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alors au fort de sa réputation et regardé comme le régénérateur de l’opéra français; le maître l’accueillit avec la plus grande bienveillance. La passion de Mélinl pour l'art a dû encore se fortiCer au bruit de la lutte entre Gluck et Pircinni.
Il commença par mettre en musique une ode sacrée de J. -B. lionsseau qui fut exécutée au Concert spirituel en 1782 et lui valut des éloges dans les journaux du temps. C’était un genre difficile et périlleux ; la musique a de la peine ît lutter contre une poésie d’une certaine valeur qui n’a pas été écrite en vue de la musique. Il écrivit ensuite sous les auspices de Gluck, pour s’exercer et non pour la représentation, trois petits opéras, la Psyché de l’abbé de Voisenon, l 'Anacréon de Gentil-Bernard, et Lausus et Lydie de Valladier. Enfin, à vingt ans, il faisait recevoir à l’Académie royale de musique son opéra d 'Alonzo et Cora. Les difficultés et les lenteurs qu’il lui fallut subir pour arriver il la représentation le tournèrent vers l’Opéra-Comiquc où il donna, en 1790, Euphrosinc et Coradin ou le Tyran corrigé, opéra-comique en trois actes et en vers dont le» paroles sont d'Hoffmann. Cet ouvrage révéla le génie du musicien cl fut le premier de ses succès. Le duo du deuxième acte : Gardez-vous de la jalousie, est un chef-d'œuvre d’expression. On sait que Grétry ne s’occupait guère que de sa musique; cependant voilà ce qu’il dit de ce duo dans ses Essais :
« Le duo d'Euphrosinc est peut être le plus beau morceau d’effet qui existe. Je n’excepte même pas les beaux morceaux de Cluck. Ce duo est dramatique : c'est ainsi que Coradin furieux doit chanter; c'est ainsi qu’une femme dédaignée et d’un grand caractère doit s'exprimer ; la mélodie eu premier ressort n'était point ici de saison. Ce duo vous agite pendant toute sa durée; l'explosion qui est à la tin semble ouvrir le crâne des spectateurs avec la voûte du théâtre. »
L’air du médecin Alibour a eu aussi sa part de succès :
Quand le comte se met â table,
De monseigneur j’observe l'appétit,
Et selon qu’il est faible ou qu'il est indomptable,
Je vois hausser ou baisser mon crédit.
La vogue qu’obtint Euphrosine et Coradin mit naturellement un terme aux lenteurs de l’Opéra, et Alonzo et Cora y fut représenté l'année suivante (1791), mais sans succès. Méhul se releva en 1792 avec Stratonice, une de ses plus heureuses productions, que rendirent surtout célèbre le fameux air : Versez tous vos chagrins dans te sein paternel, et un magnifique quatuor qui accusait largement l’originalité de Méhul.
C’est Méhul qui a écrit la musique du Chant du départ sur les paroles Spartiates de J. Chénier :
La Victoire, en chantant , mau ouvre la barrière.
Quels mAles accents! quelle inspiration noble et bien capable d’exciter les courages ! Pourquoi faut-il que cette musique se soit trouvée associée à des pensées aussi fausses que ridicules et dont quelques beaux vers ne rachètent pas la sauvage violence?
Méhul est encore l'auteur de la musique des chants suivants :
2° Hymne à la raison : Déesse et compagne du sage, dont tes paroles sont d’Eusèbe Salvcrtc.
C’est un beau choral à trois voix sans accompagnement, dont le caractère est religieux et qui, approprié à d’autres paroles, produisait beaucoup d'effet dans les grandes solennités.
3° Le Chant des victoires, paroles de Joseph Chénier.
4° Hymne sur la mort de Ferraud, paroles de Daoor-I.ormian, chante à la Convention nationale, le 14 prairial an III, 4 la pompe funèbre en l'honneur de Ferraud.
5° Hymne des vingt-deux paroles de J. Chénier, chanté à la Convention nationale, le II vendémiaire an III.
6° Le chwd du retour, hymne pour la paiv, paroles de J. Chénier.
7° Hymne pour la fêle des (pour, 10 floréal, paroles de Uucis.
Composition charmante, accompagnée, comme tous ces hymnes destinés à être chantés en plein air, par des clarinettes, des cors et des bassons.
8“ Chant pour l'anniversaire du 9 thermidor, paroles de J. Chénier.
Méhul fit jouer après Slraloitice, Horatius Codés dont il n’est resté que l’ouverture; le Jeune Sacjeet le Vieux Fou ; Doria, qui ne réussirent pas ; Phrosine et Mélidor, jolie partition que lit tomber l'insuffisance du librelto. La Caverne, représentée à l’Opéra-Comique en 1705, eut bien moins de succès que la Caverne de Lesuetir, jouée à Feydeau deux ans auparavant ; puis, nous arrivons en 17117, à l'opéra intitulé : Le jeune Henri. Mais nous sommes au moment où les passions révolutionnaires sont encore déchaînées et on fait jouer un rôle même à la musique. Les royalistes préparent un succès ; les républicains s'apprêtent à siffler. L’ouverture commence et excite un enthousiasme indescriptible. A peine est-elle terminée que le public la redemande et que l'orchestre la recommence bravement. Le rideau se lève ensuite ; aussitôt les sifflets éclatent avec les cris A lias le tyran; car il s’agissait d’un épisode de la jeunesse d’IIenri IV; il fut impossible
MÉHUL
de continuer la pièce. On baissa le rideau, mais on redemanda l’ouverture une troisième fois, et ce fut à coup sûr un des plus beaux triomphes que jamais compositeur ait obtenus. On sait que par la suite on fit pendant longtemps exécuter ce magnifique morceau à l'Opéra-Comique comme intermède musical entre deux pièces.
Cette Ouverture du jeune Henri est d’une perfection achevée. L’auteur a su grouper, autour d'une fanfare de chasse, des développements si intéressants, des effets de rhythme si heureux dans les accompagnements, et donner à l’orchestre une sonorité si franche et si variée qu’elle est restée un modèle du genre. Récemment encore, dans le festival qui a eu lieu à l’occasion de l’Exposition universelle de 18f>7, quatre mille exécutants l’ont fait entendre sous la direction de M. Georges Hainl, devant un auditoire de quinze mille personnes; la vieille ouverture est sortie triomphante de cette épreuve.
Ce n'était pas la première fois que les émotions de la politique entravaient l’œuvre de Méhul. L’opéra A.' Adrien, qui ne devait être représenté que sous le Consulat, en 1799, avait été composé et reçu, môme avant lloralius Coclès, auquel il emprunta plus tard son ouverture; mais il avait été déjà arrêté plusieurs fois au moment d’être joué; et, poursuivi par une mauvaise chance, il fut encore interdit, par la suite, à chaque reprise qu’on en voulut faire , sous plusieurs gouvernements.
Adrien était une pièce à grand spectacle. L’Empereur romain recevait dans Antioche les honneurs du triomphe. On crut reconnaître, attelés à son char, des chevaux qui avaient appartenu à la reine Marie- Antoinette. Les pauvres bêtes furent huées comme des ci-devant. Le peintre David déclara même qu’il mettrait le feu à l'Opéra plutôt que d'y voir triompher des rois. En présence de telles manifestations, l’opéra d 'Adrien, quoique renfermant de grandes beautés, fut sacrifié.
Le Timoléon de Joseph Chénier fut représenté avec une ouverture de Méhul et des chœurs qui furent très-goûtés. C’était la première fois depuis Est/ier et Athalie que la musique apportait son concours à la tragédie.
Pendant les deux années qui suivirent, nous voyons Méhul tout occupé de l’organisation du Conservatoire dont il avait été nommé inspecteur avecGossec et Martini. L'élévation de ses idées, la droiture de son caractère, la bonté de ses sentiments, exercèrent dans cet établissement une influence très-utile. Il recommença bientôt à trav ailler pour le théâtre et fit représenter à l’Opéra-Comique Ariodant, drame lyrique en trois actes sur les paroles d'Hoffmann, le 1 1 octobre (1799). Le sujet en a été pris dans Y Orlando furioso de l’Arioste. L’opéra de
LES MUSICIENS CÉLÈURES.
Montant) et Stéphanie de Berton avait déjà offert au public des situations analogues, et cette coïncidence nuisit au succès d’Ariodant. Toutefois aucun morceau de Berton n ’a eu la popularité de la romance : Femme sensible, entends-tu le ramage. Le duo d'Ariodant et d’Ina est aussi fort beau : Dissipons ce sombre nuage, comme aussi l’air de Dalinde : Calmez, calmez cette colère. C’était l’opéra de prédilection du maître. Sous le rapport du style et de l’emploi des instruments, c’est une œuvre parfaite. H ion, faible libretto d'Hoffmann, n’inspira à Méhul (1800) qu’une faible musique. Êpicure ne réussit pas davantage, bien que Méhul s’y fût associé à Chcrubini. Le duo : Alt! mon ami, de notre asile, qui est le meilleur morceau, no fut pas attribué au premier.
Ici se place une évolution toute de circonstance dans la manière de Méhul. Les Bouffes-Italiens étaient venus s’établir an théâtre de la rue Chanlereinc et y avaient obtenu de grands succès avec la musique vive et gaie de leurs maîtres, l’ergolèse, Paisiello, Cimarosa, Traetta, l'iccinni, Gitglielmi. Le Premier Consul déclarait hautement son goût pour la musique italienne. Méhul comprit vite les procédés au moyen desquels les maîtres italiens produisaient leurs effets comiques. Autant pour se mesurer avec eux sur leur propre terrain que pour satisfaire au goût du moment, il écrivit en secret la partition de \ lrato et la fit représenter sous un nom supposé. Le public tomba dans le piège. Le succès fut donc complet. Méhul fit graver la partition et en offrit la dédicace au Premier Consul qui l’accepta, h' lrato ou T Emporte', dont les paroles sont de Marsollier, fut représenté à l’Opéra- Comique le 17 février 1801. Tout en traitant un genre qui ne lui était pas familier, Mchul n’a pas fait un pastiche, mais bien une bouffonnerie musicale dans le goût français. Le quatuor de l 'lrato est resté célèbre.
De 1 802 à 1 800 Méhul fit jouer successivement Une Folie qui réussit, te Trésor supposé, Juanna, l'Heureux malgré lui, Héléna, Gabrielle d’ Estrées. Utbal, belle composition sur un poème ossianique, où Méhul put déployer plus d'ampleur et d’énergie que dans ses partitions légères, obtint un assez beau succès. La plus jolie critique en fut faite par Grétry, qui, n’entendant que des parties d'alto et pas de premiers violons, répondit à Méhul qui lui demandait son opinion : « Je donnerais volontiers dix écus pour entendre une chanterelle. » Les Aveugles de Tolède, représentés en 1800, obtinrent aussi un certain succès, à cause de la belle ouverture qu’on joue encore, d'un joli duo qu’on ne chante plus et d'une allure un peu espagnole.
MÉHI'L.
Méhul rentra tout à fait dans le genre qui lui était propre et où il excellait en écrivant l’opéra de Joseph, son chef-d'œuvre et assurément l’un des meilleurs ouvrages qui aient paru sur la scène. Baour- Lorniian avait fait une tragédie de Joseph qui était tombée assez vite, parce que l'auteur avait eu la maladroite pensée d’introduire au milieu de ces scènes patriarcales une intrigue amoureuse. Alexandre Duval ne commit pas cette erreur. Son style est sans doute bien emphatique et son dialogue fort lourd, mais les situations sont restées aussi touchantes que dans le récit biblique. Les personnages ne sont pas trop idéalisés; ils ont conservé du naturel; ils parlent et ils vivent. L’auteur du livret nous a fait grâce de la couleur locale dont on abuse tant aujourd'hui. Cette recherche des détails, fort hypothétique dans un sujet ancien, fait perdre aux sentiments naturels la plus grande partie de leur force et enlève à l’action de la musique sur la partie élevée de l'âme ce qu’elle donne à la curiosité et à des impressions d’un ordre secondaire. Un style grandiose et sévère, une orchestration d’une pureté et d’une limpidité incomparables, une expression forte et soutenue, telles sont les qualités qui placent au plus haut rang la partition de Joseph. Nous donnerons ailleurs, dans notre Histoire des Opéras , une analyse détaillée de tous ces beaux ouvrages ; ici nous nous bornerons à dire qu’après soixante ans, rien n’a vieilli dans cette œuvre, parce que l’auteur n’a fait aucune concession à la mode du temps, parce qu’il a eu en vue les principes immuables de la beauté : la pensée juste, l’expression vraie et à leur servire les moyens artistiques les plus parfaits qu'il a pu imaginer.
Méhul a emprunté à un mode antique devenu le huitième ton du plain-chant, l’hypomixolydien, le thème principal de son ouverture et rie plusieurs chœurs, ce qui donne à l’ensemble de l’œuvre un caractère particulier de religion, de vénérable antiquité. Tout le monde connaît l’air : Vainement Pharaon dans sa reconnaissance, où se trouve cette phrase émue : Champs paternels! Hébron, douce vallée! et cette romance d'une sensibilité pénétrante : A peine au sortir de C enfance, et le duo pathétique de Jacob et de Benjamin : O toi, le digne appui d! un père ; qu’on lise et qu’on relise l’air de Siméon, les rentrées du chœur des frères, la romance de Benjamin : Ah! lorsque la mort trop cruelle enleva ce fils bien-aimé. , le finale du premier acte dans lequel les émotions diverses de Joseph à la vue de ses frères sont exprimées avec une vérité si saisissante que jamais la psychologie musicale n’a été poussée plus loin. A l’indignation la plus légitime, on voit peu à peu succéder la sérénité dans celte belle âme de Joseph. Il
faudrait tout citer. Terminons en rappelant le chœur si puissant : Dieu d Israël, père de la nature, et celui des jeunes filles de Memphis : Aux accents de notre harmonie.
L’opéra de Joseph, conception un peu trop forte encore pour les amateurs français de ce temps, a fait triomphalement son tour d’Allemagne, avant d’étre admiré chez nous comme il méritait de l’étre. Joseph fut représenté à Feydeau le 17 février 1807.
Après Joseph, MéhuI composa la musique de deux ballets : Le Retour d'Ulysse et Persée et Andromède. Il laissa passer ensuite le grand succès des deux opéras de Spontini, la Vestale et Fernand Portez. Il donna les Amazones il l’Opéra en 1812; cette partition ne put se soutenir. Il écrivit plusieurs symphonies qui furent exécutées dans les exercices du Conservatoire, compositions froides qui firent assister le public au déclin pour ainsi dire définitifd’un grand maître. Le Prince troubadour représenté à l'Opéra-Comique en 1813 ne fut pas plus heureux. MéhuI se releva encore dans la Journée aux aventures, succès qui le consola un moment. Heureusement qu’il ne vit pas la froideur avec laquelle fut accueilli quelques années après sa mort son dernier opéra de Valentine de Milan.
MéhuI souffrait depuis plusieurs années d’une affection de poitrine qui le rendait mélancolique et l’obligeait à rechercher la solitude. Il avait acheté une petite maison près de Paris, et il cultivait avec beaucoup de sollicitude les fleurs de son jardin.
M. Quatremère de Qiiincy flans l’éloge qu’il prononça à l’Institut s’écrie à ce sujet : « Situation déplorable, dont l’effet le plus fâcheux est que l’affaiblissement des facultés morales n’accompr.gne pas toujours celui des facultés physiques, et que l’Ame encore debout dans la chute de ses organes, semble présider à leur destruction. »
MéhuI fut bientôt assez gravement malade pour être obligé de se rendre sous le ciel plus clément des Iles d’Hyères. Dans plusieurs villes qu’il traversa, et tout spécialement à Marseille, les dilettantes lui firent des ovations. Arrivé à Hyères, il regretta Paris, ses élèves, ses amis, ses collègues de l’Institut qui l’avaient élu en 1796 dans la section de composition musicale de la classe des beaux-arts. Il était h Hyères depuis moins d’un mois que déjè il écrivait ù un de ses amis : « Pour un peu de soleil, j’ai rompu toutes mes habitudes, je me suis « privé de tous mes amis et me trouve seul, au bout du monde, dans « une auberge, entouré de gens dont je puis k peine entendre le lan- « gage. » 11 semble que nous voyions Ovide chez les Sarmates, s’écriant: Barbants hic ego sum quia non intclligor ulli. « L’air
STEIDELT.
qui me convient le mieux, disait-il à ses collègues, est celui que je respire au milieu de vous. »
Il n’y put tenir et revint. L’Académie des beaux-arts le vit encore une fois assister à une séance et eut ensuite à lui rendre les derniers devoirs. 11 expira le 18 octobre 1817, âgé seulement de cinquantequatre ans. Cent quarante musiciens chantèrent à ses funérailles une messe de Jomelli.
La mort de Méhul causa une affliction générale. On pleura en lui l’homme de bien, l'homme honnête, désintéressé, bienveillant, qui adora son art, eut toujours horreur de l’intrigue et de la sollicitation, qui chercha sans cesse à rendre service à ses rivaux. On sait qu’il n’obtint pas la place de maître de chapelle de l’empereur, vacante par le départ de Paisiello pour l’Italie, parce qu’il avait demandé à la partager avec Cherubini que Napoléon avait en aversion, et à qui il ne voulut jamais donner la croix malgré les instances réitérées de Méhul décoré lui-même, lors de la création de l’ordre. L’Académie royale de Munich fit exécuter un chant funèbre en son honneur à l’une de ses réunions, et les gazettes de l’Allemagne retentirent à l’envi de son éloge. Enfin, lorsqu’en 1822 son opéra de I ’alentine de Milan fut représenté, grâce aux soins de son neveu M. Daussoigne, directeur du conservatoire de Liège, qui y mit peut-être la dernière main, tous les écrivains et les artistes de TOpéra-Comique se firent un devoir de venir assister au couronnement du buste de Méhul apporté sur la scène.
Méhul doit être considéré comme un des principaux fondateurs de l’école française. Depuis Rameau, aucunde nos compatriotes n'a mérité autant que lui la gloire. Malgré les commencements pénibles de sa carrière et sa fin prématurée, il a écrit quarante-deux opéras et honoré l’art autant par l’élévation de son génie que par son existence laborieuse et digne.