‹ Les musiciens célèbresChapitre 50 sur 153 · VOGEL · texte numérisé non relu

VOGEL

NÉ ES 1756, MORT ES 17iS

Deux opéras et diverses compositions instrumentales : voilà à quoi se réduit l’œuvre de Vogel. On doit regretter la fin prématurée d’un musicien qui aurait pu occuper une place glorieuse parmi les maîtres de l’art. Son Démophon , vieux de près de quatre-vingts ans, offre encore des traces sensibles d’inspiration et d’originalité ; n’est-ce pas une preuve que l’auteur d’un tel ouvrage, moins soudainement ravi à la carrière lyrique, eût attaché son nom à des productions de premier ordre?

Jean-Christophe Vogel naquit à Nuremberg en 1 7 fiG, et étudia la composition à Ratisbonne, où il eut pour maître Rupel, qui l’initia à la connaissance des œuvres de Basse et de Graun. 1) apprit aussi à jouer habilement de divers instruments, et en particulier du cor. Venu à Paris à l’Age de vingt ans en 1776, on le voit d’abord attaché en qualité de musicien à la maison du duc de Montmorency, puis à celle

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du duc de Valentinois. C’était l'époque des grands succès de Gluck. Vogel n’eut pas plutôt entendu exécuter les partitions du maître qu'il devint un de ses admirateurs les plus fervents. L’admiration mène à l'imitation ; mais l imitation, même du plus beau modèle, ne saurait remplacer l’originalité. On n’intéresse pas avec un décalque, si fidèle qu’il soit, surtout s’il est fidèle. Ce fut pourtant dans cette voie de la reproduction servile que Vogel paraissait entrer en écrivant son premier ouvrage la Toison d'Or. Cel opéra destiné à l’Académie royale de musique ne fut joué qu’après avoir attendu longtemps son tour. La première représentation eut lieu le ?> septembre 1786, et ne fut suivie que de neuf autres. Les réminiscences dont la partition était remplie nuisirent à son succès. Cependant Gluck, à qui le jeune compositeur avait dédié son ouvrage, y découvrit du mérite, notamment un vif sentiment dramatique. Ce n’était point, de la part de l'auteur A' Iphigénie, une vaine réciprocité de compliments. L’éloge était sincère autant que juste, et il dépendait de Vogel de le mieux mériter encore par la suite. Malheureusement des habitudes déplorables d’intempérance ne lui laissaient guère le loisir de travailler. Son Démophon, commencé longtemps avant la représentation de la Toison d'Or, dut céder le pas au Démophon de Cherubini. Le musicien n'eut même pas la joie d’assister à la mise en scène de son œuvre. Emporté par une fièvre maligne, il mourut à l’Age de trente-deux ans, le 26 juin 1788. On comprit qu’on avait perdu un musicien d’une grande valeur, et on voulut connaître son œuvre posthume. Son opéra fut joué le 22 septembre 1789. Le livret écrit par Delrieu est une imitation du Demofoonte de Métastase, que Marmontel avait arrangé en français pour la musique de Cherubini. Quant à la partition de Vogel, bien qu’elle n’ait été entendue que vingt-quatre fois à l'origine, elle parut renfermer des beautés incontestables. L’ouverture a été justement admirée pour la richesse du tissu harmonique et la noblesse du caractère, non moins que pour les traits déchirants et pathétiques qui la traversent. Gardel l’a placée plus tard dans le ballet de Psyché. Elle a été souvent exécutée dans les concerts, et notamment au Champ-dc-Mars en 1791, dans la cérémonie funèbre des officiers tués à Nancy. Après l’ouverture, nous citerons l’andante : Ah! que sa tendresse m’est chère! la scène : Venez, jeunes amants, sous ces berceaux en fleurs, l’air en si bémol: Hélas! que ne puis-je vous dire quel est l'excès de mes malheurs, le larghetto : Cher enfant, tes malheurs ne t' épouvantent guère, enfin la scène de désespoir : Quelle fatalité! allegro terrible où l’on sent comme un souffle de Gluck.

LES MUSICIENS CÈLÉUHES.

Avec ses deux ouvrages dramatiques, Vogel a publié des symphonies, des quatuors, des concertos et plusieurs autres pièces instrumentales. Son petit-üls, M. Adolphe Vogel, s’est montré digne du nom qu’il porte. Entre autres productions, on a de lui des fomanees qui ont obtenu un succès populaire, celle de l'Ange déchu par exemple, et l’opéra intitulé la Moissonneuse, où se trouve un quatuor d’une facture remarquable.

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Dans ce dix-huitième siècle rationaliste, où la philosophie, la poésie et la politique sont représentées par Condillac, Voltaire et Frédéric II, lorsque, de Paris à Berlin, pareil à un dévorant simoun, circule un vent d’analyse dissolvante, on n'est pas peu surpris de voir naître et se développer un artiste qui tire toutes ses inspirations de son cœur, qui traverse une atmosphère de critique et de doute sans y rien perdre de ses précieuses qualités affectives. Tandis que le sentiment est renié par une raison aussi sèche qu’orgueilleuse, que les La Harpe et les Buffon le chassent de la littérature, Mozart lui ouvre un asile dans ses compositions musicales. Il recueille le banni qui trouvait toutes les portes fermées devant lui ; loin de dédaigner l’exilé, il lui a demandé le secret du doux parler et du noble rire :

Reddes dulce Ivt/tti, redits ridere décorum .

De là l’originalité de l’auteur des Nozze au milieu de ses contemporains ; de là l’ineffable beauté dont ses ouvrages brilleront dans tous les temps.

Jean-Chrysostome Wolfgang-Théophile Mozart naquit à Salzbourg, le 27 janvier 17ÎÎG. Son père, Léopold Mozart, remplissait les fonctions de second maître de chapelle à la cour du prince archevêque de cette ville. Jamais enfant ne montra pour la musique des dispositions plus précoces. 11 était à peine âgé de trois ans, lorsque les leçons données à sa sœur aînée, Marie-Anne Mozart, attirèrent son attention

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sur le clavecin. Il mettait son bonheur à chercher des tierces sur le piano, et rien n’égalait sa joie lorsqu’il avait trouvé cet harmonieux accord. A quatre ans, non-seulement il était déjà un petit \irtuose plein de goût, mais il prenait plaisir à composer lui-même des menuets qui nous ont été conservés par les soins de M. de Nissen, son biographe. Ce que la nature avait si heureusement commencé, l’éducation l’acheva. Léopold Mozart, artiste distingué, auquel on doit une bonne méthode de violon et qui possédait à fond la connaissance de la musique d’Église, joignait à la science et au talent qui devaient le mettre en état de remplir ses obligations paternelles, le sentiment profond de la mission dont la Providence semblait l’avoir chargé en lui donnant un tel fils. Frappé des merveilleuses aptitudes du jeune Wolfgang, il crut voir les gestes de Dieu dans les prodiges de cette riche organisation, et ce fut dès lors avec une sorte de pieux respect qu’il s’appliqua à en cultiver les heureux dons. On se rappelle le père d’Origène baisant la poitrine du futur Père de l'Église, quand on lit ces lignes du maître de chapelle : « Je puis affirmer que Dieu fait chaque jour de nouveaux miracles dans cet enfant », et ailleurs, lorsqu’il se défend de faire inoculer son fils : « Il s’agira de voir si Dieu, qui a mis dans ce monde celte merveille de la nature, l’y veut conserver ou l’en retirer. » Quoique son emploi à la cour archiépiscopale ne lui rapportât qu’un modique traitement, le pauvre musicien de Salzbourg renonça à renseignement, afin de se consacrer sans partage et tout entier à l’instruction de ses enfants. Soins dignement récompensés ! Marie-Anne devint une excellente musicienne, et son frcrc ce que le monde sait : le divin Mozart.

C’était un esprit singulièrement actif, se livrant à l’étude avec l’entraînement qu’à cet âge on apporte généralement au jeu. Il s’engoua des mathématiques, lorsqu’il en eut appris les premiers éléments, au point de couvrir de chiffres les tables, les chaises, les murs etjusqu’au plancher de sa chambre. Ce n’est pas l’unique exemple que nous rencontrons de la passion du calcul chez un maître de l’art. C’est après avoir groupé bien des chiffres que le grand Rameau a découvert le principe générateur de l’harmonie moderne, c’est-à-dire la loi du son fondamental. C’est aussi grâce à son aptitude pour le calcul que Philidor, le compositeur correct, est devenu le plus habile joueur d’échecs de son temps. Mozart cependant revint bientôt à l'objet qui avait eu, tout d’abord, sa prédilection. Les difficultés n’existaient pas pour lui. Son père le surprit un jour écrivant un concerto pour le clavecin et il resta frappé d'étonnement en reconnaissant que cette composition

était parfaitement conforme aux règles, quoique d’ailleurs impossible à jouer.

A la différence de tant de petits prodiges dont l’orgueil étouffe toutes les bonnes qualités naturelles, cet enfant prédestiné avait l'Ame la plus aimante et la plus tendre. « M’aimez-vous bien? » avait-il l’habitude de demander aux personnes avec qui il se trouvait, et si une réponse affirmative se faisait attendre, ses yeux se mouillaient de larmes. Gomment n’eùt-il pas été bon lils et mari affectueux, celui qui faisait ainsi éclater en toute occasion son exquise sensibilité? Aussi Mozart ne fut-il pas moins recommandable par les vertus privées qui font l'honnête homme que par le génie qui fait le grand artiste. La suite de ce récit le prouvera suffisamment, en dépit des assertions aussi légères que scandaleuses qu’un écrivain a faites dans une revue assez autorisée pour donner à un roman l’apparence d’une biographie.

En 1762, Léopold Mozart, désireux de faire partager aux autres l’enthousiasme que lui inspirait son fils, se rendit avec ses enfants k Munich et à Vienne. Ce voyage fut une ovation pour le virtuose alors Agé de six ans, et qui se faisait pardonner sa supériorité à force de grâce et de gentillesse. L’empereur François Ier, après avoir admiré son jeu vif et brillant, lui demanda, par manière de plaisanterie, de jouer avec un seul doigt et sur un clavecin caché; on avait étendu un linge sur les touches. L’enfant le prit au mot et se tira de cet exercice difficile, comme de la chose la plus aisée. Cependant, c’était en présence des connaisseurs qu’il se plaisait surtout à faire preuve des talents que le ciel lui avait départis. La vue des plus hauts personnages de l’empire attentifs aux mérites de son exécution, le laissait assez indifférent : il voulait être jugé par des hommes du métier, et il se surpassait lui-môme lorsque Wagenseil, maître de chapelle de la cour impériale, se trouvait au nombre de ses auditeurs ; juste fierté d’un maître naissant qui ne se soucie que de l’estime de ses pairs.

L’orgueilleuse maison de Habsbourg s’humanisait avec ce sublime bambino. Revêtu d’un costume lilas, brodé en or, qui avait été commandé pour le petit archiduc Maximilien, il faisait les délices de Marie-Thérèse et de scs filles.

La sensibilité, l’Ame aimante de Mozart qui apparaissent dans les andante de ses sonates et de ses symphonies aussi bien que dans ses airs d’opéra, constituaient sa nature même. Dès l'Age le plus tendre, on surprend de petits détails qui révèlent cette organisation nerveuse et tendre. Pendant le premier voyage qu’il fit à Vienne en 1763, il avait alors sept ans, deux des archiduchesses proine-

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nèrent cet enfant dans le palais à travers les galeries cirées et luisantes comme des glaces. Mozart glissa sur le parquet ; l'une des archiduchesses ne s’occupa pas de lui ; mais l'autre, c’était la future reine de France, Marie-Antoinette, le releva et lui prodigua des caresses pour le remettre de sa chute. L'enfant lui dit : aVous êtes bonne, je veux vous épouser. » L'impératrice, informée de ce petit incident, demanda à Mozart comment cette idée lui était venue : « Par reconnaissance, répondit-il ; celle-ci a été bonne pour moi ; mais sa sœur ne s’est inquiétée de rien. »

Ceci se passait dans l’automne de 1762 ; le 30 octobre Léopold Mozart écrivait :

n Félicité, fragilité telle se brise comme le verre. Je sentais pour ainsi dire, que nous avions été trop heureux pendant quinze Jours. Dieu nous a envoyé une petite croix, et nous rendons grAoc à son infinie miséricorde, que tout se soit passé sans trop de mal. Le 21, nous avions été de nouveau le soir chez l'impératrice. Woferf n'était pas dans sou assiette ordinaire. .Nous nous sommes aperçus un peu plus lard qu’il avait une espèce de scarlatine. Non-seulement les meilleures maisons de Vienne se sont montrées pleines de sollicitude pour la santé de notre enfant, mais clics l’ont vivement recommandé au médecin delà comtesse de Sinzendorf, Bernhard, qui a été plein d’attentions. I.a maladie touche & sa fin. File nous coûte cher ; elle nous fait perdre au moins cinquante ducats. Faites dire, je vous prie, trois messes à Lorette à l’autel de l'Fiifant-Jésus, et trois A Bcrgl A l'autel de Saint-François de Faute. »

Quelques lecteurs chagrins se plaindront peut-être de voir regretter là les cinquante ducats. 11 ne faut pas se montrer injustes et faire les délicats hors de propos. La famille de Mozart était pauvre ; le pire, la mère, le fils et la Glle étaient partis le 19 septembre pour Vienne. La position qu'occupait Mozart père au service du prince-archevêque de Salzbourg n'était rien moins qu’avantageuse ; son traitement égalait à peine celui d'un domestique de grande maison, et il avait renoncé à l’enseignement de la musique pour se vouer plus librement à l’éducation de ses deux enfants. La postérité y a gagné un homme dugénie. Que d’organisations merveilleusement douées s’atrophient par la paresse, l’oisiveté et aussi par la négligence des parents ! Combien de talents avortés faute d’une bonne direction 1

Apprendre, c’est se souvenir, a dit Platon. Si quelque chose peut donner créance à cette singulière théorie, c’est de voir comment Mozart apprit spontanément le violon, sans qu'il en eût reçu des leçons et bien que ses seuls.exercices se lussent bornés h jouer, pour son plaisir, d'un petit instrument que son père lui avait acheté à Vienne. Un

LES Mt SICIEXS CÉLÈBRES.

jour, il prélendit doubler la seconde partie dans un Irio que Léo|>old Mozart se préparait à exécuter avec deux de ses collègues, Wenzel et Schachtner. Cette demande étrange de la part d'un enfant de sept ans, qui n'avait fait aucune étude du violon, fut d’abord rejetée ; mais voyant son fils tout en larmes, le père consentit enfin à le laisser jouer prèsde Schachtner, à condition qu’on ne l’entendrait pas. Mais quel ne fut point l’étonnement des trois virtuoses, lorsqu’ils s'aperçurent que le petit Wolfgang attaquait sa partie et la suivait avec la sûreté et l’exactitude d’un violoniste consommé 1 La nature ne se lassait pas d’opérer des miracles dans cette jeune organisation, et le maître de chapelle était de plus en plus convaincu de la présence du doigt de Dieu dans sa maison.

Un tel prodige ne pouvait rester renfermé dans les limites de l’Allemagne ; il fallait le montrer aux peuples étrangers afin de révéler l'œuvre de la Providence. Ainsi pensa le père de Mozart dans la simplicité de sa foi et dans l'exaltation de son bonheur paternel. Il entreprit donc avec ses deux entants un nouveau voyage au mois de juillet 1763. Rien en tout ceci qui ressemble à la spéculation ambulante de tels et tels musiciens, entrepreneurs des succès de leurs enfants. Ce n’est point ici un homme qui veut tirer de l’argent à toute force de l’exhibition d’un talent précoce ; c’est un musicien de savoir et de goût, qui admire naïvement le phénomène musical qu’il a plu au ciel de faire naître dans sa famille. Respectons un sentiment respectable, et ne nous hâtons pas de le confondre avec ces vues intéressées et mercantiles dont fiant d’autres nous ont depuis offert des exemples.

La guerre de Sept ans finissait, et les populations germaniques, libres de préoccupations belliqueuses, s’abandonnaient de nouveau à leur goût séculaire pour les délassements artistiques. Munich, Augsbourg, Manheim, Mayence, Francfort, Coblentz, Cologne et Aix-la-Chapelle fêtèrent tour à tour leurs hôtes de passage. De ville en ville et de concerts en concerts, les voyageurs arrivèrent à Bruxelles, plus riches, il est vrai, de cadeaux que d’espèces sonnant»». Voici en effet ce qu’écrit Léopold Mozart à la date du 17 octobre:

« Nous avons de quoi monter une vraie boutique d'épées, de dentelles, de mantilles, de tabatières, d'étuis ; enfin nous avons laissé une grande boite à Salzbourg, renfermant tous nos joyaux et nos trésors. Mais, quant à l’argent, il est rare, et je suis positivement pauvre. »

Le bon Salzbourgeois fut assez scandalisé de ce qu'il vit à Paris, où il arriva au mois de novembre 1763. Le tableau qu'il trace de la

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cour et de la ville est assez curieux pour que nous en reproduisions ■quelques traits :

« Les femmes sont-elles en effet belles à Paris? Impossible de vous le dire, car elles sont peintes comme des poupées de Nuremberg, et tellement défigurées par ces dégoûlanls artiiiees, qu'une femme naturellement belle serait méconnaissable aux yeux d’un bunnéte Allemand. Quant à ce qui est de leur dévotion, je puis vous assurer qu’on n’aura aucuue peine, quand on voudia les canoniser, à reconnaître les miracles des saillies françaises. I.cs plus grands miracles sont opérés par celles qui ne sont ni vierges, ni femmes, ni veuves ; et tous ces miracles se font tous sur des corps vivants ! Su fîit ! On a de la peine à discerner ici la maîtresse de la maison ; chacun vil à sa guise, et, sans une miséricorde toute spéciale de Dieu, il en arrivera du royaume de France comme autrefois de l'empire des Perses.

« Je vous aurais écrit, depuis uia dernière lettre, si je n’avais pas voulu attendre le résulta! de notre allairc de Versailles pour vous en rendre compte. Mais, comme ici, plus que dans toute autre cour, les choses vont d'un train d'escargot, et que ces sortis d'affaires dépendent des menus pluisiis, il faut prendre patience. Si la reconnaissance égale le plaisir que mes enfants ont procuré à la cour, les résultats devront être fort satisfaisants. On n'a pas la coutume, en France, de baiser les mains des membres de la famille royale, de leur parler ou de leur remettre des pétitions au passage, comme on dit ici, car quand ils vont de leurs appartements et des galeries & l'église, on ne s’incline, on ne s’agenouille ni devant le roi, ni devant aucun membre de sa famille ; on se tient droit et sans bouger, et, dans celte posture, on a toute liberté de les regarder lorsqu'ils déifient tout près de vous. D’après cela vous pouvez facilement vous figurer l'étonnement de tout le monde, lorsqu’on voit les filles du roi s’arrêter dans les passages ofticiels, dès qu’elles aperçoivent mesenlanls, s’en .approcher, les caresser et s’en faire embrasser mille cl mille fois. Il en est de même de madame la Dauphine. Ce qui a paru le plus extraordinaire à messieurs les Français, c'est que au grand couvert qui eut lieu dans la nuit du nouvel an, non-seulement on nous lit place à tous près de la table royale, mais monseigneur Welfgangus dut se tenir tout le temps près de lu reine, lui parla constamment, lui baisa souvent les mains, et mangea à cOté d’elle les mets quelle daignait lui faire scrv ir. La reine parle aussi bien l’allemand que nous. Comme le roi n'en comprend pas uu mot, la reine lui traduisait tout ce que disait notre héroïque Wolfgang. Je me louais près de lui. De l’autre côté du roi où élaicul assis M. le Dauphin et madame Adélaïde, se tenaient ma femme et ma fille. Or, vous saurez que le roi ne mange pas en public ; seulement, tous les dimanches soir, la famille royale soupe ensemble. On ne laisse pas outrer tout lu monde. Quand il y a grande fête, comine nu nouvel an, à Piques, à la Pentecôte, à la fête du roi, etc., alors il y a grand (ouvert. On admet toutes les personnes de distinction. L'espace n’est pas grand, et par conséquent il est bientôt rempli. Nous arrivâmes tard, les Suisses durent nous ouvrir le passage, et l’on nous conduisit dans la pièce qui est tout près de la table et que traverse la famille royale pour se rendre au salon. En passant, les uns et les autres parlèrent avec notre Wolfgang, et nous les suivîmes jusqu’à la table .

«Vous n’allendez sans doute pas do moi que je vous décrive Versailles. Seulement je vous dirai que nous y sommes arrivés dans la nuit de NoCl et que nous y avons assisté, dans la chapelle royale, à la messe de minuit et aux trois saintes messes. Nous étions dans la galerie, lorsque le roi revint de chez madame la Dauphine, qu'il avait été voir à l’occasion de la mort de son frère, le prince électeur de Saxe.

« J’entendis une bonne et une mauvaise musique. Tout ce qui se chantait par une voix seule, et devait ressembler à un air, était vide, froid, misérable, par conséquent françuis. Mais les chœurs sont tous bons et très-bons. Aussi ai-je été tous les jours avec mon petit homme à la messe de la chapelle pour y entendre les chœurs des motels qu’on y exécute

« Nous avons en quinze jours dépensé à Versailles environ douze louis. Peutêtre trouverez-vous que c’est trop et ne le comprendrez-vous pas ? Mais à Versailles, il n’y a ni carrosses de remise ni fiacres : il n’y a que des chaises à porteurs. Chaque course coûte douze sous ; et comme bien souvent nous avons eu besoin sinon de trois, au moins de deux chaises, nos transports nous ont coûté un tkahr par jour, cl plus, car il fuit toujours mauvais temps. Ajoutez A cela quatre habits noirs tout neufs, et vous ne serez plus étonnée que notre voyage de Versailles nous revienne à vingt-six ou ving -sept louis. Nous verrons quel dédommagement nous en reviendra de la cour. Sauf ce que nous avons à espérer de ce côté, Versailles ne nous a rapporté que douze louis argent comptant.

« En outre madame la comtesse, de Tessé a donné à maître Wolfgang une tabatière en or, une montre en argent, précieuse par sa petitesse, et «A Nancrl ma fille, un étui à cure-dents en or, fort beau. Wolfgang a encore reçu, d une autre dame, un petit bureau de voyage en argent, et Nancrl, une petite tabatière déraille, incrustée d or, d’une extrême délicatesse, puis une bague uvec un camée, et une foule de bagatelles que je compte pour rien, comme des nœuds d’épées, des manchettes, des fleurs pour des bonnets, des mouchoirs. Dans quatre semaines, j’espère vous donner quelques nouvelles plus solides de ces fameux louis d’or dont il faut faire une plus grande consommation à Paris qu'à Maxglnu (I), pour se faire connaître. Du reste, et quoiqu’on voie partout ici, sans lunettes, les déplorables fruits de la dernière guerre, les Français continuent à ne rien retrancher de leur luxe et de leursompluosilé ; aussi n’y a-t-il de riches que les fermiers. Les seigneurs sont criblés de dettes. Les plus grandes fortunes se trouvent à peu près entre les mains de cent personnes, dont quelques gros banquiers et fermiers généraux , et presque tout l’argent se dépense pour des Lucrèecs qui ne se poignardent pas.

« Toutefois, comme bien vous le pensez, on voit ici des choses singulièrement bell *s à côté d étonnantes folies. Les femmes portent cet hiver non-seulement des robes garniesde fourrures, mais des boas de fourrure autour du cou, djs ornements de fourrure, en guise de fleurs, dans les cheveux, des manchettes de fourrure autour du bras. Ce qu’il y a de plus ridicule, c’est de voir le baudrier entouré de fourrure, probablement pour qu’il ne gèle pas. A ces

(I) Petit viihige près de Salzbourg.

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Mies de la mode sc joint leur amour immodéré de la commodité, qui fait que cette nation n’cnlend plus la voix de la nature, l.cs Parisiens envoient leurs curants nouveau-nés en nourrice à la campagne. Tout le monde le Tait, grands et petits, liais que de tristes conséquences t partout des estropiés, des aveugles, des paralytiques, des boiteux, des mendiants, couchés dans les rues, jonchant le parvis des églises. Le dégoût m'empêche de les regarder en passant... Je saute brusquement de ces horreurs à une chose ravissante, qui du moins a ravi un roi. Vous voudriez bien savoir, n’esl-ce pas ? quelle mine a madame la marquise de Pompadour ? — Elle doit avoir été bien belle, car elle est bien encore relie est grande, de belle taille, grasse, assez forte, mais bien proportionnée, blonde, cl a dans les yeux quelque ressemblance avec Sa Majesté l’Impératrice. Elle a fort bonne opinion d’elle-mêmc et a un goût peu

commun » 11 y a ici une guerre incessante entre la musique française et

italienne. Toute la musique française ne vaut pas le diable; mais il s'opère de grands changements. Les Français commencent à tourner, et dans dix ou quinze «ns, je l'espère, le goût français aura complètement fait volte-face, etc. » (Lettre 4 M”*Hagenauer, I" février 17G4 .)

La famille Mozart avait eu pour introducteur dans la haute société parisienne, le célèbre baron de Grimm, dont on connaît la spirituelle correspondance. Ce bel esprit s'honora par la protection qu'il accorda îi des compatriotes peu au fait des usages et des mœurs de Paris. Il leur rendit toutes sortes de bons offices, celui entre autres de composer les épîtres dédicatoircs des deux œuvres de sonates que le jeune Wolfgang écrivit en France et qui furent dédiées l’une à madame Victoire, l'autre à la comtesse de Tessé.

Ce fut pendant ce voyage que M. de Carmontelle, dessinateur habile, fit d’après nature le portrait du père et des enfants, composition charmante de grûce et de vérité que nous avons reproduite d 'après la grav ure originale, devenue rarissime, et que j’ai eu toutes les peines du monde à me procurer. Voici un passage de la correspondance qui m'a déterminé à la rechercher.

« M. de Méchel, un graveur, travaille à furie à nos portraits peints par un amateur, M.tle Carmontelle. Wolfgang joue du piano, moi, derrière lui, du violon, iVanerl s'appuie d une main sur le piano, et tient dans l'autre un morceau de musique, comme si elle allait chanter. n (Lettre de Léopold Mozart à M. llagenauer, le I" avril 1761.)

Afin que cette représentation ad vioum ne perdit rien de son intérêt, nous l’avons lait reproduire par le procédé de l’héliographie.

Léopold Mozart et sa famille partirent ensuite pour Londres, et reçurent des Anglais le môme accueil qui leur avait été fait de l’autre côté du détroit. C’était un sujet d’étonnement sans pareil [tour la cour de Saint-James que de voir un enfant de huit ans à peine exécu-

ter sur l’orgue à première vue des morceaux de Bach, d’Abel et de Haendel. Le roi George III, témoin de ces merveilles, en marqua sa satisfaction par un don de vingt-quatre gqinces. Indépendamment des bienfaits royaux, il y avait aussi les concerts publics qui fournissaient quelques ressources. Ce fut pendant son séjour en Angleterre que Mozart écrivit son troisième œuvre composé de six sonates de clavecin qu'il dédia à la reine. Il n’aurait peut-être pas été difficile à l’honnête maître de chapelle de tirer parti, au profit de sa fortune, du dilettantisme britannique ; mais, craignant pour l’âme de ses enfants, il ne voulut point se fixer dans un pays hérétique, et poursuivit le cours de ses pérégrinations. En Hollande, où le succès ne cessa d’accompagner nos pèlerins de l’art, une grave maladie mit en péril les jours de Wolfgang et de sa sœur. La foi du chrétien, qui n’est jamais absente de la correspondance de Léopold Mozart, éclate ici dans toute sa pureté. Il fait dire des niesses pour obtenir le rétablissement des deux santés qui lui sont si chères. Enfin le danger est conjuré et les jeunes virtuoses sont rendus à l’admiration du public. Les enfants donnent deux concerts à la Haye, et Wolfgang dédie un œuvre de six nouvelles sonates de piano h la princesse de Nassau- Weilhourg.

Après être restés pendant trois ans éloignés de leur patrie, 1rs voyageurs revinrent àSalzbourg par Paris, Lyon, la Suisse et Munich. Ce laps de temps considérable durant lequel Mozart s’était fait entendre en France, en Angleterre et en Hollande, n’avait pas été perdu pour son instruction. De retour au logis, il se remit à l’étude de la composition, sous la direction de son père. Il se pénétrait en même temps des beautés de Haendel et de Charles Emmanuel Bach, auxquels il ajoutait quelques anciens maîtres italiens de la fin du xvn' siècle et du commencement du xvm*. De celle époque datent ses premiers essais de musique vocale.

Mais les sympathies admiratives qui s’étaient éveillées sur les pas du jeune arliste pendant son voyage dans l'Europe occidentale, lui firent défaut dès qu’il chercha à se produire au milieu de ses concitoyens. Léopold Mozart qui s’était rendu à Vienne au mois de septembre 1767 avec toute sa famille, y arriva malheureusement au moment où la petite vérole sévissait et venait d’atteindre l'archiduchesse Josépha qui en mourut. L'heure n’était pas propice aux distractions musicales; la cour était en deuil. Le père, inquiet pour tes enfants, se réfugia à Oln iilz en Moravie; mais le fléau l’y suivit. Bientôt Wolfgang tomba dangereusement malade. Le pauvre Léo[K>ld, dans un pays étranger, se trouvait dans une situation bien critique.

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Le doyen de la cathédrale, le comte Podstatskv, exigea que les étrangers v'nssent loger chez lui, disant qu’il ne craignait en aucune façon la petite vérole; il donna des ordres à son maître d’hôtel et fit venir son médecin. Grâce à cette intervention charitable, Wolfgang surmonta l’épreuve de la maladie, et son père, dans une lettre datée d’Olmütz le 10 novembre 1767, exprime les sentiments de reconnaissance que lui inspire la conduite du digne chanoine. Après le rétablissement de l'enfant, la famille revint à Vienne et Mozart put enfin être présenté h l’empereur Joseph II et à l’impératrice qui prirent un plaisir infini à l’entendre. Sur le désir exprimé par le monarque de lui voir composer un opéra, Wolfgang écrivit une partition dont le sujet était la b'inta Simplice. Cet ouvrage était destiné à la troupe italienne de l’imprésario Aflligio qui avait promis de le payer 100 ducats. Mais les compositeurs viennois ne pouvaient souffrir qu’un enfant de douze ans leur disputât les palmes de la scène. Une cabale h laquelle il est fort probable que Gluck est resté étranger, puisque les auteurs qui ont voulu le mettre en cause sont en contradiction avec le témoignage même de Léopold Mozart, une cabale donc s’organisa pour empêcher la représentation de la Fin ta Simplice. On affecta d abord de soutenir que cette musique était l’œuvre de Léopold Mozart lui-même et non de son fils ; puis ce furent les chanteurs qui prétendirent que leurs airs ne pouvaient sc chanter. Le directeur Affligio, circonvenu par les ennemis du jeune artiste, traînait les choses en longueur pour se dispenser de remplir ses engagements. A bout d’arguments dilatoires, il finit par déclarer qu’il s’arrangerait de manière à faire siffler l’opéra, si on le forçait à le monter. Cette réponse anéantit le dernier espoir que Mozart et son père pouvaient conserver. Ils avaient gravement compromis leur situation pécuniaire par un séjour de quatorze mois à Vienne, et tous leurs efforts n’avaient abouti è aucun résultat. Au mois de décembre de la même année (1768), Wolfgang so dédommagea de cette tentative avortée en faisant exécuter une messe de sa composition en présence de la cour, dans l’église de l'Orphelinat du P. Parhammer. A cette année appartient aussi le petit opéra de Basticn et Baitieime , qu’il fit jouer dans la maison de campagne du docteur Mesmer.

Mozart passa l’année 1709 îi étudier la langue italienne, et au mois de décembre il entreprit avec son père un voyage dans la Péninsule. A Vérone et à Manloue, sous le nom à' Il signorAmadeo, il donna des concerts où il étonna le public par de véritables tours de force d’improvisation ; à Milan, il obtint un engagement pour écrire l'opéra qui

serait joué au carnaval de 1771 ; à Bologne, il s’attira les plus vives félicitations du célèbre Père Martini, directeur du Conservatoire de cette ville. A son passage à Rome se rapporte l’anecdote sur le Miserere d'AUegri que Mozart entendit à la chapelle Sixtine et qu’il écrivit au fond de son chapeau pendant l’exécution, éludant ainsi les défenses ecclésiastiques. A Naples, terme de son voyage, on offrit au jeune maestro de composer un opéra pour le théâtre de San Carlo, ce qu'il ne put accepter à cause de son contrat avec l'imprésario de Milan. Bref, d'étape en étape, les applaudissements et les éloges prodigués au Iiulce c'vjno de Salzhourg le vengeaient des chagrins que lui avait fait essuyer l'injustice des Viennois.

Le retour fut un triomphe. En repassant à Rome, Mozart reçut du Saint-Père la décoration de l’Eperon d’or qui lui conférait le titre de chevalier (cavalliere), et qui venait d’être donnée à Gluck. A Bologne, il fut nommé membre de l’Académie philharmonique, après avoir subi victorieusement l’épreuve qui consistait à arranger à quatre voix une antienne tirée de l’Antiphonaire. Ce qui est surprenant, c’est qu’au milieu des distinctions et des honneurs que lui attirait son génie précoce, cet enfant privilégié était resté un enfant. Lorsque l’inspiration l'avait enlevé au ciel, il redescendait sur la terre pour prendre sa part des amusements de son âge. « Mon unique récréation, écrit-il, consiste dans les cabrioles que je me permets de temps à autre. » Dans la plupart de ses lettres, surtout de celles qu’il écrivit u sa sœur, à côté des détails dans lesquels il se complaît sur ses travaux, on retrouve des enfantillages charmants, d’innocentes plaisanteries qui montrent la candeur de son âme. Heureuse nature, exempte jusqu a la fin de pédantisme et d’orgueil !

Revenu à Milan, vers la fin du mois d’octobre 1770, il y écrivit son Mit/iridale , qui fut joué avec un grand succès le 2(i décembre de la même année. Cet ouvrage obtint vingt-deux représentations consécutives. Dans le cours de 1771, le jeune compositeur visite Vérone qui lui avait décerné le titre d’Acadéroicicn, Venise et Padoue, puis il reprend le chemin de Milan où il fait exécuter (décembre 1771), sa cantate dramatique intitulée Ascanio in Alba. Sur ces entrefaites, le maître de chapelle fut rappelé à Salzhourg pour la cérémonie d’installation d'un nouvel archevêque, et son fils composa à cette occasion la sérénade dramatique qui a pour titre : Il Sugno di Scipione (14 mars 1772).

Wolfgang retourna à Milan au mois d’octobre suivant et donna dans cette ville (décembre 1772), Lucio Si/la, opéra séria qui n’obtint

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pas moins de succès que son Mithridate. 11 revint à Salzbourg au printemps de l’année suivante, puis se rendit à Vienne et ensuite à Munich où il fit jouer, le 13 janvier 1775, un opéra bouffe intitulé la Finta Giardiniera. L’ouvrage réussit et fut suivi d’une cantate composée en l'honneur de l’archiduc Maximilien sous ce titre : il Re pastore. Mais les partitions se succédaient sous la plume de l’infatigable musicien sans amener de changement dans sa position toujours incertaine et précaire. Vainement à son retour d’Italie, il s’était flatté d’obtenir du prince-archevêque de Salzbourg, la place de maître de chapelle ; il ne fut pas plus heureux auprès de l’électeur de Bavière auquel il ne demandait qu’un traitement de cinq cents florins (environ 1 ,030 francs) pour écrire quatre opéras par an et figurer chaque jour dans les concerts de la cour. Ces prétentions étaient assurément bien modestes de la part d’un artiste qui avait produit quatre opéras, un oratorio, deux messes solennelles, deux cantates et un nombre considérable de pièces instrumentales à l'Age où les autres compositeurs sont encore sur les bancs de 1 école. Néanmoins, par une de ces aberrations dont l’histoire offre de fréquents exemples, le prince refusa d'accueillir l'homme de génie qui lui proposait ses services à un prix si modéré. Les mêmes déconvenues attendaient l’auteur de Mithridate à Augsbourg et à Manheim, où il se rendit après avoir quitté Munich plus pauvre qu'il n’était en y arrivant. Tant de contrariétés décidèrent Mozart à s’expatrier une fois encore, et ce fut vers Paris qu'il dirigea ses pas, accompagné de sa mère ; car Léopold Mozart était retenu à Salzbourg par les devoirs de sa charge.

A mesure qu’on avance dans la biographie du plus grand des musiciens du dix-huitième siècle, on est aussi affligé que surpris des obstacles qui lui barrent la route, des difficultés qu’il éprouve à se faire connaître, des efforts infructueux dans lesquels il se consume. Parmi tous ces financiers qui sont maintenant les vrais détenteurs de la fortune de la France, ne s'en trouvera-t-il donc plus un, comme il y en avait naguère, qui ait le bon esprit de se faire pardonner son opulence eu facilitant la voie à un grand homme? Il n’y faut pas compter: le goût subit chez nous un temps d’arrêt, et 'il n’y a point en France de connaisseurs capables d’apprécier ce que l’Allemagne elle-même n’admire pas assez. Arrivé à Paris le 23 mars 1778, Mozart dut se borner à arranger pour le concert spirituel dirigé par Legros un Miserere de Holzbauer, qui n’eut point de succès. Ce travail ingrat joint au produit de quelques leçons le fit vivre pendant quelques mois. Il végétait obscurément au milieu des tristesses et des déceptions que

chaque jour lui apportait, quand un affreux malheur le frappa ; ce fut la mort de sa mère à laquelle il portait l’attachement le plus tendre (3 juillet 1778). Après lui avoir rendu les derniers devoirs, Wolfgang abandonna Paris dontle séjour lui était devenu insupportable, et revint à Salzbourg où la nécessité le força d’accepter la place d’organiste de la cour en 1779. Cette carrière, si brillante à scs débuts, menaçait de «'achever obscurément dans des fonctions voisines de la domesticité.

Mais il était dit que l’inaltérable confiance de Léopold Mozart dans l’avenir musical de son fils serait justifiée par l’événement. La Providence ne s’était pas donné la peine de créer une âme telle qu'il ne s’en rencontre pas deux dans un siècle, pour la condamner ensuite à l’impuissance, étouffer scs accents sous l’indifférence et la sottise des contemporains. Quoique tardive, la réparation arriva enfin. Au mois de novembre 1780, l’humble organiste de Salzbourg se vit appelé à Munich par le prince électoral de Bavière, Charles Théodore, pour y composer l’opéra d 'Idnménée, sur un livret italien de l’abbé Varesco. 11 obtint un congé de six semaines, et, grâce à sa prodigieuse facilité, il put faire répéter les deux premiers actes le 1" décembre suivant. Le 29 janvier 1781, l’ouvrage fut représenté et souleva l’enthousiasme du public par les beautés nouvelles dont il était rempli. On n’avait encore rien entendu de semblable à l’air : Padre , germant, à celui d 'Ilia, non plus qu’aux chœurs: Pield, muni! et Corrinmo , fuggiamn. A partir de ce moment Mozart prenait possession de la célébrité, et il ne devait plus être surpassé que par lui-même.

L'archevêque de Salzbourg, prélat d’une faible portée d’esprit et trèsvaniteux, n'était pas fâché de faire savoir à tout le monde que le compositeur en vogue était à son service. 11 vint à Vienne, et se fit suivre de son organiste qu’il logea dans son hôtel, mais en le traitant sur le pied d’un valet. L’auteur applaudi d ldomeneo était réduit à manger à l'office avec les domestiques, et scs intérêts pécuniaires souffraient autant que sa fierté ; car son maître ne lui permettait point de se faire entendre dans les concerts qui eussent pu lui rapporter de l’argent : « Sa Grandeur, écrit-il à son père, ne veut pas que ses gens fassent des profils. 11 ne doit ÿ avoir que perte pour eux ! » Craignant de compromettre la position de son père, Mozart se résignait à un emploi où sa dignité était sans cesse blessée. Un jour pourtant, poussé à bout, il osa se plaindre et ne reçut d’autre réponse que ces mots impertinents : « Décampez d’ici, si vous ne voulez pas mieux servir. » L’artiste se le tint pour dit et donna sa démission.

11 fallait vivre. L’enseignement ne procurait que des ressources fort

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restreintes, et d’ailleurs le jeune musicien n 'avait-il pas écritdès 1778 ces lignes qui trahissent une légitime confiance dans son génie : « Je suis compositeur : je suis né pour être maître de chapelle, et je ne puis, ce qui arriverait certainement si je m’occupais beaucoup d'élèves, je ne puis enterrer le talent de compositeur que Dieu m’a si libéralement départi. » Ce fut donc vers le théâtre qu’il porta ses vues. Mais l’empereur Joseph II, qui n’aimait que la musique italienne, était peu disposé à encourager les efforts tentés par les Allemands. A la suite de bien des démarches inutiles, Mozart se vit enfin accorder, par l'entremise du prince de Cobentzel et de la comtesse de Thun, l’autorisation d’écrire peur la cour impériale. Le sujet était l'Enlèvement au sérail ( Die Entführung ans de ni Sérail). Bretzner «avait fait sous ce titre une pièce dont Stcphani tira un assez médiocre livret. La belle Espagnole Constance est devenue l’une des femmes du pacha Sélim. Belmonte, son amant, s’introduit dans le sérail et essaye de faire évader les odalisques pour enlever sa maîtresse. Mais le projet échoue et l’audacieux raïa n’échappe à la mort que parce que Sélim reconnaît en lui un citoyen de Burgos à qui il a dû autrefois la vie. L honnête Turc ne se contente pas de faire grâce au coupable ; il lui accorde la main de Constance. Sur cette donnée puérile et invraisemblable, Mozart a composé celle de ses partitions qui a joui en Allemagne de la plus longue vogue. Néanmoins cet ouvrage, joué à Vienne le 12 juillet 1782, fut froidement accueilli dans sa nouveauté. Il ne rapporta que cinquante ducats au compositeur. Le monarque dit même au maître après la représentation : « Cela est trop savant pour nos oreilles ; je trouve qu’il y a là dedans trop de notes. » A quoi Mozart aurait répondu : « Sire, il y a autant de notes qu’il en faut. » Da Ponte, le librettiste de Don Giovanni et des Nozzc , raconte dans ses Mémoires que l’empereur Joseph lui dit à propos de V Enlèvement au sérail, que « Ce n’était pas grand’chose : Non era gran cosa ; que Mozart avait beaucoup de talent pour la musique instrumentale, mais que pour la vocale, c’était différent. » Ce jugement est celui d’un amateur exclusif du style italien ; mais tout en tenant compte de la partialité du point de vue chez le critique couronné, on doit avouer que l’auteur de Y Enlèvement au sérail n'avait point encore acquis dans l’art de traiter les voix le degré de perfection dont feront preuve Don Juan et la Flûte enchantée . Parmi les morceaux saillants de la partition, on remarque d’abord l’ouverture, le chœur des esclaves du sérail et le duo de la bouteille entre Osmin et Belmonte. Viennent ensuite les deux airs bouffes d’Osmin, le duo chanté par ce dernier

au premier acte avec Belmonte. Cet opéra, longtemps inconnu en France, a été représenté à Paris par une troupe allemande en 1829 et 1830. En mai 1839, il en a été donné au Théâtre- Lyrique une traduction due à la plume de M. Prosper Pascal. Mais les rôles de femmes, écrits pour des voix exceptionnelles, ont nécessité des transpositions. M"** Ugalde et Meillet ont chanté les rôles de Constance et de Blondine ; Bataille, Michot et Fromant, ceux d’Osmin, de Belmonte et de Pédrille.

Pendant son séjour momentané à Manheim, Mozart avait distingué une jeune et jolie cantatrice nommée Aloysia Weber, dont le souvenir était resté ineffaçable-dans son âme. A son retour de Paris, il vint à Munich où se trouvait alors la jeune fille, avec l'intention de la demander en mariage. Il paraît que la manière dont il avait d’abord été reçu par la famille d’Aloysia put l’encourager à celte démarche. Mais le résultat fut contraire â son attente. Dans ce jeune homme maigre, au long nez, aux gros yeux, à la tête exiguë, la sémillante virtuose ne sut pas reconnaître l’artiste de génie, et elle toisa son prétendant de façon à lui ôter tout espoir. Le pauvre Mozart reporta ses affections trompées surConstance Weber, sœur du premier objet de sa passion, et l’épousa le 4 août 1782, trois semaines environ après la représentation de Y Enlèvement au sérail. Le mariage eut lieu dans la maison de la baronne de Waldstetten, l’une des protectrices du musicien.

Les considérations d’argent n’eurent aucune part à cette union, qui fut l’œuvre de l’amour. Aussi le jeune ménage se vit-il souvent gêné. Mozart n’avait d'autre revenu fixe que le traitement de huit cents florins attaché à sa place de compositeur de la cour. Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume 11, lui offrit de le nommer son maître de chapelle avec trois mille écus d’appointements. Il refusa, pour ne point quitter un prince qui, n’appréciant pas sa musique, le laissait végéter dans un état voisin de la misère. Afin de suffire aux besoins de sa famille, l’auteur d 'Iiloménée et de Y Enlèvement au sérail , donnait des leçons de piano, écrivait des contredanses et des valses pour les bals et les redoutes. S’appeler Mozart, et être condamné à perdre dans ces stériles occupations un temps qu’on aurait pu consacrer à produire des chefs-d’œuvre ! Ce qu’il faut admirer, c’est qu’au milieu d’une lutte incessante contre les nécessités de la vie matérielle, le métier ne tue jamais l’art, l’inspiration du maître ne s’affaiblit pas, que disonsnous? grandit et se fortifie d’année en année. Le Davidde penitenle, oratorio qui renferme d’éclatantes beautés, parut en 1783. Vinrent

MOZAIIT.

ensuite (1784-1785) les six quatuors dédiés à Joseph Haydn. Léopold Mozart, étant \enu à Vienne au mois de fé\ricr 1785, demanda au grand symphoniste de lui dire sincèrement ce qu’il pensait de son fils. « Je vous déclare devant Dieu, et comme un honnête homme, répondit l’auteur de la Création , que je tiens votre fils pour le plus grand des compositeurs dont j'aie jamais entendu parler. 11 écrit avec goût et possède les connaissances les plus approfondies de la composition. »

Après un témoignage comme celui que nous venons de citer, on éprouve quelque peine à se voir obligé de réfuter les calomnies qui font de Mozart un coureur et un débauché. Stendhal, enclin à juger les autres d’après lui-même, ne les avait pourtantaccueillies que d’une façon encore discrète et voilée ; mais voici que la Revue des deux mondes leur a prêté naguère le secours de sa publicité. Et sur quoi s’appuie M. Blazede Bury, l’auteur de l’article en question, pour affirmer que « Mozart passait sa vie hors de chez lui, hantant les tripots et les salles de billard, courant les tavernes, les bals publics, déguisé en pierrot, et donnant a la composition les restes d’une nuit de fredaines?» Surquelques fragments de lettres, dont l’ingénieux critique s’est servi, par un procédé renouvelé de Laubardemont. Il ne s’agit point, dans la correspondance du maître, de bals publics, mais de réunions privées. Un des bals incriminés a été donné chez lui, dans un grand logement que lui avait loué un de ses amis, le baron de Welzlar. Unautre se donna par souscription, à la Redoute, et c’est là que l’artiste parut déguisé, non en pierrot, comme le dit M. Blaze, mais en arlequin. Le costume lui avait été prêté par son propre père (lettres des 22 janvier et 5 février 1783). Croit-on que Léopold Mozart, dont on connaît les sentiments profondément religieux, aurait couvert de sa complicité des divertissements coupables ou simplement dangereux ? En vérité, se prévaloir de si peu de chose pour élever des accusations aussi graves, c’est bien de la légèreté ou du rigorisme. Il en est de même du reproche de hanter les tripots. L’esprit le plus prévenu ne saurait découvrir, dans la longue correspondance de Mozart, une seule ligne qui y fasse allusion. L’imputation ici est tout à fait gratuite et n’a pas même, comme la précédente, le triste avantage de reposer sur des textes tronqués et détournés de leur vrai sens. Constance Weber aimait à jouer aux quilles, son mari se distrayait des fatigues de la composition par le jeu de billard, mais depuis que la langue française existe, on n’a jamais appelé joueurs les gens qui se livrent à ces honnêtes passe-temps. Mozart, au moment où sa santé était déjà altérée,

avait un jeu de billard chez lui dans la pièce voisine de celle où il travaillait. Ce billard et ses accessoires figurent dans l'inventaire de son modeste mobilier qui fut vendu après sa mort. D'ailleurs, répétons-le, est-il possible d’admettre que l'homme qui, à vingt-neuf ans, recevait de tels éloges de la bouche de l’illustre Haydn, ait été un homme de plaisir? Est-il possible que tant de chefs-d’œuvre d'une perfection achevée aient été écrits entre deux orgies? Oser le prétendre, c’est se moquer du lecteur.

En février 1786, on représenta, au palais impérial de Schœnbrunn,

1 Imprésario ( Der Sehauspi-.l Director), opérette boulTe interprétée par M"'* Cavaglieri et Aloysia Weber, devenue M“* Lange. Le sujet n’est autre qu’une rivalité d’amour-propre entre deux cantatrices, dont l’une s'appelle Hertz (cœur), et l’autre Silberklang (timbre argentin). MM. Léon Battu et Ludovic Halévy, jugeant cette donnée trop simple pour le goût français, ont remanié complètement le livret original, et c’est ainsi que Y Imprésario aété joué aux Buuffesl’arisicns le 20 mai 1836.

L’année 1786 nous montre Mozart arrivé au point culminant de son développement artistique. C'est en cette année qu’il commence par les Xozze ili Figaro la série trop tôt interrompue de ses immortels chefs-d’œuvre. Salieri, maître de chapelle de Joseph II, comprenant qu'il avait dans le jeune Wolfgang un rival redoutable, avait usé de toute son influence contre lui. Cependant l'empereur, malgré son engouement pour la musique italienne, fit preuve cette fois de tolérance et d'équité en soutenant Mozart contre les attaques intéressées de ses ennemis. L'ouvrage, représenté à Vienne le 28 avril 1786, n'obtint pas, à la première représentation, le succès immense dont il jouit à Drague l’année suivante. Cependant il n’y eut pas de cabale possible en présence de beautés qui s'imposaient si magistralement. Salieri en fut pour sa courte honte. Mozart père écrivait à sa fille, le 18 mai, le billet suivant :

«A la seconde représentation des Aojjc rfi Fignro , on a répété cinq morceaux, ou en a demandé sept à la troisième : un petit duo a été redemandé trois fois. ■>

Stendhal remarque avec raison que le compositeur amo lifié en beaucoup de points le caractère de la donnée fournie par Beaumarchais. La pièce française, éblouissante de verve, d’esprit et de malice, répugnait à être mise en musique, et cela par les qualités mômes qui ont assuré sa fortune. Bien, en eflet, déplus rebelle à l'expression musicale que le sarcasme sans paix ni trêve. L’auteur de l’opéra a

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Ski

heureusement répandu sur les personnages de cette comédie révolutiounaire quelque chose de sa grâce et de sa sensibilité. Nous n’avons besoin que de rappeler, parmi les trente morceaux dont se compose la partition, l'air de Figaro : Non più andrai, celui de Chérubin : Voi che sapete, où la tendresse déborde, le duo de la comtesse et de Suzanne : Suli’ aria, la cavatine : Se vuol ballare, le duetto : Crudcl , perché finora, l'air admirable de la comtesse : Dote sono, qui est tout parfumé d’aristocratique distinction, et les couplets L'ho perduta. On ne connut d’abord de ce chef-d'œuvre en France qu'une mauvaise version donnée à l’Opéra, le 20 mars 1793, et reprise à Feydeau, le 31 décembre 1818. Dans l’intervalle, les quatre actes de l’opéra de Mozart furent représentés au théâtre Italien, le 23 décembre 1807, et ils restèrent au répertoire jusqu'en 1810. M. Castil-Blaze écrivit sur la musique du maître les paroles d'un opéra-comique joué à l’Odéon, le 22 juillet 1826. Enfin les Noces de Figaro ont été montées an théâtre Lyrique, le 8 mai 1838, avec un livret nouveau de MM. Michel Carré et Jules Barbier. M“" Vandenheuvel-Duprez, Miolan-Carvalhoet Ugalde chantèrent les rôles de la comtesse, de Chérubin et de Suzanne. La musique fut plus admirée que jamais.

Les habitants de Prague s’étaient montrés [dus justes appréciateurs du mérite de Mozart que la population viennoise ; aussi ce fut aux admirateurs des Nozze que le compositeur olîrit son ouvrage le plus parfait : Don Giovanni, opéra en deux actes, paroles de Da Ponte, qui fut représenté le 4 novembre 1787. Jamais un sujet plus heureux n’inspira un génie plus magnifique. L’auteur du livret, Vénitien qui avait connu le monde à travers toutes sortes d’aventures, comme son compatriote Casanova, ôtait l’homme le mieux fait pour comprendre une vie qu’il avait vécue lui-mèrne et pour en donner l’intelligence à l'âme naïve de Mozart. 11 prit les éléments de sa pièce en partie dans la comédie de Molière, en partie dans l'original espagnol de Tirso de Molina. Le Don Juan français n'est qu’un roué vulgaire dont il eût été dilûcile, sinon impossible, de faire une création artistique. Mozart et son collaborateur procédèrent dans cet opéra, comme ils avaient fait pour l’œuvre de Beaumarchais, disposant librement du type que leur avait transmis la légende. On ne le regrette point. Quand on songe à ce qu’est devenu entre les mains du grand compositeur le héros passablement prosaïque du Festin de Pierre, on se demande si jamais la science musicale, mise au service de l’expression dramatique, a rien produit de plus achevé. Les sentiments les plus divers, avec toutes leurs finesses et toutes leurs nuances, sont exprimés dans

LES MUSICIENS CÉLÊURES.

un langage d’une harmonie incomparable. C’est une suite de chefsd’œuvre qu’il suffit d’énumérer. Contentons-nous de citer l’air de Leporello : Notte e giorno ; la scène de la mort du Commandeur et les accents de douleur de dona Anna ; le trio : Ah / chi mi dice; l’air : Mada-nina, il calalogo ; le duo délicieux : La ci dartm la mano; l’air de Don Juan : Fin ch' han del vino ; celui de Zerline : Vedrai carino ; l'air de Don Oltavio : // mio tesoro ; enfin le morceau connu sous le nom de Trio des masques et l'harmonie qui caractérise si bien le rôle de la statue du Commandeur.

Don Juan obtint un succès d’enthousiasme à Prague ; mais à Vienne une mauvaise interprétation, jointe au mauvais goût du public, le fit échouer, et on lui préféra l’Axurde Salieri. Haydn fut presque le seul à en comprendre les beautés. Dans une réunion de soi-disant amateurs qui critiquaient à l’envi la nouvelle œuvre, on lui demanda son opinion. « Tout ce que je sais et puis vous affirmer, répondit-il, c’est que Mozart est le plus grand compositeur de notre époque. » Don Giovanni fut entendu pour la première fois à Paris, le 2 septembre 1811 , au théAtre Italien, où i! s'est toujours maintenu, joué par les artistes les plus célèbres, tels que M"“ Mainvielle-Fodor, Sontag, Malibran, Méric- Lalande, Giulia Gusi, Persiani, Frezzolini, et MM. Garcia, Lablache, Rubini, Mario. Le 10 mars 181)1, ce chef-d’œuvre, traduit et disposé en cinq actes, par M. Castil- Blaze, a été donné àl’Académie royale de musique. L’Opéra l’a repris en 1806, en même temps que M. Carvalho le montait au Théâtre-Lyrique avec M”'* Charton-Demeur, Carvalho et Nilsson.

Le vieux maître de chapelle de Salzhourg ne vécut pas assez pour applaudir la sublime partition de son fils. Il mourut le 28 mai 1787.

Un espace de quatre ans s’écoula entre la mort du père et celle du fils. Quand on songe à ce que le bon Léopold avait été pour son fils depuis sa plus tendre enfance, vigilant et dévoué à ses devoirs paternels d'abord, puis le maître intelligent de cet enfant de génie, son guide, son confident, pourvoyant avec une sollicitude infatigable aux développements de ses facultés physiques, morales, intellectuelles, ne le quittant jamais, veillant à ses récréations, h ses lectures, entretenant dans son cœur un foyer d’affection pour Dieu, pour sa mère, pour sa sœur et pour tout ce qui est beau et bien ; quand on se rappelle cette correspondance incessante entre le père et le fils, ces communications si fréquentes de leurs impressions et de leurs pensées, il semble qu’il régnait entre ces deux âmes une union si parfaite qu'à l’existence du père était attachée celle du fils. Ce rapprochement n’a

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pas été assez remarqué ; il peut expliquer la fin prématurée de Mozart. Qu’on Use attentivement la lettre suivante :

Mux TIIÈS-CHLR CÉRE,

J'apprends au moment meme une nouvelle qui m'accable, d’autant plus que, d’après votre dernière lettre, je devais présumer que, Dieu merci, vous vous portiez à merveille. — Vous êtes donc sérieusement malade? — Ai-je besoin de vous dire avec quelle ardeur j'attends par vous-méme des nouvelles rassurantes t J'espère les recevoir sous peu, quoiqu'on toutes choses je me sois habitué A me représenter toujours le pire. Comme la mort, à la bien considérer, est le vrai but de notre vie, je me suis depuis plusieurs années lellemeut familiarisé avec ce véritable ami de l'homme, que son image, loind’élre effrayante pour moi, n’a rien que de doux et de consolant ! Je remercie mon Dieu de m’avoir accordé la gréées de reconnaître la mort comme laclefde notre véritable béatitude.Je ne me mets jnmaisau litsans penser que, tout jeune que je suis, je puis ne pas me relever le lendemain ; et cependant aucun de ceux qui me connaissent ne pourra dire que, dans l'habitude de la vie, je sois morose, ou triste ; je rends grilcc tous les jours à mon Créateur de ce bonheur, et le souhaite de tout mou coeur & tous les hommes, mes frères.

J’espère que pendaut que j'écris ces lignes vous vous trouverez mieux. Que si vous deviez aller plus mal, je vous supplie de ne pas me le cacher, de m'écrire ou de me faire écrire la vérité entière, afin que je puisse aussi vite que possible être dans vos bras. Je vous en conjure par tout ce qu’il y a de plus sacré. J’attends néanmoins une lettre rassurante, et dans cette douce espérance je vous baise mille fois les mains, ainsi que ma femme et Charles, et je suis éternellement

Votre Wolfgang.

On le voit, à la pensée de la mort prochaine de son père, Mozart envisage sans regret la fin de sa propre carrière et regarde lu mort comme la clef de notre véritable béatitude.

Quelques mois après, il se remit à ses travaux de composition musicale ; mais sa santé était profondément altérée.

Déjà il ressentait les premiers symptômes d’une affection de poitrine qui bannissait toute joie de son âme pour n'y laisser régner que des impressions mélancoliques. Le prisme doré de la jeunesse et de lagloire s’évanouissait au contact des réalités décevantes de la vie. L’auteur de Don Giovanni, sans être ni libertin ni dépensier, avait dans les affaires d’inlérét la touchante et incurable inexpérience des belles âmes. Les fréquentes maladies de sa femme et l’entretien d'une nombreuse famille (il a eu six enfants), nécessitaient des frais hors de proportion avec sa position de fortune. Aussi le voit-on souvent obligé de recourir à l’emprunt. Les musiciens tiraient alors peu de profit de leurs œuvres, elles trois dernières grandes symphonies de Mozart eom-

posées en 1788 lui rapportèrent plus de gloire que d’argent. L’année suivante, outre un grand nombre de pièces instrumentales, il écrivit la partition de Cosi fan tutte(C est ainsi quel/es font toutes ), opéra bouffe en deux actes qui fut représenté à Vienne avec un brillant succès le 26 janvier 1790. Les morceaux les plus admirés de cet ouvrage sont le quintette : Di scrivermi ogni giorno giurami , l’air : Per pie tà , ben mio, perdona! la suave romance: Un aura aniorosa. La donnée immorale du livret a été cause qu’en 1807, quand on monta cet opéra à Paris, on adapta la musique à une pièce intitulée le Laboureur chinois. Les paroles originales ont été entendues au théâtre Italien en 1862. Mais le poème restant désagréable au public, MM. Michel Carré et Jules Barbier arrangèrent pour le théâtre Lyrique la comédie de Shakespeare Love' s Labours lost et en firent un opéra-comique en quatre actes qui fut joué le 31 mars 1803. Grâce à cette substitution, le Cosi fan tulle est devenu l’ouvrage connu sous le titre de Peines cC amour perdues et ne réussit pas mieux.

Tourmenté par l’idée de sa fin prochaine, idée d’autant plus douloureuse pour lui qu’il craignait de laisser inachevé le monument de son génie, l’infortuné compositeur se livrait sans relâche à un travail qui épuisait ses forces et dont ni les instances de sa femme ni les sollicitations de ses amis ne pouvaient le distraire. 11 était en proie à ces tristes préoccupations, quand il écrivit en 1791 la partition de la Flûte enchantée (Zauberflote), à la demande de l’imprésario Schikaneder qui avait besoin d’un succès pour éviter la faillite. Plus touché de la détresse de ce directeur que de ses propres embarras, Mozart livra gratis les deux actes de son opéra, se réservant seulement le droit de vendre ensuite sa partition aux autres théâtres qui voudraient lu monter. Joué à Vienne le 30 septembre 1791, le Zauberflote eut cent vingt représentations consécutives ; mais Schikaneder, au mépris de sa promesse, en répandit des copies qui permirent à tous les théâtres de donner cet ouvrage. En apprenant qu’il avait été victime de son désintéressement, le maître se contenta de dire en parlant de l’imprésario : Le coquin ! Il était dans sa destinée d’étre jusqu’à la fin exploité par les gens avec qui il avait affaire.

L'action de la Flûte enchantée se passe dans l’antique Égypte. C’est un opéra romantique où la féerie tient une grande place, mais sans pour cela annihiler le drame humain comme il arrive trop souvent dans les opéras de Weber. Ce fut sur le Théâtre des arts (Opéra) pendant le Consulat, qu’on entendit pour la première fois cet ouvrage en France ; mais la partition primitive avait changé de titre pour s’ap-

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peler les Mystères d'/sis, et ce n’était que la moindre des modifications qu'elle avait subies. Car on l’avait défigurée à force de remaniements et d’interpolations. Le 23 février 1863, le théâtre Lyrique a repris l’œuvre de Mozart sous son vrai nom, mais disposée en quatre actes et avec des paroles nouvelles de .MM. Nuitter et Beaumont. La partition du Zauber flûte est, au point de vue du style, de la limpidité de la pensée, la plus merveilleusement écrite qui soit sortie de la plume du compositeur. L’ouverture, fort intéressante, figure dans le répertoire classique des concerts du Conservatoire. Le trio des fées, la chanson de l’oiseleur, l’air chanté par la reine de la nuit et le fameux quintette hm, hm, hm, hm, forment le premier acte dans la pièce française. Après l'entrée de l’oiseleur dans la volière au second acte, on entend un duo dialogué délicieux qui rappelle l’air de Chérubin : Voi che sapete. La scène dans laquelle la clochette magique fait fuir en cadence Monostatos et sa troupe est fort gaie et, comme toujours; exempte de bouffonnerie. Le troisième acte s’ouvre par l’invocation majestueuse que chante le grand prêtre : hit! c’est T heure où sur la terre. 11 faut encore citer dans ce troisième acte l'air de la reine de la nuit : Oui , devant toi, tu vois une rivale, écrit pour la voix exceptionnelle d’Aloysia Weber, le second air de basse : La haine et la colère, et le chœur des prêtres d’Isis. Les couplets du dernier acte, qui es^ empreint de la solennité la plus majestueuse : La vie est un voyage, sont devenus promptement populaires ; le duo bouffe entre Papagcno et Papagena est d’une grâce charmante. En entendant l’orchestration de la Flûte enchantée, on est tenté de croire que c’est le dernier mot de la perfection instrumentale.

Une circonstance mystérieuse contribua vers le même temps à fortifier les pressentiments lugubres qui agitaient Mozart. 11 reçut la visite d’un étranger vêtu de gris, qui, sans lui dire qui l'avait envoyé, lui demanda de composer une messe des morts moyennant cent ducats payés d’avance. L'ouvrage devait être achevé dans le délai d’un mois. Mais, sur ces entrefaites, l’artiste fut appelé à Prague pour écrire, d’après un livret de Métastase, l'opéra de la Clemenza di Tito, à la demande des états de Bohême désireux de fêter le couronnement de l’empereur Léopold II. Au moment où il allait monter en voiture, l’inconnu se présenta de nouveau et voulut savoir quand le Requiem serait terminé. On sut plus tard que ce personnage qui affectait de s’envelopper de mystère n’était autre que Leitgeb, valet de chambre du comte Walsegg. Ce seigneur avait perdu sa femme, et il eût voulu s’attribuer l'honneur du travail qu’il avait demandé à Mozart pour les funé-

railles de la comtesse. Telle était la raison du secret dont il s'entourait. Rien de moins surnaturel par conséquent. Mais l’auteur de Don Giovanni avait, nous l'avons dit, l'imagination frappée de la pensée de la mort; il se persuada que l’homme gris était un messager de la destinée et que c’était pour lui-même qu’il composait son liet/uiem. Pour s’expliquer celte supposition plus que bizarre qui Cnit par devenir une obsession, il ne faut pas oublier les superstitions régnant à celte époque. Beaucoup de gens, vers la ün du dix-huitième siècle, croyaient à l’intervention des esprits dans le monde sensible. C’était le temps desltosecroix, des Swédenborgicns, des Théosophes. Mozart s’était laissé enrôler parmi les francs-maçons; et l’on sait que la maçonnerie confinait alors à l'illuminisme. Enfin n’était-il pas l’ami du célèbre Mesmer, l’inventeur du magnétisme animal ? Sous l’influence de cette fantastique direction d’idées qui était celle d’un grand nombre de ses contemporains, le musicien de génie, épuisé parle travail et la maladie, a pu voir dans l’événement le plus simple une révélation d’outre-tombe.

La Clemenza di Tito, opéra sérieux en deux actes, représentée à Prague le G septembre 1791 , ne fut pas accueillie avec le même succès que 1 avaient été les Nozze et Don Giovanni. Habitué parle compositeur ii des beautés plus fières, le public ne rendit pas suffisamment justice à tout ce qu’il y avait de charme, de délicatesse et de pureté dans celle suave partition. Mozart en fut affligé, et la vogue de la Flûte enchantée , «à peu de jours de là, ne put le consoler. Le 15 novembre, sa santé parut s’améliorer et il profita de ce relâche de la maladie pour écrire une petite cantate ( l'Eloge de T amitié), destinée à la loge maçonnique dont il était membre. Croyant ses forces rétablies, il se remit avec ardeur à son Requiem, mais, au bout de quelques jours, il dut se mettre au lit pour ne plus se relever, laissant à son élève Sussmayer la tâche de terminer l’œuvre commencée. Le 5 décembre 1791 le malheureux artiste expira entre les bras de sa femme Constance, de ses enfants et de ses amis, avec la résignation du chrétien. Voulant en donner un exemple aux siens : « Restez, dit-il à sa belle-sœur Sophie Weber, qui s’éloignait fondant en larmes, je veux que vous me voyiez mourir. » Il n’avait pas encore accompli sa trente-sixième année; mais depuis longtemps mûrpour la gloire, il l’était sans doute alors pour le ciel.

Mozart eut de sa femme six enfants dont deux seuls survécurent à leur père, Wolfgang et Charles, l’aîné, qui est mort récemment à Salzbourg. Sa veuve a épousé en secondes noces M. le chevalier de

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Nissen qui a publié une vie de Mozart dont M. Sowinski se prépare à donner une traduction au public.

Mozart a été le premier pianiste de son temps; mais ce mérite qui suffirait à illustrer un homme ordinaire disparaît devant l'immense réputation qu’il s’est acquise comme compositeur. Le catalogne de ses productions, s’élevant à plus de 800 morceaux, comprend tous les genres, et dans tous les genres Mozart est supérieur. C’est peut-être le seul musicien auquel puisse s’appliquer pareil éloge. Tandis que Beethoven triomphe dans la symphonie, que Rossini excelle dans la musique dramatique, le maître de Salzbourg ne connaît point les spécialités ; qu’il écrive une messe ou un opéra, un oratorio ou un menuet, un quatuor ou une cantate, quoi qu’il fasse, on le retrouve avec tout son génie. Aucun de ses devanciers ou de ses successeurs n’a exercé, autant d’influence sur les destinées de la scène lyrique. Les Noces de Figaro , la Flûte enchantée et Don Juan ne sont pas seulement des chefs-d’œuvre : ce sont des modèles de composition idéale qui ont fixé et maintenu jusqu’à ce jour les règles du goût ; semblables à des colonnes, ils soutiennent encore aujourd’hui l’édifice musical et leur solidité le protégera contre les efforts téméraires de ceux qui veulent en saper les bases.

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