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nie en si majeur , l'ouverture de Coriolan, et la messe en ut majeur T écrite pour le prince Esterhazy (1807), le Concerlino , la symphonie en ut mineur, l’œuvre la plus parfaite du maître, celle qui est la marque de l’apogée de son génie, et la Symphonie Pastorale (1808). Les hommes qu’une disposition misanthropique éloigne de la société de leurs semblables jouissent, plus que d’autres, des beautés champêtres. Les rêveries de Rousseau, les Harmonies de Bernardin de Saint- Pierre, attestent cette vérité dans l’ordre littéraire ; la Symphonie pastorale de Beethoven la démontre dans l’ordre musical.
Dans la symphonie, le maître pouvait s’abandonner aux fantaisie» de son imagination, poursuivre la description des éléments, faire aussi parler à l’ftme un langage abstrait, impersonnel. Sur ce terrain, sa course estentratnanle, capricieuse, quelquefois vertigineuse, souvent longue et haletante. Il y a telle symphonie dont les développements sont si exagérés que l’auditeur serait tenté de demander grâce, si le respect n 'enchaînait sa langue, et peut-être aussi la crainte de passer pour manquer de goût.
Le genre descriptif ne pouvait même pas captiver entièrement ce génie indépendant et obstinément individuel. La symphonie pastorale nous transporte assurément moins que la symphonie en ut mineur. La scène champêtre, l’idylle au bord d’un ruisseau, la danse villageoise, l’orage, la prière d’action de grâces, forment un cadre que Beethoven a dépassé. Haydn s’y serait renfermé, aurait reproduit avec un esprit charmant tous ces épisodes et serait resté dans le programme du sujet.
Beethoven a-t-il voulu peindre les états divers de l’âme humaine? D’après les idées artistiques de son temps, et le rôle assigné à l’art musical, on ne peut prêter au compositeur des intentions que la nouvelle école allemande substitue depuis vingt-cinq ans à l’inspiration et à l'invention. L’a-t-il fait sans le vouloir? Cela est plus facile à reconnaître. En entendant le chef-d’œuvre, on éprouve tour à tour les impressions d’une sérénité parfaite et toutes les commotions d’un désordre moral. Une âme naïve et indifférente goûte le bien-être d’uneexistence calme et heureuse ; mais voilà que dans un repli du cœur un. sentiment caché se révèle. Il prend successivement des proportions de plus en plus menaçantes pour la tranquillité de la conscienceet finit par devenir une violente passion. L’âme souffre, gémit, se déchire, éclate en imprécations et en cris de douleur. Mais la vertu triomphe, le mal s'éloigne, ses grondements deviennent sourds, plus confus et se perdent dans le lointain ; ce pauvre cœur reprend possession de lui—
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môme ; il se tourne vers l’éternelle, l’immuable sagesse ; il lui adresse ses vœux pleins de joie et de reconnaissance. Voilà ce que nous a dit la Symphonie pastorale. Nous ne contestons pas cependant l’intérêt qu’inspirent à d'autres l’imitation du chant de la caille et les effets de tonnerre des contre-basses.
L’époque à laquelle Beethoven a fait exécuter ses magnifiques symphonies marque le point culminant des progrès de la musique en Allemagne. On est en 1808 ; c’est la France qui s’empare de la succession ; quoique Rossini ait fait représenter la plus grande partie de ses ouvrages en Italie, nous n’hésitons pas à dire que son chef-d'œuvre, Guillaume Tell, composé expressément pour la scène française consacre la prise de possession par la France du sceptre musical. Si, en Allemagne, Weber et Mendelssohn ont soutenu l’honneur germanique, leur tâche est tombée aux mains de M. Wagner. Quant à Meyerbecr, ses œuvres appartiennent plutôt à la France qu’à tout autre pays. Donizetti et Bellini ont rempli encore l'Italie de leurs suaves cantilènes; cependant le premier a suivi l’exemple de l’auteur de Guillaume Tell et du Comte Ory en adoptant le goût français, sinon es procédés de l’école française dans la Favorite. M. Verdi se sent porté à imiter leur exemple et la partition de Don Carlos en fournit maintes preuves. L’art se déplace ainsi que la civilisation. Honneur à l’Italie et à l’Allemagne qui ont donné au monde tant de musiciens de génie ! Mais une École française a été inaugurée au commencement de ce siècle par Méhul. Que peuvent en conscience opposer ces nations voisines à une succession rapide de compositeurs tels que Boieldieu, Ilérold, Halévy, Auber, Ambroise Thomas, Gounod, dont les ouvrages sont exécutés sur toutes les scènes de l'Europe et du monde ?
Cependant, au milieu de ses triomphes, Beethoven menait toujours une vie agitée, tourmentée de mille soucis et qu’il croyait à tort précaire et mal assurée. Sous ce dernier rapport, peu de compositeurs, même parmi les plus grands, ont été aussi favorisés que Beethoven qui a joui de son vivant d’une grande renommée, qui était entouré d’amis enthousiastes et dévoués, qui faisait exécuter chez des princes et par des princes ses quatuors à peine terminés et dont l’encre n’était pas encore séchée. Cependant il s’est cru très-malheureux; il l’a été par cela même, et nous devons le plaindre.
Les concerts dans lesquels il faisait entendre ses productions entraînaient naturellement des frais considérables. La contrefaçon qui se donnait effrontément carrière à son préjudice nuisait au profit qu’il
aurait pu retirer de la vente de ses œuvres. D’ailleurs, comme tant d’illustres artistes, il était dépourvu de l’esprit commercial, et, tout en maugréant, tout en couvrant les murs de son logis d’additions et d'opéralions arithmétiques au grand désespoir de scs propriétaires, l’homme de génie offrait une proie facile à l'avidité des éditeurs. Sous l’influence de ces pénibles préoccupations, il faillit se brouiller avec le prince Lichnowski, en lui demandant un jour le capital de la rente annuelle de six cents florins qu'il devait à la générosité de cet amateur. Dans cette extrémité, Beethoven songeait à aller chercher fortune en Italie, quand Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, lui fît offrir la place de maître de chapelle à Gassel. L’aristocratie viennoise, menacée de perdre le musicien dont elle était Gère, s'émut de sa détresse, et un concordat passé d’un commun accord entre l’archiduc Rodolphe, le prince Lobkowitz et le prince Kinsky assura à l’auteur de Fiilelio une pension annuelle de quatre mille florins. Ces stipulations génércuses(1809) étaient, avant tout, un acte de patriotisme intelligent. Rendre le maître à l’aisance, c’était le rendre à l’art. Fixé désormais dans le joli village de Baden à quelques lieues de Vienne, il semblait qu'il n’eût dû avoir qu’un souci, celui de noter dans des partitions immortelles les chants harmonieux qui retentissaient dans son âme.
Mais il était écrit que ces loisirs studieux, soustraits aux préoccupations matérielles, ne seraient pas de longue durée. Après l’année 1810, une des plus fécondes en chefs-d’œuvre dans l’existence de Beethoven, sa position pécuniaire fut de nouveau compromise par suite du dérangement des finances autrichiennes, et sa pension réduite, en fait, de quatre mille florins à huit cents. Au fort de ces revers de fortune, il écrit, en 1 81 1 , la musique de trois chants de Gœthe et l’ouverture à'Egmont ; en 1812, l'ouverture des Ruines d' Athènes et l'ouverture du Roi Étienne. Si grande que fût la valeur de ces compositions, elles devaient être éclipsées par la Bataille de Villoria, symphonie militaire à deux orchestres exécutée dans Yaula de l’Université, les 8 et 12 décembre 1813.
C’est une heure décisive dans la carrière de Beethoven. Ses amis triomphent, ses adversaires baissent la tête, réduits celte fois au silence, et le rédacteur de la Gazette musicale de Leipzig, feuille peu suspecte, n’est guère que l'écho de l’opinion universelle lorsqu’il dit:
« En ce qui regarde la Bataille de Vittoria, on conviendra que, pour exprimer avec des sons les péripéties du combat, rien n’est mieux approprié que les moyens que l’auteur vient d’employer dans cette circonstance. Une fois entré dans ces idées, on est étonné et ravi en
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même temps, de voir les éléments de l’art appliques avec tant de génie pour arriver au but. L’effet et l'illusion ont été complets, et on peut affirmer, sans réserve, qu’il n’existe pas, dans le domaine de la musique imitative, une œuvre semblable à celle-ci. »
Le moment où l'Allemagne se couronne reine de l’art dans la personne de son glorieux enfant, est aussi celui où le sort des armes lui donne gain de cause. L’année 1813 avait été marquée par la défaite des Français à Leipzig, celle de 181 i est signalée par la campagne de France et le renversement de Napoléon. 11 semble que les destinées politiques de la patrie allemande et les destinées artistiques de Beethoven suivent ici un développement parallèle. La victoire de l'une coïncide avec la victoire de l’autre. Les souverains et les ministres réunis au congrès de Vienne sont les auditeurs de la cantate dramatique de circonstance (0 moment glorieux), qui clôt la seconde manière du maître (29 novembre 1814).
Quoiqu’on ait prétendu le contraire, la renommée de Beethoven s’établit promptement en France. La première symphonie en vt fut exécutée h Paris vers 1810, sous la direction d’Habencck qui Ct connaître successivement toutes les autres symphonies dans les concerts spirituels de l’Opéra; et, à partir de 1828, il les fit exécuter par l’orchestre incomparable de la Société des concerts du Conservatoire. Habeneck était un artiste d'élite à qui cette société est redevable d'une bonne partie de ses excellentes traditions. Depuis la mort de ce vaillant chef d’orchestre, arrivée en 1849, les symphonies de Beethoven ont continué ' il figurer au premier rang dans les programmes de la Société des concerts, et leur gloire vient d'être rajeunie parles applaudissements des milliers d'auditeurs assidus ct enthousiastes qui fréquentent les concerts populaires de musique classique dirigés par M. Pasdelonp.
Beethoven reçut au printemps de l’année 1821 sa nomination comme membre honoraire de l’Académie royale des sciences et des beaux-arts de Suède. 11 fallait h cette époque obtenir du gouvernement autrichien l’autorisation d’accepter cette marque de distinction. Elle fut accordée après beaucoup de démarches. Beethoven envoya à son ami Schindler deux lettres pour annoncer dans les journaux que ce litre lui était conféré ; ce qvd prouve qu’il y attachait quelque prix ; et cependant le poète C. Bernard, chargé par le compositeur de certaines annonces musicales dans les journaux, ayant fait suivre le nom de Beethoven de ses titres honorifiques, s’attira de sa part une verte semonce :« De telles niaiseries me rendent ridicule, lui écrivit- il; il faut les mettre de côté à l'avenir. »
Ayons le courage de le dire, quoi qu’il nous en coûte, à partir de 1813 jusqu’àsa mort (26 marsl827), l'illustre compositeur tombe audessous de lui-même. Son inspiration est moins nette, sa musique qui, même en s’efforçant d'exprimer l’infini, était restée pendant la période précédente suffisamment précise et intelligible, devient maintenant obscure et confuse. Qu’est-ce qu’une harmonie qui cherche à se pénétrer d’idées philosophiques? La solitude où se confine de plus en plus Beethoven, les lectures auxquelles il se complaît exercent une fâcheuse action sur ses tendances musicales. Pour que le génie ne perde point pied sur le sol mouvant des visions chimériques, il faut qu’au lieu de s’absorber dans la contemplation exclusive de ses pensées, il se rapproche des hommes, car rien n’est plus propice que l’isolement à l’infatuation de l’esprit.
La grande messe en ré ( Missa solemnis), les dernières ouvertures, la neuvième symphonie avec chœurs « sur l'Ode à la joie de Schiller » et surtout les derniers quatuors sont des œuvres apocalyptiques. Non qu'il ne s’y rencontre encore çà et là d’éclatantes beautés, et en assez grand nombre pour témoigner que c’est un soleil qui se couche. Mais dans l’ensemble, la lumière fait défaut; ce sont des créations puissantes où manque le l:ial lux. Pendant qu’il travaillait à la neuvième symphonie, le compositeur parcourait la campagne, notant ses idées, sans penser à l’heure des repas, et rentrait souvent sans chapeau, au grand déplaisirde M“* Schnaps, sa cuisinière ; toute sa conduite attestait une surexcitation fébrile ; la partition fut enfin achevée au mois de février 1822.
Beethoven désirait faire exécuter la Missa solemnis et la neuvième symphonie dans un grand concert à Berlin ; il s’adressa à cet effet au comte Brühl qui lui promit un grand succès. Mais cette détermination émut toute la noblesse dilettante de Vienne, ainsi que les admirateurs du maître. On rédigea une adresse dans laquelle on le suppliait en termes chaleureux d'épargner cette honte à la capitale et de ne pas permettre que les nouveaux chefs-d'œuvre sortissent du lieu de leur naissance avant d’avoir été appréciés par les admirateurs nombreux de l’art national. Cette adresse fut signée par trente personnages notables parmi lesquels on remarque, à côté des noms de plusieurs membres de la haute aristocratie viennoise, ceux de Charles Czerny, de Kuffner, de l’abbé Stadler, de Kiesewetter. Beethoven fut touché de cette manifestation. Ses amis se mirent en campagne, aplanirent les difficultés suscitées en partie par le caractère du maître, et, le 7 mai, eut lieu à Vienne dans la salie du théâtre delà Porte de Carinthie l’exécution des
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deux œuvres colossales si ardemment désirées : voici le programme de cette mémorable journée ;
Le 7 mai aura lieu une grande académie musicale, donnée par M. L. de Beethoven.
Des œuvres nouvellement écrites composeront le programme :
1° Grande ouverture (1822, œuvre 124).
2° Trois hymnes avec solo et chœurs (Kyrie, Credo, Agnus Dei et Dona nobis pacem) de la Messe solennelle.
3° Grande symphonie avec solo et chœurs dans le finale « sur l'Ode 4 la joie de Schiller ».
Les solos seront chantés par Mlle* Sontag et Ungher et MM. Heitzinger et Seipelt. M. Sihuppanzigh conduira l'orchestre; M. le maître de chapelle Umlaur dirigera l'ensemble. L'orchestre et les chœurs seront renforcés par la Société musicale d'amateurs.
M. L. de Beethoven prendra une part personnelle à la direction.
En effet, pendant l'exécution, Beethoven resta à la droite du directeur et donna le mouvement de chaque morceau. Mais il entendait peu ou mal ce qui se passait autour de lui. Paraissant étranger aux acclamations d’un public enthousiaste, il tournaitle dos àla salle, et on dut l’avertir de répondre par un signe de tête à l’ovation dont il était l’objet. Le résultat pécuniaire de la séance fut presque négatif. Le maître l’apprit aussitôt ; il se trouva mal. 11 fallut l’emporter chez lui, où il demeura toute la nuit sans proférer une parole. Il s'endormit, et ses domestiques le retrouvèrent à la même place le lendemain matin, dans sa toilette de concert.
Malgré les éloges décernés à certaines parties de l’œuvre, on trouve déjà dans les journaux du temps une appréciation conforme à celle qu'on fit plus tard, lorsque la symphonie avec chœurs fut entendue au Conservatoire de Paris, dix années plus tard. Elle offre des difficultés si nombreuses que l'ensemble laisse toujours à désirer; quant à la partie vocale, elle semble traitée avec le plus complet dédain pour les exigences de la voix humaine. Les parties solo de la Messe et du finale de la symphonie donnèrent même lieu à des débats orageux entre le maître et les interprètes, pendant les répétitions. Caroline Ungher et Henriette Sontag réclamèrent des changements que Beethoven refusa opiniâtrement, prétendant qu’elles étaient perverties par la musique italienne, et que telle était la raison qui leur faisait trouver la sienne difficile. Assez mauvaise raison, car la difficulté ne consistait pas dans les phrases prises en elles-mêmes, mais dans la manière dont le compositeur traitait les voix de femmes. Ce qui fit dire à Caroline Ungher qu’il était « le tyran de la voix » . Henriette Sontag désirait pouvoir
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chanter sa partie, mezza voce, selon son habitude. Beethoven n’entendant pas suffisamment, à cause de la faiblesse de son oreille, exigea qu'elle chantât tout en voix de poitrine. Le Kyrie étant écrit dans un mouvement très-large, la pauvre cantatrice fut bientôt aux abois, il en était de môme dos chœurs. Il y a dans le Credo un passage dans lequel le soprano attaque un motif de fugue sur un si bémol aigu. On fit observer à Beethoven que jamais une voix de femme ne pouvait attaquer un son si élevé sans aucune préparation. Il fut inexorable. En vain le maître de chapelle Umlauf joignit ses instances à celles des soprani, Beethoven resta inflexible. Les parties de basse ne furent pas mieux traitées.
Une seconde exécution de la neuvième symphonie et d’une partie de la Missa solemnis eut lieu le 23 du même mois, et, il faut le recoiw naître, avec un succès moindre.
J’ai entendu les derniers quatuors du maître exécutés avec une telle perfection, par MM. Maurin, Chevillard et leurs dignes confrères, qu’il est douteux que le quatuor du prince Lichnowski ou celui du docteur Van Swictcn valussent mieux. Ces artistes se donnèrent la mission de faire connaître et admirer ces dernières palpitations d'un génie expirant, et, pendantdix ans, ils la remplirentavcc autant d’abnégation que de talent. 11 y a là des élans magnifiques suivis de développements pleins d’étrangeté, d’incohérence et de sauvagerie. Je confesse franchement que l’ensemble m’en a paru d’une conception plus bizarre que belle, et que môme certains passages seraient réputés intolérables à cause de leur dureté, si le nom de Beethoven ne rendait cet aveu pénible à tout musicien.
La reprise de Fidelio, en 1822, eut un grand succès. L'ouvrage avait été interprété en 1803, par des chanteurs médiocres, en 1814, par de meilleurs artistes, et cette fois l’exécution avait été excellente. L’année suivante l'administration de l’opéra impérial d’un côté, de l’autre celle du théâtre royal de Berlin prièrent Beethoven d’écrire un opéra et de fixer lui-même scs honoraires. Il accepta d’abord la proposition, hésita ensuite, puis enfin refusa de composer un opéra allemand, alléguant la faiblesse des chanteurs de son pays. En cela il avait parfaitement raison ; car, en 1822, on entendait, à Vienne les premiers chanteurs italiens : Lablache, Rubini, Donzclli, Ambrogi, Davide, M™" Mainviclle-Fodor, Méric-Lalande, et Caroline Unghcr, cantatrice viennoise, il est vrai, mais formée à Milan et engagée dans la troupe de Barbaja. Beethoven, en entendant le U ar hier de Séville deRossini,fut transporté d’admiration; il en examina aussitôt après la partition, et lui
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donna les plus grands éloges. Nous n’affirmerions pas qu’il persévéra longtemps dans cette opinion ; mais il est important de la constater. De la part d'un homme aussi sincère que l'était Beethoven, c’était un hommage aussi inattendu qu’il était honorable pour ltossini.
Il est juste de signaler les souffrances physiques et morales de l’artiste parmi les causes qui purent contribuer à l’altération de son talent. La surdité de Beethoven, rebelle ù tous les traitements dont il essaya, ne fit même que s’aggraver depuis 181.", et le mit dans l’impossibilité de diriger l'exécution de ses ouvrages. D'un autre côté, sa santé s’affaiblissait, et la mort de son frère Charles, caissier d'une maison de banque autrichienne, décédé au mois de novembre 181'», semblait l'avertir que ses jours étaient comptés. Ce frère laissait un fils, dont, par son testament, il confia la tutelle à Beethoven. De là résultèrent, pour notre artiste, de longues et sérieuses difficultés. Pendant près de cinq ans, il eut à lutter contre les prétentions de madame Charles Beethoven, qui demanda aux tribunaux la remise et la tutelle de son fils. Dans le cours de ce procès coûteux et plein de péripéties pénibles, on contesta au musicien le droit de faire précéder son nom de la particule aristocratique Van : « Ma noblesse, elle est là! » répondit-il, en montrant alternativement sa tête et son cœur.
Enfin, en 1820, les juges donnèrent gain de cause à l’oncle contre la mère, et déboutèrent celle-ci de ses prétentions. Le jeune Charles Beethoven, en vertu d'une décision judiciaire, conforme d’ailleurs à l’esprit du testament paternel, fut remis à son oncle, qui l'adopta, et, dès lors, n'épargna rien pour son éducation. Ce que cachait de bonté native et d’affectueuse tendresse la rude écorce du compositeur «t toujours brusque, » on peut s'en faire une idée par la façon dont il comprit et remplit ses devoirs à l’égard de son fils adoptif. Soins malheureusement stériles ! tendresse prodiguée à un ingrat l Tandis que l’Apre avidité du gain entrait dans Pâme de Beethoven avec le désir d’enrichir l’enfant de son adoption, et que, dans cette vue, il s’épuisait en combinaisons arithmétiques et en calculs mercantiles, lui, si étranger à la science des intérêts ; tandis que, pour veiller de plus près à l’instruction et à la conduite du jeune homme, il refusait les offres brillantes qu’il recevait de la Société philharmonique de Londres, par l’entremise du compositeur Charles Neatcs, que faisait l'indigne objet d’un pareil dévouement? D étudie d’abord la philologie à l’Université de Vienne ; mais la dissipation et l’amour du plaisir l’empêchent de passer ses examens ; le philologue avorté se retourne alors du côté du commerce, et, pour acquérir les connaissances nécessaires à l’exercice
de cette profession, il suit les cours de l’Institut polytechnique. Ici encore, la paresse est plus forte que la raison et les sages conseils. Charles Beethoven ne se contente plus même d’affliger son oncle par la légèreté de sa conduite ; dans un accès de désespoir, il essaye de se donner la mort; mais les règlements de police du temps contenaient de sévères dispositions, relatives aux tentatives de suicide; l’étudiant relaps encourt leur effet, et se voit l’objet d’une surveillance spéciale. Finalement, on est réduit à l’incorporer dans un régiment.
Comprenez-vous à présent ce que dut souffrir Beethoven à la suite de tant et de si cuisants déboires, causés par cette famille, dont le grand musicien immortalisait le nom. Son caractère s’aigrit au delà de toute mesure, au point de le rendre dur et injuste envers ses amis les plus fidèles. Sa robuste constitution subit aussi le contre-coup fatal de cette funeste disposition d’esprit. Une maladie du poumon sur laquelle on se trompa à l’origine, et qui fut traitée comme une hydropisie, l’emporta le 26 mars 1827, à l’âge de cinquante-sept ans. Sur son lit de mort, il manifesta les plus vifs sentiments de piété, reçut les sacrements de l’Église, à l’édification de tous les assistants, et se réconcilia avec son rival Hummel, à cette heure suprême où l’homme a trop besoin de pardon pour conserver des ressentiments.
Antoine Sehindler ne cache pas que le maître qui lui inspire une si profonde admiration, était, dans la vie privée, plein de manies bizarres qui le rendaient insociable. La défiance et l’irascibilité de Beethoven sont connues. Dans lesconcertsqu’il dirigeait, il lui arriva plusieurs fois de s’emportergrossiôrementcontrelesexécutants, quand ceux-ci avaient le malheur de commettre quelque faute. Ses amis les plus intimes n’étaient pas eux-mêmes à l’abri desa colère et de ses soupçons. Après les concerts des 7 et 211 mai 1824, organisés au bénéfice de Beethoven, et par les soins du maître de chapelle Umlauf, du violoniste Schuppanzigli et du bon Sehindler, le compositeur les réunit tous trois à l’hôtel de Y Homme sauvage , au Prater, où il commanda un magnifique repas. Puis, à peine les invités étaient-ils à table, qu’il éclata contre eux, les accusant de tromperie et de vol. Les convives, qui s’attendaient à des remerciements pour leurs services désintéressés, se voyant, au contraire, traités si indignement, quittèrent la salle avec plus de douleur que de ressentiment, laissant Beethoven seul avec son neveu, en face du splendide repas qu’il avait fait préparer.
Ces façons d’agir étaient bien faites pour écarter de la personne de Beethoven les sympathies qu’on pouvait accorder à l’homme de génie. Ni son camarade d’enfance Étienne Breuning, ni l’archiduc Hodol-
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phe, qui fut son élève et qui demeura son plus constant protecteur, n’eurent à se louer de lui. Ajoutons, en ce qui concerne les différends de Beethoven avec ce dernier, que l’auteur de la Bataille de Vittoria avait oublié vers la fin de sa vie toute convenance dans les questions d’argent. Le croira-t-on? il en vint en 1819 à toucher 400 florins comme à-compte sur le prix d’un oratorio héroïque qu’il s’était engagé à faire et qu’il ne fit jamais. Quelle pitié que de voir le grand artiste encourir aux yeux des moralistes rigides, le reproche d’indélicatesse! Les élèves mêmes qu’il forma — et il en est très-peu — ne rencontrèrent pas la bienveillance et l’appui qu’ils pouvaient espérer de leur maître. L’hostilité persistante et regrettable à tous égards de Ferdinand Bies, le plus distingué de ceux qui reçurent ses leçons, ne vient peut-être pas d’une autre cause. Ries fut son élève pour le piano, et affirme qu’il n’obtint de son maître pendant quatre ans que cinquante leçons. Il ajoute même que, pendant qu’il était au piano, le maître composait ou faisait autre chose.
Si scs familiers et les personnes de son cercle intime avaient fréquemment à essuyer ses brusqueries, comment aurait-il été affable envers les étrangers? Beethoven ne ressemblait nullement à ces personnages illustres dont l’abord est si facile à quiconque désire faire leur connaissance, qui ont toujours un encouragement, une parole amicale pour les jeunes talents en quête de protection. Ici pourtant nous sommes porté à excuser le travers du grand symphoniste, car la fausse bonté de tant de maîtres jaloux seulement de popularité a fait dans tous les temps plus de victimes que l’humeur sauvage ou bourrue des misanthropes. Que Beethoven, lors de la visite de Liszt, Agé de douze ans, ne se soit pas extasié outre mesure sur le talent prématuré de l’enfant- prodige, nous ne saurions le trouver mauvais ; qu’il ait par deux fois décliné la visite de Rossini, nous le regrettons ; mais les chefs d’école ont de ces susceptibilités qu’il faut comprendre pour les excuser, quand on ne peut pas les justifier tout à fait.
Aucun artiste n’a eu autant que Beethoven la conscience de ses talents supérieurs, de sa force, ni plus de confiance dans sa renommée future. La lecture assidue qu’il faisait des Vies des hommes illustres de Plutarque avait fait naître en lui le désir d’avoir un historien de sa Yie et de ses œuvres. Pendant sa dernière maladie qui dura quatre mois, Étienne Breuning demanda au maître quel serait le biographe qu’il choisirait parmi ses contemporains : « Rochlitz, répondit-il sans hésitation, s’il doit me survivre I »
Rochlitz, en 1827, renonça au projet d’écrire la vie de Beethoven, à
cause de l’état de sa santé. Cette tâche incomba donc à Schindler qui s’en acquitta sinon avec talent, du moins avec conscience et le sentiment d'une amitié sincère que l'humeur de son maître ne parvint jamais à altérer.
Boileau nous apprend qu’il trouvait au coin d’un bois le mot qui l’avait fui ; Beethoven cherchait aussi l’inspiration en se promenant soit dans la campagne, soit dans les rues de Vienne. Quelque temps qu’il fît, pluie, vent ou grêle, rien ne l'empêchait de se livrer chaque jour à de longues pérégrinations. Heureux s’il eût pu passer toute sa vie en plein air! Rentré chez lui, notre artiste s'abandonnait à des excentricités fort préjudiciables au bon état de son logement. Il se mettait à écrire et à chiffrer sur les murs et les volets de l'appartement avec cette insouciance et ce sans gène qui lui étaient habituels. Si le plancher était moins propre que les murailles à recevoir ses élucubrations, il était plus maltraité encore; car, sans respect pour le parquet, lecompositeur l’inondait avec une profusion déplorable chaque fois qu’il faisait ses ablutions, et, à cet égard, il eût mérité d’être disciple de Mahomet, tant ces soins hygiéniques se répétaient fréquemment. Cependant ce n’était pas l'affaire des propriétaires, et l'honneur de loger le symphoniste était trop chèrement payé à leurs yeux par le dégût de leurs immeubles. Aussi lui signifiaient-ils son congé à l’expiration du terme, et, comme cette manie des aspersions finit par être connue, malgré le zèle de ses amis qui se mettaient en campagne pour découvrir un propriétaire tolérant, Beethoven eut souvent beaucoup de peine à trouver dans les faubourgs de Vienne un toit où abriter sa gloire.
Un autre trait de mœurs qu'on rencontre assez souvent chez les grands esprits, c’est la distraction. 11 en vint à oublier la véritable date de sa naissance; il se rajeunissait de deux ans. Il r.’est pas probable que ce fût par coquetterie. Beethoven était distrait à ce point qu’un jour à Vienne, entrant dans un restaurant, il demande la carte, et au lieu de faire son choix, il se met à noter au dos une idée musicale qui lui était venue à l’improviste. Le voilà rêvant, écrivant, tout entier à son inspiration, sans plus se soucier ni du lieu où il est, ni de l’objet qui l’y a amené. Puis, après avoir fait de la carte une partition, il se lève et demande ce qu’il doit. — Monsieur, vous ne devez rien, répond le garçon, car vous n’avez pas dtné. — Vous croyez que je n’ai pas dîné? — Non, assurément. — Eh bien, donnez-moi quelque chose. — Que désirez-vous? — Ce que vous voudrez.
Notre La Fontaine ne se fût pas conduit différemment.
Ces ridicules, ces travers, ces défauts d’un homme de génie sont la