‹ Les musiciens célèbresChapitre 66 sur 153 · HUMMEL · texte numérisé non relu

HUMMEL

Le plus grand éloge qu'on puisse faire de llummel, c’est de dire qu’il a été le premier élève de Mozart et pendant quelques années le rival de Beethoven. S’il n'a pas les accents sublimes du maître de Bonn, du moins la forme de sa pensée est encore ample et assez riche ; son harmonie est pleine et toujours agréable à l’oreille. Avec ces qualités, venu dans un autre temps, il eût pu être le premier : il ne fut que le second parce que la comparaison s’établissait forcément entre son talent et le génie extraordinaire d’un contemporain dont on dire avec le poète :

Urit enim fulgore suo qui prægraval arles

Infra se positas.

llummel naquit le 14 novembre 1778, à Presbourg, où son père était professeur de musique militaire à l’institution du Wartberg. On lui enseigna le violon dès l’Age de quatre ans ; mais il profita peu des leçon» qui lui étaient données, et ce ne fut que l’année suivante, lorsqu’il eut commencé l’étude du chant et du piano, que ses aptitudes musicales se révélèrent par de rapides progrès. Sur ces entrefaites, Joseph Hummel, père de notre musicien, perdit sa position au Wartberg par suite delà suppression de cet établissement. Resté sans ressources, il se rendit à Vienne avec son fils et devint chef d'orchestre du théâtre dirigé par Schikaneder. L’enfant, alors à peine âgé de sept ans, était déjà un si habile virtuose sur le piano, qu'il ne tarda pas à fixer sur lui l’attention des juges les plus éclairés et de Mozart lui-même. On sait quelle aversion l’auteur de Don Giovanni éprouvait pour l’enseignement; mais le plaisir de cultiver les dispositions

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d’un élève exceptionnellement doué triompha de ses répugnances, et il offrit d'être le maître du jeune Hummel, à une condition qui était encore un bienfait, celle de le loger chez lui de façon h ne jamais le perdre de vue dans ses études. Des propositions si avantageuses furent accueillies avec autant d’empressement que de reconnaissance. Sous la direction d’un pareil maître, l’enfant déjà précoce acquit en deux ans une habileté prodigieuse. A neuf ans c’était un pianiste consommé, transportant d'admiration tous ceux qui l’entendaient. C’est alors que s’ouvre la carrière publique de Hummel. La première fois que son talent eut occasion de paraître au grand jour, ce fut dans un concert donné par Mozart à Dresde en 1787. Le succès qu’il y obtint inaugura une série d’autres triomphes en Allemagne , en Angleterre et en Hollande, de 1787 à 1793. Pendant une tournée en Écosse, le jeune artiste publia à Édim bourg son premier ouvrage, consistant en un thème varié pour piano.

Hummel avait quinze ans quand il revint à Vienne, et il semblait qu’il n’eût plus rien à apprendre sous le rapport de l’exécution. Son père, homme d’une sévérité excessive, n’en exigea pas moins de lui un surcroît nouveau d'application, des éludes plus assidues, et le virtuose, que plusieurs cours de l’Europe avaient déjà applaudi, subit avec obéissance la direction paternelle. Jusque-là, il ne possédait d’ailleurs que des notions insuffisantes de composition : il compléta ses connaissances par les leçons d’Albrechtsberger qui lui enseigna l'harmonie, l’accompagnement etle contre-point ; puis les conseils de Salieri l’initièrent au chant et au style dramatique. En 1803, le prince Nicolas Esterhazy et le baron Braun voulurent s’attacher le jeune artiste. Le premier le désirait pour sa chapelle ; le second, pour le théâtre impérial. Hummel se décida pour le service du prince, parce que cette place devait lui permettre de satisfaire son goût pour la musique d’Église. Sa première messe lui mérita les éloges de Haydn. A cet ouvrage succédèrent d’autres compositions religieuses, ainsi que des opéras et des ballets accueillis avec faveur par le public viennois : le Vicende d'amore (les Vicissitudes de l’amour), Mathilde de (luise, Das Huns ist zu verkaufen (maison à vendre), le Retour de l'Empereur, etc. Cependant il se passa plusieurs années avant que la réputation du maître franchît le Rhin. 11 était célèbre en Allemagne et ignoré en France. Ce fut Cherubini qui le lit connaître chez nous eu 1800 ; il rapporta de Vienne la grande fantaisie en mi bémol (œuvre 18), et la fit exécuter au concours du Conservatoire. Nous ne dirons pas que cette pièce devint populaire. Le caractère élevé de la musique de Hummel exige de la part des

auditeurs des dispositions morales analogues, et aussi une certaine culture de l’oreille; mais ceux qui purent l’apprécier, c’est-à-dire les artistes, accordèrent au compositeur toute l'estime à laquelle il avait droit, et ce concerto est devenu depuis cette époque le morceau classique par excellence, un morceau de concours : c’est tout dire.

Après avoir quitté en 18H la maison du prince Esterhazy, Hummel vécut à Vienne en donnant des leçons de piano jusqu’en 1810. Au mois d’octobre de cette année, il fut appelé à l’emploi de maître de chapelle du roi de Wurtemberg, fonctions qu’il échangea au bout de quatre ans contre un service analogue à la cour du grand-duc de Saxe- Weimar. En 1822, il profita d’un congé pour visiter la Russie et reçut un accueil sympathique tant à Saint-Pétersbourg qu’à Moscou. La même réception lui fut faite ensuite (1823) en Hollande, enBelgique et à Paris. De là il revint à Weimar où le rappelaient les soins de sacharge.

Depuis longtemps une vive inimitié existait entre Beethoven et lui : la rivalité des talents avait été le point de départ de la querelle, et l’humeur amère de l’immortel symphoniste avait fait le reste. Mais quand Hummel apprit que l’auteur de Fidelio touchait à ses derniers moments, il accourut en toute bâte pour se réconcilier avec lui. A la vue de son ancien rival expirant, des larmes coulèrent de ses yeux, tribut payé à une ancienne amitié que de déplorables dissentiments avaient remplacée par la haine. Beethoven tendit la main à Hummel, et tous deux s'embrassèrent, se pardonnant réciproquement leurs mutuels griefs. Cette scène touchante causa une profonde émotion à ceux qui en furent témoins.

Beethoven était mort en 1827. Deux ans après, Hummel se rendit de nouveau à Paris, mais sans y retrouver ses premiers succès. Le célèbre virtuose avait-il baissé, ou bien ne faut-il voir là qu’un effet de cette légèreté qui porte les Athéniens de l’Europe à se dégoûter le lendemain des admirations de la veille ? Quoi qu’il en soit, la population de Londres se montra plus athénienne encore que celle de Paris à l'égard d’un artiste qui naguère avait conquis chez elle des suffrages enthousiastes. A la suite de ce voyage, le pianiste en fit un autre en Pologne, puis il reprit le chemin de Weimar où il mourut le 17 octobre 1837, âgé de cinquante-neuf ans.

Inférieur dans l’emploi des ressources sonores du piano à quelques artistes venus après lui, tels que les Liszt et les Tlialberg, Hummel, au dire des personnes qui l’ont entendu, ne le cédait à personne pour la correction, l’élégance et la régularité du jeu. Ses improvisations ressemblaient plutôt à des compositions méditées à l’avance qu’à des

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morceaux conçus et exécutés ex tempore , tant il savait y introduire d’ordre et de clarté, tout en trahissant par des traits inattendus la soudaineté de l’inspiration.

Sa musique dramatique n'est qu’estimable. Ce qui l'a classé parmi les maîtres les plus distingués de ee siècle, ce sont scs compositions religieuses et ses pièces instrumentales. Le grand septuor en ré mineur est son chef-d’œuvre, et a servi de type pendant longtemps pour les compositions analogues. Les concertos en la mineur, en mi majeur et en la bémol sont connus de tous les pianistes. On exécute encore quelques excellents trios de lui pour piano, violon et violoncelle.

Nature plus tranquille, tempérament moins passionné, Hummel aime les paysages calmes, aux lointains harmonieux qui ont aussi leur genre de beauté et il ne hante pas les escarpements sauvages, les cimes abruptes où se complaît le Titan Beethoven. Aussi est-il l’auteur de la plus belle musique religieuse allemande. Si la volonté inflexible de son père n’eût pas fait de Hummel un virtuose, toutes les facultés de cette belle organisation se seraient indubitablement dirigées vers cette partie de l’art. Nous avons vu qu'il aima mieux être maître de la chapelle du prince Esterhazy que directeur de la musique du théâtre Impérial. Il est donc très-regrettable que l'œuvre de musique sacrée de ce maître soit si restreint ; trois messes solennelles et quelques motets, c’est h peu près lit tout ce que nous connaissons de lui ; mais quel caractère soutenu de grandeur, d’onction, de véritable piété dans l'O salutaris de la messe à quatre voix en si bémol ! Quelle harmonie profonde et variée dans les chœurs des messes en mi bémol et en ré ! Lorsqu’on veut sortir des chants liturgiques, voilà le seul genre de musique dont on puisse attendre des effets salutaires ; à voir la négligence qu’on apporte dans le choix et dans l’exécution des morceaux chantés pendant les offices divins, on serait tenté de croire qu’on dénie à la musique toute influence sur l’Ame humaine. Qu’on se rappelle donc ce qu’éprouvait saint Augustin dans les églises de Milan :« Combien de fois, s'écrie-t-il, ai-je pleuré, Seigneur, à l’audition de vos hymnes et de vos cantiques, ému profondément en entendant les voix des fidèles assemblés chantant mélodieusement I Ces voix se glissaient dans mes oreilles et la vérité coulait dans mon cœur ; un sentiment pieux s’augmentait en moi ; les larmes roulaient dans mes paupières et je me sentais heureux de pleurer ainsi (I). »

(1) Saint Augustin, Confessions, liT. IX, ch. vi

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