CHERUBINI
Tout le monde connaît le beau portrait de Cherubini, peint par M. Ingres. On devine, dans les lignes austères de cette physionomie, la sévérité du talent qui ne put jamais s’assouplir à un autre ordre d’idées que le sien, comme aussi le caractère bien trempé de l’homme qui sut garder son indépendance dans toutes les circonstances de la vie, même en face de Napoléon 1er. La couronne de lauriers, que la Muse pose sur sa tête, il l’a conquise par de glorieux travaux, et, à l’heure qu’il est, elle n’est pas encore près d'être flétrie.
Cherubini (Marie-Louis-Charles-Zenobi-Salvador) naquit le 8 sep-
tembre 1760, dans cette Toscane où l’art musical est pour ainsi dire endémique, où le parler même est si doux qu'il ressemble déjà à un chant. A l'influence du pays natal se joignit celle de la famille et de l’éducation. Son père, Barthélemy Cherubini, professeur de musique et accompagnateur au théâtre de la Pergola de Florence, lui enseigna les premiers éléments de son art, lorsqu’il n’avait pas encore six ans. A l’Age de neuf ans, l’enfant étudia l'harmonie et l’accompagnement sous les deux Felici, le père et le fils. Pierre Bizzari et Joseph Gastrueci lui apprirent ensuite la composition. L’élève, dévoré déjà du désir de produire, écrivit à treize ans une messe solennelle et un intermède pour un théâtre de société. D’autres essais de musique religieuse et plusieurs opéras suivirent cette première tentative. Le jeune artiste avait atteint sa dix-septième année, et il éprouvait cette ivresse des premiers rayons de la gloire, dont parle Vauvenargues, quand tout à coup on le voit s’arracher aux applaudissements, renoncer temporairement aux caresses de la renommée, et reprendre le joug des sévères études. Avec une pension que lui accorde généreusement le grand-duc de Toscane, Léopold 11, il se rend à Bologne près de Sarli, en 1778, et, sous cette direction toute scolastique, il ne s'applique plus qu'à ressaisir les procédés des anciens maitres de l'école romaine. Pendant deux années de suite, en 1778 et en 1779, Cherubini se condamna à n’écrire que des contre-points et des fugues, afin de se rompre à toutes les difficultés de l'harmonie.
Une étude aussi exclusive assouplissait sans doute l'esprit, mais pouvait compromettre la virtualité de l'imagination. Après avoir suivi sarli à Milan, où celui-ci avait été appelé en remplacement de Fioroni, maître de la cathédrale, il y acheva ses études, et débuta enfin dans la carrière de compositeur dramatique, pendant l’automne de 1780, par l’opéra en trois actes Quinto Fabio, représenté à Alexandrie délia Paglia. Cette ouvrage réussit peu, à ce qu'il semble ; car l'auleur resta sans rien produire pendant l’année suivante. En 1782, il se dédommagea de son inaction par un surcroît d’activité. On le voit donner Armida en trois actes, à Florence; Adriano in Siria en trois actes, sur le livret de Métastase, pour l'inauguration d’un nouveau théâtre à Livourne; et II Mesenzio à Florence. 11 écrit en outre dix nocturnes à deux voix, quatre mélodies et différents airs. En 1783, le compositeur fait représenter, à Rome, un second Quinto Fabio , et à Venise un opéra buffa en deux actes intilulé : Lo sposo di tre, marito di ncssuna.
Les Vénitiens, jouant sur le nom de Cherubini, l’appelaient II chc-
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CHERUBIN!.
rubino par allusion à sa jolie figure, à son épaisse chevelure toute frisée, plus qu’à la grâce angélique de ses chants. Nous connaissons des portraits charmants de Cherubini jeune. Scs traits étaient fins et gracieux. Plus tard, la contention de l’esprit, l'habitude du travail, et, il faut le dire, les soucis de la lutte mod fièrent profondément l’expression de sa physionomie. Les jésuites de Florence, pour attirer les fidèles dans leur église, parodiaient ses opéras dans leurs oratorios. Bref, la réputation du maître allait grandissant de jour en jour. L’année 1784 fut marquée par la représentation de Vidal ide à Florence et à' Alessandro n elle Indie à Mantoue. Puis le compositeur partit pour Londres, où l’enthousiasme connu des Anglais pour les grands artistes du continent, lui promettait de nouveaux succès.
Après avoir écrit un Demctrin, en collaboration avec plusieurs autres musiciens, Cherubini fitjouer.au théâtre de Sa Majesté, un opéra bouffe en deux actes intitulé : la Finta Principessa, qui réussit pleinement. Mais, par un triste retour des choses d’ici-bas, (liu/ioSabino, représenté à Londres en 1786, subit une chute si complète que cet échec déterminale compositeur à quitter l’Angleterre; ne nous en plaignons pas trop ; car c'est peut-être à cette circonstance que la France doit de l’avoir toujours possédé depuis ; s'éloignant de Londres, il vint se fixer à Paris (juillet 178(5). Son début ne fut pas très-encourageant, car il ne put faire exécuter une grande cantate intitulée ,l»tphion, qu’il avait composée pour le concert de la loge Olympique. L’année suivante (1787), Cherubini se borna à mettre en musique dix- huit romances empruntées à Estelle, roman pastoral de M. de Florian. Mais, en ce même temps, il laissait un adieu glorieux à sa patrie où l’opéra d' Ifijeniu obtenait le plus éclatant succès, tant à Turin qu’à Milan, à Parme et à Florence.
De retour en France, le maestro se vit chargé parl’ndministrationdc l’Opéra d’écrire la partition de üémophon, tragédie lyrique en trois actes, due à la plume du froid versificateur Marmontcl. Celte tâcheavaitété confiée primitivement à Vogel, auteur de la Toison d'or; maison craignit que la mauvaise sauté de ce compositeur ne lui permit pas d'en venir à bout. En effet, Vogel mourut le 28 juin 1788, et, le 1" décembre de la même année, le üémophon de Cherubini fut joué à l’Académie royale de musique. C’était la première fois que le maître florentin composait une partition sur un ouvrage français. Il renonça, pour l'écrire, au style italien qu'il avait adopté dans ses précédents opéras, et s'efforça de faire concourir à l’intérêt dramatique les ressources de sa science harmonique. Mais le public de ce temps n’était pas encore pré-
paré à cette transformation de l’art que consommèrent avec plus desuccès Méhul, Berton et Spontini. Cherubini a frayé la voie, et l’on peut constater son droit d’invention en analysant le beau chœur de- Dcmophon : Ah! vous me rendez la vie!
Lorsque Léonard, coiffeur de Marie-Antoinette, obtint, en 1789, leprivilège d’établir à Paris un théâtre où l’on jouerait l'opéra italien, Viotti fut envoyé dans la Péninsule pour y recruter les chanteurs les plus renommés. La nouvelle troupe, installée dans le théâtre de la Foire de Saint-Germain, fut mise sous la direction de Cherubini qui monta les meilleurs ouvrages d'Anfossi, de Paisiello et de Cimarosa, non sans y intercaler d'excellents morceaux de sa composition. Le quatuor : Cara, da voi dipende, placé dans les Viaggiatori felici et le trio inséré dans Vlla/iana in [jtndra ne déparaient certainement pas les originaux dans lesquels on les avait introduits. Mais, tout en remaniant les productions d’autrui, le compositeur ne négligeait pas de travailler ponrlui-méme. Les soins à donner au théâtrede la Foiredc Saint-Germain ne l'empêchaient pas de travailler à un opéra intitulé Marguerite d'Anjou qu’il laissa inachevé pour écrire Lodoïska, comédie héroïque en trois actes, dont les paroles sont de Fillelte-Loreaux. Cet ouvrage remarquable, représenté à la salle Feydeau le 18 juillet 1791, fut accueilli avec enthousiasme par les connaisseurs. La musique dramatique entrait en France dans une nouvelle voie. Les effets de l’harmonie et de l'orchestration venaient fortifier ceux de la diction lyrique et de la mélodie. Ce que Gluck avait imaginé incidemment en vue de l'expression passionnée, ce que Mozart avait constamment pratiqué dans ses opéras allemands ou italiens, Cherubini l’érigeait en principe, tant par la constance que par la perfection de scs beaux travaux. Il fondait ainsi une école savante, consciencieuse, distinguée, éminemment favorable au développement de l’imagination musicale. Il est de toute évidence qu’en écrivant les opéras de Dcmophon et de Lodoïska, Cherubini a ouvert la voie à Méhul, à Lesucur, il Spontini.
Les lecteurs, qui ne connaissent pas le livret de Lodoïska, peuvent s’en faire une idée en réunissant les principaux épisodes de Richard Cœur-de-lion et de Fidelio, opéras plus fréquemment représentés. Quant à la musique, il est très -regrettable qu’aucun des directeurs de théâtre ne songe à la faire entendre. Les morceaux de la partition de Lodoïska ne sauraient être exécutés dans les salons en raison de leur forme toute symphonique. On ne peut se rendre compte du succès d'enthousiasme qu’ils ont excité que par une étude approfondie à laquelle les musiciens seuls sont en état de se livrer. L’ouverture, néan-
CHERUBIN).
moins, a été souvent jouée dans les concerts. On trouve dans tout l’ouvrage un style noble et soutenu, des masses admirables et profondes, des modulations riches et variées qui l'empêchent de vieillir. Nous ne craignons pas de dire qu’après plus de soixante-dix ans Lodohka offre moins de rides que n’en ont la plupart de scs filles.
Ce fut à cette époque que Cherubini composa la musique de plusieurs chants à l’usage des fêtes révolutionnaires. N'ayant pas eu de relations avec l’ancienne monarchie et en sa qualité d'étranger, il était plus excusable que Dalayrac et Grétry de céder aux idées du moment.
En voici les titres :
1° Ode pour l’annivertaire du 10 août; sur les paroles de Lebrun, de l'Institut.
L’expression des passions les plus violentes dans le texte contraste avec le charme harmonieux de cette composition. L'accompagnement est formé par des clarinettes, des cors et des bassons ; ces derniers instruments suivent pendant le refrain une marche intéressante.
2° Le Salpêtre républicain, chanté en pluviôse de l'an It, dans la fête de l'Ouverture des Irataux pour l'extraction des salpêtres.
3' Hymne à la fraternité, paroles de Th. llésorgues, chanté dans le jardin national des Tuileries, le 1" vendémiaire an II.
4° Olesurle 18 fuctidor, jourdelaconspiralion des poignards aux Tuileries.
3“ Hymne funèbre sur la mort du général Hoche, paroles de Joseph Chénier, chanté au Champ-de Mars, le 10 vendémiaire an VI, dans la pompe funèbre célébrée en l'honneur de Hoche :
Du haut de lu voûte étirnelle Jeune héros, recuis nos pleurs !
Celle composition, que le ton de sol mineur rend si lugubre, est de toute beauté. Toutes les personnes sensibles à la musique la comblaient d'éloges, autour de Bonaparte. Ce succès l’impatienta ; on eti verra plus loin les- conséquences.
6° Fêle de la Jeunesse, 10 germinal, paroles do Pamy.
Fête de la Reconnaissance, 10 prairial, paroles de Mahéraull.
L’accompagnement de ce dernier chant est traité de la manière la plus mélodieuse.
Cherubini donna ensuite Élisa ou le Mont Saint-Bernard, opéra comique en deuxactes, représentéau théâtre Feydeau en 1794. La scène se passe au milieu des glaciers et des orages; une avalanche vient
hâter le dénoûment; l’invraisemblance le dispute dans cette pièce au ridicule. Cherubini, sans se préoccuper du tort considérable que d’aussi mauvais poèmes faisaient à sa musique, continuait toujours son œuvre, perfectionnant son style et revêtant des formes harmoniques les plus savantes et les plus distinguées des élucubrations banales ou extravagantes.
11 faut en dire autant de Médée, tragédie lyrique en trois actes et en vers, paroles d'Hoffmann, représentée à la salle Feydeau, le 23 ventôse an V (13 mars 1797). Le journal le Censeur avait inséré le jugement suivant sur cet ouvrage '.La Musique qui est de Cherubini est souvent mélodieuse et quelquefois mâle, mais on y a trouvé des réminiscences et des imitations de la manière de Méhul. Dans un beau mouvement d’enthousiasme, Méhul lui répondit : « 0 censeur, tu ne connais pas ce grand artiste. Mais moi qui le connais et qui l’admire parce que je le connais bien, je dis et je prouverais à toute l’Europe que l'inimitable auteur de Démnphon, de Lodoiska, d" Ê Usa et de Médée, n’a jamais eu besoin d'imiter pour être tour à tour élégant ou sensible, gracieux ou tragique, pour être enfin ce Cherubini que quelques personnes pourront bien accuser d’être imitateur, mais qu’elles ne manqueront pas d’imiter malheureusement à la première occasion. Cet artiste justement célèbre peut bien trouver un censeur qui l’attaque; mais il aura pour défenseurs tous ceux qui l’admirent, c’est-à-dire tous ceux qui sont faits pour sentir et apprécier les grands talents. »
Le 13 janvier 1800 eut lieu au théâtre Feydeau la première représentation des Deux Journées, comédie lyrique en trois actes, dont Bouilly avait fait les paroles. La scène se passe au temps du cardinal Mazarin, et le petit Savoyard Antonio en est le héros. L’auteur du livret a tellement multiplié les incidents que l’intérêt est partagé, et ne peut se fixer sur un seul personnage de la pièce; à défaut des unités de temps et de lieu, il aurait dû au moins conserver l’unité d’action. La belle musique du maître florentin ne pouvait sauver un pareil poème ; cependant on a conservé le souvenir de quelques fragments de la partition. L’air du petit Savoyard, les couplets dcMikeliîA leurs yeux, f dérobe madame, ont eu de la vogue, ainsi que le beau chœur de soldats sur ces paroles absurdes :
Méritons la bienveillance
Du célèbre Mazarin,
Surveillons et servons bien Son Éminence.
CnERL'BIM.
On conviendra que Cberubini aurait pu mieux faire que d'employer son admirable talent à mettre en musique de' telles turpitudes.
Cependant, endépit de lagloirequeses compositionslui procuraient, Cherubini entouré d’une nombreuse famille n’avait d’autres moyens d’existence que le traitement affecté h une place d’inspecteur du Conservatoire. La France eût pu se montrer plus hospitalière envers l’étranger qui enrichissait notre répertoire national ; mais Cherubini avait un jour mécontenté Bonaparte en faisant exécuter en sa présence et sans son ordre la marche funèbre qu’il avait écrite pour les funérailles du général Hoche. Il avait rnème osé contredire l’opinion du premier consul qui devant lui décernait des éloges exagérés ù Paisiello et à Zingarelli. « Paisiello passe encore, dit Cherubini ; mais Zingarelli ! » Or, en matière de musique, pas plus qu’en toute autre, Bonaparte n’admettait qu’on lui fit opposition, et de ce jour il y eut entre le maître de la France et le grand artiste une antipathie très-prononcée.
Échappé h la machine infernale de nivôse, le chef du gouvernement fut, selon l’usage, l’objet des félicitations officielles de tous les corps constitués. Le Conservatoire envoya aux Tuileries une députation. Cherubini, qui était alors l’un des inspecteurs de cette école, en faisait partie ; mais il se tint caché derrière scscollègues, peu soucieux d’avoir une entrevue personnelle avec un homme qui ne l’aimait pas. Le premier consul le chercha des yeux. «Je ne vois pas monsieur Cherubini, » ditil en affectant de prononcer ce nom à la française. Celui-ci dut se montrer; toutefois il ne dit pas un mot. Quelques jours après, le compositeur reçut une invitation ù dîner aux Tuileries. Après le repas, Bonaparte se remit à causer musique en marchant à grands pas, citant l’air célèbre Ombra adorata de Zingarelli, se plaignant des accompagnements trop sonores de Cherubini et exprimant hautement sa [(référence pour la musique de Paisiello qui, disait-il, le berçait doucement. « J’entends, reprit Cherubini avec plus d’esprit qu’un courtisan ne doit en laisser voir ; vous aimez la musique qui ne vous empêche pas de songer aux affaires de l’État. » C’était trop bien répondre : la faveur du maître ne descendit jamais sur celui qui avait été capable d’une telle liberté de langage.
Le 4 octobre 1 803, Anacréon ou l'Amour fugitif, opéra en deux actes qui contenait plusieurs morceaux d’une grande beauté, entre autres l’air : Jeunes filles aux regards doux, échoua par la faute du livret, entièrement dénué d'intérêt. 11 faut plaindre le musicien d’avoir tou-
jours rencontré des collaborateurs littéraires si indignes de participer à son œuvre. Le ballet A' Achille à Sctjrns, dont Cherubini avait composé la plus grande partie et qui fut joué à l’Opéra en 1804, ne réussit pas non plus, malgré les incontestables qualités de la partition, parce que le public fut choqué de voir paraître sur la scène Achille travesti en femme. Les familiarités que nos auteurs actuels prennent avec les personnages homériques n’étaient pas encore admises en ce temps-là.
Il fallait vivre, et cela était difficile à Paris, où l’antipathie du chef de l’Etat laissait le musicien presque sans ressources. Sur ces entrefaites, on offrit à Cherubini en 1805 un engagement avantageux au théâtre de Vienne. Il s’empressa d’accepter et se rendit avec sa famille dans la capitale de l’Autriche où il fit d’abord jouer, en y introduisant quelques morceaux nouveaux, son opéra de Lodoïska. Mais, au moment où il venait de terminer la partition de Faniska , les événements de la guerre amenèrent les Français aux portes de Vienne. Après la bataille d’Austerlitz et la paix dePresbourg, Napoléon, voulant se délasser des fatigues d’une campagne courte mais bien remplie, demanda à Cherubini d’organiser quelques soirées musicales à Vienne et à Schœnbrunn. Le maestro se prêta à ce désir qui était un ordre ; toutefois il n'obtint d’autre prix de ses services qu’une indemnité pécuniaire : l’empereur n’oubliait pas les rancunes du premier consul.
Faniska, opéra en trois actes représenté à Vienne sur le théâtre de la Porte de Carinthie, le 25 février 1 806, eut la gloire d’exciter l’admiration de Haydn et de Beethoven. Mais les circonstances étaient peu favorables à la fortune d’un artiste. Les désastres de la dernière guerre avaient plongé la cour et le peuple viennois dans un profond abattement. L’engagement conclu avec Cherubini fut rompu et celui-ci revint à Paris où il retrouva sa position d’inspecteur du Conservatoire, position insuffisante pour son entretien et celui de sa famille. Vainement, à son retour en France, le compositeur reçut au Conservatoire une ovation spontanée des musiciens les plus distingués ; vainement il écrivit, pour le théâtre des Tuileries, ce charmant opéra de Pimmaylione , si bien chanté par Crescentini, Napoléon resta inflexible dans ses ressentiments. Les beautés du style de Cherubini lui échappaient. 11 aurait dû fariele sacrifice de ses goûts assez peu réglés en musique; car il alliait à son penchant naturel pour l’opéra bouffe une admiration toute factice pour la forme solennelle, emphatique et creuse, ainsi que pour les rêveries d’Ossian. N’était-il
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pas plus digne de lui d’encourager un talent que déjà l'Italie, l’Angleterre et la France avaient salué de leurs acclamations?
Lassé de tant d’injustices, Cherubini en était arrivé à ne plus travailler. Il s’était créé un alibi à ses chagrins dans une occupation frivole à laquelle il consacrait chaque jour de longues heures. Sa distraction favorite consistait à tracer à la plume sur des cartes à jouer des figures et des scènes, dont les trèfles, piques et carreaux formaient la partie intégrante. Ainsi, au lieu d’exercer les brillantes facultés qui s’étaient révélées déjà par plusieurs chefs-d’œuvre, le compositeur se •consumait dans un loisir stérile, quand une circonstance imprévue vint tout à coup l’arracher à cet assoupissement. Il était allé chercher le reposé la campagne de M. le prince deChimay, et, pour faire diversion à ses sombres préoccupations, il s’appliquait avec ardeur à la botanique. Mais la fête de Sainte-Cécile arrive sur ces entrefaites, et la société d’harmonie de Chimay, jalouse d’entourer cette solennité de tout l’éclat possible, imagine d’y faire contribuer l’hôte musicien que la petite ville possédait alors. On s’aventure à demander une messe à Cherubini. Lecompositeur, dontle caractère était assez fantasque, se voyant relancé jusque dans sa retraite par un art auquel il ne voulait plus songer, commence par opposer un non bien résolu à la prière hésitante et timide des musiciens. Ce refus semblait interdire tout espoir. Cependant, dès le lendemain, les habitants du château purent remarquer des façons inaccoutumées chez leur hôte. Il ne paraissaitpluscxclusivementprôoccupéde son herbier, et on le voyait se promener d’un air rêveur dans les allées du parc. Le résultat de •ces rêveries et de ces promenades fut le Kyrie et le Gloria de la célèbre messe en fa exécutés quelquesjours après à Chimay pour la fête de sainte Cécile (22 novembre 1808).
De retour à Paris, Cherubini composa le Credo et le reste de la messe pendant les premiers mois de 1809, si bien que l’ouvrage entier put être exécuté au mois de mars de la même année dans l’hôtel du prince de Chimay, qui réunissait ce jour-là toutes les notabilités parisiennes. Cet auditoire d’élite entendit avec ravissement la nouvelle production du maître. Trop pur dans ses formes, trop sévère dans son harmonie pour se plier toujours avec succès aux exigences de l’action scénique, Cherubini venait de rencontrer, comme par hasard, le genre qui convenait le mieux à son tempérament musical et à son génie. Lorsque l’espèce de persécution qui l’opprimait cessa avec l’empire, lorsque, en 1816, il succédai Martini comme surintendant de la musique du roi, il dut écrire beaucoup de messes et de mo-
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têts pour la chapelle royale et exercer ce talent spécial qu’on ne lui connaissait point avant l’incident de Chimay.
Au théâtre, une partition dont les larges développements débordent le cadre des situations, est un inconvénient sérieux. Voilà pourquoi sans doute l’opéra-comique le Crescendo (Ier septembre 1810) et l'opéra des Abencérages (0 avril 1813) furent froidement accueillis. Cependant le succès qu’obtint pendant de longues années dans les concerts l’air d’Almansor : Qu'on suspende à ces murs mes armes , ma bannière , tiré de ce dernier ouvrage, a pu dédommager l’auteur de son échec à la scène.
Depuis lors, et pendant vingt ans, le compositeur abandonna l’art dramatique, sauf la part de collaboration qu’il prit en 1814 à l’opéra de liayardà Mézières et en 18:21 à celui de Blanche de Provence.
Blanche de Provence ou la Cour des fées était un opéra de circonstance en trois actes dontThéaulon et Itancé avaient fait le livret à l’occasion de la naissance et du baptême du duc de Bordeaux ; plusieurs compositeurs furent invités à en écrire la musique. C étaient Berton, Boicldieu, Kreutzer, Paer et Chérubini. Ce dernier composa le chœur linal qui est un chef-d’œuvre dégoût, de grâce, de suavité : Dors , cher enfant , tendre fleur cT espérance ! C’est le seul morceau qui soit resté de cette œu\re collective.
L’heure de la réparation arriva enfin pour le compositeur. La cour des Bourbons, plus apte à apprécier la rare distinction elles qualités si fines de son talent, favorisa son essor. Dès l’année 181 G, il fut nommé surintendant de la chapelle du roi, et en 1821 directeur de l’École royale de musique et de déclamation. Le service de la chapelle du roi fut depuis ce temps sa principale occupation, jusqu’à sa suppression par le gouvernement de Juillet, au mois d’août 1830. Chérubini écrivit un nombre très-considérable de messes, motets, antiennes, hymnes, etc. avec orchestre. M. Salvador-Cherubini, son fils, prépare en ce moment une publication de diverses œuvres posthumes du maître. Ce recueil se composera en partie des compositions religieuses. Le soin de la collation des manuscrits et de la révision des épreuves a été confié à M. Vaucorbeil, musicien d’un grand mérite.
Deux œuvres dominent par leurs vastes proportions et leur caractère grandiose tout cet ensemble de compositions ; c’est d’abord la première messe d a Requiem à quatre voix et orchestre, exécutée pour l’anniversaire de la mort de Louis XVI, et ensuite la Messe du sacre de Charles A', écrite par l’auteur à l’âge de soixante-cinq ans.
Quoique Chérubini se fût tenu presque absolument éloigné de la
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cône depuis vingt ans, cependant il était resté encore vulnérable de ce côté. La suppression de la chapelle royale était venue interrompre scs travaux habituels, nécessaires à son organisation. En 1833 (il avait alors soixante-treize ans), il prêta l'oreille aux propositions qui lui furent faites d’écrire encore un opéra. Scribe et Môlcsville lui donnèrent Ali B'iba ou les Quarante Voleurs, et il écrivit sur ce livret médiocre une partition qui ne compte pas moins de mille pages. L’ouvrage fut représenté à l’Opéra le 22 juillet 1833 et obtint les suffrages des artistes étonnés d’un si prodigieux travail et d’une verve si abondante chez un homme de cet âge.
Dans l’exercice de ses fonctions de professeur de composition et de directeur du Conservatoire, Cherubiui s’est fait une réputation de sévérité et de brusquerie proverbiale. On s’accorde aussi à reconnaître que, grâce à sa passion pour l’exactitude et à ses exigences vis-à-vis des professeurs, le niveau des études s’est élevé (il a compté au nombre de ses disciples MM. Auber et Halévy). A la crainte salutaire de lui déplaire se mêlaient chez les maîtres et les élèves des sentiments d’admiration et de respect. Ils savaient qu’il était dévoué àses devoirs, qu’il ne dédaignait pas de composer des solfèges, des leçons d’harmonie et toutes sortes d’exercices pour l’avancement et la bonne direction des classes; que sa vie à la fois laborieuse et respectable était un modèle proposé à leur émidation.
Après l’effort de son dernier ouvrage dramatique, Cherubiui avait glorieusement conquis le repos. Il ne fit plus de musique que pour lui et quelques intimes auxquels il faisait entendre de temps à autre les suprêmes inspirations de sa musc. Il se démit de la direction du Conservatoire en 1841 et mourut l’année suivante, le 13 mars 1842, âgé de quatre-vingt-deux ans.
Il ne fut nommé chevalier de la Légion d'honneur qu’en 1813, par le roi Louis XVIII. L’auteur de Médée et de Lodoïska. avait alors cinquante-cinq ans. Depuis il devint commandeur de cet ordre et chevalier de celui de Saint-Michel. 11 joignit au titre de membre de l'Institut de France celui de membre de l’Académie de mimique de Stockholm. cl de l’Institut de Hollande.