BOIELDIEU
La génération qui vit le jour pendant les dernières années du dixhuitième siècle a fourni un nombre exceptionnel d'hommes démérité en divers genres, et ce n'est pas son moindre titre de gloire que de compter parmi eux le prince de notre musique légère, l'immortel Boieldieu.
François-Adrien Boieldieu naquit à Rouen le 15 décembre 1773. Son père était secrétaire de l’archevêché et lui-même reçut les premières notions de l’art du chant à l’église métropolitaine où il avait été placé comme enfant de chœur. Le chef de la maîtrise, qui s’appelait Broche, dirigea ses études. C’était un homme sévère, violent même, qui menait ses élèves à la baguette selon l’usage du temps. On raconte à ce sujet que le petit Boiel (ainsi qu’on appelait par abréviation Boieldieu), effrayé des conséquences qu’allait avoir pour lui une tache faite sur un livre de son maître, prit la fuite pour se soustraire au châtiment qui l'attendait. On l’atteignit lorsqu’il était déjà sur la route de Paris, et on le ramena à la maîtrise. Ses parents obtinrent de Broche la promesse qu’il mettrait dorénavant moins de dureté dans ses réprimandes.
3iG LES MUSICIENS CÉLÈBRES.
A l'âge de seize ans, lîoieldieu joignait à quelques notions d'harmonie un talent agréable d’exécution sur le piano et d'heureuses inspirations mélodiques. Il était déjà passionné pour l’art dramatique au point de consacrer toutes scs économies à aller entendre au théâtre de Rouen les opéras de Philidor,de Piccinni, de Monsigny, de Dezi'de et de Grétry. Telles furent ses premières impressions ; tels furent ses véritables maîtres. Plus d’une fois, quand l’argent lui faisait défaut, il recourait à la ruse, se glissait clandestinement dans la salle de spectacle à l’heure de la répétition, et, caché sous un banc, il attendait avec patience le moment où la représentation commencerait. L’audition des œuvres d’autrui ne faisait qu’exciter davantage en lui la vocation dramatique, et souvent il dut se dire comme Juvénal :
Semper ego auditor tantum, nunquamne reponam ?
Il se trouvait alors à Rouen deux hommes qui avaient besoin l’un de l’autre, un poète et un musicien. Les deux néophytes de la muse se rencontrèrent et associèrent leurs inspirations. De rette collaboration de deux débutants naquit un opéra-comique qui obtint, dit-on, quelque succès auprès du public rouennais. Plus tard, Doieldicu oublia si bien ce premier essai de sa jeunesse que nous doutons de l’exactitude de ce fait; on prête volontiers aux riches. Cependant cet ouvrage, si imparfait qu’on puisse le supposer, venant d’un compositeur de dix-huit ans, ne fut pas sans influence sur la destinée de l’artiste : il l’affermit dans ses résolutions et lui donna confiance dans son étoile.
Tant de difficultés se dressent au seuil de la gloire, qu’une forte dose d’illusions n’est pas inutile à ceux qui entreprennent d'en forcer l'accès. Doieldicu n’était riche que d'espérance et de courage, car le désordre causé par la Révolution dans l'organisation des églises de France, et la vente des biens du clergé avaient ruiné sa famille. Mais, fier d’avoir pu faire jouer à Rouen son opéra-comique, et ne doutant point que son succès ne fût ratifié à Paris, le jeune artiste voyait l’avenir sous des couleurs qui lui dérobaient le présent. Avec trente francs dans sa poche et sa partition sous le bras, il partit donc pour la capitale, cheminant à pied par raison d’économie, et charmant la longueur de la route par la pensée de la fortune et de la renommée qui l’attendaient, croyait-il, au bout de son voyage. Hélas l il fallut beaucoup rabattre de ces rêves brillants. Les sociétaires de l’Opéra-Comique refusèrent l’œuvre d'un inconnu, et Boieldieu apprit bientôt par expérience combien il est difficile à un jeune homme de
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province de se produire n Paris. L'artiste fut contraint de faire du métier, et quel métier? Le compositeur voulait donner des leçons, mais il ne trouvait pas d’ôlùvcs ; force lui fut, en attendant mieux, d'accorder des pianos ! Ce rude noviciat se trouva pourtant avoir de sérieux avantages. Lejeune musicien rencontra même des sympathies utiles chez les chefs de la célèbre maison Erard où se réunissait alors (1794) l’élite des artistes. D’autre part, de fréquentes conversations avec Rode, Garai, Méhul, perfectionnaient son goût naturel, et suppléaient jusqu'à un certain point à l'insuffisance de son éducation musicale. Boieldieu, à la faveur de ces précieux entretiens, comprit qu’il lui manquait encore bien des connaissances, et, si sa préoccupation de produire un peu hâtivement l’empêcha de combler entièrement les lacunes de son savoir, du moins, avec la rare aptitude dont il était doué, tira-t-il grand profit des observations de Cherubini et de Méhul.
Boieldieu avait une tournure distinguée, des manières aimables, en un mot les qualités de l’homme du monde. Pour tout dire, il plaisait; et peut-être ses agréments personnels ne furent-ils pas étrangers à la vogue de salon qui accueillit ses romances. Chantées par l’inimitable Garat, ces gracieuses mélodies faisaient le tour de Paris. Elles apprenaient aux amateurs le nom du jeune musicien, sans pour cela contribuer à l’enrichir. De son propre aveu, en effet, jamais l’éditeur Cochet ne paya une romance de Boieldieu plus de douze francs.
Quelle que fût la notoriété que le Ménestrel, le Troubadour béarnais et vingt autres productions dans le goût du temps, procurassent au jeune artiste normand, il n’était pas venu à Paris à seule fin de mettre en musique des vers de mirliton. On ne pouvait aborder la salle Feydeau sans le concours d'un poète. Fiévée fut ce librettiste tant désiré. L’auteur de la Dut de Suzette tira de son joli roman un opéra en un acte qui garda le même titre, et dont il confia à Boieldieu le soin de composer la partition. Cette petite pièce, jouée en 1795, réussit, grâce à la fraîcheur de l’inspiration musicale, à l’agrément du sujet et au talent de M“* Saint-Aubin.
Après la Dot de Suzette, l'Opéra-Comique joua, en 1797, la Famille suisse, acte dont les paroles avaient été écrites par Godart d'Ancourt, dit Saint-Just, et dont la partition abonde en détails gracieux.
Le public s’était montré favorable aux deux précédents essais : il accueillit moins bien Monbreuit et Mervil/e (1797), et Y Heureuse Nouvelle, ouvrage de circonstance, improvisé pour célébrer le traité de
Carapo-Formio. Mais Boieldieu prit une revanche éclatante avec Zoraîme et Zulnare, drame lyrique en trois actes et en prose, représenté au théâtre Italien en 171)8. Saint-Just, auteur du poëme, l'a tiré du roman de Florian, Gonza/ve de Cordoue. Elégance du style, finesse et vivacité de l'instrumentation, grâce mélodique, toutes les qualités du charmant génie de Boieldieu sont réunies dans cette partition qui, mieux que ses productions précédentes, le sortit de pair et le désigna à l’admiration des connaisseurs.
Les Méprises espagnoles (1708) reposaient sur une donnée trop confuse pour captiver un auditoire français, avant tout ami de la clarté. Beniowsky, autre opéra-comique, représenté le 8 juin 1709, fut également reçu avec froideur. De beaux airs, de vigoureux morceaux d’ensemble dans la partition ne purent obtenir grâce pour l'intrigue vulgaire et le dénoûment ridicule imaginés par l’auteur du livret, Alexandre Duval. Cependant, lors de la reprise de cet ouvrage, en 182.’», on a rendu justice au mérite réel de la musique, compromis à la première représentation par l’impéritie du librettiste.
L’année suivante (1800), Boieldieu fut plus heureux. Il donna le Calife de Bagdad, opéra-comique en un acte, dont les paroles sont de Saint-Just. Le sujet est emprunté aux contes arabes. Il offre quelque analogie avec celui de Jean de Paris. Isaoun voyage comme ce dernier sous un nom supposé, et cherche à être aimé pour lui-méme de l’aimable Zétulbé. La mère de la jeune fille prend le calife pour un brigand redouté dans le voisinage. De là une suite de quiproquos sans intérêt. Malgré la simplicité enfantine du livret, on est sous le charme de cette musique qui est restée fort originale après plus de soixante ans. L’ouverture est une des meilleures pièces instrumentales de Boieldieu; les chœurs sont ravissants et ont une couleurdc convention très-bien appropriée au sujet, pourvu toutefois qu’on n’exige pas d’eux ce qu’on appelle la couleur locale, ingrédient à l’usage des artistes médiocres et dont fort heureusement Boieldieu n’a pas été tenté de se servir. L’air de la suivante Késie : De tous les pays, pour vous plaire, le duo, les couplets ont eu une grande vogue. Cet ouvrage a eu près de huit cents représentations, et il continue encore de loin en loin à occuper l’affiche du théâtre de l’Opéra-Comique.
Non content d’écrire pour la scène lyrique, l’auteur de Zoraïme et Zulnare se livrait encore à cette époque à divers travaux de musique instrumentale. Ses concertos, ses sonates, etc., accueillis avec une sorte d'enthousiasme, lui valurent la place de professeur de piano au Conservatoire peu après la constitution de cet établissement (1800).
UOIKLLIEE.
La popularité que lui attira le Calife de Bagdad ne devait être pour Boieldieu qu’un stimulant pour l’inviter à mieux faire. Dès ce moment, on le voit mettre plus de correction dans ses ouvrages, ce qui a pu faire croire qu'il aurait alors pris des leçons de Cherubini. Quoi qu’il en soit, un progrès caractérisé se marque dans Ma tante Aurore, dont le poème a été écrit par Longchamps et qui fut représentée au théâtre Feydeau, en 1803. Cet opéra-comique était primitivement en trois actes ; mais le dernier, ayant été mal accueilli à la première représentation, fut définitivement supprimé à la seconde. Le sujet ne manque pas d’originalité. La tante Aurore est une vieille fille romanesque qui ne veut marier sa nièce qu’à un héros éprouvé par mille aventures. Ou organise une scène de brigands, d’attaque à main armée, etc., et on triomphe ainsi de la résistance de la tante. La musique de cet opéra est plus correcte, mieux instrumentée que celle du Calife de Bagdad , et offre des motifs pleins de grâce et d'esprit. L’ouverture nemodule que de la quinte à la tonique, et cependant son allure mélodique est si élégante, l’orchestration en est si finement agencée qu’on l’entend encore avec plaisir. Le premier duo entre Valsain et Fronlin : Malgré de trop justes alarmes, joint à une facture tout italienne un accompagnement d'un goût exquis. Le quatuor des amants : Toi par qui Ton fait des romans! est ime imitation visible du célèbre quatuor de Vlralo, opéra de Méhul représenté deux ans auparavant, et lui est bien inférieur. Les fautes de prosodie y abondent ; mais il y règne une franche gaieté. Vient ensuite le rondeau de Julie, D'un peu d'étourderie. Dans les couplets de la tante Aurore Je ne vous vois jamais rêveuse, une des meilleures inspirations de Uoieldieu, le caractère et la manie de la vieille fille sont exprimés avec cette finesse de touche dont il avait le secret. Le duo qui suit : Quoi! vous avez connu T amour ? est traité avec beaucoup d’esprit ; les rentrées ajoutent à la partie vocale des nuances qui la font valoir, comme dans les meilleurs ouvrages de Cimarosa. Le second acte est loin d’égaler le premier. L’intérêt de la pièce s’amoindrit, et avec lui la verve du compositeur. Il renferme cependant un duo qui est un chef-d’œuvre : De toi, Frontin,je me défie. L'opéra de Ma tante Aurore eut un grand succès et consacra définitivement la réputation naissante de Boieldieu ; le rôle de Frontin avait été écrit pour le chanteur Martin.
Mais l’artiste applaudi était, dans son intérieur, un homme fort à plaindre. 11 avait épousé, le 19 mars 1802, une danseuse de l’Opéra, Clotildc-Augustinc Mafleuroy, dont la conduite légère lui causait de vifs chagrins. Boieldieu ne tarda pas à se repentir de son mariage avec
une femme de théâtre. Cette union si peu convenable sous tous les rapports dura à peine une année. Une séparation eut lieu etBoieldicu se décida il quitter Paris. 11 partit pour la Russie en même temps que ses amis Rode et Lamarre (avril 1808). Dès son arrivée le czar Alexandre le nomma maître de la chapelle impériale, fonction purement honorifique, mais li laquelle on ajouta l’engagement d’écrire chaque année trois opéras sur des sujets désignés par l’empereur. Il est vrai que la littérature dramatique étant à celte époque fort peu avancée en Russie, le compositeurdut se borner à mettre ou à remettre en musique des pièces jouées à Paris, telles que comédies, vaudevilles, ou même d'anciens opéras-comiques, dont la partition était démodée. Doieldieu fit de la sorte pour le théâtre impérial de Saint-Pétersbourg: Rien de trop ou les deux Paravents, Amour et mystère, un Tour de soubrette, les Voilures versées, la Jeune femme colère. 11 s'inspira aussi de deux sujets qui avaient déjà été traités, l’un par Lcsueur, l’autre par llerton. De là les deux opéras de Calypso, et A' Aline, reine de Gotconde. Le seul livret original sur lequel il put travailler pendant son séjour en Russie, Abder/ihan, dont les paroles étaient l'œuvre du comédien français Andrieux, n’eut point de succès. De ce temps date aussi la mise en musique par Boieldieu des chœurs d’Athalie.
Ce sont sept années durant lesquelles le génie du maître ne se raanifer-ta par aucune production éclatante. Combléde faveurs par l’empereur Alexandre, cher à la haute société russe, le compositeur français n’en était pas moins hors de son élément naturel. D’ailleurs, si le despotisme impérial s’adoucissait dans les sphères élevées, allié qu’il était à l’exquise distinction des formes et au vernis de l’éducation, dans les rangs inférieurs de la hiérarchie administrative, il ne cessait de se montrer inquisiteur et tracassier. La police, toujours ombrageuse, l’était plus que jamais, pendant les guerres de Napoléon I" contre le czar, et Boieldieu, qui ne se mêlait point de politique, faillit encourir ses soupçons parce qu’il avait eu la malheureuse idée d’expédier à un de ses amis en France un paquet de manuscrits. Selon l’habitude, les employés de la douane ouvrirent le ballot, et le premier morceau sur lequel tombèrent leurs regards se trouvait commencer par ces trois notes : si mi sol. De là à lire six mille soldats et à conclure que l’auteur de l’envoi était un espion, il n’y avait pas loin, surtout de la part d’un fonctionnaire aussi zélé qu’ingénieux. A la vérité, la méprise fut bientôt expliquée, et cette grave affaire se termina par un éclat de rire.
En 18 1(), Boieldieu obtint, pour revenir en France, un congé tempo-
B01ELDIEU.
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raire que les circonstances politiques changèrent en un congé définitif. De retour à Paris au commencement de 18H , il eut la chance singulière après une absence de sept années de retrouver libre le théâtre de ses premiers succès. De nouveaux venus dans la carrière, on n’en comptait pas un ; et, parmi les anciens, Dalayrac était mort ; Cherubini se taisait; Catel et Méhul ne travaillaient plus que très- rarement. Seul, Nicolo régnait sur la scène lyrique. La lutte s’établit donc entre l’auteur de Joconde et l’auteur de Ma tante Aurore. En attendant que celui-ci donnât Jean de Paris, il fit jouer à l’Opéra-Comique, deux œuvres écrites pendant son séjour en Russie : Rien de trop et la Jeune femme colère. La première pleine de gaieté et de mouvement réussit à merveille, tandis que la seconde fut accueillie avec défaveur. Il était difficile en effet que la froide comédie d'Etienne inspirât heureusement un musicien. Mais, sur ces entrefaites, la salle Feydeau montait un nouvel ouvrage du maître, dont la réputation allait grandir encore. La représentation de Jean de Paris eut lieu le 4 avril 1812.
C’est un ouvrage délicieux, d’une élégante originalité. Assurément rien n’émeut fortement l’âme du spectateur. Il n’y a là ni grande passion, ni catastrophe poignante, ni grands effets dramatiques. Le tamtam ne vient pas vous causer de soubresauts et vous avertir qu’un cataclysme imprévu vient de se produire soit dans les éléments, soit dans le monde des idées et du sentiment. Les coups de timbales sont discrets et se contentent de marquer le rhythme sans vous causer des émotions acoustiques. La couleur locale n’est pas plus accusée qu’il ne convient, et même il est plus vrai de reconnaître simplement, nous le répétons, que dans le Calife , Jean de Paris et la Dame blanche , Boieldieu a substitué une couleur idéale, sui generis , à la couleur historique, archéologigue, chère aux curieux, aux savants, mais indifférente aux gens qui voient dans la musique la langue du sentiment, de la grâce, de la passion. Mais qu’y a-t-il de plus charmant que le chœur d’introduction, l’air : C'est la princesse de Navarre , la cavatiue : Quel plaisir d' être en voyage! la romance du troubadour au second acte, et le chœur si bien rhythmé : De monsieur Jean que le festin s'apprête et le finale général. Cet ouvrage est toujours resté au répertoire de l'Opéra-Comique.
A Jean de Paris succéda le Nouveau Seigneur de village , charmante production (29 juin 1813), où se chante le célèbre duo : C'est , ditesvous , du chambertin ; et cet autre : Je vais rester à cette place, les couplets de Babet : Ah! vous avez des droits superbes, et le trio entre
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Babet, Colin et le Marquis ; il faudrait tout citer. C’est en cette môme année 1813 que débuta M. Auber. Nous trouvons ensuite Boieldieu écrivant en collaboration plusieurs ouvrages de circonstance. 11 fait avec Cherubini, Catel et Nieolo Isouard, Bayard à Mézières, opéra demandé par le gouvernement pour réchauffer le patriotisme national, dans les conjonctures difficiles où se trouvait la France (12 février 181 i). Deux mois après, les Tuileries ont changé de maître et pour célébrer cet événement, l’auteur de Bayard donne les Béarnais , opéra en un acte écrit en collaboration avec Kreutzer. L’année suivante, Boieldieu signe avccM"' Gail Angela ou l'Atelier de Jean Cousin, dont il n’avait fait qu’un duo, digne, il est vrai, de ses meilleures partitions. On le voit quelque temps après, avec une générosité trop rare chez les artistes, encourager les débuts d’Hérold et le prendre pour son collaborateur dans un opéra de circonstance intitulé Charles de France, La Fêle du village voisin, dont la musique fut écrite par Boieldieu seul en 1810, était un ouvrage très- ingrat qui ne put se soutenir que par le talent du compositeur. Le trio, les couplets, la romance Simple, innocente, qui est si connue, ont fait reprendre l’ouvrage plusieurs fois.
Nous avons vu que Boieldieu avait été nommé professeur de piano au Conservatoire ; à la suite de ses succès dramatiques, on créa pour lui une classe de composition.
Disons sans hésiter que sa nomination fut très-mal accueillie par le personnel enseignant du Conservatoire et par les élèves eux-mômes. Adolphe Adam, qui depuis fut un de ses meilleurs élèves, se signala des premiers dans cette circonstance. On reprochait à Boieldieu de n’être pas assez harmoniste, assez contre-pointiste ; on l’aurait plus estimé, si, au lieu d’avoir fait déjà quatre chefs-d’œuvre, il se fût distingué par la composition de Canons à l’écrevisse. Il ne fallut rien moins que l’affabilité naturelle de Boieldieu, la droiture de son caractère et la bonté de son cœur pour apprivoiser ces farouches disciples de Catel et de Cherubini.
La mort de Méhul en 1817 laissait une place vacante dans la section des beaux-arts de l’Institut. Nul n’était plus digne de la remplir que l’auteur du Calife de Bagdad et de Ma tante Aurore, de Jean de Paris et du Nouveau Seigneur de village. Boieldieu fut donc appelé au fauteuil de celui qu’il avait longtemps considéré comme un de ses maîtres, et dont il était devenu l’émule. Pour justifier le choix qu’on avait fait de lui, Boieldieu donna au théâtre de l’Opéra-Comique le Petit Chaperon Bouge qu’on appela alors son discours de réception.
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Cet ouvrage en trois actes fut représenté le 30 juin 1818. On connaît le joli conte de Perrault. Théaulon, l’auteur du poëme, lit subir une transformation aux personnages, restés classiques pour les imaginations enfantines. Le Petit Chaperon devint Itose d'amour, le loup prit les traits du baron Rodolphe, et le comte Roger fut l’heureux chevalier qui empêche la pauvrette d'ôtre croquée par le loup. Cet ouvrage, qui offre des mélodies fraîches et pleines de naturel, a eu longtemps les honneurs du répertoire. L’orchestration, plus riche et plus colorée que dans les ouvrages précédents du maître, faisait déjà pressentir la Dame Blanche. La partition abonde en morceaux charmants : Robert disait à Claire, la ronde Depuis longtemps gentille Annette , la romance Le noble éclat du diadème , les couplets 11 nia demandé le bouquet; l’air chanté par Martin: Anneau charmant, siredoutable aux belles ; enlin les deux duos du deuxième acte et celui du troisième font du l'élit Chaperon rouge une des plus jolies partitions du maître.
Nous avons vu que Boieldieu avait écrit à Saint-Pétersbourg la musique des Voilures versées, opéra-comique en deux actes dont les paroles sont de Dupaty ; il arrangea cet ouvrage pour le théâtre Feydeau où il fut représenté le 2!) avril 1820, et réussit pleinement. Le chanteur Martin a laissé de longs souvenirs dans l’air : Apollon toujours préside au choix de mes invités, et dans le duo charmant : O dolce. concenlo ! dans lequel l’auteur a brodé d’ingénieuses variations sur l’air populaire : Au clair de la lune.
De 1818 à 1825 Boieldieu semble se recueillir. Durant cet intervalle de sept années, le fécond compositeur ne produit rien, car nous comptons pour peu de chose dans la carrière d'un tel artiste deux opéras de circonstance, Blanche de Provence ou la Cour des fées, écrit en collaboration avec Kreutzer, Berton, Cherubini et Paër, et Pharamond avec Berton et Kreutzer. Le premier fut joué en 1821, le second en 1824. L’année suivante allait être la plus brillante de la vie musicale de Boieldieu. Le 10 décembre 182.", In Dame Blanche est représentée à l’Opéra-Comique. Ce chef-d'œuvre d'esprit et de goût figure depuis plus de quarante ans au premier rang des opérascomiques français. Tout s'est transformé au théâtre autour de cet ouvrage. La vogue des troubadours est passée ; la galanterie est devenue, à tort ou à raison, chose ridicule ; la musique ne consiste plus depuis longtemps dans un heureux choix de mélodies naturelles et expressives accompagnées avec clarté par l’orchestre, sans fracas, sans étalage de science, et conçues généralement dans les tons principaux et d'après les procédés les plus conformo.3 aux lois de l’oreille. Le genre
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354 LES MUSICIENS CÉLÉUKES.
de l’Opéra-Comique s’est modifié complètement. La partie vocale réclame la virtuosité du Grand Opéra; l’orchestration y est devenue aussi chargée, aussi compliquée. Quant aux livrets en général, surtout ceux en trois actes, ils offrent les péripéties les plus fortes, les plus dramatiques, et ne comportent plus la touche légère, déliée, délicate, qui caractérise les bons ouvrages de l'ancien répertoire. Si la Dame Blanche est encore aujourd’hui la planche de salut des directeurs dans l’embarras ; si, en province comme à Paris, cet opéra-comique attire encore la foule, c’est que les impressions qu’il produit correspondent au caractère permanent de l’esprit français. Aucun compositeur n'a mieux pratiqué que Boieldieu cette maxime familière aux gens de goût: Glissez, n'appuyez pas. Une mise en scène agréable, un jeune officier aimable, facilement amoureux et non passionné, des situations qu’on ne prend jamais au sérieux, des épisodes gracieux et variés avec un grain léger de poésie et de sentiment, une science musicale sans pédanterie et mise à la portée de tout le monde, une mélodie perpétuelle dans les .voix et dans l'orhcestre ; tels sont les éléments qui expliquent le succès constant de l’opéra de la Dame Blanche. Tout en ayant l'inspiration facile, lloieldieu travaillait beaucoup ses ouvrages et cherchait à leur donner une vérité mélodique absolue. 11 refaisait plusieurs fois chaque morceau, et ses partitions livrées au théâtre, chargées de ratures, attestent le soin qu’il y apportait et la sévérité de son travail. Ce ne fut, nous l’avons dit, qu’après un silence de sept années qu’il donna son opéra de la Dame Blanche. Le public attendait avec impatience cette nouvelle production de l’auteur du Calife de Bagdad , de Ma tante Aurore et des Voitures versées, et lui lit un accueil enthousiaste.
Quoique, d'après l'indication mentionnée sur la partition, la scène se passe en Écosse en 1739, quoique Scribe ait emprunté le sujet du livret au roman de Walter Scott, la couleur locale n’v brille pas d’un vif éclat et le dialogue n’a rien de remarquable. C’est au musicien que revient l’honneur de l’expression vraie et soutenue des caractères. Chaque phrase mélodique peint admirablement chaque personnage. L’entrain chevaleresque et l’insouciance toute militaire de Georges, la cupidité de l’intendant Gaveston, la poltronnerie du fermier Dickson, la tendresse quasi-maternelle de la bonne vieille Marguerite, la gentillesse de .Jenny, jusqu'à l’infatuation du juge de paix Mac-Irton, tout est rendu avec une précision parfaite et avec mesure. On peut répéter à cet égard le mot de Mozart s’adressant à l'empereur Joseph qui critiquait son opéra de P Enlèvement au sérail : « Il y a là autant