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DELLA MARIA

La mort prématurée de Délia Maria a répandu comme un intérêt douloureux sur son œuvre. On peut douter toutefois que ce musicien, dont l’invention semblait épuisée après le grand succès de son Prisonnier, ait dû ajouter quelque nouveau fleuron à sa couronne artistique, si une vie plus longue lui avait été donnée. Enlevé prématurément, Délia Maria n’a point connu ce supplice de survivre à l'inspiration éteinte, et il avait assez fait, dans sa courte existence, pour que le monde musical regrettât sa perte.

Il était né à Marseille en 17fi8, d’une famille italienne. Son père, habile joueur de mandoline, s’était fixé dans la capitale de la Provence où il donnait des leçons de son instrument. L’enfant montra de bonne heure une grande précocité pour la musique. La mandoline lui devint bientôt familière, ainsi que le violoncelle. A dix-huit ans, il débutait par un grand opéra représenté sur le théâtre de sa ville natale. Le talent se découvrait déjà dans cet essai, à travers les fautes inséparables de l’inexpérience. A la suite de ce succès, il semblait au jeune musicien qu’il n'eût presque plus rien à apprendre; mais un voyage en Italie lui ouvrit les yeux. Il ne tarda pas à reconnaître que

DELIA MARIA.

scs études n’avaient pas été poussées assez loin, et dés lors, durant les dix années qu’il passa dans la Péninsule, il se mit il travailler sous la direction de différents maîtres, dont le dernier fut Paisiello. Après s’ôtre formé par les leçons de ce grand compositeur qui l’avait pris en amitié, Délia Maria fit jouer en Italie six opéras bouffes sur des scènes secondaires. Un de ces ouvrages, U Maestro di capella, a eu du succès.

Quand Délia Maria arriva à Paris, en 1796, il n’était précédé d'aucune réputation ; mais les circonstances le servirent. Recommandé à Alexandre Duval, il obtint de cet auteur un poème d’opéra-comique dont il fit la musique en huit jours, dit-on ; plus probablement en un mois au moins. C’est le Prisonnier ou la Ressemblance, représenté à Feydeau le 29 janvier 1798, avec un immense succès. Sans révéler une forte conception, la partition de cet ouvrage se distinguait par un tour mélodique agréable. On sut gré au nouveau compositeur d’une diversion qui reposait l’esprit de l’harmonie puissante des maîtres de l’époque. C’était une suite d’ariettes faciles et chantantes bien plus à l'usage des douairières que de la génération nouvelle. Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler parmi ces vieux ponts neufs la romance du prisonnier : Il faut des époux assortis, les couplets : lorsque dans une tour obscure qui se terminentpar ce refrain : La pitié n'est pas de l'amour, et enfin le rondeau : Oh! c'en est fait, je me marie. La vogue du Prisonnier peut être attribuée aussi en grande partie au mérite de ses excellents interprètes : Elleviou, M“" Saint- Aubin et Dugazon.

Malheureusement Délia Maria ne sut pas combler l’intervalle qui sépare une popularilé passagère d’une gloire durable. Au Prisonnier succédèrent d’autres productions de plus en plus faibles. Si X Opéra comique, l 'Oncle valet et le Vieux château conservent encore quelque trace du talent de leur auteur, la décadence est très-sensible dans Jacquot ou F Ecole des mères (1799) et dans la Maison du Marais. 1m Fausse Duègne, opéra-comique en trois actes, auquel Rlangini collabora, dit-on, fut représentée aux Italiens en 1801, un an après la rnort du compositeur, et ne dut qu’à cette circonstance d’ôtre écoutée, sinon avec intérêt, du moins avec sympathie. L’infortuné Delhi Maria s'était fait beaucoup d'amis par son caractère doux et aimable. Parmi eux il faut compter son premier collaborateur littéraire, Alexandre Duval, qui se proposait d'aller passer quelque temps avec lui à la campagne, afin de travailler ensemble à un nouvel ouvrage, quand le musicien mourut subitement le 9 mars 1800.

Il succomba probablement à la rupture d’un anévrysme ; car, en re-

venant chez lui, il tomba sans connaissance dans la rue Saint-Honoré. On le transporta dans une maison voisine où il expira sans avoir pu faire connaître son nom. La police dut môme se livrer à des recherches assez longues pour découvrir qui il était. Outre ses compositions dramatiques, Délia Maria a écrit quelques motets d’un bon sentiment religieux.

RINK

S'il est vrai qu’on peut avec honneur tenir le second rang, surtout quand le premier est occupé par des maîtres aussi inaccessibles que les Bach et les Haendel, cette place appartient à Rink, parmi les bons organistes. Rarement il a abordé les grandes difficultés de la fugue. Mais ses compositions dans le style fugué, d’un caractère à la fois élégant et simple, montrent que cet artiste avait le vrai sens de la musique qui convient à son instrument et au culte public.

Jean-Christian-Henri Rink naquit le 18 février 1770, à Elgersburg, dans le duché de Gotha, où son père cumulait les fonctions d’organiste et de maître d’école. Tout jeune encore, il manifesta les plus vives dispositions pour l’art musical et en particulier pour l’orgue qui lui inspirait dès lors un goût passionné. En 1784, Agé de quatorze ans, il fut envoyé par son père à Angelroda. Ce fut là qu’il reçut de l’instituteur Abicht des leçons de chant, de clavecin et d’orgue. Au bout de neuf mois, on le retrouve chez Junghanz à Arnstadt, où il apprend le violon et la composition. Le professeur était-il insuffisant à sa tâche? On pouvait le présumer en voyant, trois mois après, son élève le quitter [jour aller continuer ses études à Düchelohe sous la direction du cantor Kirschner. L’année suivante, Rink se rendit à Erfurt où florissait Kittel, l’un des disciples les plus distingués de Jean- Sébastien Rach, et il étudia pendant trois ans l’harmonie et le contrepoint avec cet habile professeur. Déjà, et bien qu’il n’eût pas dépassé sa vingtième année, Rink avait attiré sur son talent l’attention

ItlNK.

publique. Il eu eut la preu\e à la fin de 1780, lorsqu'il fut nommé organiste de la ville de Giessen dans la Hesse supérieure. Ses fonctions, maigrement rétribuées, lui firent de l'enseignement une nécessité, et tel fut bientôt le nombre de ses élèves que l'artiste, dont toute la journée appartenait aux autres, dut prendre sur son sommeil pour vaquer à l’étude de l’art. Nommé professeur de musique au gymnase de Giessen, en 1803, Rink se vit offrir peu après les places de directeur de musique et d’organiste de l’Université à Dorpat, en Livonie, mais il refusa ces propositions pour ne point s’éloigner de la liesse grandducale. A la fin de la même année on lui confia à Darmstadt les fonctions d’organiste de la ville, de cantor et de professeur de musique du collège. Il obtint, en 18l3,rcmp'oi d’organiste de la cour, et fut nommé en 1817, membre effectif de la chapelle ducale. Legrand-duc Louis I" encouragea les études d’orgue en attachant à sa cour un homme dont là réputation s'était répandue dans toute l’Europe. Le rôle de Mécène qui a valu à Louis XIV tant d’éloges, combien de principicules allemands l'ont rempli obscurément, et avec bien plus de profit pour l'avancement de l’art ! A Dieu ne plaise que nous introduisions la politique dans un livre qui doit lui rester étranger! toutefois, alors que les petites entités monarchiques de l’Allemagne sont à la veille de disparaître, noyées dans le courant unitaire, qu’il nous soit permis de saluer d’un regret ces asiles libéralement ouverts au talent, ces nombreux foyers de lumière qui rayonnèrent avec tant d’éclat sur la vieille patrie germanique.

La ville de Darmstadt était devenue la résidence fixe de Rink ; il ne s’en éloigna plus que pour faire des voyages de courte durée. Au mois de juillet 1820, il se rendit en Thuringe et recueillit sur son passage, dans toutes les villes qu’il traversa, de nombreuses marques de l’admiration qu’excitait son habileté d’organiste. A Trêves, qu’il visita dix ans après, à la demande de son ancien élève Mainzer, il fut l’objet d’une véritable ovation de la part des amateurs et des artistes. Les sentiments qui éclatèrent en cette circonstance étaient d’ailleurs ceux de toute l’Allemagne musicale, et nous fatiguerions le lecteur à énumérer les brevets et distinctions honorifiques dont la plupart des universités et sociétés artistiques accablèrent le bon vieillard. On peut dire que la postérité s’était déjà faite pour lui quand il mourut le 7 août 1 846, laissant un grand nombre d’ouvrages parmi lesquels on distingue une École d’orgue, des sonates et des chorals justement admirés.

La musique de Rink est à la fois mélodique et savante ; son carac-

tèré est toujours large et religieux. Elle n'olTre pas l'austérité scolastique des fugues de Albrechtsbergcr, de Fuscb, de Eroberger, de J. Sceger, d’Ebcrlin ; mais elle est plus imprégnée de douceur et de piété, sans mollesse toutefois. Elle est de nature à faire aimer l’orgue par ceux qui resteraient récalcitrants à l'audition même des œuvres de Bach. Car le public de nos églises, en France surtout, est devenu bien étranger h ces formes anciennes de l'art religieux qui faisaient dire à Montaigne : « 11 n’est cœur si dur, ny Ame si rcvcsche, qui ne se sente touchée de quelque révérence à considérer cette vastité sombre de nos églises, la diversité d’ornements et l’ordre de nos cérémonies, et ouyr le son dévotieux de nos orgues, et l’armonie si posée, si religieuse de nos voix. Ceux mômes qui y entrent aveeque mépris sentent quelque frisson dans le cœur, et quelque horreur qui les met en déGanee de leur opinion. » Et ces sons n’étaient pas produits par le jeu de Rameau, pas même par celui de Frescobaldi, mais par les compositions bien autrement sévères d’Orlando Lasso et des organistes de son école. Montaigne maintiendrait-il aujourd’hui son jugement s’il entendait la musique qu’ou fait dans nos églises? Trouverait-il les sons de l’orgue dévotieux et l'harmonie des voix posée et religieuse?

BEETHOVEN

BEETHOVEN

La liste est longue des hommes de génie qui ont expié leur illustration par les chagrins et l’amertume de leur vie. Beethoven ne fit pas exception à cette règle assez générale, et, en racontant sa vie, nous aurons plus d’une fois à constater cette vérité d’expérience que la gloire n’est souvent qu’un deuil éclatant du bonheur.

Legrand artiste naquit à Bonn (Prusse), le 17 décembre 1770. Sa famille était originaire de Maestricht. Ainsi que Mozart, il a eu pour père un musicien. Celui-ci remplissait les fonctions de ténor dans la chapelle de l'électeur de Cologne. Son grand-père même avait été maître de chapelle du prince électeur à Bonn. Le premier malheur de Louis Van Beethoven fut de ne point rencontrer chez ses parents cette chaleur d’affection qui rend aisés à l’enfant les commencements de l’étude, et dont 1 influence bienfaisante se fait encore sentir il l'homme mûr. Quel charmant tableau que celui du jeune Mozart au milieu des siens 1 Ici, la scène change : nous sommes en présence d’un fils naturellement opiniâtre et entêté, dont les défauts seront aggravés par les corrections qu’il reçoit d’un père brutal et adonné h la boisson. Le futur compositeur de tant d’admirables symphonies montrait à l'origine peu de dispositions pour la musique, et les rigueurs paternelles pouvaient seules le forcer à se mettre au piano. On raconte que, tandis qu'il jouait du violon, une araignée se laissait -lisser du plafond pour venir l’entendre. La mère de Beethoven, ayant remarqué l’insecte, l’écrasa, et l’enfant irrité brisa de colère son instrument. Ainsi se révélait, dès l’âge le plus tendre, ce tempérament que Cherubini, plus tard, caractérisait d’un mot, disant du célèbre musicien : « Il est toujours brusque. »

Ses maîtres furent d’abord son père et un certain I'feiffer, ehet d'orchestre. La famille était pauvre et ne pouvait faire les frais d’un maître de piano. Van der Eden, organiste de la cour, s’offrit à donner gratuitement des leçons au jeune Beethoven. Il triompha des répugnances de son élève et lui fit faire de rapides progrès. Le charme était rompu, l’enfant reconnaissait sa vocation et s’appliquait avec zèle à

un art qui l’avait rebuté jusque-là. Il poursuivit son éducation musicale sous les auspices de Neefe, successeur de Van der Eden. Le nouveau professeur comprit de suite à qui il avait affaire, et, au lieu d’imposer à une organisation d’élite la série des exercices élémentaires, sans hésitation, il initiale précoce virtuose aux chefs-d’œuvre de Bach et de Haendel. Cette hardiesse ne se trouva pas être de la témérité. Neefe avait bien jugé. A douze ans, Beethoven déchiffrait avec une perfection étonnante le Clavecin bien tempéré de Jean-Sébastien Bach, et l’on sait combien sont difficiles les fugues et les préludes contenus dans ce recueil. Déjà môme, et sans connaître encore aucun des principes de l’harmonie, il s’essayait à la composition dans des morceaux d’un caractère assez léger que parla suite il désavoua, trouvant ces productions de sa première jeunesse trop indignes de la haute renommée à laquelle il était parvenu. A l’âge de treize ans, il composa trois quatuors qui furent publiés depuis par Artaria.

Mozart régnait alors sur le monde musical, et Beethoven l’admirait profondément, avant de songer qu’il deviendrait un jour son émule en renommée. Cédant à son enthousiasme, il fit un voyage à Vienne au printemps de 1787, pour y voir l’auteur de tant de chefs-d’œuvre. Ce fut le comte de Waldstein, chambellan de l'empereur d’Autriche, qui lui en fournit les moyens et favorisa le séjour qu’il y fit en lui envoyant quelques sommes d’argent. Muni d’une lettre de recommandation, il fut admis en présence du maître. Celui-ci, désireux de connaître de auditu l’adolescent dont on lui vantait le talent, lui donna à développer un thème hérissé de difficultés. Beethoven se mit au piano, et telles furent l’originalité et la puissance avec lesquelles il travailla ce thème que Mozart, après l’avoir entendu, ne put s’empêcher de dire à ses amis : « Faites attention à ce jeune homme, vous en entendrez parler quelque jour. »

En 1792, Beethoven, qui touchait concurremment avec Neefe une pension comme organiste attaché à la chapelle de Cologne, fut envoyé à Vienne par son protecteur, l’électeur Maximilien François, frère de l’empereur Joseph, pour s’instruire dans les procédés de la composition. Fixé à Vienne, il trouva immédiatement-un protecteur dévoué dans le baron Godefroy van Swieten, directeur de la bibliothèque impériale, ami intime de Mozart et de Haydn, propagateur des œuvres de Bach et de Haendel, traducteur des poèmes anglais de la Création et des Saisons.

Le prince Lichnoxvski, élève de Mozart, et la princesse Christine, née comtesse de Thun, adoptèrent en quelque sorte le jeune Beetho-

BEETHOVEN

\cn. Ils le firent jouir dans leur maison d’une hospitalité opulente pendant plusieurs années. Le prince fit plus encore ; il assura son existence par une somme fixe et annuelle de 600 florins.

Indépendamment des personnages que nous avons cités* Beethoven compta bientôt au nombre des amis dévoués à sa personne et à son talent, le comte Maurice-Nicolas Zmeskalle, secrétaire de l’empereur, le comte François de Brunswick, le baron Joseph de Gleichenstcin, le baron Pasqualati ; quant au docteur Wegeler et à Étienne de Breuning, leur intimité avait précédé le voyage à Vienne.

De telles marques de sympathie ne purent dompter le caractère malheureux de Beethoven. A chaque instant, il mettait à l’épreuve la patience de ses amis et protecteurs, par sa bizarrerie, sa mauvaise humeur, son mépris pour les convenances du monde, et, il faut le dire, un sentiment excessif de sa valeur personnelle.

Il fut l'élève d’Haydn de 1792 à 1794 ; mais il recevait assez mal les conseils du vieux maître. Impatient de tout frein, il n’aspirait qu’à rompre avec Haydn, lorsqu’il fit la connaissance de Schenck, auteur d'un opéra-comique intitulé le Barbier du village, et joué avec succès en Allemagne. Il reçut de ce musicien des leçons de contre-point, en même temps qu'il allait pour la forme montrer ses cahiers à Haydn. Ferdinand Ries ajoute même dans sa notice biographique sur Beethoven, que Haydn ayant désiré que Beethoven mit sur sa première publication « Élève de flaydn, le jeune homme s’y serait refusé en disant qu’il n’avait rien appris de lui. » La reconnaissance parait avoir été en toute circonstance pour cette nature indépendante un insupportable fardeau. Cependant un autre biographe affirme que Haydn à son retour de Londres reçut l’hommage d’une cantate composée par Beethoven et qu’il donna des encouragements au jeune musicien. Sur ce dernier point, il ne saurait y avoir un doute. Le bon Haydn a bien pu à la fin de sa carrière ne pas se soucier de diriger de nouveaux élèves ; mais il n’a jamais dû leur refuser scs encouragements. Beethoven reçut plus tard les leçons d’Albrechtsberger pour le contre-point et de Salieri pour la musique dramatique. Il eut donc en tout sept professeurs. Trois d’entre eux possédaient les secrets de la composition musicale à un degré éminent, les autres pouvaient avoir aussi du mérite.

11 importe donc de constater que Beethoven reçut l'instruction spéciale la plus étendue, la plus complète, la plus variée qu’un élève puisse recevoir, et que ses débuts furent favorisés d'une manière tout exceptionnelle.

A cette époque la haute société autrichienne se faisait gloire d’ai-

mer la musique et de favoriser les musiciens. Aucun milieu n'était assurément plus propice au développement d’un artiste que celui où les circonstances venaient de jeter Beethoven.

Le princoLichnowski et le comte russe Rasumoffsky, ambassadeur de Russie à la cour de Vienne, réunissaient alternativement dans leur palais une petite société, composée d’artistes et d’amateurs pour l’exécution de la musique de chambre. On y jouait les symphonies et les quatuors de Haydn et de Mozart ; ce fut là que Beethoven fit entendre ses premiers ouvrages, d’où le nom de quatuor de Beethoven donné à la société d'instrumentistes qui exécutait les productions du jeune maître.

Comment Beethoven apprit-il l’art de l’instrumentation ?

Il est hors de doute que les sept professeurs que nous avons mentionnés plus haut ne le laissèrent pas dans l’ignorance sur cette matière. Mais il trouva dans la maison de Van Swieten et du prince Charles Lichnowski les moyens les plus efficaces d'apprendre en peu de temps les ressources des divers instruments, les effets que le compositeur peut en tirer, et le mécanisme des instruments à vent. Ignace Schupanzigh, le célèbre violoniste, les violoncellistes Kraft, l’alto Franz Weisz, Joseph Friedlowski, clarinettiste, Jean Wenzel Stich autrement appelé Giovanni Ponto, célèbre corniste, le flûtiste Charles Scholl, formaient un ensemble de talents exceptionnels qui était à la disposition du maître, jour et nuit en quelque sorte ; chacune de ses œuvres était immédiatement déchiffrée, étudiée avec zèle et conscience, et exécutée en présence d'un auditoire d’élite. Le chevalier de Seyfried ne trouve pas de termes pour exprimer la perfection avec laquelle les ouvrages de Beethoven étaient exécutés dans des circonstances si favorables. Précédé déjà d’une grande réputation, Beethoven visita Prague, Lcipsicket Berlin pendant l’année 1793. 11 fut accueilli partout avec enthousiasme, et son talent sur le piano, sa facilité à improviser sur un thème donné, excitèrent l’admiration.

Cherubini et Cramer l'entendirént alors jouer du piano et ont répété depuis que son exécution était puissante et chaleureuse.

En 1798, un des rédacteurs de la Gazette tnusicale de Leipsick juge ainsi le talent de Beethoven sur le piano :

« Le jeu de Beethoven est très-brillant, mais il manque quelquefois de délicatesse et de clarté. Ce jeune artiste se montre surtout avantageusement dans la fantaisie libre ; il y est vraiment extraordinaire ; il suit facilement et avec une grande solidité l'idée musicale, et personne ne sait mieux conduire un thème que lui. Depuis la mort de Mozart, que je regardais comme le nec plus ultrâ, aucun grand ta-

BEETHOVEN

lent n’a fait plus d'impression sur moi que celui de Beethoven. » L’époque la plus heureuse de la vie de Beethoven est comprise entre les années 1793 et 1800. Il lutte d'improvisation avec le pianiste Woelfl et obtient le prix aux yeux de tous ceux qui préfèrent un génie étrange et puissant à un talent facile et clair. 11 trouve pour ses œuvres un auditoire sympathique et capable de les comprendre; il jouit de la bienveillance qu'on lui témoigne, avec plus de laisser aller et de franchise qu'il n'en montrera plus tard, lorsque son caractère, naturellement sombre et défiant, aura été aigri par la souffrance ; enfin la pension que lui fait l'électeur de Cologne suffit à ses modestes besoins, et il n’éprouve point encore ces embarras d’argent qui devront projeter une ombre si pénible sur le reste de sa carrière.

En 1800, Beethoven trace un exposé de sa situation dans une lettre au docteur Wegeler. « Mes compositions, dit-il, me rapportent beaucoup, et je puis dire que j’ai plus de commandes qu’il ne m’est possible d’en réaliser; aussi j’ai pour chaque chose six ou sept éditeurs, et même plus si cela me convient. On ne marchande plus avec moi, je fais mon prix et l'on me paie. » C’est pendant cette période que Beethoven, de vingt-cinq à trente ans, écrivit ses œuvres les plus franchement mélodiques, ses trios en mi, en sol majeur, et en ul mineur; le premier concerto en ul majeur, les trois premiers quatuors, des airs variés et sonates pour piano, la composition à' Adélaïde, la sonate pathétique ; tout est clair, lumineux, facile à comprendre. Il y a dans plusieurs de ces ouvrages les traces d’une sensibilité qu’on ne retrouve pas si évidente ailleurs.

L'examen des œuvres du grand musicien amène naturellement une classification et depuis longtemps elle a été faite par les amateurs attentifs. La division de la carrière musicale de Beethoven en trois périodes ou manières est si motivée qu’elle a été adoptée par son principal biographe, Schindler, honnête Allemand et bon musicien , puisqu'il fut l’élève et l’ami du maître. C’était un homme d’ailleurs d’une assez faible portée d'esprit. Néanmoins en traduisant son livre, M. Albert Sowinski a rendu un grand service aux amis de la vérité historique ; car si on excepte le travail de M. Fétis, les biographies de l’immortel symphoniste n'ont offert jusqu’ici qu’une suite d'anecdotes, aussi romanesques qu’apocryphes, d'où a surgi un Beethoven légendaire. 11 est bien pht3 utile d’étudier à la fois un grand esprit sous ses divers aspects, ses développements et les causes de ses défaillances. Il résulte donc de notre examen que la première manière de Beethoven s’arrête vers 1800; que la deuxième embrasse l’inter-

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valle compris de 1801 à 18Ü, époque de la création de ses grandes symphonies; et enfin que la dernière manière, commençant en 1815, finit à la mort du compositeur en 1827.

Avec le dix-neuvième siècle s’ouvre pour Beethoven une période de douleurs et de chagrins dont son Ame sera empoisonnée jusqu'au dernier jour. La conquête de l'Allemagne rhénane par les armées de la République française, la chute et la mort de l’archiduc Maximilien-François produisent un funeste contre-coup sur l’existence du jeune compositeur. Par là ses projets d'avenir et d’établissement à Cologne sont modiGés. Il prend le parti de fixer sa résidence à Vienne. Ses deux frères Charles et Jean y habitaient; l’un était commis à la banque nationale, l’autre pharmacien, c'est-à-dire peu artistes. On a tracé d’eux comme à plaisir un portrait odieux. Nous avons bien remarqué quelques traces de mésintelligence entre ces frères ; cependant nous croyons qu’on en a exagéré la portée. Schindler lui-même qui les connaissait n’a pu citer de leur part aucun fait bien criminel. Pouvait-on exiger d’eux autre chose que de s’employer selon leur caractère à défendre les intérêts matériels que le musicien de génie entendait assez mal. Les lettres qu’ils écrivent aux éditeurs des œuvres de leur frère sont des lettres d'affaires dans lesquelles nous n’avons trouvé rien qui fût répréhensible. La dignité de Beethoven y est partout sauvegardée. On voit qu’ils se font les interprètes de ses égitimcs exigences. Si quelque fait grave pouvait être imputé à leur charge, Schindler n’aurait pas manqué de le signaler.

Ce fut à cette époque que Beethoven ressentit les atteintes d’une surdité qui prit presque aussitôt un caractère alarmant. Un artiste, qui semblait né tout exprès pour faire entendre sa musique au monde enthousiasmé, perdre le sens de l’ouïe! l’enchanteur merveilleux de la société la plus polie de l’Europe, devenir sourd ! C'était bien, on en conviendra, la plus accablante fatalité qui pût tomber sur un homme comme Beethoven, à qui il restait tant d'idées à exprimer, tant de conceptions à faire cclore, qui sentait bouillonner dans son cerveau comme une mer harmonieuse. Est-il nécessaire de rechercher une autre explication de son caractère et de son genre de vie que cette épreuve, la plus cruelle qu’un musicien puisse subir?

Les personnes souffrantes d’une infirmité deviennent timides, et la défiance accompagne presque toujours la timidité. On s’explique dès lors cette humeur soupçonneuse, cette fierté maladive, cette misanthropie rebelle aux efforts de l'amitié, celte inclination chaque jour plus prononcée pour la solitude, enfin ces projets de suicide et ce la-

ULETtlOVEN.

mentable testament écrit en 1802, où le désespoir parle un si déchirant langage :

Le voici tel que M. Albert Sowinski l’a traduit, d'après la pièce ■originale citée par Schindler (1).

A mon frère Chariot.

O hommes qui me croyez haineux, intraitable ou misanthrope, et qui me représentez comme tel, vous uc me rendez pas justice ! Vous ne connaissez pas les raisons secrétes qui font que je vous parais ainsi. De cœur cl d’esprit j’étais porté, dés mon cnfunce, aux sentiments bienveillants ; j’éprouvais même le besoin de faire quelques belles actions. Mais, songez que depuis six ans, je suis dans un triste état de santé, aggravé encore par d’ignorants médecins ; que, bercé d’année en année par l’espoir d’une amélioration, j’en suis réduit A la perspective d’un mal double, dont la guérison sera longue et peut-être impossible. Né avec un tempérament vif et ardent, susceptible de sentir les agréments de la société, j’ai été obligé de m’eu séparer de bonne heure et de vivre dans la solitude ; et, quand je voulais me mettre au-dessus de cela et oublier mon infirmité, j’en étais repoussé avec un redoublement de tristesse par suite de ma difficulté d'entendre. Il m’était impossible pourtant de dire aux hommes : Parlez plus haut, criez, car je suis sourd ! Ah ! comment était-il passible d’avouer la fuiblesse d un sens, qui aurait dû être plus parfait chez moi que chez les autres, d’un sens que j’ai possédé autrefois dans l'état de perfection, et d’une perfection telle que peu d'hommes de mon art la possédaient; non, je ne le puis pas. i\e m'en veuillez donc pas quand vous me voyez dans la retraite, quand je voudrais vivre avec vous ; mon malheur me fait doublement souiïrir, car je vois que l'on me méconnaît. Pour moi, point de délassement dans 1 1 société, point de conversation intime, point d'épanchements mutuels. Vivant t mjours seul, sans autres ressources que celles que commande une impérieuse nécessité, je ne puis me faire admettre dans la société, et je vis comme un banni. Toutes les fois que je m’approche du monde, une affreuse inquiétude s'empare de moi; je crains à tout instant le danger de faire remarquer mon étal. — C'est ainsi que j’ai passé à la campagne la moitié de cette année ; engagé par mes savants médecins à soigner mon ouïe, j'ai mené un genre de vie contraire à mcsgoùls naturels. Pourtant, quand, en dépit des motifs qui m'éloignaient de la société, je m’y laissais entraîner, à quel chagrin je m’exposais lorsque quelqu’un, se trouvant unprês de moi, entendait de loin une flûte et que je n'entendais rien ; ou qu'il entendait chanter un ptttre et que je n'entendais encore rien ! J’en ressentais un désespoir si violent, que peu s’en fallait que je ne misse fin à ma vie. I.’art seul m’a relcuu ; il me semblait impossible de quitter le monde avant d'avoir produit tout ce que je sentais devoir produire. C’est ainsi que Je continuais cette pauvrevie, véritablement misérable : un rien suffi! pour me faire passer de l’état le meilleur d l’état le plus pénible. Patience, c'est le nom du guide que je dois choisir 1 Je l’ai déjà, et ma résolution est de persévérer jusqu’à ce qu’il

(I) Vie Je Beethoven, p. CO, Cl, G1.

LES MUSICIENS CÉLÉBHFS.

plaise aux inexorables Parques de couper la trame de ma vie. Peut-être cela ira-l-il mieux, peut-être non. Je suis décidé à me faire philosophe à vingthuit ans, chose qui n’est pas facile, et qui est plus difficile pour moi que pour tout autre. — O Divinité, lu vois dans mon cœur, tu le connais, et tu sais que l’amour du prochain et le penchant au bien y tiennent une grande place.

O hommes qui lirez ceci un jour, songez combien vous avez été injustes envers moi dans mon malheur; que les malheureux se consolent en voyant en moi un de leurs semblables, qui, bravant les obstacles, fît tout ce que sa position lui permettait de faire pour être digne d’être compté au nombre des hommes de bien et des artistes de mérite.

Et vous, mon frère Charles, aussitôt que je serui mort, priez le professeur Schmidt, en mon nom, de décrire ma maladie et d’ajouter cette description à cet écrit, afin qu’après ma mort, autant que possible, le monde soif réconcilié avec moi. En même temps, je vous déclare tous deux héritiers de ma petite fortune (si on peut l’appeler ainsi). Partagcz-la loyalement, soyez d'accord et aidez-vous mutuellement. Tout ce que vous avez fait contre moi, vous a été depuis longtemps pardonné, vous le savez. Je remercie mon frère Charles particulièrement pour l’attachement qu’il m'a témoigné dans ces derniers temps. Je souhaite que votre vie soit meilleure et plus libre de soucis que la mienne. Décommandez la vertu à vos enfants ; elle seule peut vous rendre heureux, cl non pas l’argent. Je vous parle d’expérience : c’est la vertu qui soutient dans le malheur, et si je n’ai point fini ma vie par un suicide, je le dois à vous ainsi qu’à mon art. Vivez heureux et aimez-vous. Je remercie tous mes bons amis, principalement le prince Lichnowski et le professeur Schmidt. Je désire que les instruments du prince soient conservés chez un de vous; mais qu’il n'y ait point de discussion à ce sujet entre vous deux. Si cependant vous aviez besoin d’argent pour quelque chose de plus utile, je vous permets de vendre ces violons et je serai heureux de vous être utile de mon tombeau. Cesl avec joie que je vais au-devant de la mort, si elle vient avant que j’aie l’occasion de développer mes capacités musicilcs, j’allribuerai cela à la dureté de mon sort ; mais ce serait trop tôt, et je désire qu’elle vienne plus tard: dans tous les cas, je serai content, car elle me délivrera d'un état pénible ; j'irai avec courage au-devant d’elle. Adieu, ne m’oubliez pas dans la mort, je le mérite, car je vous ai toujours voulu du bien durant ma vie, et toutes mes pensées étaient pour votre bonheur. Soyez heureux.

Hciligenstadt, ce 6 .octobre 1802.

Louis van Beethoven, m. p.

A l’extérieur on lisait :

« Hciligenstadt, le 10 octobre 1802.

ci Ainsi je le dis un triste adieu. — Car la chère espérance qui me soutenait jusqu’ici m’abandonne complètement ; elle est desséchée comme les feuilles d'automne qui tombent et se flétrissent. Je m’en vais de ce monde dans le même étal que j'y suis venu; seulement, le courage qui animait mes beaux

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jours a disparu. O Providence ! faites luire pour moi au moins un seul jour de joie pure ; depuis longtemps la véritable joie-m’est inconnue, (jnanddonc, 0 Divinité ! pourrai-je la ressentir dans le temple de la nature? Jamais? — Oh ! non, ce serait trop dur I

A mes frères, Charles et.... A lire après ma mort et à exécuter.

L’humeur sombre et l’ftpreté du caractère de Beethoven ont fait croire qu’il n’avait jamais cédé à de tendres sentiments; plusieurs publicistes lui ont ainsi fait occuper parmi les musiciens une place à part, l'entourant d’une auréole de pureté parfaite dont l’éclat rend autour de lui les ombres plus épaisses.

Il faut bien renoncer à cette illusion quand on lit les biographies faites par des panégyristes déclarés, ou par les gens les mieux informés. L'un, le chevalier de Seyfricd, s'exprime ainsi dans les Etudes sur Beethoven, publiées en 1832: « Beethoven n’a jamais étéjnarié, et jamais on ne lui connut aucun attachement sérieux. Ferdinand Ries, son élève, dit: Beethoven voyait volontiers les femmes, principalement celles qui étaient jeunes et douées d’un joli visage;... il était trèssouvent amoureux, mais jamais longtemps. » Le docteur Wegeler, Breuning et Romberg déclarent que Beethoven avait toujours quelque amour en tète et qu’il était très-souvent épris au plus haut degré. Il nomme une demoiselle d’Honrath, de Cologne, qui fut sa première passion, plus tard une demoiselle de W.

Le docteur Wegeler continue ainsi : « Les amours de Beethoven cessèrent avec l’âge et laissèrent peu d’impression après elles. Feu à peu, elles s’effacèrent aussi dans le cœur de celles qui furent l’objet de ses affections. Pendant mon séjour à Vienne, Beethoven était toujours amoureux ; il lit des conquêtes qui, même pour un Adonis, auraient été difficiles, sinon impossibles. » Schindler donne aussi plusieurs lettres de Beethoven qui confirment pleinement ces déclarations.

En 1803, Giulictta Guicciardi fut aimée passionnément par Beethoven ; elle lui inspira l’admirable sonate en ut dièze mineur, dite Sonate du Clair de lune. Il parait, d’après un billet écrit par Beethoven et remis à Schindler, que cette personne semblait répondre à son amour et qu’en même temps elle entretenait des relations avec un nommé Gallenberg, désigné tantôt comme maître de ballets, tantôt avec le titre de comte de Ga’lenberg. 11 est certain qu’il a été administrateur du théâtre de la Porte de Carinthie. Apprenant par elle les embarras financiers de cet homme, et voyant qu’elle s’y intéressait, il lui Gt passer diverses sommes d’argent, jusqu’à cinq cents florins qu’il cm-

prunta pour le tirer d’affaire. Gomme la demoiselle épousa Gallenberg, on doit penser qu’elle fit jouer au pauvre Beethoven le rôle de dupe. Schindler donne trois lettres d’amour écrites par Ludwig à sa maîlresse. Elles témoignent d’un cœur profondément et sincèrement épris.

Schindler, qui a recueilli avec un soin si pieux toutes les particularités qui se rattachent à la vie publique et privée de son maître, ne nous donne ici que des informations peu précises. On voit cependant que cet amour malheureux fut pour Beethoven une nouvelle source <Je chagrins. En voyant la femme qu’il aimait épouser Gallenberg, il ressentit une telle douleur qu’elle faillit ébranler sa raison, s’il est vrai, comme on l’a dit, que l’amant abandonné ait eu l’intention de se laisser mourir de faim. Quoi qu’il en soit, et quelque réelle que fût son affliction, on ne remarque pas qu’elle ait contrarié le libre essor du compositeur, car c’est précisément l’année suivante, en 1804, qu’il entre dans la pleine possession de son originalité et secoue l’influence du style de Haydn et de Mozart.

L’Allemagne compterait une gloire nationale de moins, et le monde aurait été privé à jamais d’un de ses plus sublimes génies, si dans le cœur de l’Orphée germanique l’amour de son art ne l’eût emporté sur le sentiment de ses maux. D’ailleurs Beethoven, dont l’éducation première avait été assez négligée, s’était fait un esprit viril par des études que les artistes enfermés dans l’objet spécial de leur profession dédaignent trop souvent. Nourri de la philosophie platonicienne et, pardessus tout, lecteur assidu de Plutarque, il se reprit à la vie par un effort de stoïcisme, pour n’étre pas inférieur à ces héros de l’antiquité qu’il admirait dans son auteur favori, et dont il sentait l'inspiration au dedans de lui-mémc.

Brutus était au nombre des hommes célèbres qu’il admirait le plus et il avait placé sa statuette sur sa table de travail. Il transcrivait sur son journal des passages de ses lectures et les pensées qu’elles lui suggéraient. On acquiert ainsi la connaissance de ses livres de prédilection. C’étaient les Considérations sur les œuvres de Dieu dans le règne de la nature , par Christophe Sturm, ministre évangélique (ce livre a été traduit en français par la reine de Prusse, Élisabeth-Christine); les œuvres de Gœthe, l’Odyssée d’Homère. On remarque dans ses pensées des tendances à l’impersonnalité, à une sorte de croyance aux êtres abstraits; s’il s’agit de déterminer l’idée qui lui a fait écrire sa sonate, œuvre 14, il l’appelle : Das mœnnliche und weibliche Prinzip , das bittende und das triderstehende ! le principe masculin et le

BEETHOVEN

principe féminin , celui qui demande et celui qui refuse. Voilà une complication germanique bien inutile, pour exprimer un dialogue amoureux ! Les images les plus tristes, les pensées les plus amères, les plus misanthropiques remplissent ce journal et viennent compléter ce que nous apprend déjà la correspondance, assez rare d’ailleurs, du compositeur. Son cœur ulcéré déborde en phrases amères auxquelles viennent singulièrement se mêler des aphorismes philosophiques.

Nul doute que, si Beethoven se fût adressé au véritable auteur de toute consolation, de préférence aux Parques inexorables, à Plutarque et à la Nature, il eût été moins malheureux. C’est dans ces sortes d’épreuves que la foi du charbonnier est plus utile que ces invocations à une Divinité vague, dont il n'est même plus guère question dans la dernière période de la vie de Beethoven.

A l’exemple de son maître, le bon Schindler a voulu aussi philosopher. Il a donné pour épigraphe à son livre cette sentence de A. Meiszner : « L'homme est dans l’humanité ; » sentence qui aurait besoin d'être expliquée, soit pour qu’elle ne paraisse pas empruntée à M. de la Palisse, soit pour qu’on puisse en conclure que Beethoven professait les doctrines humanitaires ; car enfin nous ne pensons pas que Schindler ait songé à établir par cette citation que son héros s’est particulièrement distingué par l’amour de ses semblables et par des sentiments d’une grande bienveillance.

Laissons ces velléités de philosophie creuse et reprenons le récit de la carrière musicale du grand symphoniste.

Déjà, en 1801 , il avait fait exécuter au théâtre du Burg à Vienne, le 28 mars, un ballet : Les Créations de Prométhée ; en 1802, diverses sonates, la Marche funèbre pour la mort d'un héros et l’admirable septuor ; c’étaient ses batailles à lui ; n’avait- il pas à lutter en effet contre Prcindl, Dionys Weber, Maximilien Stadlerct autres partisans fanatiques des formes musicales de Haydn et de Mozart, qui pressentaient déjà en lui un novateur, alors que son génie subissait encore l’influence de ses devanciers?

Sous l'empire de ces préoccupations, soutenu par l'idée du devoir et par la conscience de sa mission artistique, Beethoven se remit à l'œuvre et donna, le S avril 1803, la cantate intitulée : Le Christ au mont des Oliviers.

Mais c’est la symphonie en ré, exécutée en 1804, qui inaugure la seconde phase musicale et la véritable manière de Beethoven. Jusquelà, dans ses sonates, dans ses quatuors, etc., Beethoven reflétait dans une certaine mesure l’inspiration du maître immortel dont il avait

reçu en quelque sorte l'investiture artistique, lors de son premier voyage à Vienne en 1787. Maintenant il est lui-même ; il le sera plus encore peut-être, s’il est permis de parler ainsi, dans sa Symphonie héroïque écrite à l’instigation de Bernadotte qui remplissait alors les fonctions d’ambassadeur français près de la cour d’Autriche. L’histoire des circonstances qui amenèrent la composition de cette œuvre est assez curieuse. Quoique bon Allemand et vivant dans la familiarité des chefs de l’aristocratie viennoise, Beethoven avait puisé dans ses lectures et surtout dans la République de Platon des sentiments libéraux qui lui permettaient de sympathiser avec les hommes et les choses de notre révolution. Bonaparte n’était à ses yeux que le bras victorieux de la France républicaine. Admirateur sincère du premier consul, il prêta donc facilement l'oreille à la voix de Bernadotte qui lui demandait une symphonie destinée à glorifier son héros. Une copie nette de la partition de la Symphonie héroïque avec la dédicace nu premier consul de la République française consistant en deux mots : Napoléon Bonaparte , allait être remise au général pour être envoyée à Paris, lorsque la nouvelle vint à Vienne que le premier consul s’était fait proclamer empereur des Français. Ce furent le prince Lichnowski et Ferdinand Ries qui en informèrent Beethoven. Aussitôt celui-ci saisit sa partition avec colère, arracha la feuille du titre et la jeta par terre en proférant des imprécations contre le nouveau tyran ; c’est ainsi qu’il appelait l’empereur Napoléon. 11 remplaça le titre de sa Symphonie héroïque par cette devise : Per festegyiare il sovenire d un gran uomo.

Cet ouvrage plein de beautés d’un caractère hardi, fut accueilli par les colères des partisans quand même de la tradition. Chose absurde, mais qui peint au vif les entraînements déraisonnables de la polémique, Dionys Weber, directeur du Conservatoire de Prague, alla jusqu’à le déclarer contraire aux n cours. Le public aussi avait besoin d'être initié par l'habitude à l’intelligence d'une musique qui tout d'abord, pour s’écarter des vieilles formules, lui paraissait manquer de lumière et de netteté. C'est que le génie de Beethoven, génie profond, fertile en contrastes, très-complexe, babylonien, sondant les abîmes de la pensée, ne se révèle avec tout son éclat qu'aux amateurs exercés, et de luil’on peut dire ce que Boileau disait d'Homère :

C'est avoir profilé que de savoir s’y plaire.

L’cmineut symphoniste était-il doué à un degré égal de la faculté dramatique? L’opéra de Fidelio va nous le dire. A une époque où, le

BEETHOVEN

patriotisme intervenant dans tes questions de goût, la société viennoise ne voulait plus voir sur la scène les œuvres des maîtres français, l’auteur de l’oratorio du Christ au mont des Oliviers , semblait plus que tout autre propre à doter le théâtre national d'un chef-d’œuvre indigène. h' Amour conjugal , sujet déjà traité en français par Gaveaux, et en italien, par Paër, fut choisi par le conseiller de régence, Sounlcithner, comme livret d’un opéra d’abord en trois acteset intitulé Léonore , dont Beethoven fut chargé d’écrire la musique. Cette pièce jouée à Vienne, le 20 novembre 1803, ne répondit pas aux espérances que le nom du compositeur faisait concevoir. Réduite plus tard à deux actes et représentée sous le titre de Fidelio , qui lui est resté, elle obtint plus de succès. Ou y reconnut ce qui y était en effet, c’est-à-dire, l’empreinte d'un talent arrivé à sa maturité, une science profonde des effets d’orchestration et une habileté consommée dans l’art de traiter une idée, de la développer en y introduisant les épisodes les plus intéressants. Cependant quand on se place au point de vue de la musique vocale et du genre dramatique, on peut dire, sans manquer de respect à Beethoven, que Fidelio ne réunit pas les conditions de l’œuvre lyrique, telle que nous la comprenons, depuis Gluck, Mozart, Itossini et Meyerbeer. L’inflexible roideur de la personnalité de Beethoven l’empêchait de se plier aux nuances des divers caractères et de subordonner la conception de ces formes musicales aux exigences d’un scénario. L’instrumentation domine les parties essentielles, et les formes mélodiques ne sont pas assez faciles à saisir. Voilà pourquoi, lorsque la troupe allemande représenta cet opéra dans la salle Favart, en 1829 et 1830, il ne réussit point, malgré le jeu dramatique et la belle méthode de M“* Schrœdcr-Devriendt. Il fut joué en 1832 aux Italiens, et M"* Sophie Cruvelli y fit admirer sa belle voix. Enfin on a entendu cette partition au Théâtre-Lyrique, il y a quelques années, avec une traduction française, et M“* Viardot s’y est particulièrement distinguée! La scène dans laquelle Léonore défend son époux lorsque le gouverneur vient pourl’assassiner, est la plus belle de toutes. Le Gnale du dernier acte est d'un effet puissant; les chœurs et l'orchestre font entendre là une des plus belles inspirations dn grand symphoniste ; l’ouverture, ou plutôt les ouvertures écrites par Beethoven, pour cet ouvrage, témoignent de ses efforts consciencieux et de sa volonté d’exprimer la pensée du drame avec les seules ressources instrumentales.

La décade de 1804 à 1814 n’est pas seulement la plus brillante du génie de Beethoven, elle est encore la plus féconde et lapins riche. Ace temps appartiennent la sonate en fa majeur (1800), la sympho-

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