisse qui sonneront pour elles continuent de résonner la douzième et la dix-septième, tout sera bien. » Gossec apprit de Rameau sinon à tenir si peu de compîe des sentiments humains, du moins à prendre la mu-

sique fort à cœur et à mettre dans ses compositions ce principe de chaleur qui dénote l'artiste ayant foi dans sa mission.

Gossec profitait des longs moments de loisir que lui laissait sa place, pour se livrer à de sérieuses études de composition. Il s'attacha de préférence à la musique instrumentale, qui était alors fort négligée en France ou plutôt qui n'y existait pas encore, car c'est à Gossec qu'appartient la gloire d'y avoir créé la symphonie. Ce fut une création, en effet, car les modèles manquaient au jeune artiste. Il avait dû tirer de son imagination tout ce qui se trouvait dans ses ouvrages, non-seulement sous le rapport des idées, ce qui était assez naturel, mais sous celui des formes de l'instrumentation. On a remarqué, et c'est une chose singulière, qu'Haydn écrivit à Vienne sa première symphonie précisément à l'époque où Gossec composa la sienne à Paris. L'accueil fait à ces deux productions, qui marquaient l'avénementde deux compositeurs de génie, fut très-différent. L'éducation musicale des Allemands était bien plus avancée que celle des Français ; ils étaient mieux préparés à cette révolution dans les formes de l'art. Tandis qu'à Vienne on comblait Haydn de louanges, à Paris on opposait aux hardiesses de Gossec une froide indifférence. La nation française, qui passe pour si frivole et à laquelle on reproche une trop grande mobilité d'idées, est peut-être celle qui a le plus de peine à revenir de certains préjugés, et qui s'est le plus obstinément opposée à toute innovation dans les arts. L'histoire de la musique est pleine des obstacles qu'ont rencontrés à Paris les théories nouvelles,

toutes les fois qu'elles ont été aux prises avec d'anciens systèmes. Les symphonies de Gossec furent loin déplaire d'abord aux amateurs, qui considéraient les pièces de Rameau et de Couperin comme ce que le genre instrumental pouvait offrir de plus parfait. Il fallut qu'on les entendît plusieurs années au Concert spirituel, pour qu'on s'accoutumât à ce qu'elles offraient d'inusité , et pour qu'on en reconnût le mérite.

Ce fut par une composition religieuse que Gossec commença sa réputation. On avait écouté, comme nous venons de le dire, avec indifférence ses symphonies, à cause des innovations qui mettaient en défaut la science des prétendus connaisseurs. Une messe des morts, exécutée dans l'église Saint-Roch, eut un succès de vogue. La mode s'en mêla et l'on alla à Saint-Roch entendre la messe de Gossec, comme on eût fait d'un opéra à l'Académie royale de musique. Chose merveilleuse, il y eut unanimité pour louer cet ouvrage, et le public ratifia le jugement des artistes. On rapporte que Philidor, l'un des meilleurs et des plus célèbres compositeurs français de l'époque, dit, en sortant de Saint-Roch où l'on venait d'exécuter la Messe des morts en présence d'un brillant auditoire, qu'il donnerait tous ses opéras pour avoir fait un tel chef-d'œuvre. Vrai ou faux, ce mot fut colporté de salon en salon, et contribua beaucoup à étendre la renommée de Gossec. On ne pouvait pas admettre que Philidor se fût trompé. C'est toujours ainsi que juge la foule; il lui faut des autorités pour appuyer son opinion, ou plutôt elle n'a pas d'autre opinion que celle qu'on lui insinue.

Rameau ne composait plus. M. de la Popelinière licencia l'orchestre qu'il avait pris à sa solde dans le seul but de procurer à son compositeur favori l'occasion de faire l'essai de ses ouvrages. N'ayant plus d'orchestre. Gossec lui devenait inutile; il lui donna son congé. Notre artiste perdait là une position douce et facile, à laquelle il tenait surtout parce qu'elle lui permettait de se livrer à des travaux sérieux, auxquels les vrais amateurs rendaient justice, mais qui n'étaient pas très -lucratifs. Une heureuse circonstance lui rendit bientôt après les avantages qu'il venait de perdre. Le prince de Conti le nomma directeur de sa musique, avec un traitement supérieur à celui qu'il recevait de M. de la Popelinière.

Gossec avait traité le style instrumental pour lequel il n'avait pas d'égal en France; il avait brillamment débuté dans le genre religieux par sa Messe des morts. Il lui restait à tenter la fortune du théâtre. C'est ce qu'il fit, en compagnie d'un jeune littérateur de ses amis qui lui donna un poëme absurde et qui l'entraîna dans sa chute. Le Fauœ Lord, tel est le titre du premier opéra de Gossec, joué en 1764. Deux ans s'écoulèrent sans qu'il fît de nouvelle tentative. Son collaborateur s'était évertué à prouver que le Fauœ Lord était une pièce charmante et qu'avec une autre musique elle aurait réussi. Dans leurs querelles avec les compositeurs, les littérateurs ont presque toujours raison, attendu qu'ils savent mieux se défendre. Les faiseurs de poëmes d'opéra hésitaient donc à prendre Gossec pour associé. Un écrivain amateur, le marquis de la Salle.

qui le voyait aux concerts du prince de Conti , lui promit de lui procurer une pièce ; bien plus, il s'engagea à la faire lui-même. L'honneur était grand, sans doute ^ mais Gossec s'en fût bien passé. Bon gré mal gré, il fut obligé de mettre en musique l'opéracomique des Pêcheurs. Les acteurs de la Comédie- Italienne ne firent nulle difficulté de recevoir un poëme du marquis de la Salle, présenté sous les auspices du prince de Conti ; mais le public, qui n'y met pas tant de façons, siffla les Pécheurs, sans tenir compte de la condition élevée du littérateur, ce qui était fort juste, ni du mérite de la partition, ce qui l'était moins. Grimm accuse le parterre d'avoir fait preuve de peu de jugement, en ne faisant pas la part du poète et celle du compositeur, et en ne comprenant pas que celle-ci devait être plus largement mesurée. « Cette pièce, dit-il en parlant des Pêcheurs, n'était pas assez mauvaise, pour qu'on ne pût lui faire grâce en faveur de la musique charmante de M. Gossec. Il y a là une foule d'airs qui peuvent soutenir le parallèle avec ce qu'on a fait de mieux en ce genre en France. » Plus loin Grimm ajoute : « M. Gossec, originaire d'Anvers, est en France depuis dix ans ou douze ans. C'est un jeune musicien qui ne manquera pas de talent. Son petit opéra des Pêcheurs est plein de variété et de jolies idées. Il a aussi publié beaucoup de musique instrumentale. On l'accuse de piller, et cela peut bien être; mais du moins sait il le secret de Philidor, c'est-à-dire de piller avec goût et esprit. » En faisant naître Gossec à Anvers, Grimm a commis une erreur qui a été répétée par beaucoup de biographes.

N'ayant que médiocrement réussi dans l'opéra-comique, Gossec essaya si la tragédie lyrique lui serait plus favorable. Il fit, sur unpoëme de M. de Chabanon, un Sabinus qui fut exécuté aux fêtes de la cour en 1775, et joué peu de temps après à l'Académie royale de musique. Cet ouvrage fit aussi peu d'effet à Paris qu'à Versailles, bien que les auteurs eussent pris la précaution de le réduire de cinq actes à quatre, ce qui avait fait dire à mademoiselle Arnould que le public était un ingrat de s'ennuyer, quand on se mettait en quatre pour lui être agréable. Après ce troisième échec, Gossec renonça pour quelque temps à la carrière de compositeur dramatique.

Le fermier général de la Haye et le baron d'Ogni, surintendant des postes, formèrent une société de concerts qu'ils placèrent sous la protection du prince de Conli. Ils prièrent Gossec de présider à l'organisation musicale de cet établissement et d'en prendre la haute direction artistique. Une difficulté s'opposait à la réalisation complète de leur plan. Comme tout se faisait par privilège, l'Opéra avait le privilège des concerts spirituels et pouvait s'opposer à ce qu'il y eût ailleurs des séances publiques de musique. A ceux qui objectaient qu'on exécutait très-mal des compositions médiocres au Concert spirituel et qu'il eût été de l'intérêt du public qu'on pût entendre quelque chose de meilleur, l'entrepreneur de l'Opéra répondait que c'était précisément pour cela qu'il tenait à un privilège dont l'avantage était de lui permettre de ne faire aucun effort pour améliorer ses concerts. Il n'y avait rien à répondre à un tel argument. Faute de pouvoir vaincre la difficulté, il fallut la tourner.

On annonça que nul ne serait admis aux séances du Concert des Amateurs, sans en être actionnaire. Pour plus de précaution, il fut décidé que ces soirées, auxquelles les personnes les plus distinguées s'empressaient de souscrire, auraient lieu à l'hôtel Soubise. Quoiqu'il en eût grande envie, l'Opéra ne put pas faire valoir ses prétentions. Gossec s'était réservé la direction supérieure de l'entreprise; il plaça à la tête de son orchestre le célèbre chevalier de Saint-Georges, fils naturel du fermier général de Boulogne et d'une négresse de la Guadeloupe. On sait que cet homme singulier avait tous les talents réunis, et qu'il maniait l'archet presque aussi bien que le fleuret. Il communiqua quelques étincelles de son feu méridional aux musiciens placés sous son commandement. Une rivalité qui tourna au profit de l'art et du public, s'établit entre le Concert spirituel et la société de l'hôtel Soubise. Entre les deux institutions, c'était une guerre de principe : le Concert spirituel avait tiré du magasin de l'Opéra la bannière de l'ancienne musique française et en étalait fièrement les couleurs passées; le Concert des Amateurs tenait haut et ferme le drapeau du progrès. Ce dernier, soutenu par tout ce qu'il y avait de jeune et d'intelligent, écrasa aisément son adversaire qui n'avait pour partisans que les gens imbus de préjugés. Cette société donna la première impulsion au perfectionnement de l'exécution musicale en France ; l'honneur de l'avoir fait entrer dans la voie du progrès appartient incontestablement à Gossec.

Doué d'une oreille délicate , Gossec comprit tout ce qu'il fallait opérer de réformes dans la musique 2. 17

française pour amener cet art an degré de prospérité auquel il était parvenu en Italie et en Allemagne. Nous avons déjà dit combien le système du chant de l'Opéra était vicieux. En vain l'intelligent artiste, en dirigeant la mise en scène de ses ouvrages, avait-il essayé de corriger les traditions déplorables des acteurs de ce spectacle. Le mal avait pris des racines trop profondes pour pouvoir être extirpé brusquement. Gossec s'attacha à préparer un avenir meilleur. II pensa que la première et la plus importante des mesures à prendre, était la fondation d'une école de chant. Le baron de Breteuil, auquel il communiqua ses plans, les approuva et lui fournit les moyens de les mettre à exécution. L'école fut établie et Gossec en eut la direction; aux leçons de chant, il joignit, pour ses élèves, les cours d'harmonie et de contrepoint qu'il tint lui-même. Celte organisation tenait de celle des anciens conservatoires d'Italie, pour l'unité de l'enseignement. Ce fut dans cette école, sous les yeux et par les conseils de l'artiste belge, que se formèrent, en France, la plupart des chanteurs qui brillèrent dans ce pays pendant un quart de siècle.

Tout en s'occupantdu Concert des Amateurs et de l'école qu'il dirigeait avec un tact et un zèle auxquels chacun rendait hommage, Gossec n'abandonnait pas la musique théâtrale. Il donna à la Comédie-Italienne, après les Pêcheurs, Toinon et Toinette et le Double Déguisement. A l'Opéra, il fit représenter Sabinus, Rosine ou la Femme abandonnée, Alexis et Daphné, Philémon et Baucis, Hylas et Silvie, la Fête du Village et Thésée, poème de Quinault qui

avait déjà été mis en musique par Lulli et sur lequel il composa une nouvelle partition. Gossec ne manquait pas de mélodie; mais c'est principalement par la pureté du style et par une connaissance des effets d'instrumentation très-rare chez les compositeurs français de son temps, que ses ouvrages se faisaient remarquer. Il tournait volontiers au pastoral ; on en peut juger par les titres de la plupart de ses opéras. Il avait trouvé dans le sieur Desfontaines, l'auteur du livret de la Fête du Village, un collaborateur digne de le seconder dans ses intentions champêtres. En effet, cet estimable homme, dans un avant-propos mis en tète de sa brochure, avoue ne s'être inquiété ni de l'action, ni de l'intrigue, ni du mouvement de la scène, ni du dialogue; il a seulement représenté des villageois qui s'assemblent pour recevoir leur seigneur, qui chantent et qui dansent pour lui témoigner la joie qu'ils éprouvent de le revoir. II exprime le désir que cette façon de concevoir l'art dramatique soit agréée du public, parce que ce serait un moyen sûr de multiplier ses plaisirs.

De tous les ouvrages de Gossec joués à l'Opéra, Thésée est celui qui réunit le plus de suffrages. Le spirituel correspondant de Catherine attribua ce succès à des «causes qui n'ont rien de commun avec le mérite de la musique. S'il faut l'en croire, les Gluckistes dirent beaucoup de bien de la nouvelle partition de Thésée, par reconnaissance pour le compositeur qui s'était toujours déclaré un des admirateurs les plus passionnés du chevalier Gluck, et la vieille cabale des Lullistes sut à Gossec un gré infini

d'avoir conservé l'ancien air de Lulli sur ces paroles connues de tous les amateurs du temps : Faites grâce à mon fils en faveur de ma gloire.

La destinée de Gossec fut singulière. Le chef d'or chestre de M. de la Popelinière, le directeur de la musique du prince de Conti, devint le compositeur officiel de la république française ; l'homme aux idées pastorales fut choisi pour contribuer à l'éclat des fêtes révolutionnaires. Quand Robespierre présenta à la Convention le décret par lequel le peuple français reconnaissait l'existence de l'Être suprême, la musique fit partie du programme des cérémonies instituées « pour rappeler à l'homme la pensée de la Divinité et de la dignité de son être. » Par un des articles du décret, le comité de salut public et celui de l'instruction publique furent chargés de présenter un plan d'organisation de ces cérémonies qui devaient avoir un cachet tout différent de celles de la monarchie ; par un autre, la Convention déclarait qu'elle appelait tous les talents dignes de servir la cause de l'humanité à l'honneur d'embellir les solennités républicaines , par des hymnes et des chants civiques.

Il faut le dire, aucun des compositeurs que possédait la France ne pouvait, aussi bien que Gossec, réaliser la pensée de ceux qui avaient fait décréter l'institution des fêtes patriotiques; aucun n'avait porté aussi loin la science des effets d'instrumentation, et ce devait être là la ressource principale des concerts destinés à agir fortement sur l'imagination du peuple. « Le véritable temple de l'Être suprême, avait dit Robespierre, c'est l'univers; son culte, c'est la vertu; ses fêtes, la joie d'un grand peuple rassem-

blé sous ses yeux pour resserrer les nœuds de la fraternité universelle, et pour lui présenter l'hommage des cœurs sensibles et purs. » Il fut décidé que les fêtes publiques auraient lieu en plein air. Les instruments à cordes avaient été jusqu'alors le fondement à peu près unique des orchestres : leur emploi eût été d'un médiocre effet dans une salle de concert qui avait la voûte céleste pour plafond. Gossec eut l'idée de ne se servir que d'instruments à vent, et le succès le plus complet couronna cette innovation. A la vérité la Convention, qui réglait jusqu'aux moindres détails de la vie civile, en même temps qu'elle organisait la résistance de la France contre l'Europe coalisée, avait posé aux compositeurs les bases d'une poétique que ceux-ci s'empressèrent d'adopter pour faire acte de patriotisme. Barère, après avoir rappelé , dans un rapport sur la fondalion de l'école de Mars, les prodiges que la musique fit faire aux Grecs sous l'inspiration de Tyrtée, manifesta le vœu que la jeunesse fût accoutumée de bonne heure à entendre et à répéter des chants faciles, expressifs et belliqueux. Suivant les termes qu'il employa, la musique efféminée et muscadine des cités, secouant le joug des théâtres, et dirigée par une philosophie républicaine, pouvait devenir une des plus belles institutions publiques de la France, et remonter les âmes au ton d'énergie et de grandeur qui convenait à des hommes libres.

Le premier chant révolutionnaire composé par Gossec, fut celui qui devait être exécuté à la fête commémorative du 14 juillet. Un cortège composé de divers détachements de troupes , de citoyens et de

citoyennes de toutes les sections portant le nouveau costume français proposé par David, d'une statue de la Liberté portée sur un brancard décoré aux couleurs nationales, d'un corps nombreux de musiciens, et de groupes de peuple manifestant leur allégresse par des danses, devait partir de l'hôtel de ville pour se rendre, par les quais , jusqu'à la place de la Fraternité. La nouvelle de l'assassinat de Marat par Charlotte Corday s'étant répandue dans la soirée du 13 juillet, la fête fut contremandée.

Le génie de Gossec fut encore mis à contribution à l'occasion d'une jonglerie athéiste qui eut lieu, sur la proposition d'Hébert, le 10 novembre 1795 dans la ci-devant église métropolitaine convertie en Temple de la Raison. L'arrêté portait que les musiciens de la garde nationale et autres viendraient chanter des hymnes patriotiques devant la statue de la Liberté « élevée au lieu el place de la ci-devant sainte Vierge. » Voici la description de cette cérémonie rapportée dans le 215e numéro des Révolutions de Paris , par un des ordonnateurs de la fête : « On avait élevé, dans la ci-devant église métropolitaine, un temple d'une architecture simple, majestueuse, sur la façade duquel on lisait ces mots : A la philosophie. On avait orné l'entrée de ce temple des bustes des philosophes qui ont le plus contribué à l'avènement de la révolution actuelle par leurs lumières. Le temple sacré était élevé sur la cime d'une montagne; vers le milieu, sur un rocher, on voyait briller le flambeau de la Vérité. Toutes les autorités constituées s'étaient rendues dans ce sanctuaire. La seule force armée n'y était pas. Une musique républicaine, placée au pied

de la montagne, exécuta, en langue vulgaire, l'hymne (paroles de Chénier, musique de Gossec), que le peuple entendait d'autant mieux, qu'il exprimait des vérités naturelles , et non des louanges mystiques et chimériques. Pendant cette musique majestueuse, on voyait deux rangées de jeunes filles, vêtues de blanc et couronnées de chêne, descendre et traverser la montagne un flambeau à la main, puis remonter dans la même direction sur la montagne. La Liberté, représentée par une belle femme, sortait alors du temple de la Philosophie , et venait, sur un siège de verdure, recevoir les hommages des républicains et des républicaines qui chantaient un hymne en son honneur et qui lui tendaient les bras. La Liberté descendait ensuite pour rentrer dans le temple, «'arrêtant avant d'y entrer pour jeter encore un regard de bienfaisance sur ses amis. Aussitôt qu'elle fut rentrée, l'enthousiasme éclata par des chants d'allégresse et par des serments de ne jamais cesser de lui être fidèle. » La Convention n'ayant pu assister le matin à cette fête, elle fut répétée le soir en sa présence. Gossec dirigea la musique de la garde nationale qui fut déléguée pour coopérer à la fête donnée en célébration de la reprise de Toulon et des autres victoires des armées de la république française, le 50 décembre 1795. David était l'ordonnateur de cette fête, et , comme de coutume , il avait réclamé le concours du compositeur officiel de la révolution. Le cortège était immense ; on y voyait quatorze chars consacrés aux quatorze armées de la république, séparés par les détachements armés des quarante-huit sections de Paris. Ces détachements chantaient des hymnes à la

victoire. En avant du char de la Victoire marchait un groupe nombreux de tambours , suivi de toute la musique de la garde nationale qui jouait des airs belliqueux pendant la marche. Lorsqu'on fut arrivé au Champ-de-Mars, des jeunes gens chantèrent un hymne dans le temple de l'Immortalité. La commune de Paris reconduisit ensuite, aux sons d'une musique triomphale , les guerriers blessés dans un lieu où ils trouvèrent un banquet civique et fraternel.

En confiant à David le soin de rédiger le plan de la fête de l'Être suprême , la Convention lui donna pour collaborateurs M. J. Chénier et Gossec. Le choix qu'on faisait toujours de notre artiste , en pareil cas, prouve que ses chants étaient jugés propres à monter les âmes au ton d'énergie qu'on voulait qu'elles eussent. Il était le musicien de la république, de même que David en était le peintre et Chénier le poète. Ajoutons qu'il eut, sur ses deux collègues, l'avantage de jouer un rôle actif dans les pièces à grand spectacle qu'on donnait en pleine place publique, et dont ceux-ci se bornaient à préparer la mise en scène.

Le 8 juin 1794, un soleil resplendissant se leva sur Paris. La Convention avait sansdoute commandé l'astre lumineux , comme elle commandait la joie publique. Elle pouvait décréter le soleil, tout aussi bien qu'elle avait décrété l'Être suprême. Dès le matin, toutes les maisons furent décorées de guirlandes de fleurs et de feuillage; des arbres étaient plantés devant chaque porte; des drapeaux aux couleurs nationales flottaient aux fenêtres. Les citoyens, hommes et femmes, revêtus de costumes déterminés d'avance, se for-

maient en sections, pour se diriger vers les Tuileries appelées alors Jardin National. C'est là que Gossec commença l'exercice de ses fonctions. Quand la Convention se présenta pour occuper l'amphithéâtre qui avait été disposé pour la recevoir, un nombreux corps de musiciens la précédait, sous la direction du célèbre artiste. Le président, du haut d'une tribune qui dominait l'immense assemblée, expliqua le but de la fête et invita le peuple à honorer l'Auteur de la nature. Après ce discours, Gossec donna le signal aux exécutants qui firent entendre une symphonie nouvelle de sa composition. Pendant le morceau, le président de la Convention , s'armant d'une torche , s'approcha du monument représentant le Monstre de l'athéisme et y mit le feu. Un instant après, un mécanisme caché fit apparaître l'image de la Sagesse, debout sur les ruines fumantes. Ce n'était, en quelque sorte, qu'un prologue ; la pièce devait se jouer au Champ-de-Mars. Le peuple, averti par un roulement de tambours , se remit en marche. Gossec occupait dans le cortège une des premières places. Il précédait immédiatement le président de la Convention, à la tête des musiciens, qui, pendant le trajet, exécutaient des airs patriotiques. Au Champ-de-Mars, une vaste estrade en forme de montagne, et surmontée de l'arbre de la Liberté, s'élevait devant l'autel de la Patrie. La représentation nationale occupa la partie la plus élevée de l'éminence ; on rangea les musiciens au milieu; sur les degrés inférieurs, se pressèrent des députations de vieillards, de mères de famille, de jeunes filles, d'adolescents et d'enfants. Dès que l'ordre fut établi dans les rangs des spectateurs les plus

rapprochés de l'estrade, les chanteurs et les instrumentistes entonnèrent un hymne à l'Être suprême. Chénier avait composé, pour cette circonstance, les strophes qui commencent par ces mots : Source de vérité; mais le comité de salut public leur préféra celles de Desorgues : Père de l'univers. C'est ce dernier morceau, mis en musique par Gossec, qui fut exécuté par un chœur immense et par un orchestre de seize cents instruments à vent. L'effet de cette musique imposante fut tel, que le peuple put à peine contenir jusqu'à la fin l'expression de son enthousiasme. Une symphonie succéda à l'hymne sur les paroles de Desorgues. Des musiciens de profession prirent seuls part à la première partie du concert. Le peuple eut son tour. Chénier avait écrit des strophes destinées à être chantées par des milliers de voix. La première était celle des vieillards et des adolescents sur ces paroles :

Dieu puissant ! d'un peuple intrépide C'est toi qui défends les remparts.

Celle des femmes était conçue ainsi :

Entends les vierges et les mères, Auteur de la fécondité.

Les hommes et les femmes reprenaient ensuite :

Guerriers, offrez votre courage, Jeunes fdles, offrez des fleurs.

Comme il eût été trop difficile d'apprendre une nouvelle musique aux artistes improvisés qui devaient concourir à l'exécution de ces morceaux, Gossec avait

proposé d'adapter les vers à une musique populaire. D'après son conseil , le poëte avait choisi l'air des Marseillais. Des trompettes, placées sur le haut d'une colonne élevée au pied de la montagne, donnèrent le ton au commencement de chaque strophe, et indiquèrent le moment où cinquante mille voix à l'unisson devaient chanter le refrain :

Avant de déposer nos glaives triomphants, Jurons d'anéantir le crime et les tyrans !

On attribue aux Allemands l'honneur d'avoir, les premiers, conçu l'idée des grandes réunions d'artistes ayant pour but l'exécution des compositions musicales des maîtres par des chœurs et par un orchestre considérables. Cet honneur, n'est-on pas fondé à le réclamer pour un Belge, pour Gossec, qui, dans la solennité du 8 juin 1794, fit entendre des symphonies jouées par seize cents musiciens, et des hymnes chantés par tout un peuple?

Aucun compositeur ne jouit en France , pendant la période révolutionnaire, d'une renommée égale à celle de Gossec. Tandis que Grétry s'était effacé complètement, ne se souciant pas de mettre sa muse au service du nouvel ordre de choses, ou ne se sentant pas la force nécessaire pour donner à la musique républicaine l'énergie qu'on exigeait d'elle, Gossec était devenu , au contraire, ce que, dans le langage politique, on appelle l'homme de la situation. Cependant il faillit perdre sa popularité dans une circonstance bizarre qui mérite d'être rapportée. L'Institut national de musique qu'il dirigeait avait été convoqué le 21 janvier 1794, pour accompagner la Con-

vention à la place de la Révolution, où elle allait célébrer l'anniversaire du supplice de Louis XVI. Les artistes furent introduits dans la salle des séances, et Gossec , pour faire sa cour aux législateurs, imagina de leur offrir un petit morceau de sa composition. Seulement , pour ne pas troubler d'une manière trop bruyante la discussion engagée sur une question grave, il choisit l'air le plus calme et le plus doux de son répertoire. Aussitôt des murmures se font entendre dans une des parties de la salle; un membre réclame avec force la parole, la musique cesse. L'assemblée demande que l'auteur de l'interruption monte à la tribune. Il y paraît en effet et exige que les musiciens disent s'ils ont voulu, par le morceau qu'ils viennent d'exécuter, déplorer la mort du tyran , ou bien célébrer l'anniversaire de cet événement. Une sainte indignation s'empare des artistes ; Gossec est plus animé qu'aucun d'eux. On a osé suspecter le patriotisme de l'Institut de musique , qui s'est si bien montré en toute circonstance! Il va répondre, à sa manière, à cette inculpation. En effet les instrumentistes se mettent à jouer de toutes leurs forces les airs révolutionnaires les plus énergiques. Les membres de la Convention sont réduits à se boucher les oreilles, tant la justification des inculpés est assourdissante. Non content de cette manifestation, Gossec descend à la barre et achève de dissiper, en faisant connaître les motifs qui l'avaient guidé dans le choix de son morceau, jusqu'aux dernières traces du soupçon d'incivisme qu'on avait voulu faire planer sur les musiciens.

La verve de Gossec eut de nombreuses occasions

de se manifester. Le difficile était de varier la forme des morceaux destinés à être exécutés dans des circonstances à peu près identiques. Nous avons parlé des hymnes composés à l'occasion des fêtes du 14 juillet et du 10 novembre , ainsi que pour celle de l'Être suprême ; Gossec fit encore le chant martial : Si vous voulez trouve?* la gloire, pour exciter la valeur des jeunes soldats ; l'hymne à la liberté : Juguste et consolante image; l'hymne à l'humanité : O mère des vertus ; l'hymne à l'égalité : Divinité tutclaire. Notre artiste fit un heureux emploi de ses talents en composant un chant dédié aux mânes de Féraud, le représentant massacré par une horde sauvage. On lui dut la musique du serment républicain : Dieu tout-puissant; les chœurs pour l'apothéose de Voltaire et ceux pour l'apothéose de J. J. Rousseau. Il avait également fait la marche funèbre qui fut exécutée aux obsèques de Mirabeau. Le style de Gossec, dans ces différents ouvrages, diffère essentiellement de celui qu'il employa dans ses opéras et dans sa musique religieuse. Il saisit parfaitement le caractère qu'il convenait de leur donner; ses hymnes révolutionnaires ont, comme la peinture de David et comme la poésie de Chénier, une physionomie toute particulière qui ne permet pas de les confondre avec des productions d'une autre époque.

En parcourant la liste des ouvrages de Gossec qui marquent d'une manière si originale et si tranchée cette période de sa carrière, on pourrait penser qu'il fut un ardent patriote, et qu'en écrivant ces chants répétés des terroristes il obéit à de profondes conYic- 2. 18

tions politiques. II n'en était rien cependant. Sa position fut bizarre. Élevé par des ecclésiastiques, ayant commencé sa réputation à Paris par une messe, animé intérieurement de sentiments religieux, il participe à la cérémonie anticatholique du 8 juin; ayant reçu des bienfaits de personnages attachés à l'ancienne monar chie, conservant au fond du cœur une sincère reconnaissance pour le prince de Conti, pour le baron de Breteuil, il contribue à célébrer les sanglants événements de la révolution. Voilà bien des contradictions apparentes. C'est qu'aux époques d'agitation comme celle que traversa Gossec, nul ne devine où le conduira la route qu'il suit. Tout est remis au hasard, et celui que n'entraine aucune passion politique, n'a guère d'autre parti à prendre que de s'en remettre au hasard des événements. Artiste avant tout, Gossec se renferma dans l'exercice de sa profession. Il ne fut ni royaliste, ni révolutionnaire; il fut musicien. Les hommes du gouvernement républicain l'engagèrent à composer la musique des hymnes patriotiques, parce que son mérite le désignait tout naturellement à leur choix. Gossec pouvait-il refuser? Il fit ce qu'on attendait de lui et il le fit en conscience : qui soutiendrait qu'il eut tort ?

Après la terreur, de sombre mémoire, le gouvernement s'occupa des arts et des artistes qui n'avaient plus, depuis quelques années, qu'une existence précaire. Sur la proposition de Chénier, l'Institut de musique, dont les seules fonctions consistaient à figurer dans les fêtes nationales, fut réorganisé et converti en une école publique dans laquelle les diverses branches de l'art musical devaient être enseignées gra-

tuitement. Cetle institution reçut le nom de Conservatoire. L'établissement de cette école qui a produit tant d'artistes remarquables est dû à l'intervention de l'auteur de Charles IX; mais tout porte à croire que celui-ci ne fut que l'interprète de la pensée du compositeur dont ses vers avaient plusieurs fois provoqué l'inspiration, et avec lequel il entretenait des relations d'amitié. Gossec fut l'un des inspecteurs du Conservatoire, chargé avec ses collègues Méhul et Cherubini de présider à l'organisation de cet établissement. Il s'agissait de tracer un plan général d'études, et de rédiger des méthodes spéciales pour toutes les parties de l'enseignement. Gossec apporta dans ces travaux importants le concours de ses lumières et de son activité. Lorsqu'on créa une chaire de composition, elle lui fut offerte et il l'accepta , convaincu qu'il pouvait rendre service aux élèves de la jeune école, en les guidant par son expérience à travers les rudes sentiers de la science qu'il avait jadis gravis sans aide. Il remplit ses fonctions avec zèle jusqu'en 1814; mais, âgé de quatre-vingt-un ans, il sentit alors le besoin de la retraite.

Lors de la création de l'Institut , sur les trois membres nommés pour former la classe de musique, il y eut deux artistes belges, Gossec et Grétry; les mêmes artistes furent du petit nombre des compositeurs auxquels l'empereur accorda la décoration de la Légion d'honneur en fondant cet ordre. Voilà des faits glorieux pour notre école, et que nous ne pourrions pas manquer de signaler.

De même que Grétry, Gossec, fatigué du monde, était allé passer à la campagne, près de Paris, le

reste des jours nombreux qu'il plut à la Providence de lui accorder. Le 16 février 1829. il s'éteignit doucement à l'âge de quatre-vingt-seize ans, après une des plus longues et des plus laborieuses carrières dont les annales de l'art aient gardé le souvenir.

Ici finit notre tâche. Gossec est le dernier des musiciens belges dont l'appréciation appartienne à l'histoire. Nous avons vu, après lui, surgir toute une génération nouvelle d'artistes de premier ordre qui jettent un glorieux éclat sur notre école nationale; mais nous ne sommes pas au point de vue convenable pour les juger en toute impartialité; c'est un soin que nous laissons à de futurs écrivains.

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