OTTO
Nous dirons peu de chose de Nicolaï. Le passer sous silence, ce serait traiter un peu cavalièrement ceux de nos contemporains qui l'ont applaudi; s’étendre sur ses ouvrages, ce serait risquer d’accorder trop d'importance à des productions surfaites. Essayons d’atteindre à ce milieu, entre la complaisance que nous ne saurions avoir, et le dédain dont nous ne voulons pas qu’on nous accuse.
Otto Nicolaï, né à Kœnigsberg en 1809, fit de bonnes études sous la direction de Bernard Klein. En 1834, il se rendit en Italie et séjourna quelque temps à Rome, où il étudia les vieux maîtres et notamment Palestrina. En 1839, il est à Vienne, chargé de l’emploi de chef d'orchestre àl’Opéra de la Cour. De là, il va à Trieste, où il donne son Enrico Sccondo. L’année suivante, il fait jouer à Turin II Temp/ario, ouvrage qui fut ensuite représenté sur la plupart des scènes de l'Italie. A cet opéra succédèrent, en 1841 , Odoardo e Gildippa et II Proscritto, ce dernier donné à la Scala de Milan. En 1842, Nicolaï revint à Vienne et reprit le bâton de mesure au théâtre de la Cour. Six ans après (1848), il fut appelé à exercer les mêmes fonctions au théâtre de Berlin. Ce fut là que l’artiste fit entendre sa meilleure partition : Les Joijeuses Commères de Windsor (Die Tùstiyen Weibervon Windsor). Le succès fut immense ; mais le malheureux compositeur put à peine en jouir, car il mourut quelques jours après la première représentation, le 11 mai 1849, à l’âge de quarante ans. Virtuose habile sur le piano, Nicolaï a écrit, pour cet instrument, plusieurs compositions qui sont assez estimées.
Les Joyeuses Commères de Windsor sont le seul ouvrage qu’en France on connaisse de lui. Adapté à notre scène par M. Jules Barbier, cet opéra a été représenté au théâtre Lyrique le 23 mai 1 866. Du sujet, nous n’avons rien à dire : c’est celui que Shakespeare a traité dans son amusante comédie : The merry Wives of Windsor.
Il est inutile de rappeler aux lecteurs du poète anglais, c'est-à-dire, à tout le monde, comment le libertin Falstaff expie sa bouffonne jac -
tance et scs galanteries surannées. Le dénoûment qui le montre déguisé en cerf dans le parc de Windsor, où, à la place de la double bonne fortune qu’il espérait, il n’essuie que des sarcasmes, ce dénoûment, disons-nous, est des mieux imaginés, et Beaumarchais s’en est peut-être inspiré à la fin de son Mariage de Figaro. Quant à la partition, elle n’a point justifié, aux yeux du public français, l’enthousiasme germanique. A part quelques dessins de violon assez élégants, l’ouverture est fort médiocre. On remarque, dans le premier acte, un duo d’une certaine gaieté entre les deux commères, et un duo entre le ténor et le juge de paix. Le troisième acte est le meilleur : il s’y rencontre deux morceaux bien traités. L’un, est le Fuie britannia , repris par le chœur dans le finale ; l’autre est le trio, d’une harmonie distinguée, chanté dans la forêt. Lorsqu'on exécuta l’ouverture des Joyeuses Commères de Windsor , aux concerts populaires de musique classique, les admirateurs de Mendelssohn, de Schumann et de Wagner, lui firent un accueil enthousiaste, d’abord en l’honneur du nom allemand, en second lieu, en faveur de son obscurité en France, en troisième lieu, parce qu’ils s’imaginèrent qu’Otto Nicolaï était un des pionniers de cet art nouveau qui défraye la conversation du dilettantisme parisien. Or, rien n’est plus éloigné de la nouvelle école allemande que le style de Nicolaï. On fut bien détrompé, à la représentation de l’opéra, lorsqu’on fut obligé de reconnaître que c’était presque de la petite musique. Somme toute, il n’y avait pas urgence à transporter sur notre scène un pareil ouvrage, et on pouvait, sans inconvénient, le laisser aux Allemands. Un critique fort sensé, M. Gustave Bertrand, en a jugé de même; nous nous rallions tout à fait à son avis formulé dans les termes suivants : « Les chefs-d’œuvre seuls ont droit au bénéfice de ce libre échange de l’admiration internationale; le génie seul a droit de voyager et de se survivre. Quant au talent, il doit se contenter de réussir (et la plupart du temps, il réussit mieux que le génie même) dans le pays et dans la génération où il s’est produit. Il en est des œuvres d’art comme des bons vins : il n’y a que les grands crus qui méritent les honneurs de l’exportation. »
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