‹ Les musiciens célèbresChapitre 29 sur 153 · I.a période e( son fatras · texte numérisé non relu

I.a période e( son fatras

Pour mon oreille ont peu d'appas ;

Et surtout-fa Harpe m’ennuie.

Pour en finir avec les calembours cités dans cette querelle, disons que les plaisants logeaient Gluck rue du Grand-Hurleur , Piccinni, rue des Petits-Chants, et Marmontel rue des Mauvaises Paroles. Nous avons cité ailleurs l’épigramme décochée par l’abbé Arnaud, au librettiste de Roland. Celui-ci se vengea, mais avec plus de grossièreté que d’esprit, dans une sorte de satire intitulée Polymnie. Le caustique abbé y figure sous le nom de Trigaud; au surplus l’œuvre est d'un style violent, comme le lecteur pourra en juger d’après les vers suivants :

Il arriva le jongleur de Bohème :

Sur les débris d'un superbe poème,

Il fit beugler Achille, Agamemnon ;

Il fit hurler la reine Clytemncslro,

Il fit ronfler l’infatigable orchestre ;

Du coin du roi les antiques dormeurs Se sont émus A ses longues clameurs ;

Et le parterre, éveillé d'un long somme,

Dans un grand bruit crut voir l'art d'un grand homme.

— Il va changer et vos lois cl vos mœurs,

Disait Trigaud. I.e voilà, le Tcrpandre, l.'Kpimétiidc et l'Orphée allemand,

Qu’A son triomphe on dresse un monument ;

Dans l'univers sa gloire va s'épandre, etc.

Le fanatisme souvent ridicule des Gluckistes, devait provoquer de dures représailles. L’un d’eux s'écriait : « Je ne salue point un homme qui n’aime pas la musique de Gluck. » Un autre, l’acteur Larrivée, disait : « Il n’y a qu’une vérité dans le monde, et c’est Gluck qui l'a trouvée. » De tels amis sont compromettants par les réactions que leur enthousiasme excessif fait naître d’ordinaire dans la partie froide et désintéressée du public. Mais A rmide renfermait trop de beautés pour pouvoir être compromise. On vit avec étonnement l’artiste déployer dans cette partition une grâce, une mollesse voluptueuse dont il ne semblait pas avoir le secret. Les deux airs : On s'étonnerait moins si la saison nouvelle et Ah / si la liberté me doit être ravie, font partie de tous les répertoires classiques. Le simple vers Notre général vous rappelle chanté par Larrivée produisait un effet immense.

GLUCK. 103

Pendant son passage à la direction de l’Opéra, Berton amena sinon une réconciliation, du moins une trêve entre les deux rivaux. L'armistice scellé inter poculah la table du directeur ne fut point de longue durée, gr&ce à l’idée qu’eut ensuite de Vismes de faire jouter Gluck et Piccinni sur le même terrain, en leur donnant à traiter à chacun le livret d'Iphigénie en Tauride. Ce fut pour l'auteur d 'Orphée et d’.-l/ceste, l’occasion d’une victoire décisive. Son lphigcnie , représentée le 18 mai 1779, montra quelle écrasante supériorité son génie lui donnait sur le talent de son rival. 11 est permis d’être ici de l’avis de l’abbé Arnaud, qui, dans cette partition , ne trouvait qu’un seul beau morceau, à savoir l’ouvrage entier. Cependant nous signalerons plus particulièrement l’air de Tlioas : De noirs pressentiments mon âme intimidée, le sommeil d’Oreste, l’air de Pylade : Unis dès la plus tendre enfance; ceux d’Iphigénie : O malheureuse Iphigénie ; Je t'implore et je tremble; l’hymne Chaste fille de Latone.

C'était la première fois qu'on voyait la musique rendre avec celte profondeur les sentiments des personnages. Pendant qu’Oreste chante : Le calme rentre dans mon cœur, l’orchestre continue à peindre l’agitation de ses pensées. Lors de la répétition, les exécutants ne comprirent pas et s’arrêtèrent : « Allez toujours, reprit vivement l’artiste, il ment, il a tué sa mère! » Un autre mot de lui est peut-être encore plussignifieatif. Il vantait un jour le chœur de Rameau dans Castor et Pollux : Que tout gémisse. Un de ses admirateurs lui dit, par manière de flatterie : « Mais quelle différence de ce chœur avec celui de votre Iphigénie en Att/ide ! Celui-ci nous transporte dans un temple, l'autre est de la musique d’église. — Et c’est fort bien fait, reprit Gluck, l’un n’est qu’une cérémonie religieuse, l’autre est un véritable enterrement; le corps est présent. » Il avait coutume de dire : « Avant de mettre en musique un opéra, je ne fais qu’un vœu, celui d'oublier queje suis musicien. »

Le succès de Y Iphigénie allemande défiait toute comparaison. Piccinni garda la sienne en portefeuille pendant deux ans, et quand elle parut, en 1781, le souvenir de sa sœur aînée était encore trop vivant pour qu’elle pût être favorablement accueillie. Piccinni éprouva la cruelle application du proverbe païen : Vœ victisl L’école italienne était décidément vaincue. Elle avait une rude revanche à prendre.

Le 24 septembre 1779, quatre mois après son triomphe, Gluck essuya une chute avec Echo et Narcisse, opéra en trois actes dont les paroles étaient du baron de Tschudy. Le poème était triste et monotone : la partition parut manquer de mouvement. 11 faut cependant

louer l’originalité avec laquelle le rôle d’Échoest traité. Celui de l’Amour offre aussi des chants d’un beau caractère. On a remarqué l’air d’un effet entraînant : O transport , ô désordre extrême l

Blessé de l'échec qu’avait subi son dernier ouvrage, et d’ailleurs arrivé à un âge où le repos devient une nécessité, Gluck quitta la France et retourna à Vienne, malgré les instances que lui fit Marie- Antoinette pour le retenir à Paris. Sa carrière dramatique était maintenant terminée : il ne lui restait plus qu’à jouir paisiblement de la fortune considérable qu’il avait amassée tant au théâtre que dans le commerce des diamants. Chose étrange ou au moins inusitée ! Cet artiste convaincu, ce chef d’école, ce musicien de génie achetait, revendait, échangeait des bagues, des montres, des tabatières et des breloques ! Gluck avait songé à mettre en musique l’opéra des Danaïdes, mais sa santé l’en empêcha,* et il dut laisser cette tâche i son élève Salieri. Aussi bien, il avait assez fait pour l’art ljrique, et l'on ne voit pas ce qu’une production de plus aurait ajouté à la gloire de l’auteur A' Orphée, d 'Alceste et des deux Iphi/jénies. Malheureusement un orgueil excessif se joignait chez Gluck aux riches facultés qu’il tenait de la nature Ses épitres dcdicatoires, si remarquables par la netteté des théories dramatiques qui y sont formulées, trahissent un amour-propre exagéré.

On a donné toutefois une fausse interprétation à ce qu’il dit à la reine à propos d 'Armide, alors en préparation : « Madame, cet opéra sera bientôt fini, et vraiment cela sera superbe. » Il ne parlait que du luxe de la mise en scène, de ces fameux jardins d' Armide qui eurent aussi leur grande part de succès. Il est vrai que tous les hommes supérieurs ont eu la conscience de leur mérite et que la plupart ne s’en sont pas cachés. Ce qui est plus blâmable que le défaut de modestie, c’est l'égoïsme malveillant qui poussa Gluck à chercher tous les moyens de nuire à ses rivaux. A Vienne, il travailla, dit-on, à étouffer la réputation naissante de Mozart ; à Paris, il intrigua contre Piccinni, comme si la brigue et l’artifice étaient nécessaires pour lui assurer la victoire. Nous crojons que ses mœurs étaient pures, mais il parait avoir été avare et adonné à la boisson. Lui-même avouaitqu’il aimait avant tout l’argent, ensuite le vin, et enfin la gloire. « Rien de plus logique, ajoutait-il pour expliquer cette gradation dans ses goûts : avec de l’argent, j’achète du vin, le vin m’inspire, et l'inspiration me rapporte de la gloire. »

Le raisonnement n’était pas mal déduit, mais le compositeur oubliait de dire qu’outre le vin, il aimait aussi beaucoup l’eau-dc-vie. Sa

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