CRAMER
Cramer est peut-être l’homme de notre temps qui a rendu les plus grands services à l’enseignement du piano. Bon musicien, s’il est moins mélodiste que Clcmenti, il le surpasse dans l’emploi habile du mécanisme.
Cet artiste naquit à Manheim le 24 février 1771. Un an après sa naissance, son père Guillaume Cramer, violoniste habile, se rendit à Londres. Les dispositions musicales de l’enfant s’étant révélées de bonne heure, on voulut le mettre à l’élude du violon, mais il n’avait de goût que pour le piano. Il montrait une aptitude si précoce pour cet instrument que son père consentit à lui laisser suivre son inclination et le confia aux soins de Benser dont il suivit les leçons pendant trois ans. En 1782, le jeune Cramer eut pour professeur Schrœter, et l’année suivante Clcmenti. Lorsque le départ de ce pianiste l’eut privé des avantages de son enseignement en 1784, il se mit à étudier avec zèle les ouvrages de Haendel et de Sébastien Bach. Déjà son talent d’exécutant s’était manifesté dans plusieurs concerts publics quand, en 178.7, il s'initia à la théorie de son art sous la direction de Charles-Frédéric Abel.
Après avoir achevé son éducation musicale, Jean- Baptiste Cramer, deveuu un virtuose de premier ordre, ne tarda pas à acquérir une légitime réputation en se faisant entendre de ville en ville. II travaillait en même temps à établir sa renommée de compositeur par la publication de plusieurs œuvres de sonates. En 1791 , il retourna dans l’Angleterre qui avait été le berceau de son enfance. Ce fut là qu’il se
maria et devint le professeur de piano que l’on sait. Son domicile principal resta fixé à Londres, mais il fit plusieurs voyages sur le continent et habita à diverses époques Vienne et Paris. Il mourut à Kensington, Agé de quatre-vingt-sept ans, le 16 avril 1868.
Cramer a écrit cent cinq sonates de piano réparties en 43 œuvres; on a aussi de lui des concertos, des duos, des trios, etc. ; mais ses deux derniers cahiers d’études, la sonate ayant pour titre la Parodie (œuvre 50), la sonate en fa majeur (œuvré 8) et la sonate en ré (œuvre G) sont considérées comme ses meilleures productions, a Le style de Cramer, dit M. Méreaux, c’était la perfection avec toutes ses qualités : la correction du jeu et du phrasé, la finesse des nuances, le bon goût et une haute distinction. Cramer n'avait ni dans l'adagio la pénétrante sensibilité, ni dans l’allegro la largeur et la grandeur de Dussek ; mais il avait une délicatesse infinie dans l'art de modifier le son, pour détailler toutes les inflexions du chant, et un éblouissant mécanisme dans les traits. 11 jouait avec une clarté et une diction magistrales le Clavecin bien tempéré de Sébastien Bach et les fugues de Haendel. »
On le voit, la longue existence de cet excellent professeur offre peu d’incidents ; ne peut-on pas dire des artistes ce que Fénelon a dit des peuples : Heureux ceux dont l’histoire n'est pas intéressante? Mais si le récit est court, l’éloge pourrait facilement être long. Il suffirait d’insister sur chacune des rares qualités que suppose cet enseignement donné pendant plus de soixante ans, et sur le mérite de chacune de ses compositions, depuis le morceau intitulé le Petit Jtien jusqu’aux études les plus savamment écrites.
Comme il ne s’agit que d’un pianiste et d’un compositeur de sonates, un esprit chagrin répétera peut-être ce fameux mot si dur d’un mélophobe : — Sonate , que me veux-tu? — La sonate pourrait répondre : — « Monsieur, je veux donner à votre intérieur quelques charmes de plus. Je veux, sinon par mes mérites et par mon action sur vos oreilles, peut-être peu sensibles à l’harmonie et aux qualités qui me distinguent, je veux faire concurrence au club et aux distractions extérieures, en vous donnant une marque du talent, du goût de votre femme, de la grâce et de l'intelligence de vos filles; je veux intéresser même votre cœur qui ne peut se défendre d’un peu d'émotion, lorsque j’ai valu à des personnes si chères des applaudissements mérités. Je veux contribuer à votre bien-être, soit en forçant au silence votre organe fatigué par les discussions de la politique et des affaires, soit en opérant une diversion utile à vos graves pensées. Moi,