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GEORGES

NÉ EN t SI 1

C'est au milieu d'une civilisation avancée, après l’audition d’une foule dechefs-d’œuvre, lorsque lamusiquerommence à se faire vieille, comme me le disait le regrettable Halévy, c’est à une époque où la synthèse peut être faite avec utilité et peut donner naissance à des idées générales,c’est maintenant, en un mot, que la place de l’historien est marquée, que son rôle est nécessaire, pour nous montrer tout le chemin parcouru depuis la naissance des arts et pour uous intéresser aux efforts, aux luttes et aux découvertes des pionniers qui ont frayé la route. Cette tâche de l’historien et du philosophe, M. Georges Kastner l’a remplie avec autant de zèle que d’érudition. Mais il avait en lui de quoi faire plus encore. Musicien excellent et compositeur, homme doué d’un cœur ardent et dévoué, il a pu détourner ses regards du passé et interroger l’horizon, faire servir l’expérience des siècles aux progrès de l'avenir. N'est-ce pas le but de la vraie science en même temps que la marque d’un esprit élevé et généreux?

Le docteur Jean-Georges Kastner naquit à Strasbourg, Ie9 mars 181 1 . Il commença l’étude du piano dès l'âge de six ans et se rendit en peu de temps assez habile pour pouvoir toucher de l’orgue les jours de fête à l'église d'un village voisin de sa ville natale. Tout en suivant les cours d’humanités au gymnase, il étudiait le solfège, se perfectionnait dans la connaissance du piano, s’essayait même déjà à la composition, et acquérait la pratique des divers instruments de l’orchestre. En 1826, il s’adonna plus particulièrement à l’étude de l’harmonie, et, à partir de cette époque, il consacra à la musique une grande partie de sa vie. En 1827, l’éducation classique de M. Kastner était terminée. Deux ans après (1829), le théâtre de Strasbourg représenta la Prise de Missolonghi, drame en vers, pour lequel le jeune artiste avait écrit une ouverture, des chœurs, des marches et des entr’actes. Quelques mois après, la Faculté le reçut bachelier ès lettres. Le maître de chapelle Maurer, qui lui avait déjà donné des leçons d'instrumentation, compléta ses connaissances au point de vue de la composition

pratique, et, en 1830, Bdhner lui enseigna le contre-point double et la fugue. Bien que l'artiste fût alors préoccupé d’études étrangères à la musique et qui tiennent peut-être au désir qu’avaient ses parents de le voir embrasser l’état ecclésiastique, il n’en trouvait pas moins le temps de composer plusieurs morceaux, tels que des sérénades en l’honneur des professeurs de l’Académie.

De 1832 à 1835, M. Kastner écrivit trois grands opéras allemands : Gustave Wasa , la Heine des Sarmates, la Mort d Oscar , et un opéracomique, le Sarrasin. Ces ou\rages avaient été bien accueillis du public strasbourgeois, mais le compositeur se sentait animé d’une ambition plus haute que celle des succès de clocher. Paris était le seul lieu où son talent pût se déployer ù l’aise ; il s’v rendit au mois de septembre 1835.

Ce fut comme théoricien qu’il se fit d’abord connaître en publiant son Traité général d'instrumentation. Ce livre obtint l’approbation de l’Institut et fut adopté pour l’enseignement du Conservatoire. La môme faveur s’attacha à la seconde partie du travail de M. Kastner, intitulée: Traité de l instrumentation considérée sous les rapports poétiques et philosophiques. D’autres publications didactiques se succédèrent à peu d’intervalle, et toutes jouirent d’une estime méritée. Nous citerons une Grammaire musicale, une Théorie abrégée du contre- point et de la fugue , une Méthode élémentaire d harmonie, un Traité de la composition vocale et instrumentale, divers travaux relatifs aux saxophones, des Tableaux analytiques des principes élémentaires de la musique, des Tableaux atialyliques de l'harmonie , etc.

Lorsque le savant musicien, après avoir rendu tant de services à l’enseignement, voulut aborder la scène, il eut à lutter contre mille obstacles. Ce n'est pas impunément en effet qu’on passe de la critique et de la littérature musicales à la composition lyrique. On se trouve alors avoir pour adversaires tous les hommes dont la veille on s’était constitué le juge. Bien que son opéra de Béatrice (1839) eût réussi en Allemagne, M. Kastner eut beaucoup de peine à faire jouer, à 10péra-Comique, deux actes sous ce titre : La Maschera. L’ouvrage parut enfin, le !7 juin 1841. On en admira la facture, les idées mélodiques et le sentiment dramatique. Le Dernier roi de Juda, grand opéra biblique français en quatre actes, n’a été donné sur aucun théâtre, mais il a été exécuté aux applaudissements d’un auditoire d’élite, dans la salle du Conservatoire, le 1er décembre 1841. M. Georges Kastner a encore écrit divers morceaux de musique vocale, des scènes dramatiques, comme Sardanapalc , la Veuve du marin , le Nègre , le

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Proscrit; Stéphen ou la Harpe d'Eole , grand monologue avec chœurs ; sans compter beaucoup de romances, de mélodies et de nocturnes. La musique instrumentale lui doit des symphomics, des marches, des ouvertures, etc.

Les travaux les plus intéressants de M. Georges Kastner sont relatifs à l’histoire de la musique. Versé dans la connaissance des langues classiques, possédant en outre les principaux idiomes modernes, il était mieux que personne en état d’entreprendre des études qui demandent comme condition préalable le savoir exercé du philologue. Des ouvrages d’un genre aussi spécial trouvent peu de lecteurs, et l’auteur qui les publie avec des frais considérables ne doit pas s’attendre à rentrer dans ses déboursés. Cette menace suspendue sur la tête du laborieux érudit ne l’a point ébranlé : il a cru ne pouvoir mieux user de sa fortune qu’en la faisant contribuer à l’avancement de la science musicale. En écrivant son Manuel général de musique militaire à l'usage des armées françaises (Paris, 1848), M. Kastner ne s’est pas contenté de faire un livre utile aux musiciens de régiments ; son ouvrage est encore et surtout un historique très-curieux de ce qu’a été la musique guerrière chez les diverses nations du monde, depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’époque actuelle. Quand il arrive à ces dernières années, l’auteur, zélé pour le perfectionnement des instruments, consacre aux inventions deM. Sax de nombreuses pages qui ne sont pas les moins intéressantes de ce Manuel. Enfin, pour parler aux yeux en même temps qu’à l’esprit, M. Kastner fait suivre son texte de planches où le lecteur apprend mieux que par des explications écrites ce qu’étaient le salpinx des Grecs, le lituus des Romains, la cithare des Hébreux, etc.

Les annales des différents peuples, soigneusement consultées, ont fourni les matériaux de ce vaste monument, possible seulement au dix-neuvième siècle, dans ce temps si avide de connaissances historiques. Le même désir d’arracher à l’oubli un passé précieux inspira ensuite à l’auteur ses recherches sur les Danses des morts (18.”2). M. Paul Lacroix est ici dépassé de toute la distance qui sépare un bibliophile fantaisiste et frivole d’un érudit sérieux. L’écrivain traite en passant une foule de questions que le sujet appelait naturellement sous sa plume et qui se rattachent à la théologie, à la littérature, à l’esthétique et aux conceptions sociales du moyen âge; il reproduit la figure des instruments usités dans les rondes des Morts; enfin, car il n’oublie jamais qu’il est artiste, il conclut son travail paf un essai de danse macabre dont la musique, composée sur des pa-

rôles de M. Édouard Thierry, offre un curieux caractère d’archaïsme.

Le recueil intitulé Les Chants de la vie, publié en 1854, se recommande, quant à la partie littéraire, par de savantes recherches sur l’élaboration du chant choral pour voix d’hommes. On y trouve tout ce qui concerne la naissance et le développement des sociétés de musique en Allemagne, et qui, en s’éloignant de leur berceau et en se recrutant parmi les ouvriers, sont devenues les Orphéons.

Toutefois il est inexact d'attribuer ce mouvement à la réforme luthérienne; c’est le contraire qui est vrai. En musique, comme en peinture, en architecture, comme dans tous les arts et les belles-lettres même, le protestantisme a été d’une stérilité relative évidente. Pour rester dans le domaine musical, peut-on un seul instant avoir la pensée d’opposer quelques maigres chorals, quelques oratorios aux innombrables chefed’œuvre des écoles Romaine, Napolitaine, Vénitienne, à la masse colossale des compositions flamandes et même à l'ensemble des œuvres musicales de l'Allemagne catholique? La partie musicale du livre de M. Kastner se compose de vingt-huit chœurs sur des paroles de Béranger, Théophile Gautier, Victor Hugo, Léon Malherbe, etc. Ils se distinguent par une mélodie franche, une harmonie irréprochable et une grande variété de rhythmes.

Une idée que M. Kastner seul pouvait avoir, parce que seul il pouvait la mener à bonne fin, ç’a été de rechercher quels furent les chants militaires de la France depuis le fameux bardit : Pharamond, Pharamond, nous avons combattu avec l'épée , jusqu'à l’hvmne héroïque de Rouget de Lisle. Tel est l’objet du livre publié en 1855, sous ce titre : Les chants de C armée française. C'est un recueil fort bien fait et très-varié. Tout ce que les manuscrits français renferment d'intéressant s’y trouve. Nous ne saurions donner une idée des richesses accumulées par la patiente érudition du savant musicien. La Chanson de Roland , la grande épopée lyrico-guerrière de l’époque carlovingienne, n’y fait naturellement pas défaut.

Li quens ftolana, par peine et par ahans, Par grant dulor, sunei son olifan.

Parmi la bûche en sait fors II clercs sancs, De sun cervel li temple en est rumpant.

Del corn qu’il tient Foie en est mult grant ; Karles l'entend ki est as pors passant : Naismes li duc l’oid, si l’escultent li Franc. Ce dist li reis : Jo 01 le corn Roland...

Le comte Roland, arec peine, fatigue et grande douleur, sonne son olifant. Le sang clair lui en sort de la bouche, et la tempe de son cerveau en éclate.

Le son du cor qu'il tient porte bien loin! Charles qui passe le* portes des défilés l’entend ; le duc Naismes l'entend aussi : les Francs l’écoutent, et le roi dit : J’entends le cor de Roland!...

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lTnc ne l'sunasl, se ne fuit combatant. Guesne respunt : De bataille est il nient. Ja estes vie!* e (luris et blancs;

Par tels parûtes vus ressemblez enfant.

Asez savez le grant orgoill Rollant.

Ço est merveille que Deu* le soefret tant ! Pur un sul levre val tute jur sunant; Devant ses pers ore voit il gabant.

Car chevalcez. Pur qu'aies arrestant ?

Jamais il n'en sonne que lorsqu'il combat. Ganelon répond : Il n'est pas question de bataille. Vous êtes déjà vieux, blanc et fleuri ; par de telles paroles vous ressemblez à un enfant.

Vous connaissez assez le grand orgueil de Roland. C’est merveille que Dieu le souffre si longtemps! pour un seul lièvre il va cor* ner tout un jour. A cette heure il s'amuse avec ses pairs.

Chevauchez toujours. Pourquoi vous arrêtez -vous ?

Voilà le côté héroïque de la chanson ; mais Boileau l’a dit :

Le Français, né malin, créa le vaudeville.

Si nous pouvions l'oublier, le recueil de M. Georges Kastner serait là pour nous en faire souvenir. A côté de l’inspiration chevaleresque, on y rencontre la parodie burlesque, comme la romance populaire intitulée : le Convoi du duc de Guise, dont la célèbre chanson Malbrough s'en va-t-en guerre est évidemment un pastiche. Bref, il y a dans toutes ces pages plus qu’une satisfaction offerte à la curiosité ; il y a les éléments d’une histoire nationale ; à ce point de vue, l’auteur a rendu au pays un véritable service.

M. Georges Kastner, ainsi que M. de Coussemaker, est Français, et c’est pour nous un motif de joie d’avoir à louer ici leur érudition, leur amour désintéressé pour la science musicale, et le noble usage que l’un et l’autre font de leur fortune depuis de longues années. Tous deux méritent la reconnaissance de notre pays pour la gloire que leurs travaux considérables font rejaillir sur lui. M. de Coussemaker s’est attribué la tâche de découvrir les origines de l’harmonie, de déchiffrer les anciennes notations du haut moyen âge, de réunir les textes des anciens auteurs, et il s’est acquis en cette matière ardue la notoriété la plus incontestable. M. Georges Kastner lui a laissé le mérite et l’honneur de cette investigation, sachant que personne ne peut mieux mener à bonne fin un tel travail que M. de Coussemaker. Esprit plus encyclopédique, M. Kastner se prend corps à corps avec tous les objets d’étude et descend volontiers dans l’arène musicale proprement dite, c’est-à-dire qu’il compose sous l’influence des idées et des époques historiques qu’il a étudiées.

Rien n’est plus intéressant que de voir dans ces œuvres lyriques les ombres évoquées par M. Kastner reprendre un corps, s’animer, par-

1er, agir et chanter. C’est une prosopopée musicale dont l’idée est heureuse et originale.

La musique cosmique , c’est-à-dire les rapports des bruits de la nature avec la science musicale, voilà le sujet que traite ensuite M. Kastner dans la Harpe <TÈole (1856). Un esprit aussi actif et aussi ingénieux que le sien ne pouvait manquer de grouper autour de cette question une foule d’observations intéressantes. La cantate de Stéphen ou la Harpe d Éole, qui termine le volume, prouve que, pour s’enfoncer dans les investigations scientifiques, le maître ne cesse pas d’étre compositeur, et sait plaire aux artistes comme aux antiquaires. C'est d'ailleurs une habitude constante de l’éminent musicologue de donner à la suite de son travail littéraire une application musicale du sujet traité dans le texte. Ainsi les Voix de Paris (1857) sont suivies d’une grande symphonie humoristique vocale et instrumentale qui est un chef-d’œuvre d’ingéniosité musicale et d'imitation amusante.

Le savant a voulu payer galamment un tribut d'hospitalité en réunissant, sous ce titre, tous les bruits de la vieille Lutôce, ce qui ne forme pas le chapitre le moins curieux de son histoire. 11 est regrettable qu’en raison de sa complication et des éléments multipliés qui la composent, cette partition si originale ne puisse être facilement exécutée ; le compositeur, bien secondé en cela par son collaborateur littéraire, M. Édouard Thierry, y a mêlé des intermèdes gracieux, entre autres, la romance du Mendiant <f amour.

L’année suivante (1858), M. Kastner publia les Sirènes, essai sur les principaux mythes relatifs à l’incantation, etc. Avons-nous besoin de dire que cet ouvrage, comme les précédents, témoigne d’une immense lecture? On s’y promène au milieu d'une forêt de citations grecques, latines, etc., recueillies avec la patience d’un bénédictin et le discernement d’un fin critique. Le livre se termine par une symphonie dramatique intitulée le Rêve d’Oswald ou les Sirènes, partition qui compte plus de deux cents pages.

M. Kastner a fait preuve d’une persévérance infatigable et d’une haute érudition dans sa dernière production, intitulée : Parémiologie musicale de la langue française ou Explication des proverbes gui tirent leur origine de la musique (1862). Le nom de compilateur est trop souvent pris en mauvaise part pour que nous l’appliquions à un homme d’une intelligence pénétrante, dont la sagacité exploite les plus \ ulgaires dictons et en fait sortir souvent des découvertes inattendues. Au mérite de l’œuvre littéraire se joint celui de la partition placée à la fin du livre et qui est intitulée la Saint-'Julien des ménétriers.

AMBROISE THOMAS

Nous ne pouvons qu’engager nos lecteurs à consulter ce bel ouvrage toutes les lois qu’ils seraient tentés de reléguer la musique au rang des arts frivoles. Ils apprendront dans la Parimiologie musicale le rôle extraordinaire que la musique a rempli dans la formation de la langue française et la part considérable d’idées qu'elle a fournies à l’œuvre de la civilisation.

La réunion des musiques militaires des principales puissances de l’Europe, eut lieu à Paris, en 18G7, à l’occasion de l’Exposition universelle ; M. Kastncr en fut le promoteur. 11 en avait conçu l’heureuse pensée à Strasbourg dès 1861, et elle avait reçu un commencement d'exécution. Cette manifestation musicale européenne, suivie d’un concours auquel présida M. Kastner avec le général Mellinet et M. Ambroise Thomas, a obtenu le succès le plus complet. Plus de vingt mille personnes saluèrent de leurs acclamations les musiques autrichienne, russe, prussienne, espagnole, belge, badoise, hollandaise, etc. C’était la première fête de ce genre, fête très-intéressante par la comparaison qu’on pouvait faire de ces divers éléments artistiques. M. Kastncr a été secondé dans l’exécution de son plan par un lieutenant habile, M. Jonas.

C’est chose superflue que d’énumérer les distinctions honorifiques qui ont récompensé une existence toute consacrée à l’avancement de l’instruction musicale, tant théorique qu’his torique. La plus enviable de toutes, M. Georges Kastner l’a reçue quand l’Institut l’a appelé dans son sein. Dans cette glorieuse assemblée, où siègent toutes les illustrations artistiques du pays, M. Georges Kastner peut être surnommé à bon droit le üumboldt de la musique.

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