‹ Les musiciens célèbresChapitre 31 sur 153 · JOMELLI · texte numérisé non relu

JOMELLI

Jomclli est sans contredit le plus brillant compositeur sorti de la grande école napolitaine qui produisit pendant un demi-siècle plus de cinquante célébrités musicales. La discipline exacte qui régnait dans les conservatoires dei Poveri di Gesù Cristo et de la Pie ta dei Turchini , la vie laborieuse h laquelle les élèves étaient soumis contribuèrent à ce résultat. En sortant de ces établissements, les jeunes artistes étaient déjà rompus à tous les exercices de l’art d’écrire et composaient avec beaucoup de facilité. On doit d’autant plus admirer la force et la patience de ces études que l’usage du clavecin n’était pas encore généralisé, et que la théorie de Rameau et son système de la basse fondamentale n’avaient pas encore simplifié les procédés de la composition. C’était par le contre-point seul qu’on enseignait toute l'harmonie, et non par le moyen des accords. Il n’est même pas sans intérêt de remarquer ici que cette méthode a eu Cherubini pour dernier représentant. Tout n’est pas 'parfait dans le système qui a prévalu. 11 nous serait facile, si le lieu le comportait, de constater le côté défectueux de l’application perpétuelle et exclusive

du principe de la basse fondamentale par rapport au mouvement des parties. Le duo dont les anciens ont tiré des effets si merveilleux et si variés a disparu pour faire place à un ensemble plus riche de sons, mais où le rhythme et la variété du mouvement ont moins de part. Rameau lui-méme ne composait pas d’après son système. Ses opéras appartiennent par leur facture à l’ancienne école. Les procédés de la composition ne se modifièrent qu’à la longue et par l’influence de l’enseignement.

Après ce que nous venons de dire de l'école de Naples, il est cependant une chose à noter ; c’est que Nicolo Jomelli (né à Aversa le II septembre 1714) ne parut pas d’abord retirer grand fruit de l’éducation musicale qu’il y reçut. Élève tour à tour des conservatoires de San-Onnfrio et de la Pietà, il avait eu pour maîtres des hommes tels que Durante, Mancini, Feo et Léo ; mais les conservatoires napolitains étaient surtout propres à former des compositeurs dramatiques, et Jomelli se proposait alors d’écrire pour l’Église ; aussi dut-il aller étudier à Rome le style large et pur qui convient à la musique religieuse.

Néanmoins, les premières productions de l’arliste d’A versa furent des ballets dans lesquels rien n’annonçait encore son génie. Il n’en fut plus de même quand il se mit ensuite à écrire des cantates ( Per dono amata Nice, Giasti numi, etc.). Un jour Léo, entendant un de ces morceaux chez une dame à qui Jomelli donnait des leçons, s’écria transporté de plaisir : « Madame, il se passera peu de temps avant que ce jeune homme devienne l’étonnement et l’admiration de toute l’Europe. » Léo fut prophète, mais il semble avoir eu plus de foi dans le talent du jeune compositeur que celui-ci n’en avait lui-méme à l’origine. Car, au dire de Piccinni, le premier opéra de Jomelli, l’Errore amoroso, fut représenté en 1737 sous le nom d’un musicien obscur, tant l’auteur redoutait une chute. Le public fit au contraire à cet ouvrage un accueil très-favorable qui enhardit le maestro à donner l’année suivante (1738) aux Florentins son premier opéra séria intitulé Odoardo. Deux autres partitions se succédèrent quelques mois après.

De Naples, Jomelli se vit en 1740 appelé à Rome où il jouit des faveurs du cardinal d’York. Il écrivit pour le public romain // Ricimero (1740) et 1 ' Astianasse (1741). Puis il obtint une scrittura à Bologne où il fit jouer YEzio. Étant dans cette ville, on rapporte qu’il alla rendre visite au célèbre P. Martini et qu’il se présenta à lui comme un élève désireux de suivre ses leçons. Le bon religieux

JOMELLl. Ifti)

ne sc doutant de rien fut bien surpris quand il vit le soi-disant écolier traiter avec la plus grande facilite le sujet de fugue qu’il lui donna : « Qui êtes-vous donc? lui dit-il ; vous moquez-vous de moi? C’est moi qui veux apprendre de vous. — Mon nom est Jomelli, répondit le compositeur, je suis le maître qui doit écrire l’opéra pour le théâtre de cette ville. — C’est un grand bonheur pour le théâtre, reprit Martini, d’avoir un musicien philosophe tel que vous, mais je vous plains de vous trouver au milieu d’une troupe d’ignorauts corrupteurs de la musique. » S’il manquait de génie, le savant abbé possédait une profonde connaissance de l’art, et Jomelli sc plaisait plus tard à reconnaître qu’il avait beaucoup profité de sa ■conversation.

Après avoir obtenu plus d’un succès dramatique à Home et à Cologne, l’artiste revint à Naples où il donna au San Carlo l’opéra A'Eumene, qui fut joué avec une vogue extraordinaire. Appelé ensuite à Venise, il mit le comble à sa réputation en faisant représenter sa Merope. Cet ouvrage valut à l’heureux compositeur la place de directeur du Conservatoire des Filles pauvres. De cette époque datent ses premiers essais de musique religieuse, entre autres son célèbre Laudateb. deux chœurs et à huit voix. En 1745, ce sont les Viennois qui à leur tour veulent l’applaudir, et il écrit poureux Achille in Sciro et Didone. On le retrouve à Rome trois ans après (1748) ; il y donna l 'Artaserse. L’année suivante (1749), grâce aux bons offices du cardinal Albani qui s’était fait son protecteur, Jomelli fut nommé coadjuteur de Bericini à la maîtrise de Saint-Pierre du Vatican. Il occupa cette position jusqu'au mois de mai 1754, et il ne l’échangea que contre la place bien autrement avantageuse de maître de chapelle du duc de Wurtemberg.

Parmi les souverains allemands qui tenaient à honneur d’encourager l’art et les artistes, ce prince était sans contredit un des plus magnifiques. Tandis que le pauvre Mozart était chichement payé et assimilé à un domestique par son patron l’archevêque de Salzbourg, Jomelli émargeait à Stultgard sur le pied de 4,000 florins, sans compter qu’il était défrayé du bois, de la lumière et de l’entretien d’un cheval. Il possédait une maison à Stultgard, une autre à Ludvvigsburg; enfin, honoré de la faveur du due, il n’avait pas de peine ù obtenir de ses musiciens une obéissance passive qu’il faisait tourner au profit de l'exécution de ses ouvrages. Italien, il protégeait naturellement ses compatriotes, et il se refusa longtemps à croire qu’un enfant d’origine allemande, tel que Wolfgang, pût être doué du

génie musical. Il se rendit cependant et le bon Léopold dans sa correspondance est loin de se plaindre de l’accueil fait à son fils par Jomelli.

Cependant, et quelles que fussent les préférences nationales de Jomelli, un séjour de vingt ans hors de sa patrie contribua puissamment à modifier sa manière napolitaine. Sous l’influence du goût germanique , son instrumentation devint plus forte ; les nombreux opéras qu'il fit jouer h Stuttgard, et parmi lesquels nous nous bornerons à citer Penelope (175i), Alessandro nelle Indie et XOlimpiade, ces opéras, disons-nous, accusent dans son style, sous le rapport de l'harmonie, une transformation dont on ne lui sut pas gré lors de son retour à Naples. Ce fut en vain qu’il donna successivement l'.-trmida (1771), Il Demofoonte (1772) et Vl/igenia in Anlide (1773). Ces ouvrages, dont le premier est un de scs meilleurs, déplurent aux Napolitains, qui reprochèrent au compositeur d’ôtre un transfuge de la mélodie. L’artiste qui a mérité d’ôtre apyrclé le Gluck de l'Italie s'appliquait, comme l’illustre Teuton, à soutenir le chant par l'orchestre. Les Napolitains ne lui pardonnèrent pas une innovation si contraire à leurs habitudes musicales.

Les travaux de Jomelli lui avaient procuré une honorable aisance. Revenu en Italie, il passa ses dernières années à Aversa, sa ville natale, qu’il quittait de temps à autre pour aller en villégiature à X Infrascata di Napoli ou à Pielra Bianca. Mais les chutes qu’essuyèrent ses derniers opéras attristèrent la fin de sa vie. Il mourut à Naples, le 28 août 1774, à l’âge de soixante ans.

Les compositions de Jomelli se distinguent à la fois par la facilité, l’élévation des idées, l’expression dramatique. On sent qu’il a toujours quelque chose à dire. Toutes les phrases portent. L’inspiration ne fait jamais défaut. Son Miserere, la dernière production sortie de ses mains, est un chef-d’œuvre. On ne saurait le comparer avec les immortelles compositions de l’école romaine; ce n’est plus le style de Palcstrina, d’Animuccia, de Vittoria, d'Allegri. Le sentiment religieux a revêtu une forme plus sensible, plus humaine, moins hiératique. Dans cet ordre d'idées, Jomelli n’a qu'un rival; c'est Pergolèse.

PIlILlDOn.

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