‹ Les musiciens célèbresChapitre 100 sur 153 · HENRI · texte numérisé non relu

HENRI

M. Reber a repris l'art au point où l’avait laissé Haydn. Musicien consciencieux, plus soigneux de bien faire que préoccupé de plaire à la foule, on ne l’a jamais vu transiger avec ses convictions pour obtenir une vogue banale. Sa popularité peut y perdre ; l’autorité du caractère et du talent ne peut qu’y gagner.

Comme la plupart des compositeurs qui se sont fait un nom, celuici n’était pas destiné par ses parents à suivre la carrière artistique. Né le 21 octobre 1807, à Mulhouse, il paraissait voué par son origine et la volonté paternelle à une profession industrielle. Ce fut dans ce sens qu’on dirigea son éducation ; mais un penchant inné pour la musique lui rendit bientôt insupportable l’existence que sa famille avait rêvée pour lui. Lejeune lleber apprit à jouer de la flûte et du piano ; non content de connaître ces instruments, il essaya de s’assimiler les principes de la composition en lisant divers traités ad hoc. Force lui fut toutefois de reconnaître au bout de peu de temps l’insuffisance de ces études purement théoriques. Il vint donc, à Paris eu 1828, et, dans le mois d’octobre de la môme année, il entra au Conservatoire où il s'appliqua à l'étude du contre-point et de la fugue sous la direction de Seuriot et de Jelensperger. Un an après, il suivit le cours de composition dramatique de Lesueur ; ses premiers essais furent des mélodies et des morceaux de musique instrumentale. Parmi les compositions pour voix

seule et piano, nous signalerons entre les plus charmantes celles intitulées : Le Jardin, la Rive inconnue, le Voile de la châtelaine, la Captive, Liai Luli, la Chanson du pays, où régnent une grâce et une poésie ravissantes. Dans sa fantaisie des Cloches, pour violon et piano, le compositeur, digne élève de Haydn, a su multiplier les combinaisons variécsdu rhythme,et,sans sortird’une tonalité unique, à ce qu’il nous a semblé en l’entendant, intéresser, captiver l’oreille, et fournir au violoniste les moyens de développer sa virtuosité sur son instrument. Quant à ses quatuors, trop rarement entendus en public, ils comptent dans le monde artistique de chaleureux admirateurs.

M. Reber s'essaya dans la musique dramatique, en écrivant la partition élégante du second acte du ballet intitulé le Diable amoureux , qui fut représenté à l'Opéra le 25 septembre 1840. Deux symphonies à grand orchestre exécutées au Conservatoire et l’ouverture intitulée Naïm, donnée aux concerts de la société de Sainte-Cécile, ajoutèrent encore à la réputation du maître austère qui s’attachait à ressaisir la chaîne interrompue d’une grande tradition. Il est à regretter qu’un musicien de cette valeur, pour arriver au théâtre, ait dû passer par les Fourches Caudines de la collaboration avec Scribe. La Nuit de Ncïd, opérac-omique en trois actes, représenté à l’Opéra-Comique le 9 février 1848, ne repose que sur une donnée fausse et puérile. Cependant les vrais amateurs ont, du premier coup, rendu justice â la partition de AI. lieber. L’ouverture est pleine d’animation et d’une riche facture. Le quatuor du premier acte est traité avec une verve scénique remarquable. 11 y a aussi une ballade terminée en canon qui a été très-goûtée. Le grand duo du troisième acte a une expression touchante ; la déclamation est vraie, et l’instrumentation intéressante. Malgré tant de qualités, les détracteurs reprochaient à cette musique de manquer d'entrain et de variété. L’auteur riposte par le Père Gaillard, opéra-comique en trois actes, joué le 7 septembre 1852, ouvrage dans lequel les esprits non prévenus purent admirer des trésors do verve, d’expression et d’originalité.

Une autre œuvre où se mêlent à doses égales le goût, la science et le sentiment, ce sont les Papillotes de M. Benoist, opéra-comique en un acte, représenté à l’Opéra-Comiquc le 28 décembre 1853. Tous les morceaux qui composent la partition ont du caractère, expriment avec vérité la situation des personnages. La mélodie est toujours distinguée; et l’harmonie d'un intérêt soutenu. La facture a les apparences de la simplicité, ce qui a fait accuser la manière du compositeur d’affectation et de parti pris. C’est, à notre avis, une erreur. Les ac-

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compagnements font foi d’une dépense considérable de connaissances symphoniques et d’arrangements ingénieux. Grétry et Haydn semblent revivre dans le style dramatique de M. Ilebcr, et il doit suffire à la gloire d’un artiste contemporain d’évoquer de telles ombres. La romance de M. Benoist, les couplets d’André : Suzanne n'est plus un enfant ; le dialogue entre la voix de Suzanne et le violon de M. Benoist ; le duo du partage du mobilier maternel et un dernier duo d’amour sont tous des morceaux excellents. Le compositeur a traité l’orchestration avec une grande sobriété sans y employer les cuivres.

Le catalogue des compositions dramatiques de M. lteber s’achève par les Dames capitaines , opéra-comique en trois actes sur des paroles de M. Mélesville, joué à l’Opôra-Comique le 3 juin 1857. L’action se passe au temps de la Fronde, et la duchesse de Chûtillon en est l'héroïne. Desservi par un livret qui n’est guère qu’un tissu d’invraisemblances, le musicien a vainement déployé beaucoup de goût, de savoir et d'habileté dans sa partition. On a remarqué l’ouverture militaire, le refrain de Bischoff : Vive le vin du Rhin I le finale bien rhythmé du premier acte ; dans le second, le joli duo de Guitaut et de la duchesse, tes couplets de Gaston avec accompagnement de harpe, et, dans le troisième acte, un duettino.

L’auteur de la Nuit de Noël et des Papillotes de M. Benoist est membre de l’Académie des beaux-arts depuis 1853, et décoré de la Légion d'honneur depuis 1854. Ses précieuses connaissances musicales l’appelaient naturellement à occuper une chaire au Conservatoire. Dés 1851, il avait été chargé d’une des classes d'harmonie de cet établissement. En 1862, il a été nommé professeur de composition en remplacement d'Halévy. Espérons que M. Reber ne bornera pas désormais ses soins à faire des élèves, et qu'il n’est pas irrévocablement perdu pour la musique symphonique et pour la musique dramatique.

RICCI

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