GRISAR
(ALRERT)
Des mélodies gracieuses et spirituelles, une orchestration qui abonde en détails piquants, recommandent à l'attention du public et des connaisseurs les partitions de M. Albert Grisar.
Ce musicien, né à Anvers, la métropole du commerce belge, le 26 décembre 1808, n’apprit d’abord la musique que comme l’apprennent beaucoup de jeunes gens, dont cet art doit faire le délassement et non la profession. Ses parents auraient voulu en faire un négociant et dans ce but, après lui avoir donné la première teinture des affaires commerciales, ils l’envoyèrent achever son apprentissage à Liverpool. Mais le futur compositeur ne s'y tjnt pas longtemps, et, poussé par la conscience de sa vocation artistique,- il abandonna son comptoir pour venir prendre à Paris des leçons d’harmonie sous la direction de Reicha. Ceci se passait au mois de juillet 1830, quelques jours avant le bouleversement politique qui changea encore une fois les destinées de
l’Europe. La Belgique n’avant pas tardé à subir, elle aussi, le contrecoup de notre révolution, Grisar fut rappelé dans sa patrie par les circonstances du moment, et il dut continuer ses études au milieu des préoccupations causées par le siège d’Anvers, que les Hollandais persistaient à défendre. La romance de la Folle commença sa réputation ; elle ne manquait, en effet, ni d’expression ni môme de passion. Ce fut un succès délirant, et bien des personnes en ont retenu au moins le commencement :
Tra la la la, tra la la la Quel est donc cet air ?
Ah! oui, je me souviens,
E’orcheslre harmonieux,
Etc.
Lejeune musicien donna ensuite à Bruxelles, au printemps de 1 833, le Mariage impossible , opéra-comique qui, bien que médiccre, attira à l’auteur la sympathie du public et les encouragements de l’État. Une somme de douze cents francs, accordée à M. Grisar par le gouvernement belge, l’aida à continuer ses études, et, à son retour à Paris, il fit paraître un recueil de romances parmi lesquelles on a surtout remarqué : Adieu , beau rivage de France. Le premier ouvrage dramatique qu’il risqua sur notre scène fut Sarah la Folle , opéra-comique en deux actes, représenté le 2C avril 183G. M"° Jenny Colon a débuté dans cette pièce. Il fallait s’attendre à rencontrer une certaine inexpérience sous la plume d’un homme dont l’éducation musicale avait été tardive et incomplète. On peut faire la môme remarque à propos de VAn mil (un acte) qui fut joué au mois de juin 1837.
Un progrès sensible s’accuse dans l 'Eau merveilleuse , opéra bouffe en deux actes, représenté sur le théâtre de la Renaissance, le 30 janvier 1839. Plusieurs morceaux de celte agréable partition ont eu un très-grand succès, notamment le duo : Ah! quel martyre!
Le IG novembre de la môme année, l’Opéra-Comique donna les Travestissements , ouvrage qui fut jugé faible. Grisar comprit alors que ses essais étaient prématurés, et, pour se donner ce qui lui manquait, il alla à Naples en 1840, et resta durant plusieurs années éloigné de la France, travaillant sous la direction de Mercadante, et se livrant à de sérieuses études de contre-point. Il rapporta de son séjour en Italie Gilles ravisseur , charmante fantaisie en un acte qui a été représentée à l'Opéra-Comique le 21 février 1848. Les personnages delà pièce sont ceux qu’affectionnait l’ancienne comédie italiem.e : ce sont
GRISAR. Ski
Léandre, Gilles, Cussandre, Crispin, Colombine. Ces marionnettes de la commedia dell' arte plaisent à l'aide de la musique fine et gracieuse de M. Grisar. Après l’ouverture qui est une fort jolie pièce instrumentale, on distingue le trio : Vuici l'heure où ma belle , le duo bouffe entre Gilles et Crispin : Pour celte affaire , les couplets de Colombine : Le gros Alondor , et l'air bouffe de Gilles : Jo’i Gilles, joli Jean. Cet ouvrage est resté longtemps au répertoire comme lever de rideau.
Deux ans après (12 janvier 1850), le compositeur fit jouer les Porcherons, opéra-comique en trois actes, qui est un de ses meilleurs ouvrages. Le sujet de la pièce est emprunté à ces mœurs du temps de Louis XV, où les imbroglios galants étaient si à la mode. Le livret est assez amusant, quoique l’invraisemblance n'y manque pas. Quant à la partition, M. Grisar y a répandu à pleines mains sa mélodie la plus gracieuse, son harmonie la plus variée, son instrumentation la plus spirituelle. Entre autres morceaux, le public a beaucoup goûté, au premier acte, la romance chantée par madame de Brvane : Pendant ta nuit obscure ; le trio A cheval, et le thème délicieux de la scène d'évanouissement ; au second acte, la romance de la lettre : L'amant qui vous implore, qui est devenue célèbre ; au troisième acte, le trio bouffe final.
A celle production d’une valeur sérieuse, succéda, en 1851, une farce en un acte : Bonsoir, monsieur Pantalon, écrite d'un style gai et facile ; les paroles sont de MM. Lockroy et de Morvan. C’est une bouffonnerie fort amusante, et la musique de M. Grisar a été parfaitement appropriée aux péripéties grotesques de l'action. Le quatuor : Bonsoir, monsieur Pantalon, est très-bien traité.
M. Grisar montra son talent sous une face nouvelle dans le Carillonneur de Bruges, opéra-comique en trois actes, dont M. de Saint- Georges écrivit le poème; il fut représenté à l’Opéra-Comique, le 20 février 1852. On n’a pas assez loué l’aisance avec laquelle l’auteur de Gilles ravisseur a su passer du genre bouffe, qui semblait son élément naturel, à une expression dramatique soutenue, forte, énergique, telle que la comportaient les situations d’un sombre mélodrame. L’air du carillonneur : Sonnez, mes cloches gentilles, est un des meilleurs airs de basse du répertoire.
Avec le Chien du jardinier, nous retrouvons lé compositeur dans la voie qui l’avait conduit à ses premiers succès. Ce marivaudage musical où il est passé maître n’est nulle part plus agréable que dans la partition de ce petit opéra-comique, représenté le 16 janvier 1855.
Après une ouverture vive et sémillante, où un emploi sobre des instruments à percussion amène des effets très- heureux, quoi de plus frais, de plus naturel que le trio d’introduction : Le coq a chanté trois fois, le duo du petit pied , la-clianson du chien du jardinier, les couplets de Justin et le duo de la querelle des deux cousines. Tout cela est une mélodie perpétuelle et charmante.
Une longue maladie obligea ensuite M. Albert Grisar à suspendre ses travaux dramatiques. Après s’être tenu éloigné du théâtre pendant plusieurs années, il y est revenu le 17 février 1862, date de la représentation à l'Opéra-Comique du Joaillier de Saint-James (trois actes). A vrai dire, cette production n’était pas précisément nouvelle, puisque musicien et librettiste s’étaient bornés en grande partie à remanier la partition et les paroles d’un des plus anciens opéras de Grisar, Lady Melvil, joué au théâtre de la Renaissance le 15 novembre 1838.
La dernière production de M. Grisar est la Chatte merveilleuse , opéra-comique en trois actes, représenté le 18 mars 18G2, au théâtre Lyrique et qui a obtenu un grand succès. La vogue de cet ouvrage est bien moins due, il faut le reconnaître, au mérite de la pièce qui n’est qu’un amalgame d’un conte de Perrault et d’une fable de La Fontaine, qu’aux morceaux agréables dont le compositeur a semé sa partition. Le chœur: Travaille, moissonneur, travaille, est surtout d'un bon effet. Mais la ronde â deux voix accompagnée par le chœur, a fait, avec la grâce de M" Gabel, la fortune de la Chatte merveilleuse. Cependant, malgré l’enthousiasme du parterre, cet opéra n’a pas été repris.
Dans cette énumération rapide des œuvres de M. Albert Grisar, nous avons oublié de mentionner une ouverture qu’il écrivit en 1840, à l'occasion des fêtes célébrées à Anvers, pour l’inauguration de la statue de Rubens.
Gilles ravisseur, les Porcherons et le Chien du jardinier, sont des opéras-comiques où régnent l'esprit, l’invention et l’habileté. Ce sont les meilleurs titres de M. Grisar à une renommée durable au théâtre.