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STEIBELT

Les gens d’une moralité équivoque ne figurent parmi les servants de la Muse qu’à l’état d’exceptions honteuses. Ils font le désespoir du biographe qui voudrait n’avoir à constater que l’accord du beau et du

bien, et qui parfois se voit forcé de reconnaître dans une âme avilie et déchue les dons fourvoyés du talent. Quelle qu’ait été la vie privée de Steibelt, il compte parmi les musiciens vraiment inspirés, et à ce titre nous lui devons une mention; mais tout en rendant justice au mérite de l'artiste, nous aurons plus d’une réserve à formuler sur la valeur morale de l’homme.

Daniel Steibelt naquit à Berlin en f764. 11 était fils d’un facteur de pianos, et montra dès ses premières années de si heureuses dispositions pour la musique qu’il attira sur lui l’attention du prince royal de Prusse, depuis Frédéric-Guillaume II. Grâce à cette haute protection, il put étudier le clavecin sous la direction de Ivirnbcrger, mais les leçons d’un maître ne convenaient pas au talent tout spontané de Steibelt. Ce qu'il fut comme compositeur et comme virtuose, il ne le dut guère qu’à lui-môme. A la vérité on sait peu de chose de ses débuts dans la carrière artistique. En 1788, nous le trouvons à Munich où il édite les quatre premiers recueils de ses sonates pour piano et violon. L’année suivante, il va donner des concerts dans les principales villes de la Saxe et du Hanovre, puis se rend àManhcim et de là à Paris, au commencement de 1700. L’éditeur de musique Boyer accueillit le jeune artiste comme un ami, le logea sous son propre toit et le mit en relation avec de puissants personnages de la cour. En reconnaissance de ces services, Steibelt vendit à son hôte comme œuvres inédites ses sonates 1 et 2 qu’il avait arrangées en trios et auxquelles il s’était borné à ajouter une partie de violoncelle. Mais la déloyauté de ce marché ne resta pas longtemps cachée et celui qui s’en était rendu coupable fut obligé d’indemniser l’éditeur en lui donnant ses deux premiers concertos.

Hermann était alors considéré à Paris comme le prince des pianistes. 11 donnaitdes leçons à la reine Marie-Antoinette. L’arrivée d’un concurrent aussi redoutable que Steibelt divisa le monde des salons en deux camps. Si Hermann avait pour lui la possession et y joignait la faveur de la reine, son rival avait une exécution dans laquelle éclataient les qualités du génie et il ne pouvait que l’emporter. Malgré la répulsion que provoquaient les mauvaises manières du pianiste berlinois, comment a-t-on pu hésiter un instant entre les chétives compositions de Hermann dont la moins mauvaise, intitulée la Coquette, est d’une niaiserie rebutante, et les sonates toutes pleines d’idées aussi gracieuses qu’originales de Steibelt ? La musique de ce dernier était difficile pour le temps : déclarer qu'on la goûtait, c’était déjà faire profession d’une certaine force. Steibelt eut donc pour lui tous les

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amateurs qui ne tenaient pas à être confondus avec les partisans de Hermann et de Pleyel. L'une des amitiés qui lui furent le plus utiles, fut celle du vicomte de Ségur, qui ne tarda pas à faire accepter dans le monde son pianiste de prédilection. Le vicomte avait écrit pour l’Opéra un poème sur Roméo et Juliette. 11 en demanda la musique à Steibelt, mais la partition faite fut refusée par l’Académie. Blessés de cet échec, les deux collaborateurs remanièrent le livret, remplacèrent le récitatif par un dialogue en prose, et, ainsi modifié, l’opéra de Roméo et Juliette fut donné à Feydeau le 11 septembre 1793. Le succès fut immense; M"” Scio, chargée du rôle de Juliette, l’interpréta avec son admirable talent. D’ailleurs, des effets pleins de puissance et d’originalité, une mélodie distinguées abondante expliquent comment cette partition a pu jouir d’une vogue considérable. Nous remarquerons l’air de soprano : Du calme de la nuit , et l’admirable quatuor : Grâces , Vertus, soyez en deuil, dont la lugubre harmonie est une oeuvre de génie. 11 esté noter que des trois ouvrages importants qui ont été joués pendant cette année abominable de 1793, aucun n’est resté au théâtre : ce sont le Barbier de Séville de Paisiello, la ( 'aveme de Lesucur et Roméo et Juliette de Steibelt.

L’heureux compositeur fut dès lors très-recherché et excita un véritable engouement. Sous le gouvernement du Directoire, nul professeur de piano ne donna ses soins à une clientèle plus brillante. Au nombre de ses élèves, nous citerons les femmes les plus célèbres de ce temps, M"' Porteuse de Beauharnaisqui fut mère de l’empereur Napoléon III, M11" Eugénie de Bcauharnais, M"' Zoé de la Rue, M”' Lioltier, devenue plus tard M”' Gav, et M11' Schérer, fille dugénéral de ce nom. Steibelt était donc en passe d’acquérir à Paris une belle position de fortune, quand il dut brusquement s’éloigner de la France en 1798, laissant sa réputation gravement compromise. Il porta ses pas en Hollande, puis en Angleterre, donna des concerts à Londres et y épousa une jeune Anglaise fort jolie. Après s’être fait un nom à l’étranger, il voulut revoir son pays natal ; il parcourut l’Allemagne en y faisant entendre ses compositions. Hambourg, Dresde, Prague, Berlin l’applaudirent tour à tour. Mais il trouva son maître à Vienne dans Beethoven, et bien que l'admiration des amateurs ait d’abord paru indécise entre les deux rivaux, des juges éclairés ne pouvaient manquer de reconnaître la supériorité incontestable du grand symphoniste. D'ailleurs Steibelt, à côté des sympathies ardentes qu’excitait son habileté, soulevait aussi de nombreuses critiques. Son jeu était très-inégal : merv cilleux aux heuresd'inspiration, il tombait au-dessous du médiocre.

et était à peine supportable, quand sa verve se ralentissait. Par ses mérites comme par ses défauts, il montrait bien en lui un élève capricieux et fantasque de la nature, et non l’héritier d’une tradition enseignée.

Cette liberté d’ail ures, cette indiscipline firent de lui un novateur. Le premier, il exécuta des fantaisies avec variations ; le premier aussi, il joua dans ses concerts, en Allemagne, des rondos brillants et des bacchanales avec accompagnement de tambourin exécuté par sa femme. Ces fantaisies sont d'un effet singulier et ne manquent pas d’intérét.

Steibelt revint à Paris dans l’automne de 1800. 11 avait entendu à Vienne la Création du monde alors dans toute sa nouveauté et il se proposait de faire connaître au public français ce magnifique oratorio de Haydn. Le poème traduit de l’allemand fut mis en vers français par M. de Ségur, et le musicien adapta cette version h la partition du maître. La Création arrangée de la sorte fut jouée à l’Opéra le 3 nivôse an IX. A cette solennité musicale se rattache le souvenir du péril que Napoléon courut, alors qu’il s’y rendait le soir où eut lieu l’explosion de la machine infernale. Cependant le scandale qui avait été cause de la disparition de Steibelt, en 1798, n’était pas oublié. Le séjour de Paris était difficile à un homme qui, en dépit de son talent, se savait méprisé à juste titre. Il profita donc de la paix d’Amiens qui rouvrit les communications entre la France et l’Angleterre, pour reprendre le chemin de Londres, nous laissant comme adieu le ballet intitidé : le Retour de Zéphire, exécuté à l'Opéra en 1 802.

En allant demander l’hospitalité à nos voisins d’outrc-Manche, le pianiste berlinois choisissait-il bien son refuge? L’aristocratie anglaise lui fit un accueil très-froid, mais il s'imposait par sa valeur musicale à ceux qui étaient le plus choqués de son caractère insociable. C’est ainsi que deux ballets de lui, la Belle Luit 1ère et le Jugement de Pàris, obtinrent un très-grand succès au Théâtre du roi. En même temps, sous le coup de pressants besoins d’argent, il écrivait force mélodies pour piano, œuvres hâtives et faméliques qui, loin d'ajouter à sa réputation, lui firent un tort considérable. Tel est le sort réservé d’ordinaire aux artistes qui mettent leur vie intellectuelle au service de leur vie matérielle, au lieu de subordonner la seconde à la première, et qui prennent au rebours cette belle définition du philosophe par de Donald : « L'homme est une intelligence servie par des organes. »

En 1803, Steibelt revint à Paris et y publia diverses compositions pour piano. L’année suivante, il fit jouer à l’Opéra la Fête de Mars, intermède lyrique, destiné à célébrer le retour de Napoléon après la paixde l'resbourg. Son opéra : la Princesse de Babylone, depuis long-

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temps reçu à l'Académie impériale de musique, allait être monté quand le compositeur partit inopinément pour la Russie (octobre 1808). Chemin faisant, il donnait des concerts sur son passage, à Francfort, à Leipsick, à Breslau et à Varsovie. Arrivé à Saint-Pétersbourg, il obtint du czar la place de directeur de la musique à l'Opéra français, laissée vacante par le départ de Boieldieu. Pour répondre à la confiance dont l'empereur l’avait honoré, Steibelt écrivit alors plusieurs ouvrages dramatiques qui n’ont pas été gravés. Nous ne ferons donc que citer Cendrillon (trois actes), et Sargines (idem.). 11 remania aussi l’ancienne partition de Roméo et Juliette et fit jouer sa Princesse de Ilaby lotie composée en France. A cette liste allait bientôt s’ajouter une autre production : le Jugement de Midas. Mais la mort ne laissa pas au compositeur le temps d’achever cette dernière œuvre. Il expira à Saint-Pétersbourg le 20 septembre 1823. Le comte Miloradowitsch vint en aide à la famille de ce bohémien de génie, en organisant à son bénéfice un concert qui produisit quarante mille roubles.

La plupart de nos aimables lectrices ont joué le rondo turc, le rondo pastoral intitulé : l'Orage , et les ont trouvés charmants. La Disperazione est encore une sonate fort connue.

Steibelt ôtait donc admirablement organisé, possédant d'instinct l’expression musicale, étant capable de s’élever très-haut, bien audessus du rang de virtuose et de pianiste compositeur. Au contraire, nous avons vu l’infortuné faire bon marché des dons du génie, se li» vrer aux passions les plus désordonnées, se laisser glisser dans la fange. C’est donc plutôt la pitié que l’admiration qu’un tel homme doit inspirer, et il faut une sorte de courage pour présenter au public un artiste d’un grand talent, il est vrai, mais d’une immoralité rebutante.

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