CHAPITRE XXV
Thomas Thollé. — Séjour en Italie. — Il débute comme chanteur. — Départ pour la France. — Chartrain, violoniste et compositeur. — Pauwels, attaché à la chapelle du prince Charles. — Succès à Paris.
— Il est enlevé par une cantatrice. — Retour à Bruxelles. — Concerts de Pauwels et Godecharle. —Pauwels compositeur dramatique. — Le prince de Ligne. — Henri et Joseph Mees se fixent tous deux en Russie. — Vanderhaegen, musicien des armées françaises.
— Vandenbroeck. -- Les musiciens belges aident à la fondation de l'école française actuelle.
Moreau , le premier maître de composition de Grétry, eut encore pour élève un jeune musicien liégeois nommé Thomas Thollé, enfant de chœur de l'église Saint-Paul. De même que Grétry, Thomas Thollé rêva de bonne heure un voyage en Italie. Une pension lui fut accordée pour mettre à exécution le projet qu'il avait conçu d'aller terminer ses études
dans ce pays où la science musicale prenait sa source pour se répandre dans le reste de l'Europe. Aucune place ne se trouvant vacante au collège Jorris, il ne fit à Rome qu'un séjour de courte durée, et se rendit à Naples dont le conservatoire jouissait d'une brillante renommée. ISaples avait produit la plupart des grands musiciens qui faisaient la gloire de l'Italie : Pergolèse, Porpora, Scarlatti, Léo, Jomelli, Piccini et Farinelli, le chanteur célèbre devenu presque le premier ministre du roi d'Espagne. Thomas Thollé eut quelque peine à s'accoutumer au régime sévère du conservatoire dont il suivait les cours. Les élèves se levaient à six heures du matin, en toute saison. et étudiaient jusqu'à huit heures du soir, sans autre relâche que le temps strictement nécessaire pour les repas. C'était, durant celte longue période, un bruit assourdissant. Les instrumentistes jouaient tous à la fois dans des chambres très-rapprochées et jusque dans les corridors, pendant que les apprentis compositeurs écrivaient des progressions harmoniques et des fugues. Thomas Thollé, étourdi par ce concert perpétuel, fit longtemps de vains efforts pour trouver la liberté d'esprit qu'exige le travail abstrait du contre-point. Il finit par faire comme tous ceux qui l'entouraient, et par ne plus entendre les sons discordants des violons . des basses , des hautbois et des flûtes jouant dans des tons différents. Il reconnut même, par la suite, que cette obligation de s'isoler au milieu de ce tintamarre était une faculté de plus chez les musiciens qui avaient été obligés de s'astreindre à ce singulier régime.
Fénaroli fut le maître de composition de Thomas
ïhollé. L'artiste liégeois fut assez rapidement initié à toutes les règles du style ; il ne désespéra point son maître par son peu d'aptitude aux formes scolastiques, ainsi que fit Grétry, de qui Casali écrivait, en l'adressant à un savant maître de Turin : « Mon cher ami, je vous adresse un de mes élèves, véritable âne en musique, et qui ne sait rien; mais jeune homme aimable et de bonnes mœurs. » Thomas Thollé devint donc meilleur harmoniste que Grétry. Que lui manqua-t-il pour produire des œuvres admirées et applaudies? Une faculté toute naturelle et bien simple pour celui qui la possède : le génie.
Comme tous les élèves des conservatoires d'Italie, et surtout de ceux de Naples, Thollé apprit le chant en même temps que la composition. Il prenait part, en qualité de ténor, à l'exécution des grandes compositions religieuses que les élèves des écoles faisaient entendre, aux jours de fête , dans les principales églises. Des solo, chantés avec goût, l'avaient fait remarquer. Il fut indécis sur le choix définitif de sa carrière. D'une part, il brûlait de mettre à profit sa science de compositeur, en écrivant des messes comme Scarlatli ou des opéras comme Piccini; de l'autre, les éclatants succès de Farinelli et de Caffarelli l'attiraient vers le chant dramatique. Il se décida à prendre le second de ces deux chemins qu'il estimait pouvoir le conduire à la fortune. L'imprésario d'un théâtre secondaire l'engagea comme ténor d'opéra bouffe. L'accueil que lui fit le public ne répondit pas à ses espérances. Il ne trouva pas celui-ci complètement hostile, car plusieurs directeurs l'admirent ensuite à faire partie de leur troupe; mais il lui
fut impossible de s'élever au-dessus de la classe des chanteurs ordinaires. Trompé dans ses calculs, il quitta l'Italie et se dirigea vers la France. Son intention était de se rendre à Paris ; mais il apprit que la place de maître de musique de l'église Sainte Radegonde, à Poitiers, était vacante; il alla la solliciter et l'obtint. 11 fût mort, sans doute, dans l'exercice de ces paisibles fonctions qui offraient aux artistes une existence tranquille et assurée, sinon brillante, quand les événements de la révolution française vinrent bouleverser sa position. Les églises de Poitiers furent fermées, comme celles des autres villes de France. Thollé, forcé de recommencer sa carrière, prit la route de Paris où il espérait trouver encore l'emploi de ses talents. L'enseignement seul pouvait lui fournir les ressources qui lui manquaient. Il s'annonça comme professeur de composition, de chant, et de clavecin au besoin , car il avait étudié cet instrument au conservatoire de Naples. En 1802, il fit représenter au théâtre des Jeunes Artistes un opéra en deux actes intitulé Maki ; mais cet essai ne fut probablement pas heureux , car il s'abstint de nouvelles tentatives pour fonder sa réputation de compositeur dramatique. II se borna à publier quelques recueils de morceaux de chant, et mourut à Paris, en 1823, sans être parvenu à réaliser les rêves de sa jeunesse.
Un autre musicien liégeois, du nom de Chartrain, se trouvait à Paris en même temps que Grétry, et avant l'arrivée de Thollé. Il était violon de l'Opéra. M. Doismont, avocat au parlement, lui fit un mauvais poëme intitulé le Lord supposé } dont il composa la musique et qui fut représenté à la Comédie-
Italienne an mois de février 1776. Chartrain écrivit aussi la partition ft Aidant v} grand opéra en trois actes; mais il ne parvint point à le faire jouer, à cause du peu de confiance que son premier ouvrage avait inspiré au directeur de l'Académie royale de musique. Il se résigna à ne traiter dorénavant que le style instrumental, et publia des concertos de violon , ainsi que des quatuor qui furent assez estimés des amateurs.
Voici venir encore un artiste de la chapelle des archiducs que nous n'avons pas mentionné à l'époque où l'ordre chronologique eût fait rencontrer son nom sous notre plume , afin de ne pas interrompre le tableau de la carrière accidentée et pittoresque de Grétry. Jean-Englebert Pauwels est né à Bruxelles au mois de novembre 1781. Il était fils de Jean Pauwels, directeur de la chapelle royale. Dans sa première enfance il perdit son père. Lorsqu'il fut en âge d'apprendre la musique, sa mère adressa au prince Charles une requête tendant à lui faire obtenir une place d'enfant de chœur. Cette pièce existe aux archives du royaume. Son éducation se fit sous la direction des artistes distingués qui présidaient à la musique des archiducs. Van Malder lui apprit le violon, et Witzthumb lui enseigna la composition. Il fût devenu, à son tour, un des plus fermes soutiens de l'institution qui avait déjà donné tant d'artistes distingués à la Belgique, s'il n'eût été interrompu dans ses études par les changements politiques survenus à l'époque où ses études étaient à peine achevées. Les grandes commotions qui viennent changer la face de la société ne sont favorables 2. 15
ni aux arts, ni aux artistes : nous sommes obligé de répéter ici ce que nous avons dit en parlant d'autres musiciens de la même époque. La révolution brabançonne, en fermant la chapelle des archiducs, dispersa les chanteurs et les instrumentistes que de longues traditions avaient formés. Pauwels partit pour Paris, refuge ordinaire des artistes qui ne trouvaient pas à s'employer ailleurs. Doué d'un caractère facile et liant , il fut bien accueilli des hommes que leur célébrité rend parfois peu accessibles aux jeunes gens. Il se fit présenter en particulier à Lesueur ainsi qu'à Viotti, et s'aida de leurs conseils pour le développement de son talent. Un spectacle d'opéra italien s'organisa au théâtre de la foire Saint-Laurent. Viotti, qui avait été chargé d'en former et d'en diriger l'orchestre, engagea Pauwels au nombre de ses violons. Voilà donc notre jeune Bruxellois en possession d'un emploi, et ayant oublié la chapelle des archiducs. Peut-être fût-il resté à Paris et y eûtil pris une position considérable, sans un de ces petits événements que les annalistes des arts prennent rarement la peine de rapporter et qui exercent beaucoup d'influence sur la suite d'une carrière.
On a le cœur tendre à vingt-cinq ans ; on se laisse aisément subjuguer par le pouvoir de deux beaux yeux. Parmi les cantatrices de l'Opéra italien que Pauwels accompagnait chaque soir, se trouvait une jeune seconda donna, fort jolie et dont il devint sérieusement épris. De son côté, la charmante actrice, qui brillait plus par les charmes de sa personne que par ceux de sa voix, ne fut pas insensible à l'amour du violoniste flamand. Elle crut avoir à se plaindre
de son directeur, qui avait le tort de ne pas apprécier son mérite et de ne pas lui donner les rôles du premier emploi. Dans un moment d'indignation, elle accepta l'offre qui lui fut faite de s'engager au théâtre de Strasbourg. Elle voulut que Pauwels la suivît, et comme on ne refuse rien à la femme qu'on aime, notre artiste quitta Paris sans donner sa démission de l'emploi qu'il occupait, sans même oser faire ses adieux à Viotti, tant il était honteux de sa démarche. Si l'obscure cantatrice de l'Opéra italien de la foire Saint-Laurent allait chanter les rôles de prima donna au théâtre de Strasbourg, l'un des violons choisis par Viotti pour composer, sous ses ordres, une phalange choisie, était bien digne de remplir les fonctions de chef d'orchestre d'un spectacle de province. Par la protection de la belle personne à laquelle il avait accidentellement associé sa fortune, cette place lui fut donnée à Strasbourg. La protection d'une jolie femme est chose qui pèse à un homme d'honneur. Pauwels comprit ce que sa position avait d'équivoque et se rendit aux sollicitations de sa famille qui le pressait de revenir à Bruxelles. L'histoire ne nous apprend pas si les adieux furent touchants; elle n'a fait que consigner le fait de la séparation.
Pauwels avait de l'ambition ; il ne voulait pas que celui qui avait vécu dans l'intimité des célébrités musicales de Paris, végétât à Bruxelles parmi les donneurs de leçons à six livres les douze cachets, ce qui était, de son temps, le prix consacré par l'usage. Il résolut de débuter hardiment, et se fit engager pour jouer au Concert noble un concerto de violon, voulant
enlever sa réputation à la pointe de l'archet. Les circonstances lui étaient propices. Il revenait de l'étranger, il avait fait parler de lui à Paris ; son aventure avec la cantatrice italienne achevait de piquer la curiosité. Pauwels avait entendu souvent Viotti ; il s'était approprié quelques-unes des qualités de cet excellent arliste. Jamais rien d'aussi pur, d'aussi élégant, d'aussi parfait que son exécution, n'avait frappé les oreilles des amateurs de la capitale du Brabant. On ne voulut point laisser échapper l'occasion de fixer à Bruxelles un tel artiste. La place de premier violon du théâtre fut proposée à Pauwels; c'était ce qu'on avait de mieux à lui offrir pour le moment. Il accepta; mais peu de temps après, Witzthumb s'étant retiré, il devint le chef de ce même orchestre. Witzthumb, devenu vieux, n'avait pas conservé au spectacle lyrique de Bruxelles la supériorité que ses soins lui avaient fait acquérir jadis, surtout dans la partie instrumentale. Plus jeune, mieux initié aux modifications qu'avait subies le goût musical, ayant pris, pendant son séjour à Paris, la connaissance exacte du style de chacun des compositeurs dont les ouvrages formaient le nouveau répertoire des théâtres lyriques, Pauwels fit toute une révolution dans le système d'exécution suivi avant lui. Les derniers opéras de Grétry, ceux de Méhul et des représentants de la nouvelle école, furent montés sous sa direction et causèrent une vive sensation.
Pauwels et Godecharle s'associèrent pour fonder un concert qui devait l'emporter sur toutes les institutions du même genre qu'on avait successivement créées à Bruxelles. Nos vieux amateurs ont gardé le
souvenir des jouissances qu'ils goûtèrent dans ces séances où la musique instrumentale fut exécutée avec un ensemble jadis inconnu. Pauwels obtint un suffrage qui ajouta à la bonne opinion qu'avaient de lui ses compatriotes. Rode, le célèbre violoniste, vint se faire entendre à Bruxelles, il eut besoin d'un partenaire "pour le seconder dans l'exécution d'une symphonie concertante. Il s'adressa tout naturellement à Pauwels, mais non pas sans avoir quelque appréhension sur l'effet de son morceau. Le succès fut complet; Pauwels se surpassa; la bienveillance de son auditoire aidant, il obtint presque autant d'applaudissements que Rode.
Pauwels avait publié des morceaux de musique de chambre , vocale et instrumentale ; il avait fait entendre à ses concerts des symphonies; mais la réputation qu'il s'était acquise par ces compositions sérieuses ne lui suffisait pas ; il voulait affronter l'épreuve de la scène, et recueillir les bravos d'un public de théâtre, si flatteurs pour tout artiste, compositeur ou chanteur. Il débuta par l'opéra de la Maisonnette dans les bois, puis il donna ensuite l'Auteur malgré lui et Léontine et Fonrose , son meilleur ouvrage. Pauwels était dans toute la force de l'âge; mais il commençait à ressentir les symptômes d'une maladie de langueur qui devait avoir un dénoûment funeste. Le soir de la première représentation de Léontine et Fonrose, il fut rappelé et couronné sur le théâtre. Les émotions que lui causa cette ovation empirèrent son mal à ce point qu'il se coucha le lendemain pour ne plus se relever. Il mourut au mois de juin 1804.
Le prince Charles de Ligne, fils aîné du personnage illustre en qui se résume d'une manière si éclatante l'esprit du xvme siècle, reçut air château de Belœil une éducation de gentilhomme et d'artiste. Il aimait particulièrement la musique et la cultivait avec une grande distinction. Chanteur, claveciniste et compositeur, il écrivait des morceaux auxquels on pouvait applaudir sans flatterie. Il venait de publier à Vienne trois recueils d'airs français variés pour le clavecin , lorsqu'il partit comme volontaire pour accompagner les Prussiens dans leur expédition en Champagne. La Belgique aurait compté peut-être un grand musicien de plus, si ce prince n'eût pas été tué, les armes à la main, le 14 septembre 1792.
De tout temps les bons chanteurs ont été rares en Belgique, et il n'est pas probable qu'ils s'y rencontrent jamais en grand nombre, puisque c'est une affaire non d'enseignement et d'école, mais d'atmosphère. Pour faire des chanteurs remarquables , il faut des voix ; or il est bien démontré que noire climat humide et variable n'en produit pas. Nous ne devons donc point passer sous silence les artistes qui se sont fait quelque réputation dans une branche de l'art où nous comptons si peu de véritables sommités. Henri Mees , né à Bruxelles en 1757, avait une assez belle voix de basse. Il était bon musicien, intelligent, bien tourné; on lui conseilla de débuter au théâtre. Il fut engagé dès la première audition et se fit bien venir du public. Les vicissitudes des directions du spectacle de Bruxelles, dont il a été parlé plus haut, l'obligèrent à quitter sa ville natale pour aller chercher fortune au dehors. Il partit pour Hambourg et y établit un opéra
français, formé en grande partie de la troupe à laquelle il avait appartenu. Soit que l'opéra-comique français fût un spectacle trop peu musical pour les Allemands, accoutumés à des œuvres plus fortes sous le rapport de l'harmonie et sous celui de l'instrumentation , soit que les éléments dont il avait formé son personnel fussent insuffisants, Mees ne réussit pas dans son entreprise. En quittant Hambourg , il alla en Russie. Boieldieu, le spirituel compositeur auquel on doit tant d'opéras charmants, était fixé à Saint-Pétersbourg où il dirigeait la musique de l'empereur. Mees se présenta à lui, sans autre recommandation que son talent, et obtint, par sa protection, un emploi au théâtre de la cour. Il participa à la mise en scène de plusieurs des ouvrages que Boieldieu composa pendant son séjour en Russie. Après douze années de service, il obtint une pension de l'empereur et se retira à Varsovie où il se livra à l'enseignement du chant. II imprima à l'art musical une activité qu'il était loin d'avoir dans cette ville avant son arrivée. Des concerts d'amateurs furent organisés par lui. Lorqu'il mourut, les personnes les plus distinguées voulurent, en assistant à ses obsèques , rendre hommage à son caractère en même temps qu'à son talent.
Henri Mees avait épousé la fille de Witzthumb ; il en eut un fils qu'il destina, comme lui, à la carrière musicale, et qui fit ses études près de son aïeul. Witzthumb enseigna à son petit-fils les règles de la composition et lui apprit, dès son enfance, à diriger un orchestre. Joseph Mees suivit son père à Hambourg et présida, quoiqu'il n'eût que dix-
sept ans, à l'exécution instrumentale des opéras montés au théâtre qu'avait fondé celui-ci. Quand son père partit pour la Russie, il se sépara de lui pour voyager en Allemagne. Le duc de Brunswick le retint quelque temps auprès de lui comme cher" de l'orchestre de sa chapelle; mais il revint, après le rétablissement de la paix, à Bruxelles, où il créa une école de musique dont il fut à la fois le directeur et le professeur. En 1850, jugeant que l'attention publique allait se distraire des arts pour se porter tout entière sur les événements politiques, il se rendit en Russie où il pensait que les souvenirs laissés par son père lui feraient trouver une position avantageuse. On ignore si ses espérances se sont réalisées. Joseph Mees ne s'est pas fait connaître comme compositeur. Il a seulement publié des traités théoriques , ainsi qu'une édition des Essais de Grétry, auxquels il a ajouté des notes d'un fort médiocre intérêt, et différents opuscules sur la musique, qui ne donnent pas une idée très-favorable de son mérite d'écrivain.
Nous avons vu maint artiste sortir des maîtrises de nos cathédrales pour briller par des qualités dont une éducation sévère avait développé les premiers germes. En voici encore un que nous pouvons citer. Vanderhaegen, né à Anvers en 1755, était enfant de chœur de l'église Sainte-Marie de cette ville. Lorsqu'il eut terminé ses premières études, son oncle, hautbois de la musique du prince Charles de Lorraine, l'appela à Bruxelles pour lui faire enseigner les règles du style par Van Malder, musicien instruit qui avait déjà formé d'excellents élèves. Ses cours achevés, Vanderhaegen fit comme tant d'autres : il partit pour
Paris. Il lui suffit de se faire entendre pour être nommé première clarinette dans la musique des gardes-françaises, car aucun artiste français ne l'égalait en habileté sur cet instrument, qu'il avait appris, pour ainsi dire, sans autre guide qu'un heureux instinct. Le prince de Guémené, auquel il avait dédié plusieurs marches qui furent adoptées par tous les régiments de l'année française, le fit nommer au bout de peu de temps chef de ce corps de musique dans lequel il était entré comme simple exécutant. Vanderhaegen perdit nécessairement sa place quand les gardes-françaises furent licenciés; mais il ne demeura pas longtemps sans emploi. Une école fut fondée pour fournir aux quatorze armées de la république les nombreux musiciens dont elles avaient besoin. Il fut nommé professeur de cette école, première origine du conservatoire. Préférant une vie active à l'existence paisible que lui assuraient ses fonctions enseignantes, il entra dans la musique de la garde du directoire, puis ensuite dans celle des consuls. Nommé sous-chef de la musique de la garde impériale, il accompagna l'armée française dans toutes ses campagnes. Le rôle des artistes placés ainsi, parfois à la tête, et parfois à la suite des troupes, n'était pas toujours pacifique; non seulement ils soutenaient le moral des soldats dans les longues marches, et excitaient leur courage, au moment de l'action, par des airs belliqueux; mais encore on les voyait souvent déposer leurs instruments, saisir des armes et se mêler aux combattants. Vanderhaegen se distingua dans plusieurs circonstances par son intrépidité. L'empereur lui accorda la décoration de la Légion
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d'honneur pendant la campagne de Prusse. Insouciant par nature et par état, il n'avait pas songé à la fortune ; la gloire lui suffisait. La chute de l'empire le laissa sans fonctions et sans ressources. Il ne fut point compris dans la nouvelle organisation des musiques militaires. Ce ne furent pas assurément des motifs politiques qui le firent mettre à l'écart. Le gouvernement de la restauration n'avait pas de rancunes contre un pauvre diable de musicien. Acceptant les généraux des armées impériales, il n'en eût pas repoussé la petite clarinette. Vanderhaegen était vieux; ce fut le vrai motif de sa retraite. Telle fut aussi la cause des refus qu'il essuya, quand il offrit ses services aux entrepreneurs des différents spectacles lyriques. Heureusement il trouva à s'insinuer dans l'orchestre de la Comédie-Française. Loin d'être un obstacle, son âge dut le servir en cette occasion. L'orchestre de la Comédie-Française pouvait passer pour les invalides des musiciens de Paris ; on n'y voyait que des têtes blanches, ou tout au moins des fronts chauves. Vanderhaegen ne dépara point cette phalange caduque. Il joua pendant sept ans avec ponctualité la partie de clarinette des intermèdes qui remplissaient les entr'actes des chefs-d'œuvre de Racine et de Molière, et ne quitta son emploi que pour mourir.
Vanderhaegen était, dans sa sphère, un homme quasi universel. Il avait fait des méthodes de fiùte , de clarinette et de hautbois ; il avait écrit des marches et des pas redoublés, en commémoration de toutes les victoires de l'armée française : il avait composé une symphonie pour !a naissance du roi de Rome, des pots-pourris sur les thèmes des opéras en vogue de
son temps, et des concertos pour tous les instruments à vent.
Un compatriote de Vanderhaegen , exécutant comme lui, et qui , comme lui, avait dû sa première instruction pratique à l'un des artistes de la chapelle du prince Charles de Lorraine, vint à Paris vers la fin du siècle dernier , poussé par cette ambition qui engageait tant de musiciens belges à s'expatrier. Otlion Vandenbroeck était né à Ypres en 1759. F. Banneux, un des solistes les plus estimés de la chapelle du prince Charles, lui avait appris à jouer du cor et il était d'une certaine habileté sur cet instrument, lorsqu'il quitta son maître pour voyager. Après avoir visité la Hollande, il prit la route de Paris. Son premier soin, en arrivant dans cette capitale, fut de chercher à se faire entendre dans les concerts de la Loge Olympique qui étaient très-suivis des amateurs, et où se fondaient les réputations musicales de l'époque. Il eut le bonheur de réussir. Cependant ce n'était pas seulement comme instrumentiste qu'il espérait se faire remarquer. Il avait pour la composition un penchant décidé. Les artistes qui se sentaient attirés vers le théâtre ne rencontraient pas en France les obstacles qui ont arrêté, avant et depuis lors, l'essor de tant de jeunes intelligences. L'abolition de tous les privilèges avait donné naissance à un nombre considérable de spectacles, parmi lesquels il s'en trouvait plusieurs consacrés au genre lyrique. Les débouchés ne manquaient ni aux poètes ni aux musiciens. Le théâtre des Beaujolais ouvrit ses portes à Vandenbroeck qui débuta par un petit opéra intitulé la Ressemblance supposée. Nous ne répondrions pas
que le succès en ail élé très-grand : mais les chutes ne décourageaient personne et n'empêchaient pas qu'on ne revînt à la charge. Il fallait tant de pièces pour défrayer le répertoire de quarante ou cinquante spectacles en pleine activité , que les comédiens n'étaient nullement sévères sur le mérite des ouvrages qu'on leur présentait. Après la Ressemblance supposée, Vandenbroeck donna Colin et Colette, et le Codicille. Pour ne pas réserver au seul public des Beaujolais le privilège d'entendre sa musique , il fit représenter à ce théâtre la Fille ermite , puis à celui de la Cité, les Incas ou les Espagnols dans la Floride, et le Génie Assouf. Les poèmes d'opéra venant à lui manquer, il composa pour l'Ambigu la musique des mélodrames le Diable ou les Bohémiens et la Fontaine merveilleuse. Ces productions ne l'enrichirent pas, car il fut obligé d'accepter une place dans l'orchestre de l'Opéra italien d'abord, et ensuite dans celui du Grand Opéra , auquel il demeura attaché jusqu'à l'époque où il eut droit à une pension de retraite. Il avait publié de nombreuses compositions instrumentales, solo ou morceaux concertants pour différents instruments. Lors de l'établissement du conservatoire, il y fut nommé professeur de cor. C'est une chose digne de remarque, que plusieurs artistes belges coopérèrent à la formation de cette école qui est devenue l'une des gloires musicales de la France. Gossec et Grétry en furent les inspecteurs , pendant que Vanderhaegen et Vandenbroeck étaient chargés d'une partie de l'enseignement instrumental. Ainsi, toutes les fois quune école de musique a été fondée quelque part, il s'est trouvé des
artistes de notre nation qui ont aidé, dans une proportion plus ou moins large, à son développement, si même ils n'ont pas eu tout l'honneur du principe de sa création. Ce fait s'est providentiellement reproduit dans tous les temps , et nous pouvons presque dire dans tous les pays, au xixe siècle comme au xve , en France comme en Italie.