BOIELDIEU
de notes qu’il en faut. » Le personnage d’Anna ne nous parait pas représenté avec le môme bonheur, et le musicien a manqué l’occasion qui s’offrait à lui d’en rehausser le caractère ; en effet, l’air qu’elle chante au commencement du troisième acte est des plus médiocres.
Le travail délicat de l’orchestration et le charme qu’on éprouve à l’entendre ne nous empêcheront pas de remarquer que l’ouverture de la Dame Blanche n'est en sommo qu’un développement de deux motifs tirés delà partition vocale, et qu’elle n’appartient plus au genre de composition instrumentale auquel on a donné ce nom depuis Gluck jusqu’à Rossini. Après Boieldicu, Hérold est entré dans celte voie, sauf pour l’ouverture du Pré aux Clercs, et la plupart des compositeurs l’y ont suivi. En évoquant cette Dame blanche, on est assailli par une foule de réminiscences charmantes: c’est, dansle premier acte, lechœurd’introduction : Sonnez, cors et musettes, l’air si caractéristique de Georges :
Ah! quel plaisir d ètresoldat, la ballade : D'ici voyez ce beau domaine, le duo de la peur, et le trio final dont l’harmonie est merveilleuse de simplicité, de force et d’effet. On y sent l’élève et l’admirateur de Méhul ; c’est, dans le second acte, la romance Pauvre dame Marguerite, remplie de sensibilité et ingénieusement encadrée dans une imitation idéale du rouet ; le trio : C'est la cloche de la tourelle, qui estd’une ampleur qu’on ne retrouve pas fréquemment dans les ouvrages de Boieldieu ; c’est la cavatine Eiens, gentille dame, et le duo de la main qui achèvent de peindre le caractère tendre et galant de Georges. La scène de la vente est un tour de force exécuté avec une maestria qui n’a pas été surpassée. C’est à la fois descriptif et scénique. L’expression des personnages intéressés à l’action, les émotions des spectateurs, leurs réflexions malicieuses, tout cela est aussi naturel que possible ; et cependant quelle variété dans les détails, quelle richesse de combinaisons rhythmiques; habitués aux modulations fréquentes et éloignées du ton principal, nous sommes confondus en voyant que, pendant une scène aussi développée que celle-là, l'auteur ue s'éloigne presque jamais du ton dut. Le troisième acte présente quelques longueurs, mais elles sont compensées par le chœur : Chantez, joyeux ménestrels, dont Boieldieu a emprunté le motif à un air écossais. Cet ensemble accompagné par les harpes produit toujours un effet poétique.
Le rôle de Georges a été créé par l'onchard qui y a laissé de longs souvenirs jusqu’à ce que Roger l'ait repris en lui donnant une ampleur et un caractère qui lui ont valu un de ses plus beaux succès comme chanteur et comme comédien sur les principales scènes del’Euro|>e.
La santé de Boieldieu commençait à s’altérer. Il chantait toujours /
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en composant, ce qui le fatiguait beaucoup ; en outre, les devoirs de l’enseignement, les conversations interminables au théâtre, les répétitionsparticulièresetgénérales, toutes cescauses réunies avaient affecté si gravement les organes de la respiration que le repos était devenu nécessaire au compositeur. 11 n’eut pas la sagesse de le prendre à temps.
Ses grands succès avaient pour conséquence de le rendre plus sévère vis-à-vis de lui-même ; craignant que sa prochaine production ne fût ou ne parût inférieure à la Dame Blanche, il laissa passer plus de trois ans sans rien donner à l’Opéra-Coraique. Pendant ce temps, il travaillait à un nouvel ouvrage, au milieu des souffrances que lui causait une phthisie laryngée. Quand parut, le 20 mai 1820, l’opéra qui lui avait coûté tant de soins et de peines, le compositeur avait besoin d'un triomphe éclatant pour se reprendre à la vie, car sa santé était fort ébranlée. Malheureusement, en écrivant le livret des Deux Nuits, Scribe et Bouilly avaient préparé au musicien une tâche trèsingrate. Un sujet usé, des ruses de valet, des invraisemblances qui ne sont rachetées par aucune invention piquante, neuve ou même gracieuse, tout semblait réuni pour faire tomber cet opéra qui fut le dernier de Boicldieu et dont la chute contribua à aggraver la maladie qui l’enleva peu d’années après. Et cependant que de choses charmantes dans cet ouvrage et dignes de l’immortel auteur de la Dame blanche ! Au premier acte, l’introduction et le chœur des convives forme un long morceau brillant et de la bonne manière de Boieldieu, intéressant par le rhythme sans le secours de modulations imprévues, car il ne sort pas du ton d 'ut; lescouplets Le beau pays de France ont une couleur ravissante ; l’air de l’évocation des valets est bien traité, mais il a le tort d’être une imitation des effets de Ylrato de Méhul. L’orgie qui termine est pleine d'entrain et de vigueur. Le duo entre Carill et Betty, au second acte, est un des plus jolis que le compositeur ait écrits; l’ensemble Charmante solitaire surtout est d’un effet délicieux. L’interrogatoire des deux valets est la scène principale du troisième acte, et elle est traitée avec autant d’esprit que celle de la vente dans la Dame blanche. Il est fort regrettable qu’un opéra-comique de cette importance paraisse à jamais rayé du répertoire. Les amateurs et les musiciens lui prédisaient le plus bel avenir lors do la première représentation. Boieldieu fut obligé de venir sur la scène recevoir les félicitations du public.
Obligé pour cause de santé de se démettre de ses fonctions de professeur au Conservatoire, l’auteur des Deux Nuits obtint une pension de retraite, bien qu’il lui manquât quelques mois de service pour y
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avoir un droit réglementaire. Charles X y ajouta le? libéralités de sa cassette ; mais, avec la Révolution de 1 830, commencèrent les embarras financiers de Boieldieu. Il se vit enlever la pension de retraite du Conservatoire, au moment où l'exil des Bourbons le privait de son royal bienfaiteur. A la même époque, l’Opéra-Comique, qui venait de passer sous une nouvelle direction, retira au compositeur la rente de 1, 200 francs que l’administration précédente lui avait jusque-là servie par reconnaissance pour les chefs-d’œuvre dont il avait enrichi son répertoire. Les inquiétudes causées par ces revers de fortune achevèrent d'altérer sa santé déjà fort compromise. Un voyage que le malade fit à Pise n’apporta aucune amélioration à son état. A son retour à Paris, une pension de 3,000 francs lui fut allouée par le ministre de l’intérieur. Il songea alors à se rendre aux eaux dans les Pyrénées ; mais, arrivé à Bordeaux, il se trouva hors d’état de continuer son voyage. Il voulut rendre le dernier soupir dans sa maison de campagne de Jarcy près Grosbois ; on l’y transporta et il- y mourut quelques jours après, le8 octobre 1834. Ses obsèques furent célébrées dans l’église des Invalides; on avait préparé pour cette circonstance la messe de Requiem de Cberubini, mais l’autorité ecclésiastique s’opposa à ce qu’elle fût exécutée, à cause de l’emploi des voix de femmes qui lui parut peu en rapport avec la cérémonie funèbre. La première femme de Boieldieu, la trop célèbre Ciotilde, étant morte en 1826, il s’était remarié et avait trouvé le bonheur domestique dans sa nouvelle union. Son fils, M. Adrien Boieldieu, est aujourd’hui un compositeur de mérite qui porte honorablement un nom illustre : son style élégant, son instrumentation fine et distinguée, de mélodieuses inspirations, lui ont valu plusieurs succès au théâtre et dans les concerts. C’est d’après ses indications que nous avons reproduit les traits de son père. Parmi les autres élèves que forma Boieldieu, il faut citer MM. Zimmerman, Fétis, Dourlen, Adolphe Adam, Théodore Labarrc et Édouard Boilly.
La perte du compositeur fut vivement sentie dans le monde musical où il avait conquis l’estime en même temps que l’admiration universelles. Personne ne sut mieux que lui découvrir le talent obscur et lui faciliter les moyens de se produire : nous avons dit ce qu’il fit pour Hérold, qui lui en garda toute sa vie une reconnaissance profonde ; pour Catel, à qui il fit donner la croix d’honneur. Boieldieu était inaccessible à lajalousic, et, dansune lettre écrite à l’auteur de Zampa, on le voit s’indigner contre ceux qui l’ont représenté à tort comme un détracteur de la musique de Rossini. II fallait bien mal le connaître pour lui prêter des sentiments d’envie à l’égard d’un confrère. Les
deux compositeurs ont pendant quelque temps habité la môme maison, et ont entretenu les relations les plus cordiales. Quand bien même Boieldieu n’eût pas reçu du ciel une âme aimante et sympathique, sa gloire lui suffisait, et n’était-elle pas suffisante ?